Les nouveaux héritiers, Kent Wascom (Gallmeister), par Lou

Bon minou j’te mets au défi de prendre ta claque quand t’auras acheté ce roman dément.

Une succession de tableaux, voilà ce que c’est. P’tête c’est la couverture et le métier d’Isaac qui me fait dire ça et p’tête aussi que c’est fait exprès mais du coup c’est encore plus fabuleux si tu veux tout savoir.

Une putain de succession de tableaux tous plus fournis les uns que les autres. Tu vois un BON roman de Jim Harrisson ? Tu vois comment Fincher il a réussi à capturer les images dans L’Étrange histoire de Benjamin Button (dézo j’peux pas me branler en citant la nouvelle de Fitzgerald je l’ai jamais lu…), bah c’est exactement comme ça que tu gobes tous les passages de ce bouquin.

Ça démarre un peu avant le début du XXe siècle, en mode gosse né dans une misère propre au Sud des Etats-assez-fraîchement-Unis, recueilli par une gonzesse qui s’échappe d’une secte comme seuls les ricains savent en fabriquer (avec prédicateur et tout le bordel tu vois le genre ?), bref le gosse (Isaac) se retrouve dans une école jusqu’à ses six ans, âge auquel il est adopté par une famille typiquement Floridienne (un brassage ethnique de dingo, véritable carrefour de langues, de cultures, de couleurs, de musiques et de goûts tous aussi fascinants les uns que les autres).

Isaac il va rencontrer une voisine presque (ce genre de voisins qu’habitent à 10 bornes de chez toi tellement y’a personne dans les environs) et ils vont tomber fous amoureux.

On est dans la première moitié du XXe siècle, qui subit à la fois de grosses tempêtes apocalyptiques, une épidémie de grippe qui va décimer un peuple qui se déchire pour une indépendance, une ségrégation omniprésente et une future première guerre mondiale qui va finir de sceller le destin de tout le monde, des conflits entre conservateurs et socialistes,bref t’as vu c’est une période où si Dieu il existait il serait entrain de trouver tout un attirail pour rayer l’Humain de la carte (lui en voudrait-on ? NON).

Bref, j’ai avalé. Genre avalé sévère. Des fois j’ai même du ravaler parce que ça te prend aux tripes et ça te colle sans te lâcher tellement que t’as envie de te faire des dessins qui se fabriquent dans ta tête au fur et à mesure que tu lis le livre et t’en faire partout sur la peau.

J’lâche une phrase que j’ai trouvé très cool même si je suis pas le roi des trouveurs de citations celle là j’aime bien t’en fais ce que tu veux :

– Veux tu faire un bébé ? Demanda-t-il, la bouche sur ses cheveux, d’une voix douce comme le sommeil.
Le rire qu’elle fit entendre fut bien près de le briser. Levant légèrement la tête, elle lui scella la bouche du bout de son index.
– J’ai dit que je ne veux pas mourir, pas que je veux vivre éternellement.

Sans déc’ minou j’viens de refermer mon GROS coup de coeur de la rentrée littéraire étrangère.

Damn ! Encore !

(le genre de roman qu’étanche pas ta soif mais qui te donne envie d’en apprendre encore plus toujours plus)

Besos para todos !

Traduction d’Eric Chédaille.

Lou.

