Coup de vent, Mark Haskell Smith (Gallmeister), par Yann

Dans le sillage de William Boyle ou James Carlos Blake, Mark Haskell Smith passe de chez Rivages au catalogue Gallmeister, fidèle à François et Julien Guérif, respectivement éditeur et traducteur de son oeuvre en France. Une petite dizaine de textes publiés en France depuis 2004, dont le plus récent, Au pays des nudistes, est un essai paru chez Paulsen en 2017. Dramaturge, scénariste pour le cinéma et la télévision, l’homme est aujourd’hui essentiellement reconnu en tant qu’écrivain de polars délicieusement barrés, à la liste desquels on pourra donc ajouter ce Coup de vent.

Après avoir patiemment et discrètement détourné plusieurs millions de dollars, Bryan LeBlanc, jeune trader de Wall Street, prend le large à bord de son voilier afin de refaire sa vie loin de cette société qu’il abhorre. Bien évidemment, il aura très vite quelques personnes à ses trousses, parmi lesquelles une de ses ex-collègues, Seo-yun, qui se découvre un côté légèrement nymphomane à l’approche de son mariage, un banquier corrompu (pléonasme ?), un détective freelance atteint d’une forme particulière de nanisme ou un artiste reconverti par hasard dans le kidnapping et, si besoin, le meurtre.

Ajoutons à cette bande haute en couleurs des décors de rêve dans les Caraïbes, quelques course poursuites pas piquées des hannetons, une bonne dose d’humour corrosif ainsi qu’une charge sans concession contre la finance qui gouverne le monde et l’on obtiendra ainsi un excellent roman noir, à lire d’une traite ou presque.

Author Mark Haskell Smith is photographed for Los Angeles Times on April 21, 2018 in the L.A. Times Studio at the Los Angeles Times Festival of Books at the University of Southern California in Los Angeles, California. PUBLISHED IMAGE. CREDIT MUST READ: Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA. (Photo by Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA)

Mark Haskell Smith confirme ici sa faiblesse pour celles et ceux qui marchent en dehors des clous et ne cherchent qu’à vivre selon leurs envies, loin des carcans que nous impose un monde étouffant de normes et de contraintes. Alors, bien sûr, la charge est lourde contre le système financier qui gangrène nos sociétés depuis plusieurs décennies mais l’humour salvateur de Smith permet de la faire passer avec le sourire, voire de francs éclats de rire lors de certaines scènes, notamment un meurtre pour le moins inattendu … Sachant se montrer cru quand le besoin s’en fait sentir, Mark Haskell Smith est également tout à fait à l’aise dans les moments où l’action prévaut et il mène sa barque avec maestria jusqu’à la dernière page.

Sans prétention et plutôt bien fait, ce Coup de vent permettra de relativiser le sérieux de la rentrée littéraire à venir et apportera avec lui le petit grain de folie qui manque parfois cruellement à certains …

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Guérif.

Yann.

Le temps est à l’orage, Jérôme Lafargue (Quidam), par Fanny

Vous connaissez cette odeur de pluie qui arrive après un long temps de sécheresse ? Comme si la nature reprenait toute sa place et son ampleur. Et bien j’ai eu cette émotion là après la lecture du dernier Jérôme Lafargue.

Joan est un être qui renaît après un long moment de vie aride, sur la route, dans la guerre et sa violence, dans le deuil de sa jeune épouse.
Il y a désormais Laoline, sa toute petite, et la nature qui l’entoure, bienveillante, vigilante, personnage à part entière. Car Lafargue fait vivre les arbres, ressentir l’état d’une forêt, d’un ciel d’orage. Le style emporte, subjugue par la beauté de ses descriptions. il y a comme des accents de Ron Rash chez cet auteur.

Joan chante parfois ses airs folk et son blues dans un bar, lit grâce à une belle amitié et garde les Lacs d’Aurinvia, espace protégé et mystérieux.
Joan garde aussi en lui des secrets, une amitié brisée.
Un jour, il découvre des animaux massacrés, disposés de manière particulière, comme si on lui adressait cette mise en scène macabre. Joan ressent alors les tremblements de la terre-mère, c’est ce territoire qui se rebelle tandis que Joan sent monter en lui une ancienne colère.

Il y a des accents de tragédie grecque dans Le temps est à l’orage. Quelque chose qui vous chamboule et vous emporte sur un territoire inconnu, fait de rédemption, de sagesse et de vengeance.
Voici un roman qui s’écoute, se ressent. Jérôme Lafargue est un poète qui aime travailler notre part sombre et rendre la part belle à la nature sauvage.

