Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture) par Yann

416 pages pour 1 kilo 400, rien à dire, l’objet en impose, d’autant plus quand on découvre sur la couverture la mention « Livre premier ». Parce que donc il y aura une suite (et fin), tout aussi considérable. Non pas qu’on soit habitué à jauger un bouquin sur ces chiffres finalement peu intéressants, non, ici, c’est le niveau atteint sur la longueur qui impressionne. Il a été difficile, depuis sa sortie, de passer à côté de ce roman graphique exceptionnel qui devrait en toute logique s’imposer comme une des meilleures publications de l’année, toutes catégories confondues.

On passera sur l’histoire d’Emil Ferris, aussi forte et touchante soit elle, le bouquin se suffit largement pour ce qui est de convaincre. Alors, l’histoire, quelle est-elle ?

Karen a dix ans et vit à Chicago, à la fin des années 60. Passionnée d’histoires de monstres, fantômes, goules et autres zombies, elle écrit et dessine son journal intime, dans lequel elle se représente comme un petit loup-garou. Entourée de sa mère malade et de Deeze, son frère, Karen apprend soudainement la mort de sa voisine, Anka, la plus jolie femme qu’elle ait jamais vue. Ne croyant pas à l’hypothèse du suicide, Karen va se lancer dans sa propre enquête et se rendre progressivement compte que les monstres ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine.

Riche, foisonnant, dense, le dessin d’Emil Ferris est exigeant et sidère avant tout par sa finesse et sa beauté formelle, ses traits de stylo bille composant des planches sublimes impossibles à survoler d’un simple regard. Ou alors, il faut reprendre le livre, s’y replonger, se laisser captiver par cette narration impeccable et surprenante de maîtrise. De toutes façons, on le relira, ce livre, que la première lecture ait été attentive ou non, on y reviendra car subsistera toujours le sentiment d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir loupé un truc, une case, un bout de texte … Bref, il faut se donner du temps et être capable de le prendre réellement pour l’apprécier comme il doit l’être.

Au-delà de l’histoire touchante de Karen, c’est celle d’Anka Silverberg qui est au cœur du récit, cette femme née au mauvais endroit au mauvais moment. Le récit déjà riche en émotions gagne en intensité lorsqu’est évoqué le destin de cette voisine trop tôt disparue. Emil Ferris navigue ainsi entre les années 60 et la vie familiale de Karen et la jeunesse d’Anka en Allemagne dans les années 20.

Entre le contexte familial et l’environnement politico-historique dans lesquels elle grandit, Anka aura peu d’occasions de voir la vie du bon côté, seules quelques rencontres plus ou moins fugaces apporteront un peu de répit à son existence. C’est en écoutant une série de cassettes sur lesquelles la jeune femme a laissé le récit de sa vie que Karen prendra conscience que certains humains possèdent d’incroyables capacités à se comporter comme des monstres.

On l’a dit, l’ouvrage est dense, au dessin comme au scénario, mais il constitue une plongée saisissante dans un univers unique, une véritable expérience de lecture, dont on attendra avec avidité le prochain volume, qui, on n’en doute pas un instant, devrait confirmer ce sentiment d’avoir eu dans les mains une œuvre comme on en croise peu dans une vie, classique instantané à ranger aux côtés de Maus ou Persépolis par exemple.

Yann.

 

 

Né d’aucune femme, Franck Bouysse (La manufacture de livres) par Aurélie (parution janvier 2019)

Résultat de recherche d'images pour "né d'aucune femme"Tout commence comme dans un conte, un conte bien loin des adaptations de Disney, proche des originaux du genre, avec pauvreté, ruse, cruauté et violence à souhait. La construction est splendide, l’auteur se jouant du lecteur qui pense très vite deviner comment les choses se mettent en place…
Les lecteurs qui suivent Franck Bouysse depuis ses débuts retrouveront tous les ingrédients qui font de ses livres des romans noir d’une sensibilité extrême. Je décèle pourtant dans celui-ci un petit truc en plus qui me fait le placer au-dessus des trois précédents. Il atteint une beauté telle dans l’écriture qu’elle m’a happée dès la ère page, impossible de stopper ma lecture, comme si mon destin était lié à celui de Rose.
C’est une lecture d’autant plus belle pour moi que j’étais passée complètement à côté de son précédent roman Glaise après avoir adoré ses premiers. Mais il en va ainsi en littérature, quand on est lié à une plume, on la suit quoi qu’il arrive et on sait que l’œuvre en cours nous réserve encore bien des surprises.
Bravo à Franck Bouysse et à La Manufacture de livres, grande découvreuse de talents !

