L’homme qui n’aimait plus les chats, Isabelle Aupy (éditions du Panseur), par Yann

Premier titre proposé par la toute jeune maison du Panseur, le roman d’Isabelle Aupy (que l’on découvre également) ouvre une nouvelle aventure éditoriale, placée, selon ce qu’on a pu en lire sur son site , sous les auspices conjugués de la différence et de l’exigence. Avançant avec prudence, l’éditeur Jérémy Eyme a programmé 2 titres pour 2019 et trois en 2020, choix que l’on ne peut qu’apprécier en ces temps de surproduction caractérisée.

Sur une île vit une poignée d’habitants, à l’écart du continent sans en être complètement coupés pour autant. Leur seul point commun : n’avoir jamais vécu « dans les clous », comme le dit le narrateur, différents, hors du troupeau et heureux de l’être. Menant une vie tranquille, les insulaires vont voir leur quotidien bouleversé le jour où leurs chats disparaissent, emportés par des hommes du continent. Envoyé à terre pour protester, l’instituteur du village n’en revient qu’un mois plus tard, avec un costume neuf et une femme de l’administration, avant que des agents ne viennent à leur tour installer un bureau sur l’île, afin de résoudre le problème. Mais les chiens que l’on propose finalement aux insulaires restent des chiens, même si l’Administration, curieusement, les nomme « chats » …

L’homme qui n’aimait plus les chats nous est présenté par son éditeur comme un descendant des grandes dystopies telles 1984 et Matin brun. Même s’il est toujours risqué de placer un ouvrage sous de telles références, force est de constater qu’Isabelle Aupy a bien lu et digéré ses classiques et en a surtout retenu le fait qu’une dictature ne s’empare pas systématiquement du pouvoir d’une façon brutale mais peut trouver ses origines de bien des manières.

Ici, c’est par le biais du langage que l’administration modifie de manière insidieuse la façon de penser de ces insulaires, que l’on imagine sans peine comme les derniers réfractaires à soumettre. En appelant un chien un chat (contrairement à l’expression bien connue), la bureaucratie étatique modifie en profondeur le rapport de chacun(e) à l’animal concerné mais surtout crée des dissensions au sein d’une population qui, jusque là, était unie. Car, si certain(e)s acceptent de prendre un chien et de l’appeler chat, d’autres vont monter au créneau pour remettre les choses à leur place.

  • Eh ! Ludo ! Tu fous quoi avec ce chien ?
  • C’est pas un chien.
  • Quoi ?
  • C’est pas un chien qu’ils disent.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si c’est un chien.
  • Ben non. Apparemment, c’est un chat. Même que c’est le professeur qui l’a dit. ils m’ont montré les papiers et tout, photo à l’appui, toutes les preuves, c’est un chat.

Avant l’argument ultime : « Ils m’ont même offert la laisse en prime, pour que j’le perde pas. » Politique, grande distribution, même combat … Et c’est ainsi que quelques irréductibles vont relever la tête et tenter de ramener le bon sens et la tranquillité sur leur île.

Si L’homme qui n’aimait plus les chats fait mouche, c’est surtout par cette démonstration selon laquelle les grands changements peuvent commencer de manière anodine, insidieuse, sans même que l’on y prête réellement attention . Isabelle Aupy nous appelle à la vigilance et, contrairement aux auteurs sous l’égide desquels elle publie ce roman, elle choisit l’optimisme, croyant toujours possible un regain de solidarité.

Yann.

P.S. : pour en savoir plus, www.lepanseur.com

Je ne sais rien d’elle, Philippe Mezescaze (Marest) par Yann

En 1987, Philippe Mezescaze publie chez Arlea  L’impureté d’Irène, son deuxième roman. Il y raconte avec son regard d’enfant de l’époque comment sa mère, un été à La Rochelle, tombe amoureuse d’un jeune marin polonais. Lui qui n’a pas connu son père voit sa mère jeter son dévolu sur cet homme dont elle espère qu’il parviendra à éclairer sa vie, qu’elle ne sait par quel bout attraper. Mais l’idylle espérée prend rapidement de la gîte et Irène retombe dans sa dépression, nimbée des mystères qui entourent une grande partie de sa vie.

Trente ans plus tard, Nicolas Giraud, cinéaste, adapte ce roman, sous le titre Du soleil dans mes yeux. Je ne sais rien d’elle est le récit de cette expérience particulière que vit Philippe Mezescaze en assistant au tournage de ce film, faisant connaissance avec les actrices et acteurs qui interprètent les rôles de sa mère et de sa grand-mère ainsi que lui enfant. Noah, sept ans, joue Emile, l’enfant du roman, celui qu’a été l’auteur longtemps auparavant et cette rencontre, ajoutée au léger vertige que lui procure la mise en abime de son roman, va inexorablement replonger Philippe Mezescaze dans cette période déterminante de sa vie. S’éloignant peu à peu de cette mère instable, à laquelle il lui est impossible de se fier comme devrait pouvoir le faire tout enfant de son âge, le jeune garçon apprendra à connaître sa grand-mère et la méfiance initiale et réciproque entre lui et la vieille femme prendra doucement toutes les apparences de l’amour.

