Le pays d’en haut, Marie-Hélène Lafon (Arthaud – Coll. Versant intime) par Anne-Cé

Je ne sais s’il y a parmi vous des lecteurs sensibles à la géographie, la géographie des montagnes.
La collection Versant intime chez Arthaud avait déjà permis d’écouter Michel Butor décrypter pour nous son lien à la montagne. L’an dernier, Philippe Claudel faisait lien entre son goût pour la randonnée. La montagne … « une adéquation entre ce que je suis, je rêve, et ce que me propose la montagne » ? La montagne, cette donnée inconnue pareille à l’écriture, « c’est essayer d’y trouver une voie, écrire un roman c’est comme monter sur une prise ». Toutes deux se conquièrent.
La montagne est une image littéraire, l’écriture et la montagne s’appellent l’une l’autre.
Jamais un tel effort pour expliciter la conscience des lieux ou tenter de circonscrire l’adéquation montagne-écriture, n’avait autant interpelé. Et pourtant, il pourrait bien s’agir de révéler l’identité littéraire fondatrice qui structure la pensée, les textes et leurs mises en mots par leurs auteur(e)s.
A plus d’un titre, j’ai envie ce soir de vous parler de ce nouveau merveilleux petit livre couleur Terre qui restitue les entretiens de Marie-Hélène Lafon avec Fabrice Lardreau pour évoquer mon pays, mes racines, qu’on appelle entre Auvergnats, « Le pays d’en haut », l’antithèse du « Plat pays » de Jacques Brel. Le côté du Cantal le plus sauvage, entre Riom-es-Montagnes et Aurillac, celui où chaque carrefour en hiver est une limite. Et son Verrou, le tunnel du Lioran. On dit qu’il n’y a que deux saisons : celle qui commence au 15 août, et novembre qui marque l’entrée dans l’hiver. On dit « descendre à Aurillac » et « monter chez les Gabatchs », une verticalité ancrée dans le corps de Marie-Hélène Lafon, la vache dans le sang, le patois collé à la langue, une géographie tutélaire ancrée dans le corps de tous ceux partis, revenus ou qui n’ont jamais quitté « le pays d’en haut ». Depuis l’évocation de ses promenades en solitaire passées à « bader » et « sentir » la nature, au récit de l’époque du pensionnat à Saint-Flour, à ce que représente pour une jeune fille le fait de partir de là-bas pour « apprendre » et faire des études, ces entretiens avec Marie-Hélène Lafon racontent aussi la possibilité de réussite (« le transfuge de classe sociale ») : la possibilité de grandir et de s’élever à la seule force de la volonté, celle des besogneux qui ne lâchent « rien » ni à la terre ni au travail, la possibilité de concilier cet amour pour un endroit où il n’y a semble-t-il « rien », où tout reste à conquérir sans relâche, où tout est rude, et la nécessité pour une fille née de paysans de s’arracher au « pays d’en haut »… Ce pays de « taiseux » où il n’y a rien à raconter puisque l’on voit tout ; comme si ce pays réglait et dictait consciencieusement ses propres lois à l’intérieur des hommes et des femmes, comme si ces derniers se laissaient modeler le corps et la tête par l’espace. L’appropriation, l’imprégnation, le mariage du lieu et de l’auteur(e).


Ce pays-corps : quiconque y a passé un hiver est imprégné à jamais de cet endroit, de ce semblant de forteresse, que l’on veut fuir mais où l’on rêve de rentrer dès qu’on l’a quitté !

Anne-Cé.

Moi, Tituba, sorcière…, Maryse Condé (Folio) par Lou

Tu connais Tituba et qui est une sorcière ?

(oui je sais je lis beaucoup de trucs comme ça en ce moment mais je m’en fous c’est la vie t’as qu’à t’en foutre aussi c’est juste des livres après tout)

Bah si tu connais peut-être que tu peux dire avec moi combien c’est une histoire de fous.

Oui, minou une histoire de fou bicause vois-tu Tituba elle a vraiment existé c’était même dans les années 1692 et elle vivait en Afrique et tout tu vois et c’était déjà une esclave là bas et sa mère elle est morte d’une façon méga tragique mais malheureusement commune à l’époque mais ça je te spoile pas parce que Maryse Condé tu sais elle raconte vraiment bien.

