Céline, Peter Heller (Actes Sud) par Yann

Les aventures d’Hig et Bangley dans La constellation du chien (Actes Sud) avaient constitué une des très bonnes surprises de 2013. Déjà traduit par la talentueuse Céline Leroy, ce premier roman brillait à la fois par son humanité et son humour, qualités auxquelles ne peuvent pas prétendre nombre de récits post-apocalyptiques. Peter Heller récidivait deux ans plus tard avec Peindre, pêcher et laisser mourir (même éditeur, même traductrice) qui confirmait son talent pour créer des personnages attachants et des histoires oscillant entre humour et tension, violence et lyrisme, au coeur d’une nature omniprésente.

S’il s’est fait un peu attendre pour son troisième roman, Peter Heller ne déçoit pas avec l’histoire de Céline, artiste et détective privée, 68 ans au compteur, mariée à Pete et spécialisée dans la recherche de personnes disparues. A la demande de Gabriela, belle jeune femme dont le récit va l’émouvoir, Céline part sur les traces du père de celle-ci, photographe très réputé, porté disparu vingt ans plus tôt dans le parc du Yellowstone, vraisemblablement victime d’une attaque d’ours. En se lançant dans cette enquête, Céline prend conscience que le récit de la jeune femme résonne en elle et que sa propre histoire familiale y trouve bien des échos. Mais, au-delà de cet écho intime, c’est un pan de l’histoire des Etats-Unis qui va se rappeler à eux.

On se laissera une nouvelle fois surprendre par l’attention et la tendresse que Peter Heller porte à chacun de ses personnages, en premier lieu Céline et Pete, couple magnifique et attendrissant d’amour et de complicité, mais également les rencontres qu’ils seront amenés à faire au cours de leur enquête, depuis Gabriela jusqu’à l’agent du FBI qui les talonne sans chercher à être particulièrement discret. Et si l’on n’est pas forcément en phase avec l’ « entertainment humaniste » dont parle l’éditeur, il sera difficile de nier cette empathie que l’on avait déjà ressentie dans les deux premiers romans de l’auteur.

Les histoires de Gabriela, Céline et Hank (le fils de Céline) ont en commun la disparition ou le manque et c’est  cette dimension qui baigne le roman, bien au-delà d’une simple enquête. Il y sera également question de remords et de culpabilité, de la difficulté à assumer certains choix. Lorsque des « intérêts supérieurs » apparaissent dans le tableau, la dimension intime du drame de chacun se trouve reléguée au second plan mais continue de guider les personnages.

Revenant sur un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis, Peter Heller parvient à livrer un roman aussi vivant qu’émouvant, où les tragédies intimes servent de moteur aux protagonistes. A l’efficacité du récit viennent s’ajouter l’humour omniprésent et les splendides paysages du Montana, le tout contribuant à faire de Céline une très agréable lecture de ce début d’année.

Yann.

 

Une immense sensation de calme, Laurine Roux (Editions du Sonneur) par Seb

« Jusqu’à ce qu’elle apparaisse. La mer. Noire et offerte à la nuit, livrée à la lune et au vent, vaste étendue frangée de montagnes, théâtre de la rencontre des colosses, du choc des titans, la mer venant incessamment frapper la pierre, les murs de roche s’opposant à ses attaques tels des gardiens de terre élevés au-dessus de l’eau. Et puis il y a ce ruban de sable, petits grains insignifiants qui crépitent au passage des vagues, millions de minuscules témoins du travail immémorial de l’eau sur la pierre, de ses coups de langue insistants qui érodent petit à petit la forteresse, la réduisant en poudre à force de constance et d’opiniâtreté, la plage couchée en signe de soumission. »

L’histoire : Une jeune fille, qui vivait avec sa grand-mère qui est juste morte, rencontre un homme particulier, Igor. Il n’est pas comme les autres, quelque chose irradie de sa personne, il semble surnaturel. Ces deux-là vont faire la route ensemble, au cœur d’une nature foisonnante. Ils vont traverser un pays, une époque et des légendes, et écrire leur histoire.

119 pages, c’est tout ce que contient ce livre. La preuve que la quantité n’apporte pas toujours la qualité. C’est le titre qui m’a attiré. Il y avait comme une promesse.

Ce livre, c’est un risque. Un grand pas de côté loin des grands chemins très fréquentés de la littérature habituelle. Si tant est qu’il existe une chose semblable. Ce livre est un pari le peu fou de raconter, ou plutôt de conter (et ça fait une différence) une histoire singulière, avec des ambiances particulières, au milieu d’une nature indifférente, qui se contente d’être ce qu’elle est, mais qui n’en est pas moins superbe. Elle est superbe parce qu’elle ne cherche pas à l’être.

Au début je me suis demandé si j’allais aimer, parce que ce récit est très différent de ce que je lis, de ce que je connais. De plus, la contrée où se déroule l’histoire m’est inconnue d’un point de vue littéraire et romanesque. Mais s’aventurer en terrain inconnu n’est-il pas ce que cherche tout lecteur quand il ouvre un livre ? J’espère que si.

Il n’est pas impossible que toute la force de ce roman/conte réside dans son écriture. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais lu quelque chose qui s’approche de cela. Une tempête de neige dans les Montagnes Rocheuses ce n’est pas une tempête de neige dans le Caucase ou la Sibérie, c’est la même chose et pourtant ça n’a rien à voir. Tout tient dans la description et le ressenti. Laurine Roux arrive à cela, faire de ce bouquin une chose à part, qui ne peut exister que sous cette forme-là.

