Rafael, derniers jours, Gregory McDonald (10/18), par Lou

Eh boï tu sais c’est où toi Morgantown ? Attends j’vais te raconter un peu en même temps que l’histoire de Rafael. 

Tu vois on m’avait dit que ce livre il fallait absolument que je le lise et quand j’ai répondu bavazi dis pourquoi qu’faut que j’le lise ? on m’a dit c’est l’histoire d’un père qui se sacrifie pour sa famille. 

J’voulais pas dire au client qu’des histoires comme ça j’en avais soupé. J’en avais ras le cul des histoires où papa qui fait des conneries revient tout rédempteur à essayer de se racheter, ça a niqué la vie du gosse mais là faut qu’il pardonne parce que papa est triste et boum surprise le paternel clamse à la fin et le fils comprend à quel point il était grand au fond. Ras le cul.

Mais comme y’a que les zobs qui changent pas d’avis j’ai changé d’avis tu vois et franchement je regrette pas. Y’a même Philippe qui m’a dit que j’en aurai mal à mon bide, et Julien qui m’attend au tournant si j’en dis du mal et tout. C’est son livre préféré dans la vie presque. Pression. 

Bin mon vieux j’ai une sale boule dans le ventre et la gorge remplie d’un truc comme quand tu regardes un drame des années 90 que t’as beau faire ton fier et ton trou du cul insensible et tout, alors que vient se dérouler sous tes yeux une histoire qui t’crève le coeur. 

Pas de rédemption ni rien de ce genre. Morgantown (j’y viens ayé) c’est juste un bled qu’en est même pas un déjà. Genre si Dieu il existe il a craché par Terre à cet endroit là précisément. En mode bidonville un peu mais j’imagine dans le sud-ouest désertique des États-Unis quoi. Et comme dans toute biodiversité qui naît de n’importe quoi y’a toute une troupe de gens qui vivent là, dont Rafael.

J’ai dit ils vivent mais en fait ils … subsistent (ch’crois que c’est comme ça qu’on dit quand cherche pas à être insultant). Ils ont pas de passé, pas d’avenir. Ils se partagent tout et y’a des gosses un peu partout. Des gosses, des vieux et des adultes malades. Et Luis qu’a un camion, mais c’est un vrai zob en plus d’être le frère de Rafael. 

Bref Rafael il parait un peu teubé à première vue, je crois qu’on aurait dit simplet à une époque. Simplet avec un look d’Indien apparemment vu que c’est de ça qu’on l’traite dans le bouquin, mais quand il demande à son père si c’est un Indien son père il lui dit juste de fermer sa gueule. Pas de passé, pas d’histoire j’te dis. 

Rafael il a qu’une envie, c’est que sa famille et les gens de Morgantown ils se tirent de là bas. Qu’ils aillent à la ville, qu’ils jouent au base-ball, deviennent docteur, fassent de la musique. Il en a marre que les gens crèvent comme ça. Et il a pas un rond, et il est alcoolique, il sait qu’il va crever sans que ça fasse de pli ou quoi. 

Alors un jour qu’il est rond il se rend dans un entrepôt qoù y’a un gars qui s’appelle McCarthy (comme Cormac ouais) et il lui propose un boulot : 25 000 dollars pour jouer dans un Snuff Movie. Et Rafael il accepte parce qu’en fait crever ça lui fait pas peur. Simplet on pensait ? Lucide le gars, genre de savoir quand il va crever et comment, ça le rend, lumineux (dans nos têtes hein parce que dans le livre t’as juste envie d’y mettre deux claques à dire mais putain arrête tes conneries mon gars).

Autant j’ai le coeur accroché quand je vois des trucs gores ou violents et tout la faute à quand j’étais gosse et franchement les premières scènes j’m’ai dit « bon ça va si c’est que ça c’est dégueulasse mais admettons » autant en fait au bout d’un moment c’est pas que t’en peux plus mais tu somatises. Genre ton corps il fait des soubresauts tu vois ? C’est pas la spasmophilie encore mais t’es au 3e barreau sur l’échelle quand même. 

J’ai trouvé le sujet vraiment très bien traité, genre pas du tout mélo ni larmoyant ou quoi. Genre malgré une atmosphère poisseuse au début comme dans U-Turn un peu (faut que tu vois ce film minou il est énorme) et des envies de lire dans ton frigo tellement ça cagne des fois dedans, ce livre est putain beau. 

