Le rôle de la guêpe, Colin Winette, Denoël, par Bruno D.

Pour avoir eu le plaisir de découvrir Colin Winnette avec un surprenant Coyote qui dévoilait un style particulier, j’étais assez curieux de voir en avant première ce que l’auteur avec Le Rôle de la guêpe allait bien pouvoir nous raconter cette fois ci.

Un nouvel élève débarque dans un orphelinat, un établissement bizarre au fonctionnement pour le moins surprenant , et dont le directeur lui même est plutôt inquiétant.

L’auteur nous installe dans une situation oppressante faite de situations larvées, ou chaque ombre ou murmure semblent être une menace dans un univers glauque. Mascarade organisée ou orphelinat de l’horreur, des gens disparaissent du jour au lendemain et les situations décalées fleurissent au fur et à mesure que l’on tourne les pages.

Imagination débordante de l’auteur sur laquelle viendra se greffer naturellement celle du lecteur, c’est un roman perturbant à bien des égards. Gothique et déjanté, dégoupillé quelquefois par des situations ubuesques, Colin Winette avec cet écrit est bien dans la lignée de Coyote où j’avais senti poindre une espèce d’esprit azimuté et de raisonnement par l’absurde assez bien huilé.

Tensions semant un certain trouble dans un décor digne de Shining, je trouve cependant que ça sonne un peu creux et j’aurais aimé des personnages plus approfondis et plus d’action. Entre réalité et folie, l’auteur oscille dans un humour potache, où fantôme et illusions se croisent dans un style et une histoire qui pose bien des questions.

On a du mal à s’attacher aux personnages et dans cet environnement hostile et violent, je me suis demandé où l’auteur voulait en venir, ce qu’il voulait réellement nous proposer en espérant au bout de ce récit avoir au moins quelques solutions ou explications et je dois dire que même si la deuxième partie me semble un plus aboutie, je n’y ai pas forcément trouvé mon compte.

J’étais vraiment heureux grâce aux éditions Denoël de scruter la progression de cet auteur et de passer un bon moment avec cette Le rôle de la guêpe, mais je n’ai pas apprécié plus que ça, et je ne sais pas trop quoi penser de ces 200 pages ! Un sentiment mitigé donc, je sais je deviens peut être difficile, mais je m’attendais à autre chose.

Evasion, Benjamin Whitmer, Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

Benjamin Whitmer - Evasion.Comme le fait à juste titre remarquer Pierre Lemaitre dans sa préface, l’Amérique de Benjamin Whitmer « tient debout sur deux piliers (la violence et la drogue) ». On ne nous ment pas sur la marchandise, il y a dans Evasion suffisamment d’amphétamines pour faire halluciner une ville entière et assez de brutalité pour pouvoir considérer Charles Bronson comme un aimable baba cool.

Certes … mais ce serait faire injure au roman de Benjamin Whitmer que de s’arrêter à cette dimension binaire, de négliger tout ce que cet homme arrive à faire passer à travers une histoire dont le résumé tient en deux ou trois lignes, que voici : Le soir du réveillon 1968, douze détenus s’échappent de la prison d’Old Lonesome, Colorado. Le directeur Jugg, pas spécialement réputé pour sa magnanimité, lâche ses gardes à leurs trousses et les fournit en amphétamines afin de s’assurer qu’ils ne fassent pas le boulot à moitié. La chasse à l’homme peut commencer…

Benjamin Whitmer est un poète. Il ne le sait sans doute pas, ou récuserait le terme si on le lui soumettait, mais ce qu’il arrive à insuffler à ses romans, par sa sensibilité, par les images qu’il éveille en nous, par la souffrance et les fêlures de ses personnages, c’est une forme de poésie. Son écriture va au-delà de celle de la plupart de ses contemporains et c’est ce qui fait de ses livres les monuments de littérature noire qu’ils sont. On l’a dit, l’intrigue est squelettique, mais on s’en fout, il nous embarque à fond la caisse et parvient à nous tordre le ventre en même temps qu’à nous faire rire. Car ce type a un humour dévastateur et un sens inouï de l’image qui tue, de la comparaison improbable qui fait mouche.

