La pluie de néon, James Lee Burke (Rivages noir) par Seb

Traduit de l’anglais par Freddy Michalski

« J’espère qu’il n’a pas souffert. L’intérieur de la voiture était une tempête de feu en furie. Je ne voyais rien, sinon des tourbillons de flammes derrière les vitres éventrées. Mais j’avais en mon for intérieur l’image d’une silhouette en papier mâché, le visage peint de tâche de rousseur, gisant péniblement entre les parois jaunes et rugissantes d’un haut-fourneau, en train de se flétrir en crevasses avant d’éclater en morceaux dans la chaleur du brasier. »

Tu sais peut-être comme je l’aime, James Lee Burke. C’est pour moi un des plus grands stylistes du polar américain. Il apporte ce supplément de beauté, comme un chef étoilé saupoudre ses plats de ses petits secrets et de son tour de main inimitable.
L’histoire ? Voilà, voilà. Johnny Massina est à quelques heures de griller sur la chaise électrique au pénitencier d’Angola, Louisiane. Il demande à parler au lieutenant Dave Robicheaux. Lorsque ce dernier se présente dans sa cellule, il est face à un homme tendu, mort de trouille. Massina révèle à Robicheaux que sa vie est menacée, qu’il a un contrat sur sa tête. Que cela a à voir avec la jeune noire qu’il a découverte immergée dans les eaux du bayou. Une enquête que Robicheaux refuse de lâcher et qui en gêne certains. Que se cache-t-il de si moche et de si gros, derrière la mort de cette jeune femme ? Quels dangers guettent le lieutenant cajun ?

Ce roman est le premier où apparaît le lieutenant Dave Robicheaux. Et dès les premières pages il est déjà là tout entier. Avec son passé de vétéran du Vietnam, avec son passé d’alcoolique et son présent d’abonné aux AA. Il possède déjà l’épaisseur de ces personnages dont tu sens, si tu as un minimum de flair et un peu l’habitude des polars, qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un personnage emblématique et récurrent. Quand je dis « toutes les qualités », ce sont bien souvent des défauts, car seuls les failles et les défauts donnent du relief et apportent à un personnage ce supplément d’âme et cette épaisseur qui le rend attachant.
Donc, Dave Robicheaux, ce mec aux origines cajun, qui porte comme étendard un signe de famille, une mèche blanche sur la tempe, est un mec bien. C’est un excellent flic, de ceux qui possèdent du nez, qui font confiance à leur instinct et qui jouissent comme qualité première, de la pugnacité. Mais comme tous ceux de sa race, il s’est abimé dans l’exercice de sa fonction. Parce qu’il a mis les mains dans le cambouis plus souvent qu’à son tour. Parce que son mariage n’a pas fait le poids face aux criminels toujours trop actifs, toujours trop nombreux. Parce que le Vietnam plane au-dessus de sa tête, qu’une palanquée de démons le poursuivent, ils sortent de la jungle, émanent de la brume qui monte après la pluie. Parce que là-bas, il a touché le fond et vu de quoi l’homme était capable quand il n’obéit plus à aucun principe et que la guerre lave tout, même les pires actes commis au nom de la liberté.
Je pense que l’auteur a dû porter longtemps ce personnage, il l’a laissé grandir en lui, se nourrir de ses observations, s’enrichir de ses réflexions. Longtemps il a dû marcher dans ses pas, et parfois peut-être un peu au-devant, comme un pressentiment de chair et d’os. Ils ont dû se côtoyer dans leur solitude, se répondant par la pensée et trouvant dans le silence les meilleures vérités.
Ce que j’aime dans les histoires de Burke, que ce soit les romans dépourvus de personnage récurrent ou bien dans ceux qui mettent en scène le shérif Hackberry Holland et les autres avec Robicheaux, c’est l’ambiance du sud qui ressort comme un rocher au milieu de l’océan. On y est, on souffre de la chaleur, du taux inhumain d’humidité, la sueur perle, on ruisselle. Le climat est le vrai patron, la nature elle, explose de toute sa beauté et sa puissance aveugle. Il peut faire chaud et soudain, une averse antédiluvienne s’abat, et trente minutes plus tard, le soleil ardent sèche déjà le bitume et la mousse espagnole accrochée aux ramures.
Dans chaque scène qui compte, les personnages sont déterminés par un lieu, la sensation qu’ils en ont et la vue qui s’offre à eux. L’environnement détermine certaines réactions, certaines décisions, et je suis d’accord avec ça.
Le grand délice dans les romans de Burke, c’est qu’on y trouve des têtes d’huile, des raclures de ruisseau, des pelouses manucurées, de ténébreux trapus, on a droit à des reflets assourdis, des lumières humides et des palmiers qui cliquètent sous le vent. Sur un lac, le clair de lune ressemble à une longue bandelette d’argent, on tombe sur des humeurs rances et primitives, des filaments d’électricité, des eaux crénelées de pluie et des vagues s’ourlent d’écume.
Le récit à la première personne du singulier (c’est Robicheaux qui narre), apporte comme souvent une proximité qui est créée par le fait que le lieutenant ne cache rien de ses pensées, ses doutes. Il nous offre ses défauts, ses renoncements et ses échecs. Il regarde ses succès avec distance et nous comprenons très vite que l’alcool, cette épée de Damoclès qui toise son abstinence précaire (l’abstinence est ce qui est le plus précaire au monde après la vérité), sera toujours l’ennemi caché dans la jungle.

En nous trimballant son héros un peu défait sur les routes perdues de Louisiane et de la Nouvelle-Orléans, James Lee Burke se sert de Dave Robicheaux pour nous parler de ce pays, qui n’en finit pas de confire dans ses contradictions et ses outrances. Le pays de Dieu et du Dollar, les deux totems de l’Amérique. L’Oncle Sam et ses velléités impérialistes en sont pour leurs frais. Le roman débute sur une scène très parlante. Robicheaux arrive au pénitencier, le ciel de crépuscule se zébrait de mauve, couleur de prunes déchiquetées, et le lieutenant avance au pas dans sa voiture. Il traverse la foule des habitués des soirs d’exécution. Ceux qui portent des drapeaux, ceux qui défendent une cause. Ceux qui dénoncent la barbarie d’une exécution (les moins nombreux) et les autres, qui se régalent de l’évènement, arborent des panneaux avec des jeux de mots sur les grillades et les barbecues. Ceux-là ont tous le même profil, de la bedaine et un flingue accroché avec fierté à la ceinture. Ils sont du bon côté du grillage et ne se gêne pas pour le rappeler.
James Lee Burke est un des murs porteurs de la littérature d’outre-Atlantique, si vous ne l’avez pas encore lu, d’une certaine façon, vous avez de la chance, parce qu’il y a un paquet de sacrés bons bouquins à découvrir. Si vous l’avez lu, alors vous savez, pas besoin que j’en dise plus.
Lisez Burke, Burke est grand.

Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (Editions folio) par Seb

« Le camion n’est plus qu’un point. Je suis seul. Les montagnes m’apparaissent plus sévères. Le paysage se révèle, intense. Le pays me saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. »

Je connaissais Sylvain Tesson pour l’avoir vu plusieurs fois dans la petite lucarne, notamment à La Grande Librairie, émission dont il est un des habitués. À chaque fois j’avais apprécié son franc-parler, sa vision originale des choses, du monde, des gens. Je percevais sous la patine éclatante de « l’écrivain baroudeur » un écorché vif, un homme cuirassé arborant des failles. Curieusement, je n’avais rien lu de lui et même jamais cherché à le lire. Pourtant, cette histoire de cabane en Sibérie m’avait marqué lorsque j’en avais entendu parler, je savais que j’y viendrais un jour, c’était, comme toute chose, une question de temps et de timing, d’humeur et de rencontre.
Chaque soir, sur la terrasse, au fond de mon lit, parfois sur le canapé, je retrouvais ce récit passionnant à bien des égards. Même si cette histoire se présente sous la forme d’un journal, et que le narrateur utilise la première personne du singulier, le personnage central c’est bien la Sibérie, son cœur, le Baïkal. Sylvain Tesson parvient à ne pas prendre trop de place, à ne pas trop capter la lumière, il est le guide, montre du doigt les sommets escarpés, ces à-pics vertigineux qui finissent en se déroulant jusqu’aux lèvres de saphir du grand lac magique. Sa plume très en verve, poétique, ne tarit pas d’éloges au sujet des forêts qui n’en finissent pas, qui cachent le tétras, l’ours, les loups, le vison et quantité d’autres habitants de cet endroit si hostile. L’auteur est si inspiré qu’il réussit à nous parler du Baïkal et de ses glaces sans jamais se répéter, il trouve les angles et les idées, façonne des comparaisons et fabrique des images magnifiques, tellement prégnantes qu’on s’y croit, qu’on se surprend à frissonner, à remontrer la couette sur son menton, à se rappeler qu’on ne doit pas oublier de mettre deux buches au feu, alors que l’été s’annonce.
Sylvain Tesson est assez dithyrambique sur la région où il passe ces six mois d’hiver, cette cabane sur la rive du Baïkal, au « camp des cèdres du nord ». Et il a raison, malgré le froid intense, malgré l’isolement, on ressent l’envie d’en être aussi. Son plus proche voisin se trouve dans une autre cabane à trente kilomètres, et lui, grain de sable déposé sur la plage du Baïkal, découvre qu’il a tout le temps nécessaire pour connaître un peu mieux ce lac gigantesque de sept cents kilomètres de long, quatre-vingts de large et mille cinq cents de profondeur. Cette étendue de glace gémissante va lui offrir de l’omble pour l’estomac, des perspectives pour l’esprit et des reflets pour s’émerveiller.
Mais le plus grand enseignement de cette aventure, d’une certaine manière, il le portait en lui, mais il avait besoin de se trouver « là » pour le débusquer. Il lui fallait la solitude et l’isolement pour répondre à cette question qui le taraudait depuis pas mal de temps : ai-je une vie intérieure ? Une question qui doit résonner aussi en nous. C’est fondamental.
Dans la folie de la vie citadine, emporté par la frénésie de ce monde qui a perdu la raison et qui se perd lui-même, il est aisé de ne pas répondre à cette question essentielle, et les occasions de détourner la tête, de se laisser distraire sont si nombreuses, qu’on peut sans culpabiliser vivre longtemps sans affronter le fond des choses.
L’érémitisme apporte, avec son dénuement, les réponses qu’une longue et couteuse psychanalyse ne garantie en rien. Quand on est tout seul dans une cabane de quatre mètres sur quatre, qu’il n’y a personne pour noyer le poisson de ses questions intimes, pas même un flash spécial qui annonce qu’il fait chaud en été, froid en hiver et que l’eau, ça mouille, on est contraint de faire face, d’entendre ces questions qui taraudent depuis longtemps, et de faire l’effort libérateur d’y répondre.
Ainsi, ce livre n’est pas qu’une description de la vie monacale au fin fond d’un pays oublié. Il offre une réflexion sur notre présence ici-bas, ce que l‘on y fait et ce que l’on devrait y faire. La distance entre ces deux choses étant aussi grande que le lac lui-même. Les considérations de l’auteur, sur sa vie, sur le monde qu’il arpente, dans ce qui ressemble parfois à une fuite en avant, les avis qu’il profère, avec ce regard caustique et ce recul typiquement russe, sont jouissifs. Comme ce passage : Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes…si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles.
Il y a, dans l’écriture de Tesson, un nuage de désenchantement, comme s’il était las de sa personne et de ce monde peuplé de crétins. Mais à chaque fois qu’il se laisse aller à la mélancolie, la formidable beauté de la nature et sa toute-puissance le raniment. Il reprend espoir, croise quelques rares individus qui font honneur à leur espèce, se plonge dans un livre, réfléchit, médite entre deux verres de vodka (ou plus si affinités, et avec les russes, il en a). Parce que l’intéressé a emporté de quoi tenir. Des caisses de nourriture, du matériel pour pêcher, un fusil pour éloigner les ours, un paquet de livres (je note qu’il a emmené des polars, dont Le poète, de Connelly, Moisson rouge, de Dashiell Hammett, Lune sanglante, de James Ellroy). Je me demande quel effet produisent ces œuvres sur un cerveau humain enfoncé au cœur du monde et tout entier dévoué à leur lecture. Cela doit être puissant, on doit saisir pas mal de choses qui nous échappent en temps normal. Dans ses caisses précieuses, il y a aussi des philosophes, Camus, Shakespeare, les stoïciens, Hemingway, Giono, Cendras, Yourcenar, Whitman. C’est assez plaisant de le voir faire des allusions à ces œuvres, dans le contexte, avec des parallèles, des lignes directrices.
Mais comme il n’y a pas de hasard, il a aussi emporté Indian Creek, de Pete Fromm, Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, Walden, de Thoreau, trois œuvres à lire avec cet ouvrage dont je fais aujourd’hui la chronique. Evidemment, on y trouve une parenté, un ADN commun, une volonté de s’affranchir, d’aller voir de l’autre côté de la montagne de notre esprit et de refuser un chemin tracé d’avance par un système qui se meurt mais qui refuse de le voir.
Dans les stocks, il y a aussi pas mal de bouteilles. L’auteur ne cache rien de son appétence pour le breuvage fort, il décrit ses excès, sa dépendance, et il revient sur ce que ça lui a coûté.
J’ai aimé les idées qu’il a répandues dans ces pages, comme celle-ci : Le temps a sur la peau le pouvoir de l’eau sur la terre. Il creuse en s’écoulant.
Mais la poésie n’est pas exclue de ces lignes, elle surgit lorsque l’on s’y attend le moins, comme ici : Neige. Je marche sur le lac et tend le visage, la bouche ouverte. Je bois les flocons à la mamelle du ciel.
Ce livre a le mérite d’avancer vers nous dépouillé de tout artifice, il n’y a que la nature omnipotente, la glace, le froid, les arbres et les animaux, l’homme, la lumière changeante, et l’idée que même aujourd’hui, il est possible (salvateur ?), de faire un pas de côté, de prendre de la hauteur et de penser. De cesser de se croire au centre du monde, alors que nous ne sommes que des grains de poussière baladés au gré du vent et des pluies, que notre capacité de survie dans ce monde, sans matériel, est nulle. Que le monde animal et végétal qui nous entoure possède des facultés d’adaptation que nous avons perdues, et ce, paradoxalement, avec « l’évolution » de notre espèce. Noyés dans les futilités que le côté obscur du progrès nous a apportées, fourvoyé dans l’adoration de l’argent et des choses inutiles qu’il nous apporte, nous avons coupé nos liens vitaux avec la terre, et nous errons comme un papier gras jeté par un abruti sur cette planète en sursis.
Faîtes vos valises, ou plutôt vos sacs à dos, habillez-vous chaudement, préparez-vous à vous rencontrer, tout simplement, et ça va vous faire un choc.

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud), par Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein) est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?
Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.
En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.
Je me souviens que lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.
Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participé les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.
Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit. Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.
Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.
Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?
Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?
Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?
Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »
Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »
Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.
Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.
Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.
Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »
Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.
Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Tout Maigret volume 1, Simenon (Omnibus) , par Seb

Préface de Pierre Assouline

Je serais bref. Bref parce que je vais vous parler de Maigret, et donc de Simenon. Un romancier qui allait droit au but, avec peu de détours et qui écrivait comme disent certains, à l’os. Je ne trouve pas que ce soit le bon terme, « à l’os » cela ne veut rien dire. Ou plutôt si, ça veut dire qu’il n’y a rien à bouffer !