 » … Ma vie s’est construite au bord des gouffres dans lesquels ma mère ne cessait de s’abîmer. Je marchais sur le fil d’un précipice, j’étais un funambule aux yeux bandés. Ma mère m’a inoculé l’art de feinter les déséquilibres. »

La concision du texte de Philippe Mezescaze (150 pages à peine) permet d’apprécier d’autant plus sa richesse et sa profondeur. C’est à un déstabilisant jeu de miroir qu’assiste le lecteur, au même titre que l’auteur dont la perception du tournage, souvent en décalage avec ses souvenirs, va éveiller des images et des sensations qu’il pensait perdus à jamais. Le face à face avec Noah ou le fait de retrouver les rues de La Rochelle (jusqu’au jardin dans lequel il allait cueillir des cerises) feront remonter en lui les difficultés de cette période où il tentait de se construire et sur lesquelles il porte aujourd’hui un regard d’adulte, sans être certain d’avoir complètement surmonté les traumatismes de son enfance.

Sombre et lumineux, sensible et délicat, Je ne sais rien d’elle est une réussite, un texte aussi court qu’émouvant, l’histoire d’un homme qui se retourne sur son passé. Sur cette trame plutôt usée, Philippe Mezescaze, à travers les différents niveaux de son récit, parvient à toucher le lecteur tout en évitant l’écueil du nombrilisme forcené que l’on est en droit de craindre de ce type de récit.

Yann.

Border, Jacques Houssay (Le Nouvel Attila) par Yann

Il y a d’abord cette photo de couverture que l’on ne peut s’empêcher de comparer à celle du dernier Goncourt, coïncidence, hasard malencontreux ou envie de bénéficier d’un peu du capital sympathie attribué à Nicolas Mathieu ? On évitera de conjecturer, toujours est-il que l’on s’empare du livre avec, en tête, un autre texte …

Celui que propose Jacques Houssay aujourd’hui est un premier roman dont son éditeur nous dit qu’il est « puissant, gouverné par le souffle de la prose et le pouls de la ville ». Alléchant, donc, sur le papier.

Border est une ville. Scribouilleur en est un des habitants. Ecrivain public, il traîne son ennui et ses doutes dans les rues de la ville, parfois seul, d’autres fois non, il observe, discute, réfléchit, fume ou boit en rêvant d’ailleurs. Parmi celles et ceux qui l’entourent, une figure le fascine particulièrement, celle de Jeanne, la seule ici à être désignée par son véritable prénom à l’état-civil quand les autres sont réduits à des surnoms ou d’étranges pseudos. Jeanne qui, chaque jour, se poste dans un endroit de la ville et tente, pendant des heures, de prendre son envol, sautant dans les airs, battant des bras, jusqu’à la faim et l’épuisement. Jeanne la muette, protégée et nourrie par la communauté de Border. Qui est-elle vraiment, qui sont-ils, toutes et tous, qui vivent ici, en marge ?

Jacques Houssay, en se penchant sur cette microsociété marginale, tente de donner une voix à ces hommes et femmes unis par le simple fait d’habiter Border. Pas de bucolisme ici, la ville, non seulement, sert de cadre mais constitue quasiment un personnage à part entière tant elle est présente tout au long du roman. Il s’agissait donc de trouver la langue adéquate, d’autant plus que le texte est bâti sur un fil narratif plutôt ténu. Vraisemblablement conscient de cet état de fait, Jacques Houssay mise tout sur l’écriture, privilégiant un style scandé, haché, alternant phrases sèches et envolées (quasi) lyriques.

« Irrémédiablement nous finissons par tomber. Comme un cheval mort. Masse en plein galop happée. Poussière. Nous sommes des anges aux visages sales. »

« On va être cloués là, cercueil à ciel ouvert, épinglés, pauvres insectes. Parler, nos mots jetés, bouteilles à la mer. Mare nostrum. Un égoût. »

Force est de constater que la réussite n’est pas systématiquement au rendez-vous, certains extraits du texte tombant ainsi dans la grandiloquence ou la poésie au rabais. Et, même si quelques phrases font mouche, elles ne suffisent malheureusement pas à réveiller l’intérêt du lecteur, qui finit par s’ennuyer autant que les personnages du roman.

Il en résulte un texte dans lequel on patauge malgré sa (relative) brièveté (pas tout à fait 200 pages) et cette sensation parfois gênante de lire un auteur qui s’écoute écrire comme d’autres aiment à s’entendre parler. Si le projet initial pouvait s’annoncer intéressant, le résultat n’est pas à la hauteur. Ce n’est pourtant pas l’ambition qui fait défaut à l’auteur, bien au contraire, mais le décalage, pour ne pas dire le fossé, entre la population à laquelle il s’essaye à donner une voix et le ton affecté, voire pompeux, qu’il choisit le décrédibilise irrémédiablement dès les premières pages.

Yann.

Braves gens du Purgatoire, Pierre Pelot (Héloïse d’Ormesson) par Yann

Pfff, gros morceau là … Je ne sais même pas vraiment comment attaquer. Pierre Pelot, nom de Dieu, on parle pas du premier venu, là. Et pour son dernier, non, son ULTIME bouquin. Ca semble pas envisageable quand on suit le bonhomme depuis plus de trente ans, quand on a découvert à 12 ou 13 ans les aventures de Dylan Stark (rééditées chez Bragelonne en 2017) puis dévoré les textes sortis de l’imagination fiévreuse d’un Pierre Suragne aussi inspiré que prolifique, au sein des défuntes collections Fleuve Noir Angoisse et Fleuve Noir Anticipation avant de le suivre au fil du temps et des éditeurs jusqu’à ce texte dont on a du mal à admettre qu’il est la dernière étape avant que Pelot ne se taise.

