Le fils, Philipp Meyer, Albin Michel et Le Livre de Poche, par Seb

   «  Nous avancions sur une longue plaine entourée de collines, nous enfonçant sous les arbres pour en ressortir plus loin, passant des ténèbres au clair de lune puis de nouveau aux ténèbres ; les indiens faisaient confiance aux yeux des chevaux et ceux-ci chassaient devant nous tous les animaux de la forêt. Je cherchai mon frère. Derrière moi les cavaliers surgissaient des arbres comme s’ils naissaient de l’obscurité même.

 

Ce livre m’a accompagné un bon moment après l’avoir lu. Non pas à cause de ses 784 pages en format poche, car il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que j’y fourre mon nez, même aux heures les plus improbables. Cette histoire a exercé sur moi un pouvoir particulier, j’étais passionné par le récit, les personnages, surtout celui d’Eli ; il fallait que j’y retourne, sans cesse, me replonger dans cette époque, ces lieux, cette histoire qui se cousait dans les plis de la grande Histoire. Oui je sais, vous voulez savoir de quoi ça parle.

1848 – Quelque part dans le sud-ouest du Texas. Sur la « frontière mouvante ». Eli McCullough, environ 12 ans, vit avec sa mère, sa sœur, son frère et son père qui est rangers. Une nuit, alors que le père est en mission, ils sont attaqués par des indiens comanches. Eli et son frère sont enlevés et le reste de la famille massacré. Eli restera trois ans au sein des comanches, il va être « adopté » par Toshaway, le chef de la tribu. Il en conservera un souvenir brûlant et vivace. Ensuite, après quelques errances, il construira sa légende à coups de révolvers et de fusils, il prendra part à la guerre de sécession et aux guerres indiennes pour devenir « le colonel », terme par lequel tout le monde l’appelle désormais. Ensuite, à coup d’achat de terrains, il va façonner un empire du bétail et ne semblera vivre que pour échapper à quelque chose qui le tourmente. Il donne l’impression de se tenir toujours à distance des émotions, de l’empathie, de la compassion, comme si ces choses-là étaient trop chargées, trop brûlantes pour lui. Eli est un homme froid et cynique. Son ombre va planer sur toute sa descendance.

1848 – Peter est le fils « du colonel ». C’est un homme différent, qui semble toujours être en dehors de lui-même. Le poids de l’héritage lui est insupportable, parfois il subit les décisions de son père, parfois il se révolte mollement. Et peut-être qu’au milieu de toute cette violence et de la folie des hommes, il pourra s’échapper.

De nos jours. Jeanne-Anne est la petite fille de Peter. Les évènements ont fait d’elle la patronne de la famille. Elle est la détentrice de tout. L’histoire, le passif, les secrets sales, le futur et le présent. Elle doit faire prendre un virage à l’entreprise familiale et à sa propre vie. Mais boucler la boucle n’est pas si facile quand les souvenirs et les fantômes vous observent.

 

Avec ce roman puissant et très documenté, Philipp Meyer fait s’exercer le souffle de l’histoire. Ah ce que j’ai aimé ce roman ! La construction d’abord. Dans une alchimie savante, on alterne les chapitres et les trois personnages, Eli et Jeanne-Anne à la troisième personne du singulier et Peter sous la forme d’un journal qu’il tenait. La forme narrative du journal confère une certaine distance, ce qui peut surprendre car on s’attend justement à plus de proximité. Cela tient à l’écriture, à l’atmosphère que l’auteur a instaurée, l’émotion s’y fait rare et on peut le déplorer, l’écriture est froide, mais je pense que c’est pour rester fidèle au personnage qui semble flotter dans son être ; ainsi, comme sur des montagnes russes, nous passons de la frénésie au grand calme, à la peur avant le vide puis à la décélération brutale. J’ai aimé les trois personnages, mais j’ai préféré celui d’Eli. Quel parcours ! Quel voyage chez les comanches ! L’auteur nous fait découvrir cette nation dominante, parmi les plus puissantes, nous apprenons leur mode de vie, leurs rites, leurs traditions et croyances. Nous écoutons avec eux le bruit du vent et rien de ce qui vit sur cette contrée ne leur est étranger. Leur connaissance du monde végétal est totale et ils étreignent une liberté sans limite. C’est tout cela qu’Eli, rebaptisé Tiehteti-taibo (ce qui signifie « petit homme blanc ridicule ») va découvrir et apprendre. Je me suis attaché à cette nation indienne avec une grande facilité et beaucoup d’émerveillement. Ces comanches, l’auteur les représente loin de l’hagiographie. Tels qu’ils sont, parfois des sauvages barbares dénués de pitié, parfois des poètes, parfois des êtres capables d’empathie et de beaucoup de gratitude. Mais toujours un peuple libre en prise directe avec la vie et la nature.

