Par le vent pleuré, Ron Rash, Le Seuil, par Seb

« Il y a certains choix que l’on fait et dont on a connaissance, pour toujours, jusqu’à son dernier soupir – il ne s’agit là, évidemment, que des mauvais choix. »

Nous sommes à l’été 1969, une année charnière. Le monde semble emporté dans une bourrasque libertaire, les coutures puritaines craquent, et appellent à des sutures douloureuses. Dans le dédale des vallées et des gorges des Appalaches, Bill et Eugene grandissent sous l’ombre tutélaire de leur grand-père tyrannique. Malgré sa grande influence, ils développent en eux des surgeons de révolte, des velléités d’indépendance. Ils grappillent ici et là, des ersatz de liberté, s’amusent à se faire croire sous l’ombre fraîche des arbres qui bordent la rivière à Panther creek qu’ils feront ce qu’ils veulent, que leur adolescence et leur insouciance ne sont que les prémices, la piste d’envol de leurs rêves. Bill se destine à une carrière de médecin, le grand-père, lui-même docteur, n’a permis aucun doute à ce sujet. Eugene lui, plus insaisissable, plus souple et rigide à la fois, veut devenir écrivain, dans le secret de son cœur.

C’est le temps des grands changements, les hippies, les slogans pacifistes, le soulèvement d’une jeunesse contre la guerre au Vietnam, et cette nouvelle musique, générée par des attentes et des convulsions, ces notes qui détricotent l’Amérique du grand-père, cette musique maudite qui apporte avec elle les vents mauvais du changement. C’est le Grateful Dead, Hendrix, Janis Joplin, Joan Baez et Joe Cocker.

Un dimanche après-midi, dans un des bassins de Panther Creek, dans une parfaite lumière, Ligeia est apparue. Naïade, sirène, mirage, tout à la fois. Et la vie des deux frères en serait à jamais fracturée. Cette fille-là, sauvage, rebelle, tourmentée, venue d’ailleurs, la Floride, présente dans ce lieu qui n’a jamais changé, identique à ce qu’il était cinquante ans plus tôt, confrontée à une société figée dans ses certitudes, c’est juste une bombe, un séisme.

Ce titre tiré d’un vers de poésie de Thomas Wolfe, ce que c’est beau. Il vaut à lui seul les 19 euros cinquante demandés pour accéder au contenu. Ensuite, vient l’incipit, de ceux dont Ron Rash est coutumier, ce paragraphe en italique, qui pose le décor avec tant de grâce et de poésie, ces quelques lignes qui se gravent dans votre esprit, ouvrent la porte en grand, pour la suite, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, tel le vent qui emporterait les feuilles d’automne une à une, dans un léger bruissement, juste un bruissement, jusqu’à ce qu’un jour on se rende compte que, allongé sous les branches, nous voyons désormais le ciel sans étoile qui nous toise sans la moindre once d’arrogance.

Ron Rash est grand, je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit. Je persiste. J’ai une affection pour ce romancier ancré et attaché à sa terre. Je suis comme lui, ma Corrèze est comme ses Appalaches, le refuge, le paradis, le seul endroit où je suis à ma place. Dans une rencontre avec Franck Bouysse, à la librairie Page et Plume de Limoges, c’était il y a un an, Ron Rash disait qu’il n’imaginait pas ses personnages vivre ailleurs que là-bas, chez lui, dans ces montagnes aux reflets bleus, si seules et belles, cachant sous des tonnes de beauté toutes les misères de l’âme humaine, ses travers, ses grands bonheurs aussi.

Et cette sincérité se ressent dans chacune des pages de ce livre. Les personnages qui vivent dans ce coin d’Amérique y sont comme des poissons dans l’eau, on ne les imagine pas ailleurs. Ce roman noir recèle une grande beauté, celle des précieux moments de complicité que seule la relation fraternelle peut faire naître dans le lit de l’enfance. Tout est beau dans cette histoire. La relation de Bill et Eugene, l’irruption de cette fille en pleine révolte, Ligeia, si belle, si secrète, si abordable et pourtant inaccessible, finalement. La mère des deux frères, qui accepte le joug du grand-père pour le bien de ses enfants. Baisser la tête par amour, quel acte courageux et difficile, l’abnégation nichée dans la soumission.

Les Appalaches sont là, présentes dans toute leur splendeur, englobant tout, tantôt personnage tantôt décor, le ciel, la rivière, le vent, la lumière d’été qui transperce les frondaisons, les fabuleuses truites sauvages, les bassines creusées par la rivière séculaire dans la pierre éternelle, mon dieu que tout cela provoque le désir d’y être, nous aussi.