La neige et des éclats de glace lui fouettent le visage si violemment qu’il a du mal à respirer. C’est comme d’essayer de respirer du napalm. Sauf que c’est tout l’inverse.

Ou encore :

La femme qui se trouve là ressemble à une cigarette à moitié écrasée. Ses cheveux jadis blonds se sont desséchés comme de la paille au soleil et elle est assise à la table de la cuisine dans une robe de chambre si crasseuse et usée qu’on ne voudrait même pas l’incinérer dans un tas de détritus par crainte de la fumée toxique qu’elle pourrait dégager.

Un poète on vous dit. Et les dialogues sont à la hauteur du reste, même au-dessus si c’est possible. On se souviendra en particulier de cette conversation irréelle entre le directeur Jugg et Tom Parker, monument d’absurdité qui nous aura tiré quelques éclats de rire …

Mais, bien au-delà de la violence et de l’humour, Benjamin Whitmer parvient également à nous toucher par l’empathie que l’on ne peut que ressentir pour ses personnages, tous blessés par la vie, la cuirasse fendue par la bêtise ou la méchanceté qui les entourent dès leur venue sur terre. On ne croit guère à la rédemption à Old Lonesome mais on ne peut pas dire que personne n’y pense.

Evasion ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire travail de traduction accompli par le talentueux Jacques Mailhos qui, sa modestie dût-elle en souffrir, restitue avec une précision hallucinante la langue violente et tourmentée de Benjamin et Whitmer et de ses personnages. Traduire autant de nuances de « fuck » reste une prouesse à ajouter au tableau de celui qui nous régale déjà (et entre autres) par ses nouvelles traductions de l’immense Crumley (chez Gallmeister toujours).

Si vous avez encore des doutes sur mon enthousiasme à la lecture de ce bouquin, reprenez cette chronique au début et, une fois terminée, jetez vous dans la librairie la plus proche .

Les neuf cercles, R.J. Ellory, Sonatine, par Seb

« La guerre était un feu d’artifice pour le divertissement creux de dieux obscurs. La guerre purgeait les hommes de ce qu’ils avaient de meilleur. Elle les purgeait avec du feu, des balles, des lames, des bombes et du sang. Elle les purgeait avec du chagrin et de la douleur, et avec cette espèce d’incrédulité particulière et incommunicable qu’elle engendrait chez tous ceux qui assistaient à la cérémonie de la bataille. En dix mille ans, seule la distance avait changé. Peut-être, en des temps immémoriaux, y avait-il eu une petite noblesse à voir le visage de l’homme que vous tuiez, à regarder la lumière déjà trop brève s’éteindre dans ses yeux, à entendre le silence lorsqu’il cessait de respirer. »

Ce passage brillant plante parfaitement le décor. Un des thèmes de fond dans ce roman noir est les dégâts colossaux que génère la guerre dans l’intimité de ceux qui l’ont faite. Les fameux troubles post-traumatiques qui accompagnent pour toujours les combattants en chevauchant leur ombre.  Le traumatisme de la bataille, la grande malédiction du survivant. Le jeune shérif John Gaines est un rescapé du Vietnam. Il a fait son temps là-bas, à l’autre bout du monde. Sans trop savoir comment il avait réussi cet exploit, il est passé entre les balles, a été épargné par les snipers, les éclats d’obus aveugles, les pièges patients et mortels, il a survécu aux forêts épaisses, à la mousson, des siècles de pluie. Même les animaux de la jungle se sont détournés de lui, pas un serpent ne l’a mordu, pas une araignée fatale, rien. Pour réaliser cet exploit, il s’est juste tenu debout pour marcher, accroupi pour guetter, surveiller, monter la garde. Il a suivi le flot humain, il a tiré, tué, souvent, sans jamais connaître le prénom sa victime. Il a senti le souffle de la mort, vu des entrailles étalées au grand jour, perdu des frères d’arme, entendu des cris d’agonie, des ultimes respirations, partagé des derniers regards, de ceux qui vous tatouent l’âme.