Mais, tout au long de la lecture, une peine profonde m’étreint malgré tout, car je sais que cette peuplade vit ses dernières années de liberté et d’insouciance, car l’homme blanc continue d’avancer, de confisquer la terre, de propager ses maladies mortelles et de considérer les Peaux-Rouges comme des êtres inférieurs. Et de les voir progresser, mener leur vie de nomades, chasser le bison, en tirer le maximum (il y a dans ce roman un passage d’anthologie au cours duquel l’auteur nous décrit comment la totalité du bison est exploitée, rien n’est gaspillé, un moment édifiant pour notre société de consommation reine du gâchis). Et de les voir diriger des raids, explorer des terres, prendre soins des plus faibles, tout cela me brisait le cœur car je connaissais la fin tragique qui les attendait, tapie dans les méandres de l’histoire funeste.

C’est le plus souvent les chapitres dédiés à Eli qui faisaient naître en moi une émotion, un sentiment dont les deux autres personnages sont dépourvus, j’ignore si cela était une volonté de l’auteur ou si Peter et Jeanne-Anne sont un peu loupés de ce point de vue. Cela ne m’a pas vraiment gêné d’ailleurs, grâce aux comanches.

Au-delà du récit de trois générations qui ont participé à la construction d’un pays encore juvénile, l’auteur, en abordant de front les sujets de la confiscation de la terre, du génocide des indiens, de la cupidité et de la violence brute qui semble figée dans l’ADN de ce pays, en parlant de tout cela, Philipp Meyer nous raconte l’histoire de l’Amérique. De la folle poussée de fièvre vers l’Ouest à la bagarre pour la terre et l’éradication des tribus indiennes, de la bagarre suivante entre blancs pour la terre, toujours la terre, du schisme de la guerre civile à la découverte du premier puit de pétrole au Texas, le puit qui va changer la face du monde. C’est une folie humaine que nous dévide l’auteur, la fresque de la naissance du Texas sur un matelas de dollars et sur les cadavres entassés de pas mal de gens. C’est aussi la chronique du racisme ordinaire, contre les indiens bien sûr, mais aussi contre les mexicains, les noirs, les colons arrivés trop tard, bref, tout ce qui n’est pas yankee.

Et puis l’écriture, la langue, superbe. Page 692 : Les morts étaient des concurrents déloyaux, figés dans leur perfection quand la chair des vivants n’en finissait pas de faiblir.

C’est une performance sidérante sur une famille qui ploie sous le joug d’une ombre tutélaire et légendaire, « le colonel ». Alors quand les sentiments s’en mêlent, ou s’emmêlent, et que l’histoire et les velléités jouent les trouble-fêtes, tout devient incertain, l’avenir se teinte de noir et de sang. Le sang, la seule véritable constante en Amérique.

Seb.

Traduit par Sarah Gurcel.

 

3 minutes, 7 secondes, Sébastien Raizer, La Manufacture de Livres

Profil atypique que celui de Sébastien Raizer.   Co-fondateur, dès 1992, des éditions du Camion Blanc, spécialisées dans le rock, il y traduit des textes de l’anglais et en publie également sous son nom.  Ainsi verront le jour plus de 400 titres. Arrivé en littérature avec Le chien de Dédale en 1999 (Verticales), il poursuit avec Corrida détraquée chez Grasset en 2001 avant de se lancer dans une trilogie ambitieuse et exigeante parue à la Série Noire : L’alignement des équinoxes (2015 à 2017). Fasciné par le Japon et sa culture, Sébastien Raizer vit actuellement à Kyoto.

Pour son premier ouvrage à La Manufacture de Livres, il frappe fort avec    3 minutes, 7 secondes, une novella d’à peine plus de 100 pages qui plonge le lecteur au coeur du vol MU 729, entre Shangaï et Osaka et lui fait partager les quelques minutes restant à vivre à l’équipage et aux 316 passagers avant qu’un missile nord-coréen n’entre en contact avec l’avion.

Parti de Shangaï avec du retard, le vol MU 729 doit également calculer sa trajectoire en fonction du typhon Talim, en provenance d’Okinawa. On le voit, ce ne sera pas le trajet le plus serein pour le commandant Nomura.

En se focalisant à la fois sur les relations troubles entre les membres du personnel de service et sur les pensées et divagations de quelques passagers, Sébastien Raizer offre un tableau pris sur le vif, un instantané de vie dans un dernier voyage vers la mort. Des hallucinations/souvenirs de Nomura lorsqu’il est informé de l’envol du missile aux réflexions du sino-américain Glenn Wang concernant l’hypothèse d’un jeu psychique et collectif permettant l’expérience de la mort, le voyage est autant mental que physique. Yan Van Welde, autre passager, condense à lui seul ces deux aspects puisqu’il est voyageur-photographe et c’est dans le cadre de son projet en cours, intitulé Plein Est, qu’il est présent dans l’avion et se remémore les images marquantes des étapes précédentes.

« Je me demande même si une part de moi ne souhaite pas secrètement que ce cinglé ait raison et qu’un missile nord-coréen vienne bel et bien annuler le vol Shangaï-Osaka. Le rayer de la carte du ciel – nous ne sommes déjà plus sur terre, de toute façon. Mourir sur terre serait manifestement plus tragique et plus douloureux. Mais ici ? Nous ne sommes déjà plus nulle part, endormis dans un long et monotone et interminable flottement, en apesanteur de nous-mêmes. »

Aussi court que réussi, 3 minutes, 7 secondes parvient à se montrer déstabilisant, voire dérangeant dans ses dernières pages, et ce huis-clos céleste mêle avec virtuosité le physique et le cérébral, le sexe et la mort au long de ces 187 secondes de tension.

