Par les écrans du monde, Fanny Taillandier, Le Seuil

Au matin du 11 septembre 2001, alors qu’un père téléphone à ses enfants pour leur annoncer sa mort prochaine, Mohammed Atta, jeune architecte égyptien, s’est emparé des commandes d’un Boeing 767 parti de Boston et le dirige sur New-York. Le seul point commun entre ces personnages est un rapport direct aux bouleversements qu’apportera au monde cette journée, qui démarre comme une autre et finira dans les larmes, le sang et le chaos, après la série d’attentats les plus meurtriers de l’Histoire. En effet, Lucy travaille pour un grand cabinet d’assurances au sein du World Trade Center et William est chef de la sécurité à l’aéroport de Boston.

Alors, que tient-on exactement dans les mains ? Que sommes-nous en train de lire précisément ? Le roman de notre siècle, le livre de notre monde, l’histoire de notre histoire, une cartographie du chaos ? Un peu de tout ça mais surtout un roman intelligent autant que percutant.

Fanny Taillandier joue avec virtuosité des codes du roman d’espionnage mais c’est le récit qui l’intéresse, ou du moins ce que permet le récit, à savoir qu’on doit le considérer comme un antidote au chaos et que c’est ainsi qu’il est utilisé par les hommes depuis plusieurs millénaires.

« Ici on a construit, en même temps qu’une nation, des dizaines d’histoires qui la racontent et lui donnent sens. On ne fait pas un Nouveau Monde à moins. »

A cet égard, le discours prononcé par George W. Bush après les attentats, et dont des extraits scandent les dernières pages du livre, apparaît comme une tentative instantanée de construction du récit collectif, d’appropriation des faits pour fonder le mythe ou l’épopée d’une nation et l’inciter à se relever pour se battre.

Le récit, l’histoire, la scénarisation sont des éléments de notre compréhension du monde, de rationalisation des faits et des risques. C’est le métier de Lucy, de calculer les risques  mais, devant l’évolution du monde, elle a pris conscience, avant que les événements ne lui donnent raison, qu’il faudra bientôt envisager ces futurs possibles de manière plus pragmatique.

« On vendrait alors non plus des taux de risque, mais des parts de chaos (…) C’était beaucoup plus en phase avec le monde tel qu’il était. »

C’est cette mécanique du chaos que l’on va essayer de suivre avec l’enquête de l’Agent Spécial sur le parcours de Mohammed Atta. Ce qui donne finalement le vertige et des sueurs froides aux personnes en charge de la sécurité, ce n’est pas la mise en lumière des ratés successifs, c’est l’inéluctabilité de la catastrophe.

En même temps que le récit sont les images. Et les fameux écrans du monde, en nous inondant d’images à flots continus, mettent en scène ce que nous vivons, à défaut de nous en donner une meilleure compréhension.

« L’alliance de la technologie et du réseau mondial a rendu les catastrophes extrêmement photogéniques ».

Fanny Taillandier joue avec le lecteur comme avec son récit, nous laissant finalement simples figurants d’une histoire écrite et filmée à l’échelle collective. A nous, donc, d’élaborer notre propre récit, à notre échelle et à celle des personnes que l’on souhaite y voir figurer.

Ce roman fera vraisemblablement figure d’OLNI dans cette rentrée littéraire mais il y apporte indéniablement du souffle et de l’inventivité, de l’intelligence en même temps qu’un humour grinçant comme on l’aime ici. En bref, une réussite totale que l’on conseillera vivement, un livre qui permet de voir un peu plus loin que le nombril de son auteur ou le bout de son propre nez.

 

 

 

 

 

La frontière des ténèbres, Jean-Luc Bizien (Toucan Noir)

Certes en décidant de lire le tome 2 de La Trilogie des Ténèbres, il n’y a plus l’effet de surprise, on sait qu’ on se dirige vers la Corée du Nord, c’est à dire vers un état totalitaire encore fermé et contrôlé d’une main de fer par Le Cher Leader et son armée.
Une fois cette « non-surprise » passée, et je vous assure que ce n’est pas un reproche, Jean Luc Bizien nous remet bien vite en compagnie de notre rédac chef us, Seth Ballahan, fan de musique et de John Mellencamp en particulier, et de son mystérieux homologue coréen qui répond au doux nom de Kim Ji Sung.

Double homicide et meurtres impossibles dans un village pilote à la pointe de la technologie font que Seth Ballahan qui pensait être de retour en Corée avec son épouse et sa fille pour un séjour d’agrément, va vite déchanter et se retrouver embarqué dans une histoire effrayante.