Tout dans ces pages est dur. Nous sommes dans un monde vaste, tout entier abandonné à la nature. Une vieille catastrophe plane partout. Son souvenir est toujours présent. Et si on oubliait, les Invisibles le rappelleraient. Le froid est vraiment froid, il peut tuer, l’eau des lacs est vraiment de l’eau, et sous sa fine lamelle irisée se cache peut-être un danger. Les forêts sont réellement des forêts, impénétrables, mystérieuses, et pourtant d’un coup on est dedans. C’est le domaine des loups, des ours, c’est l’endroit où règne la loi ancestrale du plus fort et du plus résistant, où seul celui qui s’adapte conserve une possibilité de survivre. Ici, la nature on la prend en pleine tronche. Ce qui est étonnant et réussi, c’est que l’auteure nous assène la dureté avec de la douceur, une caresse qui se coule dans son style, c’est indéfinissable. Il en naît un équilibre.

C’est difficile de parler d’un tel ouvrage. C’est une flèche tirée avec tout dedans. Les personnages que l’on croise sont d’une grande dignité et d’une humilité avérée face à leur minuscule place dans le monde. Ils vivent de peu mais avec panache. Ils passent leurs journées et leurs nuits à faire des choses « utiles », accomplissant de vrais gestes surgit de la nuit des temps. Ils ressentent, ils pensent, ils éprouvent, ils sont. Sous le rouleau du temps et la course des nuages ils font leur trace, à la merci d’une tempête hivernale ou de n’importe quel autre danger. Ils vivent des choses intenses à l’intérieur d’eux-mêmes, ouvrent des portes invisibles, découvrent des espaces insoupçonnés à l’intérieur de leur propre pensée. Ils trimballent un univers avec eux. Il y a aussi une grande place laissée à l’oralité, la transmission par la voix et la mémoire, qui génère aussi les légendes et les croyances.

« Cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à Ama et Apa. Ils sont rangés dans ma tête comme de vieux habits d’un autre temps qu’on a fini par délaisser. Et un jour, sans trop savoir pourquoi, on les retrouve au fond de l’armoire. Le temps les a abîmés. Ils sentent le renfermé. Mais quelque chose reste intact à travers les ans. »

Sans pouvoir dire pourquoi, quelque chose dans l’atmosphère m’a fait penser à des passages du livre Le cœur du pélican, de Cécile Coulon, surtout dans la dernière partie, quand Anthime s’engage dans cette course sauvage en pleine nature.

Peut-être que finalement cette histoire est l’histoire de gens qui ont compris que le seul moyen de vivre vraiment est de faire corps avec les éléments, l’eau, la terre, la roche et la pluie, le vent, le chaud et le froid. Qu’il est primordial de ne pas avoir peur de la nature, de s’en méfier certes, mais d’y vivre totalement. D’accepter les évènements, de vivre ce qu’il y a à vivre et d’en conserver une trace dans son être. De s’écouter en ses instincts, sans s’agiter mais sans somnoler dirait Marc-Aurèle.

Peut-être qu’un livre est réussi lorsqu’on se dit en le refermant qu’il ne pouvait pas être écrit d’une autre manière et par une autre personne.

Seb.

Les enchaînés, Jean-Yves Martinez (Le Seuil – Cadre Noir)

Après deux romans parus aux éditions des Equateurs en 2004 et  2008, Jean-Yves Martinez arrive au Seuil, dans la récente mais déjà réputée collection Cadre Noir. L’homme est inconnu de nos services, fiché nulle part, discret donc, ce qui donne d’autant plus de force à ses Enchaînés, que l’on n’attendait pas.

Au bout d’un parcours éprouvant depuis le Sénégal, David Sédar, sans papier, arrive dans un petit village de la Drôme où il compte retrouver monsieur Denis, qui travaillait pour une ONG en Afrique et lui a fait une promesse avant de partir. C’est l’hiver, les choses ne se passent pas comme le jeune homme l’avait prévu, et il se retrouve dans une maison au milieu des bois, en compagnie de la femme de monsieur Denis, qui, lui, a disparu. Pendant ce temps, sur la commune, on abat les chiens errants à vue afin d’éviter une épidémie de rage …

Sur un canevas de départ plutôt original, Jean-Yves Martinez pose en 170 pages à peine un récit à lire d’une traite, installant dès les premières lignes une atmosphère délétère. Laissant volontairement dans l’ombre les principaux éléments clés du récit, l’auteur immerge le lecteur dans une espèce de brouillard dont n’émergeront que progressivement quelques embryons de réponse.

Rien ici n’est vraiment net, précis. Les contours des personnages, comme leurs motivations, restent flous. Sans être un véritable huis-clos, Les enchaînés en utilise quelques éléments et tout, dans le décor, contribue à imposer une sensation de malaise. Mais, au-delà de ce cadre noir (clin d’œil) et de cette ambiance étouffante, c’est bien un roman sur le mensonge et la manipulation que l’on tient dans nos mains. Que s’est-il réellement passé au Sénégal ? Où est monsieur Denis ? Que veut sa femme ? Quelles sont les vraies attentes de David Sédar ? Lorsque la vérité semble vouloir apparaître, elle éclaire chacun(e) d’une lumière nouvelle et démontre qu’ici, personne n’est ce qu’il (elle) prétend être.

Ce sont les rapports particuliers unissant ces personnages qui donnent son titre au roman et l’on comprendra rapidement que les liens entre deux personnes peuvent se resserrer au point de devenir entrave ; c’est à ce stade qu’en arrivent les protagonistes de ce texte, unis bien malgré eux dans la noirceur du mensonge et de la manipulation. Texte court et tendu, Les enchaînés constitue une excellente découverte de ce début d’année.

Yann.

