Au nom du bien, Jake Hinkson (Gallmeister), par Aurélie

Le pasteur Richard Weatherford est réveillé à 5h du matin par un coup de fil dont il se serait bien passé. Commence alors la journée la plus longue de sa vie…

Jake Hinkson est un démon de la littérature. Comme à son habitude, il met en place une ambiance et des personnages dans un coin d’Amérique où la bienséance suinte de tous côtés mais cache bien mal une multitude de péchés. Il nous entraîne dans des recoins tellement sombres, si loin de toute morale, qu’on le suit au fil des pages en état de choc.

La tension monte en cette veille de Pâques où le pasteur aura bien d’autres choses à sa charge que régler les derniers détails avant l’office.

On ne se méfie pas, on se laisse porter au sein de cette assemblée rurale un peu coincée. On se retrouve pourtant bien vite au coeur du mal, d’une façon tellement dingue qu’on se dit que le Diable peut prendre un bien étrange visage…

Un roman à dévorer autant pour son suspense renversant que pour le regard que porte l’auteur sur cette Amérique contemporaine si surprenante et paradoxale vue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides

Aurélie.

Dieu n’aime pas Papa, Davy Mourier et Camille Moog (Delcourt), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Davy Mourier dont j’aime l’humour au 6ème degré. Dans la série La petite mort il nous parle comme son nom l’indique de la faucheuse, dans Davy Mourier vs Cuba de la dictature touristique. Comme toujours on retrouve dans Dieu n’aime pas Papa un pamphlet sur un sujet de fond très sérieux, ici la religion (mais pas que…), emballé dans un humour archi noir.

Je me suis marrée (beaucoup) mais j’ai surtout été extrêmement émue par le sujet et le traitement qui en est fait à travers le regard d’un petit garçon qui, plein d’innocence, essaye de comprendre, en toute bonne foi et malgré une souffrance terrible.

C’est bien fait, intelligent et savoureux, encore un Mourier que je valide !

Perrine.

Une confession, John Wainwright (Sonatine), par Le Corbac

Agatha Christie peut aller se rhabiller, elle a un successeur et Conan Doyle peut lui aussi commencer à compter ses abattis.
John Wainwright… Retenez ce nom mes amis car il promet…
Une confession a mis plus de 35 ans avant d’être traduit (mention particulière à Laurence Romance) en France… Mais pourquoi?
Pourquoi nous avoir privés de ce roman so british, aussi bien dans la forme, le fond que le style aussi longtemps?
D’habitude, le Corbac il est plus litté américaine  puis surtout quand ça flingue à tout va ou que ça gicle délicatement de jolies arabesques sur les murs… limite il aime bien les français et leur notion du noir (quotidien, social ou polar) donc c’est vous dire que la psychologie et les enquêtes c’est pas vraiment sa cup of tea…
Pourtant il s’est régalé le Corbac dans ce jeu de piste, dans ce face à face tendu entre le présumé innocent et cet inspecteur au caractère bien trempé.
Le découpage alternant récit et journal intime donne une dimension autre à cette intrigue, mêlant ainsi les pistes et nous embarquant dans de nombreux chemins de traverse.
De prime abord tout est limpide et clair: un couple « exemplaire », une réussite professionnelle, une promenade, une chute et là le roman prend son envol.
Les pistes se mêlent et s entremêlent.
Qui a fait quoi ? Qui est réellement qui ? Où se trouve la vérité ? Doit-elle être révélée ?
Chez les riches et les nantis les amitiés se comptent à l’aune des ambitions et le professionnalisme des uns s’arrête là où commence le pouvoir des autres.
John Wainwright nous offre avec Une confession un très beau roman sur le mariage, sur la vengeance et sur le pouvoir.
Mention spéciale à la qualité de la traduction de Laurence Romance qui prend toute son ampleur dans les pages du journal intime de John Duxbury.

Le Corbac.

 

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.

Idaho, Emily Ruskovich (Gallmeister) par Yann

On connaît depuis longtemps le talent d’Oliver Gallmeister, cette capacité à proposer de nouvelles voix américaines, la dernière en date étant celle de Gabriel Tallent et son My absolute darling à côté duquel il a été difficile de passer en 2018. Malheureusement resté un peu dans l’ombre de l’histoire de Turtle, le premier roman d’Emily Ruskovich, qui sort en poche ces jours-ci, est à lire absolument.

