Entretien avec Jéremy Fel par Le Corbac

Tu peux nous parler de tes influences littéraires et cinématographiques les plus sombres ? Le pourquoi du comment ?

Pour les influences dont je suis conscient, on va dire, je citerais pêle-mêle Stephen King, Joyce Carol Oates, Clive Barker, Peter Straub, David Lynch… Je ne cherche pas à imiter ou pasticher ces auteurs, bien entendu, encore moins à me comparer à eux. Mais il est normal, je pense, de trouver de franches influences dans un premier et un deuxième roman. Après, l’idée est de ne surtout pas se laisser écraser par ces influences, ces références, et de parvenir à construire un univers personnel. Dans mes romans on voit sans problème quelles ont été mes lectures mais les obsessions qui les traversent me sont complètement propres. Et c’est par la fiction pure qu’on parle, je pense, le mieux des choses qui nous sont les plus personnelles, quand on n’a pas forcément conscience de le faire.

Encore une fois, tu joues sur la chorale et la destructuration du récit, le non-dit et le sous entendu. Pourquoi construire chaque recueil, roman ou histoire comme un puzzle, une énigme?

Les loups à leur porte par FelLe premier roman était pour moi clairement un recueil de nouvelles où le lecteur s’amusait à voir des liens au fil de sa lecture, des continuités, où un arc narratif principal se formait peu à peu. Helena est un roman volontairement plus linéaire, même s’il y a là aussi multiplicité de points de vue. En général, j’écris sans plan établi, j’aime bien me laisser guider par mon univers, mes personnages. Avancer à tâtons. Stephen King disait que pour qu’un lecteur n’ait pas d’avance sur l’intrigue, l’auteur ne doit pas en avoir non plus. Je suis tout à fait d’accord avec ça. D’ailleurs, chez moi, ce n’est pas l’intrigue qui « gouverne » le reste, si on peut dire, ce sont les personnages qui par leurs actions construisent l’intrigue. J’ai des idées vagues du déroulement du roman, des moments charnières, mais tout peut évoluer de façon parfois imprévue. Cette liberté m’est nécessaire.

J’aime bien sûr balader le lecteur, le faire douter de ce qu’il lit, le laisser avoir sa propre interprétation sur certains événements, le rendre actif, à l’affût, j’aime faire en sorte que sa lecture soit toujours surprenante. Pour moi, lire est une expérience physique, le lecteur doit le ressentir comme tel. Et certains mystères doivent selon moi subsister après lecture.

« Vous les femmes… » Des femmes, encore et toujours des femmes… Mais aussi des mères, des épouses, des jeunes femmes, des enfants…

Helena est dédié à ma propre mère. ; la figure de la mère est très présente dans ce roman, mais aussi dans Les loups à leur porte. La transmission parents-enfants est aussi un thème prépondérant dans mon écriture. Chez moi, c’est l’inconscient qui mène la barque. Il n’y a pas de volonté de créer des personnages féminins en particulier. Cela s’impose à moi, tout comme le reste. Il faut croire que mon enfance a été marquée par la présence de femmes fortes et que je tente de retranscrire tout cela dans mes livres.

On sent clairement une inspiration audio et télévisuelle très marquée 90’s… Besoin de partager ta culture ? Repère conceptuel dans ton schéma de vie et ton expérience narrative?

Résultat de recherche d'images pour "Jérémy Fel"J’aime en général faire des clins d’oeil à tout un pan de cette culture qui a bercé mon adolescence. Des films, des livres, ou des morceaux de musique. Cela crée aussi un rapport très direct avec le lecteur, qui a généralement les mêmes références que moi. Pour Helena je voulais que les personnages soient au départ très stéréotypés, que le lecteur, en entamant la lecture, ait l’impression de déjà les connaître, les ayant croisé dans de nombreux films américains, dans de nombreuses séries télé. Puis, au fil de la lecture, il se rend compte que les apparences sont particulièrement trompeuses et que ces personnages se révèlent beaucoup plus complexes qu’ils ne le pensaient. Que quand le vernis craque, beaucoup de violence peut surgir. Là encore, c’est une volonté d’emmener le lecteur là où il ne pensait pas aller. Tout comme moi je ne sais pas où je vais quand je commence un livre. « Ecrire c’est mettre ses tripes sur la table et regarder ce que cela donne » disait Céline.

La plupart de tes personnages ( même dans ton premier) sont des torturés, des écorchés, des marqués aux fers rouge. Pourquoi les choisir déjà si différents?