Yann.

 

Le fruit de mes entrailles, Cédric Cham, Jigal Polars par Bruno

« Noir et Sauvage » indique le bandeau rouge sur la couverture où l’on voit une moto filant à vive allure. Après avoir avalé à tombeau ouvert les 280 pages du dernier Cédric Cham, je ne peux qu’abonder dans ce sens, et bien que n’étant pas toujours très fan de ces bandeaux racoleurs souvent surfaits, je dois bien avouer que ces deux mots collent à merveille à ce roman. Bravo à Jigal Polar et à Jimmy Gallier de publier ces pépites concentrées de noir, où la vie part en vrille au hasard des rencontres et aléas de la vie.

Ce roman, c’est l’histoire croisée de trois êtres englués dans le tourbillon de la vie : Vrinks d’abord, fiché au grand banditisme et qui purge dix ans de taule ; Amia ensuite, jeune femme d’une vingtaine d’année tombée dans les griffes de proxos de la pire espèce, et enfin celle du Capitaine Alice Krieg, flic tenace qui ne vit que par et pour son boulot.

Hasard de la vie et concours de circonstances, ces trois là vont se trouver embarqués dans une folle histoire sans temps mort. Juste le temps peut être de s’apercevoir en cours de route qu’ils sont tous passés à côté de leur vie, de leur existence et que le temps perdu ne se rattrape jamais. Lorsque Simon Vrincks apprend au parloir de la prison par son ex femme que le corps de sa fille Manon a été retrouvé mutilé dans les eaux d’un fleuve, il n’a plus qu’une seul idée : se tirer et retrouver le ou les salopards qui l’ont tuée.

Amia, elle, trouve la force et le courage de fuir ses bourreaux lorsqu’elle réalise qu’elle est enceinte.

Deux signes pour deux individus au cœur brut et à l âme ravagée ; par la douleur et l’envie de se comporter enfin en Père pour l’un, et par l’envie d’être une mère protectrice pour l’autre ; deux signaux de départ pour une nouvelle vie, une cavale, un désir de rédemption et tant pis pour ce qui se passera. On ne regarde pas dans le rétroviseur et on fonce !

« Noir et Sauvage » donc, mais je pourrais ajouter violent et sanglant, sombre et bestial, speed et addictif. On tourne les pages de ces vies qui défilent dans un rythme fou en même temps que l’on se prend à espérer une vie meilleure pour ces écorchés vifs à deux doigts de sombrer définitivement dans la folie.

Notre fliquette n’est pas en reste lorsqu’un événement particulièrement intrusif vient bouleverser le cours d’une vie qu’elle croyait maîtriser de A à Z.

Ces êtres brisés ont finalement plus de points en commun qu’il n’y paraît. C’est la vie dans toute sa splendeur et sa misère. Elle passe trop vite et il ne faut pas louper les moments de bonheur qui peuvent se présenter. Spleen du flic, du taulard ou de la pute, même combat, imparable. Leurs vies, leurs ennuis, leurs « tu meurs », c’est une fuite en avant parsemée de violence et de morts.

La solitude et l’absence de père ou de mère, où l’oubli volontaire, lourd passé que l’on traîne toute une vie, Cédric Cham n’a pas son pareil pour mettre en scène des personnages que l’on a peine à juger. Ils sont attachants, vivants, à fleur de peau et l’auteur est bien rentré dans le giron de la maison Jigal que l’on reconnaît à ses thèmes abordés, du noir sans concession, du brutal, du polar sociétal, marque de fabrique de cette maison d’édition marseillaise. Moi j’ai adoré et vite lu cet opus qui n’est pas sans rappeler les bouquins de Job avec toujours ce code d’honneur des malfrats et une formidable histoire d’amour souvent impossible.

Bruno D.

La mort et la belle vie, Richard Hugo, 10/18 par Seb

 « Je me demande parfois pourquoi il y a beaucoup plus de clochards que de clochardes, comme si la déchéance et la défaite étaient presque exclusivement réservées aux hommes. Peut-être que la plupart des femmes sont trop fortes pour devenir des épaves. Peut-être que pour devenir une épave, il faut avoir en soi une faiblesse que les femmes n’ont en général pas. »

Traduit par Michel Lederer, préface de James Welch.

L’importance d’une couverture. Chez moi c’est une chose primordiale, voire décisive. Je sais, c’est con, parce qu’il existe pas mal de bons bouquins affublés d’une couverture merdique. Mais je fonctionne de cette manière, c’est comme ça. Avec ce polar rural, j’ai tout de suite su que j’allais aimer. Ce caribou (à moins que ce ne soit un orignal) au milieu de cette immensité neigeuse, cette pente ébouriffée de sapins, un brin menaçante, inquiétante, c’était une belle promesse. Et la promesse est largement tenue.

Richard Hugo était un poète renommé. Je dis « était » parce qu’il est mort en 1982 emporté par une leucémie. Mais cette fine plume nous laisse dix recueils de poèmes et cet unique polar. Et Richard Hugo connaît ses classiques. Il a lu les pères fondateurs américains : Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Ross MacDonald. Mais aussi John D.MacDonald, James M. Cain, bref, autant dire que notre gazier est un sacré client.