Vite fait, bien fait, et un tour de passe passe plus tard (ça, il sait faire aussi, au sens propre comme au figuré), Jean Luc Bizien nous offre un fabuleux retour au cœur des deux Corée. Une opposition de tous les instants entre Séoul au sud et Pyongyang au nord, entre la culture occidentale et asiatique. C’est une immersion précise dans ce monde bien particulier qu’est la culture asiate que commence à comprendre Seth : « Les Coréens sont ainsi… Tous les Asiatiques sont ainsi… On ne peut les comprendre, on ne les comprendra jamais : ces types sourient pour ne pas mordre, ils sont toujours d’accord -en apparence ».

En magicien avisé qu’il est, JLB ressort un Paik Doong-Soo, monument de bravoure, de fidélité et enquêteur hors pair, qui tel un « Colombo » va devoir s’employer comme un diable à résoudre ce scénario. Repasser en Corée du Nord sera l’occasion de nous rafraîchir la mémoire à propos de ce régime subversif et de nous glisser quelques scènes d’effroi.
C’est un vrai thriller et le rythme va en s’accélérant grâce des chapitres courts et incisifs. Suspense et chasse à l’espion digne des meilleures périodes de la Guerre Froide, une ironie présente à bien des moments et des degrés divers font de cet opus un divertissement de premier plan agrémenté de nombreuses questions de fond et réflexions philosophiques.

L’auteur dénonce déjà une technologie ultra présente et plénipotentiaire, celle qui, sous prétexte de sécurité, vise au contraire une aliénation totale de la liberté de l’individu. A faire peur, je vous dis, parce qu’aujourd’hui cette technologie de puces et de drones rentre de plus en plus dans notre quotidien sans que l’on en soit forcément au courant !

Dangereuse immersion dans un état où la moindre prise de parole ou regard en coin peut décider du sort de votre vie, on se dit que l’on ne va pas courir en agence chercher un vol direct pour la Corée du Nord, bien au contraire. Défier les autorités de ce pays est un exercice périlleux et vouloir y pénétrer sous une fausse identité et en ressortir est une folie de l’esprit .

Mais ne craignez rien, Jean Luc Bizien est un bon guide et un excellent conteur. Alors laissez vous emporter par la plume de l’auteur parce que vous vous souviendrez de votre voyage en première classe au pays de Kim Jong-Deux, même si cela pourrait être un aller sans retour !

Héros secondaires, S. G. Browne, Agullo, par Le Corbac

Ça c’est de la comédie dramatique ! Un bouquin digne d’un film de Di Cillo ou de Jarmush.

Un livre social, une bible culturelle, une référence humaniste, un pamphlet contre l’industrie pharmaceutique, une pochade littéraire, une référence en terme d’humour noir et de satire philosophique.

S.G.Brown dépasse le stade de la simple comédie granguignolesque encore une fois. Il revisite avec talent l’art et la manière de dénoncer, de se démarquer sans se faire remarquer, d’expliquer sans être moralisateur.

Psychologie de comptoir et analyse fouillée ; discussion de potes bourrés mais vérités à assener, drôles de types sans aucune empathie ni ambition qui se découvrent autre chose que Monsieur Tout Le Monde.

Entre Pratchett et Incassable, un roman inclassable.

Tout y est frais et léger, profond et argumenté, facile et drôle, travaillé et nouveau, révolutionnaire et novateur.

Lire S.G.Browne, ce n’est pas s’arrêter à une culture typiquement américaine ; c’est se plonger sans bouée dans un décorum quotidien qui nous rappelle que nous sommes traités comme des chiens ou des moins que rien, tant que nous fournissons des résultats adéquats, c’est nous souvenir que, même en temps que bétail servile, nous avons notre conscience, notre esprit et que l’Humain est Bon par définition.

Quadras et quinquas de tous horizons, vous qui avez été élevés sous la coupelle des Marvel, Avengers, Strange et autres Comics, venez découvrir

Captain Vomito

Spasmo Boy

Eczéman

Super Gros-Tas

Docteur L’Enfant-Do

Mr Black-Out

Hallucination- Man

Professeur Priapisme

Nos nouveaux Héros, nos nouveaux super-méchants, une bande de losers sans emploi stable qui se découvre capable de s’enfiler une cape et un méga-moule bite pour sauver le vieux et le pochetron, le sdf et le malheureux,  de corriger le gros con irrespectueux et le sans-gêne tout permis.

