Ecorces vives, Alexandre Lenot (Actes Noirs) par Yann.

Rural noir, pas rural noir, western des campagnes ou polar cantalou, nature writing ou autre chose, quelle importance finalement ? La case dans laquelle on va ranger le livre compte-t-elle davantage que les qualités propres au texte ? On ne va donc pas s’embarrasser avec cette question aujourd’hui, ni demain , d’ailleurs.

Ce qu’on retiendra, par contre, c’est le nom de l’auteur, Alexandre Lenot, qui, d’après la 4ème de couv, écrit pour le cinéma, la radio et la télé, pas moins. Et qui propose ici son premier roman, à peine plus de 200 pages au coeur du Massif Central, dans un Cantal qui n’ a rien à voir avec le pays du fromage et des vaches auquel on pourrait penser au premier abord.

Dans cette enclave sauvage à l’écart des grands axes se joue un de ces drames dont l’Homme a le secret, une histoire dans laquelle la peur le dispute à la haine.

Une ferme incendiée par un « étranger », il n’en faut pas plus à la vindicte populaire pour se réveiller, et, avec elle, les vieilles rancoeurs et la violence que l’on garde habituellement pour la saison de chasse … Il ne fait pas bon être différent ou venir d’ailleurs, dans ce pays obscur, Louise et Elie ne tarderont pas à en faire l’expérience.

Si l’intrigue est ici plutôt ténue, l’écriture d’Alexandre Lenot parvient à sublimer le récit et à lui donner l’épaisseur d’un drame antique. Cette chronique de la haine ordinaire se lit d’une traite et offre au passage quelques portraits plutôt réussis. Une tension permanente règne ici, alimentée par les sentiments exacerbés des protagonistes, peur et jalousie faisant rarement bon ménage.

Ecorces vives ne manque donc pas d’atouts pour un premier roman et l’on suivra avec intérêt le parcours d’Alexandre Lenot dont la langue fait des merveilles, à tel point qu’il en négligerait d’étoffer la trame de son récit, seul bémol que l’on se permettra à propos de cette lecture.

 

 

Born in the USA – Anatomie d’un mythe, Hugues Barrière (Autour du Livre) par Seb

Quand je participe à un salon du livre, j’aime bien flâner un peu dans les allées, jeter un œil aux bouquins qui patientent en silence, saluer les connaissances et les amis. Au début du mois de mars, j’étais au salon de Naves, en Corrèze. La foule n’était pas encore entrée, le calme régnait. Il y avait cette ambiance d’avant la bataille. J’arpentais donc le salon pas encore ouvert, zieutant ici et là. Soudain, au coin d’une table, mon regard accroche sur une image que je connais par cœur et qui est inscrite depuis longtemps dans ma mémoire. Des bandes blanches, d’autres rouges, en alternance. Dans le coin en haut à gauche, deux étoiles blanches sur fond bleu. Et devant cette immense bannière, le Boss qui bondit avec sa guitare.

Bien sûr, si vous êtes des amateurs de Bruce Springsteen, vous aurez reconnu la jaquette du fameux single qui a fait passer le Boss du statut de star du rock à celui de méga star planétaire du rock.

Intrigué je m’approche. Je prends l’objet dans ma main, l’étudie, le feuillète. Je lis quelques lignes du début ainsi que la 4ème. Les jeux sont faits. J’ai décidé de l’acheter. Je repasserai plus tard dans la journée, ce sera l’occasion de tester l’auteur sur ses connaissances et sa passion.

La rencontre s’est faite en fin de journée. Hugues Barrière est un gars très sympathique, je jauge souvent un homme à sa poignée de main. Nous nous sommes embringués dans une discussion à bâton rompu sur le Boss, sa musique, le bonhomme en tant que personne, la littérature et l’Amérique d’hier et celle d’aujourd’hui. Un vrai beau moment et une belle rencontre. J’ai immédiatement réalisé que le gazier était un sérieux client et qu’il en connaissait un bon bout sur le sujet.

Donc j’ai lu comme un gourmand ce livre de 150 pages qui dissèque l’histoire de ce titre mythique, d’avant sa conception jusqu’à son existence de nos jours. Un parcours fascinant et passionnant, étonnant même.

Hugues Barrière est ce que j’appellerais un grand et fin connaisseur du rock et de tout ce qui s’en approche, mais il est surtout un exégète de Bruce Springsteen, un allumé comme il y en a peu. Il nous offre avec ce livre, une plongée incroyable dans l’univers de l’artiste, auteur compositeur interprète et nous délivre au fil des pages, des détails importants, des secrets de fabrication, ou tout simplement la petite histoire précise de la grande histoire.