Fanny.

Atmore Alabama, Alexandre Civico (Actes Noirs), par Yann

Après deux textes publiés chez Rivages ( La terre sous les ongles en 2015 et La peau, l’écorce en 2017), Alexandre Civico arrive chez Actes Noirs avec ce court roman – 145 pages au compteur – qui, au-delà d’un nouvel exercice sur nos mythologies américaines, propose une réflexion sur la puissance inexorable du désir de vengeance.

Le narrateur, dont nous ne saurons pas le nom, atterrit à Orlando, Floride, en provenance de Paris. Le lendemain, après quelques heures de route, le voici à Atmore, Alabama, dont la prison semble l’attirer comme un aimant. Au récit des journées de cet homme (« Jour 1 », « Jour 2 » etc …) s’intercalent des chapitres déclinant le William Station Day, un jour de fête à Atmore, décrit d’heure en heure, où l’on retrouve notre narrateur. Jouant sur cette double temporalité, Alexandre Civico mène de front ces fils narratifs jusqu’à leur confluence, point d’orgue du roman.

Le narrateur, dont le passé remonte par bribes au fil du texte, des bulles de souvenirs dont on comprend qu’il vit dans la douleur du deuil et que cette souffrance inextinguible est la raison de sa présence à Atmore. Insensible aux coups, il avance obstinément vers son but, suivant un plan que lui seul connaît. Il fera des rencontres, durant son séjour à Atmore, essentiellement des femmes, sans lesquelles il finirait peut-être par chuter. Malmenées par la vie, Eve, Mae ou Betty n’en sont pas moins des figures fortes qui ont, chacune à sa manière, refusé de baisser les bras face aux aléas de l’existence et peuvent en remontrer à bien des mâles.

Nourri par une écriture à la fois sèche et poétique, traversée d’images marquantes (« l’âge est une noyade filmée au ralenti »), Atmore Alabama convainc sans trop en faire. Peignant une Amérique rurale et pauvre, celle des déclassés, où la violence et l’alcool sont des recours quotidiens, il y met en scène avec virtuosité cette histoire d’un homme prêt à tout perdre pour venger la mémoire d’un être aimé.

Yann.

Eloge des bâtards, Olivia Rosenthal (Verticales), par Lou

Olivia Rosenthal elle raconte une histoire de grandes personnes et elle continue d’aimer le cinéma. Pas un cinéma que je regarde. Plutôt celui qui est en noir et blanc ou en technicolor et que je fantasme quand je vois les plus vieux en parler. Alors du coup je fantasme aussi quand Olivia Rosenthal raconte des histoires de grandes personnes avec des références de cinéma dedans.

(Qui sème la poussière récolte le désert)

Lily elle a le don de télépathie d’un coup d’un seul après avoir vu un poissonnier. Alors elle se dit que ce don il doit être profitable.

Ellipse.

L’autrice parle des groupes qui se rassemblent pour des idées communes. Pour pas rester à rien faire pendant que le monde sombre. Les groupes c’est toujours des gens qui se rassemblent pour une cause commune mais c’est quoi qui fait que dans le groupe ils se ressemblent ? Je crois que ce serait super réducteur de dire qu’Éloge des bâtards est un roman sur l’empathie.

Chacun leur tour, Oscar, Full, Sturm, Gell, Clarisse, Filasse, Macha, Fox et Lily vont se livrer à une pratique qui vise à renforcer leurs actions révolutionnaires, tenter de trouver le point commun qui va vraiment les rassembler. Et ce sans que le pouvoir télépathique de Lily n’intervienne (ce qui doit être sacrément dur quand tu te rends compte que Lily est la narratrice et du coup un peu la voix de l’autrice quand tu cherches à faire des mises en abîmes).

Ce sont des histoires de grandes personnes parce qu’elles parlent du passé des Pieds Noirs, d’Algériens orphelins, de Juifs déportés, d’enfants abusés, de parents ravagés. Mais Olivia elle est sacrément fortiche parce que les personnes ont beau être grandes, la présence des parents dans ton enfance elle établit direct ce que tu vas être et du coup elle transforme l’histoire de grandes personnes en histoires de gosses qui se sont construits sur l’histoire du 20e siècle.

Et aussi peut-être parce que ce sont des bâtards chacun à leur façon si tu veux tout savoir. 