Crocs, de Patrick Dewdney

De nos jours, sur le Plateau de Millevaches. Un homme arpente les forêts et la lande. Il est poursuivi, il est tourmenté, il est, d’une certaine manière, libéré. Le temps presse, le temps est compté. Dans son sillage flottent les volutes d’une vie évanouie, une vie de rébellions et de revirements, d’amour et de malaise latent. Le temps presse, il devient aussi rare et précieux que la dernière bouffée d’air du noyé. Ils sont à ses trousses, ils ne lui feront aucun cadeau, ce qu’il a fait, à leurs yeux, est une horreur sans nom. L’homme file à travers les bois, se nourrissant de ce que la nature lui offre, buvant aux rivières et aux étangs, se réchauffant aux rayons du soleil éternel. Il dort à même le sol, accompagné dans sa solitude de fugitif par un chien et une pioche. Un homme, un chien et une pioche, ça pourrait être un titre de film. Cet homme poursuit un but, rien ne l’arrêtera, rien. Pas même ses tourments, ses peines, sa colère.
Crocs a planté les siens dans mon âme et peut-être dans mon cœur. Cette écriture instinctive déclame au grand jour que beauté et brutalité peuvent s’apercevoir, se côtoyer et même, s’apprivoiser. Crocs c’est l’histoire d’un homme déçu par un monde contraire au Monde. Le goût du sang et de la peine, les élans fulgurants de l’esprit qui se rebelle parce qu’il sent bien dans un recoin de liberté, qu’on lui conte une histoire falsifiée. L’excitation qu’exhale l’immensité, l’accomplissement de faire corps avec le vrai, avec l’intangible et le perpétuel. Crocs c’est la fureur des sentiments piétinés qui se redressent comme la mer déchainée élime et terrasse les ports, les baies de béton insultantes, les digues où s’entassent les rochers arrachés à leurs origines.
Crocs c’est l’obstination d’un chemin, avec une pugnacité pure qui palpite dans les cellules du corps, où l’on découvre que même dans le renoncement il faut de la volonté ; une volonté tenace, brut, qui tient du sauvage et de l’immarcescible. Il y a tout cela dans ce roman, et bien plus encore.
Crocs c’est l’histoire d’une trajectoire humaine qui naît de la rébellion aux choses fausses et installées qui oppriment la vie. Et puis vient le désenchantement, et, dans ce lit de déception balayé par des forces immenses mais corrompues, sourde la soumission, dans son néant blafard, désespérante et confortable.
Mais comme toute chose qui effleure le fond, il y a quelque chose qui réagit, qui résonne et prévient, comme une incantation à la dignité et à la mémoire. Dans cet écho antédiluvien, dans ce repli endoréique de résistance, vient le renoncement dans ce qu’il contient de beau et de flamboyant, ce n’est plus une retraite piteuse, c’est un sublime évitement, une parade imparable. Une lueur d’espoir qui ouvre u nouveau chemin, celui du détachement peut-être.
Patrick Dewdney nous dresse avec un pinceau furieux, un monde qu’on nous raconte fondé sur les chiffres et la consommation, l’accumulation de biens, alors que la planète qui nous abrite n’est qu’émotions, sensations, formes, odeurs et sons. Ces deux mondes-là sont irréconciliables.
Mais ce voyage, cette mutation, de la peau de prisonnier à celle de d’organisme éthéré et libre, un électron dans un tégument de chair, cette transformation dans une convulsion de bravoure, se réalise sur le Plateau, cet endroit mystique, mythique, où murmurent encore le souvenir et le passé de peuples anciens, un lieu où convergent des forces invisibles mais prégnantes, dans un ballet tellurique.
Et puis comme une évidence, ce sentiment évanescent que la boucle ne pouvait se boucler qu’ici, en ce pays de pierres levées, dressées sous l’impulsion de croyances païennes, irrigué par tant de veines d’eau pure et froide, jaillies de la mémoire de la terre.
Ces crocs-là, constituent un appel vibrant et urgent à vivre, sans se contenter de simplement exister, un appel certes rude et parfois âpre, mais nécessaire pour saisir la beauté et la poésie qui partout, nous entourent.
D’un point de vue littéraire c’est un challenge, enfiler un peu moins de 200 pages quasiment sans dialogues, comme un sprint, c’est osé et réussi, réussi car tout le long de ce récit à la première personne du singulier, le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, dialogue avec nous, les lecteurs.
Avec cette écriture soignée, léchée, où chaque mot trouve sa place, l’auteur nous transmet quelque chose d’intense, cette épopée sur le Plateau, c’est un voyage, entre jour et nuit, plaisir et souffrance, faim et apaisement, introspection et amertume. Tout cela éclate sur l’immensité du Plateau, les contraintes de nos vies perdent leur pouvoir sur le Plateau, à condition de se mettre à son rythme et de tendre l’oreille, car sous nos pieds, un monde disparu oscille encore, vibre et perpétue une certaine histoire …

Seb.