Après avoir planté le décor sur les débuts et les origines de Springsteen (ce qui est indispensable pour comprendre et appréhender l’histoire de ce titre emblématique qu’est Born in the U.S.A) il nous déroule son récit d’une manière chronologique et très documentée. Grâce à sa maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’approche au plus près du mystère de la création de cette chanson, du sens des mots choisis et aussi de l’état d’esprit du chanteur au moment de sa fabrication. Car c’est bien d’une fabrication qu’il s’agit. Comme un artisan menuisier qui construit un meuble, d’abord grossier, puis qui y revient sans cesse, par petites touches, influencé par ses rencontres, ses connaissances culturelles, ses angles d’approche. Au final, le meuble mettra plusieurs années à ressembler à ce que voulait l’artiste/artisan. Mais cela valait sacrément le coup.

Hugues Barrière remonte à la génèse, et ce qui est passionnant dans ce genre d’opération c’est quand on se rend compte que l’écriture d’une chanson s’est faite dans le creuset de la grande histoire, celle des Etats-Unis, et en particulier la période de la guerre du Vietnam. On mesure à ce moment-là, l’importance des artistes dans nos vies et dans nos sociétés, qu’ils soient chanteurs, acteurs, cinéastes ou peintres, sculpteurs, photographes ou écrivains. Parce que le Boss, comme des milliers d’autres américains, de par son âge et sa classe sociale, était concerné par la conscription pour cette guerre à l’autre bout du monde. Il n’y est pas parti mais des types proches de lui, de son groupe de l’époque y sont allés, et ne sont jamais revenus. Cet épisode a dû rester dans sa mémoire et à maturé un certain temps.

Je ne vais pas dépoiler le livre, je vous laisse découvrir son contenu étonnant. Là où c’est très bien vu de la part de l’auteur, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres ouvrages, c’est qu’après nous avoir distillé les détails très intéressants de la naissance du titre qui est devenu la chanson emblématique de Springsteen, Hugues Barrière nous narre le grand malentendu qui s’est rapidement installé dans le sillage de ce tube proprement stratosphérique.

Avec une précision de chirurgien, mais avec une plume d’auteur assez plaisante, il nous explique avec force détails et preuves, comment une chanson écrite pour dénoncer une situation sociale, une guerre, mais surtout le retour des héros dans l’anonymat et l’indifférence – mais aussi dans la douleur et la colère – a pu être mal comprise et totalement détournée de son but initial et de sa substance. En tournant les pages, nous assistons médusés, au détournement de l’œuvre contestataire en objet de promotion pour une Amérique triomphante et impérialiste. Avec une grande impartialité, l’auteur nous démontre que le Boss lui-même n’est pas exempt de reproches et qu’il a commis des erreurs, notamment de communication lors de la récupération de son titre par le président Ronald Reagan en campagne pour sa réélection. Hugues Barrière met en corrélation cette fausse image qui se construit très rapidement autour du méga tube de l’année 1984 avec tout un tas d’éléments exogènes, de décisions marketing risquées et de méthodes de composition et de choix rythmiques casse gueule mais d’une efficacité redoutable.

Bref, vous l’aurez compris, en lisant ce livre très réussi, vous en apprendrez énormément sur la naissance et la vie de cette chanson culte, sur son créateur bien évidemment, mais aussi, et c’est là que c’est fort, sur l’état d’un pays à l’instant T, sa manière de voir et de ressentir les choses, sa facilité à faire l’amalgame dans le terreau de son histoire violente et compliquée.

L’air de rien, ce sont quarante années américaines que nous traversons dans les spasmes de l’histoire, des décennies durant lesquelles un titre façonné à la manière d’un orfèvre à résonné et résonne encore comme un des plus grands coups de génie d’un artiste à part et imprégné par sa musique comme peu l’ont été avant lui.

Un petit conseil pour entrer dans de bonnes conditions dans ce bouquin. Munissez-vous si ce n’est pas déjà fait, de la version classique, (la grosse machine de guerre martiale qui dévaste tout sur son passage avec ses premières notes immédiatement reconnaissables et qui vous laisse exsangue de joie et d’excitation) et aussi de la version qui figure sur l’album 18 Tracks paru en 1998. Une version acoustique et posée où le texte prend toute sa place et une autre dimension.

Je me suis ré-ga-lé. Merci Hugues !

Place au livre, place à l’auteur, place au Boss, place à Born in the U.S.A !!!