Toujours est-il (t’as vu la tournure de mes tournures comment ça fait maintenant ?) que Tituba après elle est recueillie par une dame qui lui apprend des sorts un peu magiques et surnaturels mais seulement pour faire le bien. Après la dame elle meurt et comme la mère de Tituba qui s’appelle Abena dans le livre elle devient une invisible et elle veille sur Tituba. Un peu comme des gris gris vivant qui lui disent «meuf tu vas en baver dans la vie mais tkt on est là pas trop loin mais vraiment tu vas vraiment morfler ». Et Tituba elle a un peu peur mais elle est super vaillante mine de rien.

Parce que tu vois elle a des pouvoirs quand même et à chaque fois qu’on lui fait du mal elle pourrait se venger en leur faisant mille fois pire sur leur vie et les autres générations mais nan elle le fait pas. Parce que c’est une bienfaisante et qu’elle préfère soigner et tout.

Pis après elle va à Salem comme le chat dans Sabrina qui s’appelle comme ça bicause y’a eu le procès des Sorcières pour de vrai dans le monde réel et même que Tituba elle était là mais comme c’était une esclave noire et ben personne en a rien eu à foutre et du coup Maryse Condé elle imagine la vie comment qu’elle a dû être pour elle.

Bah tu vois j’ai trouvé ça hyper intelligent comme texte. Bicause non seulement moi j’y connaissais rien à l’esclavage du 17e siècle déjà en Amérique mais alors en Afrique encore moins. Et même les trucs vaudous et tout qui sont différent entre les deux continents mais que toutes les soeurs se connaissent j’ai l’impression et j’ai trouvé ça réconfortant et beau j’avais juste une envie c’est de mettre les traits de Tituba sur toutes les sorcières d’aujourd’hui que je connais (j’en connais un peu et elles sont vraiment très bien tu sais ?). Et du coup j’étais triste et révolté quand dans l’histoire Tituba et les autres sorcières elles s’en prennent plein leur gueule.

Tu vois c’est un chouette récit. En plus si c’était un film d’aujourd’hui y aurait écrit « CETTE HISTOIRE EST INSPIREE DE »

MON CUL PUTAIN ET TA GUEULE AUSSI.

On s’en fout de cette étiquette sur les films arrêtez de nous prendre pour des yaourts de supermarchés. Après on est persuadé que ce qui se passe dans le film tout est vrai alors que même la peau des visages elle ressemble à celle des magazines de merde et donc c’est pas la putain de vraie vie.

Dans Tituba on s’en branle de la différence entre la vérité et la fiction. C’est juste un super message d’abnégation, de bienveillance et de volonté de croire tout le temps et toujours voir le verre à moitié plein et ça c’est un super message qui fait toujours du bien dans les moments où qu’il fait sombre et tout minou tu trouves pas ?

Moi je trouve.

Je vais au dodo ou commencer une autre histoire ch’sais pas encore quoi tu verras bien t’as qu’à être patient en lisant des livres et en m’en parlant aussi j’aime bien.