(Mange ta peur)

Ça crépite dans le ventre, pas des crépitements d’allégresse ou quoi. Ça défile en faisant des pops comme si tu sentais les noeuds se former dans ton bide, qui se délient par la suite pour en créer des nouveaux jusqu’à ce que ce soit la fin du livre.

En général quand je lis un livre en un jour c’est que tu peux y aller les yeux fermés. Bin là ouvre les quand même pour bien que ça s’imprime sur ta rétine. Parce que t’as vraiment pas envie d’oublier de quoi ça parle Éloge des bâtards. 

J’ai l’impression d’avoir pris 20 ans de plus, j’ai envie de terminer mon paquet de tabac, attendre que le jour se lève avant d’aller travailler et de regarder les gens qui défilent en leur inventant des histoires pour voir ce qui pourrait faire que j’ai des choses communes avec eux tu vois ? Comme si t’étais triste d’un truc chiant et que le seul réconfort ce serait de voir des gens solitaires qui font des actions solidaires pour détruire un pouvoir totalitaire.

C’est assez dingue, finalement toute cette empathie. 

Pfiou.

Allez salut hein !

Lou.

Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard – L’Arbalète), par Lou

J’ai , je crois, fait une expérience. De celles qui t’assomment et dont tu te réveilles en plein brouillard, mais genre des kilomètres et des heures plus tard. Je savais pas pour moi parce que c’était la première fois.

C’est dingo comme des fois le hasard fait que tu peux t’éloigner de certaines personnes, que même vingt ans après quand t’en as ras le cul de ta vie actuelle tu te décides à changer de vie et recroiser ceux qui t’ont construit. 

Par les routes, je l’ai lu comme on file sur l’A6, bouffant des bornes à la pelle en faisant pas vraiment attention à ce qui était écrit. C’est que quand je faisais les pauses que ça venait me percuter de plein fouet en plein dans ma caboche de sale gosse. L’air de dire. Putain. L’effet à retardement. Comme le gars qui te raconte une blague et que tu piges 2 jours après alors que t’es seul dans ta bagnole. 

Y’a Sacha. Sacha vient vivre à V. (et mon vieux c’est tellement délectable de partager un secret de savoir quelle ville c’est en vrai la ville de V. que t’as ce petit pincement de l’égo qui vient te taquiner le coeur par moments, et ça j’aime beaucoup si tu veux tout savoir). Il y a son cousin qui vit déjà là bas et qui on sait pas trop par quelle magie lui permet de retrouver l’Autostoppeur. 

On saura jamais le nom de l’Autostoppeur. On saura juste que Sacha et lui ont été amis et qu’ils se sont pas vus depuis 17 ans. Que maintenant l’Autostoppeur il a une amoureuse et un fils. Et que l’envie de parcourir les routes ne l’a jamais quitté. Qu’il en a besoin, parce que ça lui permet de rencontrer des gens qu’il aurait jamais rencontrés normalement. De partager des vies. 

C’est des fois un triangle amoureux mais pas dégueulasse ou quoi. Simple. Parce que certaines personnes préfèrent se raccrocher au fait qu’on a bien qu’une seule vie pour empêcher les autres de vivre ce qu’ils ont à vivre.

Y’a aussi le fait que des fois on a besoin que certaines personnes partent pour se rapprocher naturellement de certaines autres. 

Et si tu lis des fois avec un peu de scepticisme sur l’innocence de certaines situations, tu te dis que Kundera, Pons et Mc Carthy veillent un peu sur Sylvain Prudhomme et que son histoire elle en est encore que meilleure tu vois ?

Moi je te conseille de lire Par les routes. Pas parce qu’il est beau ou profond ou quoi. Parce qu’une fois que tu feras des pauses, t’auras l’impression qu’on t’as mis un de ces uppercuts dans la tronche mais sans que tu t’en rendes compte déjà et qu’ensuite, qu’ensuite celui là de coup de poing il fait pas du tout mal.

Mon vieux c’était trop bien !

À plus ! 

Lou.

Starlight, Richard Wagamese (Zoé), par Fanny

Je l’ai lu depuis un petit temps. « Starlight », le dernier roman de Richard Wagamese ( traduction de la fidèle Christine Raguet ) sort le 22 Août prochain et j’avais vraiment du mal à me jeter dans l’arène des mots, de peur de mal écrire mes ressentis liés à cet immense écrivain. Sûrement parce que je chéris particulièrement cet auteur, pour diverses raisons.