Nous sommes dans le sublime état du Montana, vous savez, celui magnifié par le superbe film de Robert Redford « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ». Nous faisons la connaissance de Al Barnes, dit « La Tendresse ». Al est un flic qui a bourlingué à la brigade criminelle de Seattle. Il a failli en crever, il est usé par le crime, cette chose poisseuse qui ne s’arrête jamais de pisser le sang et de gerber sa violence. Alors Al a tout largué, il est devenu shérif adjoint à Plains, une bourgade perdue du Montana. Et Al a la belle vie, pour sûr ! Ici, à Plains, le crime se résume souvent aux jeunes ados qui picolent un peu trop le week-end, au mari abruti qui cogne sa femme, au type bas de plafond qui pique dans la caisse de la station-service. Al s’est trouvé une poulette superbe, Al est amoureux et elle aussi.

Alors quand un gars sans histoire, en train de pêcher au bord du Rainbow Lake, se fait défoncer et fendre le crâne à grands coups de hache, c’est un séisme d’amplitude 12 qui frappe le bled de Plains. Un témoin dit qu’il a vu une femme immense, avec des cheveux gris hirsutes au bord de la route, tout près du lac, tout près du lieu du crime, et elle avait une hache avec elle. Red Yellow Bear, le shérif indien du comté connaît bien Al Barnes, c’est lui qui l’a engagé. Et Red Yellow connaît ses limites, c’est pour cette raison qu’il est un bon shérif. Il ne pige pas grand-chose aux enquêtes sur les homicides, alors il va refiler ce pot de pus à son adjoint chevronné et lui laisser la bride très lâche.

Coup de tonnerre. Une deuxième victime fait son apparition. Le contremaître de la scierie, une hache aussi, la tronche en deux aussi, pas beau à voir. La tension monte, la population s’effraie, les huiles transpirent, et Red Yellow Bear se fait des cheveux, les élections approchent et ses opposants pourraient bien présenter un rival au poste de shérif.

Commence alors pour Al « La Tendresse » une enquête foisonnante, le nez collé à la piste, il va remonter peu à peu les pas du tueur, et le hasard (mais y-a-t-il un hasard) va le faire revenir à Seattle, là où il a officié pendant dix-sept années. Il va y retrouver un ancien collègue inspecteur, une pointure et un poète. Dans cette affaire sinueuse à souhait, les rebondissements s’enchainent et s’acharnent, et les méandres du mal sont plus profonds qu’on ne le croit. Al Barnes risque de réussir, mais la vraie question est, aimera-t-il ce qu’il va trouver ?

Quelle découverte cet auteur ! Et mon cœur saigne de savoir qu’il n’a pas pu écrire autre chose. Quand ce roman sort en 1980, c’est un succès, comment aurait-il pu en être autrement ? La narration à la première personne du singulier confère comme souvent une proximité avec le personnage principal. On éprouve vraiment l’impression d’être pote avec Al « La Tendresse ». Il nous chuchote à l’oreille, il nous fait des confidences, nous raconte sa vie. Il y en a plein des auteurs qui utilisent la narration avec le « je », mais ça ne fonctionne pas toujours. Dans le cas présent c’est une merveille de complicité qu’instaure l’auteur entre nous et Al, et on lui file le train à Al, on n’a pas envie de le lâcher, parce que Al, c’est un mec bien, un tendre perdu au milieu des loups, mais un sacré limier.

Je me suis régalé avec le style de Richard Hugo. Un mélange de poésie et d’humour, avec une savante couche d’autodérision. En fait ce polar m’a furieusement fait penser à Craig Johnson et son shérif Walt Longmire, sauf que c’est le Wyoming et pas le Montana, sauf que Richard Hugo a écrit son roman vingt ans avant l’apparition de Walt Longmire. Mais la filiation est bien là, claire et nette. Enfin, je voulais dire que ce roman est une ode à la volupté, aux bonnes et belles choses de la vie. Amis, femmes, sexe, bonnes bouffes et alcool, grands espaces et liberté, humour et amitié. Beau programme non ?

Allez, deux petites sucreries pour allécher :

Page 63 : Elle m’adressa son grand sourire. La sensualité s’étalait sur ses lèvres comme de la crème fouettée.

Page 160 : On s’assit au bord de la véranda pour regarder l’océan déverser ses secrets sur un monde qui s’en moquait.

Si vous aimez Craig Johnson vous aimerez Richard Hugo. Si vous aimez les enquêtes avec le nez planté au ras du sol, avec de la déduction et de la réflexion vous aimerez « La mort et la belle vie. »

Un conseil d’ami, filez dans le Montana, je vous fais un mot d’excuse …

Seb.

 

Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat, Marest éditeur

Malgré un palmarès impressionnant, l’homme est d’une discrétion exemplaire. Imaginez un peu, il est quand même l’auteur du Polar de l’été (La Manufacture de Livres) et des Dix meilleurs films de tous les temps (Marest éditeur). Son roman Un trou dans la toile  (Rivages) a obtenu le Grand Prix de Littérature Policière en 2016. Certains se seraient arrêtés là. Pas lui. Non, Luc Chomarat nous propose aujourd’hui rien moins qu’ Un petit chef-d’oeuvre de littérature. En toute simplicité. Et qui sort la semaine de remise des principaux prix littéraires, on appréciera le pied de nez.