 

Au loin, Hernan Diaz (Delcourt) par Aurélie

Au loin, aux côtés d’Håkan dans un western comme je les aime.
Au loin, dans l’immensité de territoires vierges.
Au loin, le plus loin possible de la société, quand on se rend compte qu’elle ne peut rien nous apporter de bon. Loin de tous ces hommes armés de certitudes dangereuses, de méchanceté, d’armes qui les rassurent et les rendent bien trop dangereux.
Au loin, un frère à retrouver qui devient un mirage les années passant.
Au plus près d’une nature qui a tant à nous apprendre, dans laquelle on peut trouver refuge.
Au plus près d’un style qui nous enveloppe et nous emporte dans l’Amérique du milieu du 19e siècle, en pleine mutation, chargée de la fièvre de l’or, du conflit nord/sud, de la découverte de nouveaux territoires, de l’avancée scientifique.
Au plus près de l’existence d’un homme à la philosophie unique qui me rappelle « Le Garçon » de Marcus Malte, une de mes meilleures lectures de ces dernières années.
« Au loin », un roman que je suis heureuse de découvrir grâce à Marie-Laure Pascaud avec quelques mois de retard. Le catalogue littérature de Delcourt est encore tout jeune mais contient déjà de grands textes. Surtout, prenez le temps d’y fureter : des plumes très différentes mais une même exigence littéraire qui met en avant des choix audacieux et d’un goût certain !
Traduit par Christine Barbaste.
Aurélie.

Entretien avec Valentine Gay (éditions Globe) par Yann

 

Depuis 2013, Valentine Gay, avec les éditions Globe qu’elle a créées et qu’elle porte encore aujourd’hui, propose des textes contemporains du monde entier dont le point commun est, outre de « raconter des histoires », d’éclairer nos sociétés et notre époque en déclinant les thèmes et les points de vue. Après des débuts timides, l’aventure Globe prend de l’ampleur et Valentine Gay a accepté de revenir pour nous sur ces dernières années et de nous donner sa définition du métier d’éditrice. 

 

Pourquoi devient-on éditrice ? Quel chemin vous a-t-il amenée là où vous êtes aujourd’hui ?

Après des études de philosophie, j’ai eu la chance d’entrer en apprentissage chez Éliane Bénisti, l’agent littéraire. J’avais 20 ans, Dorothy Parker, Carson McCullers, John Passos, Truman Capote, Tennessee William…  dans la tête  et une grande passion pour la littérature américaine qui me divertissait de  Hegel et de Kant. Rentrer dans une des plus grandes agences littéraires était un rêve. J’ai passé ensuite pas mal de temps en Angleterre où j’avais le  projet de m’installer mais, à part des stages, je n’ai pas trouvé d’emploi  dans l’édition. Je suis donc rentrée en France où j’ai travaillé dans l’art  contemporain puis dans le journalisme où j’ai eu la chance de rencontrer  des gens qui m’ont beaucoup, beaucoup appris. Je pense notamment à Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, avec qui nous avions envisagé un temps  de créer une collection dédiée aux nouveaux journalistes. Hélas, il est mort  avant que nous puissions nous atteler à la tâche. Je continuais parallèlement à mon métier de journaliste à proposer des livres ou des projets à droite à  gauche et notamment à l’École des loisirs. Malheureusement, les livres que  je leur apportais n’étaient pas du tout, mais alors pas du tout pour les adolescents.  Les patrons de l’École des loisirs se sont dit que c’était peut-être l’occasion de soutenir une maison de littérature pour adulte et m’ont  ainsi proposé de monter une petite maison d’édition. Je n’avais plus qu’à  trouver le nom. Globe s’est imposé.

Dans une production française souvent jugée pléthorique, il faut, avant de se lancer, avoir la conviction profonde de pouvoir s’y faire une place, de  parvenir à se faire entendre. Comment se sont passés les débuts de l’ aventure Globe ?

Les débuts d’une maison sont toujours  difficiles. Globe a tâtonné en 2014 en essayant de trouver ses marques par rapport à la maisonmère puis s’est envolé indépendamment de  l’école des loisirs en 2015 dans  la forme que nous lui connaissons et grâce au succès immédiat de Fairyland (26 000 ex, édition poche comprise). Puis, les Prix Médicis essai en 2017 et  2018 m’ont apporté une forme de reconnaissance pour des textes auxquels  je tenais beaucoup, à la frontière des genres. Je m’intéresse à une « littéra- ture autre » et qu’elle soit reconnue est évidemment très encourageant.

Cinq ans après sa création, Globe affiche deux prix Médicis Essais consé-cutifs en 2017 et 2018 (« Celle qui va vers elle ne revient pas » de Shulem  Deen en 2017 et « Les frères Lehman » de Stefano Massini en 2018).  Comment vivez-vous cette forme de reconnaissance ? C’est plutôt réconfortant ou plutôt stressant, une sorte d’obligation de remettre sa couronne en jeu ?

C’est évidemment très réconfortant car ce métier consiste à défricher autre chose à trouver de nouvelles voix. Nous devons compter, faire attention à l’équili-bre de notre fragile économie, et nous sommes aussi des commerçants,  comme les libraires, mais le plaisir ultime c’est de partager son enthousiasme pour un texte, un auteur avec les lecteurs. Avoir le sentiment que ce  texte fait sens dans notre vaste monde.  Et, chacun à leur manière, Shulem  Deen et Stefano Massini, ont dit quelque chose de façon très inédite. Je suis aussi surtout très contente pour eux car le métier d’auteur est difficile ; j’ai  le plus grand respect pour les auteurs. Je me sens à leur service et aimerais  avoir le temps – car il faut du temps – de les développer, de les défendre.