Sioux

Lou

Tout le monde aime Bruce Willis, Dominique Maisons (La Martinière) par Le Corbac

Et bien tout le monde devrait aimer Dominique Maisons.
Depuis que j’ai rencontré ce sombre individu aux goûts vestimentaires (Quoi?…On a dit pas les fringues?…Ah ok)…
Donc je recommence.
Depuis que j’ai vu débouler ce sombre individu dans une ancienne cave à polar du nord de la France, me réclamant à corps et cris une ardoise éternelle, je m’y suis attaché ( pas au sens propre…quoique je l’aime bien).
J’ai donc lu Le Festin des Fauves et On se souvient du noms des assassins; deux romans à un siècle d’écart dans lesquels on retrouvait tout son goût pour les feuilletonistes d’antan et leur capacité à construire des histoires à épisodes et à maintenir perpétuellement l’intérêt du lecteur.
Avec Tout le monde aime Bruce Willis, Dominique Maisons fait un truc que j’adore : il la met profond aux américains !!!
Au cinéma américain, en l’occurrence (ben non pas les auteurs, il est bon mais quand même il est pas encore Dominique Ellroy Maisons… Je l aime bien mais y à des limites à ma flagornerie). Donc, il nous a écrit un super roman style le blockbuster cinématographique de l’été. Le truc qui s’il sortait au cinéma, réalisé par Fincher avec comme actrice principale Winona Ryder, James Wood, Julia Roberts, Brad Dourif, Sigourney Weaver et puis surtout un Hugh Jackman, ferait un carton au Box-Office. ( oui ben moi je sais qui je vois dans le rôle de qui…)
Pourquoi? Parce que le petit frenchie de Dominique il nous a fait un truc totalement à l’américaine, pas une once de french-touch. Il s’est accaparé les règles, il s’est fondu dans le moule des méga-production et a su adopter tous les codes.
Je ne peux pas raconter grand chose sans déflorer la belle, ce qui serait bien triste pour vous car la lecture et le sujet en valent le plaisir.
donc en fait j’ai plus rien à vous dire sur Tout le monde aime Bruce Willis si ce n’est qu’il faut vous y plonger et vous laisser porter.
L’intrigue est excellente et cohérente, reflet de certaines théories entendues à droite et à gauche. Les personnages ne sont pas foison mais ils sont travaillés au pinceau; une petite touche ici, un paquet par là, une rondeur pour arrondir les angles ou une pointe pour exciter. Tout ce roman, conçu sous forme de recherche nous plonge dans les arcanes et méandres du pouvoir de Hollywood, dans la médiocrité des apparences à sauver et des convenances à respecter, dans la force politique et sociale de l’argent et de la renommée : quand on est riche on peut se donner le droit de tout faire (thème déjà abordé dans Le Festin des Fauves).
Et puis, et puis il y a les 32 dernières pages… celles dans lesquelles tout le talent de feuilletoniste à chute de Dominique Maisons et sa maîtrise de l’intrigue se révèlent avec force et violence.
Un auteur assurément excellent et à suivre encore et toujours…

Le Corbac.

Les frères Lehman, Stefano Massini (Editions du Globe) par Aurélie

Les frères LehmanJe me suis perdue dans cet ouvrage, impatiente de me replonger chaque soir dans cette Amérique des Frères Lehman, dans ce texte en vers libres qui ne connaît pas de frontières de genres, qui nous laisse effleurer le rêve américain et ses limites avec humour, brio, décalage, profondeur.

Un texte inclassable et génial à découvrir au plus vite. Un texte qui propulse une nouvelle fois les éditions du Globe au rang de ceux qui osent et qui réussissent à nous embarquer dans un éblouissant voyage littéraire.

Traduction (plus qu’impressionnante) de l’italien par Nathalie Bauer.

Céline, Peter Heller (Actes Sud) par Yann

Les aventures d’Hig et Bangley dans La constellation du chien (Actes Sud) avaient constitué une des très bonnes surprises de 2013. Déjà traduit par la talentueuse Céline Leroy, ce premier roman brillait à la fois par son humanité et son humour, qualités auxquelles ne peuvent pas prétendre nombre de récits post-apocalyptiques. Peter Heller récidivait deux ans plus tard avec Peindre, pêcher et laisser mourir (même éditeur, même traductrice) qui confirmait son talent pour créer des personnages attachants et des histoires oscillant entre humour et tension, violence et lyrisme, au coeur d’une nature omniprésente.

S’il s’est fait un peu attendre pour son troisième roman, Peter Heller ne déçoit pas avec l’histoire de Céline, artiste et détective privée, 68 ans au compteur, mariée à Pete et spécialisée dans la recherche de personnes disparues. A la demande de Gabriela, belle jeune femme dont le récit va l’émouvoir, Céline part sur les traces du père de celle-ci, photographe très réputé, porté disparu vingt ans plus tôt dans le parc du Yellowstone, vraisemblablement victime d’une attaque d’ours. En se lançant dans cette enquête, Céline prend conscience que le récit de la jeune femme résonne en elle et que sa propre histoire familiale y trouve bien des échos. Mais, au-delà de cet écho intime, c’est un pan de l’histoire des Etats-Unis qui va se rappeler à eux.