Je ne « choisis » pas de créer des personnages torturés. On va dire que c’est naturel chez moi. Et, torturé, je dois l’être pas mal pour aller dans cette voie, en effet. Ce sont de toute manière les personnages les plus intéressants, ceux qui peuvent amener le lecteur le plus loin. Dans Helena je voulais mettre en scène des personnages qui peuvent commettre des actes monstrueux, sans pour autant être qualifiés de « monstres ». Je voulais que le lecteur, malgré leurs actes, puisse quand même éprouver de l’empathie pour eux. Ils ont tous en eux une violence qui peut surgir à n’importe quel instant… tout comme chacun de nous.

Liens de sang, Octavia Butler (Dapper Littérature)

Ayé j’ai terminé Liens de Sang de Octavia Butler, elle l’a publié en 1979 et je trouve que le livre a pas du tout vieilli si tu veux tout savoir.

J’ai pas vraiment les mots adéquats alors plutôt que d’être maladroit je vais pas faire trop le mariole et je vais juste te raconter l’histoire et aussi que j’ai vraiment mais vraiment vraiment beaucoup aimé.
Y’a Dana et Kevin tu vois c’est un couple mixte (elle est afro-américaine et lui c’est juste dit qu’il est blanc) et ils vivent en Californie à la fin des années 70 et à un moment y’a Dana qui jump dans le passé sans qu’on sache vraiment pourquoi mais elle est balancée à l’époque de l’esclavagisme et des plantations dans le Sud des États-Unis tu vois ?

En fait pas longtemps après tu percutes qu’elle « est envoyée » dans le passé à chaque fois qu’un de ses ancêtres est en danger de mort. Et elle aussi elle revient dans son époque à chaque fois que sa vie est menacée dans le passé.

Et tu vois aussi à un moment y’a Kevin qui se jette sur elle au moment où elle est happée dans le passé et du coup il part avec elle. Comme ça même lui en tant que blanc de l’époque contemporaine il se rend compte de tout ce qu’on a pu faire comme merdes et tout. Et ça va même mettre leur couple à rudes épreuves et tout. Mais quand même c’est un roman ils s’aiment et ils aiment aussi leurs défauts parce que ça les aide à survivre ensemble.

Et Octavia Butler elle a des phrases qui marquent bien la tête si tu veux tout savoir.

Anyways, c’est un livre à lire pour sa richesse historique, sa justesse d’esprit (tant sur la condition des esclaves mais aussi de la condition des femmes esclaves et des femmes d’aujourd’hui – même si ça se passe à la fin des 70’s).

Les réflexions menées sont habiles (« qui t’es pour me juger sur mon époque avec tes concepts du futur ? ») et les clivages entre les différents personnages gavé constructifs.

Voilà moi je connaissais pas Octavia Butler et j’avais jamais rien lu d’elle mais je pense que si je trouve d’autres bouquins y’a grave moyen que je m’en grignote un par envie subite.

Mouip mouip
Lou.
Traduit par Nadine Gassié.

Les coeurs déchiquetés, Hervé Le Corre (Rivages/Noir)

« Le premier soir, il n’osa pas toucher l’urne, ni parler à sa mère. Le lendemain, dans le noir, laissant l’air frais qui s’infiltrait entre les persiennes venir sur lui, il pleura. Il demanda pardon pour cette vie qui le poussait si fort et l’éloignait et l’attirait et l’arrachait. Il se sentit si malheureux qu’il ne vit pas d’autre issue que de partir et de s’ensauvager pour ne plus rien savoir, ne plus rien dire, rester ainsi, comme une bête dans ses instincts et son silence. Loin de tout. »  

Cela fait une grosse heure que j’ai refermé ce roman noir. J’ai la tête congestionnée et traversée de sentiments divers et puissants, des émotions violentes viennent à la vie en moi et se dissipent dans une matière qui se tient entre la brume et la cendre. Cette histoire, contée avec un talent époustouflant, est passée sur moi comme un rouleau compresseur qui aurait pris tout son temps, pour que chaque mot touche, chaque ligne m’agrafe, que chaque personnage fasse de moi un intime de sa vie de papier. Sous le rouleau compresseur, lent et pesant, le moindre gravillon a été un point de lumière, une douleur transformée en mots, et ce fut à la fois terrible et terriblement bon.

L’histoire. Mitant des années deux mille. Pierre Vilar, commandant de police à Bordeaux traîne sa carcasse désossée d’enquête en enquête. Il n’est plus qu’un fantôme enfermé dans un corps humain depuis que son fils de huit ans, Pablo, a été enlevé, cinq ans plus tôt, sur le chemin du retour de l’école. Depuis il ne vit que dans l’esprit de vengeance et le faible espoir de retrouver Pablo. Pour l’aider, puisque ses collègues n’ont aucune piste, il a mis un ancien gendarme sur le coup.

Pendant ce temps, à Bordeaux, Victor, un collégien, découvre sa mère assassinée. Et sa vie bascule.

