Morts, Philippe Tessier (Editions Leha), par Le Corbac

Les Monthy Python incarné en un bon français bien de chez nous.Un humour exacerbé et tout en finesse. Une fin du monde grinçante comme une craie sur un tableau noir.Des squelettes à tire-larigot et ce brave Joseph, seul embaumé au milieu de ce charivari osseux.Joseph est mort…Et se « réveille » entouré d’une foule de squelettes parlant, tout en os et à la pilosité frappante ou au charme suranné de leur mort. Entre les figures célèbres ( Le Grand Charles, Winston C et son accent désuet, Léonard de V, Alexandre S, Albert E, Abraham L ou Emile Z et tant d’autres) et les images imaginaires issues de nos esprits (la Mort et ses 3 comparses, un Juif errant…) Joseph va avoir fort à faire quand la Grande Faucheuse va lui imposer de repeupler une Terre dévastée et sur laquelle ne réside plus un être vivant tout en se fendant d’un swing exceptionnel.Vous l’aurez compris, avec Philippe Tessier, Neil Gaiman, Terry Pratchett et S.G Brown n ‘ont qu’à bien se tenir et ne pas roter à table.Ben oui; le Frenchie il nous a pondu une splendide œuvre morbide, pleine d’humour et de cynisme à coté de laquelle le monde du Fleuve de Farmer est juste un chouette roman d’aventures. Parce que Tessier il va plus loin et plus profond et ne se contente pas de nous faire vivre une joyeuse épopée parsemée d’épiques combats et d’une mystique quête(il n’y a rien de cela dans son roman). Non Philippe Tessier il nous raconte la création du Monde, mais par n’importe lequel: le Nouveau. Celui utopiste que chacun voudrait bâtir à l’aune de ce qu’il espère, de ce qu’il attend: le monde des Bisounours, celui où l’on obtient ce que l’on veut, celui où tout un chacun œuvre pour tous, celui où tous seront heureux et connaitront la félicité divine.Morts en fait c’est une tentative vouée à l’échec d’une reconstruction de notre monde, un peu comme Daren Aronowsky l’a fait avec son Noé, parce que quoi quoiqu’il arrive, chassez le naturel et il revient au galop.Malgré son humour et son joyeux délire bordéliquement organisé, l’auteur, sous prétexte d’humour osseux, nous offre une bien triste vision de ce que nous sommes.La course à l’évolution, la course à la réussite, la course à…la course à quoi en fait? C’est Charles D qui manque dans dans ce roman parce qu’en fait même s’il s’agit d’évolution on est plutôt en pleine révolution.Point de démocratie ici comme le dit le Grand Charles parce que cela mènerait à l’anarchie. Chacun en fait décide de ce qu il veut de ce qu il a l intention de construire ou créer sans tenir compte de son voisin. Sous couvert de ce récit squelettique, Philippe Tessier nous dresse un portrait peut amène de l espèce humaine, formatée et refermée sur elle-même,  ne pensant qu’au bénéfice qu elle pourra en tirer individuellement. Parce qu au final, l’homme est mort, Vive l’homme.Rien de neuf au final dans la sombre histoire de l’humanité si ce n est….Philippe Tessier qui fait jouer au golf la Mort…Allez le Corbac se refait un 18 trous….

Le Corbac.

Les nouveaux héritiers, Kent Wascom (Gallmeister), par Lou

Bon minou j’te mets au défi de prendre ta claque quand t’auras acheté ce roman dément.

Une succession de tableaux, voilà ce que c’est. P’tête c’est la couverture et le métier d’Isaac qui me fait dire ça et p’tête aussi que c’est fait exprès mais du coup c’est encore plus fabuleux si tu veux tout savoir.

Une putain de succession de tableaux tous plus fournis les uns que les autres. Tu vois un BON roman de Jim Harrisson ? Tu vois comment Fincher il a réussi à capturer les images dans L’Étrange histoire de Benjamin Button (dézo j’peux pas me branler en citant la nouvelle de Fitzgerald je l’ai jamais lu…), bah c’est exactement comme ça que tu gobes tous les passages de ce bouquin.