Une nouvelle ère s’ouvre dans la mutation génétique !!!

Traduit par Morgane Saysana.

 

Rocking Horse Road, Carl Nixon, L’Aube Noire, traduit par Benoîte Dauvergne

Paru en février 2017, Sous la terre des Maoris  (déjà traduit par Benoîte Dauvergne) avait séduit à la fois par la noirceur du récit (un père biologique et un père adoptif s’affrontant autour des funérailles de leur fils) autant que par le coup de projecteur donné sur la Nouvelle-Zélande et les tensions communautaires qu’elle peut connaître, loin de nos préoccupations quotidiennes. Avec ce premier roman, Carl Nixon marquait durablement les esprits et on remerciera donc les éditions de l’Aube de nous proposer ce second texte, publié pour la première fois en 2007, soit trois ans avant la publication en Nouvelle-Zélande de Sous la terre des Maoris.

Fin 1980, quelques jours avant Noël, le corps de Lucy Asher est retrouvé nu sur une plage en banlieue de Christchurch, petite ville néo-zélandaise. Profondément marqués par ce drame, Pete Marshall (l’adolescent à l’origine de la découverte macabre) et ses amis mèneront l’enquête à leur façon, inlassablement, assemblant notes et témoignages pendant une trentaine d’années, sans que jamais le coupable ne soit arrêté .

A mi-chemin du roman et de l’enquête sociologique, Rocking Horse Road s’avère aussi réussi que son prédécesseur à condition qu’on ne l’aborde pas comme un polar. L’intrigue est ténue et c’est surtout la peinture d’une petite ville et des habitants de ce bout du monde qui retiendra l’attention.

Carl Nixon est né à Christchurch et y vit toujours, ce qui donne autant de force et de réalisme au tableau qu’il offre de cette petite communauté confrontée à un drame qui la dépasse. A travers le portrait de la bande d’adolescents qui s’improvisent enquêteurs, il nous fait pénétrer le quotidien de quelques familles et nous éclaire sur leurs habitudes ou leurs passions. C’est également l’occasion pour lui d’explorer l’esprit de ces ados en proie aux hormones et les relations parfois compliquées entre garçons et filles d’une même génération. Le fait d’étaler le récit sur une trentaine d’années lui permet de donner du recul au narrateur sur certains faits et ajoute une épaisseur supplémentaire à ses personnages.

Portant au fil des jours leurs soupçons sur les fréquentations de Lucy, puis les habitants du quartier ou les étudiants, Pete et ses amis mettent ainsi à jour quelques zones d’ombre dans la vie de Christchurch et la banalité de surface s’écaille, laissant apparaître ici un père qui sombre dans l’alcool après avoir été quitté par sa femme ou là une mère qui se prostitue pour pouvoir élever ses enfants et dont les clients sont des pères de famille du quartier … Les failles ainsi mises à nu révèlent la face cachée d’une société d’apparence aussi paisible que banale mais c’est à travers le sport que les dissensions apparaîtront réellement, lors de la venue en Nouvelle-Zélande,  de l’équipe sud-africaine de rugby, les Springbocks. Plus qu’un sport, le rugby est une religion pour les néo-zélandais et les habitants de Christchurch ne font pas exception à cette règle. Une poignée d’habitants, révoltés par la politique de l’apartheid, décident de manifester contre la venue des sud-africains mais la quasi totalité des habitants de Christchurch sont surexcités à l’idée de cette rencontre au sommet et la manifestation prévue le jour du match fera les frais de leur colère.

S’attachant à restituer aussi fidèlement que possible la vie sur ce coin de terre, Carl Nixon y poursuit le portrait d’une société néo-zélandaise face à ses malaises et ses contradictions. Ce pays, auquel la distance nous incite parfois à prêter des qualités inexistantes par chez nous, retrouve sous sa plume une dimension simplement humaine, un regard à hauteur d’homme, avec son lot de défauts et de bassesses. Plus qu’un auteur de polar, on saluera ici un chroniqueur portraitiste accompli doublé d’un excellent conteur.