C’est assez rare de tomber sur une histoire qui tient debout du début à la fin. C’est encore plus rare de tomber sur des personnages aussi bien fichus. Et c’est très dur de trouver un auteur capable de se mettre à ce point à la place des personnes. Dans ce livre il y a tout cela. Ce qui vous en conviendrez en fait déjà un sacré bouquin.

Hervé Le Corre façonne ses livres, il leur donne une couleur, un climat, une température. Dans un territoire quasi vivant sous sa plume, il fait évoluer des hommes et des femmes travaillés avec une méticulosité et une générosité que j’ai trop peu souvent rencontré. Jim Harrison, « Big Jim », disait que c’était assez facile d’être un flic ou un mauvais garçon, ou un fermier, mais que devenir le temps d’un roman la fille de ce fermier c’était une autre paire de manches. Après avoir lu ce roman noir, je n’ai aucun doute sur la capacité d’Hervé Le Corre à devenir la fille du fermier. Car il est entré dans l’esprit et la conscience de ses personnages avec une telle virtuosité que j’en suis estomaqué. Sans pathos, sans artifices ni grosses ficelles, mais avec une extrême sensibilité et une pudeur à toute épreuve. Il fallait bien cela pour mener au bout, et avec tact, un tel récit noir.

L’auteur nous parle de deux pertes, différentes mais inestimables, et du caractère inconsolable de ceux qui restent. Ceux qui survivent au « vide » laissé et qui sentent au creux de leur poitrine leur cœur déchiqueté. Déchiqueté, défoncé, entaillé et ouvert en deux, mais qui bat encore, malgré la peine inaltérable, malgré la douleur inextinguible, malgré la colère folle, malgré ce magma de sentiments qui s’affolent comme des vents contraires dans la colonne d’un ouragan.

C’est la grande question posée par l’auteur : comment survivre après « ça », comment vivre tout simplement ? Est-il possible de reconstruire ne serait-ce qu’une simple cabane sur les ruines de la grande maison ? Sur le même terrain ? En nous faisant suivre les traces de ce gamin, Victor, et celles de Pierre Vilar, le flic, l’auteur nous chamboule et nous bouleverse, il nous fait descendre dans l’abîme, au fond du fond, là où la peine n’a plus de visage, plus de consistance, quand elle n’est plus qu’air. Et il nous place en face du mal presque absolu, devant celui que nous considérons comme l’être ignoble par excellence, celui que l’on hait de toutes nos forces, le pédophile.

C’est le portrait déchirant d’un homme qui s’accroche à son fils disparu par le fil ténu de la quête confiée à un gendarme à la retraite, c’est le portrait déchirant d’un enfant qui s’accroche à l’image et au souvenir de sa mère en protégeant comme un trésor macabre l’urne dans laquelle reposent ses cendres. L’un et l’autre parlant presque chaque jour à l’absent et l’absente, pour les faire vivre encore, pour faire durer les moments de bonheur engloutis, pour rester debout, même si c’est douloureux au point de presque s’évanouir. Il y a, après la page 92, quelques feuilles absolument époustouflantes et poignantes, tellement subtiles, sur le retour de Victor chez lui, dans cette maison vidée de sa maman, mais une maman dont la présence flotte encore partout. Une maison où chaque objet rappelle un moment d’amour, où une pièce convoque des souvenirs sublimes qui maintenant brûlent le cœur. Le mien a fondu pendant ces pages-là, et il s’est écoulé par mes yeux.

Hervé Le Corre nous montre comment on peut se remettre de ce cataclysme, ou ne pas en guérir. Il nous dessine ces vies broyées et démontées qui traces malgré tout un sillon de larmes sous ce soleil éreintant de la Gironde, quand l’air vient à manquer, quand le vent emporte la tristesse qui s’écoule des yeux avec une nonchalance qui devient un baume.

Hervé Le Corre nous raconte que le bien et le mal coexistent, qu’ils se croisent et s’enlacent, qu’ils se mêlent, se mélangent et peut-être copulent, et que nous, simples humains, nageons ou surnageons dans cette mélasse, soit en surveillant sous nos pieds l’obscurité des fonds où rôdent les monstres, ou bien en saisissant parfois la lumière qui jaillit entre deux nuages.

L’écriture de l’auteur est travaillée, elle trouve des angles inédits, imprime des images magnifiques et métaphoriques, c’est sculpté, c’est soigné. Il y a un équilibre entre les personnages et les paysages, la sainte trinité « le style, les personnages, la nature ». Hervé Le Corre possède une capacité à écouter le cœur de ses personnages qui oblige à l’admiration. Je pense notamment à cette scène si finement narrée, page 379, dans laquelle l’auteur dépeint l’amour entre deux ados, avec le ressenti, avec l’émotion, il ne manque rien mais il n’y a rien en trop. À faire lire dans les ateliers d’écriture (pour ceux qui y croient).

Je vous laisse avec un passage qui en dira peut-être plus que moi.