Vous avez publié une cinquantaine de titres en cinq ans, ce qui semble  assez maîtrisé au sein de cette surproduction dont il était question tout à  l’heure. Est-ce pour pouvoir mieux accompagner chacune de vos sorties ?

Mon ambition est de ne pas publier plus de 15 titres par an afin de soutenir  chaque livre, chaque auteur, de prendre le temps de les faire découvrir, en  premier lieu, aux libraires. Il faut vraiment réfléchir à la façon de mettre en scène la sortie d’un livre et son accompagnement. C’est un travail d’équipe qui implique toute la chaîne du livre. Je dois d’ailleurs vous annoncer que  Globe se renforce avec l’arrivée de Marie Labonne au mois de mars. C’est un rêve pour nous deux qui se concrétise enfin car nous nous  connaissons depuis très longtemps et partageons la même vision de ce beau métier.

En parcourant votre catalogue, deux réflexions viennent à l’esprit en termes de diversité : celle de l’origine des auteurs et celle des thèmes abordés. Cette notion est importante à vos yeux ?

 Le monde est vaste. Je pense qu’il faut apprendre à le lire en s’éloignant le  plus possible des clichés. Qui mieux que les auteurs de littérature peuvent  nous faire lire le monde aujourd’hui ? Nous donner accès à l’autre ? Je pense souvent à cette phrase de Soljenitsyne « « Hors de l’expérience littéraire,  nous n’avons pas accès à la souffrance d’autrui. » Je crois que la littérature a de très beaux jours devant elle, qu’elle est par nature diversité mais qu’il  faut veiller à lui laisser un peu de place au milieu de tout cet Entertainment.

En quelques mots, quels critères vont vous décider à publier un texte ?        A  l’inverse, qu’est-ce qui peut être rédhibitoire à vos yeux ?

Premier critère, le plaisir de la lecture. Mon propre plaisir. Cela va vous  sembler curieux mais je ne me demande jamais ce que les lecteurs  aimeraient lire. Je pense de façon statistique que si j’aime sincèrement  d’autres lecteurs aimeront. Il faut ensuite que le livre serve ; dise quelque  chose de notre temps, d’une époque, d’une injustice. Il doit rétablir une  forme d’équilibre.

Quelle est, dans l’offre éditoriale de Globe, la part de textes que vous êtes  allée chercher, pour laquelle vous avez dû « vous battre » ? Quelle est la  proportion de textes publiés parmi les manuscrits que vous recevez ? Si  vous deviez définir un fil conducteur aux titres publiés ces cinq dernières  années, quel serait-il ? Le fait de « raconter des histoires », comme on peut le lire sur la page de présentation du site Globe ?

La littérature est un mode de connexion immédiat au monde et à l’autre.  C’est la seule chose qui m’intéresse. D’autre part, je crois en sa dimension  politique, engagée, sans jamais verser dans l’idéologie ni dans la contestation. Simone de Beauvoir disait regretter que la littérature choisisse de ne  plus rien dire, et cache par des contorsions formelles, l’absence de contenu. Je partage son point de vue et préfère parfois un texte un peu brut mais qui  nous permette de prendre la mesure de ce qui se passe depuis plus de cin-quante ans dans nos sociétés industrielles par exemple, de capter le reflet  du monde selon la formule de Stendhal. La littérature est une forme de  création extrêmement noble qui vise à la libre interprétation du réel. Il y a  donc un pacte avec le réel. « Stories that makes sense of the world».

Vous continuez à cumuler les fonctions au sein de Globe, à porter la  maison sur vos épaules. Le fait d’appartenir au groupe L’Ecole des Loisirs  vous permet-il parfois d’alléger cette charge, au moins en partie ?

Le fait d’être intégrée à l’école des loisirs est un éminent soutien. D’abord  parce que c’est une maison qui porte en elle l’amour du livre et cela depuis très longtemps. C’est également un groupe indépendant, qui appartient  toujours à la même famille. Je profite ainsi de la fabrication, de la comptabi-lité, de la gestion des stocks etc. C’est une chance et le cadre idéal pour  soutenir des auteurs.

Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait faire de vous une éditrice comblée ?

Ne pas sacrifier une certaine vision de la littérature et pouvoir la porter  toujours plus avec les libraires, le partenaire privilégié de l’éditeur (s’il est  besoin de le rappeler). Aller les voir, les rencontrer dans leurs magasins, se  confronter à la réalité de ses publications sur ce lieu de rencontre qui est  également lieu de vente me permet, je crois, d’affiner ma connaissance de mon métier. Et bien entendu, je souhaiterais que chaque livre trouve son  public car il n’y a rien de plus triste qu’un texte qui nous touche et auquel on croit qui ne croise pas autant de lecteurs qu’on le souhaiterait ; continuer à publier des auteurs nécessaires et différents ; des sujets qui provoquent des réflexions portées par des voix talentueuses.

Unwalkers tient à remercier chaleureusement Valentine Gay pour avoir su se rendre disponible et répondre aussi précisément à nos questions.

Si vous voulez creuser un peu, vous trouverez ci-dessous les liens de quelques chroniques publiées ici sur des titres du catalogue Globe.

Les Jours de Vita Gallitelli, Hélène Stapinski (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Élégie, J.D. Vance (Globe éditions) par Lou

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Bacchantes, Céline Minard (Rivages)

Depuis  R , son premier texte, publié en 2004 aux éditions Comp’Act, Céline Minard étoffe à son rythme une oeuvre en dehors des sentiers battus, enchaînant des romans que rien ne rassemble si ce n’est cette volonté manifeste de jouer avec la langue comme avec les codes. Au-delà de l’exercice de style, elle impose à chacun de ses textes un phrasé et un rythme qui n’appartiennent qu’à elle. Véritable coup de force littéraire, Bastard battle nous avait permis de découvrir cette voix hors du commun et l’on garde désormais un oeil sur sa production.