Au coeur de l’histoire, un drame survenu durant le mois d’août 1995. Le destin d’une famille bascule irrémédiablement ce jour-là … La lumière ne sera faite que progressivement sur les circonstances exactes de cet événement.

Là où Gabriel Tallent oeuvre à la tronçonneuse et multiplie les scènes choc, Emily Ruskovich brode une toile toute en finesse, dense et saisissante. Idaho offre une impressionnante palette de variations autour de la culpabilité et du pardon, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence.

« Elle préfèrerait encore la présence vacante de Jenny que le fantôme de son absence ici, dans cette moitié de pièce avec ses rideaux en guise de murs.  L’absence de Jenny semble mieux la décrire que sa présence; elle est un navire sur le point d’accoster mais qui diffère lui-même son arrivée. »

Emmenant son lecteur de 1973 jusqu’en 2025, l’auteure tend des passerelles entre les époques avec une virtuosité et une maîtrise admirables, à l’aide de sons, d’odeurs ou de souvenirs, créant des liens multiples entre époques et personnages.

Chaque scène apporte ainsi un nouvel éclairage aux chapitres précédents, construisant une oeuvre forte et profonde dont chacun des protagonistes parviendra à nous toucher.

« De voir son coeur s’ouvrir comme ça, si brutalement après tant d’années, de voir William pénétrer dans son coeur et au-delà, car il est trop grand pour son coeur, elle éprouve la douleur de son amour, l’émerveillement de sa certitude, l’avènement après tout ce temps d’une meilleure Beth, la seule Beth qui ait jamais vraiment connu cet homme. »

Magnifiquement écrit, profondément sensible, Idaho est sans nul doute un roman à lire ou relire. Malgré la noirceur du drame initial, Emily Ruskovich livre un récit empreint de lumière et de douceur qui n’en finit pas de faire des vagues et excelle à mettre à jour la part d’humanité de chacun(e).

Et il convient de noter le remarquable travail de traduction de Simon Baril.

Yann

Micron Noir, Michel Douard (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Dans le cadre de ses 10 ans, la Manufacture réédite chaque mois un ouvrage…
Moi qui n’avais pas lu Micron Noir à sa sortie , ce fut l’occasion.
Et je me suis mis des claques, cogné la tête contre les murs, pincé les tétons parce que je me suis pris un trip de fou furieux.
Michel Douard il te fait avaler son histoire d’un seul coup.
Paf dans la gorge il te fourre sa pilule et tu l’avales direct…  sans eau… sec.
Et puis ça commence à monter… doucement tu commences à te sentir partir ailleurs.
Dans ces années 2048, celles de la Guerre Nouvelle et de ses supers soldats dopés au Micron Noir-une drogue de synthèse conçue normalement uniquement pour les militaires- qui servent à régler les multiples conflits entre nations, à engranger des ronds pour les sponsors et autres médias qui retransmettent sur toute la planète ces nouveaux jeux du cirque…
Et putain ça pulse! Quand tu commences à suivre le narrateur, ton taux d’adrénaline il monte en force et je te jure que le père Douard, en bon dealer de mots, il t’invite très vite à en reprendre une de pilule… parce quand t’as commencé à t’enfiler ses mots et son écriture pêchue, rythmée comme un match de football américain (ça me fait penser au film Any Given Sunday de Oliver Stone), tu peux plus t’arrêter. Faut que ça avance et que ça défouraille, que ça saigne.
Et ça le fait pire que le Roller Ball mixé avec French Connection.
Ben oui parce que la dope de M’sieur Douard elle n’est pas que violente et agressive.
Elle est vicieuse et réfléchie sur ce nouveau monde qui finalement, quand tu réfléchis entre deux cachetons, est très proche du nôtre. Parce que même si géopolitiquement et économiquement le monde a évolué, l’être humain il n’a pas changé. Toujours cupide, toujours dépendant de tout et de rien, toujours calculateur et manipulateur, avide de richesses et de pouvoir, naïf et candide, prêt à toutes les bassesses au nom de sa foi, pour accéder au sommet…
Et la Terre ne va pas mieux, comme nous le fait remarquer l’auteur qui se plaît à nous rappeler toutes ces bonnes pratiques écolos que nous tentons ou mettons en place à notre époque ne seront finalement bonnes à rien et autant pisser dans un violon. En effet la Planète, elle est comme la charpie envoyée au combat, elle crève la gueule ouverte.
Et au milieu de cette montée psychédélique de violence brute il y a des ilots ; un père, un grand-père, une révolutionnaire utopiste, un petit village d’irréductibles gaulois pas plus honnêtes qu’un sénateur mais qui ont foi en leur combat…Ceux-là réveillent nos consciences, ceux-ci bousculent nos croyances et nos espérances avec un regard lucide et (sur)réaliste sur ce que nous sommes.
Ce Micron Noir, hormis un roman d’anticipation est un exceptionnel roman sur nous, sur ce que nous devenons, sur ce que nous allons faire de notre monde.
Il y a des méchants vraiment méchants, des plutôt gentils, des gentils vachement méchants et des bisounours aussi…parce que finalement plus on est bon et plus on est con….
Ce livre mérite d’être plus connu, répandu et étudié parce qu’au-delà d’un polar d’anticipation il est une très belle et profonde fresque sociale qui nous annonce nos déviances à venir.
Le Corbac s’en est chié dans les plumes tellement il était bon…