Le récit du drame est subtil, plein de pudeur mais sans jamais rien omettre, c’est le talent de Ron Rash. Ron Rash est grand, je crois que je me répète, mais je veux être certain que vous avez pigé. Ron Rash trouve des images dans un coffre caché quelque part dans les replis de sa montagne sacrée, et il les distille comme un bouilleur de cru sillonnant la campagne. Ça peut donner des trucs comme ça : Meurtre. Une ambulance hurle au loin, mais elle se rapproche, comme si elle apportait ce mot vers moi, toujours plus fort, toujours plus strident. »

Ce récit c’est la description de la vie que l’on a, qu’on se promet lorsque l’on a commis un acte irréversible, et que l’on n’est pas armé pour vivre avec, mais qu’il va quand même falloir vivre avec. C’est par le détail, le portrait de deux frères qui s’aiment et qui s’éloignent, par la faute des courants contraires, ceux des évènements, ceux de leurs caractères si différents. On se met aisément à leur place, et on tremble de voir leur existence et leur relation vaciller alors même que la société mute, menace de tout renverser. Quand la grande Histoire éternue, et que les vies intimes sont chamboulées, que reste-t-il pour s’arrimer à l’existence, dans ce grand écart qui étire entre adolescence et l’état d’adulte.

Le secret a été bien gardé, conservé dans le chant de la rivière, mais il n’est pas resté inactif. Il a corrodé les consciences, rongé avec patience. Et dans le silence des souvenirs, lorsque les visages oubliés défilent, les cicatrises douloureuses saignent encore. Et il faut payer.

Je vous laisse avec cette phrase fabuleuse de l’auteur, page 180 :

« Le silence peut être un lieu. »

Ron Rash est grand.

Traduit par Isabelle Reinharez

 

[Rentrée littéraire – 20/09/2018] Un été sans dormir ,Bram Dehouck, Mirobole, par Le Corbac

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Comment résister à l’appel de la Mère Patrie, comment ne pas sentir ce sang qui bouillonne à l’idée de rentrer sur tes terres natales, de retrouver ton Plat Pays, ses moules frites son Grand Jacques, son humour aussi sombre que les flots de la Mer du Nord…

Brahm Dehouck m’a emmené, que dis-je emporté en quelques pages, en quelques mots. J’ai ressenti très vite cette pointe de cynisme, cette ironie virale pour se moquer, pour détourner, pour montrer.

Entre C’est arrivé près de chez vous avec un Dupontel à la caméra et un Bienvenue chez les cht’i écrit par les frères Cohen, cet été est merveilleux.

Ces gens-là vivent au plat Pays et ces braves bourgeois voient débarquer un parc à éoliennes.

C’est le début de la Fin pour ce tranquille et petit village des Flandres.

Mauvaise foi et médisance, méchanceté et frustration, commérages et espionnage ce véritable Desperate Housewives belge est un succès de noirceur et d’humour.

Des personnages travaillés au cordeau selon leurs caractères, véritables marionnettes sous la plume de Bram Dehouck qui sait les faire vivre, les rendre attachants mêmes pour certains, désagréables ou pitoyables pour d’autres.

Nos turpitudes, nos jalousies et envies (nos travers typiquement humains en fait) sont d’une exaspérante lucidité et ne sont pas que symboliques. Derrière cet humour noir, fait de sourires et de fou rire, la population que nous sommes en situation de crise, quand elle perd ses répères, ne trouve plus ses habitudes rituelles et se retrouve livrée à elle-même est bien peu reluisante et nous invite à nous souvenir de cette bonne vieille maxime : avant de regarder dans la bouche de ton voisin, regarde la paille qu’il y a dans ton nez.

Baignant dans un style fluide et direct, sans mots de trop et sans lourdeur, cette promenade dans la BELGITUDE vaut son pesant d’Or.

Allez, je reprends mon vol pour d’autres contrées.

Traduit par Emmanuel Sandron.

 

Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon, Albin Michel, traduit par Hélène Fournier

Russell Tillman sort de prison après presque trente ans derrière les barreaux. Accusé du meurtre de ses parents adoptifs ainsi que de son oncle et sa tante, il vient d’être innocenté par des tests ADN. Dustin, son frère adoptif, devenu psychologue, apprend la nouvelle avec appréhension car c’est sur son témoignage que Rusty avait été condamné. Veuf depuis peu, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme Jill et redoute de devoir affronter Rusty. Il va donc s’engager avec un de ses patients, ancien policier, dans une enquête sur la disparition de plusieurs étudiants retrouvés noyés, oubliant peu à peu les limites normalement imposées par son métier de thérapeute.