Wagamese touche à l’essentiel d’une vie et Franklin Starlight revient pour un dernier hommage à son créateur Ojibwé.
Franchement, si vous n’avez pas encore lu « Les étoiles s’éteignent à l’aube » (qui est désormais paru en format poche), allez-y les yeux ouverts, c’est sublime.

« Starlight » ou la quintessence d’un homme.

Déjà l’écriture, d’une fluidité et d’une beauté si extraordinaires. je veux éviter le « trop » en matière de superlatifs, mais là, cela va être difficile.

Franklin a grandi, est devenu un homme humble, taiseux, profondément altruiste. Il est resté dans la ferme du « vieux » qui l’a élevé, profondément aimé. Frank photographie l’instant animal, la beauté sauvage, la nature qui l’environne. Ces descriptions sont d’une rare intensité, comme si l’auteur déployait ses ailes d’écrivain, c’est si juste, si précis en son cœur.
Et puis l’histoire qui relie Frank au monde des humains. Celle d’Emmy, femme brisée par les hommes qui, un jour, décide d’ hurler sa haine et sa douleur à la face d’une brute. Elle s’enfuit alors avec sa fille, sur les routes, se rapprochant de celle qui pourra, du mieux possible, lui panser ses blessures : cette nature majestueuse du Canada ouest.
Mais bien évidemment, la brute ne peut laisser s’échapper sa proie… .

Avec une profonde empathie pour ses personnages principaux, Wagamese nous livre une histoire prenante, vibrante et laisse s’échapper une fin. Une fin qui n’en est pas vraiment une, une fin testament, d’amour pour ce monde, une fin qui relie au Grand Tout, l’Orenda, comme un poème laissé juste avant sa mort.

Richard Wagamese avait un talent fou. « Starlight » devient sa sublime étoile, amer remarquable de sa vie d’écrivain généreux et magnifique.

Fanny.

Traduit par Christine Raguet.

Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (Zulma), par Fanny

Happée, subjuguée, effarée, emportée. « Un monstre et un chaos » vient d’une histoire tristement ancienne, celle de la violence des hommes faite à leurs semblables.

Avec son écriture d’une rare finesse, sa manière de déployer les scènes avec maestria, son sens du rythme et de la dramaturgie, Hubert Haddad signe un très -très- grand roman.

Ils étaient jumeaux, Ariel miroir d’Alter, deux jeunes garçons d’une bourgade polonaise, Mirlek. Ce sont les enfants du désastre, déjà marqués par les blessures familiales liées à la Grande Guerre, entourés d’âmes fracassées.
Shaena entoure ces deux gamins qui surgissent, se fondent, surprennent, découvrent, vivent ! Puis un jour, un monstre d’acier s’approche du shtetl, articulé par des hommes assoiffés de sang, de rage, de haine.
Soudain, Alter perd Ariel, sa maigre famille, son foyer tremblant. Il erre, soutenu par le refuge de la forêt, il avance, hébété.

Alter se retrouvera dans le ghetto de Lodz. Il ne se soumet pas au port de l’étoile, résiste à sa manière, surgit, guette, rencontre, se débat, s’échappe, puis se laisse apprivoiser par Maître Azoï qui tient en ce lieu, un théâtre de marionnettes. Mais dans cet espace entravé existe aussi, et a vraiment existé, Chaïm Rumkowski, autoproclamé « Roi des Juifs ». Ce personnage sauve ce qui déjà ne lui appartient plus et brise son peuple avant de le mener au chaos.
Rumkowski transforme le ghetto en camp de travail, petites mains qui se brisent sur les fils tendus des machines, tout cela pour servir le Reich.
Dans cette apocalypse, Alter trouve des bouts de tissus dans la caverne de Maître Azoï, il polie, biseaute, assemble, peint, vernit, crée sa marionnette, miroir de l’âme.

J’ai été envahie par ce roman, j’y ai ressenti tellement de choses, à la fois la beauté et la cruauté, la maigreur et l’opulence, la lâcheté et le courage, l’infamie et la résistance.
« Un monstre et un chaos » vous happera jusqu’à la dernière page, les blessures profondes venant chercher l’onguent provenant de cette culture yiddish vive et éternelle.

« Un monstre et un chaos » est un éblouissement littéraire, un roman d’une force immense. Ne l’oubliez pas, n’oubliez jamais.

Fanny.