Il arrive aussi, comme ce fut le cas avec Le grand jeu, son précédent roman (Rivages 2016), que la machine tourne à vide et ne dégage rien d’autre qu’une impression de vanité, exacerbée par les louanges souvent disproportionnées dont la couvre une certaine presse hexagonale. Il est toujours agaçant de voir que l’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et c’est dans ces moments que l’on mesure le mieux la finesse de l’écart entre génie et arnaque et c’est donc avec une curiosité teintée de doute que l’on a vu Bacchantes arriver en librairie. Entre fascination et énervement, Céline Minard et ses livres ne laissent pas indifférent et il est encore possible d’apprécier certains de ses textes sans crier au génie pour autant. On se refusera donc autant à hurler avec les loups qu’à bêler avec les moutons …

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong-Kong, la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée du monde (…). Un trio de braqueuses, aux agissements excentriques, s’y est infiltré et retient en otage l’impressionnant stock de M. Coetzer, estimé à trois cent cinquante millions de dollars … » (Quatrième de couv).

On l’aura compris, c’est au récit de braquage que s’attèle cette fois l’auteur de l’inoubliable Faillir être flingué, avec une délectation et un sens de l’humour qui faisaient cruellement défaut à son roman précédent. Alors, il est bon de s’en délecter de ces quelques pages car elles seront lues d’un souffle … Bacchantes adopte en effet le format d’une novella, ou longue nouvelle, plus facilement reconnu aux Etats-Unis que dans nos contrées. Et ce choix constitue à lui seul un nouveau pied de nez au conformisme ambiant.

Ce sont les femmes, ici, qui ont les cartes en main et donnent le tempo des événements et c’est un premier cliché qui vole en éclats, celui des gangs 100% masculins … Elles sont trois braqueuses, « la clown », « la brune » et « la bombe », avec, face à elles, des forces de police aux ordres de Jackie Thran, prompte à rappeler à ceux qui l’oublieraient trop vite que c’est elle qui dirige les opérations. Les hommes sont là, certes, mais pas véritablement influents sur le cours de l’histoire, plus comme des marionnettes ballotées par l’affrontement entre les excentriques braqueuses et la cheffe de brigade. Tendu et resserré comme doit l’être un récit de braquage, Bacchantes s’autorise néanmoins une liberté jubilatoire, entre explosion de bouteilles hors de prix et fantaisies clownesques, là encore loin des clichés propres au genre.

Même si, au final, l’exercice peut sembler une nouvelle fois un peu vain, voire prétentieux dans la référence à la pièce d’Euripide (que l’on découvre à cette occasion, autant être honnête), on ne rechignera pas à la lecture de Bacchantes tant souffle sur ces pages un vent d’ivresse et d’aimable subversion. On ne pourra que partager le plaisir manifeste qu’a pris Céline Minard à l’écrire.  Il faut également bien reconnaître que nous ne sommes pas restés indifférents à   l’ hommage au vin et à l’incomparable ivresse qu’il procure, argument indiscutable chez Unwalkers. Point de chef d’oeuvre ici, pas de quoi crier au scandale non plus, juste un texte court, vif et frais comme on aime à en lire de temps à autre. Ne boudons pas notre plaisir.

Yann.

 

Ecume, Patrick Dewdney (La manufacture de livres, collection Territori) par Seb

« Ils sont six corps, tassés dans l’espace minuscule. Leur peau est noire, si noire qu’on ne voit que l’éclat des orbites, des dents et des sillons humides de la sueur et de l’eau. Ils se serrent. Ils murmurent, un flot haché qui s’insinue entre le crachat du roulis, la musique du moteur et les ombres tranquilles de la nuit. Cette nuit, comme toutes les nuits, le père est vissé au gouvernail, perdu dans les regrets et ses pensées minérales. Il n’a cure des terreurs qui se disent. »

Dans la dédicace que l’auteur m’a griffonnée avec application, de cette écriture métissée de minuscules et de majuscules, tout est dit : Ecume est une histoire d’eau, Ecume est surtout une histoire de fureur, qui dit la mise à mort d’un monde. »

L’histoire : La Gueuse est un vieux navire de pêche rebaptisé par un drame. Dessus, un père et son fils labourent l’océan pour en tirer leur subsistance. Avec l’horizon d’un côté, les réfugiés à passer en douce, la démence qui erre et la folie des hommes. Sur les flots dézingués, leur destin, maudit par le passé, s’apprête à basculer.

Au début, j’ai été décontenancé. Parce que j’étais encore bien installé dans les godasses âpres et magnifiques de Crocs, le précédent roman que j’avais lu de Patrick Dewdney. J’ai été perturbé parce que ce récit prend le contre-pied du précédent. Dans Ecume, on a l’impression d’évoluer en permanence sous un ciel sombre, qu’il pleut sans cesse, que le monde essore ses paupières de larmes et que la fin est proche. La narration lancinante corrode nos nerfs, mange notre moral comme si la lumière baissait au fur et à mesure de la lecture. Le père et le fils, les deux personnages, presque les seuls, évoluent sur l’océan indifférent comme deux puces sur le dos d’un chien. Ils traînent chacun leurs turpitudes, leurs tourments, des tonnes de regrets et des peines pour un continent tout entier. Sans parler de la cargaison de folie du père.