Il faudra bien reconnaître qu’après avoir, en une même rentrée littéraire, côtoyé les islamistes en Algérie, assisté à l’assassinat d’une famille entière aux Etats-Unis, recherché des enfants disparus dans les bois du Québec, échoué à résoudre le meurtre d’une adolescente en Nouvelle-Zélande ou assisté à l’abattage d’un des plus grands arbres du monde, une petite pause s’imposait. Et là, Luc Chomarat survient à point nommé avec ce court texte (140 pages à peine, parfois même des demi-pages), véritable concentré de finesse et de drôlerie mais pas seulement.

En s’attachant à la vie d’un roman intitulé Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat se livre tranquillement à une analyse du monde du livre, l’air de rien, et balance nonchalamment ici et là quelques flèches bien senties. Critique littéraire, blogueur, auteur, éditeur, lecteur, personne n’échappe à sa tendre ironie. L’angoisse de la page blanche, les difficultés de la création, les étiquettes réductrices, les prétentions exagérées, rien n’est oublié dans les tracas petits ou grands que peut connaître l’auteur.

Même s’il est beaucoup question de gloire ou de prestige ici, on n’y trouvera finalement que peu de grandeur quand chacun(e) est remis(e) vite fait bien fait à sa juste place, Rastignac ne pense qu’à baiser et faire la bringue, le blogueur fait des fautes d’orthographe même quand il parle, les médias ne se foulent pas trop, le libraire râle beaucoup, en déplaçant des piles de petits chefs-d’oeuvre à chaque fois qu’on colle une nouvelle étiquette au livre.

Le libraire était un peu las de ces questions cons. Un peu dépressif aussi, avec tous ces gens qui ne lisaient plus, ou qui lisaient des trucs cons, ou qui lisaient sur des écrans tactiles, sans compter ceux qui lisaient des trucs cons sur des écrans tactiles. On décida de ne plus s’adresser au libraire quand on voulait savoir quelque chose.

Il y a du Richard Brautigan dans Un petit chef-d’oeuvre de littérature, pas qu’un peu, et ça fait un bien fou de retrouver cette petite musique faite de fantaisie, de tendresse et d’humour. Il y a surtout cette intelligence et cette légèreté qui nous manquent parfois dans tous ces ouvrages qui nous passent entre les mains. Et Chomarat embarque du beau monde avec lui, n’hésitant pas à convoquer Proust aussi bien que Lovecraft, Hubert Selby Jr et Kawabata, ou encore Fredric Brown et Camus.

Et on ne résiste pas au plaisir d’un second extrait :

L’alcool devint à nouveau un refuge. Très littéraire. Il suffit de penser à Malcom Lowry. Il ne se réfugia pas dans les drogues. Les drogues, c’était plus rock’n roll que littéraire. Même si Gérard de Nerval, William Burroughs, Henri Michaux. A tort ou à raison, il associait la littérature à l’alcool. Par ailleurs, il avait vendu sa guitare électrique, une Ibanez de bonne facture, sur Le Bon Coin.

Loin de n’être qu’une simple pochade, Un petit chef-d’oeuvre de littérature aborde en passant, sans avoir l’air d’y toucher, des sujets aussi sérieux que la place de la culture (et du livre en particulier) dans le monde actuel, le processus d’écriture et ses aléas, et livre surtout une réflexion désenchantée sur la célébrité et le prestige, notions auxquelles les sociétés occidentales attachent peut-être un peu trop d’importance.

Un grand petit livre, une véritable bouffée d’air frais, un pur moment de plaisir (tiens, ça ferait pas un mauvais titre pour le prochain).

Yann.

 

 

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Celles et ceux qui ont lu L’été circulaire (Albin Michel, février 2018) se souviendront sans doute que Marion Brunet remerciait  Nicolas Mathieu de lui avoir offert le titre du livre. On abordera ainsi Leurs enfants après eux, nouveau roman de ce natif des Vosges,  avec, en tête, cette même notion de continuité, voire de perpétuité,  comme un goût de répétition inlassable de la vie. Et ce n’est pas le seul point commun que l’on pourra trouver aux deux livres : il est question, ici aussi, d’adolescence mais pas seulement. C’est le portrait de cette France « d’en bas » qui résonne avec le texte de Marion Brunet, cette peinture sans fard ni idéalisme de ces hommes et femmes aux vies modestes et usantes, qui éveilleront inévitablement en nous l’image d’un(e) proche voire un effet miroir.

L’été 1992. Anthony et son cousin, pris d’ennui, décident de voler un canoë et de se rendre de l’autre côté du lac, sur la plage des culs-nus. Ils ne le savent ni l’un ni l’autre mais ce premier pas inaugure le temps des changements et la vie ne tardera pas à leur tomber dessus de tout son poids,

Aux animaux la guerre (Actes Sud, mars 2014) avait frappé par sa vision d’un monde à bout de souffle, en fin de vie et le portrait d’hommes et femmes entraînés dans une spirale de violence. Ici, le cadre est le même (l’Est) et la fermeture des hauts-fourneaux a plongé la région dans une crise économique et sociale que les édiles locaux espèrent faire oublier en misant tout sur le tourisme.