Seb.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture) par Yann

416 pages pour 1 kilo 400, rien à dire, l’objet en impose, d’autant plus quand on découvre sur la couverture la mention « Livre premier ». Parce que donc il y aura une suite (et fin), tout aussi considérable. Non pas qu’on soit habitué à jauger un bouquin sur ces chiffres finalement peu intéressants, non, ici, c’est le niveau atteint sur la longueur qui impressionne. Il a été difficile, depuis sa sortie, de passer à côté de ce roman graphique exceptionnel qui devrait en toute logique s’imposer comme une des meilleures publications de l’année, toutes catégories confondues.

On passera sur l’histoire d’Emil Ferris, aussi forte et touchante soit elle, le bouquin se suffit largement pour ce qui est de convaincre. Alors, l’histoire, quelle est-elle ?

Karen a dix ans et vit à Chicago, à la fin des années 60. Passionnée d’histoires de monstres, fantômes, goules et autres zombies, elle écrit et dessine son journal intime, dans lequel elle se représente comme un petit loup-garou. Entourée de sa mère malade et de Deeze, son frère, Karen apprend soudainement la mort de sa voisine, Anka, la plus jolie femme qu’elle ait jamais vue. Ne croyant pas à l’hypothèse du suicide, Karen va se lancer dans sa propre enquête et se rendre progressivement compte que les monstres ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine.

Riche, foisonnant, dense, le dessin d’Emil Ferris est exigeant et sidère avant tout par sa finesse et sa beauté formelle, ses traits de stylo bille composant des planches sublimes impossibles à survoler d’un simple regard. Ou alors, il faut reprendre le livre, s’y replonger, se laisser captiver par cette narration impeccable et surprenante de maîtrise. De toutes façons, on le relira, ce livre, que la première lecture ait été attentive ou non, on y reviendra car subsistera toujours le sentiment d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir loupé un truc, une case, un bout de texte … Bref, il faut se donner du temps et être capable de le prendre réellement pour l’apprécier comme il doit l’être.

Au-delà de l’histoire touchante de Karen, c’est celle d’Anka Silverberg qui est au cœur du récit, cette femme née au mauvais endroit au mauvais moment. Le récit déjà riche en émotions gagne en intensité lorsqu’est évoqué le destin de cette voisine trop tôt disparue. Emil Ferris navigue ainsi entre les années 60 et la vie familiale de Karen et la jeunesse d’Anka en Allemagne dans les années 20.

Entre le contexte familial et l’environnement politico-historique dans lesquels elle grandit, Anka aura peu d’occasions de voir la vie du bon côté, seules quelques rencontres plus ou moins fugaces apporteront un peu de répit à son existence. C’est en écoutant une série de cassettes sur lesquelles la jeune femme a laissé le récit de sa vie que Karen prendra conscience que certains humains possèdent d’incroyables capacités à se comporter comme des monstres.

On l’a dit, l’ouvrage est dense, au dessin comme au scénario, mais il constitue une plongée saisissante dans un univers unique, une véritable expérience de lecture, dont on attendra avec avidité le prochain volume, qui, on n’en doute pas un instant, devrait confirmer ce sentiment d’avoir eu dans les mains une œuvre comme on en croise peu dans une vie, classique instantané à ranger aux côtés de Maus ou Persépolis par exemple.

Yann.

 

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, (éditions Verticales) par Yann

Réparer les vivants est paru en 2014 et on n’est encore pas complètement remis du choc provoqué par cette lecture. Multi-récompensé, l’ouvrage bénéficia à l’époque d’une unanimité assourdissante, de celles dont on préfère habituellement se tenir à l’écart, par méfiance ou par esprit de contradiction. Mais il aurait fallu une mauvaise foi assez solide pour ne pas s’enthousiasmer devant le souffle et la tension de ces presque 300 pages qui balayaient tout sur leur passage.

Depuis sont parus des titres aussi différents que A ce stade de la nuit (Verticales 2015), novella autour du drame des migrants en Méditerranée,  ou Un chemin de tables (Seuil 2016), qui s’attache aux pas d’un jeune chef parisien en vogue. Maylis de Kerangal évite la redite, le confort et semble fonctionner à l’instinct, à la passion, ce qui lui réussit et donne naissance à des textes forts, quel qu’en soit le sujet.

Un monde à portée de main, paru mi-août chez Verticales, ne déroge pas à la règle et constitue cette fois une plongée dans le monde de la peinture, et plus précisément du trompe-l’oeil, à travers le parcours de Paula et de ses amis Jonas et Kate.