Rivière tremblante, Andrée Michaud, Rivages/Noir

Si Bondrée nous avait fait si forte impression à sa sortie en septembre 2016, c’est parce que l’on découvrait en même temps qu’un nom, une écriture, une langue qui, en quelques pages, s’emparaient de nous pour ne nous lâcher qu’au bout de 350 pages, envoûtés par cette histoire de disparitions dans les forêts québecoises.
Mélange de français, d’anglais et de parler québecois, la langue d’Andrée Michaud faisait des merveilles et contribuait en grande partie au charme délétère dégagé par ce roman qui semblait vouloir échapper à la case « polar ». On tenait là un récit puissant, nimbé du brouillard local, une plongée dans la douleur et l’incompréhension, le tout magnifié par une empathie profonde à laquelle il était difficile de rester indifférent.
Et c’est donc sans surprise que l’on découvre au moment d’écrire ces quelques lignes cette citation de présentation piquée sur le site de Quais du polar :
« Je ne tue pas pour le plaisir, mais parce que j’essaie de comprendre la folie, la misère, la douleur des hommes. » Andrée Michaud.
De surprise, on ne pourra donc pas parler pour la sortie de Rivière tremblante mais l’attente et la curiosité sont indéniablement au rendez-vous. Précisons avant tout que cette nouveauté n’en est pas réellement une dans la mesure où cet ouvrage est paru au Québec en 2011, soit deux ans avant Bondrée. L’édition a ses mystères, en France comme ailleurs et on se gardera bien de spéculer sur les raisons pour lesquelles ce texte ne paraît chez nous que deux ans après.

Deux disparitions à trente ans d’écart, deux récits. Marnie a douze ans lorsque son meilleur ami, Michael, disparaît sous ses yeux dans les bois de Rivière-aux-Trembles. Le jeune homme ne sera jamais retrouvé. Trente ans plus tard, Bill Richards apprend la disparition de sa fille, Billie, alors qu’elle rentrait de l’école. Elle ne réapparaîtra pas non plus. Les vies de Marnie et Bill en seront bouleversées à jamais. Leurs destins se croiseront autour d’une troisième disparition, toujours à Rivière-aux-Trembles.

Il est question, ici aussi, de disparitions d’enfants et de forêts mais l’essentiel est ailleurs. Celles et ceux qui voudront se focaliser sur une énigme ou une enquête en seront pour leurs frais, l’intention d’Andrée Michaud se situe plus du côté d’une analyse psychologique que d’un roman à rebondissements. La récurrence des thèmes, loin d’être un handicap, permet de mieux appréhender sa perplexité face à la violence et à la douleur.
Elle interroge également les pratiques policières qui, dans les cas de disparitions d’enfants, sont tenues de considérer les parents ou les proches comme des suspects potentiels. L’injustice ajoutée à la douleur, un sentiment de culpabilité dont il est malgré tout difficile de se défaire, lourdes sont les souffrances vécues par ceux qui restent. Andrée Michaud excelle à décrire le chaos mental dans lequel pataugent Marnie et Bill, tout autant qu’elle décrit sans complaisance la bêtise et la méchanceté que tout un chacun porte en lui et laisse s’exprimer au nom d’une justice populaire, en toute méconnaissance de la réalité. Et, plus insidieux encore, le doute qui s’insinue dans les pensées et que les regards des policiers raniment à chaque interrogatoire …
Poignante, poétique, la langue d’Andrée Michaud nous remue, nous bouleverse en douceur, parvenant par sa beauté à transcender les bassesses qu’elle décrit. S’il existait une catégorie « roman atmosphérique », on y classerait bien Rivière tremblante tant l’ambiance y supplante l’enquête.
Considérer cet ouvrage comme un simple brouillon de Bondrée serait faire preuve de paresse et d’injustice envers un livre magnifique et sensible dans lequel on se confrontera comme Andrée Michaud aux mystères de la folie, la misère et la douleur des hommes.
Si l’homme n’en sort pas grandi, la littérature, elle, y a gagné un texte profond et bouleversant d’empathie dont on recommandera chaudement la lecture.

Par le vent pleuré, Ron Rash, Le Seuil, par Seb

« Il y a certains choix que l’on fait et dont on a connaissance, pour toujours, jusqu’à son dernier soupir – il ne s’agit là, évidemment, que des mauvais choix. »

Nous sommes à l’été 1969, une année charnière. Le monde semble emporté dans une bourrasque libertaire, les coutures puritaines craquent, et appellent à des sutures douloureuses. Dans le dédale des vallées et des gorges des Appalaches, Bill et Eugene grandissent sous l’ombre tutélaire de leur grand-père tyrannique. Malgré sa grande influence, ils développent en eux des surgeons de révolte, des velléités d’indépendance. Ils grappillent ici et là, des ersatz de liberté, s’amusent à se faire croire sous l’ombre fraîche des arbres qui bordent la rivière à Panther creek qu’ils feront ce qu’ils veulent, que leur adolescence et leur insouciance ne sont que les prémices, la piste d’envol de leurs rêves. Bill se destine à une carrière de médecin, le grand-père, lui-même docteur, n’a permis aucun doute à ce sujet. Eugene lui, plus insaisissable, plus souple et rigide à la fois, veut devenir écrivain, dans le secret de son cœur.