Composé de quatre parties, toutes espacées de deux ans, entre 1992 et 1998 donc, Leurs enfants après eux affiche sinon une ambition plus grande, du moins la volonté d’aller plus loin dans le portrait d’une région et de ses habitants, en même temps que celui d’une époque. Là où l’on aurait pu craindre un énième tableau d’adolescents en conflit avec leurs parents, Nicolas Mathieu livre un récit bien plus ample et attache autant d’importance et de tendresse aux adultes qu’il dépeint qu’à leurs enfants. Ici, la vie n’épargne personne mais, plutôt que des grands drames, c’est souvent le quotidien qui use, fane, flétrit. La perte progressive des illusions, les renoncements, les petits arrangements avec soi-même, sont autant de coups portés aux aspirations de la jeunesse.

Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir (…), cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente. Il ne pouvait admettre cette maladie congénitale du quotidien répliqué. 

Il y a des questions à se poser quand les hommes en viennent à regretter l’Usine … Quelle est cette société du progrès que l’on veut leur vendre à tout prix ?

Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois.

C’est une des grandes forces de ce roman que d’avoir su dépeindre de manière aussi juste le remplacement d’un monde par un autre, quand les perdants restent les mêmes, dans ce recommencement sans fin annoncé dès ce très beau titre. En élargissant le cadre de son histoire, Nicolas Mathieu restitue avec brio tout l’environnement des années 1990 en France, de la musique aux habitudes de consommation, des marques de vêtements aux événements politiques ou sportifs  mais c’est dans son analyse du fonctionnement de notre système éducatif qu’il se montre le plus incisif.

Les décideurs authentiques passaient par des classes préparatoires et des écoles réservées. La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses (…). Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes(…) qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale (…). C’était bien fichu.

Il décrit également comme personne les ravages du temps qui passe.

Au fond, Hélène n’avait pas voulu renoncer à son pouvoir sur les hommes (…). Le sortilège s’était dissipé complètement. Elle avait coupé ses cheveux, ses bras devenaient mous, ses joues dévalaient. Sans parler de ses seins (…). Hélène était désamorcée. Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’en avaient même pas profité.

Roman noir,  profondément social, Leurs enfants après eux est incontestablement  la confirmation d’un auteur à suivre, sensible et engagé, dont la justesse de l’écriture le dispute au sens aigu de l’observation. Evitant tout manichéisme, il  livre un récit qui oscille entre drame social et roman d’apprentissage, alternant tension et sensualité, humour et colère sans tomber dans le cliché ou la caricature, donnant ainsi un roman qui devrait marquer les esprits et trouver sans peine sa place au sein de cette rentrée littéraire.

 

 

Corruption, Don Winslow, Harper Collins Noir, par Bruno D.

Ce livre n’est pas un roman, c’est un scénario pour le cinéma. J’imagine aisément un Brian de Palma ou un Clint Eastvood derrière leur caméra avec leur cadrage affûté et une lumière appropriée qu’ils savent maîtriser, pour retranscrire l’atmosphère bien particulière de cette histoire. Comme dans les bouquins de Lehane, je pense au superbe « Mystic River » adapté par le grand Clint au cinéma, on sent peser dès le départ une ambiance complexe et vénéneuse, une espèce de cuisine du diable ou tous jouent un rôle ; les flics, les dealers, les truands, les lopettes, les politiques et hommes d’affaires plus ou moins troubles. Et au milieu de cela, on trouve la population locale blanche, noire ou basanée ; Italiens, Mexicains, Américains, Portoricains etc…………..ainsi que la drogue et les armes, vecteurs de violence, de passions et de pouvoirs, qui peuvent vous éclater à la gueule du jour au lendemain.

Don Winslow nous sert ici une œuvre magistrale, longue, profonde et puissante ou Denny Malone, roi de Manhattan Nord et chef de l’unité spéciale du NYPD, « La Task Force »(constituée de fidèles triés sur le volets, des amis) est au cœur de ce récit d’une précision chirurgicale.

Corruption est un titre violent qui s’impose. Il démontre et démonte les rouages d’une société rongée par des maux de plus en plus sombres, asservie par la poudre et l’argent. Dans un New York dépeint comme jamais, il est question d’abord de survivre et ensuite de se servir avec avidité et cupidité, le plus discrètement possible. C’est du noir qui vous grattera jusqu’au fond des tripes tellement c’est dérangeant et magnifiquement écrit.

Les personnages ont un charisme fou de Parrain sicilien ; flics ou voyous, ils ont de l’épaisseur et certains principes, mais peu de moralité finalement, et ce petit monde pousse ses pions comme des joueurs sur un échiquier en pensant qu’ils sont intouchables ! Pourtant, un jour, au coin d’une rue, d’un immeuble, d’une descente, d’un flag, ou d’un règlement de compte, la mort est à portée de balles et la justice des hommes n’est rien en face de la violence des gangs. Ici, on vit, on meurt d’un claquement de doigts, comme ça, soudainement, alors qu’on pensait l’instant d’avant que la vie était belle, et ce pour de longues années encore.