John Gaines est revenu des neuf cercles de l’enfer, et maintenant il est shérif d’une petite ville dans un petit comté à califourchon entre Louisiane et Mississippi. Le sud, profond, dense et perclus de traditions et croyances. Le sud à l’histoire confédéré et celui du vaudou.

1974. Un jour, la berge du fleuve rend au monde des vivants le corps d’une jeune fille disparue vingt ans plus tôt. Et tout un passé trouble se dresse tel un tsunami de souvenirs et méfaits. Un mur d’eau dur comme le béton, profond comme les abysses, dans lequel flottent des histoires de jalousie, de rancœur, de l’enfance si précieuse (notre seul véritable bien), de l’amour et de la mort. L’amour inconditionnel et la perte, soudaine et définitive. L’autre thème du livre. Voici ce qu’en dit l’auteur dans ce passage d’une grande beauté et d’une empathie flamboyante :

 « L’amour peut être aveugle. Il peut être silencieux. Il peut se déchaîner comme un torrent ou hurler comme une tempête. Il peut être le début ou la fin d’une vie. Il peut éteindre le soleil, arrêter la mer, illuminer l’ombre la plus profonde. Il peut être la torche qui éclairera la voie vers la rédemption, vers la liberté. Il peut faire tout ça. Mais quel que soit son pouvoir, nous ne le comprendront jamais vraiment. Nous ne savons pas pourquoi nous éprouvons un tel sentiment envers une autre personne. Nous savons simplement que nous devons être près d’elle, à ses côtés, sentir le contact de sa main, ses lèvres sur notre joue, son odeur, sa main dans nos cheveux, la réalité de son existence, et savoir qu’elle sera toujours chez elle dans notre cœur. Nous en avons besoin, mais nous ne le comprenons pas.

Alors que la perte…Nous comprenons la perte. La perte est simple. Elle est parfaite dans sa simplicité.

L’autre est là, puis il n’y est plus. 

Il n’y a rien à ajouter. »

Le passé a rendu un corps, et comme pour raviver les peines à vif et les souffrances terribles, il l’a rendu tel qu’il était vingt ans plus tôt, non profané par le temps, conservé par la vase, comme une preuve du crime ultime, celui d’avoir tué la jeunesse. Avec ce cadavre beau comme une princesse drapée dans un linceul de fange, la cohorte des suspects et des proches va défiler sous le regard inquisiteur de John Gaines, et intercalés entre ceux-ci, les spectres du Vietnam, qui n’en demandaient pas tant.

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans ce roman, c’est le travail sur le personnage du shérif. Sur celui de la victime et la puissance du récit de la narratrice, témoin triste du drame. Il n’y a pas de bonne histoire sans grands personnages. C’est une entreprise vouée à l’échec que de tenter d’écrire un roman avec des personnages faibles, bâclés, juste esquissés. Les personnages font l’histoire, ils sont l’histoire. Ils sont les seuls capables de faire naître en nous les grandes émotions, de celles qui restent, l’empathie, la peine, le chagrin, la joie, la colère, l’amour, et ce délicieux sentiments de bonheur distillé entre les lignes, le non-dit, non-écrit, le suggéré, qui supplante ce qui est écrit, énoncé.

John Gaines vient de là. Nancy Denton (la victime) aussi. Toute la force de ce roman émane de cette alchimie. Alors bien sûr il peut y avoir comme un sentiment de déjà vu, le flic traumatisé par le Vietnam ce n’est pas une grande nouveauté. Le filon est usé, cramé. Dans Les neuf cercles cela fonctionne néanmoins, certainement parce que R.J Ellory n’en fait pas des tonnes.

