Carnets noirs, Stephen King (Albin Michel) par Seb

Ouais, je sais … Tout le monde sait que je suis un inconditionnel du Maître (le simple fait de le nommer de la sorte en dit certainement long n’est-ce pas …).
Avec sa trilogie en cours, et son premier volet Mr Mercedes, Stephen King m’avait enchanté, enchanté parce que je m’étais régalé et que par-dessus ce plaisir, il y avait la joie de le voir retrouver son meilleur niveau (prix Edgar 2015 quand-même).

Avec le second tome de son triptyque, Carnets noirs, il confirme son grand retour, au sommet, tout là-haut. Bien sûr ce n’est pas Ça, Misery, Simetière ou Différentes saisons. Parce que notre champion joue désormais dans la cour du polar, et ça change pas mal de choses.
J’avoue que je ne sais pas trop comment aborder cette chronique, j’avance mot à mot, sans avoir une idée précise de mon angle d’attaque, il se peut que je n’en aie pas. Peut-être qu’il sera suffisant de laisser parler mon cœur de lecteur, que ça suffira à vous convaincre, si tant est que vous ayez besoin d’être convaincus.
L’entreprise dans laquelle je me lance est vaste parce que l’œuvre l’est aussi, et certainement très ambitieuse.

Nous retrouvons donc avec une grande joie notre inspecteur à la retraite Bill « Kermit » Hodges. Les années ont passées depuis que Brady le fou a foncé dans la foule avec sa Mercedes. Bill Hodges a monté sa boîte d’enquête et de services, il a engagé Holly et le moins que l’on puisse dire c’est que son affaire roule du tonnerre. Mais la première surprise réside là. Notre « Bill l’ancien inspecteur » n’apparaît qu’à la page 159, soit la seconde partie du roman. Et vous voulez que je vous dise ? Hé bien, jusqu’à l’arrivée de Bill Hodges dans l’histoire, on ne voit pas le temps passer. Au début, comme quelqu’un qui attend l’arrivée d’un vieux pote, on se demande à quel moment il va arriver, et puis l’histoire est si passionnante qu’on l’oublie vite, Bill.

L’histoire justement. Tout commence en 1978. Nous sommes dans la maison d’un immense écrivain, John Rothstein. Dans les années 50 il s’est rendu célèbre par une trilogie (tiens !), celle du Coureur, qui met en scène un jeune américain du nom de Jimmy Gold. Succès monumental. Dramaturge, poète, auteur de nouvelles, l’écrivain misanthrope s’est ensuite retiré de la vie publique et s’est réfugié dans sa ferme, dans un coin paumé, Talbot Corners dans le New Hamphire. A partir de ce moment-là, il n’a plus rien publié. Presque vingt ans de silence assourdissant pour ses fans, nombreux, qui s’épuisent d’attendre. L’un d’eux, Morris Bellamy a décidé de ne plus attendre. Il a toujours aimé l’écriture et le style de Rothstein mais il est carrément à plat ventre devant sa fameuse trilogie, qu’il tient tout simplement pour une pièce essentielle du patrimoine de la littérature américaine.

Alors Morris, féru de littérature passé par la case maison de redressement, a monté un coup. Il sait, grâce à la rumeur et à des infos de première mains chopées au vol, que l’écrivain ne s’est peut-être pas arrêté d’écrire, il n’a rien publié mais cela ne veut pas dire qu’il a cessé de gratter du papier. La rumeur dans le village de Talbot Corners, où sa femme de ménage ne peut pas vraiment tenir sa langue, dit que Rothstein conserve dans son coffre une grosse somme d’argent, parce qu’il ne fait pas confiance aux banques, mais surtout, surtout, un énorme tas de carnets noirs, carnets à l’intérieur desquels il aurait continué d’écrire durant toutes ces années. Pour son seul plaisir. Pour Morris Bellamy, c’est une évidence. Ces carnets contiennent la suite de la trilogie, car il faut bien le dire, le troisième et dernier volet l’a beaucoup énervé. Rothstein s’est appliqué à abimer son héros, à engluer son Jimmy Gold dans la routine de l’américain moyen, lui le rebelle, l’insoumis. C’en est trop, Morris exige que l’écrivain se rattrape, qu’il efface cette insulte. La passion de Morris Bellamy pour la trilogie « Gold » est telle que c’est devenu une affaire personnelle.