Non, pour Simenon l’expression qui convient, me semble-t-il, c’est « sans gras ». Parce que de la barbaque il y en a, à commencer par la carcasse de Maigret.

Les éditions Omnibus ont eu la belle et grande idée de réunir dans une série de 10 volumes, tout Maigret. 75 romans et 28 nouvelles, rendez-vous compte !  Et cerise sur le gâteau, à chaque volume, une couverture sublime signée Loustal qui restitue à la perfection l’atmosphère de l’époque, on s’y croirait. Ces lampadaires à chapeau, cette lumière jaune qui tombe en pluie sur la rue, ces voitures aux formes arrondies, au ailes plantureuses et à la surface vitrée réduite, ce ronronnement particulier des moteurs. Ces fenêtres transpercées par les ampoules à filament qui répandent leur halo jaune jusqu’au-dehors.

Ce premier volume abrite huit histoires, dont Pietr-Le-Letton, la première où apparaît Maigret et ensuite Le charretier de « La Providence », premier roman publié par les éditions Fayard. Suivent dans l’ordre, Monsieur Gallet, décédé, Le pendu de Saint-Pholien, La tête d’un homme, Le chien jaune, La nuit du carrefour, Un crime en Hollande.

Plus de mille pages, une visite par le menu de la France de l’époque, une version écrite des photos de Raymond Depardon et Robert Doisneau. Mille pages pour dire la France des périphéries, la France des campagnes, pour raconter son histoire au travers de personnages simples mais qui agissent selon des secrets compliqués. Une pléthore de personnages et une personne, Maigret. Car le célèbre commissaire a dépassé le statut de personnage, il est devenu une personne à part entière, un individu à la silhouette lourde que l’on s’attend à découvrir en ouvrant la porte de chez soi.

Je ne vais pas vous amorcer chacune des huit histoires que contient ce premier volume. Je vais simplement vous dire à quel point c’est émouvant de traverser cette France-là, un pays que je n’ai pas connu, un pays qui n’a pas encore été Sali par la botte nazie, un pays de semailles et de fenaisons, de routes tortueuses qui lézardent et qui musardent. Un pays qui tranche encore des têtes avec une machine effroyable. Un pays qui va à un autre rythme, plus humain que le nôtre, qui progresse avec les voitures dénuées de ceintures et d’airbags, de direction assistée et même d’autoradio. Un pays avec ses péniches qui sillonnent des canaux, à la vitesse d’escargots de contrebande, qui se cognent au chapelet d’écluses éparpillées comme des incantations à freiner, ralentir pour découvrir le vrai, la moelle, la substance d’une nation et sa nature omniprésente.

Il y a quelque chose qui prend aux tripes quand on songe que presque en même temps, à l’unisson, trois géants du roman policier et du hard-boiled s’escrimaient sur leurs bécanes d’acier à taper et retranscrire leur époque. En Europe Simenon, outre atlantique Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Depuis, le polar, le roman noir, appelez ça comme vous voulez, a conquis le monde. Et au départ, presque, il y a eu ces auteurs-là.

Vous avez remarqué comme Maigret et Simenon sont intimement liés ? Au point qu’on ne prononce pas leurs prénoms, certains les ont même oubliés. L’un ne va pas sans l’autre, l’un est l’ombre de l’autre, l’autre est dans l’ombre de l’un. Il faut avoir beaucoup à dire et beaucoup à donner pour tisser ce tissu-là, précieux, ouvragé à un point que vous n’imaginez pas. Point par point, le pays se dessine, les personnages émergent, dans les brumes, sous les rideaux de pluie, parfois au milieu d’un endroit croulant sous le soleil. Mais toujours avec ce rythme parfait, aux antipodes des thrillers qui sont en permanence en excès de vitesse, qui vous empêche d’admirer le paysage, parce que le voyage sans le paysage, qu’est-ce donc ?

Avec Maigret, avec Simenon, vous allez pouvoir scruter l’horizon, passer la tête dans une fenêtre et humer l’odeur de la paille. Vous allez vraiment voir les visages, jusqu’aux rides profondes, attraper l’éclat furtif des yeux des coupables et des innocents, et si vous avez de la chance, sentir l’air du temps.

Une histoire de Georges Simenon, c’est observer avec une grande attention la photographie d’une époque. Ça mériterait d’être analysé par des sociologues. Les mœurs, les habitudes, le fonctionnement des familles et des institutions. C’est découvrir les appellations oubliées, comme brigade mobile, agent de ville ou de quartier, de rue, c’est découvrir l’existence du bélinographe qui sert à transmettre des empreintes palmaires, l’ancêtre d’internet et du minitel. C’est apprendre ce qu’est le Polcod, ce système de communication crypté qui est utilisé par les polices du monde. C’est se figurer l’apparence précise d’un suspect par le truchement de son signalement parlé.

Simenon nous dit le monde et la France grâce à son guide Jules Maigret. Il nous montre un monde qui change, car le monde a toujours évolué, sans cesse, sans pause. En lisant Pietr-Le-Letton, j’ai été sidéré de constater à quel point, dès cette première histoire, le commissaire Maigret est abouti. Il est déjà là tout entier, massif, épais, taiseux, avec sa pipe et ses gestes antédiluviens. La légende est déjà présente dès les premières lignes, tout est déjà en place. Sa façon d’observer, de recouper, d’écouter son intuition. Maigret c’est le grand-père d’Adamsberg en moins perché.

Mais outre la présence méticuleuse entre les pages d’un pays qui n’existe plus, avalé par les décennies et le progrès, il y a une écriture d’une rare efficacité. Tenez, regardez ce passage, dans lequel Maigret arrive sur une scène de crime dans une gare parisienne : On le regarda avec un évident soulagement. Il poussait sa masse placide au milieu du groupe agité et, du coup, les autres n’étaient plus que des satellites.  

La plume de Simenon c’est cela. Des images qui surgissent avec poésie, une puissance « placide » mais d’une redoutable efficience. Avec son talent il nous décrit les travers de l’humain, la jalousie, la peur, la cupidité, la colère, la convoitise, liste non exhaustive. Et dans ces récits il faut bien chercher la rédemption car, lorsqu’elle se réalise, c’est toujours dans la douleur.

Pierre Assouline, qui a écrit la préface et qui est plus que légitime pour le faire, la termine en disant :  On devrait ceindre son œuvre d’un bandeau intitulé « la condition humaine », et tant pis si c’est déjà pris.

À noter la passionnante postface de Michel Carly qui vous en apprendra beaucoup sur Simenon et Maigret, Jules et Georges.

Seb.

Le garçon, Marcus Malte (Zulma), par Seb

« Il va sans chaussures, les plantes de ses pieds ont la texture de l’écorce. Du chêne-liège. Ses cheveux ruissellent sur ses épaules et sur son front tel un bouquet d’algues. Il est en nage, il luit, émergeant tout juste, dirait-on, de l’océan originel. La sueur lui sale les paupières au passage puis s’écoule en suivant le chemin des larmes. Une goutte se prend parfois dans la jeune pousse de duvet qui ourle sa lèvre supérieure. Ses yeux sont noirs, plus noirs que le fond des âges, où palpite pourtant le souvenir de la prime étincelle. »

