La somme de nos folies, Shih-Li Kow (Zulma) par Aurélie

La somme de nos foliesPalme du plus grand dépaysement de la rentrée pour ce roman que Zulma est allé dénicher en Malaisie !

La petite ville de Lubok Sayong vous réserve bien des surprises. En retrait de la capitale et d’une normalisation un peu triste, ses habitants plein de fantaisie illuminent de leur vécu singulier une communauté ouverte au multiculturalisme, à l’entraide et au fabuleux.

Vous vous attacherez particulièrement à Mary Anne, jeune orpheline recueillie par Mami Beevi, figure incontournable de la région mais aussi à Auyong, personnage discret qui entoure de bienveillance ceux qui comptent pour lui.

Dans cette petite société en pleine mutation qui ne renie pourtant pas ses coutumes et des liens sociaux très forts, la plume de Shih-Li Kow nous démontre  avec douceur et humour que le mal peut facilement être mis à genou. Parfait pour l’optimiste invétérée que je suis !

Traduction de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier.

Prodiges et miracles, Joe Meno (Agullo) par Aurélie

Prodiges et MiraclesÀ sa manière un peu bourrue, Jim fait tout ce qu’il peut pour prendre soin de son petit-fils adolescent dont la mère a perdu pied depuis longtemps. Alors que la ferme et la famille sont au bord du gouffre, l’arrivée inexpliquée d’une magnifique jument dans leur vie va tout remettre en question et les emporter dans un roadtrip au-delà de toutes limites.

Ce grand roman noir confirme en France le talent de Joe Meno qui va devenir l’un des auteurs phares des éditions Agullo. Comme dans Le Blues de La Harpie, l’auteur parvient à nous faire toucher du bout du doigt ce qu’il y a de plus noir chez l’Homme tout en développant une magnifique sensibilité et des relations très profondes entre certains de ses personnages.

Je deviens complètement accro à son univers et ai maintenant hâte de découvrir le 3e roman que l’éditeur nous promet pour 2019. Celui-ci est disponible depuis le 30 août en librairie dans la belle traduction de l’anglais (États-Unis) de Morgane Saysana.

Une femme en contre-jour, Gaëlle Josse, Notabilia par Aurélie

Une Femme en contre-jour. Pour moi ce titre évoque aussi bien Vivian Maier, l’héroïne de ton livre, que toi Gaëlle. Vivian t’as imposé un style bien différent de tes précédents livres. On retrouve la concision de ta plume magique qui nous dit tout en peu de pages extrêmement bien écrites mais cette fois tu tiens la sensibilité à distance parce que tu n’as pas le choix.

Vivian, insaisissable, ambivalente, marquée par un destin difficile, ne pouvait être transformée en personnage de roman. Ce n’en est donc pas un. Tu respectes ainsi le mystère dont elle s’est entourée une bonne partie de sa vie et surtout tu prends de la distance avec ton sujet, le lecteur semble pouvoir te lire comme s’il voyait cette vie se dérouler sur une série de photos. Tu écris comme Vivian appuyait sur le déclencheur. C’est la marque d’un grand auteur que de pouvoir adapter son style à son sujet. Il en résulte ici un texte dépouillé de la douceur qu’on trouve dans tes autres textes mais fort d’une personnalité qui habite chaque passage du livre tout en restant empreinte de nombreuses zones d’ombre. On sent qu’elle t’a traversée Vivian et tu as su la révéler merveilleusement.

Dans ce livre tu parles d’elle mais tu nous parles aussi de toi, de photo mais aussi d’écriture. J’ai lu et relu p.114 un paragraphe qui me semble parfait pour mettre en avant l’interconnexion de vos deux univers.

« Sa distance de déclenchement, sa proximité avec le sujet est celle que je ressens comme la « bonne distance ». Au contact. Directe. Clochards, ouvriers épuisés, ivrognes ramassés par la police, enfants, nourrices, vieilles femmes, vendeurs de journaux, enfants de la rue, couples de tous âges, adolescents. Ils la regardent. Elle les voit. Elle les reconnaît. Photographier, c’est incorporer le sujet, symboliquement. Pour cette raison-là, et pour nulle autre, il n’y a pas de voyeurisme dans son travail, en dépit des scènes de disgrâce, de désespoir, d’abandon. Il faut avoir beaucoup vécu soi-même, connu le difficile de l’existence pour reconnaître ainsi, en quelques secondes, dans un visage, dans un geste, dans un détail, le déroulé de toute une vie. »

Voilà. Un nouveau trésor en librairie !

Tenir jusqu’à l’aube, Carole Fives (Gallimard) par Aurélie

Tenir jusqu'à l'aubeEn lisant ce livre je me répétais « Mais oui, c’est ça, c’est exactement ça ! ».

Je reste sans voix devant la magie de la plume de Carole Fives : d’une situation bien spécifique elle nous emmène par la main vers un universel qui nous éclate au visage.

Une vérité habilement noyée dans notre quotidien est tirée à la surface mot après mot et l’auteure met le doigt exactement là où la société fait montre de dysfonctionnements gravissimes mais passant presque inaperçus.