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, (éditions Verticales) par Yann

Réparer les vivants est paru en 2014 et on n’est encore pas complètement remis du choc provoqué par cette lecture. Multi-récompensé, l’ouvrage bénéficia à l’époque d’une unanimité assourdissante, de celles dont on préfère habituellement se tenir à l’écart, par méfiance ou par esprit de contradiction. Mais il aurait fallu une mauvaise foi assez solide pour ne pas s’enthousiasmer devant le souffle et la tension de ces presque 300 pages qui balayaient tout sur leur passage.

Depuis sont parus des titres aussi différents que A ce stade de la nuit (Verticales 2015), novella autour du drame des migrants en Méditerranée,  ou Un chemin de tables (Seuil 2016), qui s’attache aux pas d’un jeune chef parisien en vogue. Maylis de Kerangal évite la redite, le confort et semble fonctionner à l’instinct, à la passion, ce qui lui réussit et donne naissance à des textes forts, quel qu’en soit le sujet.

Un monde à portée de main, paru mi-août chez Verticales, ne déroge pas à la règle et constitue cette fois une plongée dans le monde de la peinture, et plus précisément du trompe-l’oeil, à travers le parcours de Paula et de ses amis Jonas et Kate.

Après une période post-bac plutôt hésitante entre droit et beaux arts, Paula, sur un énième coup de tête, s’inscrit au prestigieux Institut de peinture décorative de Bruxelles. Elle y apprendra pendant six mois les différentes techniques de trompe-l’oeil pouvant servir à l’élaboration d’un décor, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans tout autre cadre. C’est là également qu’elle fera la connaissance de Kate et Jonas.

Ce qui saisit ici au premier abord, comme dans ses romans précédents, c’est l’ampleur et le rythme des phrases. La langue de Maylis de Kerangal est riche et vivante, bouillonnante et c’est un plaisir chaque fois renouvelé que de s’y laisser prendre. Ce qui pourrait être lourd chez d’autres est ici fluide et suffisamment travaillé pour sembler naturel. Et c’est en somme la même chose que vont devoir apprendre Paula et ses amis, à savoir donner à l’artificiel les apparences du réel, dissimuler le travail, faire disparaître tout le processus de création pour ne garder que l’oeuvre finale, parée des  atours de la réalité.

Ainsi, au fil des chantiers qui lui sont proposés après l’obtention de son diplôme, Paula restituera un ciel dans une chambre d’enfant, un tombeau égyptien pour une exposition, elle travaillera pour un hôtel puis des particuliers, avant que ne se présente l’opportunité de travailler pour le cinéma. Dans ce royaume de l’illusion, la jeune femme fera ses preuves avant de continuer sa route. De rencontres en expériences, on assiste ainsi à la naissance d’une passion, de celles sans lesquelles la vie perd un peu de son sens et de sa beauté. Et rien d’étonnant, finalement, à ce que la jeune femme arrive sur le chantier de Lascaux IV,  » le fac-similé ultime », ainsi que le lui présente Jonas. Dans ce lieu où l’on situe la naissance de l’art, c’est à une incroyable aventure que va participer Paula, comme l’aboutissement logique de son parcours.

Maylis de Kerangal livre une nouvelle fois un texte magnifique et profond, ne s’épargnant aucune digression sans pour autant jamais perdre de vue son récit et ses personnages. Un monde à portée de main est une belle réflexion sur l’art et la beauté, sur l’illusion également, bien sûr, en même temps qu’une plongée dans l’histoire, qui finit toujours par nous rattraper, comme en témoignent ces quelques lignes autour des attentats dans les locaux de Charlie Hebdo. L’émotion est là, portée par une plume vive et sensuelle, on s’y laissera prendre une nouvelle fois.

Yann.

 

 

RIP, Gaet’s et Julien Monier (Petit à Petit) par Perrine

RIP RIPDerrick, je ne survivrai pas à la mortTome 1 : Derrick, je ne survivrai pas à la mort

RIP raconte le quotidien d’une bande de pauvres gars qui ont un métier des plus… réjouissant ! Leur job ? Débarrasser les logements des morts, mais pas n’importe lesquels, ceux qui n’ont plus de famille, ceux dont tout le monde se fout, ceux qu’on retrouve donc au bout de plusieurs semaines quand l’odeur devient insoutenable pour les voisins. Âmes sensibles donc s’abstenir !