On essaye pas de t’enfler en te filant de l’espoir, y’a pas d’héroïsation (rien à foutre si ça veut rien dire t’as compris) du personnage principal, même les « méchants » ils ont juste l’air dégueulasses mais au final ils pourraient être n’importe qui tellement ça se tient. 

Cette histoire elle a été publiée y’a longtemps hein, genre en 1991 et j’ai vu après avoir fait des recherches et tout que y’a eu un film avec Johnny Depp et Holy Shit Marlon Brando dedans ! (sorti en 1997), et Luiz Guzman qui est à peu près le 2e portoricain après Danny Trejo (qui est américain) à jouer dans tous les films mexicains que t’as vu. Bref je veux voir ce film alors si vous avez des retours à faire dessus t’hésites pas tu laisses un commentaire et tout.

Voilà t’as été bien courageux si t’as tenu la route jusqu’au bout de mon ressenti, je peux que te conseiller de lire ce court roman profitez en il est souvenu épuisé tellement il est bien et pas souvent réédité. Pour ceux qui l’ont lu bien joué vous m’avez transmis le virus il mérite sa place dans ma bibli à coté de tous les romans américains qui défoncent ses parents !

Hasta luego hijo.a.s

Lou.

Traduit par Jean-François Merle.

A sang perdu, Rae DelBianco (Le Seuil), par Yann, Aurélie et le Boss

Il est un peu lassant de découvrir à longueur d’année le nouveau Cormac McCarthy, encore plus quand le successeur en question propose un roman bien loin de tenir la route (ah ah ah) face à l’oeuvre du grand romancier américain. Alors, inévitablement, c’est avec une pointe de méfiance teintée d’agacement que l’on reçoit ce premier roman de Rae DelBianco (titre original Rough animals), même si la recommandation est cette fois signée par le très respectable Philipp Meyer.

330 pages plus loin, le lecteur essoufflé se voit contraint d’admettre que, oui, ma foi, peut-être, quand même, wow ! Alors, clarifions et nuançons notre propos : Rae DelBianco n’est pas le nouveau Cormac McCarthy. C’est un premier point. A sang perdu est un p… de bon roman, c’est un second point et c’est le plus important.

D’abord, il y a cette photo en 4ème de couverture, jeune femme blême au regard cerclé de noir, impressionnante. Puis ces quelques lignes de présentation qui nous apprennent entre autre qu’elle s’est lancée dans l’élevage de bétail à l’âge de 14 ans. Respect. Ensuite vient le texte.

« Depuis la mort de leur père, Wyatt et Lucy vivent isolés sur le ranch familial de Box Elder, Utah. Jusqu’au matin où leur troupeau de bétail est décimé par une gamine sauvage au regard fiévreux, un semi-automatique dans une main, un fusil de chasse dans l’autre. Rendu fou par la perspective de perdre la terre de ses ancêtres, Wyatt s’engage dans une course-poursuite effrénée : douze jours à parcourir sans relâche un monde cauchemardesque, peuplé de motards junkies, de cartels de drogue sanguinaires et de coyotes affamés, au risque de s’éloigner à jamais de la seule personne personne qu’il ait jamais aimée. » (4ème de couverture).

Le ton est donné dès les premières pages, avec une scène d’ouverture assez impressionnante, parfaite introduction à l’odyssée sauvage qui va s’ensuivre. Si Rae DelBianco ne s’encombre pas, c’est le moins que l’on puisse dire, d’une trame complexe, elle force néanmoins l’admiration par sa façon de traiter l’histoire, et l’énergie qu’elle y insuffle, faisant ainsi d’ « A sang perdu » un texte électrique à la tension permanente. Ici, les moments de répit sont rares et ne servent qu’à permettre aux protagonistes malmenés de panser leurs blessures avant de retourner dans l’arène. D’un motel miteux à un désert hostile, une violence inouïe accompagne Wyatt dans sa traque et le lecteur ébahi se souviendra avec une émotion particulière de cette scène hallucinante dans un Walmart. Rae DelBianco ne se défausse pas, chez elle, pas d’ellipses ni de rebondissements salvateurs, on suit chaque combat au plus près, à chaque seconde. C’est sans doute cette noirceur, cette écriture au coeur de l’action et de la violence des hommes qu’a voulu saluer Philip Meyer en comparant la jeune autrice à Cormac McCarthy et il est indéniable qu’elle impressionne durablement.