Dégringolade d’une étoile, d’un intouchable, d’un flic dont le frère pompier est mort le 11 septembre, ce roman majestueux d’une Amérique meurtrie par les attentats, est aussi celui d’une Amérique qui ne réalise pas ce qui se passe sous ses yeux, dans ses rues, chaque jour.

Le 11 Septembre a marqué les esprits d’un coup, mais la réalité quotidienne est sans doute bien plus terrible parce qu’on finit par ne plus s’en rendre compte.

Don Winslow décrit ce New York pourri de la tête au pied, des cimes du pouvoir aux bas fonds avec une vista et une force incroyable. New York, la ville à la pomme, n’est plus qu’un trognon bouffé par les vers. C’est époustouflant et d’une grande méticulosité, un peu lent tout de même. On se demande si l’auteur n’a pas exercé certaines fonctions au cœur de cette police et de cette ville tellement le rendu est impressionnant.

Don Winslow ne rate absolument pas son retour en France avec ce scénario mettant en scène gangs et polices .Y a t il un peu de place pour la justice, la rédemption et un racisme moins marqué envers la population noire ? Pas sûr du tout. Mais vous vous ferez votre opinion en décodant et en lisant ce fabuleux récit d’une Amérique rongée par de multiples maladies que nous livre sans concession un Don Winslow au sommet de son art. Quel pied les amis !

Traduit par Jean Esch.

La toile du monde, Antonin Varenne, Albin Michel par Le Corbac

Y a du Franck et Vautrin, du Malraux et du Cronin, un peu de Miller et de Tennesse aussi sous la plume d’Antonin Varenne.
Quelques personnages judicieusement choisis et représentatifs d’une certaine société, du conformisme ou de son opposé, de l’émancipation et de la soumission; des personnages en quête, cherchant la liberté ou l’amour, la vengeance ou le pardon, la reconnaissance ou leur existence; des personnages qui vont se croiser et partager quelques instants intimes de leur vie, quelques idéologies personnelles, de nombreuses visions de l’existence sous l’œil de la Grande Catin, la Prostituée européenne : Paris.
Paris, le dernier et ultime personnage, Paris féminisée qui regarde tous ces hommes s’agiter sous ses jupes, sur ses hanches, sur son corps afin de la transformer, de la plier à leurs désirs pour prouver leur virilité, imposer leur force et leur puissance. Paris sur laquelle passent tous ces hommes qui la dénudent, la déflorent et la laissent là, dans le lit de la Seine, quelques billets déposés dans les mains avides de ses propriétaires après l’avoir souillée de longues semaines. Paris donc qui se raconte, se dévoile, s’applique à poser sur sa situation un regard on ne peut plus objectif, mélancolique et fataliste dans les lignes d’un journal, La Fronde, et sous la plume cachée de Aileen Bowman.
Cette jeune femme aux origines étrangères, journaliste pour le New York Times et féministe assumée, tendance libertaire et libertine, portant un nom de famille aux consonnances indiennes (L’homme Arc) et des pantalons « masculins ».
Cette jeune femme, tendue, à vif, refusant tout compromis sur sa manière de vivre vient bouleverser la morale et la vie de notre bon vieux continent encore enfermé dans ses certitudes et traditions ancestrales et un tant soit peu archaïques
Entre un frère bâtard, mi indien mi blanc, un artiste peintre en pleine ascension et un couple de parisien bon teint, les rencontres de Aileen sont autant de chroniques douces amères d’un pays, d’une civilisation qui change de siècle et peine à évoluer.
La toile du monde, petit théâtre où se joue l’avenir, dans lequel les individus se cherchent, se fuient, est un vaudeville dramatique à l’écriture photographique immortalisant la fin d’un monde et les premiers pas d’une nouvelle Ere.
Le Corbac

Héléna, Jérémy Fel, Rivages par Le Corbac

Jérémy le sait, nous en avons parlé quand je l’ai reçu pour Les Loups à leur porte, j’avais eu du mal avec sa construction narrative.
Aujourd’hui je viens de fermer Helena et je me suis régalé !
Je retrouve sa patte, sa manière bien personnelle de déstructurer le récit, de construire un roman chorale comme un véritable film, nous faisant alterner les points de vues, jouant sur les effets et le coté fantasmagorique de chacun, mettant en avant des personnalités ou caractères bien différents mais unis par un même lien… La famille, l’enfance, le poids du passé.
Je me retrouve beaucoup dans les pages de Jérémy, aussi bien en tant qu’adulte qu’en tant qu’enfant. Pourquoi ?

Parce qu’on sent les influences de lectures, de cinéma de Monsieur Fel.
Certaines scènes ne sont pas sans rappeler les textes de Clive Barker de part leurs violences et leurs noirceurs, d’autres m’ont ramenées à Poppy Z Brite dans leurs descriptions des liens entre personnages, dans cette manière qu’il a de décrire la profondeur des marques du passé et l’influence néfastes qu’elles ont sur ce que nous devenons.
Plus qu’un thriller, Helena est le roman de la vie, le roman du passé, le roman des méfaits parentaux, des erreurs d’éducation, des incompréhensions familiales et des non-dits et autres dénis.