Troisième roman de Dan Chaon à paraître en français, excellemment traduit par Hélène Fournier, Une douce lueur de malveillance intrigue, bouscule et dérange dès les premières pages. Au gré de chapitres assez courts, sur une construction habile et nerveuse, Dan Chaon, après avoir narré le drame initial à travers les yeux d’un des protagonistes, s’attache ensuite à semer le doute dans l’esprit du lecteur comme dans celui de ses personnages.

 » (…) j’ai réalisé pour la première fois que ce sourire n’était pas humain. c’était de l’homochromie. Du camouflage par mimétisme. Il souriait aussi bien au téléviseur, à son fils ou à une plante d’intérieur, mais ce qu’il avait réellement au fond de lui restait tapi et regardait furtivement à l’extérieur. »

En alternant les époques et les narrateurs, il parvient à troubler la scène initiale ainsi que les souvenirs qu’en ont Dustin ou Kate et Wave, ses cousines, présentes lors du drame.

 » (…) elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – qu’en fait, nous nous contentions de jeter un coup d’oeil à notre vie par un trou de serrure, et qu’une bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves ».

Si l’on ajoute à ce cruel constat les manipulations mentales subies dans son enfance par Dustin de la part de Rusty ou de ses cousines, il devient difficile de considérer son point de vue comme fiable. Au moment de la libération de Rusty, le thérapeute commence à  à perdre pied suite au décès de sa femme même s’il refuse de le reconnaître. L’enquête dans laquelle il se lance avec le mystérieux Aqil, patient qui deviendra ce qui s’approche le plus d’un ami pour Dustin, lui fournit une occasion supplémentaire de nier ce que son cerveau et sa mémoire tentent de lui faire comprendre.

Alternant les points de vue tout en gardant une maîtrise totale de son récit, Dan Chaon donne également la parole à Aaron, un des deux fils de Dustin. Contacté par Rusty à sa sortie de prison, le jeune homme traverse lui aussi une période difficile. Il se défonce avec à peu près tout ce qui peut lui tomber sous la main et multiplie les expériences « limites » au gré de ses rencontres. Il ignorait l’histoire familiale jusqu’à ce que Rusty lui en parle et le regard qu’il porte sur son père apporte un éclairage nouveau tout en contribuant à brouiller l’image de Dustin.

Sous de faux airs de thriller, Une douce lueur de malveillance est avant tout un grand roman sur la manipulation, la mémoire et le doute. Le mot « certitude » n’a pas sa place ici. C’est également le tableau d’une famille au sein de laquelle personne n’a été épargné, chacun(e) essayant de s’en sortir à sa manière. Le vernis des fêtes familiales décrites en début de roman saute assez vite pour laisser apparaître une réalité plus glauque et l’on sent la tentation de Dan Chaon d’élargir ce constat à l’ensemble de la société américaine, ses personnages n’étant finalement que les symptômes d’une société malade, qui hésite entre schizophrénie et paranoïa. Quand on ne peut plus s’appuyer sur nos souvenirs ni faire confiance à qui que ce soit autour de nous, que reste-t-il ? Roman hypnotique et déstabilisant, Une douce lueur de malveillance ne cède rien à la facilité et mènera le lecteur par le bout du nez sans jamais renoncer à cette volonté de provoquer l’inconfort. Ne serait-ce que pour cette raison, on se fera un devoir de remercier l’auteur car il n’est pas désagréable, loin s’en faut, d’être bousculé de temps à autre.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même (…), l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

On est là au coeur du propos.

Yann.

 

La coupure, Fiona Barton, Fleuve Noir, par Bruno D.

C’est un roman ou la gente féminine sera certainement plus sensible que moi à l’histoire et aux thèmes traités. Les rapports mères/filles et le rapport à la maternité sont ici explorés de façon fort adroite. A partir de la découverte d’un corps de bébé sur un chantier de la banlieue de Londres, une coupure de journal relatant ce fait « presque » divers va venir bouleverser la vie de femmes et faire remonter le passé.

Dire que j’ai apprécié ce livre ne serait pas honnête, je l’ai trouvé lent, très lent, et malgré des chapitres courts, assez indolent. C’est psychologique et l’auteur développe la personnalité de ses héros féminins au fur et à mesure, elle lève petit à petit le voile sur une sombre histoire, mais je dois bien avouer qu’après 200 pages, j’étais toujours dubitatif !

Emma Simmonds et sa mère Judith d’un coté, et Angela Irwing de l’autre sont en première ligne. Kate Waters et Joe son stagiaire, journalistes aux Dayly Post vont enquêter parce que le flair de la journaliste dit qu’il y a matière à un scoop.