Et puis il y a « l’autre » personnage. Vaste, secret, mystérieux, terriblement attirant, Le Sud. Poisseux et humide à souhait, magnifique dans son immobilité, tantôt bruyant, tantôt silencieux comme dans ces intervalles qui précèdent l’arrivée de la mort. Le Sud, sa musique, sa culture, sa bouffe, ses vieilles croyances trempées dans la magie. Le Sud de Faulkner, de Burke, de Gautreaux, peut-être le meilleur endroit pour raconter une histoire.

John Gaines est un héros de la guerre, malgré lui. Mais ce n’est pas un super-héros. Il est jeune, devenu shérif à cause des évènements, il commet des erreurs, il se plante, subit parfois l’enquête. Il se coltine une vie personnelle douloureuse, la solitude comme une brûlure permanente.

Tout ce que j’ai à dire de plus sur ce bouquin, c’est que je n’ai pas tout lu de R.J Ellory, (c’est plutôt une chance ça), mais je crois que celui-ci est mon préféré.

Voilà. 

Demande à la poussière, John Fante, 10/18, par Seb

John Fante - .« Je saute de ma fenêtre et je remonte la pente jusqu’en haut de Bunker Hill. La ville en bas s’étend comme un arbre de Noël, rouge, vert et bleu. Bonsoir vieilles bicoques, et vous mes beaux hamburgers qui chantez sur les fourneaux dans les cafés minables, sans oublier Bing Crosby. »

J’ai découvert John Fante alors que l’été s’amorçait avec des manières d’aristocrate désargenté. Un gars que je suis sur les réseaux sociaux, Nicolas Elie, en avait parlé avec tellement de conviction dans son blog littéraire que je m’étais dit « Bon sang, tu ne peux pas passer à côté de ça, ce truc a l’air d’être dans ce que tu aimes ». Le blogueur en question, s’il taille parfois dans le vif de l’égo et de l’amour-propre des auteurs, est très souvent de bon conseil. Donc zou !, je file voir ma libraire, je le commande et quelques jours plus tard me voilà avec Demande à la poussière dans les mains. Souvent, quand j’achète un livre, il s’écoule un temps certain avant que je ne le lise, car aussi curieux que cela puisse vous paraître (ou pas), ce n’est pas moi qui décide de mes lectures, ce sont elles qui m’appellent. Donc le Demande à la poussière m’a appelé assez rapidement, c’est ainsi, il n’y a pas d’explication à chercher, pas de théorie fumeuse à élaborer, et je pense que c’est mieux ainsi.

Demande à la poussière. C’est déjà un sacré putain de titre. Une sacrée belle promesse de ce qui se trouve dedans. Ce court livre est jalonné de fulgurances et phrases qu’on entend presque pour de vrai. Il y a très peu d’auteurs comme ça. Il y a un bon gros paquet de romanciers et d’écrivains qui possèdent un style, il y en a qui détiennent un univers, mais il y en a très peu qui ont une voix. John Fante a ce truc. Quand je lisais, j’entendais les voix (non, je vous vois venir, Bernadette, Lourdes, tout ça, mais non, tu peux balancer ton missel). J’entendais cette gouaille, et cet Arturo Bandini, bon sang, je le voyais comme je vois les levers et les couchers de soleil sur les courbures du monde. Déjà ça c’est balèze Blaise. (Pas Cendrars, mais je l’aime aussi celui-là).

Comment rester insensible à des choses comme celle-ci : Et puis le son de sa voix, cette retenue au bord de la moquerie, une voix qui parle à mon sang et me passe près de l’os.

Ah, vous voyez, ça vous le fait aussi. John Fante c’est d’abord une fièvre d’écriture, quelque chose qui semble jaillir avec violence et impétuosité, presque de l’impertinence. Mais avec la vraie voix de la rue et des gens, mais sans tomber dans le banal ou le vulgaire. C’est un funambule en équilibre sur le filin de la verve.