Je suis la brume, Mais si les papillons trichent, Mecanic Jungle, L’enfant qui marchait sur le ciel, Et puis les loups viendront, Le Dieu truqué, voilà pour quelques bouquins signés Suragne, suivis de tant d’autres ensuite. Grande est la tentation de rappeler la carrière de l’homme des Vosges, d’essayer de comptabiliser précisément tous les romans qu’il a pu écrire, avant d’y ajouter les bandes dessinées, nouvelles, pièces de théâtre … L’article qui lui est consacré sur Wikipédia semble assez honnête et complet pour pouvoir être cité et l’on y trouvera la liste vertigineuse que l’on se refuse à aborder ici. Deux trois titres, peut-être, en vrac, quelques indices pour éveiller des mémoires défaillantes et rappeler, surtout, que, plus que par la quantité, c’est par la qualité que brille l’oeuvre de Pierre Pelot : L’été en pente douce, C’est ainsi que les hommes vivent, Sous le vent du monde, Méchamment dimanche, La forêt muette, L’ombre des voyageuses (et on admirera en passant l’art du titre) … Voilà pour la piqûre de rappel. Maintenant, si aucun des titres cités ne vous parle, dites vous simplement que vous êtes passé(e) à côté d’une des voix les plus singulières et puissantes de la littérature française de ces dernières années, rien de moins, et je pèse mes mots. Et ça n’est finalement pas si étonnant quand on considère l’aimable indifférence qui semble entourer l’auteur et ses livres depuis plusieurs décennies. Pour faire simple, quand on parle de Pelot, on cite le nombre de livres écrits et publiés puis on déplore le fait qu’il ne soit pas plus connu, en gros exactement ce que je viens de faire. Parce que, merde, oui, il y a là une espèce d’injustice, quelque chose que l’on ne comprend pas mais qui donne envie de gueuler « Mais lisez-le, bordel, lisez ses livres, plongez-vous là-dedans, vous en avez pour des années de plaisir ! ». Et puis on se rend bien compte que tout ça est un peu vain et que ce n’est pas notre petite voix (même si on braille) qui va changer la face du monde.

Un des (nombreux) personnages de Braves gens du Purgatoire s’appelle Simon Clavin. Il est (ou a été) écrivain mais n’a jamais accédé à la reconnaissance à laquelle il pensait avoir droit. Et là, en un paragraphe dense et précis comme il sait les écrire, Pelot nous livre une des clés de cette espèce de malédiction (ou que l’on considère comme telle) :

Il fut invité dans des foires, dans des salons du livre, assis derrière une table et sa pile de livres, le crayon à la main, avec d’autres, regardant passer la foule qui s’écoulait vers les locomotives de cette grande gare, les têtes d’affiche pas nécessairement écrivains, juste signataires d’un ouvrage négrifé racontant leur vie dont les foules n’ignoraient rien pour les avoir accompagnés fidèlement sur le petit écran depuis des siècles. Il fit cela, il fut cela, durant quelque temps, avant de ne plus le supporter et de grogner que l’exercice de son écriture ne passait pas obligatoirement par ces simagrées « professionnelles », contrairement à ce qu’on lui serinait, de ne plus jouer ce jeu de triche. Il s’engageait sur un chemin de traverse qui ne s’annonçait pas tracé pour une promenade tranquille. Et qui ne le fut pas.

Beaucoup de choses sont dites ici, en quelques lignes, qui suffiront à prendre la mesure du malentendu : autant l’homme aime écrire (Anna de Sandre dit de lui qu’il est un graphomane), autant le cirque médiatique et les exercices auxquels il impose de se prêter lui sont insupportables. Il n’en faut guère plus pour se voir griller la place sous le feu des projecteurs … Si l’on ajoute au tableau quelques éditeurs négligents qui laissent disparaître corps et biens quelques titres du catalogue Pelot, on comprendra le ras le bol du monsieur. On se félicitera au passage du travail de réédition effectué par les éditions Bragelonne qui ont remis en avant une trentaine de titres, essentiellement piochés dans la partie Sf ou western de son oeuvre.

Cela étant posé, qu’en est-il de ce Braves gens du Purgatoire que l’on voit arriver avec autant de plaisir que d’appréhension puisque, on l’a dit, ULTIME, merde ! Ancré au coeur de ces Vosges que Pelot n’a jamais quittées, ce roman noir de 500 pages ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà et qui a été dit plus haut : on a ici affaire à un conteur hors norme, un gars qui semble écrire comme d’autres respirent, qui sait trousser une histoire et la développer à son rythme, un homme qui possède autant de talent que de vocabulaire et ce n’est pas peu dire.

Lorsque les cadavres de Maxime et Anne-Lisa sont découverts chez eux par un voisin, le choc est rude pour les habitants du petit village de Purgatoire, et la version selon laquelle Maxime aurait tué sa femme avant de retourner l’arme contre lui bien vite remise en question. Lorena, leur petite fille, va devoir fouiller le passé de sa famille et l’histoire du village pour essayer de comprendre qui en veut aux siens.