Ce livre devrait être lu par toute femme pour remettre les choses en perspective et par tout homme pour enfin se poser les bonnes questions et nous regarder d’un autre oeil.

Un roman d’utilité publique !

West, Carys Davies (Seuil Cadre Vert) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "West, Carys Davies"Je me rends compte qu’à chaque fois qu’un Western entre dans mon champ de vision,  je décoche une flèche et le mange tout cru !
Celui-ci avait la saveur d’une quête vouée à l’échec, d’une enfance fragile, de petits colifichets échangés au prix d’une vie, de la valeur d’une terre.
Un Western raconté à la manière d’une fable, un western dont je sors repue… jusqu’au prochain !
À déguster avec une bonne tarte à l’abricot et un café tout chaud dès le 3 janvier !
Traduit de l’anglais par David Fauquemberg
Aurélie.

Amour propre, Sylvie Le Bihan (JC Lattès) par Aurélie

Un quatrième roman qui marque pour moi la maturité d’une auteure tourmentée qui a trouvé en l’écriture un exutoire à des démons personnels dévorants.

Une fois de plus, c’est une femme forte qui incarne l’héroïne du roman, à ceci près que s’affirme cette fois une douceur inédite qui finit de parfaire une plume à part dans le paysage littéraire français.

J’ai adoré passer ces quelques jours à Capri avec Giulia, qu’elle soit face à cette maternité qu’elle n’a jamais accepté dans ce lieu si propice à l’introspection. Le grand plus de ce texte si personnel ? Nous plonger dans la grande Histoire littéraire, nous donner envie de découvrir les écrits de Malaparte au plus vite. Est-ce au contact de ses mots que le style de Sylvie prend un tour si poétique ? En tout cas le mariage de ce grand écrivain et de ce thème si difficile à aborder sans tabou fait merveille. Les mots de l’auteure nous percutent, nous remuent, nous bouleversent et nous placent face à des vérités que nous n’étions peut-être pas prêts à entendre.

Bref, un grand roman.

Aurélie.

Des coeurs ordinaires, Catherine Locandro (Gallimard) par Aurélie

Gabrielle le sent, le couple du dessus a des problèmes. Anna a l’air sans cesse apeurée et Sacha dégage quelque chose de réellement inquiétant. Pour cette sexagénaire douce et avenante, il devient dès lors évident qu’il faut ouvrir l’oeil et aider sa charmante voisine comme elle le pourra. La frontière entre empathie et ingérence est bien mince, le mystère qui entoure le couple se dévoile au fil des pages du journal d’Anna et des incursions de Gabrielle dans leur vie privée. Gabrielle qui, sous ses airs d’ange, a un lourd passé à porter…

J’ai tout lu de Catherine et presque tout aimé, je me sens donc pleinement légitime en affirmant que ce roman est son meilleur. Une merveilleuse fluidité de style, des personnages dessinés avec une grande délicatesse, un huis-clos sous tension, un sujet extrêmement délicat développé avec une parfaite sensibilité.

Ce livre fait partie de ceux que je classe dans mon esprit de lectrice dans les « grands romans », ceux qui nous embarquent irrésistiblement, qu’on dévore sans pouvoir reprendre son souffle, qui nous attachent à leurs personnages.

Aurélie.

Les Billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin (Zoé) par Aurélie

Les billes du PachinkoUn tout petit livre qu’on met des heures à lire c’est souvent signe, pour moi, de grande qualité littéraire.

Je me suis laissé flotter aux côtés de la narratrice durant ces quelques semaines de vacances passées au Japon entre ses grand-parents venus de Corée 50 ans auparavant et une petite fille mélancolique qui la touche étrangement.

Petites scènes du quotidien loin du sien, temps suspendu avant d’accompagner ses grand-parents sur leur terre natale, plongée toute en douceur dans une culture qui constitue une partie d’elle-même.

Aurélie.

Les frères Lehman, Stefano Massini (Editions du Globe) par Aurélie

Les frères LehmanJe me suis perdue dans cet ouvrage, impatiente de me replonger chaque soir dans cette Amérique des Frères Lehman, dans ce texte en vers libres qui ne connaît pas de frontières de genres, qui nous laisse effleurer le rêve américain et ses limites avec humour, brio, décalage, profondeur.

Un texte inclassable et génial à découvrir au plus vite. Un texte qui propulse une nouvelle fois les éditions du Globe au rang de ceux qui osent et qui réussissent à nous embarquer dans un éblouissant voyage littéraire.

Traduction (plus qu’impressionnante) de l’italien par Nathalie Bauer.

Nomadland, Jessica Bruder (éditions Globe)


Bin mon cochon tu sais, quand j’ai lu l’histoire de tous ces petits retraités j’m’attendais pas du tout à ça. D’abord parce que moi je connais que des travellers qui font des petits boulots et enchaînent les saisons pour vivre leur liberté sur la route mais qu’ont genre mon âge et tout.