le Corbac.

Filles de la mer, Mary Lynn Bracht (Robert Laffont / Pocket), par Aurélie

Hana est une haenyeo, une fille de la mer. Elle plonge avec sa mère et les femmes de son village pour nourrir sa famille. Un jour de l’été 43, pour protéger sa soeur, elle se laisse enlever à sa place par des soldats japonais.

Destination la Mandchourie où sont emmenées nombre de Coréennes arrachées à leurs familles pour devenir des « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles au service des troupes japonaises.

De nos jours, Emi sent sa fin proche et tente une dernière fois de retrouver la trace de sa soeur, maintenant que des femmes ont osé parler, que la honte n’est plus celle des survivantes et de leurs familles mais celle du Japon à qui on demande réparation.

Une très beau roman, celui du combat désespéré d’une femme qui refuse son destin, celui de tout un peuple à qui on a volé des dizaines de milliers de femmes.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Sarah Tardy

Aurélie.

Minuit en mon silence/ Par delà nos corps, Pierre Cendors et Bérangère Cournut (Les éditions du Tripode)

Pour une première chronique, parler de deux titres que l’on pourrait classer comme romans épistolaires, on va dire que c’était un tout petit peu risqué. Le genre de la correspondance, avouons le, paraît souvent dépassé, pour ne pas dire totalement ringard. On reproche souvent à ceux s’y étant essayés de tendre malencontreusement vers un lyrisme mielleux, voir douteux. Pourtant, j’ai trouvé l’exception, pire, deux exceptions, qui vont, je l’espère, vous faire revoir votre jugement. Les deux textes en question ont été écrits respectivement par Pierre Cendors et Berengère Cournut, tous deux écrivains publiés aux éditions du Tripode. Rien n’était prévu à la base, si ce n’est que l’ouvrage de Pierre Cendors donna l’impulsion à Bérengère Cournut de lui répondre.

« Minuit en mon silence », c’était pour moi une première claque rien qu’à la lecture du titre. Tout me portait à croire que j’allais être transportée par le style et la plume de l’auteur. L’histoire n’avait en elle même, rien d’original pourtant. Un jeune lieutenant et poète allemand tombe éperdument sous le charme d’une jeune française âgée de 20 ans, au moment où la Première Guerre mondiale éclate. Werner Heller se voit donc envoyé au front, sachant pertinemment qu’il ne reverra sans doute jamais, la fascinante Elisabeth. A partir de cet instant, l’auteur aurait pu basculer dans un pathos certain, à faire pleurer dans les chaumières. Bon hé bien, absolument pas voilà. Werner sait et sent venir sa mort, sans en douter une seule seconde. La mélancolie qui se dégage de lui n’a rien de surfait au contraire, elle lui permet moult considérations concernant l’amour, tonitruant, la solitude, comme la plus sûre des compagnes. Son trouble est total, le sentiment de mort imminente exacerbe sa sensibilité, le rendant au plus près de l’incongru de la situation : aimer une parfaite inconnue, aimer ce qu’elle a semblé projeter, un fragment de perception. Comme s’il déambulait sans but, à part celui de croire et espérer en ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, Werner semble presque apaisé par le silence qui se fait naturellement tout autour de lui, la guerre se poursuivant. Si les mots ne parviendront à la destinataire que bien après la mort du lieutenant, ce dernier se réjouit presque d’avoir pu partager de cette poésie qui lui tenait tant à cœur, cette poésie qui le libéra d’un monde dans lequel il n’avait aucune foi.