Là où on aurait pu craindre un énième roman de série B (ou Z, peu importe) avec motards sous amphets, coyotes et gangs de trafiquants, Rae DelBianco a l’intelligence d’entrecouper la quête de Wyatt de flashbacks sur divers épisodes de sa vie et en particulier la mort de son père et elle apporte ainsi un éclairage nouveau sur le lien qui unit Wyatt à sa soeur tout en offrant en même temps une réflexion plus ouverte sur la culpabilité et le pardon. Elle parvient à éviter l’excès, la surenchère et son roman gagne progressivement en épaisseur, sortant de la violence pure et d’un rythme effréné pour mieux considérer les hommes et leur folie.

Véritablement habité, pour ne pas dire hanté, ce premier roman devrait secouer la rentrée littéraire et l’on ne peut que s’en réjouir tant il nous semble mériter d’être découvert. Inutile de préciser que l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les prochains textes de cette romancière dont on espère encore beaucoup.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron.

Yann

Cette couverture qui vous regarde droit dans les yeux est celle de l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire, un 1er roman qui plus est.

Cela fait 5 ans que le temps s’est arrêté dans le ranch de Wyatt et de sa soeur jumelle Lucy. Depuis la mort du Père, depuis qu’il s’agit juste de s’occuper des bêtes et de la propriété, jour après jour, en tentant d’étouffer une culpabilité écrasante.

Le lecteur a bien peu de temps pour mesurer cette pesanteur étrange puisqu’elle vole en éclat dès le début du roman avec l’arrivée d’une créature au comportement paraissant presque diabolique à nos deux reclus.

Une ado, semblant à peine sortie de l’enfance, entre dans leur vie comme une furie et menace l’équilibre financier du ranch déjà précaire. Wyatt n’a d’autre choix que de se lancer à sa poursuite pour récupérer son dû.

Il entame alors une traque qui l’emmènera bien plus loin que ce qu’il pensait, au fin fond du désert et de son âme, à la limite de l’inhumanité et de ses possibilités physiques.

Un roman au rythme infernal. On a à peine le temps de reprendre son souffle lors d’appartés concernant le passé des jumeaux que l’action reprend de plus belle dans un présent dont on se demande s’il mènera à un quelconque futur.

Un très très grand roman qui vous laissera exsangues après quelques heures de lecture effrénée, sonnés par la puissance de l’écriture, par une narration sans faille et la philosophie tout personnelle d’une gamine éblouissante de violence et de sagesse.

Aurélie.

Bon, on me l’a chaudement recommandé, soit, je lis, mais douche froide et même pas l’écossaise.

A sang perdu par Delbianco

Il faudrait vite arrêter de citer Cormac Mccarthy à tout bout de champ.

Alors que l’auteur est depuis des années sur « The passenger » on espère par ailleurs qu’il sortira un jour… Alors à nos moutons, nos vaches…

bon une histoire de plus chez les ricains, famille, drogue, poursuite, « nature writing »….

C’est bien écrit, bravo, mais rien de neuf à l’ouest…

Aussi vite lu qu’oublié, à vous les studios… putain personne répond…

Allo ?

je suis pas mainstreaaaaaaaaaaammmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm……?

Le Boss.

La forêt muette, Pierre Pelot (Verticales), par Yann

On a récemment proclamé ici même l’amour que l’on porte à l’immense Pierre Pelot, à l’occasion de la sortie des Braves gens du Purgatoire, annoncé comme son ultime roman. Puisque l’occasion nous en est donnée, remontons aujourd’hui jusqu’en 1998, année de publication de La forêt muette aux éditions Verticales. Encore disponible sous ce format, le roman a également été réédité en version numérique par les éditions Bragelonne en 2013, dans la collection « Bragelonne Classic – Terreur ».

On l’a déjà dit, les étiquettes ne nous semblent pas avoir réellement de valeur quand on cause littérature, alors, « Terreur » ou autre chose, finalement … Evidemment, pour qui aura découvert Pelot avec un de ses derniers romans, le choc risque d’être rude tant l’écriture et le traitement de l’histoire sont ici aux antipodes de ce style luxuriant, ces phrases qui semblent ne jamais reprendre leur souffle, ces descriptions riches et détaillées qui caractérisent l’écrivain des Vosges depuis quelques années.

Ici, comme dans bon nombre de ses ouvrages plus anciens (pour mémoire, pas loin de deux cents livres au compteur), Pierre Pelot se concentre sur l’histoire, le cadre, les personnages et les dialogues et son écriture vise la justesse et l’efficacité, voire la sécheresse, maintenant au long de ce récit une tension permanente qui bouscule le lecteur autant que Dien et Charlie, principaux protagonistes de ce concentré de noirceur.