Errances, Olivier Remaud (Paulsen), par Fanny

Quand on me disait « Bering », je pensais « détroit » et puis c’est tout.
Après avoir lu « Errances », je connais désormais le personnage à qui un détroit, une mer et une île doivent leurs noms. Vitus Jonassen Bering, enfant rêveur né dans une petite ville portuaire du Danemark, portait déjà en lui, des envies de voyages et de vastes espaces inexplorés.

Olivier Remaud nous plonge dans un récit vif et précis, fait d’errances, de découvertes, de voyage ultime.

En 1725, Vitus Bering, déjà rompu au bourlingage océanique, part pour une première expédition.
Je n’imaginais pas l’entregent nécessaire, la résistance aux coups bas, les exigences impériales et les impératifs de réussite auxquels était soumis Bering.
L’enfant rêveur devient explorateur au service du tsar Pierre Ier, ayant pour mission de cartographier les terres entre la frontière russe et le continent américain. Mais l’aventure devient odyssée lorsque le brouillard, les retards administratifs, la mauvaise volonté d’un gouverneur et l’état déclinant du tsar s’en mêlent.

En 1732, n’ayant pu prouver de manière absolue qu’ Asie et Amérique étaient séparés par la mer, Bering, bien qu’essoufflé par les manigances et les courbettes aristocratiques, reprend la route vers le Kamchatka avec près de 600 hommes.

Qu’il est beau de lire ainsi la passion d’un homme avec ce récit de vie qui emporte fort et loin, à la fois dans l’intimité du personnage et son obstination voyageuse.

« Errances » est l’aventure d’un Gulliver face à un territoire immense, c’est à la fois impitoyable et magnifique.

Fanny.

Histoire d’une baleine blanche, Luis Sepulveda (Métailié), par Fanny

Voici un cadeau. Un cadeau à faire à la jeunesse qui part défendre le climat dans la rue, un cadeau à faire aux plus vieux pour célébrer le chant de la vie, un cadeau à faire aux arrogants rois du monde, un cadeau d’une mère à son enfant.

L’ histoire de Luis Sepúlveda est un conte, traduit par son éditrice, Anne-Marie Métailié, un roman intemporel qui nous transporte au Chili, entre l’île Mocha et la Côte.
Intercalé avec les beaux dessins noir et blanc de Joëlle Jolivet, ce texte poétique et magnétique de l’auteur du « Vieux qui lisait des romans d’amour », vient nous parler de nature sauvage et d’hommes affamés.

Un cachalot couleur de lune s’éteint sur le rivage et le peuple des lafkenche, « peuple de la mer », vient pour l’emporter afin d’honorer, de sa présence, le fin fond de l’océan. C’est ainsi que commence l’histoire de cette baleine blanche qui va nous raconter son histoire.

J’ai plongé avec ce cétacé hors norme, qui nous dit sa naissance, sa vie, son secret et la mort de son âme. Il m’a confié les jours de tempête, la folie destructrice de l’espèce humaine, les naissances, les traditions des peuples premiers, l’amour et la contemplation du monde.

Voici Mocha Dick, l’immense cachalot blanc qui venait des entrailles de l’océan Pacifique.

Un voyage happant, éblouissant.

Traduit par Anne-Marie Métailié.

Illustrations de Joëlle Jolivet.

Fanny.