Après une période post-bac plutôt hésitante entre droit et beaux arts, Paula, sur un énième coup de tête, s’inscrit au prestigieux Institut de peinture décorative de Bruxelles. Elle y apprendra pendant six mois les différentes techniques de trompe-l’oeil pouvant servir à l’élaboration d’un décor, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans tout autre cadre. C’est là également qu’elle fera la connaissance de Kate et Jonas.

Ce qui saisit ici au premier abord, comme dans ses romans précédents, c’est l’ampleur et le rythme des phrases. La langue de Maylis de Kerangal est riche et vivante, bouillonnante et c’est un plaisir chaque fois renouvelé que de s’y laisser prendre. Ce qui pourrait être lourd chez d’autres est ici fluide et suffisamment travaillé pour sembler naturel. Et c’est en somme la même chose que vont devoir apprendre Paula et ses amis, à savoir donner à l’artificiel les apparences du réel, dissimuler le travail, faire disparaître tout le processus de création pour ne garder que l’oeuvre finale, parée des  atours de la réalité.

Ainsi, au fil des chantiers qui lui sont proposés après l’obtention de son diplôme, Paula restituera un ciel dans une chambre d’enfant, un tombeau égyptien pour une exposition, elle travaillera pour un hôtel puis des particuliers, avant que ne se présente l’opportunité de travailler pour le cinéma. Dans ce royaume de l’illusion, la jeune femme fera ses preuves avant de continuer sa route. De rencontres en expériences, on assiste ainsi à la naissance d’une passion, de celles sans lesquelles la vie perd un peu de son sens et de sa beauté. Et rien d’étonnant, finalement, à ce que la jeune femme arrive sur le chantier de Lascaux IV,  » le fac-similé ultime », ainsi que le lui présente Jonas. Dans ce lieu où l’on situe la naissance de l’art, c’est à une incroyable aventure que va participer Paula, comme l’aboutissement logique de son parcours.

Maylis de Kerangal livre une nouvelle fois un texte magnifique et profond, ne s’épargnant aucune digression sans pour autant jamais perdre de vue son récit et ses personnages. Un monde à portée de main est une belle réflexion sur l’art et la beauté, sur l’illusion également, bien sûr, en même temps qu’une plongée dans l’histoire, qui finit toujours par nous rattraper, comme en témoignent ces quelques lignes autour des attentats dans les locaux de Charlie Hebdo. L’émotion est là, portée par une plume vive et sensuelle, on s’y laissera prendre une nouvelle fois.

Yann.

 

 

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Little Heaven, Nick Cutter, éditions Denoël (Sueurs Froides) par Bruno

Traduction d’Eric Fontaine

Le mal le plus profond est au cœur de ce roman choc, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit, c’est quelquefois un résumé de l’existence et d’actes commis au nom de quoi, de qui, mystère ? Il s’exprime de bien des façons mais finit toujours par atteindre celui qui l’utilise. Rédemption de l’âme humaine, souffrances et souvenirs, seule une lecture attentive vous permettra de goûter à la puissance évocatrice de ce récit qui va vous emmener loin, très loin, aux confins de la folie, de la peur et de l’horreur.

Bâtie sur une oscillation de deux temps, principalement 1980 et 1965-66, cette histoire se découpe en 9 chapitres bien balisés. On sait où on se trouve et à quelle période. Micah, Minerva et Ebenezer sont nos trois héros. En ouverture, on découvre leurs vies riches et agitées soumises à bien des exactions ; acteurs marquées et marquants, animés d’une certaine fureur, gâchette adroite et facile. Tuer ne leur pose pas de problème en fait puisque c’est leur métier !

Ce drôle de trio va devoir faire équipe en 1966 pour retrouver et sauver un enfant embrigadé par une espèce de secte. Qui dit secte dit forcément danger !

Vous dire que j’ai aimé ce scénario, non, vous dire que c’est une réussite, non ; parce qu’en fin de compte j’ai «surkiffé» cette aventure riche et profonde qui risque de vous tenir haletants et éveillés longtemps. Ne fermez pas la lumière, car au cœur des ténèbres on ne vous entendra pas hurler de terreur.

Ecriture précise et vocabulaire très fourni, Nick Cutter fait monter doucement la pression avec une action lente mais prenante, des descriptions hallucinantes et on glisse lentement mais sûrement dans un univers de peurs viscérales comme sorties de la nuit des temps.

Et que dire des personnages secondaires comme le révérend Amos, « fou de jésus, bas du cul » , un prédicateur dérangé, mais pas que, guidant hors du monde et dans un espèce de camp retranché sa petite communauté.