Les deux hommes, bûcherons, travaillent ensemble dans un secteur redouté des montagnes vosgiennes, le tristement célèbre « Cul de la mort » où furent commises un certain nombre d’horreurs durant la seconde guerre mondiale et où d’autres hommes périrent encore au cours des décennies suivantes. Charlie et Dien sont les derniers à accepter d’y travailler, malgré la dangerosité du site et la pénibilité du travail. Jusqu’au jour où apparaît une jeune femme parlant une langue inconnue … Nul ne soupçonne l’ampleur de la folie qu’elle emmène avec elle.

Loin de se résumer à un roman de genre, terreur, angoisse ou autre, La forêt muette en dit long sur les hommes et la guerre, sur la façon dont celle-ci fauche des vies et brise impitoyablement ceux qui en reviennent. Dien, survivant d’Indochine est traumatisé à jamais par ce qu’il y a vu et considéré à ce titre comme un homme instable et perturbé. Charlie, lui, n’a pas vécu le conflit mais une enfance difficile qui a fait de lui un être que l’on ne prend pas souvent au sérieux, une sorte d’idiot du village. Avec en arrière-plan, les échos des atrocités perpétrées pendant la guerre, l’apparition de cette jeune femme devant les deux hommes au mental fragile va provoquer une explosion qui n’épargnera personne.

Concentré sur 190 pages, ce roman est une plongée aux enfers qui rappellera inévitablement le cauchemardesque Délivrance de John Borman, film profondément marquant pour celles et ceux qui l’ont vu. Etouffant, cruel et humain malgré tout, La forêt muette est un texte qui ne s’oublie pas, et, surtout, ne laissera pas indifférent. C’est aussi dans ce grand écart entre certains de ses livres que l’on reconnaît la marque d’un grand écrivain, cette capacité à se renouveler sans cesse, sans se préoccuper une seconde de ménager son lectorat. En ce sens, La forêt muette est encore une réussite à mettre à l’actif de Pierre Pelot, même si ce ne sera sans doute pas son livre le plus facile à conseiller.

On vous épargnera le couplet « Ames sensibles … blablabla » mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

Yann.

Idaho, Emily Ruskovich (Gallmeister) par Yann

On connaît depuis longtemps le talent d’Oliver Gallmeister, cette capacité à proposer de nouvelles voix américaines, la dernière en date étant celle de Gabriel Tallent et son My absolute darling à côté duquel il a été difficile de passer en 2018. Malheureusement resté un peu dans l’ombre de l’histoire de Turtle, le premier roman d’Emily Ruskovich, qui sort en poche ces jours-ci, est à lire absolument.

Au coeur de l’histoire, un drame survenu durant le mois d’août 1995. Le destin d’une famille bascule irrémédiablement ce jour-là … La lumière ne sera faite que progressivement sur les circonstances exactes de cet événement.

Là où Gabriel Tallent oeuvre à la tronçonneuse et multiplie les scènes choc, Emily Ruskovich brode une toile toute en finesse, dense et saisissante. Idaho offre une impressionnante palette de variations autour de la culpabilité et du pardon, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence.

« Elle préfèrerait encore la présence vacante de Jenny que le fantôme de son absence ici, dans cette moitié de pièce avec ses rideaux en guise de murs.  L’absence de Jenny semble mieux la décrire que sa présence; elle est un navire sur le point d’accoster mais qui diffère lui-même son arrivée. »

Emmenant son lecteur de 1973 jusqu’en 2025, l’auteure tend des passerelles entre les époques avec une virtuosité et une maîtrise admirables, à l’aide de sons, d’odeurs ou de souvenirs, créant des liens multiples entre époques et personnages.

Chaque scène apporte ainsi un nouvel éclairage aux chapitres précédents, construisant une oeuvre forte et profonde dont chacun des protagonistes parviendra à nous toucher.

« De voir son coeur s’ouvrir comme ça, si brutalement après tant d’années, de voir William pénétrer dans son coeur et au-delà, car il est trop grand pour son coeur, elle éprouve la douleur de son amour, l’émerveillement de sa certitude, l’avènement après tout ce temps d’une meilleure Beth, la seule Beth qui ait jamais vraiment connu cet homme. »

Magnifiquement écrit, profondément sensible, Idaho est sans nul doute un roman à lire ou relire. Malgré la noirceur du drame initial, Emily Ruskovich livre un récit empreint de lumière et de douceur qui n’en finit pas de faire des vagues et excelle à mettre à jour la part d’humanité de chacun(e).

Et il convient de noter le remarquable travail de traduction de Simon Baril.