Un autre tambour, William Melvin Kelley (Delcourt), par Yann

Heureuse initiative que celle de la maison Delcourt Littérature de rééditer ce roman initialement paru aux Etats-Unis en 1962 et publié en France par Casterman en 1965. Ce texte eut un écho retentissant lors de sa sortie, à tel point, nous dit l’éditeur, que l’on compara William Melvin Kelley à James Baldwin ou William Faulkner, excusez du peu. Comment expliquer, alors, que le New-Yorker parle aujourd’hui de lui comme du « géant oublié de la littérature américaine » ? Le fait que l’auteur se soit exilé avec sa famille, d’abord à Paris puis en Jamaïque, pour fuir le racisme, suffit-il à justifier cet effacement progressif des mémoires ? D’autres écrits, au moins aussi sulfureux que celui dont il est question aujourd’hui, ont traversé les années sans dommages et continuent de nos jours leur vie de « classiques » …

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la possibilité qui nous est offerte de (re)découvrir ce roman intemporel dont l’audace surprend encore, à plus forte raison au sein de la société américaine du début des années 60. Imaginez un peu : dans une petite ville du Sud profond des Etats-Unis, fin des années 50, Tucker Caliban, fermier noir, met le feu à sa maison après avoir répandu du sel sur son champ et tué ses bêtes. Puis il quitte la ville. Le lendemain, c’est la quasi totalité de la population noire de Sutton qui a fait ses bagages pour partir vers le nord, sous les yeux ébahis des Blancs que rien n’avait préparés à une telle éventualité.

Sous la véranda de l’épicerie Thomason, comme chaque jour, rassemblés autour de M. Harper, quelques blancs désoeuvrés regardent et commentent le spectacle quotidien de la ville. Ainsi démarre le roman, alors que M. Harper raconte une nouvelle fois à son auditoire l’histoire de l’ Africain, cet esclave colossal entré en rébellion à peine débarqué du navire négrier, arrière-arrière-grand père de Tucker Caliban. De ce drame fondateur au cours duquel Dewitt Willson, nouveau propriétaire de l’Africain dut mettre fin aux jours de son esclave après l’avoir longuement traqué, de ce drame fondateur naquit un lien étroit entre la famille Willson et les Caliban, descendants de l’Africain. Quelques générations plus tard, David Willson vendra une parcelle de terre et une maison à Tucker Caliban, événement hautement improbable en ces lieux et à cette époque.

Roman choral, s’étirant sur plusieurs générations, Un autre tambour est aussi brillant dans la forme que dans le fonds. Impeccablement construit, il déroule à travers différentes voix, le récit de ces années passées, durant lesquelles se sont construites les fondations d’une histoire dont l’acte de Tucker Caliban semble signer le dénouement. L’alternance des narrateurs(trices) permet à William Melvin Kelley de varier l’éclairage qu’il apporte à son récit et de mieux cerner le rapport unique qui semble lier les Willson et les Caliban. La figure du révérend Bradshaw et ses apparitions à Sutton finiront d’apporter au lecteur les clés du récit. Et c’est finalement lui qui résumera le mieux la situation …

« Avez-vous jamais songé qu’une personne comme moi, un soi-disant guide spirituel, a besoin, lui, de Tucker pour justifier son existence ? Très bientôt, monsieur Willson, les gens se rendront compte qu’ils n’ont plus aucun besoin de moi, ni de personnes de mon genre. En ce qui me concerne, ce jour-là est sans doute arrivé. Vos Tucker se lèveront et diront : « Je peux faire ce que je veux, sans attendre que quelqu’un vienne me donner la liberté, il suffit que je la prenne. Je n’ai pas besoin de Monsieur le chef, de Monsieur le patron, de Monsieur le président, de Monsieur le curé ou de Monsieur le pasteur, ou du révérend Bradshaw. Je n’ai besoin de personne, je peux faire ce qui me plaît pour moi-même et par moi-même » ».

Incontournable roman sur le racisme où les rapports blancs-noirs, dominants-dominés sont au coeur même du récit, « Un autre tambour » est également un grand texte sur le mensonge et le regret, l’impossibilité de changer le cours de l’Histoire. On y appréciera le tableau plutôt féroce que fait William Melvin Kelley de la société blanche de l’époque, en mesurant ainsi encore plus l’impact qu’avait dû avoir son texte lorsqu’il parut. Sous ses airs de fable, « Un autre tambour » est un classique instantané auquel on souhaite une seconde vie plus longue que la première.

Yann.

Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Gallimard / Folio), par Seb

« Le sergent nous donne l’ordre de préparer nos baïonnettes. On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s’en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c’est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s’est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu, sans peur, sans la moindre peur, sans une once de peur. »

C’est un pote auteur qui a attiré mon attention sur ce livre. Quand on lit, on a souvent des potes qui lisent aussi. Quand on écrit, on a immanquablement des potes qui écrivent. Cet ami, c’est Jean-Baptiste Ferrero. Sur sa page Facebook, il avait parlé de ce roman avec tellement de conviction et d’amour – on sentait au travers des mots, que c’était sincère -, que j’avais immédiatement filé dans une librairie à Tulle pour trouver cet ouvrage. Une fois devant le rayon de ladite librairie, il n’y avait qu’un seul exemplaire, celui en Folio. Parfois les choses doivent se faire…
Je dois dire que je n’ai pas été déçu. Quel voyage, quelle aventure et surtout, quelles émotions m’ont traversé sans cesse, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, d’un bout à l’autre du livre. De quoi ça parle ?
Nous sommes dans les années 1850. Thomas McNulty, un irlandais, rencontre John Cole en Amérique. C’est le coup de foudre, l’alliage parfait de l’amour et de l’amitié. Ces deux-là ne vont plus se quitter. Leur amitié va les aider à tenir le coup lors de leurs aventures, leur amour va sublimer les moments de grâce. Au fur et à mesure de leur périple, ils feront la guerre, danseront dans un saloon pour des trappeurs et des mineurs, referont la guerre à nouveau, sans jamais quitter l’autre des yeux. Jusqu’à ce que la folie des hommes les rattrape.

En même pas trois cents pages, l’auteur parvient, avec une maîtrise rare, à parler à la fois d’un pays qui se construit dans la violence extrême, d’en montrer les symptômes et les effets, d’en disséquer les conséquences avec la précision d’un chirurgien et l’élégance d’un poète. Il faut les voir ces deux-là, Thomas et John, « le beau John Cole » comme l’appelle sans cesse Thomas. Ils se regardent avec les yeux de l’amour, ils en bavent l’un pour l’autre, ils ne vivent que pour passer un jour de plus aux côtés de l’autre. Les tourments de la vie, les horreurs de la guerre, la faim, le froid, la promiscuité et le racisme, la haine glacée des combattants, ils ne les supportent que par la présence de leur amour. Cet amour c’est un poêle ronflant au cœur de l’hiver, c’est un torrent de fraîcheur en plein désert. C’est un vêtement de laine épaisse dans la nudité la plus extrême.

Ces deux personnages, qui assument leur amour et le vivent malgré l’époque et les idées conservatrices et puritaines, je m’y suis au moins autant attaché qu’à Lennie et Georges, les deux marginaux du roman Des souris et des hommes. Bien sûr, les sentiments ne sont pas exactement les mêmes, le rapport humain non plus. Là où il y a une complémentarité entre Lennie et Georges, il y a une altérité parfaite entre Thomas et « le beau John Cole ». La narration à la première personne de Thomas McNulty n’y est sans doute pas pour rien. On a l’impression de lire un carnet de route authentique. Il n’empêche, tout au long de ces pages d’une vraie beauté, je m’en suis fait du souci pour eux ! Je ne compte plus les litres d’huile que j’ai produit en vivant littéralement leurs aventures, leurs difficultés, les dangers d’un pays en ébullition.
Le tour de force, parce que c’en est un, c’est de réussir cette description d’une société changeante, très mobile, avec cet angle de vue très vaste et large, la profondeur aussi, et d’y ajouter ce coup d’écriture à la loupe, braquée sur nos deux héros. Nous sommes dans leurs têtes, nous battons avec leurs cœurs et nos yeux voient les immensités que scrutent les leurs, nos âmes éprouvent les atrocités que vivent leurs âmes.

