Des cœurs ordinaires, Catherine Locandro, Gallimard, par Aurélie

Gabrielle le sent, le couple du dessus a des problèmes. Anna a l’air sans cesse apeurée et Sacha dégage quelque chose de réellement inquiétant. Pour cette sexagénaire douce et avenante, il devient dès lors évident qu’il faut ouvrir l’oeil et aider sa charmante voisine comme elle le pourra. La frontière entre empathie et ingérence est bien mince, le mystère qui entoure le couple se dévoile au fil des pages du journal d’Anna et des incursions de Gabrielle dans leur vie privée. Gabrielle qui, sous ses airs d’ange, a un lourd passé à porter…

J’ai tout lu de Catherine Locandro et presque tout aimé, je me sens donc pleinement légitime en affirmant que ce roman est son meilleur. Une merveilleuse fluidité de style, des personnages dessinés avec une grande délicatesse, un huis-clos sous tension, un sujet extrêmement délicat développé avec une parfaite sensibilité.

Ce livre fait partie de ceux que je classe dans mon esprit de lectrice dans les « grands romans », ceux qui nous embarquent irrésistiblement, qu’on dévore sans pouvoir reprendre son souffle, qui nous attachent à leurs personnages.

Shiloh, Shelby Foote, Rivages, par Aurélie

« [Le caporal Blake] avait dit que les livres sur la guerre étaient écrits pour être lus par le Tout-Puissant, car Lui seul la voyait ainsi. Dans notre cas, pour la décrire aux hommes, il aurait fallu raconter ce que chacun de nous avait vu dans son petit coin. On l’aurait alors montrée telle qu’elle avait été — non pas pour Dieu, mais pour nous. » p.146

Voilà. Guerre de Sécession, bataille de Shiloh, 7 soldats des deux bords prennent la parole tour à tour pour dire la confusion, les convictions, l’absurdité, la fougue, la bêtise, la bravoure, la boucherie…

Universel et en même temps si précis et proche de l’événement qu’on sent nous aussi la sueur âcre agresser nos narines, qu’on est aveuglé par la blancheur des nappes des officiers au petit-déjeuner, qu’on frissonne sous cette pluie et ce temps changeant.

Merci Rivages de nous proposer ce texte essentiel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis

Au nom du bien, Jake Hinkson (Gallmeister), par Aurélie

Le pasteur Richard Weatherford est réveillé à 5h du matin par un coup de fil dont il se serait bien passé. Commence alors la journée la plus longue de sa vie…

Jake Hinkson est un démon de la littérature. Comme à son habitude, il met en place une ambiance et des personnages dans un coin d’Amérique où la bienséance suinte de tous côtés mais cache bien mal une multitude de péchés. Il nous entraîne dans des recoins tellement sombres, si loin de toute morale, qu’on le suit au fil des pages en état de choc.

La tension monte en cette veille de Pâques où le pasteur aura bien d’autres choses à sa charge que régler les derniers détails avant l’office.

On ne se méfie pas, on se laisse porter au sein de cette assemblée rurale un peu coincée. On se retrouve pourtant bien vite au coeur du mal, d’une façon tellement dingue qu’on se dit que le Diable peut prendre un bien étrange visage…

Un roman à dévorer autant pour son suspense renversant que pour le regard que porte l’auteur sur cette Amérique contemporaine si surprenante et paradoxale vue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides

Aurélie.

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.

Filles de la mer, Mary Lynn Bracht (Robert Laffont / Pocket), par Aurélie

Hana est une haenyeo, une fille de la mer. Elle plonge avec sa mère et les femmes de son village pour nourrir sa famille. Un jour de l’été 43, pour protéger sa soeur, elle se laisse enlever à sa place par des soldats japonais.

Destination la Mandchourie où sont emmenées nombre de Coréennes arrachées à leurs familles pour devenir des « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles au service des troupes japonaises.

De nos jours, Emi sent sa fin proche et tente une dernière fois de retrouver la trace de sa soeur, maintenant que des femmes ont osé parler, que la honte n’est plus celle des survivantes et de leurs familles mais celle du Japon à qui on demande réparation.

Une très beau roman, celui du combat désespéré d’une femme qui refuse son destin, celui de tout un peuple à qui on a volé des dizaines de milliers de femmes.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Sarah Tardy

Aurélie.

Le Dernier thriller norvégien, Luc Chomarat (La Manufacture de Livres), par Aurélie et Yann

Il s’amuse toujours autant Luc Chomarat ! Il fait son retour aux éditions de la Manufacture de Livres avec un nouvel OLNI.

Qu’a-t-il inventé encore ? En fait il reprend un personnage déjà exploité dans « L’Espion qui venait du livre » publié chez Rivages en 2014. Delafeuille est un éditeur qui s’accroche comme il peut à son job. Il part en mission à Copenhague pour essayer d’acquérir les droits à la traduction du dernier roman de la nouvelle star du thriller nordique, Olaf Grundozwkzson. Il arrive en ville alors qu’un mystérieux tueur en série terrorise la population.