Mes amis, lorsqu’on ouvre un livre, on fait un voyage, plus ou moins long, plus ou moins beau. On fait la rencontre de personnages qui, si l’alchimie s’est réalisée, deviennent réels, vraiment. Ils existent pour de bon, ils existent dans ces pages si petites mais qui contiennent le monde entier. Mais au voyage je préfère l’aventure. Un voyage on peut le subir, on peut rester passif, contempler, laisser dériver son regard, comater derrière les vitres du véhicule qui nous transporte. L’aventure en revanche, on ne peut pas y couper, il faut la vivre, l’éprouver, explorer les moindres recoins. Cette expédition, qui est l’autre mot pour dire aventure, si elle fonctionne, nous fait rencontrer des gens qui deviennent des personnages, et si le courant littéraire passe, ils deviennent des légendes. Ils vivent dans les pages, arpentent les paragraphes, sautent d’un chapitre à un autre, hurlent, vocifèrent, souffrent et pleurent. Ils aiment, férocement, ils promettent beaucoup ou très peu, mais tiennent toujours leurs engagements. Très souvent, on s’attache. Beaucoup. Parfois, quand on referme le livre et qu’on rentre donc à la maison -fini l’aventure- ils ne restent pas dedans, ils s’échappent et nous accompagnent un bon bout de temps dans notre vie de tous les jours. Et on est pas fâché de voir leur silhouette dans notre ombre, bien au contraire, parce qu’ils ne nous ont pas tout dit, ils n’ont pas tout à fait achevé leur mission, alors ils nous suivent, et nous, nous songeons à eux et nous réfléchissons à des choses, des pensées qui sont toutes nées pendant la lecture du livre, et qui n’ont pas toutes trouvé de réponse avant la fin de l’aventure. Et les voilà donc, toutes et tous, qui nous suivent à la trace, et vas-y que ça travaille dans nos caboches, et vas-y que ça phosphore. Le deuxième effet kiss cool comme diraient ceux de ma génération. Quand un livre, par le truchement de ses personnages vous incite à vous questionner sur diverses choses et éléments, et ce bien après que le mot FIN soit passé, c’est qu’il est réussi, c’est indubitable.
En ouvrant Le garçon, j’ai vécu ça. Je l’ai su tout de suite, dès les premières lignes. Le lecteur possède un instinct qui le trompe peu.
Je ne vais même pas vous raconter le début, il va falloir me faire confiance. Je vais juste vous dire que l’histoire s’amorce en 1908, du côté de Marseille, quelque part dans les collines reculées de l’arrière-pays. Le garçon, qui n’a connu quasiment que sa mère se retrouve seul. Sa génitrice a succombé à un mal, ou à des conditions de vie extrêmement dures. Ils vivaient comme des sauvages dans la montagne, repliés dans une cabane. Le garçon va entamer une longue marche vers l’inconnu et vivre une vie qu’il n’aurait jamais soupçonnée, rencontrer des personnes hautes en couleur, et aussi, traverser la Grande Histoire de son allure étonnante et dissonante. Je ne vous dirais que cela, et c’est bien suffisant.
En définitive, le qualificatif d’aventure est trop étroit, étriqué, cet habit n’est pas à la bonne taille. C’est une épopée que vous allez vivre, vous allez évoluer dans un monde qui a disparu à jamais, un monde dur et magnifique, par bien des côtés. Vous allez pleurer, à chaudes larmes salées, et ramollir ainsi les feuilles de ce récit. Je pourrais vous dire à quelles pages vous pleurerez, mais je vous laisse la surprise, et peut-être serez-vous inventifs. Vous allez rire aussi, souvent, aux jeux de mots fameux, à la grivoiserie élégante de Marcus Malte. Vous allez vous instruire également, parce que ce livre est érudit par bien des côtés, érudit mais pas chiant. Vous allez traverser une société en plein changement, c’est rare de vivre ça, le vrai changement. Ce moment où quelque chose de vaste et qui était là depuis longtemps tire sa révérence et qu’autre chose s’installe, par petites touches, non sans résistance de la part de ce qui agonise, mais avec la certitude que les dès sont jetés.
Vous allez voyager, au sens premier du terme. Parce que l’épopée porte en elle le voyage, c’est une partie indissociable d’elle-même. Vous allez en faire de bornes, à pied, à cheval, en roulotte, en voiture, en train, en bateau, en pirogue.
Cette épopée est remplie de bruit et de folie, sublimée de beauté et de poésie, elle est aussi secouée par la sauvagerie et la bêtise des hommes, leur folie endémique et atavique.
Vous n’oublierez pas Le garçon, vous n’oublierez pas Emma, vous n’oublierez pas Brabek l’ogre des Carpates. Vous vous souviendrez longtemps du caporal, du hongre (mon dieu le hongre !), vous vous souviendrez de Gustave et d’Amédée, du Gazou et de l’homme-chêne. Vous conservez le souvenir du saule et de ses branches tombantes, de la guerre, cette foutue guerre, de diosa Centéotl et de tous ceux qui auront marqué votre sensibilité propre. Vous entendrez longtemps, longtemps, le son d’un piano, le piano, et aussi celui du hautbois. Le rire de Brabek, le son des larges sabots du hongre sur les chemins poussiéreux, le vent qui hurle, le monde qui bouge et qui tangue, et la nature, partout et tout le temps.
Finalement, c’est plus qu’une épopée, c’est une fresque. Fresque, voilà un costume sur mesure.
Ah, il y a aussi Marcus Malte, l’auteur. Sa plume est à nulle autre pareille, belle à en mourir. En tant que lecteur, j’ai subi une déflagration que je n’ai pas si souvent essuyé. En tant qu’auteur, j’ai pris une leçon d’écriture, une sacrée. C’est bien les leçons, ça fait progresser.
Lisez Marcus Malte. Lisez Le garçon, il ne vous quittera plus jamais.

En douce, Marin Ledun (Ombres Noires) par Seb

« Roulements de tambours : le rugissement de l’océan, terrible, les vagues s’abattant en rafales invisibles en contrebas. La nuit était noire, les phares de la voiture, derrière, ne parvenaient pas à percer le mur d’embruns et de sable qui lui fouettaient le visage. L’ombre d’Émilie flottait sur quelques mètres, fantomatique et instable, comme si une bourrasque un peu plus violente que les autres allait l’emporter. Des larmes de sel et de sable coulaient sur ses joues. »

Pays basque, dans la ville de Begaarts. Émilie était un sacré beau brin de femme, elle s’était fabriqué une belle existence. Un début de carrière dans le secteur de la santé, un joli petit appartement, des copines sympas, des projets. Et puis une soirée trop arrosée, un retour halluciné chez elle poursuivie par de vieux démons cachés dans les replis de son enfance. Tout bascule sur cette route caressée par le souffle de l’aube. Un accident de la circulation, des bruits de tôles froissées, de carcasses déformées. Émilie est sauve, mais elle laisse une jambe sur la table d’opération, et la totalité de ses espoirs.
Plus de 4 ans après, Émilie n’en finit plus de tomber plus bas. Maintenant elle récure le sol d’un élevage canin et vit dans une caravane sordide. Son quotidien c’est la merde de clébard et les croquettes. Le grillage de l’enceinte comme horizon et les aboiements des chiens comme musique.
Et puis quelque chose se réveille en Elle, une douleur bien plus forte que celle qui sourd de son moignon, un besoin d’agir, une soif de réparation, une urgence de vengeance. Une horloge s’est activée en elle, elle s’est relevée et aujourd’hui, en cette mi-juillet, elle se trouve face à un homme qu’elle a attiré dans sa caravane. Émilie a des choses à régler avec le monde entier. Il y a beaucoup de colère, trop de colère, il y a énormément d’injustice, beaucoup trop. Il y a la rancœur comme un feu intérieur, un océan de rancœur. Il y a des questions qui exigent des réponses, il y a derrière les questions d’autres questions, qui appellent des réponses qui effrayent Émilie. Elle, l’unijambiste, est une bannie de la société.
Combien de temps avant que les gendarmes viennent fouiner jusqu’au chenil nauséabond, combien de temps avant l’éclatement de la vérité ? Mais des choses doivent se passer, les mécanismes des existences doivent de nouveau s’imbriquer à la perfection pour permettre le surgissement du bonheur et de l’apaisement. Mais c’est une longue route, un chemin difficile qui commande que l’on se regarde en face, pour de bon.

