Ecorces vives, Alexandre Lenot (Actes Noirs) par Yann.

Rural noir, pas rural noir, western des campagnes ou polar cantalou, nature writing ou autre chose, quelle importance finalement ? La case dans laquelle on va ranger le livre compte-t-elle davantage que les qualités propres au texte ? On ne va donc pas s’embarrasser avec cette question aujourd’hui, ni demain , d’ailleurs.

Ce qu’on retiendra, par contre, c’est le nom de l’auteur, Alexandre Lenot, qui, d’après la 4ème de couv, écrit pour le cinéma, la radio et la télé, pas moins. Et qui propose ici son premier roman, à peine plus de 200 pages au coeur du Massif Central, dans un Cantal qui n’ a rien à voir avec le pays du fromage et des vaches auquel on pourrait penser au premier abord.

Dans cette enclave sauvage à l’écart des grands axes se joue un de ces drames dont l’Homme a le secret, une histoire dans laquelle la peur le dispute à la haine.

Une ferme incendiée par un « étranger », il n’en faut pas plus à la vindicte populaire pour se réveiller, et, avec elle, les vieilles rancoeurs et la violence que l’on garde habituellement pour la saison de chasse … Il ne fait pas bon être différent ou venir d’ailleurs, dans ce pays obscur, Louise et Elie ne tarderont pas à en faire l’expérience.

Si l’intrigue est ici plutôt ténue, l’écriture d’Alexandre Lenot parvient à sublimer le récit et à lui donner l’épaisseur d’un drame antique. Cette chronique de la haine ordinaire se lit d’une traite et offre au passage quelques portraits plutôt réussis. Une tension permanente règne ici, alimentée par les sentiments exacerbés des protagonistes, peur et jalousie faisant rarement bon ménage.

Ecorces vives ne manque donc pas d’atouts pour un premier roman et l’on suivra avec intérêt le parcours d’Alexandre Lenot dont la langue fait des merveilles, à tel point qu’il en négligerait d’étoffer la trame de son récit, seul bémol que l’on se permettra à propos de cette lecture.

 

 

Born in the USA – Anatomie d’un mythe, Hugues Barrière (Autour du Livre) par Seb

Quand je participe à un salon du livre, j’aime bien flâner un peu dans les allées, jeter un œil aux bouquins qui patientent en silence, saluer les connaissances et les amis. Au début du mois de mars, j’étais au salon de Naves, en Corrèze. La foule n’était pas encore entrée, le calme régnait. Il y avait cette ambiance d’avant la bataille. J’arpentais donc le salon pas encore ouvert, zieutant ici et là. Soudain, au coin d’une table, mon regard accroche sur une image que je connais par cœur et qui est inscrite depuis longtemps dans ma mémoire. Des bandes blanches, d’autres rouges, en alternance. Dans le coin en haut à gauche, deux étoiles blanches sur fond bleu. Et devant cette immense bannière, le Boss qui bondit avec sa guitare.

Bien sûr, si vous êtes des amateurs de Bruce Springsteen, vous aurez reconnu la jaquette du fameux single qui a fait passer le Boss du statut de star du rock à celui de méga star planétaire du rock.

Intrigué je m’approche. Je prends l’objet dans ma main, l’étudie, le feuillète. Je lis quelques lignes du début ainsi que la 4ème. Les jeux sont faits. J’ai décidé de l’acheter. Je repasserai plus tard dans la journée, ce sera l’occasion de tester l’auteur sur ses connaissances et sa passion.

La rencontre s’est faite en fin de journée. Hugues Barrière est un gars très sympathique, je jauge souvent un homme à sa poignée de main. Nous nous sommes embringués dans une discussion à bâton rompu sur le Boss, sa musique, le bonhomme en tant que personne, la littérature et l’Amérique d’hier et celle d’aujourd’hui. Un vrai beau moment et une belle rencontre. J’ai immédiatement réalisé que le gazier était un sérieux client et qu’il en connaissait un bon bout sur le sujet.

Donc j’ai lu comme un gourmand ce livre de 150 pages qui dissèque l’histoire de ce titre mythique, d’avant sa conception jusqu’à son existence de nos jours. Un parcours fascinant et passionnant, étonnant même.

