A sang perdu, Rae DelBianco (Le Seuil), par Yann, Aurélie et le Boss

Il est un peu lassant de découvrir à longueur d’année le nouveau Cormac McCarthy, encore plus quand le successeur en question propose un roman bien loin de tenir la route (ah ah ah) face à l’oeuvre du grand romancier américain. Alors, inévitablement, c’est avec une pointe de méfiance teintée d’agacement que l’on reçoit ce premier roman de Rae DelBianco (titre original Rough animals), même si la recommandation est cette fois signée par le très respectable Philipp Meyer.

330 pages plus loin, le lecteur essoufflé se voit contraint d’admettre que, oui, ma foi, peut-être, quand même, wow ! Alors, clarifions et nuançons notre propos : Rae DelBianco n’est pas le nouveau Cormac McCarthy. C’est un premier point. A sang perdu est un p… de bon roman, c’est un second point et c’est le plus important.

D’abord, il y a cette photo en 4ème de couverture, jeune femme blême au regard cerclé de noir, impressionnante. Puis ces quelques lignes de présentation qui nous apprennent entre autre qu’elle s’est lancée dans l’élevage de bétail à l’âge de 14 ans. Respect. Ensuite vient le texte.

« Depuis la mort de leur père, Wyatt et Lucy vivent isolés sur le ranch familial de Box Elder, Utah. Jusqu’au matin où leur troupeau de bétail est décimé par une gamine sauvage au regard fiévreux, un semi-automatique dans une main, un fusil de chasse dans l’autre. Rendu fou par la perspective de perdre la terre de ses ancêtres, Wyatt s’engage dans une course-poursuite effrénée : douze jours à parcourir sans relâche un monde cauchemardesque, peuplé de motards junkies, de cartels de drogue sanguinaires et de coyotes affamés, au risque de s’éloigner à jamais de la seule personne personne qu’il ait jamais aimée. » (4ème de couverture).

Le ton est donné dès les premières pages, avec une scène d’ouverture assez impressionnante, parfaite introduction à l’odyssée sauvage qui va s’ensuivre. Si Rae DelBianco ne s’encombre pas, c’est le moins que l’on puisse dire, d’une trame complexe, elle force néanmoins l’admiration par sa façon de traiter l’histoire, et l’énergie qu’elle y insuffle, faisant ainsi d’ « A sang perdu » un texte électrique à la tension permanente. Ici, les moments de répit sont rares et ne servent qu’à permettre aux protagonistes malmenés de panser leurs blessures avant de retourner dans l’arène. D’un motel miteux à un désert hostile, une violence inouïe accompagne Wyatt dans sa traque et le lecteur ébahi se souviendra avec une émotion particulière de cette scène hallucinante dans un Walmart. Rae DelBianco ne se défausse pas, chez elle, pas d’ellipses ni de rebondissements salvateurs, on suit chaque combat au plus près, à chaque seconde. C’est sans doute cette noirceur, cette écriture au coeur de l’action et de la violence des hommes qu’a voulu saluer Philip Meyer en comparant la jeune autrice à Cormac McCarthy et il est indéniable qu’elle impressionne durablement.

Là où on aurait pu craindre un énième roman de série B (ou Z, peu importe) avec motards sous amphets, coyotes et gangs de trafiquants, Rae DelBianco a l’intelligence d’entrecouper la quête de Wyatt de flashbacks sur divers épisodes de sa vie et en particulier la mort de son père et elle apporte ainsi un éclairage nouveau sur le lien qui unit Wyatt à sa soeur tout en offrant en même temps une réflexion plus ouverte sur la culpabilité et le pardon. Elle parvient à éviter l’excès, la surenchère et son roman gagne progressivement en épaisseur, sortant de la violence pure et d’un rythme effréné pour mieux considérer les hommes et leur folie.

Véritablement habité, pour ne pas dire hanté, ce premier roman devrait secouer la rentrée littéraire et l’on ne peut que s’en réjouir tant il nous semble mériter d’être découvert. Inutile de préciser que l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les prochains textes de cette romancière dont on espère encore beaucoup.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron.