Bin aux États-Unis, pour fucker la crise comme il se doit y’a plein de soissantenaires et plus (putain j’ai fait exprès d’écrire comme ça commence pas à me reprendre hein) qu’ont décidé de virer la putain de chaîne qui nous met des pressions monstres (quitte à courber l’échine tout sourire même devant les entreprises les plus raclo qu’existent humainement parlant) ; payer son loyer.

En gros tu suis en partie l’aventure de Linda May qui a genre soixante deux ans (là j’ai bien écrit, ça va, tu respire ?) au début de l’aventure et qui a pour projet (mec ch’pensais que les projets ça naissait à 30 piges et que ça s’arrêtait après trop d’échecs dans ta vie quoi, enfin) de construire un géonef.

En fait la dame c’est trop un héros, c’est genre une statistique dans le monde économique tu sais, elle a subi la crise et tout, pu de sous, se retrouver d’une situation confortable à un truc où t’as juste envie de te coller une balle parce que t’appartiens plus à la « société ». Bah elle en a rien à carrer.

La meuf se reprend en main et décide d’habiter dans sa bagnole. Et pour financer son projet elle décide de profiter de gens qui profitent d’elle aussi. Et comme par hasard sur qui on tombe ? Ama-putain-de-zon. Bah ouais ma gueule un vieux ça se plaint pas de son travail, ça bosse lentement mais correctement donc au final c’est super productif pour faire de l’inventaire 10h par jour payé 9$ de l’heure. Alors forcément t’as toute une partie sur les conditions de travail chez Amazon et des entreprises (genre CampWorkers que je connaissais pas) qui recrutent directement des gens en leur proposant une place de camping et pendant ce temps là tu bosses pour eux.

Outre le bordel éthique que ça représente pour moi (fuir le consumérisme pour se retrouver à bosser chez la pire des chiottes possibles), j’ai juste ressenti beaucoup de tendresse et j’crois qu’au fond j’ai commencé à comprendre que y’avait un truc que les anciens peuvent transmettre et qui pousse pas forcément à devenir réac ou raciste ou quoi.

C’est parsemé de petites techniques pour apprendre à vivre en van (enfin plus des anecdotes que des techniques, mais n’empêche y’a des trucs t’aurais jamais su t’en sortir tout seul si on t’avait pas dit).

Les baby-boomers sont-ils la solution à la morosité et à la dépression ambiante ? Bah certains, comme la petite bande de Linda May et de leur mise en valeur par la journaliste Jessica Bruder le sont, oui.

C’est une putain d’ode à la vie, basée sur les envies de liberté, se libérer des pressions sociales, de confort (j’sais de quoi je parle je suis le premier à me jeter sur tout ce qu’attraie au confort et à la facilité) sans pour autant tomber dans le truc New Age gourou de merde. Ah et l’envie d’aller chier sur le paillasson du premier mec (ce sera forcément un mec, on est élevé pour ça) qui te dira que si tu veux t’adapter faudra fermer ta gueule et travailler pour « gagner » ta vie).

J’accueille ce livre avec une putain de place dans ma bibli, j’sais pas ce que toi tu feras mais je sais déjà que j’ai pas mal de travellers dans mes contacts que ça va titiller. Pour le reste putain ouvrez le n’importe où lisez trois pages et vous allez voir que votre coeur vacille entre une envie de dégueuler sur ces putains de cols blancs ou d’embrasser la première personne aux cheveux gris que vous allez croiser la prochaine fois que vous ferez du camping.

J’me taille (et même si j’ai pas les couilles de la prendre ma liberté, t’inquiète que ça a laissé une empreinte bien visible dans la case « socialement inadapté »).

(et prenez des bouquins de chez Éditions Globe, c’est que des trucs de journalistes et bordel, bordel).

Traduit par Nathalie Péronny.

Lou.

Aujourd’hui, une journée passée hors du temps en compagnie de Linda May durant les trois ans qu’il aura fallu à l’auteure pour venir à bout de ses investigations, une journée de lecture accrochée aux pages de ce livre qui m’a tant appris.
Jessica Bruder s’est immergée pendant des mois dans le mode de vie des travailleurs nomades aux Etats-Unis, recueillant leurs histoires, leurs visions d’avenir, nous aidant à comprendre au fil des pages pourquoi tant de seniors se retrouvent sur les routes, presque démunis après une longue vie de labeur.
Loin du mirage du Rêve américain, on traverse le territoire en tous sens, faisant l’expérience de petits boulots qui se rapprochent plus de l’esclavage que de jobs adaptés à des personnes qui ont, pour la plupart, dépassé les 65 ans. Les Amazombies sont légion, les conditions de travail dans les entrepôts étant de loin les plus difficiles à endurer.
Pour bon nombre de ces nomades, peu d’envie ou peu d’espoir de retourner à une vie sédentaire et malgré tout l’impression d’avoir trouvé une famille sur laquelle ils peuvent compter dans cette société devenant de plus en plus individualiste.
Un très beau portrait de personnes en marge mais qui ne lâchent rien. Un instantané essentiel pour nous lecteurs, un modèle à éviter à tout prix.
Aurélie.