Ambiance visuelle soignée, ce roman au goût de western version Tarantino, louche également vers l’univers de Stephen King, mais le grand King, le roi de l’épouvante et de la peur qu’il a été à une certaine époque.

Noires visions soumises à notre imagination, en 200 pages et 33 sous chapitres au centre de ce roman, l’auteur gagne ses galons de maître de l’horreur et respirer devient pour le lecteur un exercice périlleux. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti une telle pression du mal à chaque page tournée.

En 600 pages bien remplies, Nick Cutter nous promène dans un univers glauque et mortel où d’étranges créatures viendront sonder vos peurs les plus sombres. C’est un livre magistral et beau. Beau par ses nombreuses illustrations qui accompagnent le déroulé de l’histoire et nous aident à visualiser, magistral pour la réalisation, l’épaisseur des protagonistes, et un synopsis peut être pas si original que ça, mais qui nous renvoie à l’essence même de la vie et du mal, toujours présent à un moment ou à un autre.

« Little Heaven », c’est un nom, c’est un lieu, c’est un roc, mais c’est surtout un très grand ouvrage de Monsieur Nick Cutter, un voyage où il vous faudra avoir le cœur bien accroché, car vous n’en ressortirez pas indemnes !

Merci à Joséphine Renard et aux éditions Denöel pour cette collection Sueurs Froides qui nous livre vraiment de grands frissons. FONCEZ !

Traduit par Eric Fontaine.

Bruno.

Lykaia, DOA, Gallimard

S’il existait un prix récompensant chaque année l’ouvrage qui a alimenté le plus efficacement fantasmes et rumeurs dans le petit monde du livre, Lykaia aurait raflé la palme en 2018, écrasant la concurrence sans laisser la moindre chance à qui que ce soit.

Initialement prévu aux éditions Equinox, la collection polar des Arènes, nouvellement créée par Aurélien Masson, le dernier ouvrage de DOA paraît finalement chez Gallimard, hors collection, sous une couverture aussi sobre que sombre.

On sera moins surpris de ce remue ménage à la lecture des 30 premières pages de Lykaia. DOA nous convie en effet à une plongée sans filtre dans le monde BDSM (« ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ou encore la domination et la soumission », définition Wiktionnaire), un univers où se côtoient le sexe et la violence, la rencontre d’Eros et Thanatos. On a beau savoir l’imagination de l’Homme sans limites dans certains domaines, DOA parvient à surprendre le lecteur avec une première scène à la lecture de laquelle on s’accrochera aux accoudoirs … Le texte ne s’adresse donc pas aux lecteurs frileux ou trop sensibles, il nécessite clairement d’avoir le coeur bien accroché.

Au-delà de l’aspect fantasmatique et sensationnel du sujet, qu’en est-il vraiment ? On suit ici le périple d’un homme (le Loup) et d’une femme (la Fille), dont les prénoms importent finalement peu, de Berlin à Venise en passant par Luxembourg et Prague. Point de tourisme ici, les préoccupations sont tout autres et les lieux visités farouchement protégés des regards profanes. Alors, oui, il y est beaucoup question de sexe et de pratiques extrêmes, oui, la violence en fait partie intégrante, oui, c’est un univers qui peut effrayer mais qu’a voulu l’auteur exactement ? D’abord, et ça n’est pas une surprise, sortir des sentiers battus. L’homme est discret et semble se remettre en question à chacun de ses ouvrages. Ensuite, bousculer ses lecteurs, quitte à en laisser quelques uns sur le bord du chemin car le sujet ne fera pas l’unanimité.

C’est d’abord de nous, humains, qu’il est question ici. Car, comme le dit le Loup :

 » La baise, c’est le miroir magique de l’humanité. Le comprendre peut faire peur, mal, ou soulager, tout dépend du reflet, mais il est inutile de se voiler la face, lesexe révèle nos failles et nos limites, bien réelles, inaltérables et infranchissables. Le reste, c’est du vent. on est comme on nique et on est ce qu’on nique, rien de plus. »

On peut aussi, paradoxalement, considérer qu’il est ici question d’amour, oui cette chose qu’on accommode à toutes les sauces, des plus mièvres aux plus relevées. Ce sont des êtres blessés par la vie que met en scène DOA, mais dont la capacité à aimer reste intacte même si elle a revêtu d’autres formes. Les sentiments sont présents dans ces pages, bien plus qu’on ne pourrait le croire au premier abord, et, sous l’apparente monstruosité des pratiques, c’est  encore l’humain qui se révèle, certes pas sous son aspect le plus attirant mais c’est quand les masques tombent que l’on peut accéder à la vérité de chacun(e).