Yann

Cette couverture qui vous regarde droit dans les yeux est celle de l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire, un 1er roman qui plus est.

Cela fait 5 ans que le temps s’est arrêté dans le ranch de Wyatt et de sa soeur jumelle Lucy. Depuis la mort du Père, depuis qu’il s’agit juste de s’occuper des bêtes et de la propriété, jour après jour, en tentant d’étouffer une culpabilité écrasante.

Le lecteur a bien peu de temps pour mesurer cette pesanteur étrange puisqu’elle vole en éclat dès le début du roman avec l’arrivée d’une créature au comportement paraissant presque diabolique à nos deux reclus.

Une ado, semblant à peine sortie de l’enfance, entre dans leur vie comme une furie et menace l’équilibre financier du ranch déjà précaire. Wyatt n’a d’autre choix que de se lancer à sa poursuite pour récupérer son dû.

Il entame alors une traque qui l’emmènera bien plus loin que ce qu’il pensait, au fin fond du désert et de son âme, à la limite de l’inhumanité et de ses possibilités physiques.

Un roman au rythme infernal. On a à peine le temps de reprendre son souffle lors d’appartés concernant le passé des jumeaux que l’action reprend de plus belle dans un présent dont on se demande s’il mènera à un quelconque futur.

Un très très grand roman qui vous laissera exsangues après quelques heures de lecture effrénée, sonnés par la puissance de l’écriture, par une narration sans faille et la philosophie tout personnelle d’une gamine éblouissante de violence et de sagesse.

Aurélie.

Bon, on me l’a chaudement recommandé, soit, je lis, mais douche froide et même pas l’écossaise.

A sang perdu par Delbianco

Il faudrait vite arrêter de citer Cormac Mccarthy à tout bout de champ.

Alors que l’auteur est depuis des années sur « The passenger » on espère par ailleurs qu’il sortira un jour… Alors à nos moutons, nos vaches…

bon une histoire de plus chez les ricains, famille, drogue, poursuite, « nature writing »….

C’est bien écrit, bravo, mais rien de neuf à l’ouest…

Aussi vite lu qu’oublié, à vous les studios… putain personne répond…

Allo ?

je suis pas mainstreaaaaaaaaaaammmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm……?

Le Boss.

Roissy, Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser) par Aurélie

RoissyJ’ai toujours aimé les aéroports, toujours eu l’impression d’y être comme dans une bulle, hors du temps. J’avais gardé ce roman précieusement de côté pour le commencer en attendant un vol.

L’héroïne de ce livre ne se souvient de rien. Voilà 8 mois qu’elle « vit » à Roissy, faisant tout pour passer inaperçue,  s’inventant des vies, se liant parfois à d’autres sdf même si elle se sent différente d’eux. L’aéroport est pour elle un refuge dans lequel elle flotte, loin d’un passé qui essaye de remonter à la surface, loin des existences des gens « normaux », loin d’une vie qu’elle devrait affronter.

Une rencontre va tout changer, va l’empêcher de se fondre dans le néant.

Mémoire, traumatisme, marginalité, deuil, rédemption, amour, autant de thèmes traités avec délicatesse et justesse dans ce roman singulier et extrêmement fort.

À découvrir sans faute parmi les plus belles pépites de la rentrée littéraire.

Aurélie.

Invasion, Luke Rhinehart (Aux Forges Vulcain) par Aurélie

InvasionLes PP débarquent sur notre planète et tout le monde ne voit pas leur arrivée d’un bon oeil. Ces petites créatures qui ressemblent à des ballons de plage poilus vont en effet bouleverser le fonctionnement de nos sociétés proches de la rupture.

Billy est l’un des 1ers hommes à accueillir un PP dans sa famille et entrevoit très vite son intelligence hallucinante et son arme secrète étonnante : s’amuser autant que possible. Louie et ses congénères vont entamer une révolution par le jeu qui va complètement déstabiliser les sérieux détenteurs de l’argent, de la morale et du pouvoir un peu partout dans le monde.