Parce qu’autant vous le dire, ce livre est un torrent d’amour qui charrie des tonnes de boue. Les destins de ces deux hommes sont comme deux troncs d’arbres emportés dans des flots tonitruants.
Sebastian Barry créé une véritable performance, celle de faire jaillir la lumière du fond de l’obscurité, de préserver une fleur sur un champ de bataille et de faire en sorte qu’on la voie aussi, parmi les cadavres éventrés et les rigoles de sang. Il nous montre les corps inertes et abandonnés par la vie, allongés sur le dos, les paupières grandes ouvertes, mais dans les yeux gris, se reflète un ciel bleu. L’auteur déniche sans cesse le beau au milieu de l’horrible, il possède cette faculté à pointer une silhouette altière et accorte au milieu d’un bouge enfumé rempli de mineurs avinés. La magie de l’auteur est là, cachée dans les détails, dans les recoins de ces pages sublimes.
À chaque instant, on s’attend autant à voir surgir la mort que la poésie, la laideur que la beauté, le meilleur et le pire de l’espèce humaine qui est en train de gagner là-bas, sur la terre des Indiens, ses galons de Meurtrière hors norme et de saccageuse de l’humanité. Par instants, j’ai trouvé dans ce roman échevelé, des allures de Méridien de sang, de Cormac McCarthy, pour la sauvagerie de certaines scènes, pour l’absence d’espoir à certains moments, pour cette certitude que de toute façon, tout se finira mal parce que c’est l’Homme qui écrit l’histoire. Mais au contraire du chef-d’œuvre de MacCarthy, il n’y a pas cette course folle droit dans le mur, ce côté nihiliste des personnages du juge et du jeune homme. Il existe du beau un peu partout dans le livre, des touches subtiles, ici et là, déposées par le pinceau de l’auteur. MacNulty et Cole, mais pas seulement eux, m’ont essoré le cœur et les tripes, et j’ai tremblé pour eux, de tous mes membres. Il y a eu des passages durant lesquels j’ai cessé de respirer tant c’était imprévisible, parce que j’étais devenu, sans m’en apercevoir, un compagnon de route de Thomas et John, et j’ai certainement veillé sur eux autant qu’eux ont veillé l’un sur l’autre. Thomas penché sur John qui dort, John regardant Thomas dans son sommeil, et moi juste au-dessus, flottant tel un spectre sans gêne dans le halo de leur amour. Le récit d’une émouvante franchise et la naïveté de Thomas McNulty apportent beaucoup, avec ses mots simples, il vous touche et vous fendille, et vous ne pouvez pas ne pas vaciller.
C’est un très grand roman qui deviendra, j’en suis persuadé, un classique.
Je vous laisse avec cette considération de Thomas McNulty sur la guerre : Quand la mort surgit, les âmes, c’est pas seulement une grande rivière qui se transforme en cascade. Les âmes c’est pas ça, pourtant c’est ce qu’exige cette guerre. Avons-nous tant d’âmes que ça à offrir ? Comment est-ce possible ?

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Seb.

Le Patient, Timothé Le Boucher (Glénat, 2019), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de BD, et pas la première non plus que je suis transportée par Timothé Le Boucher puisque j’avais chroniqué ici même Ces jours qui disparaissent. Ici encore, il s’attache à nous parler de pathologies psychiatriques, ici encore il présente des personnages d’une complexité terrifiante, ici encore il nous émeut et il dérange.

Le Patient c’est une famille massacrée un soir dans sa maison, le père dans le garage, la mère dans la cuisine, les petits à l’étage et la grand mère dans l’escalier. Tous sauf deux, la fille handicapée, considérée par toute la ville comme une débile et retrouvée errant dans la rue l’arme du crime à la main, et le fils, gravement blessé qui s’en sort avec quelques années de coma et une bonne dose de rééducation.

Côté enquête tout cela est vite classé évidement, et le scénario s’attache à suivre ce jeune homme dans son travail de reconstruction, aidé par une psy qui a également suivi sa sœur. L’ambiance est pesante, le livre très sensoriel au point de me surprendre à arrêter de respirer pour ne plus sentir l’odeur d’hôpital. Tout y est dans les détails, dans les cases sans texte, avec beaucoup de subtilité et de talent, entre mystère autour de ce qui s’est réellement passé et séquelles de l’événement.