Hugues Barrière est ce que j’appellerais un grand et fin connaisseur du rock et de tout ce qui s’en approche, mais il est surtout un exégète de Bruce Springsteen, un allumé comme il y en a peu. Il nous offre avec ce livre, une plongée incroyable dans l’univers de l’artiste, auteur compositeur interprète et nous délivre au fil des pages, des détails importants, des secrets de fabrication, ou tout simplement la petite histoire précise de la grande histoire.

Après avoir planté le décor sur les débuts et les origines de Springsteen (ce qui est indispensable pour comprendre et appréhender l’histoire de ce titre emblématique qu’est Born in the U.S.A) il nous déroule son récit d’une manière chronologique et très documentée. Grâce à sa maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’approche au plus près du mystère de la création de cette chanson, du sens des mots choisis et aussi de l’état d’esprit du chanteur au moment de sa fabrication. Car c’est bien d’une fabrication qu’il s’agit. Comme un artisan menuisier qui construit un meuble, d’abord grossier, puis qui y revient sans cesse, par petites touches, influencé par ses rencontres, ses connaissances culturelles, ses angles d’approche. Au final, le meuble mettra plusieurs années à ressembler à ce que voulait l’artiste/artisan. Mais cela valait sacrément le coup.

Hugues Barrière remonte à la génèse, et ce qui est passionnant dans ce genre d’opération c’est quand on se rend compte que l’écriture d’une chanson s’est faite dans le creuset de la grande histoire, celle des Etats-Unis, et en particulier la période de la guerre du Vietnam. On mesure à ce moment-là, l’importance des artistes dans nos vies et dans nos sociétés, qu’ils soient chanteurs, acteurs, cinéastes ou peintres, sculpteurs, photographes ou écrivains. Parce que le Boss, comme des milliers d’autres américains, de par son âge et sa classe sociale, était concerné par la conscription pour cette guerre à l’autre bout du monde. Il n’y est pas parti mais des types proches de lui, de son groupe de l’époque y sont allés, et ne sont jamais revenus. Cet épisode a dû rester dans sa mémoire et à maturé un certain temps.

Je ne vais pas dépoiler le livre, je vous laisse découvrir son contenu étonnant. Là où c’est très bien vu de la part de l’auteur, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres ouvrages, c’est qu’après nous avoir distillé les détails très intéressants de la naissance du titre qui est devenu la chanson emblématique de Springsteen, Hugues Barrière nous narre le grand malentendu qui s’est rapidement installé dans le sillage de ce tube proprement stratosphérique.

Avec une précision de chirurgien, mais avec une plume d’auteur assez plaisante, il nous explique avec force détails et preuves, comment une chanson écrite pour dénoncer une situation sociale, une guerre, mais surtout le retour des héros dans l’anonymat et l’indifférence – mais aussi dans la douleur et la colère – a pu être mal comprise et totalement détournée de son but initial et de sa substance. En tournant les pages, nous assistons médusés, au détournement de l’œuvre contestataire en objet de promotion pour une Amérique triomphante et impérialiste. Avec une grande impartialité, l’auteur nous démontre que le Boss lui-même n’est pas exempt de reproches et qu’il a commis des erreurs, notamment de communication lors de la récupération de son titre par le président Ronald Reagan en campagne pour sa réélection. Hugues Barrière met en corrélation cette fausse image qui se construit très rapidement autour du méga tube de l’année 1984 avec tout un tas d’éléments exogènes, de décisions marketing risquées et de méthodes de composition et de choix rythmiques casse gueule mais d’une efficacité redoutable.

Bref, vous l’aurez compris, en lisant ce livre très réussi, vous en apprendrez énormément sur la naissance et la vie de cette chanson culte, sur son créateur bien évidemment, mais aussi, et c’est là que c’est fort, sur l’état d’un pays à l’instant T, sa manière de voir et de ressentir les choses, sa facilité à faire l’amalgame dans le terreau de son histoire violente et compliquée.

L’air de rien, ce sont quarante années américaines que nous traversons dans les spasmes de l’histoire, des décennies durant lesquelles un titre façonné à la manière d’un orfèvre à résonné et résonne encore comme un des plus grands coups de génie d’un artiste à part et imprégné par sa musique comme peu l’ont été avant lui.