« Vilar laisse la pluie de novembre ruisseler sur le pare-brise en songeant à tout cela. Aux morts, décidément. Il est devant cette école, assis derrière le volant. Il n’est pas pressé. Personne ne l’attend plus. (…) Le monde frémit et se brise en dizaines d’éclats mous et changeants à travers l’eau qui coule. De temps en temps, un coup d’essuie-glace raffermit tout et à nouveau tout semble sur le point de se dissoudre. »

C’est juste incroyable de donner vie à des images et des scènes pareilles.

Seb.

Denali, Patrice Gain (Le Mot et le Reste), par Seb

 

« Il avait plu la veille et toute la nuit suivante. Les nuages se déchiraient dans un ciel limpide et froid. Les plus hauts sommets apparaissaient, gigantesques et fantasmagoriques dans les brumes aqueuses chauffées par un soleil toujours plus bas. Dans le fond de la vallée, la Bitterroot s’écoulait dans un sillon coloré ambre et carmin qui tranchait avec le vert sombre des conifères. Malgré la distance, je pouvais par moments sentir l’odeur organique de la rivière, comme j’entendais rouler ses eaux gonflées par les pluies d’automne. »

L’histoire : Nous sommes de nos jours, dans un coin perdu des vastes espaces du Montana. Dans un ranch appartenant à sa grand-mère, Matt Weldon, quatorze ans, apprend à quel point la vie est rude, dure et implacable. Il vient de perdre son père d’une manière brutale. Depuis c’est la descente aux enfers. Au milieu d’une nature foisonnante et impitoyable, il va encaisser les coups et entamer une quête pour comprendre les évènements, fouiller le passé, trouver la vérité, survivre.

Denali, c’est un roman que j’avais repéré il y a plus d’un an. Une blogueuse qui deale des lignes en avait parlé de manière élogieuse et la couverture du livre m’avait happé. Il avait donc rejoint naturellement ses autres petits copains sur le bois peint de mes étagères presque frappées d’apoplexie tant la surpopulation atteignait un niveau record. Il y a quelques jours il m’a appelé, comme les autres, son tour était venu. Il n’a pas duré longtemps. Plutôt bon signe ça.

Pour commencer j’ai appris une chose, pourquoi Denali. J’en étais resté à mes cours de géographie du collège, et pour moi le plus haut sommet d’Amérique était le mont Mc Kinley qui culminait à plus de 6000 mètres d’altitude. Le 28 août 2015, à la demande des populations autochtones d’Alaska, les Etats-Unis ont redonné à ce mont son nom traditionnel en langue vernaculaire, Denali. Voilà pour la petite histoire qui montre aussi à quel point ce pays est pétri de vents contraires. 140 ans après avoir éradiqué les indiens de leurs territoires, les descendants des colons rebaptisent leur plus haut sommet avec le nom indigène de ceux qui étaient là bien avant eux. La boucle est bouclée, mais elle a fait des dégâts.

En lisant ce roman abrupt, c’est l’effroi qui m’est tombé dessus d’abord. L’effroi d’assister, impuissant, à la lente et douloureuse déchéance de Matt, ce jeune garçon très attachant, gentil, trop peut-être, plein de rêves et d’espoir. En quelques semaines, Matt va perdre tout ce qui compte dans une vie, je veux dire ce qui compte vraiment. Et c’est une douleur réelle qui a couru sous ma peau au fil des pages. La narration « témoignage » à la première personne du singulier augmente toujours chez moi l’empathie pour les personnages, et j’avais beau me rassurer en me disant que si Matt racontait son histoire c’est qu’il avait survécu, qu’il s’en était tiré. Mais nous savons vous et moi que les auteurs possèdent des trucs, qu’ils actionnent des procédés mystérieux qui peuvent malgré tout faire passer la réalité de vie à trépas. J’étais donc sans cesse en éveil, méfiant, inquiet de retrouver Matt mort au détour d’une page giflée de sang. Mon impression sur ce roman est ambivalente. J’ai ressenti une très grande affliction en suivant le récit de Matt, ce qui lui arrive est si terrible, Oliver Twist peut aller se rhabiller. Le nombre de catastrophes qui lui tombent sur le coin de la gueule est si important, et d’une telle ampleur que parfois je me disais « non, là trop c’est trop ». Mais en même temps nous sommes en Amérique, et tout est donc possible. Et si la vie m’a appris une chose, c’est que parfois la réalité dépasse la fiction.