Comme dans son précédent album, j’admire le traitement qu’il fait des pathologies et de leur suivi. Un livre à mettre dans les mains de ceux qui osent encore dire que « la BD ce n’est pas vraiment des livres » (on peut même les assommer avec il est relativement lourd).

Perrine.

Expiations : celles qui voulaient se souvenir, Kanae Minato (Atelier Akatombo), par Roxane

J’attendais depuis un long moment la sortie française du roman à succès de Kanae Minato, qui m’avait séduite par son précédent roman noir « Les assassins de la 5ème B ». L’intrigue se situe au sein d’un groupe de petites filles qui n’ont pas plus de dix ans, vivant dans un village dont le nom n’est jamais cité, et dont on sait seulement qu’il s’agit de l’endroit où l’air est le plus pur au Japon. Yuka, Sae, Maki et Akiko sont amies depuis presque toujours, rien n’a jamais ébranlé la paisible amitié des petites filles, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle enfant dans l’école. Emiri, dont la riche famille vient de Tokyo, va sans le vouloir chambouler chacune des petites filles, bousculant habitudes et certitudes. Après quelques semaines pourtant, Emiri réussira à s’intégrer sans trop de difficulté, créant une nouvelle dynamique de groupe.

Alors qu’elles jouaient dans la cour de l’école le jour de la fête d’O-Bon (fête célébrant les ancêtres), un homme se faisant passer pour un technicien va leur demander de l’aide et emmener Emiri avec lui. Plusieurs heures auront le temps de s’écouler avant que les petites filles ne se rendent compte qu’il est bientôt l’heure de rentrer, et que leur jeune amie n’est pas revenue. Partant à sa recherche, elles retrouveront la petite Emiri assassinée, dans les vestiaires de l’école, imprimant dans l’esprit de toutes, des images indélébiles.

Choquées et effrayées, elles partiront chacune de leur côté, prévenir parents, policier et enseignants. Le petit village va alors connaitre la fin d’une ère paisible, chaque habitant vivant dans la crainte et dans la méfiance. Pendant des mois l’enquête ne fera aucune progression, les quatre petites filles interrogées sans cesse mais sans réussir à se souvenir du visage du tueur et la mère d’Emiri perdant un peu plus chaque jour la raison. Tandis que la police met petit à petit l’affaire de côté, la mère d’Emiri décide d’inviter les quatre enfants chez elle, afin de leur parler une toute dernière fois. La mort d’Emiri ne peut pas rester impunie, et le délai de prescription ne permettra plus à la famille de faire perdurer l’enquête, elle les menace alors de se venger de chacune d’elles, si elles ne retrouvent pas l’identité de l’assassin. Trouver le tueur ou expier, voilà ce que les jeunes filles vont porter comme poids pendant presque quinze ans.

Construit sous forme de roman choral, plus précisément sous forme de lettres qui seront toutes adressées à Asako, la mère d’Emiri; nous allons au fil des pages nous engouffrer dans les souvenirs des quatre jeunes femmes. A travers le prisme de chacun des personnages, le lecteur voit se construire une intrigue complexe et terrible, faite de peurs et de non dits, de la part des enfants comme des adultes. Si la mort de la petite Emiri a été dévastatrice pour ses parents, ses quatre amies portent en elles une blessure toute aussi vive, ayant des répercussions certaines sur leur mental et leur construction en tant que femmes. Au delà du simple roman noir ou « revenge story », Expiations donne à réfléchir sur l’implication de chacun, sur les actions et les actions manquées, et comment elles peuvent nous hanter pendant des années . Kanae Minato nous prouve à travers cet ouvrage qu’au delà de l’intrigue policière, la tension narrative tient avant tout grâce à des personnages bien construits et bien écrits. Elle nous donne aussi à réfléchir sur tout ce qui a permis à l’intrigue d’exister : le système éducatif japonais, la peur de ce que l’on ne connait pas, ce que l’on permet ou non de faire aux femmes… Voilà donc un ouvrage construit avec subtilité, maîtrisé dans les sujets qu’il aborde et tout en offrant de belles sueurs froides… Immense coup de cœur !