Ça démarre un peu avant le début du XXe siècle, en mode gosse né dans une misère propre au Sud des Etats-assez-fraîchement-Unis, recueilli par une gonzesse qui s’échappe d’une secte comme seuls les ricains savent en fabriquer (avec prédicateur et tout le bordel tu vois le genre ?), bref le gosse (Isaac) se retrouve dans une école jusqu’à ses six ans, âge auquel il est adopté par une famille typiquement Floridienne (un brassage ethnique de dingo, véritable carrefour de langues, de cultures, de couleurs, de musiques et de goûts tous aussi fascinants les uns que les autres).

Isaac il va rencontrer une voisine presque (ce genre de voisins qu’habitent à 10 bornes de chez toi tellement y’a personne dans les environs) et ils vont tomber fous amoureux.

On est dans la première moitié du XXe siècle, qui subit à la fois de grosses tempêtes apocalyptiques, une épidémie de grippe qui va décimer un peuple qui se déchire pour une indépendance, une ségrégation omniprésente et une future première guerre mondiale qui va finir de sceller le destin de tout le monde, des conflits entre conservateurs et socialistes,bref t’as vu c’est une période où si Dieu il existait il serait entrain de trouver tout un attirail pour rayer l’Humain de la carte (lui en voudrait-on ? NON).

Bref, j’ai avalé. Genre avalé sévère. Des fois j’ai même du ravaler parce que ça te prend aux tripes et ça te colle sans te lâcher tellement que t’as envie de te faire des dessins qui se fabriquent dans ta tête au fur et à mesure que tu lis le livre et t’en faire partout sur la peau.

J’lâche une phrase que j’ai trouvé très cool même si je suis pas le roi des trouveurs de citations celle là j’aime bien t’en fais ce que tu veux :

– Veux tu faire un bébé ? Demanda-t-il, la bouche sur ses cheveux, d’une voix douce comme le sommeil.
Le rire qu’elle fit entendre fut bien près de le briser. Levant légèrement la tête, elle lui scella la bouche du bout de son index.
– J’ai dit que je ne veux pas mourir, pas que je veux vivre éternellement.

Sans déc’ minou j’viens de refermer mon GROS coup de coeur de la rentrée littéraire étrangère.

Damn ! Encore !

(le genre de roman qu’étanche pas ta soif mais qui te donne envie d’en apprendre encore plus toujours plus)

Besos para todos !

Traduction d’Eric Chédaille.

Lou.