Je serais curieuse de savoir quel a été la réaction des lecteurs quand ce roman a envahi les librairies aux États-Unis. Avec cette critique très drôle mais néanmoins particulièrement acerbe du fonctionnement de son pays, l’auteur a certainement ouvert bien des yeux autour de lui mais n’a pas dû se faire que des amis…

Un roman qui trouve une place parfaite dans l’audacieux catalogue de David Meulemans !

Une seule chose à ajouter : Luke Rhinehart for president !

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Guévremont

Trois fois la fin du monde, Sophie Divry (Notabilia) par Aurélie

Trois fois la fin du mondeJoseph, 22 ans, entre en prison pour la 1re fois suite à un braquage durant lequel son frère est décédé. Rien n’aurait pu le préparer à ce qu’il allait y subir. Son plus grand rêve : la solitude, retrouver ne serait-ce qu’une miette d’intimité. Il va être exaucé au-delà de ses souhaits…

Je m’arrête là et vous conseillerais de faire comme moi : ne lisez pas la 4e de couv’, ne vous laissez pas dévoiler la suite. J’aimerais alors voir vos yeux s’écarquiller quand vous découvrirez la deuxième partie du roman.

Sophie Divry nous donne accès à une nouvelle facette de son génie littéraire. Comme pour chacun de ses livres, elle nous entraîne dans un univers complètement nouveau et nous surprend encore et encore.

Elle fait partie des rares auteurs qui ne m’ont JAMAIS déçue. A chaque fois je retrouve avec un immense plaisir son sens unique de la poésie, sa plume qui sait se renouveler tout en gardant ce quelle possédait déjà de si particulier, son imagination qui crée une bulle ouatée autour de ses lecteurs tout en les faisant réfléchir aux choses essentielles de l’existence.

Les Etonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin, Julien Dufresne-Lamy, Actes Sud Junior par Aurélie

Benjamin Berlin a un pouvoir que je lui piquerais bien à l’occasion : il est télépathe. Ça lui est tombé dessus quand il était petit et après des débuts chaotiques, cette petite singularité est désormais bien intégrée au sein de sa famille. À 13 ans, alors que son père vient d’obtenir un poste à Tokyo, un nouvel horizon s’ouvre à lui, un monde de possibles qui pourrait bien se refermer si notre petit homme haut comme trois pommes ne se montrait pas assez motivé pour pousser ce don à son maximum…

Ce roman est d’une richesse enivrante : humour, poésie, amitié, aventure, magie ; tout cela baigné de culture japonaise dans laquelle Benjamin s’immerge sans aucune retenue.

C’est malin, maintenant je n’ai qu’une envie : prendre mon mari et mes enfants sous le bras et m’envoler pour quelques semaines à Tokyo.

Comme ça va être difficile, je vais essayer de me consoler en développant mon pouvoir de télépathie. Attendez, je me concentre… je sens… je sens que vous serez nombreux à vous rendre chez votre libraire préféré pour acheter ou commander ce roman pétillant !

Le mien va rejoindre la PAL de ma Louise, 10 ans. Je croise les doigts pour que Julien soit déjà en train de plancher sur la suite !

J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany (Actes Sud) par Aurélie

J'ai couru vers le NilLa révolution égyptienne. Avec sa plume pleine de verve dont j’attendais le retour depuis le fabuleux  Automobile Club d’Égypte, Alaa El Aswany nous captive en nous permettant d’approcher le cœur des événements qui ont ébranlé son pays en 2011.

Dans ce roman choral, ce sont les voix de tous les Égyptiens qui retentissent, ceux qui croient à la révolution, ceux qui se découvrent en elle, ceux qui pensent tout perdre, ceux qui suivent, ceux qui sont lâches, ceux qui ont peur du changement, ceux qui sont prêts à mourir pour lui, ceux qui subissent, ceux qui s’aiment au milieu du tumulte.