Quand j’eus fini ce roman, je ne savais pas comment j’allais faire pour en parler. Les mots s’échappaient de mon esprit, impossible de les saisir. L’angle d’approche se floutait dans les coins, le fil rouge habituel se dénudait en ton sur ton, j’étais dépossédé de quelque chose et en même temps, considérablement enrichi.

Alors, toujours un peu enclin à tomber dans la facilité, je me suis dit qu’il suffisait de retranscrire un passage emblématique, un truc qui « parlerait ». Comme celui-ci qui en dit long sur le « style » Fante. « C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. »

Ouais j’avoue, j’y ai songé. Et puis j’ai décidé de me creuser la tête ; d’aller, lampe de mineur collée au front, chercher au fond de moi ce qui m’avait autant chamboulé dans son écriture, parce qu’après tout, identifier les phares d’un livre dans la tempête de la littérature, c’est ce qu’on aime faire, savoir et comprendre pourquoi ce « putain de bouquin » nous a autant parlé et émotionné (je néologise si je veux).

Et soudain Paf ! Les fils se sont reliés, la connexion s’est faite, l’ampoule s’est allumée. Je venais d’identifier parfaitement la raison qui a fait que j’ai savouré ce livre. Ce Bandini, ce Fante, ils me faisaient tellement penser au Martin Eden de Jack London, cette course perpétuelle à la subsistance, la vie suspendue au bout de la plume, et qui goûte sur la page tachée de sueur. Cette force irrésistible qui leur fait croire en eux, cette capacité à tracer un sillon sur un terrain qui n’a jamais senti la raclure du soc. La brûlure de l’amour aussi. Voilà le truc, Arturo Bandini est un personnage si fouillé et porté par son langage qu’il prend corps devant nous.

Et puis après j’ai réalisé une chose. Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir Demande à la poussière (putain ce titre !), au début il y a une préface de Bukowski, celui qui siphonne plus vite que son ombre, celui qui vous essore les tripes avec ses phrases d’une autre planète. Dans sa préface datée de 1979 il dit à quel point John Fante a été déterminant dans sa vie d’écrivain, de créateur. Et il le fait tellement mieux que moi.

[Gataca], Franck Thilliez, Fleuve Noir, par Bruno D.

Evolution, Extinction, Latéralité, Violence, que de thèmes abordés dans ce [Gataca] datant déjà de 2011 et qui avait échappé à mes lectures au même titre que « L’anneau de Moebius, Fractures, Vertiges », par manque de disponibilité et une longue période sans lecture.

Fondateur parce que ce roman réunit pour la 2ème fois Franck Sharko et Lucien Hennebelle après « Le Syndrome [E] ». Personnages denses et profonds, couplés à une intrigue riche et complexe, c’est la signature de Franck Thilliez. Nos héros sont sur la corde raide, presque au bout du rouleau, marqués à jamais dans leur chair par des drames familiaux. On est déjà accro à Lucie et Franck et on sent bien que quelque chose continue de se mettre en place, de prendre norme pour notre plus grand bonheur.

Une jeune étudiante spécialisée en biologie évolutive, Eva Louts, est découverte morte dans la cage d’un chimpanzé d’un centre de Primatologie sur Meudon. Point de départ de cette enquête addictive que nous propose cette fois ci l’auteur.

Pourquoi y a t il des gauchers, la violence est elle inscrite dans les gênes, l’ADN et le génome humain, qu’est ce donc que cela ? Compliqué évidemment pour les profanes que nous sommes ! Dans ce bouquin Franck Thilliez soigne particulièrement sa dissertation scientifique. Il vulgarise de façon magistrale toutes ces questions autour de l’évolution et de l’extinction. C’est tout simplement remarquable tant au niveau scénario que méthodologie.

Etonnant tellement vous apprendrez des choses dans cette histoire, et viscéral tellement Franck et Lucie se livrent un peu plus à chaque page tournée et à chaque minute qui passe. L’auteur prend un malin plaisir à faire souffrir nos héros, et à nous emmener dans les méandres de la science évolutive et l’univers de la génétique.