Crocs, de Patrick Dewdney

De nos jours, sur le Plateau de Millevaches. Un homme arpente les forêts et la lande. Il est poursuivi, il est tourmenté, il est, d’une certaine manière, libéré. Le temps presse, le temps est compté. Dans son sillage flottent les volutes d’une vie évanouie, une vie de rébellions et de revirements, d’amour et de malaise latent. Le temps presse, il devient aussi rare et précieux que la dernière bouffée d’air du noyé. Ils sont à ses trousses, ils ne lui feront aucun cadeau, ce qu’il a fait, à leurs yeux, est une horreur sans nom. L’homme file à travers les bois, se nourrissant de ce que la nature lui offre, buvant aux rivières et aux étangs, se réchauffant aux rayons du soleil éternel. Il dort à même le sol, accompagné dans sa solitude de fugitif par un chien et une pioche. Un homme, un chien et une pioche, ça pourrait être un titre de film. Cet homme poursuit un but, rien ne l’arrêtera, rien. Pas même ses tourments, ses peines, sa colère.
Crocs a planté les siens dans mon âme et peut-être dans mon cœur. Cette écriture instinctive déclame au grand jour que beauté et brutalité peuvent s’apercevoir, se côtoyer et même, s’apprivoiser. Crocs c’est l’histoire d’un homme déçu par un monde contraire au Monde. Le goût du sang et de la peine, les élans fulgurants de l’esprit qui se rebelle parce qu’il sent bien dans un recoin de liberté, qu’on lui conte une histoire falsifiée. L’excitation qu’exhale l’immensité, l’accomplissement de faire corps avec le vrai, avec l’intangible et le perpétuel. Crocs c’est la fureur des sentiments piétinés qui se redressent comme la mer déchainée élime et terrasse les ports, les baies de béton insultantes, les digues où s’entassent les rochers arrachés à leurs origines.
Crocs c’est l’obstination d’un chemin, avec une pugnacité pure qui palpite dans les cellules du corps, où l’on découvre que même dans le renoncement il faut de la volonté ; une volonté tenace, brut, qui tient du sauvage et de l’immarcescible. Il y a tout cela dans ce roman, et bien plus encore.
Crocs c’est l’histoire d’une trajectoire humaine qui naît de la rébellion aux choses fausses et installées qui oppriment la vie. Et puis vient le désenchantement, et, dans ce lit de déception balayé par des forces immenses mais corrompues, sourde la soumission, dans son néant blafard, désespérante et confortable.
Mais comme toute chose qui effleure le fond, il y a quelque chose qui réagit, qui résonne et prévient, comme une incantation à la dignité et à la mémoire. Dans cet écho antédiluvien, dans ce repli endoréique de résistance, vient le renoncement dans ce qu’il contient de beau et de flamboyant, ce n’est plus une retraite piteuse, c’est un sublime évitement, une parade imparable. Une lueur d’espoir qui ouvre u nouveau chemin, celui du détachement peut-être.
Patrick Dewdney nous dresse avec un pinceau furieux, un monde qu’on nous raconte fondé sur les chiffres et la consommation, l’accumulation de biens, alors que la planète qui nous abrite n’est qu’émotions, sensations, formes, odeurs et sons. Ces deux mondes-là sont irréconciliables.
Mais ce voyage, cette mutation, de la peau de prisonnier à celle de d’organisme éthéré et libre, un électron dans un tégument de chair, cette transformation dans une convulsion de bravoure, se réalise sur le Plateau, cet endroit mystique, mythique, où murmurent encore le souvenir et le passé de peuples anciens, un lieu où convergent des forces invisibles mais prégnantes, dans un ballet tellurique.
Et puis comme une évidence, ce sentiment évanescent que la boucle ne pouvait se boucler qu’ici, en ce pays de pierres levées, dressées sous l’impulsion de croyances païennes, irrigué par tant de veines d’eau pure et froide, jaillies de la mémoire de la terre.
Ces crocs-là, constituent un appel vibrant et urgent à vivre, sans se contenter de simplement exister, un appel certes rude et parfois âpre, mais nécessaire pour saisir la beauté et la poésie qui partout, nous entourent.
D’un point de vue littéraire c’est un challenge, enfiler un peu moins de 200 pages quasiment sans dialogues, comme un sprint, c’est osé et réussi, réussi car tout le long de ce récit à la première personne du singulier, le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, dialogue avec nous, les lecteurs.
Avec cette écriture soignée, léchée, où chaque mot trouve sa place, l’auteur nous transmet quelque chose d’intense, cette épopée sur le Plateau, c’est un voyage, entre jour et nuit, plaisir et souffrance, faim et apaisement, introspection et amertume. Tout cela éclate sur l’immensité du Plateau, les contraintes de nos vies perdent leur pouvoir sur le Plateau, à condition de se mettre à son rythme et de tendre l’oreille, car sous nos pieds, un monde disparu oscille encore, vibre et perpétue une certaine histoire …

Seb.

Ce que la mort nous laisse, Jordi Ledesma – Traduction Margot Ngyuien Béraud- (Asphalte Editions) par le Corbac