Aussi violent soit-il, aussi déviantes puissent être les scènes qu’il décrit, le roman de DOA effraie plus qu’il n’excite, interroge et dérange, bouscule sans ménagement. On tient là un des rares livres à propos desquels on oserait l’expression si galvaudée de « véritable uppercut », tant on peine à relever la tête et reprendre une vie normale une fois ses 240 pages achevées. Très grosse sensation de cette fin d’année, dont les ventes risquent d’être inversement proportionnelles à l’intensité des secousses qu’il aura éveillées en nous. Noir et nihiliste, Lykaia sera sans conteste le joyau sombre de l’année.

Le témoin solitaire, William Boyle, Gallmeister, par Yann

Pas forcément besoin de parcourir le monde en tous sens pour écrire des histoires. Certain(e)s auteur(e)s de chez nous l’ont compris depuis longtemps, qui tournent inlassablement autour de leur nombril depuis des années. Pour William Boyle, le monde a l’échelle d’un quartier de New-York et c’est amplement suffisant.

Gravesend, avant d’être un roman de William Boyle (le 1000ème de la collection Rivages/Noir, excusez du peu), est un quartier de Brooklyn, dans lequel naquit et grandit l’auteur. Révélé (comme tant d’autres) par le gourou du polar François Guérif, William Boyle faisait en 2016 une arrivée remarquée sur les étals des libraires. Ce premier roman empreint de noirceur et d’humanité avait su imposer immédiatement cette nouvelle voix venue des Etats-Unis.

Lorsque parut, un an plus tard, son deuxième roman, Tout est brisé, il s’avéra que William Boyle avait suivi François Guérif de chez Rivages aux éditions Gallmeister. Si l’on y retrouvait cette peinture du quartier cher à l’auteur, le propos avait changé, délaissant cette part de roman noir si prégnante dans Gravesend pour une chronique au plus près des personnages et de leurs états d’âme. Privilégiant l’atmosphère autant que les caractères, le récit se teintait ainsi de mélancolie et de tendresse et offrait une nouvelle facette au talent de conteur de William Boyle.

Le témoin solitaire (également traduit par Simon Baril), s’il reste dans le même périmètre urbain, navigue à son tour entre roman noir et chronique de la vie d’un quartier. Amy, ex-« party girl », s’est éloignée de son ancienne vie et se consacre désormais à l’Eglise et aux personnes âgées de Gravesend. Unique témoin d’un meurtre commis en pleine rue, elle finit par s’y retrouver  impliquée bien malgré elle.

A travers le meurtre tout d’abord puis le personnage de Dom ensuite, William Boyle renoue avec son amour du roman noir et émaille son récit de rebondissements souvent liés au côté imprévisible de ce type un peu paumé, pas complètement méchant mais dont il vaut mieux néanmoins se tenir à l’écart. Amy, quant à elle, est une sorte de spécialiste des mauvais choix et ses décisions l’entraînent dans une spirale de violence qui impactera également celles et ceux qui l’entourent.

Cependant, cette fois encore, c’est dans la tendresse qu’il porte à ses personnages et à son quartier, ainsi que dans les descriptions qu’il en fait, que William Boyle est le plus talentueux et convaincant. Amy, écartelée entre son désir de faire le bien autour d’elle et l’insouciance de sa vie passée; Fred, son père, alcoolique repenti,qui réapparaît aussi subitement qu’il avait disparu après la naissance de sa fille ; M. Pezzolanti, son propriétaire, affable et soucieux du bien-être de la jeune femme; Mme Epifanio, une de ces personnes âgées auxquelles Amy tient compagnie et donne l’eucharistie … A l’instar des romans d’Ivy Pochoda ou Atticus Lish, on croisera ici nombre d’hommes ou de femmes, jeunes ou plus âgés, simples figurants ou personnages secondaires, une véritable galerie de portraits est ainsi décrite au fil du roman et contribue à lui donner de l’épaisseur.

Poursuivant sa Comédie humaine à lui, William Boyle confirme sans peine tout le bien que l’on pensait de son travail et n’en finit pas de revenir au quartier de ses origines, un monde à part entière, dont certains habitants ne sont même jamais sortis. Ici comme ailleurs, le drame peut faire irruption dans le quotidien à tout moment. Ici aussi, nombreux sont celles et ceux qui cherchent une forme de rédemption et n’aspirent qu’à devenir de meilleures personnes. C’est cette tendresse, cette humanité que l’on apprécie particulièrement chez William Boyle et c’est dans les failles de ses personnages que son récit gagne en profondeur et en richesse.