Yann

La crue, Amy Hassinger (Rue de l’Echiquier), par Yann

Editeur spécialisé dans les essais autour de l’écologie et du développement durable, Rue de l’Echiquier se lance à son tour dans la fiction depuis l’automne dernier. La crue est le troisième titre de cette collection sobrement intitulée « Domaine fiction ». Le soin apporté à la conception de l’ouvrage et la beauté de la couverture en disent long sur l’envie de réussir cette nouvelle aventure éditoriale. Si on y ajoute le nom de Brice Matthieussent, mythique traducteur français de Jim Harrison, Thomas McGuane, Brett Easton Ellis ou Richard Ford (entre autres), ce premier roman d’Amy Hassinger traduit en France avait tout pour séduire.

En proie à de nombreux doutes quant à sa vie actuelle de jeune mère récemment mariée, Rachel Clayborne, lorsqu’elle apprend que sa grand-mère est mourante, part rejoindre cette dernière dans la vieille ferme qu’elle possède dans le Wisconsin. Soignée sur place par Diane Bishop, amérindienne de la tribu des Ojibwés, la vieille femme a décidé de léguer la maison à son infirmière, dont la tribu avait été expropriée de ses terres lors de la construction d’un barrage voulu par le grand-père de Rachel. Dès lors, celle-ci va se trouver plongée dans un autre dilemme, à savoir se battre pour conserver la Ferme dans le giron familial ou la restituer aux Bishop par souci de justice.

Roman ample et fluide, La crue se lit d’une traite ou presque, tant Amy Hassinger s’y entend pour maintenir une tension permanente, que ce soit entre les personnages ou dans le cadre au sein duquel ils se retrouvent, s’aiment et s’affrontent. Les pluies incessantes et la montée du niveau de l’eau sur le barrage constituent bien sûr un élément supplémentaire de cette ambiance de fin d’un monde, dans lequel la disparition proche de Maddy plonge son entourage dans la confusion. Aux prises avec ses propres questions, Rachel va errer, tant mentalement que dans la réalité, allant jusqu’à se perdre sous le déluge lors d’une promenade.

Même si certains éléments semblent un peu convenus, voire prévisibles, comme les retrouvailles de Rachel avec Joe, son ancien amant, au moment même où elle remet en question sa propre vie et son amour pour Michael, son mari, Amy Hassinger parvient à éviter les pièges du vaudeville ou de la romance et prend le temps, par quelques flash-back, de revenir sur les parcours de chacun et les liens qui les unissent, donnant ainsi à son histoire une base solide et cohérente.

Bien au-delà de ces atermoiements du coeur, le vrai sujet du roman se trouve ailleurs, dans les relations entre populations blanche et amérindienne, dans ce pêché originel qu’ont commis les blancs en s’appropriant de gré ou de force bon nombre de terres qui n’auraient jamais dû leur revenir. C’est sur cette mauvais conscience qu’appuie l’auteure, en particulier à travers le personnage de Michael, qui refuse de revenir à la Ferme, considérant qu’elle n’a rien à faire entre les mains de la famille de Rachel.

L’autre force du texte réside dans les splendides portraits de femmes que sont Rachel, Diane ou Maddy. Portées par leurs doutes et leurs convictions, leur amour ou leur colère, ces trois figures centrales séduisent par leur force et une forme de beauté intérieure souvent éclairée par les questions auxquelles elles se confrontent.

Pari réussi, donc, avec ce texte à découvrir sans hésitation pour les amateurs de littérature américaine. On pensera, toutes proportions gardées, à l’inoubliable Dalva, de Jim Harrison, dont l’ombre est souvent présente sur ces pages, ce dont on ne peut que se réjouir et l’on souhaitera à la jeune écrivaine un parcours à la hauteur de ce premier roman.

Yann.

Les dieux de Howl Mountain, Taylor Brown (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann

Pionnière incontestable en matière de littérature américaine de qualité, la collection Terres d’Amérique, dirigée par l’impeccable Francis Geffard, creuse inlassablement son sillon depuis 1996 et continue de mettre en avant des auteurs confirmés ou débutants dont les textes déçoivent rarement. Taylor Brown, après La poudre et la cendre, un premier roman publié chez Autrement en 2017, rejoint donc ce catalogue que beaucoup doivent envier et propose avec Les dieux de Howl Mountain, un texte plus abouti et ambitieux qui devrait réjouir les amateurs de ce mélange de roman noir et d’Amérique rurale remis à l’honneur ces dernières années par des auteurs comme Donald Ray Pollock, Ron Rash ou David Joy, pour ne citer que les plus connus dans nos contrées (on pourra également penser à Frank Bill ou Benjamin Whitmer, largement aussi talentueux).