Ici n’est plus ici, Tommy Orange (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann et Fanny

James Welsh, Sherman Alexie, Louise Erdrich, Joseph Boyden, Richard Wagamese et bien d’autres ont, depuis quelques décennies, permis l’émergence d’une littérature amérindienne riche et vivante grâce à laquelle les premières nations parviennent à faire entendre leurs colères, leurs combats et leurs difficultés à trouver une place dans le monde actuel. Loin des clichés auxquels il serait tentant de les assimiler, ces voix tentent chacune à sa manière de remettre en perspective l’histoire de leur pays (qu’il s’agisse du Canada ou des Etats-Unis) et le rôle que l’homme blanc a voulu leur attribuer, dans l’imagerie de la conquête de l’Ouest en particulier. C’est tout le poids de ces violences et mensonges qui pèse sur la plupart de ces textes, à l’instar de celui qui nous intéresse aujourd’hui, signé par un jeune auteur dont la toujours excellente collection Terres d’Amérique nous propose le premier roman.

Tommy Orange est né en 1982 dans l’Oklahoma mais c’est en Californie qu’il a grandi, plus précisément dans la ville d’Oakland, où il a choisi de situer l’action de « Ici n’est plus ici » (« There there » en V.O.). Auréolé de plusieurs prix littéraires outre-Atlantique, il a également été finaliste du Pulitzer et du National Book Award.

 » A l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux. » (4ème de couverture).

Roman choral, « Ici n’est plus ici » présente ainsi une succession de destins cabossés où alcool, drogue, violences conjugales, dépression et pauvreté sont le lot quotidien des personnages de Tommy Orange. Ils n’ont en commun que leur appartenance aux premières nations et une vie chaotique, un mal-être chronique et l’incapacité de s’adapter à ce monde que les blancs ont modelé autour d’eux après avoir spolié leurs terres. Entre colère et résignation, ils cherchent leur place, tentant de redéfinir leur identité et d’être reconnus comme des américains avant d’être des indiens. Mais il y a belle lurette que le rêve américain a cédé sous les coups de boutoir du racisme et du communautarisme et il est parfois difficile de se plier à cette réalité.

 » Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de meurtre qu’elle est résistante ? « 

Ce grand pow wow (rassemblement d’origine religieuse, devenu plus festif et destiné à maintenir l’héritage culturel des amérindiens du Nord) organisé à Oakland est donc l’occasion pour les protagonistes du roman de renouer avec leurs racines en essayant par la même occasion de redonner un sens à leur vie. Mais ils seront rattrapés par cette violence que la plupart d’entre eux ont côtoyée à un moment où un autre de leur vie, et que le pays subit régulièrement sans que rien ne soit fait pour y remédier …

Tommy Orange met le doigt là où ça fait mal et laisse gronder sa colère tout au long des 330 pages de ce roman dont il sera difficile de se défaire après l’avoir lu. Fustigeant, dès le prologue, la violence et les trahisons qu’infligèrent les blancs aux autochtones, il décrit sans faux semblants les conséquences directes et indirectes de ces décennies durant lesquelles les premières nations se virent combattues puis parquées afin d’assouvir la soif inextinguible des pays colonisateurs. Aussi noir soit le constat, les personnages d’ « Ici n’est plus ici » parviennent pour la plupart à garder la tête haute, à retrouver un peu d’estime de soi et ce n’est pas le moindre mérite de Tommy Orange que de parvenir à sauvegarder cette fierté sans laquelle les amérindiens, leur culture et leurs combats ne seraient plus qu’un souvenir fumant.

Traduit de l’américain par Stéphane Roques.

Yann.

« Ici n’est plus ici » est à la fois comme un tambour dont la résonance reste longtemps en nous, comme la puissance d’un chant ancestral qui vous remue les tripes, comme un tag poétique violemment posé sur un mur bétonné.

Tommy Orange donne le ton dès la première page : le parallèle, effarant et terriblement à propos, entre cette mire à tête d’Indien qui persista sur tous les écrans américains jusqu’à la fin des années 70 et la décapitation du grand chef Metacomet dont la tête fut plantée sur une lance et exhibée vingt-cinq années durant. Voilà ce qu’est l »héritage Indien, l’héritage d’un génocide.

« Ici n’est plus ici » (traduction essentielle de Stéphane Roques) ne fait ni dans la dentelle colonialiste ni dans le romantisme des Premières Nations.