Une oeuvre se construit, dont on attend la prochaine pièce.

Traduit par Simon Baril.

Yann.

 

 

 

L’équipage, Joseph Kessel, Gallimard, par Seb

« Jusque-là, il n’était monté que sur des appareils d’école, de lentes machines d’où l’on voyait, comme d’un balcon, se dérouler le paysage. Maintenant vibrait sous lui un avion de guerre, solide et prompt, construit pour les combats, engin de meurtre qui avait un profil de requin. Mais comme l’ouverture où il insérait son corps était étroite, encombrée d’un tabouret, des cartes qu’il emportait et de la crosse des mitrailleuses jumelées ! Comment s’y mouvoir pour observer à l’aise et pour se battre ? Le capitaine lui demanda s’il était prêt, Herbillon baissa la tête, et aussitôt une anxiété voluptueuse caressa tout son corps. »

 

Joseph Kessel. Quelle gueule ! Une figure ample, burinée, marquée par des tribulations incessantes, enrichie par des rencontres merveilleuses. Un homme qui a quadrillé la planète. Un visage scarifié par l’épreuve des émotions, le vivant fleurit sur cet épiderme rugueux. Joseph Kessel. J’ai une affection toute particulière pour cet écrivain, et une admiration assez colossale pour l’auteur, l’homme, son œuvre, son parcours. Joseph Kessel c’est la synthèse aboutie d’Ernest Hemingway, Jack London, Blaise Cendrars et Antoine de Saint-Exupéry. Rien que ça.

Premier conflit mondial. Quelque part dans l’Est de la France. Jean Herbillon, jeune officier pilote arrive dans sa première unité de combat. Il va découvrir un monde d’une grande richesse, rempli de forts caractères et d’hommes magnifiques. Il va épouser l’amour du grand frisson, celui qui se faufile et vibre pile dans l’espace qui palpite entre la vie et la mort, le cœur au bord des lèvres et les yeux exorbités. Mais alors qu’il est en train de gagner sa place, de se faire respecter, il va croiser le chemin de l’amour en même temps que celui de l’amitié. Et les deux vont se mêler, se confondre, jusqu’à en devenir une chose insoutenable et…indispensable. Dans le ciel écumé par de nouveaux chevaliers aux étoiles d’argent, le jeune homme devra faire face à ses démons, ses désirs puissants, il devra mesurer le poids de l’honneur et, celui incommensurable de la conscience qui taraude et corrode le moral jusqu’à la moëlle. Dans une époque de fracas et de sang, quand la seule chose immuable se révèle être l’amitié inconditionnel des frères d’armes, quand le seul blindage contre les balles est la solidarité et aussi la chance, comment se tenir debout sans trembler, comment ne pas faire un pas de côté, ou en arrière ? Jean Herbillon va apprendre LA leçon de la guerre, que les hommes seuls sont les plus farouches au combat, mais que ceux qui ont quelque chose à y perdre sont les plus braves.

Dans L’équipage, il nous emmène dans le cockpit rudimentaire des premiers chasseurs de la première guerre mondiale. Au travers des jeunes yeux idéalistes de Jean Herbillon, aspirant fraîchement affecté dans une escadrille, l’auteur nous fait découvrir que la grande richesse d’un homme dans la guerre c’est la solidarité, la fraternité, l’amitié des heures sombres et glauques, quand le panache du malheur recouvre le monde et que les seules lumières qui éclairent assez sont les yeux du compagnon d’arme.

Dans ce roman doté d’une grande puissance littéraire et d’une généreuse sensibilité, Joseph Kessel explore les méandres de l’âme humaine, quand celle-ci se fait joueuse, aventurière, mais aussi calculatrice, revêche, fidèle et emportée, tantôt sombre et tantôt lumineuse, dans cette alternance de sentiments plus vrais que le ciel est infini et plus violents que la guerre elle-même.

Mais pour soulever toute cette matière, il fallait une plume magnifique, éprouvée et lyrique, celle de Joseph Kessel. Avec finesse, il nous prouve que dans le monde moderne l’aventure existe encore, nichée dans les tripes de la guerre, que pour la débusquer il suffit de s’élever dans les airs sulfureux et coudoyer d’autres anges noirs, maléfiques, des ombres accompagnées de ce grondement de tonnerre, affichant le rictus qu’ont les hommes face à la mort qui rôde et fait sa récolte inlassable. Oui, l’aventure réclame ce prix-là, rien de plus, rien de moins. L’ivresse du combat, ou même juste l’excitation de la possibilité d’un affrontement, en se sachant prêt, se croyant prêt, et protégé par l’ami qui veille sur votre nuque comme un père, déterminé à faire barrage de son propre corps s’il le faut, parce qu’ils ont promis, tous autant qu’ils sont, à se sauver les uns les autres, au moins à essayer de toutes leurs forces.