C’est le temps des grands changements, les hippies, les slogans pacifistes, le soulèvement d’une jeunesse contre la guerre au Vietnam, et cette nouvelle musique, générée par des attentes et des convulsions, ces notes qui détricotent l’Amérique du grand-père, cette musique maudite qui apporte avec elle les vents mauvais du changement. C’est le Grateful Dead, Hendrix, Janis Joplin, Joan Baez et Joe Cocker.

Un dimanche après-midi, dans un des bassins de Panther Creek, dans une parfaite lumière, Ligeia est apparue. Naïade, sirène, mirage, tout à la fois. Et la vie des deux frères en serait à jamais fracturée. Cette fille-là, sauvage, rebelle, tourmentée, venue d’ailleurs, la Floride, présente dans ce lieu qui n’a jamais changé, identique à ce qu’il était cinquante ans plus tôt, confrontée à une société figée dans ses certitudes, c’est juste une bombe, un séisme.

Ce titre tiré d’un vers de poésie de Thomas Wolfe, ce que c’est beau. Il vaut à lui seul les 19 euros cinquante demandés pour accéder au contenu. Ensuite, vient l’incipit, de ceux dont Ron Rash est coutumier, ce paragraphe en italique, qui pose le décor avec tant de grâce et de poésie, ces quelques lignes qui se gravent dans votre esprit, ouvrent la porte en grand, pour la suite, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, tel le vent qui emporterait les feuilles d’automne une à une, dans un léger bruissement, juste un bruissement, jusqu’à ce qu’un jour on se rende compte que, allongé sous les branches, nous voyons désormais le ciel sans étoile qui nous toise sans la moindre once d’arrogance.

Ron Rash est grand, je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit. Je persiste. J’ai une affection pour ce romancier ancré et attaché à sa terre. Je suis comme lui, ma Corrèze est comme ses Appalaches, le refuge, le paradis, le seul endroit où je suis à ma place. Dans une rencontre avec Franck Bouysse, à la librairie Page et Plume de Limoges, c’était il y a un an, Ron Rash disait qu’il n’imaginait pas ses personnages vivre ailleurs que là-bas, chez lui, dans ces montagnes aux reflets bleus, si seules et belles, cachant sous des tonnes de beauté toutes les misères de l’âme humaine, ses travers, ses grands bonheurs aussi.

Et cette sincérité se ressent dans chacune des pages de ce livre. Les personnages qui vivent dans ce coin d’Amérique y sont comme des poissons dans l’eau, on ne les imagine pas ailleurs. Ce roman noir recèle une grande beauté, celle des précieux moments de complicité que seule la relation fraternelle peut faire naître dans le lit de l’enfance. Tout est beau dans cette histoire. La relation de Bill et Eugene, l’irruption de cette fille en pleine révolte, Ligeia, si belle, si secrète, si abordable et pourtant inaccessible, finalement. La mère des deux frères, qui accepte le joug du grand-père pour le bien de ses enfants. Baisser la tête par amour, quel acte courageux et difficile, l’abnégation nichée dans la soumission.

Les Appalaches sont là, présentes dans toute leur splendeur, englobant tout, tantôt personnage tantôt décor, le ciel, la rivière, le vent, la lumière d’été qui transperce les frondaisons, les fabuleuses truites sauvages, les bassines creusées par la rivière séculaire dans la pierre éternelle, mon dieu que tout cela provoque le désir d’y être, nous aussi.