Angela cherche des réponses depuis 40 ans, on lui a dérobé son bébé à la maternité et depuis ce temps, on ne peut pas dire que cela tourne rond pour elle. Elle n’a jamais pu faire son deuil et on n’a jamais résolu l’affaire. Aucune piste, ni même direction pour enquêter, le bébé est il simplement disparu, est il vivant, que s’est il passé, qui est derrière ce drame qui la mine depuis longtemps ?

Douleur de mères, remords ou rédemption, cette coupure de journal va déclencher une descende aux enfers chez ces femmes qui ont finalement de lourds secrets bien enfouis à cacher.

On est bien dans un roman de style anglo saxon avec la structure à la mode que l’on trouve dans d’autre best sellers (La fille du train, pas aimé, ou Ames Soeurs , j’ai adoré) ; à savoir une succession de chapitres qui porte le prénom d’une héroïne et on passe de l’une à l’autre……Bof, je vous le dis, c’est vraiment pas ma tasse de thé.

Bien sûr, la fin va apporter son lot de révélations, mais même à ce moment précis et sans spoiler, certains éléments m’ont semblé peu probables.

Pour résumer, je suis sûr que cette « Coupure » aura bonne presse, pour ma part je n’irai pas jusque là puisque je ne n’ai pas accroché et que je reste sur ma faim, malgré une romancière douée qui a reçu beaucoup de louanges pour son premier opus très largement diffusé et traduit dans de nombreux pays.

Traduit par Séverine Quelet.

Bruno.

 

 

Prodiges et miracles, Joe Meno, Agullo par Le Corbac

Joe Meno - Prodiges et miracles.J’avais déjà eu l’occasion de goûter à la plume poétique de Joe Meno dans sa première parution Le Blues de la Harpie ( Editions Agullo) et là, de nouveau, je suis conquis.
Et de nouveau et même encore plus, je suis charmé et conquis.
Cette plume maniée avec finesse, nous compte une fois encore une histoire toute en délicatesse.
Dans la cambrousse profonde, un vieux fermier veuf tente de survivre avec sa fille et son petit-fils. Tout repose sur les épaules de ce vieillard qui n’en peut plus mais qui lutte. Vaille que vaille, tant que peut se faire et ce sera jusqu’à son dernier souffle.
Entre une fille junkie, anecdotique à bien des niveaux, et un adolescent métissé, placide et amateur d’animaux exotiques, le grand-père se bat seul contre l’évolution du monde, la désertification de son village, la perte incommensurable de sa femme et ses problèmes financiers qui font se vendre chaque ferme avoisinante l’une après l’autre.
Pas franchement d’espoir ni de raisons de se réjouir me direz-vous. Jusqu’au jour où, de nulle part, amené par un inconnu au volant d’un rutilant 4×4, tirant un van ne débarque ce cheval.
Ah ce cheval…
Il va devenir le symbole de la volonté acharnée qu’il a toujours démontrée. A partir de son arrivée, il va devenir un lien.
Entre le grand-père et l’enfant.
Entre son isolement et le monde extérieur.
Entre la sécurité relative de la ferme et la violence du monde.
Il va transcender cette relation « paternelle », il va contribuer à ce bon vieux rituel de l’adolescence à l’âge adulte. Grâce à cet animal merveilleux, tout droit sorti de la Bible, signe du ciel, marque du Destin, les divers protagonistes qui vont se rencontrer, se croiser, se suivre et influer sur l’existence de tous, vont se remettre en question, s’accepter ou se tolérer. Ils vont découvrir le pardon, la rédemption, l’amour et la famille.
Parce que oui Prodiges et Miracles est un livre complet et complexe, d’une poésie troublante et aux émotions émouvantes. Sans aucun pathos, sans aucune fioriture ni excès de style, Joe Meno nous propose une étude des émotions humaines, le poids et la responsabilité de la famille, le besoin de croire en quelque chose, Dieu ou autre. Il nous compte un roman initiatique, celle de l’ado, celle du grand-père. C’est un roman sur l’acceptation de ses erreurs et la reconnaissance de ses choix, la compréhension de ses échecs.
Plein de pudeur et foncièrement intime, ce roman baigne dans un clair obscur riche en images de toute beauté. A chaque page, à chaque situation nous saute au visage une poésie, une sensibilité parfois onirique, souvent émouvante.
Joe Meno, entre Steinbeck et Voltaire, nous emmène à la poursuite de ce Cheval en un roman initiatique et formateur.

Traduit par Morgane Saysana.