Mais le vrai cœur d’un roman vous le savez bien, ce n’est pas l’histoire, c’est l’écriture. Et là, nous sommes servis copieusement. Comme cet phrase page 50 : Ses yeux errèrent à travers la chambre qu’il n’avait pas eu le loisir d’examiner la veille. Il frissonna : un véritable cercueil tendu de noir et rapiécé, à la fenêtre, par le chiffon blême de la brume.

Des passages de ce tonneau, ce livre en regorge. L’auteur saisit le moment, les instants, fugaces ou plus longs, ces interstices de beauté fulgurante qui font le plus grand trésor de la vie. Je vous laisse avec une de ces descriptions dont je raffole, page 66 :

« Du terrain se levait en une poudre lumineuse la cendre bleutée du soir. »

Lisez Kessel, et quelque chose en vous sera comblé. 

Seb.

Le coeur blanc, Catherine Poulain, L’Olivier

Une vie hors normes constitue forcément un sujet de choix lorsque vient l’envie d’écrire. Et c’est ce qu’avait brillamment réussi Catherine Poulain en 2016 avec Le grand marin, également publié à L’Olivier. Ce premier texte, inspiré de son expérience au milieu des pêcheurs d’Alaska, avait fait irruption à grand bruit sur la scène littéraire française et, après 230 000 exemplaires vendus et une dizaine de prix littéraires engrangés, il est en cours d’adaptation au cinéma.

Mais il n’y était finalement question que d’une partie de la vie de l’auteur. Personnage au caractère bien trempé, attirée par la route et l’aventure bien plus que par une quelconque carrière routinière, Catherine Poulain avait, avant même de partir au Québec puis en Alaska, connu la précarité et la vie épuisante des saisonniers, durant quelques années, dans le sud de la France où elle travaillait comme ouvrière agricole.

Le coeur blanc cultive donc le paradoxe d’être à la fois une sorte de contrepoint au Grand marin, tout en constituant un complément au récit que fait Catherine Poulain de sa propre vie, à travers le destin de Rosalinde et de ses compagnons de galère. On parle ici d’un contrepoint dans la mesure où le décor immense et glacé de l’Alaska a cédé la place aux parcelles agricoles d’un sud de la France écrasé par la chaleur.

En s’attachant à décrire le quotidien d’un groupe de saisonniers, quelque part en Provence, Catherine Poulain suit ce même idéal de liberté qui la mènera plus tard à l’autre bout du monde. Mais, plus que la liberté après laquelle ils courent, c’est leur difficulté à vivre qui caractérise d’abord ses personnages. Le travail est dur, le salaire misérable, l’hébergement souvent plus que précaire alors, pour supporter tout ça, Rosalinde, Mounia, le Gitan, Acacio, Césario et les autres se réfugient chaque soir dans la consolation éphémère de l’ivresse, qui leur rend la vie un peu moins dure et permet à leurs rêves de grandir.

Etre une femme ici, au milieu de tous ces hommes, n’a rien d’une évidence. Il faut supporter ces regards, ces mains qui se baladent un peu trop, ces insinuations, tout ce poids qui se libère et se déchaîne quand monte l’ivresse. Si la liberté est l’étoile qui guide ces hommes, le désir est celle qui les condamne à devenir des brutes incapables de penser autrement qu’avec leur sexe. La pénibilité du travail serait aisément supportable s’il n’y avait celle des hommes, qui viennent tour à tour, la nuit, frapper à la porte du camion où dort Rosalinde.

L’intention est louable de mettre en lumière ces hommes et femmes usés par la vie, le travail et les excès avant même de vieillir. A travers les voix de Mounia ou Rosalinde s’élève, claire et forte, celle d’une femme qui revendique sa liberté et le droit de disposer de son corps comme elle l’entend. Il est donc d’autant plus regrettable que, malgré cette volonté initiale, le roman se perde dans quelques longueurs et redites qui diluent la force du texte, défaut que n’avait pas Le grand marin.

Au final, Le coeur blanc, s’il s’avère moins réussi que son prédécesseur, confirme néanmoins le talent de Catherine Poulain pour donner une voix à celles et ceux qui vivent à la marge et dont les rêves seront toujours infiniment plus beaux que la réalité avec laquelle ils se coltinent au quotidien.

Yann.