Bien entendu, après avoir refermé le livre, il était compliqué de penser et passer à autre chose, l’émotion sincère face à un texte écrit avec les tripes. J’étais en toute franchise, totalement ravie d’apprendre qu’une réponse avait été écrite, de plus par une autrice que j’aimais beaucoup.

« Par delà nos corps », là aussi, le titre eu un écho certain chez moi. J’attendais quelque chose de beaucoup plus charnel, de plus mûr et moins onirique. Un autre regard par Elisabeth, des décennies plus tard, qui apprends simultanément la mort de son mari sur le front, et l’existence d’une lettre de Werner qui lui était destinée. Il n’y a là, aucune place pour la mélancolie et la contemplation, Elisabeth fait partie de celle qui reste, il lui faut agir. Infirmière volontaire soignant les soldats blessés, elle renoue avec la réalité de la guerre, celle qui dévore tout sur son passage,les corps, les âmes, les espoirs. Après l’horreur de la guerre, elle fuit à travers l’Europe, elle goûte à la vie et la consomme dans les bras d’amants de passage. La mer, toujours présente dans les diverses allusions d’Elisabeth, tantôt déchaînée, parfois plus sereine, mais toujours renouvelée. Il y a là une rupture, avec l’image éthérée, presque pieuse, qu’évoquait Werner dans sa lettre. Le rapport à la chair, au vivant, au corps, en opposition totale au flottement, l’onirisme , la mort. La maternité d’Elisabeth est comme une nouvelle perception du reste du monde, encore une fois elle se révèle plus forte, plus entière. Ces deux êtres qui finalement n’ont fait que s’appréhender à travers des regards, resteront liés à jamais : à travers la puissance des mots de Werner, au fil des rencontres passionnées d’Elisabeth.

Pour conclure, si l’exercice de style est hautement réussi, c’est surtout la justesse de ces deux auteurs contemporains qui donne du corps à cette correspondance.

Roxane.

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud), par Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein) est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?
Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.
En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.
Je me souviens que lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.
Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participé les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.
Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit. Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.
Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.
Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?
Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?
Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?
Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »
Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »
Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.
Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.
Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.
Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »
Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.
Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Le Dernier thriller norvégien, Luc Chomarat (La Manufacture de Livres), par Aurélie et Yann

Il s’amuse toujours autant Luc Chomarat ! Il fait son retour aux éditions de la Manufacture de Livres avec un nouvel OLNI.

Qu’a-t-il inventé encore ? En fait il reprend un personnage déjà exploité dans « L’Espion qui venait du livre » publié chez Rivages en 2014. Delafeuille est un éditeur qui s’accroche comme il peut à son job. Il part en mission à Copenhague pour essayer d’acquérir les droits à la traduction du dernier roman de la nouvelle star du thriller nordique, Olaf Grundozwkzson. Il arrive en ville alors qu’un mystérieux tueur en série terrorise la population.

Tout part très vite en sucette : Delafeuille croise Sherlock Holmes au bar de son hôtel et se rend compte, à la lecture du livre d’Olaf, qu’il est lui-même un personnage de fiction. Comment se sortir de cette situation épineuse ? Au prix de quelques nœuds au cerveau et grâce à l’aide précieuse du grand Holmes, il chemine dans le récit, victime d’un auteur à l’esprit un poil tordu qui a « créé un cadre absolument neuf, fait de chausse-trappes inventives, où des univers en d’autres temps étanches se télescopent et finissent par se mêler, en un imbroglio purement mental qui suppose que l’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver » (p.176).

Un bel exercice de style qui questionne les codes du polar, l’avenir du livre papier et le monde de l’édition, tout cela avec un humour omniprésent qui force habilement le lecteur à s’accrocher dans le labyrinthe des délires de l’auteur (le vrai cette fois, Luc Chomarat).