On se laissera une nouvelle fois surprendre par l’attention et la tendresse que Peter Heller porte à chacun de ses personnages, en premier lieu Céline et Pete, couple magnifique et attendrissant d’amour et de complicité, mais également les rencontres qu’ils seront amenés à faire au cours de leur enquête, depuis Gabriela jusqu’à l’agent du FBI qui les talonne sans chercher à être particulièrement discret. Et si l’on n’est pas forcément en phase avec l’ « entertainment humaniste » dont parle l’éditeur, il sera difficile de nier cette empathie que l’on avait déjà ressentie dans les deux premiers romans de l’auteur.

Les histoires de Gabriela, Céline et Hank (le fils de Céline) ont en commun la disparition ou le manque et c’est  cette dimension qui baigne le roman, bien au-delà d’une simple enquête. Il y sera également question de remords et de culpabilité, de la difficulté à assumer certains choix. Lorsque des « intérêts supérieurs » apparaissent dans le tableau, la dimension intime du drame de chacun se trouve reléguée au second plan mais continue de guider les personnages.

Revenant sur un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis, Peter Heller parvient à livrer un roman aussi vivant qu’émouvant, où les tragédies intimes servent de moteur aux protagonistes. A l’efficacité du récit viennent s’ajouter l’humour omniprésent et les splendides paysages du Montana, le tout contribuant à faire de Céline une très agréable lecture de ce début d’année.

Yann.

 

Une immense sensation de calme, Laurine Roux (Editions du Sonneur) par Seb

« Jusqu’à ce qu’elle apparaisse. La mer. Noire et offerte à la nuit, livrée à la lune et au vent, vaste étendue frangée de montagnes, théâtre de la rencontre des colosses, du choc des titans, la mer venant incessamment frapper la pierre, les murs de roche s’opposant à ses attaques tels des gardiens de terre élevés au-dessus de l’eau. Et puis il y a ce ruban de sable, petits grains insignifiants qui crépitent au passage des vagues, millions de minuscules témoins du travail immémorial de l’eau sur la pierre, de ses coups de langue insistants qui érodent petit à petit la forteresse, la réduisant en poudre à force de constance et d’opiniâtreté, la plage couchée en signe de soumission. »

L’histoire : Une jeune fille, qui vivait avec sa grand-mère qui est juste morte, rencontre un homme particulier, Igor. Il n’est pas comme les autres, quelque chose irradie de sa personne, il semble surnaturel. Ces deux-là vont faire la route ensemble, au cœur d’une nature foisonnante. Ils vont traverser un pays, une époque et des légendes, et écrire leur histoire.

119 pages, c’est tout ce que contient ce livre. La preuve que la quantité n’apporte pas toujours la qualité. C’est le titre qui m’a attiré. Il y avait comme une promesse.

Ce livre, c’est un risque. Un grand pas de côté loin des grands chemins très fréquentés de la littérature habituelle. Si tant est qu’il existe une chose semblable. Ce livre est un pari le peu fou de raconter, ou plutôt de conter (et ça fait une différence) une histoire singulière, avec des ambiances particulières, au milieu d’une nature indifférente, qui se contente d’être ce qu’elle est, mais qui n’en est pas moins superbe. Elle est superbe parce qu’elle ne cherche pas à l’être.

Au début je me suis demandé si j’allais aimer, parce que ce récit est très différent de ce que je lis, de ce que je connais. De plus, la contrée où se déroule l’histoire m’est inconnue d’un point de vue littéraire et romanesque. Mais s’aventurer en terrain inconnu n’est-il pas ce que cherche tout lecteur quand il ouvre un livre ? J’espère que si.

Il n’est pas impossible que toute la force de ce roman/conte réside dans son écriture. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais lu quelque chose qui s’approche de cela. Une tempête de neige dans les Montagnes Rocheuses ce n’est pas une tempête de neige dans le Caucase ou la Sibérie, c’est la même chose et pourtant ça n’a rien à voir. Tout tient dans la description et le ressenti. Laurine Roux arrive à cela, faire de ce bouquin une chose à part, qui ne peut exister que sous cette forme-là.