Un petit conseil pour entrer dans de bonnes conditions dans ce bouquin. Munissez-vous si ce n’est pas déjà fait, de la version classique, (la grosse machine de guerre martiale qui dévaste tout sur son passage avec ses premières notes immédiatement reconnaissables et qui vous laisse exsangue de joie et d’excitation) et aussi de la version qui figure sur l’album 18 Tracks paru en 1998. Une version acoustique et posée où le texte prend toute sa place et une autre dimension.

Je me suis ré-ga-lé. Merci Hugues !

Place au livre, place à l’auteur, place au Boss, place à Born in the U.S.A !!!

Seb.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture) par Yann

416 pages pour 1 kilo 400, rien à dire, l’objet en impose, d’autant plus quand on découvre sur la couverture la mention « Livre premier ». Parce que donc il y aura une suite (et fin), tout aussi considérable. Non pas qu’on soit habitué à jauger un bouquin sur ces chiffres finalement peu intéressants, non, ici, c’est le niveau atteint sur la longueur qui impressionne. Il a été difficile, depuis sa sortie, de passer à côté de ce roman graphique exceptionnel qui devrait en toute logique s’imposer comme une des meilleures publications de l’année, toutes catégories confondues.

On passera sur l’histoire d’Emil Ferris, aussi forte et touchante soit elle, le bouquin se suffit largement pour ce qui est de convaincre. Alors, l’histoire, quelle est-elle ?

Karen a dix ans et vit à Chicago, à la fin des années 60. Passionnée d’histoires de monstres, fantômes, goules et autres zombies, elle écrit et dessine son journal intime, dans lequel elle se représente comme un petit loup-garou. Entourée de sa mère malade et de Deeze, son frère, Karen apprend soudainement la mort de sa voisine, Anka, la plus jolie femme qu’elle ait jamais vue. Ne croyant pas à l’hypothèse du suicide, Karen va se lancer dans sa propre enquête et se rendre progressivement compte que les monstres ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine.

Riche, foisonnant, dense, le dessin d’Emil Ferris est exigeant et sidère avant tout par sa finesse et sa beauté formelle, ses traits de stylo bille composant des planches sublimes impossibles à survoler d’un simple regard. Ou alors, il faut reprendre le livre, s’y replonger, se laisser captiver par cette narration impeccable et surprenante de maîtrise. De toutes façons, on le relira, ce livre, que la première lecture ait été attentive ou non, on y reviendra car subsistera toujours le sentiment d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir loupé un truc, une case, un bout de texte … Bref, il faut se donner du temps et être capable de le prendre réellement pour l’apprécier comme il doit l’être.

Au-delà de l’histoire touchante de Karen, c’est celle d’Anka Silverberg qui est au cœur du récit, cette femme née au mauvais endroit au mauvais moment. Le récit déjà riche en émotions gagne en intensité lorsqu’est évoqué le destin de cette voisine trop tôt disparue. Emil Ferris navigue ainsi entre les années 60 et la vie familiale de Karen et la jeunesse d’Anka en Allemagne dans les années 20.

Entre le contexte familial et l’environnement politico-historique dans lesquels elle grandit, Anka aura peu d’occasions de voir la vie du bon côté, seules quelques rencontres plus ou moins fugaces apporteront un peu de répit à son existence. C’est en écoutant une série de cassettes sur lesquelles la jeune femme a laissé le récit de sa vie que Karen prendra conscience que certains humains possèdent d’incroyables capacités à se comporter comme des monstres.

On l’a dit, l’ouvrage est dense, au dessin comme au scénario, mais il constitue une plongée saisissante dans un univers unique, une véritable expérience de lecture, dont on attendra avec avidité le prochain volume, qui, on n’en doute pas un instant, devrait confirmer ce sentiment d’avoir eu dans les mains une œuvre comme on en croise peu dans une vie, classique instantané à ranger aux côtés de Maus ou Persépolis par exemple.

Yann.