Il sera donc ici question des montagnes de Caroline du Nord dans lesquelles le trafic de bourbon bat son plein sous l’oeil bienveillant (lire « corrompu ») du shérif du comté. Rory Docherty revient de Corée amputé d’une jambe, qu’il a remplacée par une béquille astucieusement prévue pour pouvoir y cacher un revolver, ce qui peut s’avérer utile quand on travaille pour Eustace Uptree, baron du commerce local, caché dans les montagnes. Lorsque le shérif décide de changer les règles de jeu, appuyé par des fédéraux sur les dents, la situation, de tendue, devient explosive.

Si Les dieux de Howl Mountain ne manque ni de violence ni de rythme, c’est sur une histoire d’amour que reposent ses fondations, en l’occurrence, celle vécue par Bonni, la mère de Rory, et Connie Paxton, quelques années plus tôt, romance qui s’acheva dans le sang et les larmes, laissant Bonni muette aux bons soins d’un asile, après qu’elle eut assisté à la mort de son jeune amant et énucléé un de leurs agresseurs. La quête de Rory est donc au centre de ce roman dont Ma, grand-mère de Rory et mère de Bonni, constitue indéniablement un personnage inoubliable, une indomptée comme on les aime. Ancienne prostituée, herboriste confirmée, accessoirement maîtresse d’Eustace, Ma est une figure locale dont la réputation n’est plus à faire. Ma et son arbre à bouteilles, que l’on prendra comme un clin d’oeil à Joe Lansdale …

On l’aura compris, l’attachement que Taylor Brown porte aux protagonistes de son roman donne au texte une épaisseur qui manquait singulièrement à son premier essai. En y ajoutant une description précise du trafic de bourbon dans le comté ainsi que des personnages qui se croisent et s’affrontent dans un ballet survolté, il parvient à livrer un roman à la hauteur de la collection au sein de laquelle il est publié, ce qui n’est pas peu dire. Recommandable, donc …

Yann.

La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs), par Yann

Malgré la frilosité du lectorat français pour les recueils de nouvelles, « L’amour et autres blessures », paru en 2017 chez Actes Noirs, avait provoqué quelques remous critiques à défaut d’un grand succès public. Il faut dire que Jordan Harper, inconnu sous nos latitudes, frappait fort avec ces textes noirs et durs et imposait d’emblée un ton original et sans concession, où l’humain finit toujours par surgir, même dans les situations les plus sombres. Cette succession de destins brisés ou sur le point de rupture vibrait d’une énergie folle, portée par l’expérience de l’auteur en tant que scénariste de séries télé. Restait à savoir si la réussite serait la même sur la durée d’un roman.

La place du mort (« She rides shotgun » en VO), 270 pages au compteur, emporte très rapidement nos derniers doutes, dès les premières lignes.

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Le ton est donné, la machine démarre et va tourner à plein régime jusqu’à la dernière page. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Harper, malgré son CV, ne se complique pas la tâche au niveau scénario, d’une minceur à rendre jaloux les créateurs de Weight Watchers …

Nate sort de prison après quelques années mais il a un contrat sur la tête, lancé par Craig Hollington, leader de la Force aryenne. Ses proches étant également menacés, Nate va s’enfuir avec sa fille, Polly, onze ans et un ours en peluche dans son sac. C’est leur cavale que l’on va suivre ici et l’apprentissage accéléré auquel sera soumise Polly, confrontée à des personnes et des événements qu’un enfant ne devrait pas connaître.

Devant ce récit simple, efficace et mené à 100 à l’heure, le lecteur n’a plus qu’à se laisser emporter et c’est là que Jordan Harper fait preuve d’un savoir-faire certain en déroulant sans le moindre temps mort cette fuite en avant lors de laquelle Nate et Polly vont devoir apprendre à se connaître, puisqu’ils n’en ont jamais vraiment eu l’occasion. Le plan de Nate étant d’une simplicité extrême, à savoir harceler la Force aryenne jusqu’à faire lever le contrat qui pèse sur la tête de sa fille, rien de moins, il va lui falloir former cette dernière à l’art et la manière de se battre. Et c’est de là que viendra la principale surprise du récit, dans le plaisir manifeste que va découvrir Polly à ce monde de violence. Décontenancée les premiers temps, voire effrayée, la fillette, accompagnée de son inséparable ours en peluche, dépassera vite les attentes de son père, lui forçant régulièrement la main pour l’accompagner dans une expédition punitive ou lui suggérant une idée lorsqu’il ne parvient plus à réfléchir.