Tout part très vite en sucette : Delafeuille croise Sherlock Holmes au bar de son hôtel et se rend compte, à la lecture du livre d’Olaf, qu’il est lui-même un personnage de fiction. Comment se sortir de cette situation épineuse ? Au prix de quelques nœuds au cerveau et grâce à l’aide précieuse du grand Holmes, il chemine dans le récit, victime d’un auteur à l’esprit un poil tordu qui a « créé un cadre absolument neuf, fait de chausse-trappes inventives, où des univers en d’autres temps étanches se télescopent et finissent par se mêler, en un imbroglio purement mental qui suppose que l’écriture est un lieu à part, où tout peut arriver » (p.176).

Un bel exercice de style qui questionne les codes du polar, l’avenir du livre papier et le monde de l’édition, tout cela avec un humour omniprésent qui force habilement le lecteur à s’accrocher dans le labyrinthe des délires de l’auteur (le vrai cette fois, Luc Chomarat).

Je termine sur cet extrait de la p.19 qui vous donnera une idée du ton qui m’a tant séduite :
« Une jeune femme blonde et pâle se présenta avec un plateau. Delafeuille se frotta les mains, lui sourit.
– Un pastis.
– Nietvo pastis, répondit la jeune femme d’un ton glacial. Carlsberg beer.
– Alors un bourbon.
– Carlsberg beer.
– Oui, très bien. »

Aurélie.

Luc Chomarat fait partie de ces auteurs qui semblent se bonifier avec le temps, ceux dont on accueille la nouveauté un sourire au coin des lèvres. Après le très réussi (forcément) Petit chef d’oeuvre de littérature paru en novembre dernier chez Marest, l’homme revient à La Manufacture où il avait déjà publié Le polar de l’été en juin 2017. Sous ces titres clins d’oeil se cachent des ouvrages plus profonds qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Observateur affûté et inépuisable du monde du livre, Luc Chomarat fait feu de tout bois et dégomme allègrement auteurs et éditeurs, agents ou lecteurs.

Poussant toujours plus loin la mise en abyme, il imagine tout d’abord que ses personnages sont les protagonistes du livre dont ils sont venus acheter les droits, avant de partir définitivement en vrilles (maîtrisées) avec l’apparition de Sherlock Holmes ou celle de l’auteur nordique, lui-même prisonnier du roman qu’il écrit. Ces cascades narratives sont bien évidemment un beau prétexte pour Luc Chomarat qui n’oublie pas de pointer du doigt avec son humour habituel l’appétit malsain des lecteurs contemporains pour les romans dans lesquels on démembre allègrement de pulpeuses jeunes femmes…

Ce jeu permanent sur le processus narratif offre ainsi au lecteur quelques perles comme « Holmes l’attendait au début du chapitre suivant » ou, après une ellipse, « Une ellipse, prononça-t-il. On passait donc à la vitesse supérieure. » Chomarat est en verve, humour et imagination présents à chaque page, repoussant finalement l’intrigue initiale en arrière-plan. Et l’on appréciera également à sa juste valeur l’inventivité des noms norvégiens dont il affuble certains de ses personnages, entre hommage et caricature (le commissaire Bjonborg ou son adjoint Willander), sans parler de ceux qui sont simplement imprononçables (Flknberg ou Knllsson).

Mais ce qui interpelle vraiment, au-delà de ces pirouettes littéraires et drôlatiques, c’est la réflexion de l’auteur sur l’évolution de la littérature et la façon dont on l’envisage désormais, « un produit hybride, lisible exclusivement sous forme numérique, avec des liens qui permettront de diriger le lecteur vers des extraits vidéo et de générer automatiquement du crowdfunding pour toute forme dérivée du texte (…) Le livre, le film, le jeu se fondront dans un produit unique, interactif, à rentabilité maximum et immédiate ». S’inspirant de pratiques déjà vues sur le net, il imagine des thrillers que chaque lecteur peut modifier à l’envi, supprimant tel ou tel personnage ou imaginant, là aussi, les supplices à infliger à de jeunes femmes sexy …

Sous cette façade humoristique se cache une véritable réflexion teintée d’inquiétude face aux dérives auxquelles est soumise la littérature. L’amour du texte et de l’écriture disparaît au profit de la rentabilité, du sensationnel, de l’immédiateté. Et l’on se moque au final de savoir qui est le coupable, se demandant juste comment Luc Chomarat va retomber sur ses pattes. Il y arrive sans peine, à la dernière page, s’amusant ainsi jusqu’au bout de son texte tout en tirant discrètement une sirène d’alarme à l’attention de celles et ceux pour qui la lecture représente davantage qu’un simple passe-temps.