Le récit du drame est subtil, plein de pudeur mais sans jamais rien omettre, c’est le talent de Ron Rash. Ron Rash est grand, je crois que je me répète, mais je veux être certain que vous avez pigé. Ron Rash trouve des images dans un coffre caché quelque part dans les replis de sa montagne sacrée, et il les distille comme un bouilleur de cru sillonnant la campagne. Ça peut donner des trucs comme ça : Meurtre. Une ambulance hurle au loin, mais elle se rapproche, comme si elle apportait ce mot vers moi, toujours plus fort, toujours plus strident. »

Ce récit c’est la description de la vie que l’on a, qu’on se promet lorsque l’on a commis un acte irréversible, et que l’on n’est pas armé pour vivre avec, mais qu’il va quand même falloir vivre avec. C’est par le détail, le portrait de deux frères qui s’aiment et qui s’éloignent, par la faute des courants contraires, ceux des évènements, ceux de leurs caractères si différents. On se met aisément à leur place, et on tremble de voir leur existence et leur relation vaciller alors même que la société mute, menace de tout renverser. Quand la grande Histoire éternue, et que les vies intimes sont chamboulées, que reste-t-il pour s’arrimer à l’existence, dans ce grand écart qui étire entre adolescence et l’état d’adulte.

Le secret a été bien gardé, conservé dans le chant de la rivière, mais il n’est pas resté inactif. Il a corrodé les consciences, rongé avec patience. Et dans le silence des souvenirs, lorsque les visages oubliés défilent, les cicatrises douloureuses saignent encore. Et il faut payer.

Je vous laisse avec cette phrase fabuleuse de l’auteur, page 180 :

« Le silence peut être un lieu. »

Ron Rash est grand.

Traduit par Isabelle Reinharez

 

[Rentrée littéraire – 20/09/2018] Un été sans dormir ,Bram Dehouck, Mirobole, par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "Un été sans dormir ,Bram Dehouck, Mirobole,"

Comment résister à l’appel de la Mère Patrie, comment ne pas sentir ce sang qui bouillonne à l’idée de rentrer sur tes terres natales, de retrouver ton Plat Pays, ses moules frites son Grand Jacques, son humour aussi sombre que les flots de la Mer du Nord…

Brahm Dehouck m’a emmené, que dis-je emporté en quelques pages, en quelques mots. J’ai ressenti très vite cette pointe de cynisme, cette ironie virale pour se moquer, pour détourner, pour montrer.

Entre C’est arrivé près de chez vous avec un Dupontel à la caméra et un Bienvenue chez les cht’i écrit par les frères Cohen, cet été est merveilleux.

Ces gens-là vivent au plat Pays et ces braves bourgeois voient débarquer un parc à éoliennes.

C’est le début de la Fin pour ce tranquille et petit village des Flandres.

Mauvaise foi et médisance, méchanceté et frustration, commérages et espionnage ce véritable Desperate Housewives belge est un succès de noirceur et d’humour.

Des personnages travaillés au cordeau selon leurs caractères, véritables marionnettes sous la plume de Bram Dehouck qui sait les faire vivre, les rendre attachants mêmes pour certains, désagréables ou pitoyables pour d’autres.

Nos turpitudes, nos jalousies et envies (nos travers typiquement humains en fait) sont d’une exaspérante lucidité et ne sont pas que symboliques. Derrière cet humour noir, fait de sourires et de fou rire, la population que nous sommes en situation de crise, quand elle perd ses répères, ne trouve plus ses habitudes rituelles et se retrouve livrée à elle-même est bien peu reluisante et nous invite à nous souvenir de cette bonne vieille maxime : avant de regarder dans la bouche de ton voisin, regarde la paille qu’il y a dans ton nez.

Baignant dans un style fluide et direct, sans mots de trop et sans lourdeur, cette promenade dans la BELGITUDE vaut son pesant d’Or.

Allez, je reprends mon vol pour d’autres contrées.

Traduit par Emmanuel Sandron.

 

Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon, Albin Michel, traduit par Hélène Fournier

Russell Tillman sort de prison après presque trente ans derrière les barreaux. Accusé du meurtre de ses parents adoptifs ainsi que de son oncle et sa tante, il vient d’être innocenté par des tests ADN. Dustin, son frère adoptif, devenu psychologue, apprend la nouvelle avec appréhension car c’est sur son témoignage que Rusty avait été condamné. Veuf depuis peu, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme Jill et redoute de devoir affronter Rusty. Il va donc s’engager avec un de ses patients, ancien policier, dans une enquête sur la disparition de plusieurs étudiants retrouvés noyés, oubliant peu à peu les limites normalement imposées par son métier de thérapeute.

Troisième roman de Dan Chaon à paraître en français, excellemment traduit par Hélène Fournier, Une douce lueur de malveillance intrigue, bouscule et dérange dès les premières pages. Au gré de chapitres assez courts, sur une construction habile et nerveuse, Dan Chaon, après avoir narré le drame initial à travers les yeux d’un des protagonistes, s’attache ensuite à semer le doute dans l’esprit du lecteur comme dans celui de ses personnages.