Je termine sur cet extrait de la p.19 qui vous donnera une idée du ton qui m’a tant séduite :
« Une jeune femme blonde et pâle se présenta avec un plateau. Delafeuille se frotta les mains, lui sourit.
– Un pastis.
– Nietvo pastis, répondit la jeune femme d’un ton glacial. Carlsberg beer.
– Alors un bourbon.
– Carlsberg beer.
– Oui, très bien. »

Aurélie.

Luc Chomarat fait partie de ces auteurs qui semblent se bonifier avec le temps, ceux dont on accueille la nouveauté un sourire au coin des lèvres. Après le très réussi (forcément) Petit chef d’oeuvre de littérature paru en novembre dernier chez Marest, l’homme revient à La Manufacture où il avait déjà publié Le polar de l’été en juin 2017. Sous ces titres clins d’oeil se cachent des ouvrages plus profonds qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Observateur affûté et inépuisable du monde du livre, Luc Chomarat fait feu de tout bois et dégomme allègrement auteurs et éditeurs, agents ou lecteurs.

Poussant toujours plus loin la mise en abyme, il imagine tout d’abord que ses personnages sont les protagonistes du livre dont ils sont venus acheter les droits, avant de partir définitivement en vrilles (maîtrisées) avec l’apparition de Sherlock Holmes ou celle de l’auteur nordique, lui-même prisonnier du roman qu’il écrit. Ces cascades narratives sont bien évidemment un beau prétexte pour Luc Chomarat qui n’oublie pas de pointer du doigt avec son humour habituel l’appétit malsain des lecteurs contemporains pour les romans dans lesquels on démembre allègrement de pulpeuses jeunes femmes…

Ce jeu permanent sur le processus narratif offre ainsi au lecteur quelques perles comme « Holmes l’attendait au début du chapitre suivant » ou, après une ellipse, « Une ellipse, prononça-t-il. On passait donc à la vitesse supérieure. » Chomarat est en verve, humour et imagination présents à chaque page, repoussant finalement l’intrigue initiale en arrière-plan. Et l’on appréciera également à sa juste valeur l’inventivité des noms norvégiens dont il affuble certains de ses personnages, entre hommage et caricature (le commissaire Bjonborg ou son adjoint Willander), sans parler de ceux qui sont simplement imprononçables (Flknberg ou Knllsson).

Mais ce qui interpelle vraiment, au-delà de ces pirouettes littéraires et drôlatiques, c’est la réflexion de l’auteur sur l’évolution de la littérature et la façon dont on l’envisage désormais, « un produit hybride, lisible exclusivement sous forme numérique, avec des liens qui permettront de diriger le lecteur vers des extraits vidéo et de générer automatiquement du crowdfunding pour toute forme dérivée du texte (…) Le livre, le film, le jeu se fondront dans un produit unique, interactif, à rentabilité maximum et immédiate ». S’inspirant de pratiques déjà vues sur le net, il imagine des thrillers que chaque lecteur peut modifier à l’envi, supprimant tel ou tel personnage ou imaginant, là aussi, les supplices à infliger à de jeunes femmes sexy …

Sous cette façade humoristique se cache une véritable réflexion teintée d’inquiétude face aux dérives auxquelles est soumise la littérature. L’amour du texte et de l’écriture disparaît au profit de la rentabilité, du sensationnel, de l’immédiateté. Et l’on se moque au final de savoir qui est le coupable, se demandant juste comment Luc Chomarat va retomber sur ses pattes. Il y arrive sans peine, à la dernière page, s’amusant ainsi jusqu’au bout de son texte tout en tirant discrètement une sirène d’alarme à l’attention de celles et ceux pour qui la lecture représente davantage qu’un simple passe-temps.

On retrouve donc dans ce Dernier thriller norvégien l’intelligence, l’humour et la finesse que l’on avait pu apprécier dans les précédents ouvrages de Luc Chomarat. Il y poursuit la réflexion amorcée avec Un petit chef d’oeuvre de littérature ou Le polar de l’été et parvient à nous faire rire tout en nous donnant matière à réflexion sur le monde dans lequel on vit, vu à travers le prisme de la littérature. L’exercice ayant sans doute ses limites, on attendra son prochain opus avec curiosité, désireux de voir ce que son imagination féconde nous réserve.

Yann.