Je n’ai pas pu résisté très longtemps, et j’ai avalé, gobé ces quelques plus de 500 pages sur moins de deux journées. Chaque chapitre apporte son lot de rebondissements, et grâce un rythme enlevé et une écriture précise, l’auteur nous précipite au cœur de la science, cette science qui peut tout changer, et nous amener au pire comme au meilleur ; sauver des hommes et améliorer la condition humaine ou au contraire tuer .

[Gataca] ne doit rien au hasard, c’est le fruit d’un énorme travail de recherche et d’écriture, mais c’est surtout un plaisir de chaque instant qui vous laissera pantois et groggy devant les questions soulevées par l’auteur, dont un voyage jusqu’à nos propres origines n’est pas des moindres !

Aujourd’hui, alors que le prochain Thilliez verra Lucie et Franck emménager dans les nouveaux locaux de la PJ, replonger quelques années en arrière, et découvrir le début de leur histoire fut un excellent moment d’autant plus que l’auteur a mis les petits plats dans les grands en nous proposant une grande aventure policière et scientifique.

 

Route 62, Ivy Pochoda, Liana Levi, traduit par Adélaïde Pralon

L’autre côté des docks paru en 2013 (même éditeur, même traductrice) nous avait bluffé par la maîtrise de sa narration et le tableau vivant qu’Ivy Pochoda faisait naître sous nos yeux. Avec toute l’assurance de sa jeunesse, elle nous envoyait à la figure ce premier roman dont se souviennent sans mal ceux qui l’ont lu à l’époque, grand texte autour de l’adolescence et description impressionnante de la vie d’un quartier new-yorkais, loin des clichés sur la grande ville.

C’est peu dire, donc, que l’on attendait ce texte avec impatience et l’envie de replonger dans un univers où les laissés pour compte de la société américaine prennent un visage, un nom, une personnalité et ont chacun(e) une histoire à raconter.

Los Angeles, 2010. Un homme entièrement nu court au milieu des embouteillages. Tony, avocat, quitte sa voiture et se met à courir à sa poursuite, sans savoir pourquoi. Cet acte impulsif le mènera bien plus loin que tout ce qu’il aurait pu imaginer et lui ouvrira les yeux sur la réalité sordide que vivent des centaines de personnes au coeur même de la ville où il réside.

Après cette scène d’ouverture qui n’est pas sans rappeler celle de Fakirs d’Antonin Varenne, Ivy Pochoda nous plonge dans un récit intense et peuplé de figures que la vie n’a pas épargnées. Sur une construction somme toute assez classique , à savoir des allers-retours entre deux périodes (ici 2006 et 2010) et une alternance de point de vue selon le personnage dont il est question, elle élabore un roman que l’on aurait pu intituler L’art de la fuite tant chacun(e) des protagonistes semble mû par l’énergie du désespoir et la nécessité d’échapper à quelque chose ou à quelqu’un … De Tony qui court pour oublier le carcan de son quotidien à Britt, qui cherche le salut au sein d’une communauté dans le désert, de Ren, ex-taulard abandonné par sa mère, à Blake dont le désir de vengeance l’entraîne de la Wonder Valley (titre original du bouquin) à Skid Row, aucun(e) ne souhaite rester là où il (elle) est, le mouvement semble être la seule issue. Et ce n’est pas un hasard si Ivy Pochoda a choisi d’ouvrir son livre avec cette course au milieu des voitures, course dont on ne comprendra que tardivement la raison.

Les errances croisées de Britt, Sam et Blake, Ren et Laïla et tant d’autres finissent par tisser une oeuvre autour de la difficulté d’être soi et de faire les bons choix lorsque la vie ne nous en offre que peu. Il y est aussi question de violence et de rédemption mais c’est surtout le regard de l’auteur que l’on retiendra, cette peinture sans concession d’un quartier sinistré, d’une population de SDF et de junkies à qui personne ne viendra en aide et surtout pas les forces de l’ordre.