Leur boîte revend aux enchères tout ce qui a de la valeur et eux peuvent garder ce dont les autres ne veulent pas, des conserves périmées aux paquets de PQ. Job de merde donc et la tentation est grande quand on voit passer des liasses ou des bijoux. Trop grande, lorsqu’ils sont appelés pour une vieille qui s’occupait seule de son fils handicapé, qui l’âge aidant, a passé l’arme à gauche, rejointe peu après par son fils, incapable de s’occuper de lui ou de prévenir qui que ce soit (vous noterez au passage le charme de notre société où ce genre de choses peut arriver…).

Résultat de recherche d'images pour "RIP BD Gaet's"C’est noir, c’est glauque et ça en dit long sur la nature humaine. J’ai beaucoup aimé le dessin, la qualité des personnages et l’originalité de l’ensemble. Bref, vivement la suite !

PS : Petit à petit est une maison d’édition normande avec une bien belle production que je vous recommande ! (chauvinisme quand tu nous tient !)

Perrine.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu (Actes Sud) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "nicolas mathieu leurs enfants après eux"Hacine, Steph, Anthony sont tous trois adolescents quand on fait leur connaissance au tout début du roman. L’été 92 s’étire dans une chaleur lourde, ils rêvent d’une vie bien différente que celle qu’ont vécue leurs parents, rêvent de quitter Heillange, cette petite ville moribonde où rien ne semble coller à leurs aspirations. Trois contextes familaux et des orgines sociales très différentes mais finalement une même envie d’ailleurs.

Eté 92 puis 94, 96 et enfin 98. Ils traversent l’adolescence et semblent hésiter à basculer dans l’âge adulte où les attend peut-être la « petite vie » tant redoutée. On a envie de les encourager, de les pousser à déployer leurs ailes tout en ayant suffisamment de recul, nous adultes, pour savoir que les chamboulements de l’adolescence ne nous emmènent pas toujours là où on l’aurait souhaité…

Mention spéciale pour le personnage d’Anthony qui est mon préféré, particulièrement touchant. Un garçon très sensible qui grandit avec des parents qui traînent de belles casseroles et dont on ne peut qu’imaginer le destin dans un contexte différent. A travers lui, l’auteur nous livre aussi quelques-unes des scènes érotiques les plus réussies que j’aie pu lire.

Portrait à la loupe d’une région sinistrée, d’une génération qui en est issue. Violence, dépendance mais aussi amitié et sensualité. Un très grand livre que je voyais bien revêtir dès ma lecture en juillet un ou deux beaux bandeaux rouges. Une fois n’est pas coutume, le jury Goncourt a fait des merveilles !

Les Diables de Cardona de Matthew Carr, Sonatine par Le Boss

Et bien en voilà un roman politico historique d’aventures qui vaut le coup. Plus qu’un coup, comme dirait un ami, bref….

C’est avec avidité que je me suis enfilé ce pavé. J’ai dévoré l’érudition de l’auteur et l’humanisme qu’il partage tout au long des pages. Le bon sens, la tolérance, à une époque ou comme la nôtre, voire en un peu pire, cf l’Inquisition. Effectivement à une époque comme celle-ci  il est vrai qu’évoquer l’homosexualité, les différentes croyances, l’immigration… Ha merde je me relis mais merde, mais mais mais c’est comme maintenant !

C’est avec habileté donc que notre écrivain nous emmène dans une Espagne déchirée, en proie à ses démons de l’époque. Pour se situer, le roi de la poule au pot n’est pas encore roi et n’a pas de panache blanc,  Ravaillac est né, etc, ce qui ne nous empêchera pas de le rencontrer dans cette histoire …

A travers une trame mêlant sorcellerie, histoire de meurtres, amour interdit, etc, on tient un bon pavé d’un grand roman d’aventures où ce mot prend tout son sens, avec un regard sociétal pas tendre, sur l’époque concomitante avec la nôtre…

L’histoire ne servirait elle à rien ?

Espagne, XVIe siècle : un mystérieux tueur musulman s’en prend à l’Église catholique.
1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.
À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête.

Traduit par Claro.

 

 

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Little Heaven, Nick Cutter, éditions Denoël (Sueurs Froides) par Bruno

Traduction d’Eric Fontaine

Le mal le plus profond est au cœur de ce roman choc, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit, c’est quelquefois un résumé de l’existence et d’actes commis au nom de quoi, de qui, mystère ? Il s’exprime de bien des façons mais finit toujours par atteindre celui qui l’utilise. Rédemption de l’âme humaine, souffrances et souvenirs, seule une lecture attentive vous permettra de goûter à la puissance évocatrice de ce récit qui va vous emmener loin, très loin, aux confins de la folie, de la peur et de l’horreur.