[Rentrée littéraire – 22/08/2018] A son image, Jérôme Ferrari, Actes Sud

Jérôme Ferrari - A son image.Découvert avec Le sermon sur la chute de Rome (Goncourt 2012), Jérôme Ferrari m’avait impressionné par la force et la beauté de son écriture en même temps que par son érudition et son humour, qualités que l’on ne retrouve que rarement dans un même texte. A son image, paru fin août chez Actes Sud, parvient au même équilibre entre intelligence et ironie mordante, réflexions profondes et saillies féroces.

Antonia, jeune photographe travaillant pour un quotidien corse, meurt dans un accident de voiture. Après cette scène d’ouverture, le roman prend place dans l’église où se déroule l’office funèbre célébré par un prêtre qui était également l’oncle et le parrain de la jeune fille. Tout au long de la cérémonie reviendront à la mémoire de l’homme des images et des souvenirs de la vie d’Antonia.

Concentré sur à peine plus de 200 pages, A son image étonne une nouvelle fois par la capacité de son auteur à embrasser une poignée de thèmes et à mettre en lumière les liens qui les unissent. Partant d’une réflexion sur la photographie et, à travers elle, l’image au sens large, Jérôme Ferrari aborde avec force et brio la représentation de la mort ainsi que le rapport qu’elle a avec le réel. Par la carrière d’Antonia et les choix qu’elle fait, il emmène le lecteur jusqu’en Yougoslavie, à l’époque où ce nom et le pays qu’il représente existaient encore. Certaines scènes auxquelles assiste Antonia donneront certes lieu à des photos mais certaines d’entre elles ne seront même jamais développées car, selon elle, immontrables … « Je sais que certaines choses doivent rester cachées », écrit Antonia à son oncle, qui lui avait offert son premier anniversaire, à l’occasion de ses quatorze ans. « Il y a tant de façons de se montrer obscène ».

Demain, elle rentrera chez elle, elle quittera pour toujours ce pays dont tous les noms sont provisoires, et les pellicules d’aujourd’hui iront rejoindre dans un carton toutes celles qui les y attendent et qu’elle ne développera pas.

Elle ne croit pas au péché, elle ne croit pas non plus en l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Mais, au moins, à ce qu’est le monde, autant qu’il est en son pouvoir, elle, Antonia V., n’ajoutera rien ».

Au-delà de l’universalité du propos, Jérôme Ferrari, en bon corse qu’il est, situe la majeure partie de son roman sur l’île et règle, parfois avec férocité, quelques comptes avec ses compatriotes, notamment à travers le récit qu’il fait du combat nationaliste. Au risque de se fâcher avec quelques insulaires, il dézingue à travers le regard d’Antonia le petit théâtre quotidien de la lutte et les mises en scène à destination des médias.

Elle ne participait pas à l’histoire exaltante d’une île de la Méditerranée mais seulement à un jeu puéril où d’anciens amis d’enfance se déguisaient en guerriers et en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres.

Le petit théâtre prend peu à peu une tournure moins anecdotique au fur et à mesure que les dissensions le gangrènent  jusqu’à l’implosion finale et c’est lorsque les corps de ses amis commencent à tomber qu’Antonia prend la pleine mesure de l’absurdité que peut revêtir le métier de journaliste lorsqu’il ne devient qu’une course au sensationnel ou à la futilité. Elle qui se considéra un temps comme une « vestale de la vérité » commence à ouvrir les yeux.

En fin observateur des rapports humains, l’auteur distribue des coups de griffe ici et là et s’en prend notamment au manque de considération dont souffrent les femmes de l’île, classées en deux catégories, les femmes respectables et celles qui ne le sont pas. Si l’on considère qu’entrent dans la première catégorie la compagne officielle ainsi que la mère, les soeurs et tantes, on mesure vite le nombre de celles qui constituent la seconde catégorie, au sein de laquelle tout homme se réserve le droit de trouver une partenaire occasionnelle …

Fustigeant la bêtise et l’hypocrisie autant que la violence des hommes, Jérôme Ferrari livre un roman dont la puissance et l’intelligence sont inversement proportionnelles au nombre de pages, dans lequel il dénonce un échec individuel et collectif. Il n’y a que chez lui que petitesse et grandeur se côtoient aussi intimement et ce paradoxe n’est d’ailleurs pas sans poser problème au prêtre qui ne peut que déplorer que « la messe se transforme inexorablement en une cellule de soutien psychologique ». Confirmation d’un talent déjà justement récompensé, A son image se hisse sans mal sur le dessus du panier  et constitue assurément un des grands textes de cette rentrée.

 

Yann

Le rôle de la guêpe, Colin Winette, Denoël, par Bruno D.