Au contraire de l’excellent Crocs, Ecume est une lente agonie sublimée par des mots tantôt tranchants, tantôt effleurant. À l’opposé de Crocs, Ecume ne s’agite pas dans la frénésie de la fuite, dans le sillage de laquelle se dépose la haine, la colère, la radicalité. Dans Ecume, on sillonne, on tourne et on vire, le narrateur tient la barre avec fermeté et poésie, et les mots qu’il remonte dans ses filets sont autant de poissons rares qui zèbrent la nuit de leur éclat éphémère. Dans Crocs le personnage nous contait sa vie, ses pensées et son parcours, avec une grande urgence. Dans Ecume le narrateur tient les deux personnages dans sa paume humide et salée, et il nous les montre de son doigt gracile, il prend tout son temps et puis il nous signale les étoiles toujours en veille, toujours prêtes à nous rappeler notre insignifiance.

Cette histoire est capable de vous emmener par le fond, par ses colliers de mots magnifiques, par ses incantations sublimes, ces fugacités qui entretiennent le feu de la littérature. Cette histoire sinue entre le ciel infini et l’océan mystérieux, entre les hauteurs célestes et les abysses terrifiants, nous sandwichant entre les sentiments rêches et des espoirs décousus, où le sel attaque les vieilles blessures et ravive les cicatrices sans cesse rouvertes par la terrible volonté du regret amer, des journées interminables et semblables, où les gestes répétitifs sèment la mort dans un flot de sang noir.

Ecume vous mettra des bijoux dans les yeux et du charbon dans le cœur, parce que c’est beau et parce que c’est d’une noirceur insoutenable, parce que ce père et ce fils nous émeuvent, nous terrifient.

Ce roman est une épreuve de force, celle des éléments insoumis, des êtres blessés à mort, des silences plus vastes que les mers. C’est l’agonie d’une nature qui se bat, malgré tout, en dépit de la débilité atavique des humains, c’est deux mondes qui se télescopent et se fracassent dans un feu d’artifice lyrique dont les feux brillent encore, bien après avoir tourné l’ultime page.

Avec Ecume j’ai trouvé ce que je cherche quand j’ouvre un livre : une langue sans pareille, un voyage, des émotions au travers de personnages façonnés, la critique vigoureuse de quelque chose qui rend le mal visible. C’est déjà beaucoup non ?

J’aurais pu citer une vingtaine d’extraits, je vous laisse avec celui-ci.

« La tempête en déflagrations mouillées, gronde et harangue l’océan de vagues grises. Cherche à peler les côtes jusqu’à leurs ossements de schiste. En-dessous du sable grignoté, les montagnes anciennes se terrent et planquent leurs pics rongés. Trois chaines de roche enfouie, tassées les unes sur les autres, et toutes ont déjà connu l’usure terrible du monde. »

Seb.

Le camp des morts, Craig Johnson (Gallmeister – Totem) par Seb

Traduit de l’américain par Sophie Aslanides

 « Il y eut un silence. Il avait marqué une pause, et tout ce que je parvins à me dire, c’est que ce serait la dernière chose que je verrais. Le temps s’arrêta et ce fut comme si l’air était mort, comme si les flocons de neige restaient suspendus tel un mobile aérien au moment où je plongeai les yeux dans la noirceur de son visage. J’attendis tandis qu’il chancelait dans le silence. » 

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je l’ai dévoré. Et pendant que je me baffrais de mots et de phrases j’ai ri au moins une bonne quarantaine de fois. De ce rire qui jaillit, clair et franc, sincère, qui fait du bien. Pourtant c’est un polar et il recèle de la tristesse et de la noirceur, mais sur ces flots-là, surnage un certain espoir et un humour vif et roboratif.

Craig Johnson je l’ai découvert sur le tard, et entre lui et moi il y a un truc. Et le meilleur quand on fait une découverte aussi belle bien après les autres, c’est de contempler tous les bouquins qu’on a pas lus et qui nous attendent.

L’histoire : Au foyer des personnes dépendantes, une vieille femme, Mari Baroja est retrouvée morte. Malgré la banalité de l’évènement, Lucian Connally, l’ancien shérif de Durant demande à Walt Longmire d’enquêter. Lucian et Walt c’est une très longue histoire. Le premier a recruté le second il y avait un sacré paquet d’années, le second avait servi tout ce temps sous les ordres du premier, et ils avaient beaucoup appris l’un de l’autre. Alors évidemment, Walt va fouiner, et il va trouver des éléments bizarres en même temps que plusieurs évènements à priori sans liens surgissent comme le tonnerre sur le comté d’Absaroka. De fil en aiguille, de mensonges en mauvaises pensées, de rebondissements en fouille minutieuse du passé, entre appât du gain et rancœurs recuites, notre valeureux shérif va avoir fort à faire, et le renfort de son ami si fiable Henry Standing Bear ne sera pas de trop.

Ce que j’apprécie énormément chez Craig Johnson, c’est l’humanité qui se coule dans les pages comme la lumière se coule dans le jour. Il nous plante une histoire dans un des coins les plus paumés d’Amérique et le grand et unique lien que l’on débusque sous l’ombre des Big Horn Mountains c’est l’humanité et la solidarité. C’est un des effets de la nature directe et toute puissante, sous son joug, les humains se rapprochent et s’entraident, ou meurent seuls. Parce que la nature là-bas c’est quelque chose. Et l’auteur ne peut pas résister au plaisir de planter son récit en plein hiver, et les hivers dans le Wyoming c’est quelque chose qui tient de l’inatteignable et du magique. Du féroce aussi. Les tempêtes de neige déferlent sur le comté comme le ressac sur une plage trop isolée, les congères sont comme des vagues figées par le froid, la neige semble ne jamais devoir cesser de tomber, les montagnes n’en finissent pas d’être sublimes et partout, cet air sans limites, cet horizon qui épouse le ciel et la terre, entre les nuages obèses et les sommets aiguisés comme des crocs d’ours débonnaire.