Avec ce roman noir et sec comme un coup de trique, Marin Ledun nous offre une sacrée histoire. Une histoire tordue comme ses personnages abimés et en souffrance. Il nous ouvre les portes d’une France parallèle, une France des déclassés, cette société presque souterraine à force de descendre. Des vies rétrogradées en pleine crise, qui sont appelées par le côté obscur, et qui conservent un œil vers la lumière, une lumière qui faiblit.
L’écriture est comme les mouvements d’un militaire entraîné, minutieuse et resserrée. On y trouve des considérations très intéressantes, page 193 : On est le peuple et le peuple n’est jamais médiocre. Il n’est simplement jamais semblable à ce qu’il a été. Il change. Il mute. Il encaisse. Il évolue, en mal ou en bien. Comme toi et moi.
C’est un roman très nerveux, presque un huis-clos, un face à face écrasé par la chaleur d’une canicule arrivée comme une justice divine. L’auteur nous envoie en cadeau des personnages très fouillés, élaborés dans les moindres recoins de leurs défauts et de leurs qualités, ils tirent un passé très encombrant et tendent vers un futur plus facile.
Quelle tension mes amis, on tourne les pages avec les muscles contractés, la situation frôle l’explosion et on le ressent, comme une vibration dans chaque page, chaque paragraphe. On finit avec des courbatures à trop côtoyer les blessures.
Voici une histoire terriblement humaine, faite de failles et d’erreurs, de renoncements et de révoltes, de colère inondée d’amertume, d’espoirs déchus et de vies sur un fil, plus fin que l’horizon, mais aussi beau. Ce roman est un cri, un cri à l’intérieur duquel rugissent des personnages.
Glissez-vous en douce entre ces lignes, préparez-vous car ce n’est pas un voyage aisé et calme, c’est tout le contraire, mais c’est délicieux de noirceur et de lumière.

Seb.

Dieux de la pluie, de James Lee Burke (Rivages / Thriller), par Seb

Quand j’imagine James Lee Burke dans sa maison en train d’écrire, avec l’immensité du paysage qui se déroule comme un tapis devant ses yeux, je le vois toujours avec son incontournable chapeau de cow-boy blanc, un couvre-chef à large bord. Et ce n’est pas une précaution inutile que de porter un couvercle sur la cafetière au Texas, là où se passe l’action de son roman « Dieux de la pluie ». Dès les premières pages on est écrasé par la chaleur qui se faufile partout, le moindre recoin d’ombre, le plus petit endroit confiné de cet état est envahi par une chaleur impitoyable. Les habitants et les animaux sont aplatis par les températures, et le climat sec s’enlace avec les paysages pour devenir sous la plume de l’auteur un personnage de premier plan.
Et Burke maîtrise son sujet, la faune, la flore, les coyotes qui chassent les spermophiles, les odeurs de créosote, les boules d’amarante qui parcourent le Hardpan, les crotales toujours prêts à faire sonner leur queue, tout y est, et tout est agencé dans un mouvement qui tient de l’alchimie. Un peu comme les interactions de l’univers, le monde de James Lee Burke tourne rond et chaque cliquetis de chaque rouage est un mouvement pensé, prévu et calibré.
J’ai mis du temps à lire ce policier car je suis souvent revenu sur mes pas pour me délecter de certains passages qui méritent qu’on s’y attarde. Il y a dans l’écriture de l’auteur une certaine perfection qui fait que l’on en redemande. Mais le talent de celui qui est sans conteste l’un des plus fameux auteurs de roman noir outre-Atlantique ne se borne pas aux descriptions inspirées, non, il possède aussi dans sa caisse à outil de romancier le talent de faire apparaître d’un coup la formule parfaite, la juste expression qui prend vie dans votre esprit. C’est ce qui se passe page 29 quand vous lisez ceci : Nick avait l’impression que son ectoplasme s’écoulait à travers les semelles de ses chaussures.
Ou bien ceci un peu plus loin page 47 : Elle expira, son cœur se réfugiant dans un endroit froid au fond de sa poitrine.
Dans ce roman conséquent l’auteur nous raconte une aventure d’un de ses vieux héros qu’il remet au goût du jour. Le shérif Hackberry Holland, vétéran de la guerre de Corée, veuf poursuivi par de vieux démons auxquels il signifie avec élégance un certain mépris et une indifférence magnifique. Hackberry Holland et son adjointe Pam Tibbs sont le reflet de la loi dans leur petite ville du Texas. Tout est calme dans ce patelin étouffé par les degrés quand un appel anonyme les prévient d’un massacre. Dans un lieu retiré du monde, au milieu de l’immensité que seul le Texas peut offrir, derrière une vieille église abandonnée de son dieu et de ses pèlerins, le shérif Holland va déterrer neuf cadavres de femmes, neufs immigrées clandestines vouées à la prostitution. Elles ont été hachées menu par une arme à feu automatique de très gros calibre. L’homme qui a téléphoné est un jeune vétéran de la guerre en Irak, il s’est fourré dans un beau merdier et panique en réalisant l’horreur qui a surgi du crépuscule. Cette affaire a des ramifications plus lointaines, Hackberry le sent bien. Très vite il va entendre parler d’un fou religieux, un tueur froid comme un crotale qui porte le surnom de « Prêcheur ». Le Prêcheur, Vikki Gaddis, jeune serveuse et chanteuse l’a croisé et pour la première fois de sa vie le tueur a connu l’échec. Pourquoi lui en voulait-il ? Parce qu’elle est la petite amie de celui qui a passé l’appel anonyme ? Cet homme qui puisse sa force et son inspiration dans les pages divines est un fantôme, presque une légende dans le milieu. Il est craint et ne se pose aucune limite. Seule sa conception du bien et du mal jalonne son parcours sanglant. Est-ce lui qui a commis l’inconcevable derrière cette église oubliée ? Qui tire les ficelles ? Vers quel endroit de l’enfer mène cette enquête ?
Dans une affaire dense et pleine de surprise où l’on croise des personnages habités et d’autres taillés dans le mythe du sud, notre paire de flics va vivre des moments intenses et parfois cruels. Leurs pas fouleront des contrées hostiles et la poussière se mêlera plus d’une fois au parfum âcre de la poudre brûlée. Nous croiserons aussi un agent de l’immigration qui porte lui aussi une lourde croix et un agent du FBI distant et méprisant. Quel plaisir de voir défiler cette galerie de personnages plus vrais que nature, ils sont là, dans leur jus, plantés dans le décor du Sud, avec leurs gueules et leurs allures improbables.
Vous dire que j’ai adoré ce bouquin est juste un affreux euphémisme, il se cache entre ces pages de sable et de soleil des passages somptueux et une brillante description de la société du sud. Durant 500 pages j’étais vraiment au Texas. J’ai ressenti les nuits fraiches et senti la brise du soir qui porte les odeurs de créosote. J’ai entendu le bruit des rideaux balancés par le vent, j’ai réellement vu ces lever de soleil incandescents qui avançaient dans une iridescente beauté. J’ai observé des coyotes efflanqués chercher leur pitance et j’ai vu des tableaux de couleurs mordorées se figer sur les montagnes. J’ai mangé avec Hackberry, j’ai goûté ces plats typiques du sud, j’ai écouté leur musique et entendu cet accent local traînant. J’ai éprouvé la chaleur de dingue et senti la poussière se coller à mes joues et vitrifier mon cou. J’étais vraiment au Texas.
Burke est de retour, flanqué de son shérif vétéran et d’un incroyable et atypique méchant, il va vous en mettre plein la vue !
Cap sur le sud de l’Amérique, direction le Texas et son Histoire, non loin du légendaire site d’Alamo, une page de vie vous attend.

Traduit de l’anglais par Christophe Mercier.