 » (…) j’ai réalisé pour la première fois que ce sourire n’était pas humain. c’était de l’homochromie. Du camouflage par mimétisme. Il souriait aussi bien au téléviseur, à son fils ou à une plante d’intérieur, mais ce qu’il avait réellement au fond de lui restait tapi et regardait furtivement à l’extérieur. »

En alternant les époques et les narrateurs, il parvient à troubler la scène initiale ainsi que les souvenirs qu’en ont Dustin ou Kate et Wave, ses cousines, présentes lors du drame.

 » (…) elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – qu’en fait, nous nous contentions de jeter un coup d’oeil à notre vie par un trou de serrure, et qu’une bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves ».

Si l’on ajoute à ce cruel constat les manipulations mentales subies dans son enfance par Dustin de la part de Rusty ou de ses cousines, il devient difficile de considérer son point de vue comme fiable. Au moment de la libération de Rusty, le thérapeute commence à  à perdre pied suite au décès de sa femme même s’il refuse de le reconnaître. L’enquête dans laquelle il se lance avec le mystérieux Aqil, patient qui deviendra ce qui s’approche le plus d’un ami pour Dustin, lui fournit une occasion supplémentaire de nier ce que son cerveau et sa mémoire tentent de lui faire comprendre.

Alternant les points de vue tout en gardant une maîtrise totale de son récit, Dan Chaon donne également la parole à Aaron, un des deux fils de Dustin. Contacté par Rusty à sa sortie de prison, le jeune homme traverse lui aussi une période difficile. Il se défonce avec à peu près tout ce qui peut lui tomber sous la main et multiplie les expériences « limites » au gré de ses rencontres. Il ignorait l’histoire familiale jusqu’à ce que Rusty lui en parle et le regard qu’il porte sur son père apporte un éclairage nouveau tout en contribuant à brouiller l’image de Dustin.

Sous de faux airs de thriller, Une douce lueur de malveillance est avant tout un grand roman sur la manipulation, la mémoire et le doute. Le mot « certitude » n’a pas sa place ici. C’est également le tableau d’une famille au sein de laquelle personne n’a été épargné, chacun(e) essayant de s’en sortir à sa manière. Le vernis des fêtes familiales décrites en début de roman saute assez vite pour laisser apparaître une réalité plus glauque et l’on sent la tentation de Dan Chaon d’élargir ce constat à l’ensemble de la société américaine, ses personnages n’étant finalement que les symptômes d’une société malade, qui hésite entre schizophrénie et paranoïa. Quand on ne peut plus s’appuyer sur nos souvenirs ni faire confiance à qui que ce soit autour de nous, que reste-t-il ? Roman hypnotique et déstabilisant, Une douce lueur de malveillance ne cède rien à la facilité et mènera le lecteur par le bout du nez sans jamais renoncer à cette volonté de provoquer l’inconfort. Ne serait-ce que pour cette raison, on se fera un devoir de remercier l’auteur car il n’est pas désagréable, loin s’en faut, d’être bousculé de temps à autre.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même (…), l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

On est là au coeur du propos.

Yann.

 

La coupure, Fiona Barton, Fleuve Noir, par Bruno D.

C’est un roman ou la gente féminine sera certainement plus sensible que moi à l’histoire et aux thèmes traités. Les rapports mères/filles et le rapport à la maternité sont ici explorés de façon fort adroite. A partir de la découverte d’un corps de bébé sur un chantier de la banlieue de Londres, une coupure de journal relatant ce fait « presque » divers va venir bouleverser la vie de femmes et faire remonter le passé.

Dire que j’ai apprécié ce livre ne serait pas honnête, je l’ai trouvé lent, très lent, et malgré des chapitres courts, assez indolent. C’est psychologique et l’auteur développe la personnalité de ses héros féminins au fur et à mesure, elle lève petit à petit le voile sur une sombre histoire, mais je dois bien avouer qu’après 200 pages, j’étais toujours dubitatif !

Emma Simmonds et sa mère Judith d’un coté, et Angela Irwing de l’autre sont en première ligne. Kate Waters et Joe son stagiaire, journalistes aux Dayly Post vont enquêter parce que le flair de la journaliste dit qu’il y a matière à un scoop.