« C’est un beau roman, c’est une belle histoire… »
« Ta gueule ! D’abord tu chantes faux et puis je ne vois pas le rapport. Après tu vas nous chanter Herbert Léonard et pour le plaisir ? »
« Non je pensais plutôt à Joe Dassin et son Salut comment ça va ou alors son A Toi… »
« Ouais ben arrête de penser tu vas déglinguer ce bouquin ! »
« Ah bon ? Pourquoi ? Parce que mes références ne te plaisent pas ? Tu préférerais quoi ? Que je le compare au sensuel Hôtel California repris par les Gipsy King ? Au Bang Bang de Parabellum ? Au Cancion Del Mariachi de Banderas ? Au Dance Snake de Salma Hayek ? Au People are Strange des Doors ou à l’Everybody knows de Léonard Cohen ? »
« … »
« Ah ben voilà ! Là c’est toi qui la ferme… enfin ! Parce que t’as rien compris en fait mon chouchou. Ce que la mort nous laisse, c’est tout ça en même temps. C’est beau comme les larmes d’une statue dans une église qui coule, c’est beau comme Corto Maltesse qui parle des femmes, c’est beau comme du Baudelaire et du Simenon réuni… Quoi tu ne vois pas le rapport ?… Mais t’es trop con ou bien ? »
« Ben je vais dire ou bien ??? »
« C’est bien ce que je pensais ; tu l’as même pas lu en fait ? Ben t’es bien con. Ok tu t’attendais probablement à un défouraillage en règle, à des volées de plombs à chaque page, du sang et du sexe ? Normal tu t’es dit les hispanos, ils ont le sang chaud, sauf que voilà… T’as rien compris en fait. Parce ce que Ce que La Mort Nous Laisse c’est pas une tragédie sanglante, ni un nébuleux polar mais un putain de drame ! Ce bouquin c’est un grand poème en prose sur la Vie et l’Amour, sur les choix de l’Existence, sur les chemins que chacun prend en ce qu’il croit être son âme et conscience alors qu’en fait il est manipulé par son éducation, son milieu, le regard des autres, ses échecs et ses doutes personnels. Tu vois que t’as rien saisi de l’essence même de ce bouquin ! Parce que Jordi Ledesma il t’as écrit un bouquin qu’on dirait un Tango, voire un Flamenco. C’est plein d’émotions et de sentiments qu’on dirait presque une version moderne de Carmen. C’est tellement beau que tes yeux ils verseraient presque des larmes de sang, que ta gorge elle se nouerait, que ton estomac il se tordrait ; ce qui n’empêcherait ni tes doigts ni tes pieds de taper le rythme, ton cœur de battre à l’unisson de cette violence estivale, plombée par le soleil espagnol, par les éructations érotiques de cet été, par les trafics de ces petits branleurs de bourgeois arrivés et arrivistes sous prétexte qu’ils sont les fils de ou qu’ils ont réussi à se dresser au-dessus de la masse des pauvres hères qui hantent ce petit port (et quand je dis se dresser, faut pas oublier que l’argent leur donne, à certain, le droit et l’impunité de se prendre pour des prédateurs sexuels, ou des sex-symbols des bacs à sable, le temps d’un instant, le temps d’un été.) Oui, mon ami, y a tout ça dans ce sublime récit mais pas que… »
«… »
« Ah ah ah, je t’ai scotché ? T’es englué comme une mouche dans la glu collante de ce truc tire-bouchonné qui pend du plafond, comme l’insecte minuscule pris au piège de l’araignée ou le pov piti lapin coincé dans son collet ? Normal, c’est ça que tu vas ressentir en lisant Jordi Lesesma et plus encore ! Tu vas revivre cet été de ton adolescence durant lequel tout a changé, celui qui t’as ouvert les yeux, où tu as perdu ta candeur et ouvert les yeux sur la vraie vie. Fini les fanfaronnades à deux balles, les récits inventés pour te faire mousser auprès de tes potes dès la rentrée arrivée : cet été- là t’as appris la vie. Parce que cet été- là t’as rencontré l’Amour et la Mort, la Haine et l’Envie, la Turpitude et la Jalousie, la Colère et la Violence, le Mensonge et la Manipulation, la Tristesse et le Remord, le Regret et la Beauté. Tu as baisé, bu, bouffé, menti, voler, trahi, trompé et été trahi et trompé ; tu as changé sous la force des événements engendrés par d’autres, tu as ouvert la boîte d’une Pandore mesquine qui t’as promis ce que tu n’aurais jamais et fait miroiter des mirages loin de ta condition, te laissant croire durant quelques semaines qu’ils pourraient être tien… Et j’en passe. Y a toutes ces rencontres et toutes ces violentes découvertes dans ce magnifique roman. Celui de la désillusion, celui de la mélancolie, du temps passé et des rêves oubliés.
Alors maintenant moi je vais te laisser t’y plonger, dans cette mer houleuse et souvent fangeuse qu’est notre vie et je vais continuer à me battre pour vivre… Parce que tant que t’es pas crevé, il reste un espoir ! »

Errances, Olivier Remaud (Paulsen), par Fanny

Quand on me disait « Bering », je pensais « détroit » et puis c’est tout.
Après avoir lu « Errances », je connais désormais le personnage à qui un détroit, une mer et une île doivent leurs noms. Vitus Jonassen Bering, enfant rêveur né dans une petite ville portuaire du Danemark, portait déjà en lui, des envies de voyages et de vastes espaces inexplorés.

Olivier Remaud nous plonge dans un récit vif et précis, fait d’errances, de découvertes, de voyage ultime.

En 1725, Vitus Bering, déjà rompu au bourlingage océanique, part pour une première expédition.
Je n’imaginais pas l’entregent nécessaire, la résistance aux coups bas, les exigences impériales et les impératifs de réussite auxquels était soumis Bering.
L’enfant rêveur devient explorateur au service du tsar Pierre Ier, ayant pour mission de cartographier les terres entre la frontière russe et le continent américain. Mais l’aventure devient odyssée lorsque le brouillard, les retards administratifs, la mauvaise volonté d’un gouverneur et l’état déclinant du tsar s’en mêlent.