Seb.

Tandis que j’agonise, William Faulkner, par Seb

Traduit de l’américain par Maurice E.Coindreau

« Le ciel est posé sur la pente de la colline, sur les bosquets d’arbres secrets. Au-delà de la colline des éclairs de chaleur flamboient et s’évanouissent. Dans l’obscurité morte, l’air mort se moule à la terre morte. Hors de la portée de la vue, il se moule à la terre morte. Il repose sur moi, mort et chaud. Il touche ma nudité à travers mes vêtements. J’ai dit : « Tu ne sais pas ce que c’est que de se tourmenter. » Je ne sais pas ce que c’est. Je ne sais pas si je me tourmente ou non. Si je peux ou non. Je ne sais pas si je peux pleurer ou non. Je ne sais pas si j’ai essayé ou non. J’ai l’impression d’être une graine mouillée, perdue dans la terre rouge et brûlante. »

Quand on lit William Faulkner, il se passe vraiment quelque chose. On ne prend pas une claque, on n’éprouve pas un coup de cœur comme je lis souvent dans certaines chroniques. Non, une claque ça reste superficiel, quelques phalanges projetées à travers l’air, un bref contact dans un claquement encore plus bref, et il ne reste dans la mémoire de celui qui a lu, que la trace rougissante de cinq doigts, le stigmate éphémère d’un évènement qui aura complètement disparu dans quinze minutes. Quinze minutes de picotements, tout au plus.
Non, avec Faulkner, la claque, elle prend une ampleur tectonique. La claque est à l’échelle de la planète. Ça se passe en-dessous et en-dedans de nous, et ça brasse comme jamais ça n’a brassé. Les diverses couches qui nous recouvrent sont brisées, malaxées, mélangées, dans une savante mixité de brutalité et de violence sourde qui prennent leur temps. Le genre de violence qui patiente dans un recoin, tapie comme une bête qui saura reconnaître son heure. La chose fait son effet peu à peu, elle gagne du terrain, s’installe en nous, et à la fin elle est partout et il lui aura fallu toute la lecture du livre pour être tout entière.
Ron Rash a écrit dans son roman Par le vent pleuré, que « le silence peut être un lieu. » Lui il a dû lire Faulkner pour écrire comme il écrit. Chez Faulkner, le silence a des allures spéciales, mais il est bien là, et le lieu, c’est Yoknapatawpha, un comté imaginaire du sud de l’Amérique, dans le Mississippi, un état avec trois doubles lettres et une seule voyelle, une exception. Le coin parfait pour y enkyster ses histoires. Tout l’univers du prix Nobel de littérature se trouve niché là, dans cet endroit si âpre et si sec, où les tourments noirs des humains se mêlent aux tourbillons de poussière rouge.
Bon, je vous cause un peu de l’histoire. Addie Bundren se meurt lentement, tellement lentement. Elle a eu un tas d’enfants. Ils sont persuadés qu’elle en a aimé certains plus que d’autres. Par la fenêtre, alors qu’elle n’en finit pas de s’éteindre, elle entend et elle voit son fils Cash ainé qui confectionne le cercueil dans lequel on la mettra bientôt. Cash est un méticuleux, il fignole, il s’applique avec ses outils qui sont la prunelle de ses yeux. Addie macère dans son lit. Et les non-dits qui rongent la famille macèrent avec elle, dans ses draps moites, dans cette chambre étouffante, sous les petits cris de la scie de Cash ; sous les effleurements de son rabot. Puis Addie meurt. Sa dernière volonté était d’être mise en terre là où elle est née, là où est sa famille, à Jefferson. De chez elle, ça fait un long voyage en charrette. En charrette tirée par deux mules. Avec le climat du sud, vous imaginez ? Je ne vous fais pas un dessin. C’est une expédition. Mais Anse, son époux, a promis. Alors tout le clan se met en branle pour emmener la mère en terre, à l’endroit même où elle a ouvert les yeux.

La structure du roman est foisonnante. Chaque chapitre porte le nom d’un des personnages, et celui-ci parle, décrit, raconte l’aventure et ce qu’il ressent. C’est la technique littéraire du « courant de conscience ». Cela permet d’avoir toutes les visions, divergentes, différentes. Et ils reviennent à tour de rôle, pas forcément dans l’ordre de départ, pour narrer. Il se relèvent, se remplacent, se filent le témoin. Tous les témoignages convergent vers une personne, Anse, le père, à la fois le maillon faible et le point d’ancrage de la tribu. Anse, celui qui s’exprime le moins en tant que narrateur, dont le nom apparaît si peu en tête de chapitre. Anse, ce type qui courbe l’échine face à l’adversité, jusqu’à avoir le nez dans la poussière. Un gars qui possède une extraordinaire aptitude à toujours faire les mauvais choix. Un homme qui a toujours tiré le diable par la queue, d’ailleurs il a tellement tiré qu’il n’y a plus de queue, juste un trou béant, un précipice.
Ah braves gens, cette expédition, parce que c’en est une, et une sacrée, elle va vous transformer, c’est bien possible. Toutes ces épreuves, ces imprévus, ce clan dont chaque individu est une planche un peu disjointe d’une grande porte, qui gonfle, qui travaille, laisse passer la lumière…ou l’obscurité. Quel voyage, quelle galerie de personnages !

La grande performance de l’auteur, réside dans son Art du dialogue. Cette parole qu’il donne à ses personnages, elle leur confère une profondeur que j’ai rarement croisée, une texture quasi physique au travers du papier. Ce langage, ces mots exhumés d’une époque, d’un coin de pays perdu, ça sonne tellement vrai. Aujourd’hui ça pourrait presque avoir une couleur exotique, et pourtant nous venons tous de là. Faulkner parvient à tisser une tragédie en utilisant des mots simples, sans pathos, sans effets de manche. En fait, je crois bien qu’il a écrit ce roman comme ils ont amené Addie au cimetière, avec lenteur, douleur, en résolvant les problèmes quand ils se présentaient sans jamais douter de l’issue. Il concilie la poésie de son écriture avec le « parler » de ses personnages, chacun accapare l’autre et cela fonctionne avec une facilité déconcertante. Par exemple, quand c’est Darl qui parle, qui décrit un paysage, un moment de la journée, c’est beau, c’est poétique, mais avec des mots de paysan, et ça c’est très fort. Pour prouver ce que j’avance, voici un passage dans lequel c’est une des filles Bundren qui parle, Dewey Dell : Et je croyais bien que Darl non plus n’aurait rien vu, lui qui reste à table, les yeux perdus plus loin que son manger, plus loin que la lampe, plein de la campagne extraite de son crâne, les trous remplis de l’immensité de la terre.
Pigé ?
Et donc ils vont tous passer devant vous, Darl, Jewel, Addie, Cora et Dewey Dell, Vardaman, Cash, monsieur Peabody et les Tull, Armstid, Moseley, Anse. Ils vont s’asseoir à vos côtés, dans un soupir, le même que celui qui sort du corps des travailleurs de la terre lorsqu’ils sont venus à bout de leur journée et qu’enfin, ils posent leur séant sur une chaise, les coudes sur la table, avec la promesse d’un repas sous les yeux. Et ils vont vous raconter, vous dire ce qu’ils pensent, entrebâiller des portes secrètes que l’on a si peu ouvertes, donner leur point de vue. Et nous, les lecteurs, nous écoutons religieusement, et puis quand l’un se lève et cède la place à un autre, tandis qu’il s’installe, nous digérons. Et plus tard nous assemblerons tout cela.
Mais on ne voit rien venir. On pressent le drame, il rôde sans cesse tout autour, la tension est latente, tellement bien transcrite.
William Faulkner est le chef d’orchestre et ses personnages ses musiciens à la partition si particulière.
Dans la littérature, il y a eu un avant et un après Faulkner. Je suis heureux d’arriver après.