Donc un soir, il débarque avec deux connaissances à lui. Ils sont cagoulés et Morris les a motivés avec l’appât du gain, lui se fout un peu du fric, ce qui l’obsède, ce sont les carnets. Tiré du lit, l’ermite génial n’est pas très coopératif, il n’aime pas les gens et il va bientôt aborder les 80 balais. Ça tourne mal, Morris file avec plus de 160 carnets moleskine noirs et accessoirement, dans les 20 mille dollars. Sur le chemin du retour, concentré et méfiant, il se débarrasse de ses deux pieds-nickelés de complices, abandonnés sur une aire de repos avec du plomb dans la paillasse à défaut d’en avoir eu dans la tête pendant qu’ils étaient vivants. Morris est fou de joie, il tient le trésor, le graal. Il va enfin savoir ce que sont devenus les personnages de la trilogie Gold, savoir si Jimmy a relevé la tête et tout envoyé valdinguer.

Mais il doit se méfier, le meurtre va faire la une, les corps seront découverts sur l’aire de repos, la police pourrait faire le rapprochement avec lui. Il n’oublie pas qu’il est venu plusieurs fois au village de Talbot Corners, qu’ils ont bu des coups à la taverne, posé des questions. Il va donc être patient, enterrer les carnets et le fric, et attendre quelques temps que toute cette histoire se calme. Et après … à lui le grand panard, la lecture de la suite des aventures du Coureur, et même pas besoin de s’inquiéter pour l’avenir, avec les dollars qui accompagnent les carnets, il peut lire, lire encore et relire les carnets en bullant tranquille peinard.

Mais Morris va commettre une erreur, une simple erreur, tellement banale que c’en est à pleurer.

Je suis désolé chère lectrice ou lecteur de te laisser là, en plan, au milieu du gué. Je brûle d’en dire un peu plus, de t’appâter un chouia plus, mais ce n’est pas possible, ce serait du gâchis, du plaisir en moins pour toi, beaucoup de plaisir en moins. Et moi j’ai envie que tu empruntes le même chemin que moi, ce chemin magnifique et inquiétant, imprévisible et garni de fausses pistes, de rebondissements, de suspense aiguisé et de coups d’éclats et … d’un colossal cri d’amour pour la lecture et l’écriture, pour la littérature. Parce que, au final, c’est de ça qu’il s’agit, rien que de ça. Comme il l’avait déjà fait dans son génial Misery, Stephen King plonge dans le monde de l’écriture, les mystères de la création, le fonctionnement du cerveau d’un auteur et tout ce qui s’y passe et qu’il ne maîtrise pas forcément. Et aussi de ce qui se passe dans l’esprit des lecteurs quand ils s’adonnent aux livres. Et c’est un pied gigantesque. Quelle joie de le voir, par le truchement de ses personnages, faire des allusions à la bible de la littérature, bible qu’il cite si souvent dans son grand livre Ecriture, mémoires d’un métier. Cette bible c’est The elements of style de Strunk et White, et cette fameuse règle n°13 : omettre les mots inutiles.

Toujours par l’entremise des personnages ou du récit, il fait des clins d’œil savoureux et respectueux aux piliers de la littérature américaine, de ci de là, au fil des pages, on croise Les raisins de la colère, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, la nouvelle d’Hemingway Les tueurs adaptée plus tard au cinéma ou encore Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans.

Plus fort encore, il se permet un clin d’œil à sa propre œuvre, mais d’une manière subtile et humble, en faisant apparaître furtivement, l’excellent film Les évadés, adaptation réussie de ce que je tiens pour un chef d’œuvre de nouvelle du King, Rita Hayworth ou la rédemption de Shawshank.
Oui, ce roman est un merveilleux cri d’amour pour la littérature, un cri sincère et puissant, qui résonne et trace sa route en nous.

Il y a tout cela dans « Carnets noirs », mais il y a bien plus. Ce style, inimitable, qui vous cueille par surprise, même quand vous vous y attendez. Cette manière d’écrire, de narrer, qui vous rend addict si vous y êtes sensibles, et nous sommes nombreux hein, à y être sensible. Il y a cette technique d’écriture, si puissante, qui s’immisce au cœur des personnages, cette faculté de les rendre si humains, si réels. Je vais vous faire une confidence. A un moment, quand je lisais ce roman et que je ne pouvais pas le lâcher, vraiment pas, j’ai fait une courte pause pour me faire un café. En faisant chanter la cuillère de miel dans la tasse de porcelaine, je me disais qu’après avoir fini Carnets noirs je devrais me procurer cette trilogie de Jimmy Gold, Le coureur. Avant de réaliser que cette œuvre n’existait pas, pas plus que l’écrivain John Rothstein. Voilà le pouvoir du Maître, Stephen King.

Et puis, il n’a rien perdu de son sens de l’image, de la scène, on ne peut plus cinématographique, comme avec cette description anodine, page 143 : Elle grimaça, mais aussitôt le sourire en coin retroussa de nouveau ses lèvres. Comme un bout de papier se consumant dans un cendrier. Efficace hein ?!
Ah oui, une dernière chose, le clin d’œil aux films Les sentiers de la perdition et Le parrain 2, c’était vraiment cool …

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassié.

Seb.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
28 − 7 =