Donc la compassion. Pour Matt. Ce que l’auteur lui met dans la tronche ! Bon sang, je me demandais ce qu’avait bien pu faire Matt dans une autre vie pour mériter ça. Là où cela devient bizarre (dans mon ressenti je veux dire), c’est qu’au fil des pages, dans les méandres des chapitres courts, je descendais avec Matt vers les enfers mais à aucun moment je n’ai vécu ce roman comme un objet d’une grande noirceur, un truc si terrible qu’il vous fout en l’air, vous broie le moral et disperse les miettes autour de votre cadavre encore chaud. Pourtant ce roman trempe dans la tristesse. Alors je me suis interrogé (sans me lire mes droits au préalable et sans être assisté d’un baveux). Je suis certain que cela vous arrive, en plein milieu d’un livre, allongé sous la couette, de poser votre bouquin sur la tranche et de fixer un point indéterminé dans la pièce, cherchant l’explication à vos émotions, aux sensations dichotomiques déployées par le récit. Ma chérie a l’habitude, en général, quand je fais ça, elle pose sur moi un regard un peu blasé et amusé et s’en retourne à sa lecture en se trémoussant un peu sous la couette qui n’est jamais assez chaude. (Là, je digresse gravement).

Bref, au bout d’un moment j’ai trouvé. Ce grand écart émotionnel, il vient de l’écriture et du décor. Ce Montana sauvage, si reculé, cette nature exponentielle et autonome, qui vit sa vie sans aménité mais sans haine, la présence de cette rivière, la Bitterroot, comme point d’ancrage au jeune Matt, les pins ponderosa plantés sur les versants comme des soldats prétoriens veillant sur les Bitterroot Mountains et leurs sommets chenus. Si l’histoire est triste, la narration regorge de couleur, de vie au milieu de la mort, elle nous tartine le visage de couleurs sauvages et éphémères, elle nous envoie des fragrances tenaces de mousses et d’aiguilles de pins, de roche réchauffée au soleil et de truites qui grillent sur un bout de bois sentant la résine. Il y a les pygargues qui passent dans des froissements d’ailes légers, presque des fantômes, il y a les ours, les cougars, les chevaux, l’odeur du foin. Et quelques humains qui méritent ce titre.

Il y a l’écriture de Patrice Gain, à la fois économe et inspirée, légère quand il le faut, plus présente aux moments propices. Elle raconte les paysages et s’y imbrique en même temps, comme une sorte de tricot de lettres et d’herbe, de mots et d’écorce. Cette écriture exprime avec justesse les sentiments de Matt, sa souffrance, sa perdition, ses doutes et ses hésitations. Son grand cœur aussi, son indéfectibles amour pour son frère Jack, tombé du côté obscur.

Ce roman est une analyse sur les sentiments et le pouvoir immense des bons moments de l’enfance, ceux qui se gravent pour l’éternité dans la matière humaine, ceux que même le temps ne peut dénaturer. C’est l’examen des liens familiaux, des souvenirs qui tiennent la distance, et aussi des décisions qui font tout basculer et des mauvais actes commis qui vous poursuivent toute la vie pour réclamer réparation et justice. Et quand seule la conscience les entend il se passe des choses incontrôlables.

Je suis sorti de ce roman à la fois vanné et léger, avec l’envie d’aller traîner ma canne à pêche du côté du Montana, là où coule une rivière. Et si je tombais sur Matt, je ne serais qu’à peine surpris.

Quelques pépites pour la route :

« La nuit porte les vibrations aussi. Elles rebondissent sur sa masse obscure et parcourent ainsi de folles distances. »

« Thanksgiving rouvrait des plaies sur lesquelles les longues journées glissant vers Noël déversaient leur lot de sel. »

« La neige avait gommé les irrégularités du paysage. Elle les recouvrait de rondeurs charnelles. »

Seb.

 

La petite gauloise, Jérôme Leroy (La manufacture de livres) par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "la petite gauloise leroy"Le titre, sans aucune raison apparente, m’a fait me souvenir de mon paternel. Il fumait des gauloises brunes sans filtres. C’était  fin 70 – courant 80. Il fumait partout. Tout le temps. Dans la voiture, dans les w-c, dans la salle de bain…

Dans ces temps, là je me souviens d’une époque légère et insouciante, grave et en pleine évolution/transformation. Des changements s’annonçaient, des nuages s’amoncelaient, la société bougeait et le monde tournait encore droit.

Ce furent des années riches et pleine de béatitude enfantine vis à vis de ce que je voyais arriver dans le Monde.

Les années 90 et mon adolescence furent celles des premiers émois, des premières fois, des rudes apprentissages de la vie.

Ce furent aussi des années de bouleversements géopolitiques, d’une envenimation des relations entre certains états, la libération d’autres et l’arrivée progressive d’une nouvelle forme de contestations.

Les médias devenaient de plus en plus présents, envahissant même les repas de famille, devenant un rituel quotidien à suivre, à voir et entendre. Le malheur des autres venaient réchauffer nos foyers, des actes dont on ne parlait pas avant crevaient dorénavant l’écran, affichant sans pudeur le malsain, l’horreur quotidienne ou la perversité humaine.