 

 

Né d’aucune femme, Franck Bouysse (La manufacture de livres) par Aurélie (parution janvier 2019)

Résultat de recherche d'images pour "né d'aucune femme"Tout commence comme dans un conte, un conte bien loin des adaptations de Disney, proche des originaux du genre, avec pauvreté, ruse, cruauté et violence à souhait. La construction est splendide, l’auteur se jouant du lecteur qui pense très vite deviner comment les choses se mettent en place…
Les lecteurs qui suivent Franck Bouysse depuis ses débuts retrouveront tous les ingrédients qui font de ses livres des romans noir d’une sensibilité extrême. Je décèle pourtant dans celui-ci un petit truc en plus qui me fait le placer au-dessus des trois précédents. Il atteint une beauté telle dans l’écriture qu’elle m’a happée dès la ère page, impossible de stopper ma lecture, comme si mon destin était lié à celui de Rose.
C’est une lecture d’autant plus belle pour moi que j’étais passée complètement à côté de son précédent roman Glaise après avoir adoré ses premiers. Mais il en va ainsi en littérature, quand on est lié à une plume, on la suit quoi qu’il arrive et on sait que l’œuvre en cours nous réserve encore bien des surprises.
Bravo à Franck Bouysse et à La Manufacture de livres, grande découvreuse de talents !

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, (éditions Verticales) par Yann

Réparer les vivants est paru en 2014 et on n’est encore pas complètement remis du choc provoqué par cette lecture. Multi-récompensé, l’ouvrage bénéficia à l’époque d’une unanimité assourdissante, de celles dont on préfère habituellement se tenir à l’écart, par méfiance ou par esprit de contradiction. Mais il aurait fallu une mauvaise foi assez solide pour ne pas s’enthousiasmer devant le souffle et la tension de ces presque 300 pages qui balayaient tout sur leur passage.

Depuis sont parus des titres aussi différents que A ce stade de la nuit (Verticales 2015), novella autour du drame des migrants en Méditerranée,  ou Un chemin de tables (Seuil 2016), qui s’attache aux pas d’un jeune chef parisien en vogue. Maylis de Kerangal évite la redite, le confort et semble fonctionner à l’instinct, à la passion, ce qui lui réussit et donne naissance à des textes forts, quel qu’en soit le sujet.

Un monde à portée de main, paru mi-août chez Verticales, ne déroge pas à la règle et constitue cette fois une plongée dans le monde de la peinture, et plus précisément du trompe-l’oeil, à travers le parcours de Paula et de ses amis Jonas et Kate.

Après une période post-bac plutôt hésitante entre droit et beaux arts, Paula, sur un énième coup de tête, s’inscrit au prestigieux Institut de peinture décorative de Bruxelles. Elle y apprendra pendant six mois les différentes techniques de trompe-l’oeil pouvant servir à l’élaboration d’un décor, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans tout autre cadre. C’est là également qu’elle fera la connaissance de Kate et Jonas.

Ce qui saisit ici au premier abord, comme dans ses romans précédents, c’est l’ampleur et le rythme des phrases. La langue de Maylis de Kerangal est riche et vivante, bouillonnante et c’est un plaisir chaque fois renouvelé que de s’y laisser prendre. Ce qui pourrait être lourd chez d’autres est ici fluide et suffisamment travaillé pour sembler naturel. Et c’est en somme la même chose que vont devoir apprendre Paula et ses amis, à savoir donner à l’artificiel les apparences du réel, dissimuler le travail, faire disparaître tout le processus de création pour ne garder que l’oeuvre finale, parée des  atours de la réalité.

Ainsi, au fil des chantiers qui lui sont proposés après l’obtention de son diplôme, Paula restituera un ciel dans une chambre d’enfant, un tombeau égyptien pour une exposition, elle travaillera pour un hôtel puis des particuliers, avant que ne se présente l’opportunité de travailler pour le cinéma. Dans ce royaume de l’illusion, la jeune femme fera ses preuves avant de continuer sa route. De rencontres en expériences, on assiste ainsi à la naissance d’une passion, de celles sans lesquelles la vie perd un peu de son sens et de sa beauté. Et rien d’étonnant, finalement, à ce que la jeune femme arrive sur le chantier de Lascaux IV,  » le fac-similé ultime », ainsi que le lui présente Jonas. Dans ce lieu où l’on situe la naissance de l’art, c’est à une incroyable aventure que va participer Paula, comme l’aboutissement logique de son parcours.

Maylis de Kerangal livre une nouvelle fois un texte magnifique et profond, ne s’épargnant aucune digression sans pour autant jamais perdre de vue son récit et ses personnages. Un monde à portée de main est une belle réflexion sur l’art et la beauté, sur l’illusion également, bien sûr, en même temps qu’une plongée dans l’histoire, qui finit toujours par nous rattraper, comme en témoignent ces quelques lignes autour des attentats dans les locaux de Charlie Hebdo. L’émotion est là, portée par une plume vive et sensuelle, on s’y laissera prendre une nouvelle fois.