Traduit par Dominique et Franck Sylvain et Saori Nakagima.

Roxane

La tentation, Luc Lang (Stock), par Fanny et Aurélie

François est un chasseur. Il suit un cerf, majestueuse « bête à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre ». Ainsi commence ce roman avec cette plume tournée vers la nature sauvage environnante.
Les descriptions alpines happent, enserrent, projettent dans un univers fait de rudesse minérale et de beauté végétale.

L’homme traque son cerf, hésite une fraction de seconde. C’est le début du changement, François le perçoit, le ressent. La balle part, mais elle blesse au lieu de tuer. François retrouve sa bête mais ne peut l’achever. Un élément, dans sa course, l’a perturbé.

Un frisson me parcourt, me voilà subjuguée. Dans cette ambiance proche d’un « Natural writing à la sauce des Alpes », Luc Lang y dissèque l’âme humaine, les failles familiales avec une écriture à la fois sèche et délicate .

Notre homme est un imminent chirurgien, précis, sûr, concis. Il emporte le cerf, le soigne dans sa « boucherie » et le laisse libre… mais non loin de lui, lui offrant foin et eau.
Le cervidé est là, altier et distant, l’observant, attendant.

En recherchant son cerf blessé, François a cru apercevoir sa fille dans l’habitacle d’une voiture pourchassée par deux motards, telle une biche prise en chasse elle aussi. Cette vision le hante, il cherche à la joindre mais Mathilde est aux abonnés absents.
Au même moment, Mathieu, le fils, trader à New-York, menant grande vie, débarque au chalet familial.
Maria, la matriarche, s’est, quant à elle, réfugiée dans un couvent, veillant sur sa folie destructrice.
Et François… lui recoud les plaies mais n’arrive plus à recoudre les liens familiaux, à retrouver les mots pour panser son angoisse, ou pire, dire son amour.

Le temps s’est chargé de dilater leurs relations aussi facilement qu’une balle rentre dans un tissu pour pénétrer un cœur.

François accueille alors en lui comme une forme de rédemption dans ce monde montagneux où règne calme, luxe, whisky cent ans d’âge et musique classique. Il espère un nouveau lien, un vieux père imaginant le retour au bercail de ses petits.
Mais le danger rôde, le cerf et le chien sentent l’humeur sombre des lieux où des véhicules circulent, sombres, intrigants, menaçants.

La biche surgit alors, une Mathilde apeurée, ensanglantée, tristement accompagnée.
C’est l’heure de l’hallali, le mauvais gibier doit être pourchassé avant sa mise à mort.

Lang nous porte au cœur d’un tableau naturaliste où chaque détail compte. « La tentation » pourrait être le titre d’une scène de chasse où François joue avec l’illusion d’être un père, un mari, peu persuadé, finalement, qu’il peut s’en arracher, ancré dans son état primitif de chirurgien opulent et de pater héroïque.
De ce jeu illusoire, il ne restera que des cendres.

« La tentation » possède une grande force attractive, mêlant à la fois roman noir et roman familial.
Du grand art, point barre.

Fanny

Alerte ! Bombe littéraire !

Un grand, grand roman noir comme les Français savent peu en faire. Un presque huis-clos qui se révèle partie après partie grâce à une construction narrative brillante, des filtres successifs ajoutant de l’épaisseur, des précisions à une histoire familiale complexe et à un règlement de compte sur fond de chasse en moyenne montagne.

Complètement happée aux côtés de François dans ces quelques jours où la tension monte irrémédiablement, je n’ai pu que dévorer le roman d’une traite, impossible de me dégager de l’atmosphère si particulière que Luc Lang met en place.

Amis lecteurs, lisez-le ! Il me semble qu’on en entend trop peu parler dans cette rentrée et pourtant c’est assurément un des meilleurs textes que j’aie lu jusqu’ici.

Merci à l’ami facebook qui m’a donné envie de me jeter sur ce livre grâce à sa critique, s’il se reconnaît qu’il se manifeste, j’ai oublié de qui il s’agit…

Aurélie.