Fin de ronde, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie

« Toujours le même…Assis dans son fauteuil à regarder le parking couvert. Je parle, je pose des questions, il en lâche pas une. Il mérite l’Oscar des traumatisés du cerveau, pas de doute là-dessus. Mais il y a des rumeurs qui courent à son sujet. Certains disent qu’il a des pouvoirs de télékinésie. Qu’il peut ouvrir et fermer l’eau dans sa salle de bains et qu’il le fait parfois pour faire peur au personnel. Pour moi, c’est des conneries, Mais quand Becky Helmington était encore infirmière-chef, elle disait avoir vu des trucs plusieurs fois – les stores qui claquent, la télé qui s’allume toute seule, les flacons qui se balancent sur le pied à perfusion. Et elle est ce que j’appellerais un témoin crédible. Je sais que c’est difficile à croire… »

Brady Hartsfield, le tueur à la Mercedes, végète toujours dans la chambre 217 de l’hôpital des cérébrolésés. Depuis plus de sept ans, il gît tel un légume insensible aux saisons et aux gens. Son médecin, le docteur Babineau, qui rêve de devenir célèbre, fait des expériences qu’il tient secrètes sur son patient si précieux. Mais le patient Hartsfield, s’il est bien emprisonné dans son propre corps, a le ciboulot qui tourne à plein régime, en secret. Et il rêve de nouveaux carnages…Et il pense à Bill Hodges…Avec un vilain rictus intérieur…

Voilà, c’est terminé, finie la trilogie Bill Hodges. Il va me manquer ce bon vieux Bill, et son employée Holly aussi, je me demande même si ce salopard de Brady ne va pas me manquer un tout petit peu – avoir quelqu’un à haïr, c’est pratique, ça évite de se chercher une autre cible. Bon, je vous rassure immédiatement, je suis assez éloigné de l’état de déprime réelle dans lequel je me trouvais en 1991, quand j’avais avalé tout d’un trait en moins d’une semaine les trois volumes format poche du terrible Ça. Je m’en souviens comme si c’était hier. Après avoir refermé le dernier livre, j’avais navigué durant deux ou trois jours dans une sorte de mini déprime, rien ne me faisait envie, j’étais sans force et je me répétais sans cesse, en songeant aux personnages « c’est fini, je ne les reverrais jamais, Beverly, Bill, les autres, terminé ».
Ici, rien de tel. Cette trilogie, si elle est d’excellente facture n’arrive pas au niveau de Ça. Il y a de la marge. Cela dit, je n’en reviens pas de l’imagination du Maître. Au début de troisième tome, quand j’ai vu ce qui se dessinait, je me suis demandé comment il allait faire pour se sortir de ce piège dans lequel il s’était fourré tout seul. Si vous avez lu l’incipit de cette chronique vous savez qu’il va être question de télékinésie, de choses de l’esprit, de trucs qui nous échappent. Ils nous échappent mais c’est crédible, je veux dire plausible. Tout le talent du King réside là, parvenir à rendre possible des évènements qui, sous la plume d’un autre nous feraient nous taper sur le ventre et devenir tout rouge d’avoir trop ri. Si vous êtes des habitués du King, vous ne serez pas désarçonnés, le Maître à déjà exploré et travaillé des personnages dotés (affligés ?) d’un pouvoir particulier, que ce soit dans Charlie, Carrie, Dead zone, La peau sur les os ou bien encore La ligne verte.
Ce mec est balèze, oui je sais, ce n’est pas vraiment un scoop. Son style n’est pas ce que j’appellerais un style qui marque, dans le sens qui respire la poésie ou le lyrisme, la beauté, mais il y a dans cette plume, quelque chose, un mystère, une magie qui plane et qui jamais ne se dévoile, un secret qui fait que « ça marche ». Il y a ce ton qui nous est si familier, il y a cette faculté à narrer avec une telle puissance, Stephen King est avant tout un formidable conteur qui exploite des idées que lui seul peut faire germer, ou ramasser sur le bord de la route lors de ses promenades quotidiennes sur les chemins du Maine, qui sait comment il les trouve. Il possède toujours cette faculté à vous trouver la formule, vous la planter dans l’œil et l’esprit, cette tirade qui de loin n’a l’air de rien mais qui lorsqu’elle se présente devant vous fait apparaître l’Image, la Scène, cette chose tellement visuelle, quasi cinématographique. J’ai un exemple très concret, ça se passe page 207 : Sa visiteuse entra timidement, comme s’il pouvait y avoir des mines dissimulées dans le sol.
Je suis sûr que vous l’avez dans la rétine, vous la voyez s’avancer en posant les pieds avec une grande prudence, avec ce léger ressort dans la jambe pour amortir le contact avec le carrelage.
King c’est ce pouvoir-là, et il s’en sert un paquet de fois dans ce livre. Dans son livre Ecriture, mémoires d’un métier, il parle d’une sorte de télépathie entre le lecteur et lui. Il y a de ça.
Bref, vous ne devriez pas vous ennuyer avec cet ultime volet, ce dernier tour de piste, cette Fin de ronde, comme disent les flics qui partent à la retraite.
Sans spoiler quoi que ce soit, je peux vous dire que le Maître à soigné sa sortie, il y a mis du cœur, de l’émotion et un beau Symbole qui vous apparaîtra quand vous y serez. La boucle est bouclée.
J’ai lu ce dernier opus presque quatre ans après le premier. Et vous savez quoi ? Ce fut comme si j’avais lu la trilogie l’année dernière. Les personnages étaient bien nets, avec leurs tics, leur voix, leur démarche, ils étaient tellement présents. Pas un n’était amoindri par le temps, pas un n’avait été un peu effacé, ils avaient tous leurs belles couleurs flamboyantes, c’était comme s’ils m’avaient attendu dans un coin de la bibliothèque, avec Bibli Al et son chariot. C’est bon signe non ?
Quand même, ce Brady Hartsfied, je me demande s’il n’a pas un lien de parenté avec Annie Wilkes. Je ne serais pas étonné.
Quand même, il va me manquer l’ex inspecteur de première classe Bill « Kermit » Hodges. Un vrai bon mec. De la race de ceux auxquels on s’attache.

Seb.

Carnets noirs, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Ouais, je sais … Tout le monde sait que je suis un inconditionnel du Maître (le simple fait de le nommer de la sorte en dit certainement long n’est-ce pas …).
Avec sa trilogie en cours, et son premier volet Mr Mercedes, Stephen King m’avait enchanté, enchanté parce que je m’étais régalé et que par-dessus ce plaisir, il y avait la joie de le voir retrouver son meilleur niveau (prix Edgar 2015 quand-même).

Avec le second tome de son triptyque, Carnets noirs, il confirme son grand retour, au sommet, tout là-haut. Bien sûr ce n’est pas Ça, Misery, Simetière ou Différentes saisons. Parce que notre champion joue désormais dans la cour du polar, et ça change pas mal de choses.
J’avoue que je ne sais pas trop comment aborder cette chronique, j’avance mot à mot, sans avoir une idée précise de mon angle d’attaque, il se peut que je n’en aie pas. Peut-être qu’il sera suffisant de laisser parler mon cœur de lecteur, que ça suffira à vous convaincre, si tant est que vous ayez besoin d’être convaincus.
L’entreprise dans laquelle je me lance est vaste parce que l’œuvre l’est aussi, et certainement très ambitieuse.