Yann.

 

 

RIP, Gaet’s et Julien Monier (Petit à Petit) par Perrine

RIP RIPDerrick, je ne survivrai pas à la mortTome 1 : Derrick, je ne survivrai pas à la mort

RIP raconte le quotidien d’une bande de pauvres gars qui ont un métier des plus… réjouissant ! Leur job ? Débarrasser les logements des morts, mais pas n’importe lesquels, ceux qui n’ont plus de famille, ceux dont tout le monde se fout, ceux qu’on retrouve donc au bout de plusieurs semaines quand l’odeur devient insoutenable pour les voisins. Âmes sensibles donc s’abstenir !

Leur boîte revend aux enchères tout ce qui a de la valeur et eux peuvent garder ce dont les autres ne veulent pas, des conserves périmées aux paquets de PQ. Job de merde donc et la tentation est grande quand on voit passer des liasses ou des bijoux. Trop grande, lorsqu’ils sont appelés pour une vieille qui s’occupait seule de son fils handicapé, qui l’âge aidant, a passé l’arme à gauche, rejointe peu après par son fils, incapable de s’occuper de lui ou de prévenir qui que ce soit (vous noterez au passage le charme de notre société où ce genre de choses peut arriver…).

Résultat de recherche d'images pour "RIP BD Gaet's"C’est noir, c’est glauque et ça en dit long sur la nature humaine. J’ai beaucoup aimé le dessin, la qualité des personnages et l’originalité de l’ensemble. Bref, vivement la suite !

PS : Petit à petit est une maison d’édition normande avec une bien belle production que je vous recommande ! (chauvinisme quand tu nous tient !)

Perrine.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu (Actes Sud) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "nicolas mathieu leurs enfants après eux"Hacine, Steph, Anthony sont tous trois adolescents quand on fait leur connaissance au tout début du roman. L’été 92 s’étire dans une chaleur lourde, ils rêvent d’une vie bien différente que celle qu’ont vécue leurs parents, rêvent de quitter Heillange, cette petite ville moribonde où rien ne semble coller à leurs aspirations. Trois contextes familaux et des orgines sociales très différentes mais finalement une même envie d’ailleurs.

Eté 92 puis 94, 96 et enfin 98. Ils traversent l’adolescence et semblent hésiter à basculer dans l’âge adulte où les attend peut-être la « petite vie » tant redoutée. On a envie de les encourager, de les pousser à déployer leurs ailes tout en ayant suffisamment de recul, nous adultes, pour savoir que les chamboulements de l’adolescence ne nous emmènent pas toujours là où on l’aurait souhaité…

Mention spéciale pour le personnage d’Anthony qui est mon préféré, particulièrement touchant. Un garçon très sensible qui grandit avec des parents qui traînent de belles casseroles et dont on ne peut qu’imaginer le destin dans un contexte différent. A travers lui, l’auteur nous livre aussi quelques-unes des scènes érotiques les plus réussies que j’aie pu lire.

Portrait à la loupe d’une région sinistrée, d’une génération qui en est issue. Violence, dépendance mais aussi amitié et sensualité. Un très grand livre que je voyais bien revêtir dès ma lecture en juillet un ou deux beaux bandeaux rouges. Une fois n’est pas coutume, le jury Goncourt a fait des merveilles !

Les Diables de Cardona de Matthew Carr, Sonatine par Le Boss

Et bien en voilà un roman politico historique d’aventures qui vaut le coup. Plus qu’un coup, comme dirait un ami, bref….

C’est avec avidité que je me suis enfilé ce pavé. J’ai dévoré l’érudition de l’auteur et l’humanisme qu’il partage tout au long des pages. Le bon sens, la tolérance, à une époque ou comme la nôtre, voire en un peu pire, cf l’Inquisition. Effectivement à une époque comme celle-ci  il est vrai qu’évoquer l’homosexualité, les différentes croyances, l’immigration… Ha merde je me relis mais merde, mais mais mais c’est comme maintenant !