Angela cherche des réponses depuis 40 ans, on lui a dérobé son bébé à la maternité et depuis ce temps, on ne peut pas dire que cela tourne rond pour elle. Elle n’a jamais pu faire son deuil et on n’a jamais résolu l’affaire. Aucune piste, ni même direction pour enquêter, le bébé est il simplement disparu, est il vivant, que s’est il passé, qui est derrière ce drame qui la mine depuis longtemps ?

Douleur de mères, remords ou rédemption, cette coupure de journal va déclencher une descende aux enfers chez ces femmes qui ont finalement de lourds secrets bien enfouis à cacher.

On est bien dans un roman de style anglo saxon avec la structure à la mode que l’on trouve dans d’autre best sellers (La fille du train, pas aimé, ou Ames Soeurs , j’ai adoré) ; à savoir une succession de chapitres qui porte le prénom d’une héroïne et on passe de l’une à l’autre……Bof, je vous le dis, c’est vraiment pas ma tasse de thé.

Bien sûr, la fin va apporter son lot de révélations, mais même à ce moment précis et sans spoiler, certains éléments m’ont semblé peu probables.

Pour résumer, je suis sûr que cette « Coupure » aura bonne presse, pour ma part je n’irai pas jusque là puisque je ne n’ai pas accroché et que je reste sur ma faim, malgré une romancière douée qui a reçu beaucoup de louanges pour son premier opus très largement diffusé et traduit dans de nombreux pays.

Traduit par Séverine Quelet.

Bruno.

 

 

Prodiges et miracles, Joe Meno, Agullo par Le Corbac

Joe Meno - Prodiges et miracles.J’avais déjà eu l’occasion de goûter à la plume poétique de Joe Meno dans sa première parution Le Blues de la Harpie ( Editions Agullo) et là, de nouveau, je suis conquis.
Et de nouveau et même encore plus, je suis charmé et conquis.
Cette plume maniée avec finesse, nous compte une fois encore une histoire toute en délicatesse.
Dans la cambrousse profonde, un vieux fermier veuf tente de survivre avec sa fille et son petit-fils. Tout repose sur les épaules de ce vieillard qui n’en peut plus mais qui lutte. Vaille que vaille, tant que peut se faire et ce sera jusqu’à son dernier souffle.
Entre une fille junkie, anecdotique à bien des niveaux, et un adolescent métissé, placide et amateur d’animaux exotiques, le grand-père se bat seul contre l’évolution du monde, la désertification de son village, la perte incommensurable de sa femme et ses problèmes financiers qui font se vendre chaque ferme avoisinante l’une après l’autre.
Pas franchement d’espoir ni de raisons de se réjouir me direz-vous. Jusqu’au jour où, de nulle part, amené par un inconnu au volant d’un rutilant 4×4, tirant un van ne débarque ce cheval.
Ah ce cheval…
Il va devenir le symbole de la volonté acharnée qu’il a toujours démontrée. A partir de son arrivée, il va devenir un lien.
Entre le grand-père et l’enfant.
Entre son isolement et le monde extérieur.
Entre la sécurité relative de la ferme et la violence du monde.
Il va transcender cette relation « paternelle », il va contribuer à ce bon vieux rituel de l’adolescence à l’âge adulte. Grâce à cet animal merveilleux, tout droit sorti de la Bible, signe du ciel, marque du Destin, les divers protagonistes qui vont se rencontrer, se croiser, se suivre et influer sur l’existence de tous, vont se remettre en question, s’accepter ou se tolérer. Ils vont découvrir le pardon, la rédemption, l’amour et la famille.
Parce que oui Prodiges et Miracles est un livre complet et complexe, d’une poésie troublante et aux émotions émouvantes. Sans aucun pathos, sans aucune fioriture ni excès de style, Joe Meno nous propose une étude des émotions humaines, le poids et la responsabilité de la famille, le besoin de croire en quelque chose, Dieu ou autre. Il nous compte un roman initiatique, celle de l’ado, celle du grand-père. C’est un roman sur l’acceptation de ses erreurs et la reconnaissance de ses choix, la compréhension de ses échecs.
Plein de pudeur et foncièrement intime, ce roman baigne dans un clair obscur riche en images de toute beauté. A chaque page, à chaque situation nous saute au visage une poésie, une sensibilité parfois onirique, souvent émouvante.
Joe Meno, entre Steinbeck et Voltaire, nous emmène à la poursuite de ce Cheval en un roman initiatique et formateur.

Traduit par Morgane Saysana.