Pour avoir eu le plaisir de découvrir Colin Winnette avec un surprenant Coyote qui dévoilait un style particulier, j’étais assez curieux de voir en avant première ce que l’auteur avec Le Rôle de la guêpe allait bien pouvoir nous raconter cette fois ci.

Un nouvel élève débarque dans un orphelinat, un établissement bizarre au fonctionnement pour le moins surprenant , et dont le directeur lui même est plutôt inquiétant.

L’auteur nous installe dans une situation oppressante faite de situations larvées, ou chaque ombre ou murmure semblent être une menace dans un univers glauque. Mascarade organisée ou orphelinat de l’horreur, des gens disparaissent du jour au lendemain et les situations décalées fleurissent au fur et à mesure que l’on tourne les pages.

Imagination débordante de l’auteur sur laquelle viendra se greffer naturellement celle du lecteur, c’est un roman perturbant à bien des égards. Gothique et déjanté, dégoupillé quelquefois par des situations ubuesques, Colin Winette avec cet écrit est bien dans la lignée de Coyote où j’avais senti poindre une espèce d’esprit azimuté et de raisonnement par l’absurde assez bien huilé.

Tensions semant un certain trouble dans un décor digne de Shining, je trouve cependant que ça sonne un peu creux et j’aurais aimé des personnages plus approfondis et plus d’action. Entre réalité et folie, l’auteur oscille dans un humour potache, où fantôme et illusions se croisent dans un style et une histoire qui pose bien des questions.

On a du mal à s’attacher aux personnages et dans cet environnement hostile et violent, je me suis demandé où l’auteur voulait en venir, ce qu’il voulait réellement nous proposer en espérant au bout de ce récit avoir au moins quelques solutions ou explications et je dois dire que même si la deuxième partie me semble un plus aboutie, je n’y ai pas forcément trouvé mon compte.

J’étais vraiment heureux grâce aux éditions Denoël de scruter la progression de cet auteur et de passer un bon moment avec cette Le rôle de la guêpe, mais je n’ai pas apprécié plus que ça, et je ne sais pas trop quoi penser de ces 200 pages ! Un sentiment mitigé donc, je sais je deviens peut être difficile, mais je m’attendais à autre chose.

Evasion, Benjamin Whitmer, Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

Benjamin Whitmer - Evasion.Comme le fait à juste titre remarquer Pierre Lemaitre dans sa préface, l’Amérique de Benjamin Whitmer « tient debout sur deux piliers (la violence et la drogue) ». On ne nous ment pas sur la marchandise, il y a dans Evasion suffisamment d’amphétamines pour faire halluciner une ville entière et assez de brutalité pour pouvoir considérer Charles Bronson comme un aimable baba cool.

Certes … mais ce serait faire injure au roman de Benjamin Whitmer que de s’arrêter à cette dimension binaire, de négliger tout ce que cet homme arrive à faire passer à travers une histoire dont le résumé tient en deux ou trois lignes, que voici : Le soir du réveillon 1968, douze détenus s’échappent de la prison d’Old Lonesome, Colorado. Le directeur Jugg, pas spécialement réputé pour sa magnanimité, lâche ses gardes à leurs trousses et les fournit en amphétamines afin de s’assurer qu’ils ne fassent pas le boulot à moitié. La chasse à l’homme peut commencer…

Benjamin Whitmer est un poète. Il ne le sait sans doute pas, ou récuserait le terme si on le lui soumettait, mais ce qu’il arrive à insuffler à ses romans, par sa sensibilité, par les images qu’il éveille en nous, par la souffrance et les fêlures de ses personnages, c’est une forme de poésie. Son écriture va au-delà de celle de la plupart de ses contemporains et c’est ce qui fait de ses livres les monuments de littérature noire qu’ils sont. On l’a dit, l’intrigue est squelettique, mais on s’en fout, il nous embarque à fond la caisse et parvient à nous tordre le ventre en même temps qu’à nous faire rire. Car ce type a un humour dévastateur et un sens inouï de l’image qui tue, de la comparaison improbable qui fait mouche.

La neige et des éclats de glace lui fouettent le visage si violemment qu’il a du mal à respirer. C’est comme d’essayer de respirer du napalm. Sauf que c’est tout l’inverse.

Ou encore :

La femme qui se trouve là ressemble à une cigarette à moitié écrasée. Ses cheveux jadis blonds se sont desséchés comme de la paille au soleil et elle est assise à la table de la cuisine dans une robe de chambre si crasseuse et usée qu’on ne voudrait même pas l’incinérer dans un tas de détritus par crainte de la fumée toxique qu’elle pourrait dégager.