On retrouve donc dans ce Dernier thriller norvégien l’intelligence, l’humour et la finesse que l’on avait pu apprécier dans les précédents ouvrages de Luc Chomarat. Il y poursuit la réflexion amorcée avec Un petit chef d’oeuvre de littérature ou Le polar de l’été et parvient à nous faire rire tout en nous donnant matière à réflexion sur le monde dans lequel on vit, vu à travers le prisme de la littérature. L’exercice ayant sans doute ses limites, on attendra son prochain opus avec curiosité, désireux de voir ce que son imagination féconde nous réserve.

Yann.

Amour propre, Sylvie Le Bihan (JC Lattès), par Aurélie

Un quatrième roman qui marque pour moi la maturité d’une auteure tourmentée qui a trouvé en l’écriture un exutoire à des démons personnels dévorants.

Une fois de plus, c’est une femme forte qui incarne l’héroïne du roman, à ceci près que s’affirme cette fois une douceur inédite qui finit de parfaire une plume à part dans le paysage littéraire français.

J’ai adoré passer ces quelques jours à Capri avec Giulia, qu’elle soit face à cette maternité qu’elle n’a jamais accepté dans ce lieu si propice à l’introspection. Le grand plus de ce texte si personnel ? Nous plonger dans la grande Histoire littéraire, nous donner envie de découvrir les écrits de Malaparte au plus vite. Est-ce au contact de ses mots que le style de Sylvie prend un tour si poétique ? En tout cas le mariage de ce grand écrivain et de ce thème si difficile à aborder sans tabou fait merveille. Les mots de l’auteure nous percutent, nous remuent, nous bouleversent et nous placent face à des vérités que nous n’étions peut-être pas prêts à entendre.

Bref, un grand roman.

Aurélie.

Vox, Christina Dalcher (Nil editions), par Aurélie

Imaginez les États-Unis coupés du reste du monde. Imaginez que les femmes n’aient plus le droit de travailler, qu’elles portent un « compte-mots » autour du poignet qui les empêche de prononcer plus de 100 mots par jour. Imaginez que vous êtes une mère scientifique, réduite au silence et qui regarde impuissante ses garçons adhérer à la propagande du gouvernement et sa fille déjà habituée à être quasiment muette. Imaginez qu’un événement vous permette d’envisager de changer le cours des choses…

Voilà, vous êtes prêts à pénétrer dans ce grand roman qui glace le sang et réveille les consciences. Rien n’est jamais acquis, ne jamais se reposer sur les victoires des générations précédentes.

Ce roman attend tranquillement sur les tables de vos libraires de prendre au piège des lecteurs qui ne seront pas près d’oublier ces pages.

Traduit par Michael Belano.

Aurélie.

Ma soeur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite (Delcourt), par Aurélie

Terminé dans ma voiture avant d’aller au travail , il m’était impossible d’attendre la fin de journée pour lire les 30 dernières pages !

Un roman noir exceptionnel dont le titre nous dit tout. Korede sait depuis toujours qu’elle doit protéger sa petite soeur. Ça se complique quand la petite soeur en question commence à tuer des hommes. Encore plus quand Ayoola, absolument irrésistible, séduit le beau médecin que Korede convoitait depuis des mois…

Jusqu’où peut aller Korede pour sauver Ayoola malgré un énervement grandissant vis-à-vis de cette soeur qui ne vit que pour son plaisir sans penser aux conséquences ? Vous pourrez le savoir très vite, cette bombe sera disponible en librairie dès demain grâce aux éditions Delcourt. Un texte qui détonne et qui vous donne une énergie folle. J’ai été remontée à bloc pour affronter ma journée !

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Christine Barbaste.

Aurélie.

Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot (PKJ), par Aurélie

Pour moi l’étincelle est celle que Vincent Villeminot fait naître dès les 1res pages du roman.

Tout comme Dan, Montana et Judith, je me suis retrouvée prisonnière au fond de la Forêt, impossible de m’échapper de ces pages avant d’avoir atteint la fin d’une traque qui représente bien plus que le sauvetage de trois enfants.

Contrairement à des dystopies qui nous plongent intégralement dans le futur où se déroule l’action, l’auteur fait des va-et-vient entre 2061 (présent du récit) et les années 2020 et 2040. Cela lui permet de nous faire comprendre la genèse du futur qu’il imagine, de nous plonger dans ces années de lutte sociale des jeunes face aux gouvernements européens, tout en nous captivant avec une poursuite armée pleine de rebondissements. Beaucoup de théorie donc. Mais si bien entremêlée à l’urgence déclenchée par l’enlèvement en 2061 que nous ne pouvons que tourner les pages, fébriles et fascinés par ce monde qui se met en place petit à petit, chaque personnage ayant un rôle primordial à jouer.

Ne plus vouloir assumer une société vieillissante, réaliser un retour à la terre suite à une révolution pacifique. Comment, dans la pratique, pouvoir vivre ces idées alors que la violence alentour exerce une pression qui s’insinue loin derrière les arbres, dans des villages où on veut encore y croire ?

Un roman dont le lecteur ressort essoufflé, endolori mais avec la sensation profonde d’avoir grandi.

À lire bien sûr et à faire lire à vos grands adolescents.

Aurélie.