Bâtie sur une oscillation de deux temps, principalement 1980 et 1965-66, cette histoire se découpe en 9 chapitres bien balisés. On sait où on se trouve et à quelle période. Micah, Minerva et Ebenezer sont nos trois héros. En ouverture, on découvre leurs vies riches et agitées soumises à bien des exactions ; acteurs marquées et marquants, animés d’une certaine fureur, gâchette adroite et facile. Tuer ne leur pose pas de problème en fait puisque c’est leur métier !

Ce drôle de trio va devoir faire équipe en 1966 pour retrouver et sauver un enfant embrigadé par une espèce de secte. Qui dit secte dit forcément danger !

Vous dire que j’ai aimé ce scénario, non, vous dire que c’est une réussite, non ; parce qu’en fin de compte j’ai «surkiffé» cette aventure riche et profonde qui risque de vous tenir haletants et éveillés longtemps. Ne fermez pas la lumière, car au cœur des ténèbres on ne vous entendra pas hurler de terreur.

Ecriture précise et vocabulaire très fourni, Nick Cutter fait monter doucement la pression avec une action lente mais prenante, des descriptions hallucinantes et on glisse lentement mais sûrement dans un univers de peurs viscérales comme sorties de la nuit des temps.

Et que dire des personnages secondaires comme le révérend Amos, « fou de jésus, bas du cul » , un prédicateur dérangé, mais pas que, guidant hors du monde et dans un espèce de camp retranché sa petite communauté.

Ambiance visuelle soignée, ce roman au goût de western version Tarantino, louche également vers l’univers de Stephen King, mais le grand King, le roi de l’épouvante et de la peur qu’il a été à une certaine époque.

Noires visions soumises à notre imagination, en 200 pages et 33 sous chapitres au centre de ce roman, l’auteur gagne ses galons de maître de l’horreur et respirer devient pour le lecteur un exercice périlleux. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti une telle pression du mal à chaque page tournée.

En 600 pages bien remplies, Nick Cutter nous promène dans un univers glauque et mortel où d’étranges créatures viendront sonder vos peurs les plus sombres. C’est un livre magistral et beau. Beau par ses nombreuses illustrations qui accompagnent le déroulé de l’histoire et nous aident à visualiser, magistral pour la réalisation, l’épaisseur des protagonistes, et un synopsis peut être pas si original que ça, mais qui nous renvoie à l’essence même de la vie et du mal, toujours présent à un moment ou à un autre.

« Little Heaven », c’est un nom, c’est un lieu, c’est un roc, mais c’est surtout un très grand ouvrage de Monsieur Nick Cutter, un voyage où il vous faudra avoir le cœur bien accroché, car vous n’en ressortirez pas indemnes !

Merci à Joséphine Renard et aux éditions Denöel pour cette collection Sueurs Froides qui nous livre vraiment de grands frissons. FONCEZ !

Traduit par Eric Fontaine.

Bruno.

Quatre morts et un papillon, Valérie Allam, Editions du Caïman par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "valérie Allam 4 morts"Premier roman adulte pour la nouvelle collection de Caïman (Roman noir)

Et pour être noir, c’est noir…

Quatre femmes, quatre destins qui vont se croiser, s’emmêler et se mêler. Quatre femmes qui vont se battre, s’aimer et aimer, lutter et affronter leur passé, faire des choix, bons ou mauvais, parfois irréparables…

Quatre femmes donc : Johanna, Magali, Loubna et Chloé, que Valérie Allam va mettre en scène dans cette magnifique histoire.

« Magnifique » et « noire » se marient très bien sous la plume de l’auteur.

Avec une construction hachée, alternant les récits des unes et des autres en respectant la chronologie et le déroulement des événements, l’histoire nous plonge dans le quotidien, celui qui nous entoure, celui des faits divers, celui des situations que l’on croit toujours n’arriver qu’aux autres.

Évitant l’écueil du pathétisme et du larmoiement de bas étage, sans effet de style et avec une sobriété désarmante Valérie Allam nous promène dans les espoirs et les attentes, les errances et les erreurs, les songes et les choix de ces femmes.

Chacune d’elles a choisi d’essayer de vivre ou de survivre aux événements et traumatismes qu’elles ont subis.

Avec un talent digne de Sandrine Collette, l’auteur nous dépeint des portraits de femmes aux justes couleurs, dans les tons sombres du désespoir mais avec aussi cette luminosité proche de l’espoir qui nous fait dire que cette toile est belle.