On retrouve également le don de l’auteur pour dépeindre la société égyptienne, pour mettre en avant toujours avec une pointe d’humour ou d’ironie ses travers et les défauts, petits ou grands, de ce peuple qui cache souvent son hypocrisie derrière de belles formules et n’a pas l’habitude de remettre en cause le pouvoir en place.

Et la Femme dans tout ça ? L’auteur nous ouvre les yeux sur la place bien particulière qu’on lui assigne ou qu’elle pense pouvoir se choisir.

À vous de vous perdre dans les contradictions de « la république du comme si », dans les méandres d’un système où la violence règne en maître.

Encore interdit de publication en Égypte, J’ai couru vers le Nil est paru en France le 5 septembre dans la traduction de l’arabe (Égypte) de Gilles Gauthier.

Des cœurs ordinaires, Catherine Locandro, Gallimard, par Aurélie

Gabrielle le sent, le couple du dessus a des problèmes. Anna a l’air sans cesse apeurée et Sacha dégage quelque chose de réellement inquiétant. Pour cette sexagénaire douce et avenante, il devient dès lors évident qu’il faut ouvrir l’oeil et aider sa charmante voisine comme elle le pourra. La frontière entre empathie et ingérence est bien mince, le mystère qui entoure le couple se dévoile au fil des pages du journal d’Anna et des incursions de Gabrielle dans leur vie privée. Gabrielle qui, sous ses airs d’ange, a un lourd passé à porter…

J’ai tout lu de Catherine Locandro et presque tout aimé, je me sens donc pleinement légitime en affirmant que ce roman est son meilleur. Une merveilleuse fluidité de style, des personnages dessinés avec une grande délicatesse, un huis-clos sous tension, un sujet extrêmement délicat développé avec une parfaite sensibilité.

Ce livre fait partie de ceux que je classe dans mon esprit de lectrice dans les « grands romans », ceux qui nous embarquent irrésistiblement, qu’on dévore sans pouvoir reprendre son souffle, qui nous attachent à leurs personnages.

Shiloh, Shelby Foote, Rivages, par Aurélie

« [Le caporal Blake] avait dit que les livres sur la guerre étaient écrits pour être lus par le Tout-Puissant, car Lui seul la voyait ainsi. Dans notre cas, pour la décrire aux hommes, il aurait fallu raconter ce que chacun de nous avait vu dans son petit coin. On l’aurait alors montrée telle qu’elle avait été — non pas pour Dieu, mais pour nous. » p.146

Voilà. Guerre de Sécession, bataille de Shiloh, 7 soldats des deux bords prennent la parole tour à tour pour dire la confusion, les convictions, l’absurdité, la fougue, la bêtise, la bravoure, la boucherie…

Universel et en même temps si précis et proche de l’événement qu’on sent nous aussi la sueur âcre agresser nos narines, qu’on est aveuglé par la blancheur des nappes des officiers au petit-déjeuner, qu’on frissonne sous cette pluie et ce temps changeant.

Merci Rivages de nous proposer ce texte essentiel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis

Au nom du bien, Jake Hinkson (Gallmeister), par Aurélie

Le pasteur Richard Weatherford est réveillé à 5h du matin par un coup de fil dont il se serait bien passé. Commence alors la journée la plus longue de sa vie…

Jake Hinkson est un démon de la littérature. Comme à son habitude, il met en place une ambiance et des personnages dans un coin d’Amérique où la bienséance suinte de tous côtés mais cache bien mal une multitude de péchés. Il nous entraîne dans des recoins tellement sombres, si loin de toute morale, qu’on le suit au fil des pages en état de choc.

La tension monte en cette veille de Pâques où le pasteur aura bien d’autres choses à sa charge que régler les derniers détails avant l’office.

On ne se méfie pas, on se laisse porter au sein de cette assemblée rurale un peu coincée. On se retrouve pourtant bien vite au coeur du mal, d’une façon tellement dingue qu’on se dit que le Diable peut prendre un bien étrange visage…

Un roman à dévorer autant pour son suspense renversant que pour le regard que porte l’auteur sur cette Amérique contemporaine si surprenante et paradoxale vue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides

Aurélie.

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.