Evidemment, résumé comme ça, voilà, ça ne rend absolument pas hommage au texte et il faut tout le talent de ce diable d’homme pour nous emporter dès les premières lignes et nous laisser 500 pages plus loin, moulus, essoufflés, admiratifs. Car on n’a encore pas abordé l’essentiel, à savoir l’écriture, l’art d’enchaîner les mots, de faire des phrases, vous voyez à peu près de quoi je parle. Et, donc, on a ici affaire à un magicien. L’écriture de Pierre Pelot (et c’est peut-être là une autre raison de sa difficulté à s’imposer) est exigeante, riche, foisonnante, luxuriante. On y entre la tête baissée, comme on s’aventurerait dans une forêt dense, et l’on suit les mots, les phrases, sur plusieurs lignes, une page parfois et il faut savoir se laisser mener par la voix de l’auteur, comme on suivrait un sentier pour éviter de se perdre dans les bois. Pas de grandiloquence ni de prétention ici, aucune intention d’en mettre plein la vue, non, l’homme aime simplement dérouler le fil de son récit, et s’autoriser des descriptions, des détails ou des digressions, tout en tenant fermement le cap de sa narration.

Et c’est ainsi que l’on se retrouve plongé au coeur d’une histoire qui prend sa source au sortir de la seconde guerre mondiale et à laquelle sont mêlés, de près ou de loin, bon nombre d’habitants du village. Autour de Lorena et Justin gravite une galerie de personnages que Pelot peint avec sa justesse coutumière, s’attardant avec une tendresse particulière sur des destins brisés par la vie (on pensera ici notamment à Gervaise et Zébulon mais, surtout, à Simon, dont la mort du fils rappelle sans fard celle du drame que vécut l’auteur en 2013 et serrera la gorge des plus endurci(e)s). Dans cette généalogie, chacun(e) se débat avec son histoire et celle de la communauté, et les échos de la tragédie initiale n’ont pas fini de se faire entendre dans la vallée.

Pierre Pelot – écrivain – portrait – chez lui dans les Vosges

Que dire de plus? Braves gens du Purgatoire est un grand beau livre, un de plus à l’actif de son auteur et on le refermera avec une émotion particulière et l’envie, encore une fois, de faire découvrir l’homme et son oeuvre, de le défendre encore et encore tant il nous semble important qu’il soit, un jour enfin, reconnu à sa juste valeur en dehors du cercle de celles et ceux qui le côtoient depuis des années, dont je suis, accompagné par ses livres depuis toujours ou presque. On ne le dira jamais assez, lisez Pierre Pelot, on ne vous demande rien d’autre.

Yann.

Chaque homme, une menace, Patrick Hoffman (Gallimard – Série Noire) par Yann

Premier roman de Patrick Hoffman, Chaque homme, une menace nous arrive à la Série Noire, traduit par Antoine Chainas. Une fois n’est pas coutume, le traducteur est ici mieux connu que l’auteur et il faut bien reconnaître qu’on aura eu un temps la curiosité de savoir ce qui avait avait pu attirer l’étonnant Chainas vers ce texte. Et, finalement, on n’est pas si surpris …

Raymond Gaspar, petit délinquant, sort de taule après avoir purgé une peine de quatre ans pour avoir tenté de vendre un bateau volé. Poissard, le type compte sur un nouveau départ grâce à Arthur, rencontré en prison et qui gère un juteux trafic d’ecstasy. Chargé de résoudre des tensions entre les parties concernées, Raymond va, assez rapidement, se retrouver dépassé par les événements … Et la suite du récit permettra rapidement au lecteur de comprendre à quel point Raymond est loin d’imaginer dans quel panier de crabes il vient de mettre les pieds.

Construit en cinq parties faisant chacune le focus sur un des protagonistes de ce réseau, Chaque homme, une menace abat ses cartes au coup par coup, présentant ainsi progressivement une vision complète des intérêts en jeu. Déroulant sa narration des Etats-Unis jusqu’en Thaïlande et jouant sur une narration à rebours (procédé récemment repéré chez François Médéline et son Tuer Jupiter ou l’étonnant Bon lieutenant de Whitney Terrel), le premier roman de Patrick Hoffman intrigue et ne se lâche qu’une fois terminé.

Remontant les maillons du réseau jusqu’à la source, Patrick Hoffman met en scène à tour de rôle les différents intervenants de ce réseau international apparemment bien rôdé. Mais nul n’est à l’abri d’une erreur et la moindre défaillance d’un des exécutants met en péril la filière tout entière. Discussions, menaces, chantages, meurtres, tous les moyens sont bons pour que chacun sauvegarde sa part du pactole … Excellent portraitiste, Patrick Hoffman nous met ainsi en présence de Semion Gurevich, juif d’origine russe, et de ses « amis » et complices Issak Raskin et David Eban. Le lecteur fera également la connaissance de Gloria Ocampo, Moisey Segal, M. Hong et quelques autres encore dont la cupidité et les faiblesses respectives en mèneront quelques-un(e)s à leur perte.