Puis vinrent les années 2000 et l’âge adulte (attention j’ai pas dit la maturité) et la nécessité de rentrer dans les cases. De passer au Métro-boulot-dodo. Avoir une femme, une maison, des gosses, un job qui rapporte et tirer sur les pis de la vache à lait du client pour se créer une vie confortable. Des années d’abrutissement à courir dans le bon couloir, à respecter les normes, à écouter la société et la politique, à s’adapter et à suivre le troupeau.

Et pendant ce temps là, le monde faisait tout pareil mais à une autre échelle, avec des effets différents et des motivations autres. Le Monde aussi rentrait dans des cases : idéologiques, économiques, religieuses, politiques, financières.

Mais l’être humain ne se parque pas, à un moment donné il se rebelle et décide d’agir. Souvent tard, souvent mal, souvent sous l’effet d’une manipulation ou d’un endoctrinement.

Et puis parfois un individu décide d’agir juste pour AGIR. Pour lutter, pour prendre délibérément le parti de la destruction pour faire réagir.

Tout ça donc pour revenir à Jérôme Leroy… Je suis resté sur ma faim avec son roman, j’en voulais plus, j’en voulais encore, je voulais comprendre les non-dits, entendre les explications, saisir cette rébellion. Lire La petite gauloise ce fut comme voir un film en accéléré.

Et pourtant que j’aime ce que j’y ai lu.

Avec un certain cynisme, Jérôme Leroy nous refile une belle leçon de nihilisme. Abnégation, haine du système, volonté de détruire pour reconstruire, marquer le moment de manière violente pour dénoncer un système obsolète ou radicalement contesté… Un parfum d’anarchisme envahit ses pages.

Tout le talent de Monsieur Leroy (hormis de nous faire un excellent récit) réside dans la mise en opposition de ce nihilisme avec une Foi. Dans les deux approches se trouve le radicalisme de l’action, le radicalisme de l’acte.

Voilà ce que nous sommes tous devenus nous claque dans la tronche Jérôme Leroy.

Au même titre que Tuer Jupiter de François Médéline, cette petite gauloise est un très beau reflet de notre époque et de ses emmerdements.

Ps : Jérôme négocie un moindre pourcentage sur tes ouvrages afin que Pierre puisse te laisser libre en terme de nombre de pages….

Le Corbac.

Les photos d’un père, Philippe Beyvin (Grasset)

Autant le dire tout de suite, c’est avec un certain scepticisme que l’on a accueilli ce roman, le premier de Philippe Beyvin, jusque-là connu pour son formidable travail d’éditeur aux côtés d’Oliver Gallmeister (Tom Robbins, c’est lui, Bob Schacochis, encore lui et quelques autres du même tonneau). Excellent éditeur, oui, sans discussion, mais voilà, un bon éditeur ne fait pas automatiquement un bon auteur et le résumé des « Photos d’un père » laissait craindre un énième texte sur la quête des origines, un de ces romans tournant autour du nombril du narrateur, bref quelque chose d’aussi ennuyeux que convenu.

Et les premiers chapitres ont rapidement donné corps à ces appréhensions, où l’on cherchait en vain cette « élégance du style » mise en avant dans l’argumentaire et ce côté roman d’apprentissage qui se résume finalement pour le narrateur à apprendre qu’il a été élevé par son père adoptif et donc essayer d’en apprendre davantage sur son géniteur.

C’est le personnage de ce père disparu qui donnera finalement au roman l’impulsion qui lui faisait défaut et le roman trouve dans sa deuxième moitié un souffle et une originalité bienvenus. En effet, Grégoire (Krikor) Tollian, cet homme dont l’absence envahissante hante le fils eut un destin hors du commun. Fils d’un résistant arménien victime des nazis, Grégoire Tollian était photographe de guerre et disparut en 1970 au Cambodge, comme une vingtaine de journalistes de diverses nationalités à la même époque.

On passera sur les péripéties permettant à Thomas, le narrateur, de retrouver les traces de son père et de rencontrer finalement Pauline, la mère de celui-ci, sa grand-mère donc, qui lui fera le récit des années précédant sa naissance. Et c’est là que le texte de Philippe Beyvin gagne en force et en profondeur, dans ces pages où il relate le quotidien de Grégoire Tollian au Vietnam et au Cambodge, interrogeant les motivations profondes de ces hommes et femmes qui décident de passer leur vie sur des champs de bataille afin de couvrir les conflits au détriment d’une vie familiale et sociale plus « normée ». Les interrogations de Tollian sur son rapport au conflit ont dû traverser nombre de photo-reporters dans le monde. Est-il possible de se contenter de photographier l’horreur afin de la révéler au monde ? Le désir de prendre part au conflit, de choisir un camp finit par faire vaciller les convictions de chacun(e) et le rôle tenu alors bascule de celui de témoin à celui d’acteur. A ce titre, plus grands encore deviennent les risques d’être fait prisonnier ou exécuté comme n’importe quel combattant.