Jordan Harper déballe ici toute la panoplie d’un bon polar à l’américaine, des bandes d’aryens à moitié demeurés au laboratoire de drogue dans le désert, du shérif corrompu suintant le mal par tous les pores de sa peau à la jeune femme embrigadée bien malgré elle dans une cause dont elle se préoccupe finalement très peu, le flic obsédé par une enquête qui lui échappe complètement … rien ne manque au tableau. Mais c’est la figure de Polly que l’on retiendra, cette enfant jetée sans ménagement dans un monde brutal et sans pitié et qui finira par entrer dans le jeu comme les adultes qui l’entourent.

On l’aura compris, La place du mort ne fait pas dans la dentelle et s’il y a éventuellement un reproche que l’on pourrait faire à son auteur, c’est celui de manquer régulièrement de réalisme dans la description de la lutte que mènent Nate et Polly contre la Force aryenne. Mais cet aspect « super-héros » participe aussi du plaisir que l’on aura pris à cette lecture et ce bémol sera vite oublié, balayé par l’ouragan Harper, dont on attend le prochain texte, en se demandant toutefois s’il pourra aller plus loin sans tomber dans le blockbuster … Pour l’instant, il serait dommage de bouder notre plaisir et de passer à côté de cet excellent roman noir.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude.

Stoneburner, William Gay (La Noire – Gallimard), par Yann

Une vie de lecteur étant ce qu’elle est, la rencontre avec certains auteurs ne se fait parfois que tardivement, même si lesdits auteurs jouissent d’une réputation flatteuse, comme c’est le cas pour William Gay. Et cette rencontre n’est pas systématiquement à la hauteur de nos attentes, ce qui arriva par exemple avec Petite soeur la mort en 2017 … Parfois, donc, une session de rattrapage s’impose et permet de réviser un jugement initial plutôt négatif. En ce sens, Stoneburner surgit à point nommé avec la renaissance de La Noire, collection dont la disparition en 2005 chagrina à juste titre les amateurs de bonne littérature sombre.

Quand on n’aime pas trop les étiquettes, force est de reconnaître que celle qu’on a accolée à William Gay (« Southern gothic ») ne fait pas rêver. Il est donc bon de prendre un peu de distance par rapport à ces appellations dont l’intérêt reste discutable et de se contenter de l’essentiel, la seule chose qui compte vraiment, le texte.

Roman paru aux Etats-Unis en 2017, cinq ans donc après la disparition de son auteur, Stoneburner se compose de deux parties, la première suivant la cavale de Thibodeaux, qui a réussi à mettre la main simultanément sur un beau paquet de dollars (dérobé à des trafiquants de drogue) et sur la belle et sulfureuse Cathy. La seconde partie est racontée par Stoneburner, détective privé chargé par Cap Holder, ex-shérif, de retrouver Cathy, sa compagne. Quant au pactole en jeu, il va, comme souvent, éveiller bien des rancoeurs et des convoitises.

Sur une trame usée jusqu’à la corde qui, pour le meilleur, rappellera inévitablement les romans de James Crumley, le texte de William Gay séduit davantage par son côté mélancolique et désabusé que par les tenants et aboutissants d’un scénario qu’on a l’impression de déjà connaître. La blonde incendiaire et manipulatrice, les vétérans du Vietnam rongés par leurs souvenirs, le « baron » local (Holder), la petite teigne (Red) et tant d’autres sont des personnages déjà croisés ailleurs sous d’autres identités mais, finalement, peu importe, on ne sait comment mais la mayonnaise prend et Stoneburner se lit au rythme d’une cavale effrénée.

Plus que les personnages principaux, ce sont les fantômes dont ils semblent entourés en permanence qui donnent au récit ce supplément d’âme sans lequel il ne dégagerait rien d’autre qu’une impression de « déjà lu ». Ici, personne n’est jamais vraiment seul, jamais complètement présent, même quand il s’agit de faire l’amour.

Une chose en entraînant une autre, elle a fini par coucher avec moi, et ce fut une orgie entre spectres – moi et la prostituée et les fantômes de Thibodeaux et de l’épouse des collines.

La part sombre de chacun(e) peut surgir à tout instant, et même les paysages prennent parfois l’apparence d’un songe noir.