Intelligemment construit, brillamment mené, Chaque homme, une menace devrait réjouir les amateurs d’intrigues à tiroirs et faire jubiler celles et ceux qui considèrent l’homme comme une créature foncièrement faible et mauvaise. Complètement amoral, ce roman est un plaisir noir au coeur de l’hiver et, surtout, l’espoir que l’auteur récidive avec autant de réussite. On l’attend de pied ferme.

Yann.


Grace, Paul Lynch (Albin Michel) par Anne-Cé

Et si toucher la terreur et le Mal absolu, de « tout son vouloir se réduire (…) à une aspiration aux ténèbres des profondeurs, [s’y laisser] sombrer jusqu’aux tréfonds » par l’écriture était une manière de faire surgir la lumière ?

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur Paul Lynch prénomme son personnage principal Grace. Pourquoi raconter le territoire de l’enfance, ce socle de graines d’émotions, en explorant le Mal (et le Mâle) ? Pourquoi prendre le parti de creuser au plus profond de la Grande famine qui ravage la terre d’Irlande ?

1845. La veille de Samhain, une des fêtes qui annonce novembre, rituel de passage entre le monde des humains et l’Autre monde, la résidence des Dieux. Comment une mère peut-elle demander à sa fille de partir pour trouver du travail et survivre dans une terre qui se meurt ? Grace qui a droit à un véritable festin pour prendre des forces, Grace qui se prépare à traverser le temps et l’espace. Car Grace, malgré (et peut-être grâce à) la volonté maternelle, s’engage dans une  « odyssée vers la lumière».

Du feu, des miroirs, un travestissement, une fuite organisée par la Mère nourricière en personne, il n’en faut pas davantage pour que le lecteur comprenne que rester pour Grace signifierait vivre l’Enfer, que partir le sera tout autant.

Oui, mais alors, pour aller où et à quoi bon ?

L’écriture de Paul Lynch ? Un puits de lumière… j’allais dire, un puits de Grace, où le lecteur vient puiser une énergie poétique, où les personnages se meuvent « dans la lumière de [leur ] propre rage», dans les rêves et les fantasmes de Grace. L’espoir croupi dans l’ombre du récit saturé de menaces et de violence, une violence qui rôde et accomplit son travail comme « la roue d’un moulin tournant à toute vitesse. » Mais là où il y a encore possibilité de rêver autant que de fantasmer le morbide, quand surgit en plein cauchemar un monstre du nom de Boggs, il y a encore une place pour la Vie. Aller de l’avant grâce à nos fantômes et à nos morts. L’Espoir donc qui accompagne la traversée de l’adolescente.

Grace qui ne sait pas lire mais Grace qui apprend à lire la Vie. 

Traduit par Marina Boraso.

Anne-Cé

Mr Mercedes, Stephen King (Albin Michel), par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie.

Juin 2015. J’ai passé les derniers jours de mai et les premiers de juin le nez dans le dernier Stephen King. Tous les soirs, après le repas pris en terrasse grâce à la météo favorable, après avoir embrassé mes enfants et raconté l’indispensable histoire (autant à eux qu’à moi), je m’installais dans mon fauteuil disposé sur la même terrasse et allais chercher le fameux bouquin du Maître pendant que mon café chauffait dans le micro-ondes.

Ensuite je m’installais avec ce ciel vespéral typique comme unique plafond et la prairie herbeuse et bruissante courant à mes pieds. Une brise légère et envoutante passait entre mes jambes et dispersait autour de moi les parfums délicieux du jasmin et du chèvrefeuille. Le régiment de grillons qui colonisent le pré fleuri mettait un point d’honneur à remplir l’espace de son chant indispensable à toute ambiance estivale.

J’ouvrais le livre avec gourmandise et le festival recommençait, les pages tournaient, tournaient, mon esprit se régalait et la joie pouvait se lire sur mon visage (d’après les observations de ma femme installée à côté de moi qui elle lisait un disciple du Maître, « L’aube des fous » d’Anthony Signol). La seule différence entre nous deux c’est qu’elle ne boit pas de café le soir, elle dit très sérieusement que ça l’empêche de dormir, moi je réponds d’une manière systématique que c’est « psychologique ».

Enfin, je commence sérieusement à digresser là …

Ce nouveau roman de Stephen King est un enchantement mes amis. Et ce roman est un polar !

Oui, vous avez bien lu, le Maître s’aventure pour la première vraie fois sur ces terres sombres et infiniment intéressantes, ces endroits mystérieux et inquiétants où il est possible de sonder l’âme humaine et de sentir l’effroi de ce que l’on voit.

Le Maître est un impétrant mais pas un débutant. Il s’en tire avec les félicitations du jury, en fait dans le jury j’étais tout seul mais est-ce important ? Je ne doute pas une seule seconde que vous voterez aussi pour les félicitations une fois que vous aurez lu ce magnifique ouvrage. Et vous ajouterez peut-être un prix spécial du jury !

Dès le début c’est le panard ! La première phrase me remet immédiatement dans l’ambiance, la « patte King ». Une phrase anodine simple, mais qui vous met dans le ton, le Maître sait faire ça comme personne, on a l’impression qu’il connait la personne dont il parle, qu’il a vécu les mêmes soucis, les mêmes coups durs. Si ça se trouve c’est lui qui a vendu la vieille Datsun dont il est question au tout début.