Alors oui, le décor est bien plus que cela, il est un personnage, mais un personnage qui ne ramène jamais sa fraise, qui se contente d’être là, posé, à compter les heures et les années, qui n’intrigue pas avec les autres personnages humains, mais qui exerce quand même son influence par sa simple présence, son grand pouvoir immobile sous la baguette des saisons. La colère d’un homme n’est pas la même sous le blizzard et devant les arêtes colossales de montagnes millénaires.

Dès les premières lignes, j’ai retrouvé les sensations que j’avais eues lors de la lecture de Little bird, cet univers qui tient sacrément bien la route, même verglacée. Il y a dans l’écriture de Craig Johnson cet allant, cette générosité palpable, qui nous transporte et nous soulève, dans une joie qui déborde parfois. La narration à la première personne du shérif Walter Longmire est un régal, parsemée de traits d’humour quasi permanents, de joutes verbales entres les protagonistes du département de police ou avec Henry « l’ours », et en particulier entre le shérif et son adjointe, Vic, un volcan sensuel qui agît comme un révélateur de pas mal de pensées de Walt. Entre eux c’est «je t’aime moi non plus», et leur art de l’esquive n’a d’égal que celui de la répartie caustique.

Le sens de l’auto-dérision du shérif est un des atouts de cette histoire et je le pressens, de cette série en cours. C’est une délectation au fil des pages. Mais là où cela devient très subtil c’est qu’au travers de l’humour maîtrisé, l’auteur fait passer des messages sur l’histoire de ce pays, son histoire sanglante, comme page 189 : C’est une tradition de l’Ouest qui existe depuis toujours : en cas de doute, accusez l’Indien.

Mais il y a aussi cette capacité à construire des scènes cinématographiques hilarantes, page 353 : L’endroit était bondé. Tout le monde se figea quand ils virent entrer un shérif armé, deux adjoints, un Indien et un ouvrier ; ils durent nous prendre pour les Village People. 

Cela dit, n’allez pas croire que ce roman policier est burlesque, non. Il explore les méandres sombres et inquiétants de l’âme humaine, il nous fait côtoyer de bien tristes sires et des individus qui ne valent pas la corde pour les pendre. Grâce à la plume de Craig Johnson, on sait tout des velléités des méchants, de leurs turpitudes et de leurs misérables motivations, et pour contrer tout cela, il faut bien toute la bonne volonté des gens de bien, qui se serrent les coudes pour tenir debout ce coin de pays perdu qui réclame sa part de beauté et d’honnêteté. Parce que finalement, tout est là. L’auteur célèbre les gens bien, j’aurais même pu dire les gens bons (parce qu’il y a dans cette histoire des ressortissants basques). Même s’il met à jour le côté obscur du pays, avec ses plaies béantes qui refusent de coaguler malgré les années et les décennies, l’auteur braque le projecteur sur ces liens indéfectibles que l’on retrouve peut-être plus qu’ailleurs là où la vie est dure, la où la nature vous en met plein la gueule.

Le plus fort, le grand tour de main, c’est de faire apparaître le destin tragique des nations indiennes en filigrane, et en creux, le télescopage d’une civilisation basée sur la relation au réel (la nature, le vivant et l’immatériel, le spirituel) avec celle qui voue un culte aveugle au dieu argent. Il en résulte que la plupart des indiens des romans de Craig Johnson sont des déclassés.

Craig Johnson manie la plume comme Walt Longmire son calibre, avec précision et talent, comme à la page 206 : …j’admirai le vent incessant du Wyoming qui balayait les crêtes des congères comme une rafale qui étête les vagues de l’océan.

Ou page 313 : Il nous regarda tous les deux, ses yeux noirs étincelants comme les dos de truites affleurant dans les eaux sombres.

Avec ce deuxième opus des aventures du shérif Longmire, Craig Johnson construit et façonne un héros inconnu de l’Amérique, de ceux qui soutiennent les murs porteurs de la société, un éclaireur des lieux obscurs, un personnage faillible d’une considérable humanité, un géant généreux au cœur d’argile et à l’humour ample et dévastateur.

Le Wyoming au ciel si bleu vous attend, et si vous croisez un shérif immense et un peu empâté flanqué d’une adjointe bien roulée aux yeux vieil or, vous saurez que vous êtes arrivés.

Seb.

 

Sorcières, Mona Chollet (Zones) par Lou

Bon en tant que garçon ayant été élevé comme un garçon dans un monde de garçon je me sens pas trop légitime de parler de Sorcières ni de dire ce que j’en ai pensé. Parce que je pense que malgré toute la bonne volonté que je veux y mettre je ferai encore plein de bourdes.

J’dis pas ça pour que tu sois clément.e. envers moi si jamais tu lis tout ça parce que ça, j’en ai un peu rien à branler mais je tiens pas à m’approprier quelque chose qui n’a pas été écrit pour moi à la base.



Bon en fait je vais juste dire que putain. Mona Chollet elle déchire. Je veux dire tu vois elle fait un récapitulatif sur ce que c’est une sorcière et donc elle parle de la chasse aux sorcières et moi j’avais lu Michelet déjà mais c’était un point de vue d’un garçon tu vois ? Et après elle enchaine sur le corps des femmes et son vieillissement, sur la symbolique Femme/Nature, sur les violences obstétriques et tout. Ce que j’aime beaucoup chez cette dame c’est qu’elle valse de manière hyper habile entre les termes un peu compliqués en les illutrant avec des exemples plus accessibles liés à la pop culture ou juste à l’actualité si t’es un peu curieux de ce qui se passe des fois dans la vie (si si des fois je lis des articles un peu partout).