Dans une langue sans fard et très visuelle, rappelant le Magicien d’Oz aussi bien que Jeepers Creepers, Jérémy nous promène dans les chemins de traverse de toutes ces familles qui nous semblent si normales alors qu’en réalité elles ne sont que violence et secrets enfouis, douleurs et frustrations.
Celle des parents transmise inconsciemment à leurs enfants, vous savez ce poids de nos échecs que nous faisons peser sur leurs épaules (cf. My Little Sunshine ou Juno), celle de nos pathologies adultes inscrites dans nos gènes suite aux abus de notre enfance (cf. L’Esprit de Caïn).

Oui le texte peut sembler dur, mais au moins il a l’élégance de ne jamais basculer dans le trash gratuit (en même temps il n’est pas si gore que ça, bien au contraire). Tout n’y est que romantisme morbide, amour destructeur et pesant, déracinement et quête de reconnaissance de la part de ces jeunes adultes que nous sommes tous.

Un très beau livre qui devrait nous interpeller, nous parents, sur ce que nous transmettons à nos enfants, ce que peuvent vivre ou subir nos conjoint(e)s.
Merci pour ce très beau roman.

Au loin, Hernan Diaz, Delcourt, traduit par Christine Barbaste

Résultat de recherche d'images pour "au loin delcourt"Finaliste du Pulitzer et du Pen/Faulkner Award 2018 aux Etats-Unis, lauréat du prix Page des Libraires / Festival America en France, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Au loin ne passe pas inaperçu. Son auteur, Hernan Diaz, est directeur-adjoint de l’université hispanique de la Columbia University et il livre ici son premier roman.

Né en Argentine, Hernan Diaz en est parti à l’âge de deux ans pour la Suède, avant de retourner brièvement en Argentine puis de partir pour Londres et enfin New-York, où il vit depuis une vingtaine d’années. Ce parcours peu banal a laissé son empreinte dans l’esprit de Diaz, qui interroge désormais les notions d’exil et de nationalité à travers un prisme construit tout au long de sa vie et de son expérience personnelle.

Au loin est le récit de l’émigration de deux jeunes suédois aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle. Séparé de son frère Linus lors du voyage, Hakan débarque en Californie, seul et les poches vides, avec pour seule obsession l’idée de gagner New-York afin d’y retrouver Linus. Partant à contre-courant du flux incessant des pionniers de l’époque, il s’attaque à la traversée des Etats-Unis d’ouest en est, à pied.

Roman d’initiation en même temps que western, le récit d’Hernan Diaz parvient à toucher le lecteur en détournant habilement les clichés propres à ces genres littéraires et le voyage à rebours de Hakan devient une épopée intime, la description d’un long trip hallucinant (et parfois halluciné) où le jeune homme évolue au gré des rencontres que le hasard met sur sa route. Souvent démuni quant à l’attitude à adopter face à ses semblables, Hakan sera mis à rude épreuve et fera rapidement, bien malgré lui, l’apprentissage de la violence et de la cupidité, notions dont il s’efforcera toujours de se tenir à distance. Lorsqu’il devra faire usage de sa force phénoménale (le jeune homme est bâti comme une armoire à glace), ce sera dans une sorte  d’état second, et il n’en tirera ni plaisir ni fierté. Malheureusement pour lui, son fait d’armes va suffire à le faire connaître à travers le pays et donnera naissance à la légende du Hawk, monstre humain à la force terrifiante, capable d’assommer un homme d’un coup de poing.

La grande force de ce roman est d’étirer le voyage d’Hakan sur des années, au cours desquelles on assistera à une perte progressive des repères du jeune homme initial, que ceux-ci soient géographiques ou psychologiques.

« Le monde est rond » commença-t-il. (…)   « Après le bateau, nous avons marché. Puis j’étais dans le désert. Longtemps. D’abord, c’était rouge. Puis blanc. Puis de nouveau rouge. J’ai marché longtemps dans le désert. Seul. Puis j’étais dans les plaines, longtemps aussi. Puis j’ai revu le désert. Avant le shérif, avant toi, j’ai revu le désert, mais j’ai tourné le dos », précisa-t-il. Reste qu’il s’était bien mal expliqué. Il aurait mieux fait de se taire. Il y eut un long silence.                                    « J’ai fait le tour du monde ? »

Tombant dans le dénuement physique autant que spirituel au fur et à mesure des épreuves auxquelles il est confronté, Hakan, nouveau Candide, perd ses illusions en même temps que ses objectifs et c’est en cela qu’il nous émeut et nous interroge, lui dont la solitude sera finalement le seul mode de vie qu’il supporte. Etranger sur ces terres promises, il finira par ne rester concentré que sur l’essentiel : rester en vie.

Faux western, on l’a dit mais vrai roman d’apprentissage, Au loin est une belle réussite dont on espère qu’elle en appelle d’autres. Avec Hakan, Hernan Diaz crée un personnage inoubliable, mélange d’instinct et de culture, sauvage autant qu’honnête mais, surtout, seul, dans ce monde comme dans ses pensées, migrant, apatride, en quête désespérée de sens au milieu de ses semblables si différents, qui n’auront de cesse de le décourager dans ses tentatives d’intégration et de compréhension du monde.

Yann