Très vite ça dégénère, l’action file et les personnages sont éclatants de crédibilité. Ils nous sautent à la gorge et ne nous lâcheront plus jusqu’à la fin.

Avec un talent très proche de ses meilleures productions, l’auteur s’installe aux commandes et nous pilote dans le « King Park Polar » avec brio, subtilité et beaucoup d’originalité. Avec nous, assis à ses côté, nous faisons la connaissance de Brady, le barjot de l’histoire, Bill Hodges l’ancien flic à la dérive qui décroche le premier rôle, Jérôme le petit noir malin pour qui on ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de tendresse (et sans cesse on serre les fesses en se disant « pourvu qu’il ne meurt pas ! »), Janey sensuelle et surprenante femme et toute une petite galerie de personnages très réussis qui défilent devant nous et jouent leur parfaite partition.

Ah mes amies et amis, le Stephen s’est démené pour nous régaler et nous scotcher à son histoire. Il ne se contente pas de nous mitonner un récit superbe de suspense, il nous crée des personnages magnifiques, creusés, sculptés, peaufinés, du grand art.

Prenons l’inspecteur (ex-inspecteur de 1ère classe) Bill Hodges. Oh quel bonheur !

Flic de haut vol, enquêteur chevronné et très respecté, il se retrouve à la retraite et semble perdu. Du jour au lendemain il passe des rues agitées et des enquêtes obsédantes au désert calme de son fauteuil et à la terrible vacuité des programmes télé (la télévision américaine en prend pour son grade au passage). Il navigue dans un océan de dépression, accroché à sa petite coquille de noix et d’espoir, se contentant de se gaver de sucre et de gras en s’hypnotisant devant cet écran vulgaire et sans une once d’intelligence. La zapette dans une main et son flingue dans l’autre. Chaque jour lui-même ignore duquel il va se servir, il est au bout de la route, presque au bout tout court. La déprime mine ses fondations d’homme et gangrène son moral d’ex-flic.

Au moment où nous le croyons perdu se passe un évènement comme seule la condition humaine peut en créer.

Brady, le toqué dont je vous parlais plus haut, quelques semaines plus tôt a foncé dans une foule composée de milliers de personnes avec une grosse Mercedes qu’il avait volée. Ce fut une terrible boucherie, huit morts, des dizaines de blessés, d’estropiés, de traumatisés. Il s’en est tiré, personne n’a pu le retrouver. La presse le surnomme « Mr Mercedes ».

Brady vient d’envoyer une lettre à l’ex-inspecteur Hodges. Il veut le provoquer, l’aider à en finir avec sa petite retraite si minable. Mais la réaction de l’ancien flic n’est pas celle escomptée. Le gaillard a de la ressource, il se pourrait qu’il décide de reprendre l’enquête en « off ».

A partir de cet instant le face à face entre les deux hommes monte en puissance, nous nous trouvons en alternance dans leurs tronches et on n’en croit pas nos yeux de voir comment ça tourne. Nous descendons dans les bas-fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire, de plus lâche, de plus misérable. Nous y trouvons aussi la peinture à peine écaillée d’une société qui dérape, tourne en rond et ne parvient à rien d’autre que le néant.

Avec une vitesse assez stupéfiante, nous nous amourachons de cet inpecteur sur la touche et en fin de cycle, de cet homme divorcé, boudé par sa fille et noyé dans ses souvenirs de « quand il était flic« . Un homme qui va comprendre peu à peu qu’il a peut-être encore des choses à faire sur cette maudite terre.

Mais nous sommes dubitatifs, Bill Hodges est parti à la retraite peu après le carnage du City Center (l’exploit de Mr Mercedes), lui et son coéquipier ne sont parvenu à rien, comment réussirait-il maintenant qu’il est retraité, dépourvu des facilités de la police et de sa puissance !

Tout l’art du Maître réside là.

Et puis son écriture est toujours aussi bandante ! Oups …

Page 160 je tombe sur ça : Assis dans un magnifique silence, il relit la lettre …

On trouve aussi pêle-mêle des considérations : Pourquoi boire à l’excès quand la vie est belle sobre ? ou des images originales qui nous parlent : Elle se détourne vers le parking sans attendre de réponse, ses talons communiquant son message d’indignation en morse.

Enfin, comment ne pas rester stupéfait devant l’efficacité de cette écriture magistrale : Des gens crient. Des klaxons retentissent et quelques alarmes de voitures beuglent. Ça sent l’essence, le caoutchouc brûlé et le plastique fondu.

Pas besoin d’en faire des tonnes, nous y sommes, là, au milieu des amas de tôles en combustion, dans la fumée âcre et noire, dans la panique et la peur. La description de cette scène sur une seule page est d’une maîtrise absolue, un modèle du genre. Les comportements des gens autour sont analysés, mis sous les projecteurs, ils se mélangent aux sentiments éprouvés par les personnages impliqués, et on se dit, putain quel talent !

Mesdames messieurs, ce Mr Mercedes est excellent, pour peu que vous ne soyez pas déstabilisés de retrouver le King sur le terrain du polar, car c’est une sacrée putain de bonne nouvelle pour le polar !