Et je viens de retrouver ce que je voulais écrire et que j’avais oublié. Comme je l’ai dit plus haut je cherche pas à m’approprier quoique ce soit ni à faire un concours de bite de qui se fait agresser le plus dans la vie de tous les jours à cause de son sexe, ou de sa sexualité (bicause je connais la réponse je crois). Mais tu vois toutes les situations violentes qu’elles soient morales ou physiques, vécues par les femmes et ben je me dis que putain si y’a une poignées de mecs qui pouvaient se sortir les doigts du cul et réfléchir deux secondes à tout ça, on commencerait aussi à un peu lever le tabou sur la compétitivité masculine, l’exclusion sociale et les comportements de groupes de merde typiquement masculins.

Alors que t’aies une nénette ou un zizi tu vois franchement lis le le livre. Juré quand t’es un garçon t’as pas envie de geindre parce que t’es plus malheureux que tout le monde et quand t’es une fille t’as pas envie de faire la guerre aux autres filles si t’es pas d’accord avec tous les courants féministes qui existent.

En plus tu vois Mona Chollet elle parle pas que des femmes blanches et hétérosexuelles ce qui est bien je trouve parce que du coup c’est pas un livre exclusivement fait pour les femmes blanches intellectuelles et hétérosexuelles.

(pis si t’es vraiment vraiment intéressé.e bah tu peux lire Beauté fatale et Chez soi qu’elle a publié aussi, je les ai lus et parole que t’as l’impression de grandir sans devenir trop débile).

Bisou
Lou

Le Cherokee, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), par Yann

Certaines choses ne s’expliquent pas. Le fait de découvrir Richard Morgiève en 2019 pour la parution de ce qui constitue plus ou moins son 30ème roman en fait partie. Une fois passé ce léger sentiment de « comment j’ai pu passer à côté aussi longtemps ? » survient un beaucoup plus agréable « cool, il en reste plein à lire »…

Voilà en gros notre état d’esprit après avoir refermé Le Cherokee et jubilé tout au long de ses presque 500 pages. L’auteur n’est pas un débutant, il n’a rien à prouver et c’est donc libéré de cette contrainte qu’il se lance dans un récit complètement débridé qui se balade entre roman noir, espionnage et western.

Nick Corey, shérif de Panguitch, comté de Garfield (Utah), découvre lors de sa tournée nocturne sur les hauts plateaux du comté, une voiture abandonnée. Quelques instants plus tard, un avion de chasse Sabre se pose à proximité, sans lumière ni pilote. Une enquête commence, au cours de laquelle Corey retrouvera sur son chemin l’assassin de ses parents, devra démêler un complot contre son pays et découvrira son homosexualité.

Si le premier chapitre débute de manière assez classique en posant les bases de la double enquête que devra mener Nick Corey, Richard Morgiève délaisse rapidement les sentiers battus pour mieux s’amuser avec les codes des récits de genre. Il nous propose ainsi un véritable guide de l’enquêteur en égrenant tout au long du roman des conseils que se donne Corey, dont voici le premier  : « La règle d’or d’un enquêteur, c’était de ne pas prendre les triangles rectangles pour des guitares ». Le ton est donné et le lecteur aura ainsi le plaisir de savourer régulièrement des réflexions de ce type.

Dans un récit de ce type, où interviennent entre autres, un tueur en série et un complot militaro-religieux, on pouvait craindre la surenchère et l’hystérie qu’affectionnent certains auteurs et que l’on retrouve bien souvent au cinéma également. Il n’en est rien, Richard Morgiève privilégiant l’humour et la fantaisie tout au long d’un roman paradoxalement très sombre, où les fêlures de chacun sont mises à jour et constituent parfois un véritable poids, particulièrement pour Corey dont l’histoire personnelle n’est pas véritablement joyeuse. Mais, dans ce tunnel de noirceur subsistent un humour ravageur et des personnages saisissants, des scènes et des rencontres inoubliables. Et Richard Morgiève sait comme personne être cru quand il le faut, accentuant ainsi le décalage avec le sérieux de l’enquête.

De ce livre où presque chaque page recèle un extrait que l’on a envie de citer, on se contentera de ces quelques lignes qui remettent les choses à leur place, comme une profession de foi.

« Les écrivains n’étaient rien que des gars mal dans leur peau avec des boutons et des petites bites. Ils essayaient de sortir de leur misère en racontant des histoires (…). Il fallait raconter des histoires et éviter de s’en raconter. Il fallait raconter des histoires aux gens, les écrivains l’avaient bien compris. Leur raconter des histoires pour les inquiéter, les distraire, détourner leur attention ou les prévenir qu’ils allaient se coincer les doigts dans la porte. »

Mission accomplie, et plutôt deux fois qu’une. Le Cherokee se lit comme un excellent polar dont on aurait dynamité les codes et Richard Morgiève se montre tout aussi à l’aise dans la progression de son récit que dans les digressions qui émaillent celui-ci, contribuant de manière étonnante à donner un ouvrage aussi efficace que cohérent. Et il nous livre le plus américain des romans français de cette rentrée d’hiver, celui que bon nombre d’auteurs hexagonaux rêvent d’écrire un jour.

Les quelques wagons de retard que l’on pouvait avoir  n’y changeront rien, on vient de prendre le train en marche.

Yann.