Tout dans ces pages est dur. Nous sommes dans un monde vaste, tout entier abandonné à la nature. Une vieille catastrophe plane partout. Son souvenir est toujours présent. Et si on oubliait, les Invisibles le rappelleraient. Le froid est vraiment froid, il peut tuer, l’eau des lacs est vraiment de l’eau, et sous sa fine lamelle irisée se cache peut-être un danger. Les forêts sont réellement des forêts, impénétrables, mystérieuses, et pourtant d’un coup on est dedans. C’est le domaine des loups, des ours, c’est l’endroit où règne la loi ancestrale du plus fort et du plus résistant, où seul celui qui s’adapte conserve une possibilité de survivre. Ici, la nature on la prend en pleine tronche. Ce qui est étonnant et réussi, c’est que l’auteure nous assène la dureté avec de la douceur, une caresse qui se coule dans son style, c’est indéfinissable. Il en naît un équilibre.

C’est difficile de parler d’un tel ouvrage. C’est une flèche tirée avec tout dedans. Les personnages que l’on croise sont d’une grande dignité et d’une humilité avérée face à leur minuscule place dans le monde. Ils vivent de peu mais avec panache. Ils passent leurs journées et leurs nuits à faire des choses « utiles », accomplissant de vrais gestes surgit de la nuit des temps. Ils ressentent, ils pensent, ils éprouvent, ils sont. Sous le rouleau du temps et la course des nuages ils font leur trace, à la merci d’une tempête hivernale ou de n’importe quel autre danger. Ils vivent des choses intenses à l’intérieur d’eux-mêmes, ouvrent des portes invisibles, découvrent des espaces insoupçonnés à l’intérieur de leur propre pensée. Ils trimballent un univers avec eux. Il y a aussi une grande place laissée à l’oralité, la transmission par la voix et la mémoire, qui génère aussi les légendes et les croyances.

« Cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à Ama et Apa. Ils sont rangés dans ma tête comme de vieux habits d’un autre temps qu’on a fini par délaisser. Et un jour, sans trop savoir pourquoi, on les retrouve au fond de l’armoire. Le temps les a abîmés. Ils sentent le renfermé. Mais quelque chose reste intact à travers les ans. »

Sans pouvoir dire pourquoi, quelque chose dans l’atmosphère m’a fait penser à des passages du livre Le cœur du pélican, de Cécile Coulon, surtout dans la dernière partie, quand Anthime s’engage dans cette course sauvage en pleine nature.

Peut-être que finalement cette histoire est l’histoire de gens qui ont compris que le seul moyen de vivre vraiment est de faire corps avec les éléments, l’eau, la terre, la roche et la pluie, le vent, le chaud et le froid. Qu’il est primordial de ne pas avoir peur de la nature, de s’en méfier certes, mais d’y vivre totalement. D’accepter les évènements, de vivre ce qu’il y a à vivre et d’en conserver une trace dans son être. De s’écouter en ses instincts, sans s’agiter mais sans somnoler dirait Marc-Aurèle.

Peut-être qu’un livre est réussi lorsqu’on se dit en le refermant qu’il ne pouvait pas être écrit d’une autre manière et par une autre personne.

Seb.

Nada, Cabanes et Manchette, Dupuis (2018) par Perrine

La BD est parfois frustrante par sa rapidité, ce n’est pas le cas avec les magnifiques adaptations de Max Cabanes. C’est dense et riche tant par le texte de Manchette que par le dessin. C’est du noir pur jus, avec des personnages désabusés, essorés et brisés par leur passé, leurs désillusions ou leurs espoirs déments. Embarqués dans un projet fou d’enlèvement politique, par conviction ou par appât du gain, on se demande si au moins l’un d’entre eux croit vraiment en une possible réussite.

Résultat de recherche d'images pour "Nada max cabanes"Les flics y sont aussi pourris que les politiques, on se prend d’affection pour les criminels, on se surprend à souhaiter qu’ils y arrivent ces pauvres gars.

Oeuvre d’art à part entière, Nada fait pour moi partie de ces albums qu’il faut savourer, pour plonger dans chaque planche afin d’en saisir chaque détail.