A ces questionnements, Philippe Beyvin ajoute ceux de la femme et de la mère de Krikor, restées en Europe, et les choix que celles-ci devront faire lorsque le photographe sera déclaré disparu (et non décédé). Le choix de vivre et d’assurer à sa descendance le meilleur avenir possible s’imposera finalement de lui-même.

Les photos d’un père, s’il a les défauts d’un premier roman, prouve néanmoins la capacité de Philippe Beyvin à s’interroger sur les soubresauts de l’histoire en faisant montre d’une sensibilité qui donne à son texte le petit plus que son écriture ne parvient pas à imposer d’elle-même. Pas totalement convaincant, pas raté non plus, ce premier essai en appelle d’autres.

Yann.

 

Bambi, Zack III, Mons Kallentoft et Markus Lutteman (Série noire) par le Boss

Et de trois donc pour Zack et sa bande. A la fermeture du dit livre, je reste un peu couillon, je pensais que c’était une trilogie, bah non, il y en aura d’autres.

A travers les deux premiers, les auteurs ont laissé planer des mystères, au delà de la fin de l’histoire d’élucidation de meurtres, et bla bla bla, et donc là on continue, des portes s’ouvrent d’autres se ferment, mais il y a toujours un courant d’air. En gros va falloir attendre PUTAIN DE MERDE pour connaitre la Fin, si il y en a une. On peut se souvenir d’Adrian McKintty grand auteur, plus traduit, et on était resté en plein milieu d’une série, merci à l’éditeur que je nommerai pas c’est à dire Stocks, stock Option ?

Hum, sinon je suis un bon fan de cette série, série donc. Le premier etait violent, dur, et nous permettait de découvrir l’environnement de ce jeune flic comparé à Hercule. Donc de mémoire on devrait en avoir 12 ?

Le deuxième était encore plus fin, plus de plus, on avançait collé à la page et…

Et là, pan, ralentissement ou alors c’est moi qui en ai marre des tueurs en série, ok pour le 1, bien trouvé pour le deux, mais là le trois moins bien, pas le meilleur, la progression était pourtant bien entamée, et un et deux et plouf ^^ !

Que dire, c’est toujours aussi bien écrit, on est plus centré sur la vie de Zack, moins sur ses amis. La trame surement, un peu convenue, on retirerait cent pages on y gagnerait je pense. Les auteurs ont perdu cette force des deux premiers.

Je ne m’attarde pas plus, un bon moment c’est tout, on verra le 4ème  ? Ou pas ?

A peluche Zack !

Des adolescents, réunis sur une petite île pour fêter la Saint-Jean, sont retrouvés massacrés au petit matin. Les premières conclusions, aussi étranges que terrifiantes, ne se font pas attendre :  ils se sont entretués d’une manière sauvage, mais de toute évidence sans qu’il y ait de lutte. Il s’avère qu’ils étaient sous l’emprise d’une nouvelle drogue de synthèse hallucinogène. Personne à Stockholm ne semble savoir qui fabrique cette substance, surnommée Bambi . Ses effets meurtriers sont-ils voulus  ? Et lorsque d’autres jeunes se mutilent et se tuent dans un délire entre extase mystique et pulsion irrésistible de sacrifice, une autre question se pose :  les victimes sontelles ciblées  ? Pour l’inspecteur Zack Herry, il faut de toute urgence mettre fin au carnage. Libéré de ses addictions et vivant un amour apaisé avec sa fiancée, il ne se doute pas que cette nouvelle enquête va bouleverser sa vie et le pousser aux portes de la folie.Des adolescents, réunis sur une petite île pour fêter la Saint-Jean, sont retrouvés massacrés au petit matin. Les premières conclusions, aussi étranges que terrifiantes, ne se font pas attendre :  ils se sont entretués d’une manière sauvage, mais de toute évidence sans qu’il y ait de lutte. Il s’avère qu’ils étaient sous l’emprise d’une nouvelle drogue de synthèse hallucinogène. Personne à Stockholm ne semble savoir qui fabrique cette substance, surnommée Bambi . Ses effets meurtriers sont-ils voulus  ? Et lorsque d’autres jeunes se mutilent et se tuent dans un délire entre extase mystique et pulsion irrésistible de sacrifice, une autre question se pose :  les victimes sontelles ciblées  ? Pour l’inspecteur Zack Herry, il faut de toute urgence mettre fin au carnage. Libéré de ses addictions et vivant un amour apaisé avec sa fiancée, il ne se doute pas que cette nouvelle enquête va bouleverser sa vie et le pousser aux portes de la folie.