Un poète on vous dit. Et les dialogues sont à la hauteur du reste, même au-dessus si c’est possible. On se souviendra en particulier de cette conversation irréelle entre le directeur Jugg et Tom Parker, monument d’absurdité qui nous aura tiré quelques éclats de rire …

Mais, bien au-delà de la violence et de l’humour, Benjamin Whitmer parvient également à nous toucher par l’empathie que l’on ne peut que ressentir pour ses personnages, tous blessés par la vie, la cuirasse fendue par la bêtise ou la méchanceté qui les entourent dès leur venue sur terre. On ne croit guère à la rédemption à Old Lonesome mais on ne peut pas dire que personne n’y pense.

Evasion ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire travail de traduction accompli par le talentueux Jacques Mailhos qui, sa modestie dût-elle en souffrir, restitue avec une précision hallucinante la langue violente et tourmentée de Benjamin et Whitmer et de ses personnages. Traduire autant de nuances de « fuck » reste une prouesse à ajouter au tableau de celui qui nous régale déjà (et entre autres) par ses nouvelles traductions de l’immense Crumley (chez Gallmeister toujours).

Si vous avez encore des doutes sur mon enthousiasme à la lecture de ce bouquin, reprenez cette chronique au début et, une fois terminée, jetez vous dans la librairie la plus proche .

Demande à la poussière, John Fante, 10/18, par Seb

John Fante - .« Je saute de ma fenêtre et je remonte la pente jusqu’en haut de Bunker Hill. La ville en bas s’étend comme un arbre de Noël, rouge, vert et bleu. Bonsoir vieilles bicoques, et vous mes beaux hamburgers qui chantez sur les fourneaux dans les cafés minables, sans oublier Bing Crosby. »

J’ai découvert John Fante alors que l’été s’amorçait avec des manières d’aristocrate désargenté. Un gars que je suis sur les réseaux sociaux, Nicolas Elie, en avait parlé avec tellement de conviction dans son blog littéraire que je m’étais dit « Bon sang, tu ne peux pas passer à côté de ça, ce truc a l’air d’être dans ce que tu aimes ». Le blogueur en question, s’il taille parfois dans le vif de l’égo et de l’amour-propre des auteurs, est très souvent de bon conseil. Donc zou !, je file voir ma libraire, je le commande et quelques jours plus tard me voilà avec Demande à la poussière dans les mains. Souvent, quand j’achète un livre, il s’écoule un temps certain avant que je ne le lise, car aussi curieux que cela puisse vous paraître (ou pas), ce n’est pas moi qui décide de mes lectures, ce sont elles qui m’appellent. Donc le Demande à la poussière m’a appelé assez rapidement, c’est ainsi, il n’y a pas d’explication à chercher, pas de théorie fumeuse à élaborer, et je pense que c’est mieux ainsi.

Demande à la poussière. C’est déjà un sacré putain de titre. Une sacrée belle promesse de ce qui se trouve dedans. Ce court livre est jalonné de fulgurances et phrases qu’on entend presque pour de vrai. Il y a très peu d’auteurs comme ça. Il y a un bon gros paquet de romanciers et d’écrivains qui possèdent un style, il y en a qui détiennent un univers, mais il y en a très peu qui ont une voix. John Fante a ce truc. Quand je lisais, j’entendais les voix (non, je vous vois venir, Bernadette, Lourdes, tout ça, mais non, tu peux balancer ton missel). J’entendais cette gouaille, et cet Arturo Bandini, bon sang, je le voyais comme je vois les levers et les couchers de soleil sur les courbures du monde. Déjà ça c’est balèze Blaise. (Pas Cendrars, mais je l’aime aussi celui-là).

Comment rester insensible à des choses comme celle-ci : Et puis le son de sa voix, cette retenue au bord de la moquerie, une voix qui parle à mon sang et me passe près de l’os.

Ah, vous voyez, ça vous le fait aussi. John Fante c’est d’abord une fièvre d’écriture, quelque chose qui semble jaillir avec violence et impétuosité, presque de l’impertinence. Mais avec la vraie voix de la rue et des gens, mais sans tomber dans le banal ou le vulgaire. C’est un funambule en équilibre sur le filin de la verve.

Quand j’eus fini ce roman, je ne savais pas comment j’allais faire pour en parler. Les mots s’échappaient de mon esprit, impossible de les saisir. L’angle d’approche se floutait dans les coins, le fil rouge habituel se dénudait en ton sur ton, j’étais dépossédé de quelque chose et en même temps, considérablement enrichi.