Ce roman est une histoire construite par douze personnages, femmes et hommes, qui tissent entre eux un lien. Ils nous font revenir sur leurs douleurs physiques ou psychologiques, leurs violences subies ou rendues, leurs failles, leurs désobéissances, leurs luttes.

Dans ce roman ultra contemporain, Orange nous raconte la sédentarisation, l’ostracisation,l’alcoolisme, la perdition, les massacres, mais aussi l’espérance, le pardon, la filiation, l’amour.

Avec une plume d’une rare intensité, Orange nous dit au travers de ses personnages, ce que peut vouloir dire être « Indien » aujourd’hui, dans cette société américaine: devoir se fondre dans cette masse urbaine, se laisser parfois réveiller ou surprendre par d’anciens héritages, d’anciennes blessures, essayer de trouver un sens à cette existence d’effacé(e)s et de disparu(e)s.

Douze destins se rejoignent donc pour un pow-wow, une célébration amérindienne de ce qui fut et persiste à être, à l’ombre d’un grand stade et non plus de sequoias. Douze personnages sédentaires solitaires qui se retrouvent pour éprouver leur héritage, chacun(e) à sa manière, ici, ailleurs, partout et nulle part.

Voici un roman d’un grâce fulgurante, véritable coup au cœur de cette Rentrée 2.019. »

Fanny.

Rafael, derniers jours, Gregory McDonald (10/18), par Lou

Eh boï tu sais c’est où toi Morgantown ? Attends j’vais te raconter un peu en même temps que l’histoire de Rafael. 

Tu vois on m’avait dit que ce livre il fallait absolument que je le lise et quand j’ai répondu bavazi dis pourquoi qu’faut que j’le lise ? on m’a dit c’est l’histoire d’un père qui se sacrifie pour sa famille. 

J’voulais pas dire au client qu’des histoires comme ça j’en avais soupé. J’en avais ras le cul des histoires où papa qui fait des conneries revient tout rédempteur à essayer de se racheter, ça a niqué la vie du gosse mais là faut qu’il pardonne parce que papa est triste et boum surprise le paternel clamse à la fin et le fils comprend à quel point il était grand au fond. Ras le cul.

Mais comme y’a que les zobs qui changent pas d’avis j’ai changé d’avis tu vois et franchement je regrette pas. Y’a même Philippe qui m’a dit que j’en aurai mal à mon bide, et Julien qui m’attend au tournant si j’en dis du mal et tout. C’est son livre préféré dans la vie presque. Pression. 

Bin mon vieux j’ai une sale boule dans le ventre et la gorge remplie d’un truc comme quand tu regardes un drame des années 90 que t’as beau faire ton fier et ton trou du cul insensible et tout, alors que vient se dérouler sous tes yeux une histoire qui t’crève le coeur. 

Pas de rédemption ni rien de ce genre. Morgantown (j’y viens ayé) c’est juste un bled qu’en est même pas un déjà. Genre si Dieu il existe il a craché par Terre à cet endroit là précisément. En mode bidonville un peu mais j’imagine dans le sud-ouest désertique des États-Unis quoi. Et comme dans toute biodiversité qui naît de n’importe quoi y’a toute une troupe de gens qui vivent là, dont Rafael.

J’ai dit ils vivent mais en fait ils … subsistent (ch’crois que c’est comme ça qu’on dit quand cherche pas à être insultant). Ils ont pas de passé, pas d’avenir. Ils se partagent tout et y’a des gosses un peu partout. Des gosses, des vieux et des adultes malades. Et Luis qu’a un camion, mais c’est un vrai zob en plus d’être le frère de Rafael. 

Bref Rafael il parait un peu teubé à première vue, je crois qu’on aurait dit simplet à une époque. Simplet avec un look d’Indien apparemment vu que c’est de ça qu’on l’traite dans le bouquin, mais quand il demande à son père si c’est un Indien son père il lui dit juste de fermer sa gueule. Pas de passé, pas d’histoire j’te dis. 

Rafael il a qu’une envie, c’est que sa famille et les gens de Morgantown ils se tirent de là bas. Qu’ils aillent à la ville, qu’ils jouent au base-ball, deviennent docteur, fassent de la musique. Il en a marre que les gens crèvent comme ça. Et il a pas un rond, et il est alcoolique, il sait qu’il va crever sans que ça fasse de pli ou quoi. 