L’autre flic pointa sa lampe sur Laïla. « Regardez-moi ça. » Le faisceau parcourut le corps décharné, les membres squelettiques, le cou noueux, les joues creusées.

« Je m’en occupe, dit Ren. Je vais l’emmener chez le médecin ».

Le premier flic éclaira à nouveau Ren. « T’as intérêt. Quand quelqu’un meurt dans la rue, c’est nous qui devons régler le problème. J’espère que t’as pas envie de nous créer des problèmes ?

– Non, monsieur », répondit Ren de la voix la plus ferme possible.

On a pensé à plusieurs reprises en lisant Route 62 à l’inoubliable Parmi les loups et les bandits, d’Atticus Lish, une de nos meilleures lectures de 2016 et la comparaison, aussi flatteuse soit elle, est un bon indicateur du plaisir que l’on a pris à lire ce second roman, qui ne devrait pas décevoir celles et ceux qui l’attendaient.

Du désert Mojave aux quartiers défavorisés de Skid Row, Ivy Pochoda entremêle avec brio les destins brisés et les trajectoires imprévisibles d’une poignée de personnages mémorables.

La guerre est une ruse, Frédéric Paulin, Agullo

Ca aurait pu s’intituler Les racines du mal mais le titre était déjà pris. Dommage, ça collait plutôt pas mal. Premier auteur français publié chez l’excellente maison Agullo, Frédéric Paulin n’en n’est pas à son coup d’essai, auteur entre autres de bouquins aux titres jubilatoires, dont on ne résiste pas à l’envie de vous en citer deux ou trois :  Pour une dent toute la gueule, La dignité des psychopathes ou Les cancrelats à coups de machette, ça vous donne une idée. On n’a donc pas affaire à un débutant mais le propos s’avère ici nettement moins drôlatique voire carrément sérieux car le projet est rien moins qu’ambitieux et se déclinera en trois volumes.

1992. Dans une Algérie en état d’urgence, l’armée a pris le pouvoir et mène une lutte sanglante contre les islamistes dans une atmosphère de terreur et de violence aveugle. Désireuse de voir la situation gardée sous contrôle, la France garde un oeil attentif sur la situation et, par le biais de Tedj Benlazar, agent de la DGSE, s’intéresse aux agissements des services secrets algériens qui entretiennent des relations plutôt troubles avec les islamistes. En cette période de massacres quotidiens, une question semble cruciale pour comprendre le tableau : qui instrumentalise qui ? Plongé en eaux plus que troubles, Tedj Benlazar va se retrouvé au coeur du conflit et réalisera rapidement que la vérité peut revêtir plusieurs visages.

Malgré la profusion des forces en présence, de très nombreux acronymes et une situation d’instabilité permanente , Frédéric Paulin parvient à donner une vision d’ensemble de la situation sans jamais se montrer didactique ou pompeux, privilégiant toujours le récit, soucieux d’en garder le rythme et de ne pas perdre l’attention du lecteur.

Particulièrement bien documenté, La guerre est une ruse se lit comme un excellent roman noir et apporte un éclairage cru sur les compromis, les trahisons et les manipulations de toutes sortes qui, quelques années plus tard, allaient exporter vers l’Europe et le reste du monde une vague de terrorisme sans précédent qui n’en finit pas de faire des victimes et de rebattre les cartes des forces en présence à l’échelle planétaire.

Immédiatement prenant, ce premier volume de La guerre est une ruse donne le ton et Frédéric Paulin prouve de manière redoutable qu’il est un excellent conteur, capable de tenir ses lecteurs en haleine tout au long de ces 370 pages. La perspective de deux volumes à paraître est donc plus qu’alléchante et l’on se surprend à déjà les attendre alors que ce tome 1 vient tout juste d’arriver en librairie.