Bon je suis d’accord, plusieurs de ses anciens romans peuvent s’assimiler à du polar, comme Charlie ou Marche ou crève. Parfois, à visage dissimulé, il a commis des romans noirs, tels Blaze, Chantier ou La peau sur les os. Mais à chaque fois ou presque, il y avait une dose plus ou moins forte de Fantastique. Avec Mr Mercedes et les deux autres livres qui constituent la Trilogie Bill Hodges, il assume pleinement ses prétentions et il se révèle à la hauteur.

Après plusieurs interminables années au creux de la vague (on ne va pas se mentir hein !), le Maître proclame qu’il est réellement de retour, et c’est pour notre plus grand bonheur.

À très vite pour la chronique de Carnets noirs, le second volume de la trilogie Bill Hodges.

Les Dévastés, JJ Amaworo Wilson (L’Observatoire) par Yann

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Camille Nivelle.

Né en Allemagne en 1969, JJ Amaworo Wilson, fils d’un père britannique et d’une mère nigériane, a grandi en Grande-Bretagne puis dans neuf pays différents avant de s’installer aux Etats-Unis. Pourquoi prendre la peine de ce petit rappel biographique pioché sur la 4ème de couverture de son premier roman ? Tout simplement parce que ce livre n’aurait sans doute jamais vu le jour sans cette confrontation au monde et aux cultures qui le composent.

Les Dévastés est paru aux Etats-Unis en 2016, chez PM Press, présenté comme un « éditeur indépendant spécialisé dans la littérature radicale, marxiste et anarchiste ». Dans un pays que le lecteur identifiera comme il le souhaite, mais qui pourrait être l’Inde ou le Brésil , à une époque tout aussi indéterminée, il fera la connaissance de Nacho Morales, jeune estropié polyglotte, devenu presque malgré lui, le prophète des « dévastés », hommes et femmes vivant dans la misère et la crasse, soigneusement tenus à l’écart du reste de la société. Mais l’histoire, elle, avait commencé quelques décennies plus tôt, lors de la première « Guerre des ordures », celle qui donna naissance à la Torre de Torres, tour de soixante étages, « effleurant la voûte des cieux ». Cette immense bâtisse désormais à l’abandon va être investie par Nacho et sa cohorte de dévastés qui tenteront d’y créer un monde dans lequel chacun puisse avoir sa place, une société aussi juste et égalitaire que possible, une enclave utopiste au coeur de la ville. Ce projet fou se heurtera bien vite à la réalité et rien ne sera épargné à l’armée des dévastés.

Heureux les affligés car ils hériteront de la Terre (Matthieu 5:4).

En exergue du texte, cet extrait de l’Evangile selon Matthieu donne le ton en plaçant le récit sous l’influence directe de la Bible. Les références y sont nombreuses sans être pesantes, nulle connaissance particulière en ce domaine n’est nécessaire pour suivre l’histoire. Dans cette tour de Babel des temps modernes, les habitants devront faire face à des éléments déchaînés comme à des attaques de moustiques, sans compter la cupidité de leurs semblables, en la personne des héritiers Torres, le fondateur de la tour. Après le déluge et une attaque d’ « übermoustiques », il faudra affronter une armée et seul un miracle permettra aux dévastés de sauver leur peau. Entre temps, JJ Amaworo Wilson nous aura conté les 2nde, 3ème et 4ème Guerres des ordures, la jeunesse de Nacho et de son frère adoptif, Emil, le fils prodigue, et présenté une impressionnante galerie de personnages parmi lesquels le Chinois, force de la nature dont on apprendra bien tard qu’il était japonais …

Plein de verve et d’humour, le roman de JJ Amaworo Wilson s’impose comme une excellente surprise de ce début d’année, un premier roman en forme de parabole, riche de la culture de son auteur, une ode à la tolérance et à l’universalité de l’homme, un appel à l’ouverture, bref un texte énergique et bienvenu en cette période de repli sur soi et de renaissance des nationalismes de tous bords …

Yann.

Jungle urbaine, Dashiell Hammett (Bibliomnibus) par Seb

« Un homme descendit de la voiture encore en mouvement. Il resta debout par miracle, titubant, vacillant, et enfin son bras rencontra un poteau de fer, s’y accrocha, et il s’immobilisa brutalement. C’était un grand type vêtu de kaki délavé, large et costaud. Ses yeux gris clair étaient injectés de sang. Une épaisse couche de poussière l’enveloppait de la tête aux pieds. Une de ses mains était crispée sur une grosse canne noire. De l’autre il enleva son chapeau et, sous le regard irrité de la jeune femme, plia son corps dans une courbette exagérée. »

 

Ce paragraphe est l’exemple quasi parfait de ce qu’est capable d’écrire Dashiell Hammett, et montre surtout le style très visuel dont se sert l’auteur et qui est sa marque de fabrique.