Ce décor m’appelait. Il m’appelait d’une voix qui évoquait mon passé, une voix triste et plaintive, et j’avais une telle envie de m’y fondre que cela en devenait une souffrance qui me serrait le coeur.

Les personnages de William Gay portent en eux leurs fantômes, ceux des gens qu’ils ont connus comme ceux des personnes qu’ils ont été. C’est la seule concession que l’on voudra bien faire à l’adjectif « gothique » dont il était question en début de chronique, cette impression de naviguer parfois entre deux mondes, le réel et le fantasme, le passé et le présent.

Ce second rendez-vous avec l’auteur s’avérant plus que réussi, on sera tenté de mettre le nez dans La mort au crépuscule, son roman le plus connu et de recommander la lecture de Stoneburner aux amateurs de littérature américaine en général et de roman noir en particulier.

A signaler, une excellente traduction de Jean-Paul Gratias.

Yann

Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Yann

Après La guerre est une ruse, paru en septembre dernier et qui posait les fondations de sa trilogie, Frédéric Paulin est de retour avec Prémices de la chute, en attendant le troisième et dernier volume en mars 2020.

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par l’auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle devrait avoir.

Yann.

Un feu d’origine inconnue, Daniel Woodrell (Autrement), par Yann

C’est par le biais de la BD que l’on a découvert l’oeuvre de Daniel Woodrell, grâce à l’extraordinaire adaptation que Romain Renard avait réalisée du non moins splendide Hiver de glace (Rivages / Thriller) au sein de la regrettée collection Rivages Casterman, qui donna naissance à quelques chefs d’oeuvre … Suivirent, au fil de nos lectures, un roman poignant (La mort du petit coeur) et un recueil de nouvelles, Manuel du hors la loi, pétri de noirceur et d’humanité, tous deux chez Rivages également.

Déjà publié en 2014, Un feu d’origine inconnue est remis en avant par les éditions Autrement et l’on ne pourra que s’en réjouir tant Daniel Woodrell parvient, une nouvelle fois, à saisir son lecteur pour le plonger dans un récit d’autant plus puissant qu’il est inspiré d’un drame auquel furent mêlés des membres de sa famille.

« Missouri 1929. Un soir d’été, les habitants de West Table se rendent joyeux au bal du village. Mais cette nuit-là, la salle prend feu avant d’exploser, laissant de nombreux morts et beaucoup de questions. » (Quatrième de couverture).

A partir d’un moment central (le soir du drame) et d’un personnage (Alma), Daniel Woodrell tisse avec maestria un fil narratif qui navigue entre les personnages et les époques sans jamais perdre un instant son lecteur. On suivra ainsi la vie de la famille Dunahew sur plusieurs générations (Alma, son mari et ses enfants, sa soeur, la sensuelle Ruby, leurs parents), on pénètrera dans l’intimité de Mr. et Mrs Glencross, on découvrira l’ancienne identité de Freddy Poltz, le mécanicien local et bien d’autres personnages seront ainsi mis en lumière à tour de rôle, plus ou moins longuement, apportant chacun(e) une épaisseur supplémentaire à la tragédie à venir.

C’est une petite ville tout entière qui est ici auscultée, observée avec une attention et une humanité qui donnent toute sa force à ce récit dont la brièveté (213 pages) confirme le talent de Woodrell, qui n’éprouve pas le besoin de s’étaler sur plusieurs volumes et parvient à donner à ces quelques pages un souffle qui manque parfois cruellement à d’autres. C’est également le tableau saisissant de la population d’une petite ville du Missouri, tableau si précis qu’on pourrait le reproduire à grande échelle et l’appliquer à une bonne partie des Etats-Unis. Daniel Woodrell sait de quoi l’homme est capable, dans le bien comme dans le mal et il met à jour sans états d’âme l’envers du décor, les secrets que chacun(e) possède et tente de garder terrés. Il décrit également avec justesse et sans fard les rapports de force entre blancs et noirs ou entre classes sociales et c’est ici qu’il se montre le plus incisif et réaliste. L’entresoi permet aux membres éminents de cette petite société de bénéficier d’une impunité quasi totale, d’autant plus révoltante que la population noire et pauvre n’a la plupart du temps que ses yeux pour pleurer.

« Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toutes sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. »

Aussi puissant que bref, politique et social autant qu’historique,Un feu d’origine inconnue confirme si besoin était qu’on a ici affaire à un grand auteur et l’on ne pourra qu’exhorter à se pencher sur son oeuvre (dont les autres titres sont tous parus chez Rivages). Et l’on remerciera les éditions Autrement pour cette réédition bienvenue.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.