Nous retrouvons donc avec une grande joie notre inspecteur à la retraite Bill « Kermit » Hodges. Les années ont passées depuis que Brady le fou a foncé dans la foule avec sa Mercedes. Bill Hodges a monté sa boîte d’enquête et de services, il a engagé Holly et le moins que l’on puisse dire c’est que son affaire roule du tonnerre. Mais la première surprise réside là. Notre « Bill l’ancien inspecteur » n’apparaît qu’à la page 159, soit la seconde partie du roman. Et vous voulez que je vous dise ? Hé bien, jusqu’à l’arrivée de Bill Hodges dans l’histoire, on ne voit pas le temps passer. Au début, comme quelqu’un qui attend l’arrivée d’un vieux pote, on se demande à quel moment il va arriver, et puis l’histoire est si passionnante qu’on l’oublie vite, Bill.

L’histoire justement. Tout commence en 1978. Nous sommes dans la maison d’un immense écrivain, John Rothstein. Dans les années 50 il s’est rendu célèbre par une trilogie (tiens !), celle du Coureur, qui met en scène un jeune américain du nom de Jimmy Gold. Succès monumental. Dramaturge, poète, auteur de nouvelles, l’écrivain misanthrope s’est ensuite retiré de la vie publique et s’est réfugié dans sa ferme, dans un coin paumé, Talbot Corners dans le New Hamphire. A partir de ce moment-là, il n’a plus rien publié. Presque vingt ans de silence assourdissant pour ses fans, nombreux, qui s’épuisent d’attendre. L’un d’eux, Morris Bellamy a décidé de ne plus attendre. Il a toujours aimé l’écriture et le style de Rothstein mais il est carrément à plat ventre devant sa fameuse trilogie, qu’il tient tout simplement pour une pièce essentielle du patrimoine de la littérature américaine.

Alors Morris, féru de littérature passé par la case maison de redressement, a monté un coup. Il sait, grâce à la rumeur et à des infos de première mains chopées au vol, que l’écrivain ne s’est peut-être pas arrêté d’écrire, il n’a rien publié mais cela ne veut pas dire qu’il a cessé de gratter du papier. La rumeur dans le village de Talbot Corners, où sa femme de ménage ne peut pas vraiment tenir sa langue, dit que Rothstein conserve dans son coffre une grosse somme d’argent, parce qu’il ne fait pas confiance aux banques, mais surtout, surtout, un énorme tas de carnets noirs, carnets à l’intérieur desquels il aurait continué d’écrire durant toutes ces années. Pour son seul plaisir. Pour Morris Bellamy, c’est une évidence. Ces carnets contiennent la suite de la trilogie, car il faut bien le dire, le troisième et dernier volet l’a beaucoup énervé. Rothstein s’est appliqué à abimer son héros, à engluer son Jimmy Gold dans la routine de l’américain moyen, lui le rebelle, l’insoumis. C’en est trop, Morris exige que l’écrivain se rattrape, qu’il efface cette insulte. La passion de Morris Bellamy pour la trilogie « Gold » est telle que c’est devenu une affaire personnelle.

Donc un soir, il débarque avec deux connaissances à lui. Ils sont cagoulés et Morris les a motivés avec l’appât du gain, lui se fout un peu du fric, ce qui l’obsède, ce sont les carnets. Tiré du lit, l’ermite génial n’est pas très coopératif, il n’aime pas les gens et il va bientôt aborder les 80 balais. Ça tourne mal, Morris file avec plus de 160 carnets moleskine noirs et accessoirement, dans les 20 mille dollars. Sur le chemin du retour, concentré et méfiant, il se débarrasse de ses deux pieds-nickelés de complices, abandonnés sur une aire de repos avec du plomb dans la paillasse à défaut d’en avoir eu dans la tête pendant qu’ils étaient vivants. Morris est fou de joie, il tient le trésor, le graal. Il va enfin savoir ce que sont devenus les personnages de la trilogie Gold, savoir si Jimmy a relevé la tête et tout envoyé valdinguer.

Mais il doit se méfier, le meurtre va faire la une, les corps seront découverts sur l’aire de repos, la police pourrait faire le rapprochement avec lui. Il n’oublie pas qu’il est venu plusieurs fois au village de Talbot Corners, qu’ils ont bu des coups à la taverne, posé des questions. Il va donc être patient, enterrer les carnets et le fric, et attendre quelques temps que toute cette histoire se calme. Et après … à lui le grand panard, la lecture de la suite des aventures du Coureur, et même pas besoin de s’inquiéter pour l’avenir, avec les dollars qui accompagnent les carnets, il peut lire, lire encore et relire les carnets en bullant tranquille peinard.

Mais Morris va commettre une erreur, une simple erreur, tellement banale que c’en est à pleurer.

Je suis désolé chère lectrice ou lecteur de te laisser là, en plan, au milieu du gué. Je brûle d’en dire un peu plus, de t’appâter un chouia plus, mais ce n’est pas possible, ce serait du gâchis, du plaisir en moins pour toi, beaucoup de plaisir en moins. Et moi j’ai envie que tu empruntes le même chemin que moi, ce chemin magnifique et inquiétant, imprévisible et garni de fausses pistes, de rebondissements, de suspense aiguisé et de coups d’éclats et … d’un colossal cri d’amour pour la lecture et l’écriture, pour la littérature. Parce que, au final, c’est de ça qu’il s’agit, rien que de ça. Comme il l’avait déjà fait dans son génial Misery, Stephen King plonge dans le monde de l’écriture, les mystères de la création, le fonctionnement du cerveau d’un auteur et tout ce qui s’y passe et qu’il ne maîtrise pas forcément. Et aussi de ce qui se passe dans l’esprit des lecteurs quand ils s’adonnent aux livres. Et c’est un pied gigantesque. Quelle joie de le voir, par le truchement de ses personnages, faire des allusions à la bible de la littérature, bible qu’il cite si souvent dans son grand livre Ecriture, mémoires d’un métier. Cette bible c’est The elements of style de Strunk et White, et cette fameuse règle n°13 : omettre les mots inutiles.

Toujours par l’entremise des personnages ou du récit, il fait des clins d’œil savoureux et respectueux aux piliers de la littérature américaine, de ci de là, au fil des pages, on croise Les raisins de la colère, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, la nouvelle d’Hemingway Les tueurs adaptée plus tard au cinéma ou encore Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans.

Plus fort encore, il se permet un clin d’œil à sa propre œuvre, mais d’une manière subtile et humble, en faisant apparaître furtivement, l’excellent film Les évadés, adaptation réussie de ce que je tiens pour un chef d’œuvre de nouvelle du King, Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank.
Oui, ce roman est un merveilleux cri d’amour pour la littérature, un cri sincère et puissant, qui résonne et trace sa route en nous.

Il y a tout cela dans « Carnets noirs », mais il y a bien plus. Ce style, inimitable, qui vous cueille par surprise, même quand vous vous y attendez. Cette manière d’écrire, de narrer, qui vous rend addict si vous y êtes sensibles, et nous sommes nombreux hein, à y être sensible. Il y a cette technique d’écriture, si puissante, qui s’immisce au cœur des personnages, cette faculté de les rendre si humains, si réels. Je vais vous faire une confidence. A un moment, quand je lisais ce roman et que je ne pouvais pas le lâcher, vraiment pas, j’ai fait une courte pause pour me faire un café. En faisant chanter la cuillère de miel dans la tasse de porcelaine, je me disais qu’après avoir fini Carnets noirs je devrais me procurer cette trilogie de Jimmy Gold, Le coureur. Avant de réaliser que cette œuvre n’existait pas, pas plus que l’écrivain John Rothstein. Voilà le pouvoir du Maître, Stephen King.

Et puis, il n’a rien perdu de son sens de l’image, de la scène, on ne peut plus cinématographique, comme avec cette description anodine, page 143 : Elle grimaça, mais aussitôt le sourire en coin retroussa de nouveau ses lèvres. Comme un bout de papier se consumant dans un cendrier. Efficace hein ?!
Ah oui, une dernière chose, le clin d’œil aux films Les sentiers de la perdition et Le parrain 2, c’était vraiment cool …

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassié.

Seb.