Alors un jour qu’il est rond il se rend dans un entrepôt qoù y’a un gars qui s’appelle McCarthy (comme Cormac ouais) et il lui propose un boulot : 25 000 dollars pour jouer dans un Snuff Movie. Et Rafael il accepte parce qu’en fait crever ça lui fait pas peur. Simplet on pensait ? Lucide le gars, genre de savoir quand il va crever et comment, ça le rend, lumineux (dans nos têtes hein parce que dans le livre t’as juste envie d’y mettre deux claques à dire mais putain arrête tes conneries mon gars).

Autant j’ai le coeur accroché quand je vois des trucs gores ou violents et tout la faute à quand j’étais gosse et franchement les premières scènes j’m’ai dit « bon ça va si c’est que ça c’est dégueulasse mais admettons » autant en fait au bout d’un moment c’est pas que t’en peux plus mais tu somatises. Genre ton corps il fait des soubresauts tu vois ? C’est pas la spasmophilie encore mais t’es au 3e barreau sur l’échelle quand même. 

J’ai trouvé le sujet vraiment très bien traité, genre pas du tout mélo ni larmoyant ou quoi. Genre malgré une atmosphère poisseuse au début comme dans U-Turn un peu (faut que tu vois ce film minou il est énorme) et des envies de lire dans ton frigo tellement ça cagne des fois dedans, ce livre est putain beau. 

On essaye pas de t’enfler en te filant de l’espoir, y’a pas d’héroïsation (rien à foutre si ça veut rien dire t’as compris) du personnage principal, même les « méchants » ils ont juste l’air dégueulasses mais au final ils pourraient être n’importe qui tellement ça se tient. 

Cette histoire elle a été publiée y’a longtemps hein, genre en 1991 et j’ai vu après avoir fait des recherches et tout que y’a eu un film avec Johnny Depp et Holy Shit Marlon Brando dedans ! (sorti en 1997), et Luiz Guzman qui est à peu près le 2e portoricain après Danny Trejo (qui est américain) à jouer dans tous les films mexicains que t’as vu. Bref je veux voir ce film alors si vous avez des retours à faire dessus t’hésites pas tu laisses un commentaire et tout.

Voilà t’as été bien courageux si t’as tenu la route jusqu’au bout de mon ressenti, je peux que te conseiller de lire ce court roman profitez en il est souvenu épuisé tellement il est bien et pas souvent réédité. Pour ceux qui l’ont lu bien joué vous m’avez transmis le virus il mérite sa place dans ma bibli à coté de tous les romans américains qui défoncent ses parents !

Hasta luego hijo.a.s

Lou.

Traduit par Jean-François Merle.

A sang perdu, Rae DelBianco (Le Seuil), par Yann, Aurélie et le Boss

Il est un peu lassant de découvrir à longueur d’année le nouveau Cormac McCarthy, encore plus quand le successeur en question propose un roman bien loin de tenir la route (ah ah ah) face à l’oeuvre du grand romancier américain. Alors, inévitablement, c’est avec une pointe de méfiance teintée d’agacement que l’on reçoit ce premier roman de Rae DelBianco (titre original Rough animals), même si la recommandation est cette fois signée par le très respectable Philipp Meyer.

330 pages plus loin, le lecteur essoufflé se voit contraint d’admettre que, oui, ma foi, peut-être, quand même, wow ! Alors, clarifions et nuançons notre propos : Rae DelBianco n’est pas le nouveau Cormac McCarthy. C’est un premier point. A sang perdu est un p… de bon roman, c’est un second point et c’est le plus important.

D’abord, il y a cette photo en 4ème de couverture, jeune femme blême au regard cerclé de noir, impressionnante. Puis ces quelques lignes de présentation qui nous apprennent entre autre qu’elle s’est lancée dans l’élevage de bétail à l’âge de 14 ans. Respect. Ensuite vient le texte.

« Depuis la mort de leur père, Wyatt et Lucy vivent isolés sur le ranch familial de Box Elder, Utah. Jusqu’au matin où leur troupeau de bétail est décimé par une gamine sauvage au regard fiévreux, un semi-automatique dans une main, un fusil de chasse dans l’autre. Rendu fou par la perspective de perdre la terre de ses ancêtres, Wyatt s’engage dans une course-poursuite effrénée : douze jours à parcourir sans relâche un monde cauchemardesque, peuplé de motards junkies, de cartels de drogue sanguinaires et de coyotes affamés, au risque de s’éloigner à jamais de la seule personne personne qu’il ait jamais aimée. » (4ème de couverture).