Cannisses, Marcus Malte (IN8) par Perrine

Résultat de recherche d'images pour "Canisses malte"Je suis fréquemment émue par mes lectures, il m’arrive même relativement souvent de pleurer sur un bouquin, mais de m’effondrer en larmes avant la fin du premier chapitre, c’est rare.

Probablement parce que je suis mère ou que comme la plupart des gens, j’ai perdu des proches sans y être forcément préparée, mais plus certainement parce que Marcus Malte est un écrivain de grand talent qui avec Cannisses m’a envoyé un terrible uppercut à l’estomac.

84 toutes petites pages extrêmement resserrées pour découvrir un homme qui vient de perdre sa femme d’un cancer et se retrouve avec ses deux jeunes garçons. Un homme qui ne comprend pas pourquoi sa femme est décédée dans la mesure où ils ne méritaient pas que cela leur arrive. Et puis en face il y a ses voisins, un couple et une petite fille, bien installés dans le quartier, avec leur petite vie parfaite sur fond de mélodie du bonheur. Injuste non ?

« A quoi ça tient le bonheur ? A presque rien. A un fil. A l’emplacement d’une maison ». Alors la solution est forcément là, dans la maison, celle qu’il n’a pas achetée puisqu’il a préféré celle d’en face. Celle qui recèle de la promesse d’un bonheur  encore possible. Celle qui est actuellement occupée par ses imbéciles heureux de voisins… Alors ?

Alors prenez une petite heure pour plonger avec Marcus Malte dans cette perle de noirceur pour découvrir comment la douleur peut si facilement nous pousser à la folie…

A noter qu’il existe une version sur scène de Cannisses (oui c’est en effet la raison qui m’a amenée à découvrir ce titre de 2012), que j’espère avoir l’occasion de découvrir !

Shtum, Jem Lester (Stéphane Marsan) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "Shtum Jem Lester stephane marsan"Un palimpseste. C’est ce que s’avère être ce roman plus qu’étonnant.

On pense partir d’un schéma assez simple : le combat d’un père pour son fils autiste ; la mère faible ayant déserté le tableau et le grand-père un peu cramé les accueillant en faisant payer à notre héros le prix fort.

C’est tellement plus compliqué, tellement beau, tellement riche, tellement plein d’esprit.

Plusieurs paliers nous laissent croire que, ça y est, on a enfin compris où l’auteur voulait en venir. Mais finalement il va toujours plus loin, creusant à la fois la psychologie de ses personnages, leur histoire familiale et la capacité de résistance de lecteurs de plus en plus stupéfiés.

Après avoir mis à jour différentes strates du récit, nous voici face à quelques pages (p.255 à 259) qui nous laissent flotter dans une petite bulle de compréhension ouatée et limpide avant de replonger dans des chapitres déchirants.

Je sors toute « chose » de cette lecture. Je vous souhaite le même Grand Huit dès que vous pourrez mettre la main sur ce texte à part qui m’a laissée complètement « shtum ».

Aurélie.

Traduit de l’anglais par Emanuelle Ghez. 

La légende de Santiago, Boris Quercia (Asphalte), par Le Corbac

La légende de Santiago s’arrête où va commencer celle de Boris Quercia.
Elle est née dans Les Rues de Santiago (Asphalte -20/02/2014) et s’est envolée par Tant de chiens (Asphalte – 05/10/2015) pour se graver dans le marbre en devenant Légende.
(Ouais j’ai adoré ce bouquin. C’est un truc géant!…Parce que c’est l’histoire de l’homme. Tu sais, le gars avec un pénis à la place du cerveau, celui qui se croit et se la joue indispensable superman du quotidien. Mais c’est aussi celui qui a des doutes, qui sait qu’il a commis des erreurs, qui est capable de jeter un regard objectif sur son passé. Et aussi celui qui sait pas quoi ni comment faire pour s’en sortir, pour avancer, encore et toujours; celui qui doute se laisse aller se dit: « on verra demain »…Le lâche, l’homme en fait. C’est déprimant dit comme ça?
Bon je vais essayer autrement alors.
Boris Quercia nous livre avec adresse un double roman; à la fois un polar à la trame très classique mais puissamment efficace et un roman très humain, décrivant avec justesse l’homme – au sens d’individu doté du sexe masculin – et ses questionnements, ses doutes et ses incertitudes existentielles. Un roman à la fois plein de rythme, tenu par un suspense de bon aloi et avec cette ligne rouge qu’est la vie de Santiago que nous suivons comme un rail…
C’est mieux comme ça?… Ouais? Cool alors…Tu veux quoi? Que j’abrège et sois plus concis?…OK)

En gros un super truc à lire dont tu ressortiras bourré d’optimisme et d’adrénaline.

Traduit par Isabel Siklodi.
Le Corbac