Perrine

 

Résumé :

Résultat de recherche d'images pour "Nada max cabanes"Ils sont six : Épaulard, l’expert vieillissant ; D’Arcy, l’alcoolique violent ; Buenaventura Diaz, le caméléon aux identités multiples ; Treuffais, le prof de philo désabusé ; le jeune Meyer, dont la femme folle finira bien par le tuer un de ces quatre ; et Cash, la putain auto-proclamée à l’intelligence troublante. Des profils aussi disparates que leurs passés respectifs. Pourtant, ensemble, ces paumés d’extrême gauche formeront le groupe « Nada ». Leur premier coup d’éclat : enlever l’ambassadeur américain, en visite discrète dans une maison close parisienne. Une opération aussi risquée exige audace et maîtrise. Mais si le gang de marginaux l’exécute sans coup férir, la suite ne sera pas si simple. Chargé de l’affaire, le rusé commissaire Goémond va mener une sanglante traque aux ‘anarchistes’… Entre morts inutiles, dégâts collatéraux et pressions politiques, les membres du groupe « Nada » s’apprêtent à passer les plus longues heures de leur existence… Avant quelle fin ? 

Gangs of L.A., Joe Ide (Editions Denoël – Sueurs Froides) par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "Gangs of L.A. ( Joe Ide"Sur un scénario très pragmatique qui sert surtout de faire valoir, même si Sinatra aurait pu en faire un chef d’œuvre cinématographique en son temps, et qui permet à Joe Ide de dérouler son véritable récit, Gangs of L.A. est un titre très réaliste et ancré dans une réalité connue.

Quand je disais Sinatra, ça me faisait rire de l’imaginer à la place de ce brave Cal, raide défoncé de la pointe du cheveu jusqu’à la rognure de l’ongle de son petit orteil avec son peignoir à la Lebowsky… Ouais parce qu’entre The Crooner et un chanteur de rap avec le vent en poupe ?
La THUNE.
Tout le monde a besoin de thune, quelle que soit la décennie, le style, le look, le genre : c’est ce PUTAIN DE BLE qui fait tourner le monde. Et le résultat logique c’est quoi? Des braquages à la con, des fusillades de merde qui prennent des allures de guerre de gangs, te laissant deux trois braves types sur le carreau et au moins une sacrée crise de culpabilité vis de ce gosse orphelin et à deux doigts de devenir un légume, une pauvre plante grimpante…

Et puis au milieu de tout ce boxon, t’as un brave gars. Un type qui a pas eu de bol et qui s’est pris deux trois grosses claques, qui a fait les mauvais choix mais qui va les assumer. Ce type c’est Isaiah Quintabe, dit Mister IQ, et son « ami’ Dodson.
Ce roman repose totalement sur leurs épaules et heureusement qu’ils sont gaulés comme Atlas…

Joe Ide table avec efficacité sur deux sujets récurrents dans la littérature noire afin de s’imposer avec élégance et discrétion dans cet univers.
La différence et la Rédemption, la surhumanité de Nieztche et le pardon divin des disparus. Véritable fils spirituel de Robert McCall et de McGyver, IQ est une véritable bombe humaine.

 

Y’a que Gus van Sant qui l’avait osé dans Will Hunting et plus récemment Gavin’O Connor avec le même Ben Affleck… Il y a dans le personnage de Isaiah Quintabe, l’auteur de Gangs Of L.A. crée une légende au même titre que Jack Reacher, Nathan Love ou Pendergast.
Un personnage complexe, touffu et fouillé, un homme attachant et humain, plein de contraste et d’opposition mais avec une seule et unique ligne de conduite : le bien pour le Bien.

Traduction Diniz Galhos

Les enchaînés, Jean-Yves Martinez (Le Seuil – Cadre Noir)

Après deux romans parus aux éditions des Equateurs en 2004 et  2008, Jean-Yves Martinez arrive au Seuil, dans la récente mais déjà réputée collection Cadre Noir. L’homme est inconnu de nos services, fiché nulle part, discret donc, ce qui donne d’autant plus de force à ses Enchaînés, que l’on n’attendait pas.