Le ton est donné dès les premières pages, avec une scène d’ouverture assez impressionnante, parfaite introduction à l’odyssée sauvage qui va s’ensuivre. Si Rae DelBianco ne s’encombre pas, c’est le moins que l’on puisse dire, d’une trame complexe, elle force néanmoins l’admiration par sa façon de traiter l’histoire, et l’énergie qu’elle y insuffle, faisant ainsi d’ « A sang perdu » un texte électrique à la tension permanente. Ici, les moments de répit sont rares et ne servent qu’à permettre aux protagonistes malmenés de panser leurs blessures avant de retourner dans l’arène. D’un motel miteux à un désert hostile, une violence inouïe accompagne Wyatt dans sa traque et le lecteur ébahi se souviendra avec une émotion particulière de cette scène hallucinante dans un Walmart. Rae DelBianco ne se défausse pas, chez elle, pas d’ellipses ni de rebondissements salvateurs, on suit chaque combat au plus près, à chaque seconde. C’est sans doute cette noirceur, cette écriture au coeur de l’action et de la violence des hommes qu’a voulu saluer Philip Meyer en comparant la jeune autrice à Cormac McCarthy et il est indéniable qu’elle impressionne durablement.

Là où on aurait pu craindre un énième roman de série B (ou Z, peu importe) avec motards sous amphets, coyotes et gangs de trafiquants, Rae DelBianco a l’intelligence d’entrecouper la quête de Wyatt de flashbacks sur divers épisodes de sa vie et en particulier la mort de son père et elle apporte ainsi un éclairage nouveau sur le lien qui unit Wyatt à sa soeur tout en offrant en même temps une réflexion plus ouverte sur la culpabilité et le pardon. Elle parvient à éviter l’excès, la surenchère et son roman gagne progressivement en épaisseur, sortant de la violence pure et d’un rythme effréné pour mieux considérer les hommes et leur folie.

Véritablement habité, pour ne pas dire hanté, ce premier roman devrait secouer la rentrée littéraire et l’on ne peut que s’en réjouir tant il nous semble mériter d’être découvert. Inutile de préciser que l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les prochains textes de cette romancière dont on espère encore beaucoup.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron.

Yann

Cette couverture qui vous regarde droit dans les yeux est celle de l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire, un 1er roman qui plus est.

Cela fait 5 ans que le temps s’est arrêté dans le ranch de Wyatt et de sa soeur jumelle Lucy. Depuis la mort du Père, depuis qu’il s’agit juste de s’occuper des bêtes et de la propriété, jour après jour, en tentant d’étouffer une culpabilité écrasante.

Le lecteur a bien peu de temps pour mesurer cette pesanteur étrange puisqu’elle vole en éclat dès le début du roman avec l’arrivée d’une créature au comportement paraissant presque diabolique à nos deux reclus.

Une ado, semblant à peine sortie de l’enfance, entre dans leur vie comme une furie et menace l’équilibre financier du ranch déjà précaire. Wyatt n’a d’autre choix que de se lancer à sa poursuite pour récupérer son dû.

Il entame alors une traque qui l’emmènera bien plus loin que ce qu’il pensait, au fin fond du désert et de son âme, à la limite de l’inhumanité et de ses possibilités physiques.

Un roman au rythme infernal. On a à peine le temps de reprendre son souffle lors d’appartés concernant le passé des jumeaux que l’action reprend de plus belle dans un présent dont on se demande s’il mènera à un quelconque futur.

Un très très grand roman qui vous laissera exsangues après quelques heures de lecture effrénée, sonnés par la puissance de l’écriture, par une narration sans faille et la philosophie tout personnelle d’une gamine éblouissante de violence et de sagesse.

Aurélie.

Bon, on me l’a chaudement recommandé, soit, je lis, mais douche froide et même pas l’écossaise.

A sang perdu par Delbianco

Il faudrait vite arrêter de citer Cormac Mccarthy à tout bout de champ.

Alors que l’auteur est depuis des années sur « The passenger » on espère par ailleurs qu’il sortira un jour… Alors à nos moutons, nos vaches…

bon une histoire de plus chez les ricains, famille, drogue, poursuite, « nature writing »….

C’est bien écrit, bravo, mais rien de neuf à l’ouest…

Aussi vite lu qu’oublié, à vous les studios… putain personne répond…

Allo ?

je suis pas mainstreaaaaaaaaaaammmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm……?

Le Boss.