Grace, Paul Lynch (Albin Michel) par Anne-Cé

Et si toucher la terreur et le Mal absolu, de « tout son vouloir se réduire (…) à une aspiration aux ténèbres des profondeurs, [s’y laisser] sombrer jusqu’aux tréfonds » par l’écriture était une manière de faire surgir la lumière ?

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur Paul Lynch prénomme son personnage principal Grace. Pourquoi raconter le territoire de l’enfance, ce socle de graines d’émotions, en explorant le Mal (et le Mâle) ? Pourquoi prendre le parti de creuser au plus profond de la Grande famine qui ravage la terre d’Irlande ?

1845. La veille de Samhain, une des fêtes qui annonce novembre, rituel de passage entre le monde des humains et l’Autre monde, la résidence des Dieux. Comment une mère peut-elle demander à sa fille de partir pour trouver du travail et survivre dans une terre qui se meurt ? Grace qui a droit à un véritable festin pour prendre des forces, Grace qui se prépare à traverser le temps et l’espace. Car Grace, malgré (et peut-être grâce à) la volonté maternelle, s’engage dans une  « odyssée vers la lumière».

Du feu, des miroirs, un travestissement, une fuite organisée par la Mère nourricière en personne, il n’en faut pas davantage pour que le lecteur comprenne que rester pour Grace signifierait vivre l’Enfer, que partir le sera tout autant.

Oui, mais alors, pour aller où et à quoi bon ?

L’écriture de Paul Lynch ? Un puits de lumière… j’allais dire, un puits de Grace, où le lecteur vient puiser une énergie poétique, où les personnages se meuvent « dans la lumière de [leur ] propre rage», dans les rêves et les fantasmes de Grace. L’espoir croupi dans l’ombre du récit saturé de menaces et de violence, une violence qui rôde et accomplit son travail comme « la roue d’un moulin tournant à toute vitesse. » Mais là où il y a encore possibilité de rêver autant que de fantasmer le morbide, quand surgit en plein cauchemar un monstre du nom de Boggs, il y a encore une place pour la Vie. Aller de l’avant grâce à nos fantômes et à nos morts. L’Espoir donc qui accompagne la traversée de l’adolescente.

Grace qui ne sait pas lire mais Grace qui apprend à lire la Vie. 

Traduit par Marina Boraso.

Anne-Cé

Le pays d’en haut, Marie-Hélène Lafon (Arthaud – Coll. Versant intime) par Anne-Cé

Je ne sais s’il y a parmi vous des lecteurs sensibles à la géographie, la géographie des montagnes.
La collection Versant intime chez Arthaud avait déjà permis d’écouter Michel Butor décrypter pour nous son lien à la montagne. L’an dernier, Philippe Claudel faisait lien entre son goût pour la randonnée. La montagne … « une adéquation entre ce que je suis, je rêve, et ce que me propose la montagne » ? La montagne, cette donnée inconnue pareille à l’écriture, « c’est essayer d’y trouver une voie, écrire un roman c’est comme monter sur une prise ». Toutes deux se conquièrent.
La montagne est une image littéraire, l’écriture et la montagne s’appellent l’une l’autre.
Jamais un tel effort pour expliciter la conscience des lieux ou tenter de circonscrire l’adéquation montagne-écriture, n’avait autant interpelé. Et pourtant, il pourrait bien s’agir de révéler l’identité littéraire fondatrice qui structure la pensée, les textes et leurs mises en mots par leurs auteur(e)s.
A plus d’un titre, j’ai envie ce soir de vous parler de ce nouveau merveilleux petit livre couleur Terre qui restitue les entretiens de Marie-Hélène Lafon avec Fabrice Lardreau pour évoquer mon pays, mes racines, qu’on appelle entre Auvergnats, « Le pays d’en haut », l’antithèse du « Plat pays » de Jacques Brel. Le côté du Cantal le plus sauvage, entre Riom-es-Montagnes et Aurillac, celui où chaque carrefour en hiver est une limite. Et son Verrou, le tunnel du Lioran. On dit qu’il n’y a que deux saisons : celle qui commence au 15 août, et novembre qui marque l’entrée dans l’hiver. On dit « descendre à Aurillac » et « monter chez les Gabatchs », une verticalité ancrée dans le corps de Marie-Hélène Lafon, la vache dans le sang, le patois collé à la langue, une géographie tutélaire ancrée dans le corps de tous ceux partis, revenus ou qui n’ont jamais quitté « le pays d’en haut ». Depuis l’évocation de ses promenades en solitaire passées à « bader » et « sentir » la nature, au récit de l’époque du pensionnat à Saint-Flour, à ce que représente pour une jeune fille le fait de partir de là-bas pour « apprendre » et faire des études, ces entretiens avec Marie-Hélène Lafon racontent aussi la possibilité de réussite (« le transfuge de classe sociale ») : la possibilité de grandir et de s’élever à la seule force de la volonté, celle des besogneux qui ne lâchent « rien » ni à la terre ni au travail, la possibilité de concilier cet amour pour un endroit où il n’y a semble-t-il « rien », où tout reste à conquérir sans relâche, où tout est rude, et la nécessité pour une fille née de paysans de s’arracher au « pays d’en haut »… Ce pays de « taiseux » où il n’y a rien à raconter puisque l’on voit tout ; comme si ce pays réglait et dictait consciencieusement ses propres lois à l’intérieur des hommes et des femmes, comme si ces derniers se laissaient modeler le corps et la tête par l’espace. L’appropriation, l’imprégnation, le mariage du lieu et de l’auteur(e).


Ce pays-corps : quiconque y a passé un hiver est imprégné à jamais de cet endroit, de ce semblant de forteresse, que l’on veut fuir mais où l’on rêve de rentrer dès qu’on l’a quitté !

Anne-Cé.