Alors, toujours un peu enclin à tomber dans la facilité, je me suis dit qu’il suffisait de retranscrire un passage emblématique, un truc qui « parlerait ». Comme celui-ci qui en dit long sur le « style » Fante. « C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. »

Ouais j’avoue, j’y ai songé. Et puis j’ai décidé de me creuser la tête ; d’aller, lampe de mineur collée au front, chercher au fond de moi ce qui m’avait autant chamboulé dans son écriture, parce qu’après tout, identifier les phares d’un livre dans la tempête de la littérature, c’est ce qu’on aime faire, savoir et comprendre pourquoi ce « putain de bouquin » nous a autant parlé et émotionné (je néologise si je veux).

Et soudain Paf ! Les fils se sont reliés, la connexion s’est faite, l’ampoule s’est allumée. Je venais d’identifier parfaitement la raison qui a fait que j’ai savouré ce livre. Ce Bandini, ce Fante, ils me faisaient tellement penser au Martin Eden de Jack London, cette course perpétuelle à la subsistance, la vie suspendue au bout de la plume, et qui goûte sur la page tachée de sueur. Cette force irrésistible qui leur fait croire en eux, cette capacité à tracer un sillon sur un terrain qui n’a jamais senti la raclure du soc. La brûlure de l’amour aussi. Voilà le truc, Arturo Bandini est un personnage si fouillé et porté par son langage qu’il prend corps devant nous.

Et puis après j’ai réalisé une chose. Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir Demande à la poussière (putain ce titre !), au début il y a une préface de Bukowski, celui qui siphonne plus vite que son ombre, celui qui vous essore les tripes avec ses phrases d’une autre planète. Dans sa préface datée de 1979 il dit à quel point John Fante a été déterminant dans sa vie d’écrivain, de créateur. Et il le fait tellement mieux que moi.

[Gataca], Franck Thilliez, Fleuve Noir, par Bruno D.

Evolution, Extinction, Latéralité, Violence, que de thèmes abordés dans ce [Gataca] datant déjà de 2011 et qui avait échappé à mes lectures au même titre que « L’anneau de Moebius, Fractures, Vertiges », par manque de disponibilité et une longue période sans lecture.

Fondateur parce que ce roman réunit pour la 2ème fois Franck Sharko et Lucien Hennebelle après « Le Syndrome [E] ». Personnages denses et profonds, couplés à une intrigue riche et complexe, c’est la signature de Franck Thilliez. Nos héros sont sur la corde raide, presque au bout du rouleau, marqués à jamais dans leur chair par des drames familiaux. On est déjà accro à Lucie et Franck et on sent bien que quelque chose continue de se mettre en place, de prendre norme pour notre plus grand bonheur.

Une jeune étudiante spécialisée en biologie évolutive, Eva Louts, est découverte morte dans la cage d’un chimpanzé d’un centre de Primatologie sur Meudon. Point de départ de cette enquête addictive que nous propose cette fois ci l’auteur.

Pourquoi y a t il des gauchers, la violence est elle inscrite dans les gênes, l’ADN et le génome humain, qu’est ce donc que cela ? Compliqué évidemment pour les profanes que nous sommes ! Dans ce bouquin Franck Thilliez soigne particulièrement sa dissertation scientifique. Il vulgarise de façon magistrale toutes ces questions autour de l’évolution et de l’extinction. C’est tout simplement remarquable tant au niveau scénario que méthodologie.

Etonnant tellement vous apprendrez des choses dans cette histoire, et viscéral tellement Franck et Lucie se livrent un peu plus à chaque page tournée et à chaque minute qui passe. L’auteur prend un malin plaisir à faire souffrir nos héros, et à nous emmener dans les méandres de la science évolutive et l’univers de la génétique.

Je n’ai pas pu résisté très longtemps, et j’ai avalé, gobé ces quelques plus de 500 pages sur moins de deux journées. Chaque chapitre apporte son lot de rebondissements, et grâce un rythme enlevé et une écriture précise, l’auteur nous précipite au cœur de la science, cette science qui peut tout changer, et nous amener au pire comme au meilleur ; sauver des hommes et améliorer la condition humaine ou au contraire tuer .

[Gataca] ne doit rien au hasard, c’est le fruit d’un énorme travail de recherche et d’écriture, mais c’est surtout un plaisir de chaque instant qui vous laissera pantois et groggy devant les questions soulevées par l’auteur, dont un voyage jusqu’à nos propres origines n’est pas des moindres !

Aujourd’hui, alors que le prochain Thilliez verra Lucie et Franck emménager dans les nouveaux locaux de la PJ, replonger quelques années en arrière, et découvrir le début de leur histoire fut un excellent moment d’autant plus que l’auteur a mis les petits plats dans les grands en nous proposant une grande aventure policière et scientifique.