Ces quatre visages sont liés au fil du temps par ce petit papillon. Petit papillon qui cristallise pour chacune d’elle la volonté de vivre, l’envie d’avancer et cette envie d’avoir droit au bonheur et à la sérénité. Petit papillon qui incarne pour chacune d’elles un souffle, un mouvement dans leur existence propre… Mais comme chacun le sait, les papillons vivent peu de temps.

Au final donc, Quatre morts et un papillon est un livre plein d’humanité et de souffrance, plein d’amour et de combativité, de noirceur et de tendresse.

Un livre écrit délicatement et avec énormément de féminité que beaucoup d’hommes se devraient de lire.

 

Longue vie à Valérie Allam et le Corbac en retiendra cette phrase : « C’est noir et froid par ici et je sens tes larmes qui coulent dans mon cœur »

 

Le Corbac.

 

 

Lykaia, DOA, Gallimard

S’il existait un prix récompensant chaque année l’ouvrage qui a alimenté le plus efficacement fantasmes et rumeurs dans le petit monde du livre, Lykaia aurait raflé la palme en 2018, écrasant la concurrence sans laisser la moindre chance à qui que ce soit.

Initialement prévu aux éditions Equinox, la collection polar des Arènes, nouvellement créée par Aurélien Masson, le dernier ouvrage de DOA paraît finalement chez Gallimard, hors collection, sous une couverture aussi sobre que sombre.

On sera moins surpris de ce remue ménage à la lecture des 30 premières pages de Lykaia. DOA nous convie en effet à une plongée sans filtre dans le monde BDSM (« ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ou encore la domination et la soumission », définition Wiktionnaire), un univers où se côtoient le sexe et la violence, la rencontre d’Eros et Thanatos. On a beau savoir l’imagination de l’Homme sans limites dans certains domaines, DOA parvient à surprendre le lecteur avec une première scène à la lecture de laquelle on s’accrochera aux accoudoirs … Le texte ne s’adresse donc pas aux lecteurs frileux ou trop sensibles, il nécessite clairement d’avoir le coeur bien accroché.

Au-delà de l’aspect fantasmatique et sensationnel du sujet, qu’en est-il vraiment ? On suit ici le périple d’un homme (le Loup) et d’une femme (la Fille), dont les prénoms importent finalement peu, de Berlin à Venise en passant par Luxembourg et Prague. Point de tourisme ici, les préoccupations sont tout autres et les lieux visités farouchement protégés des regards profanes. Alors, oui, il y est beaucoup question de sexe et de pratiques extrêmes, oui, la violence en fait partie intégrante, oui, c’est un univers qui peut effrayer mais qu’a voulu l’auteur exactement ? D’abord, et ça n’est pas une surprise, sortir des sentiers battus. L’homme est discret et semble se remettre en question à chacun de ses ouvrages. Ensuite, bousculer ses lecteurs, quitte à en laisser quelques uns sur le bord du chemin car le sujet ne fera pas l’unanimité.

C’est d’abord de nous, humains, qu’il est question ici. Car, comme le dit le Loup :

 » La baise, c’est le miroir magique de l’humanité. Le comprendre peut faire peur, mal, ou soulager, tout dépend du reflet, mais il est inutile de se voiler la face, lesexe révèle nos failles et nos limites, bien réelles, inaltérables et infranchissables. Le reste, c’est du vent. on est comme on nique et on est ce qu’on nique, rien de plus. »

On peut aussi, paradoxalement, considérer qu’il est ici question d’amour, oui cette chose qu’on accommode à toutes les sauces, des plus mièvres aux plus relevées. Ce sont des êtres blessés par la vie que met en scène DOA, mais dont la capacité à aimer reste intacte même si elle a revêtu d’autres formes. Les sentiments sont présents dans ces pages, bien plus qu’on ne pourrait le croire au premier abord, et, sous l’apparente monstruosité des pratiques, c’est  encore l’humain qui se révèle, certes pas sous son aspect le plus attirant mais c’est quand les masques tombent que l’on peut accéder à la vérité de chacun(e).

Aussi violent soit-il, aussi déviantes puissent être les scènes qu’il décrit, le roman de DOA effraie plus qu’il n’excite, interroge et dérange, bouscule sans ménagement. On tient là un des rares livres à propos desquels on oserait l’expression si galvaudée de « véritable uppercut », tant on peine à relever la tête et reprendre une vie normale une fois ses 240 pages achevées. Très grosse sensation de cette fin d’année, dont les ventes risquent d’être inversement proportionnelles à l’intensité des secousses qu’il aura éveillées en nous. Noir et nihiliste, Lykaia sera sans conteste le joyau sombre de l’année.