Hammett est un pionnier. Il a été le premier à proposer autre chose dans le monde du polar. Il a fait tomber les murs des grosses bâtisses bourgeoises, arraché les lourds rideaux de feutre qui pendaient aux fenêtres hautes de quatre mètres, il a défoncé la gueule aux enquêteurs qui régnaient alors sur le roman policier bien comme il faut, fine moustache et chapeau melon, canne accrochée au poignet ou pipe engorgée au coin de la bouche. Avant lui, les enquêtes se résolvaient sous de hauts plafonds, dans des ambiances lourdes, calfeutrées par des secrets de famille et violentées par la convoitise et la jalousie. Les vieilles rancunes recuites alimentaient les pires forfaits qui trouvaient leur résolution dans un final haletant où l’ensemble des protagonistes, un peu raides sur les canapés de velours, proclamaient leur indignation hautaine devant les accusations du fin limier qui voyait plus loin que le bout de sa pipe. Tout cela était fort bien réalisé, ces histoires parvenaient à emporter la curiosité du lecteur, elles s’avéraient même fignolées si on prenait la peine de démonter la mécanique subtile du récit. Un certain nombre de ces histoires ont même intégré le pinacle du genre, et quelques auteurs sont devenus des icones.

Hammett a déboulonné l’enquêteur immobile, plastiqué le côté linéaire de l’intrigue, défouraillé à tout va sur les us et coutumes du genre et déjà, délocalisé le récit des manoirs à la rue bafouée par le vent, ce labyrinthe de béton qu’est la grande ville, cet enfer où se perdent les âmes et où grillent, un à un, les cupides et les salauds. Mais la ville ne possède pas de morale, c’est un luxe qu’elle ne peut se permettre, elle se fout du bien et du mal, alors il lui arrive aussi de dévorer les gentils et les innocents. L’auteur, père fondateur du Hard-boiled suivi de près par Raymond Chandler et Ross Mc Donald a intronisé le héros narrateur original. Ce héros est un homme chevronné, flic ou privé, souvent solitaire, portant sur la mégapole naissante un regard torve et blasé, comme s’il avait fait le tour de la grande question relative à ce que vaut l’humain dans la multitude. Les personnages de Hammett ne cherchent pas les ennuis, la plupart du temps ils leur tombent dessus sans crier gare. Leur légère naïveté leur confère ce côté humain faillible qui manque à tant flics de la littérature récente. Le privé chez Hammett, ou le flic, le shérif, le détective, se fait souvent mener en bateau un bon moment, un peu perdu dans les rues sombres où dans chaque recoin, un malfrat fourbit ses armes. Souvent, il est pris par surprise par une structure qui le dépasse, mais peut compter sur des appuis fidèles et sur son sixième sens, finalement la seule chose qui compte pour un enquêteur. Mais surtout, sa cuirasse est à l’épreuve de la trahison, et c’est une chance, car dans le monde moderne de Hammett, le dollar, l’argent, tout ce qui rapporte justifie la traîtrise, et c’est grâce à leur insolente ténacité que les héros de Hammett tiennent debout.

En propos liminaire je vous parlais du « style » Hammett. Car il y a un style. Nous sommes assez éloigné des Steinbeck et des Faulkner sans pour autant que le texte s’en trouve appauvri. C’est un festival d’humour forcément noir, de scènes spectaculairement visuelles, des choses cinématographiques abouties, des phrases, des paragraphes au bout desquels surgissent des images très nettes, d’une efficacité absolue.

Ce passage, page 61 en donne une idée : La porte s’ouvrit à toute volée. Deux têtes se penchèrent à l’intérieur de la pièce. Puis les propriétaires des têtes suivirent. »

Hammett écrit à l’économie mais parvient à être généreux. Chaque mot est utilisé pour une raison valable, et c’est assez direct. En cela, Elmore Léonard est un de ses plus beaux héritiers. Mais loin de se compromettre dans des romans étayées uniquement sur les effets pyrotechniques, l’auteur peaufine ses ambiances, fait baigner ses personnages dans leur jus de ville, entre les klaxons et les grandes façades éclairées de mille ampoules, dans les arrière-cours crasseuses où agonisent les petits délinquants, dans ces zones périphériques qui hésitent entre passé et futur, trempant dans un présent hybride, où les ultimes hennissements des montures se confondent avec les frémissements des voitures et de l’acier des buildings.

Avec sa plume aérée, le père fondateur travaille au corps ses personnages avec beaucoup dialogue intérieur et les met à l’épreuve de son obsession, la perversion et la corruption de la grande ville.

Cet ouvrage qui vous propose trois nouvelles (Cauchemar ville, Un petit coin tranquille, Crime en jaune), vous offrira bien plus qu’un aperçu du talent du client. D’autant plus que son grand personnage, le tutélaire Sam Spade, n’apparaît pas dans ce livre.

En lisant Hammett, vous vous offrez le luxe de voir le travail de précision de quelqu’un qui a inventé quelque chose. Une sacrée expérience.

Traduction révisée par J-F Amsel

Seb.

Vieux Bob, Pascal Garnier (Atelier In8, Coll. Polaroid) par Yann

Perrine avait récemment chroniqué par ici Cannisses, court roman de Marcus Malte dont le point commun avec le titre qui nous intéresse aujourd’hui est d’être publié dans la très recommandable collection « Polaroid » des éditions de l’Atelier In8, dirigée par Marc Villard. On y croisera des gens tout aussi recommandables, parmi lesquels Marin Ledun ou Frantz Bartelt pour ne citer qu’eux.

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ca et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage (Cabine 34), deux adolescents vivant leurs premiers émois (Eux), une femme tentée de tout quitter (Couple, chien, plage) ou un simple d’esprit fasciné par les avions (Ami)… Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.