C’est avec habileté donc que notre écrivain nous emmène dans une Espagne déchirée, en proie à ses démons de l’époque. Pour se situer, le roi de la poule au pot n’est pas encore roi et n’a pas de panache blanc,  Ravaillac est né, etc, ce qui ne nous empêchera pas de le rencontrer dans cette histoire …

A travers une trame mêlant sorcellerie, histoire de meurtres, amour interdit, etc, on tient un bon pavé d’un grand roman d’aventures où ce mot prend tout son sens, avec un regard sociétal pas tendre, sur l’époque concomitante avec la nôtre…

L’histoire ne servirait elle à rien ?

Espagne, XVIe siècle : un mystérieux tueur musulman s’en prend à l’Église catholique.
1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.
À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête.

Traduit par Claro.

 

 

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Little Heaven, Nick Cutter, éditions Denoël (Sueurs Froides) par Bruno

Traduction d’Eric Fontaine

Le mal le plus profond est au cœur de ce roman choc, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit, c’est quelquefois un résumé de l’existence et d’actes commis au nom de quoi, de qui, mystère ? Il s’exprime de bien des façons mais finit toujours par atteindre celui qui l’utilise. Rédemption de l’âme humaine, souffrances et souvenirs, seule une lecture attentive vous permettra de goûter à la puissance évocatrice de ce récit qui va vous emmener loin, très loin, aux confins de la folie, de la peur et de l’horreur.

Bâtie sur une oscillation de deux temps, principalement 1980 et 1965-66, cette histoire se découpe en 9 chapitres bien balisés. On sait où on se trouve et à quelle période. Micah, Minerva et Ebenezer sont nos trois héros. En ouverture, on découvre leurs vies riches et agitées soumises à bien des exactions ; acteurs marquées et marquants, animés d’une certaine fureur, gâchette adroite et facile. Tuer ne leur pose pas de problème en fait puisque c’est leur métier !

Ce drôle de trio va devoir faire équipe en 1966 pour retrouver et sauver un enfant embrigadé par une espèce de secte. Qui dit secte dit forcément danger !

Vous dire que j’ai aimé ce scénario, non, vous dire que c’est une réussite, non ; parce qu’en fin de compte j’ai «surkiffé» cette aventure riche et profonde qui risque de vous tenir haletants et éveillés longtemps. Ne fermez pas la lumière, car au cœur des ténèbres on ne vous entendra pas hurler de terreur.

Ecriture précise et vocabulaire très fourni, Nick Cutter fait monter doucement la pression avec une action lente mais prenante, des descriptions hallucinantes et on glisse lentement mais sûrement dans un univers de peurs viscérales comme sorties de la nuit des temps.

Et que dire des personnages secondaires comme le révérend Amos, « fou de jésus, bas du cul » , un prédicateur dérangé, mais pas que, guidant hors du monde et dans un espèce de camp retranché sa petite communauté.

Ambiance visuelle soignée, ce roman au goût de western version Tarantino, louche également vers l’univers de Stephen King, mais le grand King, le roi de l’épouvante et de la peur qu’il a été à une certaine époque.

Noires visions soumises à notre imagination, en 200 pages et 33 sous chapitres au centre de ce roman, l’auteur gagne ses galons de maître de l’horreur et respirer devient pour le lecteur un exercice périlleux. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti une telle pression du mal à chaque page tournée.

En 600 pages bien remplies, Nick Cutter nous promène dans un univers glauque et mortel où d’étranges créatures viendront sonder vos peurs les plus sombres. C’est un livre magistral et beau. Beau par ses nombreuses illustrations qui accompagnent le déroulé de l’histoire et nous aident à visualiser, magistral pour la réalisation, l’épaisseur des protagonistes, et un synopsis peut être pas si original que ça, mais qui nous renvoie à l’essence même de la vie et du mal, toujours présent à un moment ou à un autre.

« Little Heaven », c’est un nom, c’est un lieu, c’est un roc, mais c’est surtout un très grand ouvrage de Monsieur Nick Cutter, un voyage où il vous faudra avoir le cœur bien accroché, car vous n’en ressortirez pas indemnes !

Merci à Joséphine Renard et aux éditions Denöel pour cette collection Sueurs Froides qui nous livre vraiment de grands frissons. FONCEZ !

Traduit par Eric Fontaine.

Bruno.