Au bout d’un parcours éprouvant depuis le Sénégal, David Sédar, sans papier, arrive dans un petit village de la Drôme où il compte retrouver monsieur Denis, qui travaillait pour une ONG en Afrique et lui a fait une promesse avant de partir. C’est l’hiver, les choses ne se passent pas comme le jeune homme l’avait prévu, et il se retrouve dans une maison au milieu des bois, en compagnie de la femme de monsieur Denis, qui, lui, a disparu. Pendant ce temps, sur la commune, on abat les chiens errants à vue afin d’éviter une épidémie de rage …

Sur un canevas de départ plutôt original, Jean-Yves Martinez pose en 170 pages à peine un récit à lire d’une traite, installant dès les premières lignes une atmosphère délétère. Laissant volontairement dans l’ombre les principaux éléments clés du récit, l’auteur immerge le lecteur dans une espèce de brouillard dont n’émergeront que progressivement quelques embryons de réponse.

Rien ici n’est vraiment net, précis. Les contours des personnages, comme leurs motivations, restent flous. Sans être un véritable huis-clos, Les enchaînés en utilise quelques éléments et tout, dans le décor, contribue à imposer une sensation de malaise. Mais, au-delà de ce cadre noir (clin d’œil) et de cette ambiance étouffante, c’est bien un roman sur le mensonge et la manipulation que l’on tient dans nos mains. Que s’est-il réellement passé au Sénégal ? Où est monsieur Denis ? Que veut sa femme ? Quelles sont les vraies attentes de David Sédar ? Lorsque la vérité semble vouloir apparaître, elle éclaire chacun(e) d’une lumière nouvelle et démontre qu’ici, personne n’est ce qu’il (elle) prétend être.

Ce sont les rapports particuliers unissant ces personnages qui donnent son titre au roman et l’on comprendra rapidement que les liens entre deux personnes peuvent se resserrer au point de devenir entrave ; c’est à ce stade qu’en arrivent les protagonistes de ce texte, unis bien malgré eux dans la noirceur du mensonge et de la manipulation. Texte court et tendu, Les enchaînés constitue une excellente découverte de ce début d’année.

Yann.

 

Empire des Chimères, Antoine Chainas (Série Noire – Gallimard) par Le Corbac

Cela est un exercice pour moi que de parler de cet Empire à la fois empirique et clinique…comme ne serait-ce que le titre (tiens je viens de percuter à l’instant sur l’antonymie du titre).
En effet, je ne l’ai pas compris mais qu’il est bien écrit et construit !
Oui, je n’ai pas compris ce livre que j’ai pourtant entièrement lu. Dans ma folle jeunesse j’ai passé des heures et des heures dans divers et multiples jeux de rôle, j’ai (et je continue) lu beaucoup de fantastique, mais là je m’y suis perdu.
Ou bien je me suis juste perdu ?
La construction à deux temps permet pourtant à Antoine Chainas de mettre en avant toute la qualité de son écriture et de déployer son « intrigue ». Deux pays, deux mondes, deux civilisation, deux manière de penser, deux…Ses tournures de phrases, ses dialogues, ses description, ses sujets, ses idées…. tout cela est double et il est très intéressant de voir cette aptitude que possède l’auteur d’écrire en un seul livre deux univers si différents sans jamais les « mélanger », respectant les codes de chacun.
Et puis le sujet ou contenu de ce roman… La métamorphose? L’adaptation? L’évolution? La folie humaine?
De qui ? De la société ? De l’Homme ? de l’individu ? Des villes ? De la consommation ?
Un peu de tout cela peut être… techniquement et oniriquement.. Mais voilà, malgré toutes ces qualités, Empire des Chimères ne m’a pas convaincu dans son récit.
Dans la technique d’écriture, je suis conquis, retrouvant parfois ces moments forts que j’avais apprécié dans Versus (Série Noire – Gallimard)- dont soit dit en passant j’avais totalement été emballé par l’intrigue.
Alors je pense que d’autres sauront mieux apprécier l’intégralité du roman, quant à moi je le garde en tête pour tous mes amateurs de plume qualitative.

Le Corbac