En 1732, n’ayant pu prouver de manière absolue qu’ Asie et Amérique étaient séparés par la mer, Bering, bien qu’essoufflé par les manigances et les courbettes aristocratiques, reprend la route vers le Kamchatka avec près de 600 hommes.

Qu’il est beau de lire ainsi la passion d’un homme avec ce récit de vie qui emporte fort et loin, à la fois dans l’intimité du personnage et son obstination voyageuse.

« Errances » est l’aventure d’un Gulliver face à un territoire immense, c’est à la fois impitoyable et magnifique.

Fanny.

Histoire d’une baleine blanche, Luis Sepulveda (Métailié), par Fanny

Voici un cadeau. Un cadeau à faire à la jeunesse qui part défendre le climat dans la rue, un cadeau à faire aux plus vieux pour célébrer le chant de la vie, un cadeau à faire aux arrogants rois du monde, un cadeau d’une mère à son enfant.

L’ histoire de Luis Sepúlveda est un conte, traduit par son éditrice, Anne-Marie Métailié, un roman intemporel qui nous transporte au Chili, entre l’île Mocha et la Côte.
Intercalé avec les beaux dessins noir et blanc de Joëlle Jolivet, ce texte poétique et magnétique de l’auteur du « Vieux qui lisait des romans d’amour », vient nous parler de nature sauvage et d’hommes affamés.

Un cachalot couleur de lune s’éteint sur le rivage et le peuple des lafkenche, « peuple de la mer », vient pour l’emporter afin d’honorer, de sa présence, le fin fond de l’océan. C’est ainsi que commence l’histoire de cette baleine blanche qui va nous raconter son histoire.

J’ai plongé avec ce cétacé hors norme, qui nous dit sa naissance, sa vie, son secret et la mort de son âme. Il m’a confié les jours de tempête, la folie destructrice de l’espèce humaine, les naissances, les traditions des peuples premiers, l’amour et la contemplation du monde.

Voici Mocha Dick, l’immense cachalot blanc qui venait des entrailles de l’océan Pacifique.

Un voyage happant, éblouissant.

Traduit par Anne-Marie Métailié.

Illustrations de Joëlle Jolivet.

Fanny.

Trouble Passager, David Coulon (French Pulp), par Le Corbac

Y a pas à dire, le David Coulon il sait s’y prendre (ou nous prendre par les tripes ou à la gorge) pour nous plonger dans les couloirs tortueux de la bestialité humaines, nous promener dans les pièces obscures recelant les vices et travers de l’Homme.
J’ai lu chacun des livres de ce sombre individu au sourire éblouissant. J’ai adoré Le Village des Ténèbres (Nouveaux Auteurs) et Dernière Fenêtre sur l’Aurore (Hélios), un peu moins Je serai le Dernier Homme (Edition Lajouanie) et là… ben je classerais ce Trouble passager entre le Village et Dernière Fenêtre
Je n’y retrouve pas ce côté cinéma fantastique espagnol qui m’avait charmé dans le Village mais j’y retrouve par contre toute la noirceur, cette ambiance pesante et cette noirceur dans la bassesse humaine qu’il y avait dans la Dernière fenêtre.
Trouble passager est comme l’eau de cette rivière trouvée au détour d’un bosquet, au bout d’un chemin de forêt ou au milieu du Larzac en pleine chaleur estivale. Elle est transparente, elle semble si fraîche et te promets repos et bien être. Alors tu poses tes petites affaires, tu ôtes tes pompes, tes chaussettes, remontes ton bas de pantalon jusqu’aux genoux et tu t’avances. D’abord elle est fraîche cette rivière, elle te fait du bien et te détend. Puis, petit à petit, l’eau se trouble, tu ne sais plus trop sur quoi tu marches. Le contact avec ta voute plantaire est étrange, tu hésites entre l’agréable et le dérangeant. L’eau se trouble quand tu commences à remuer la vase et que l’eau se trouble… Au bout d’un instant tu ne vois plus rien, tu n’es plus certain de tes sensations, oscillant entre répulsion et dégoût, inquiétude et panique.
Trouble Passager c’est tout pareil.
David Coulon t’emmène sur son petit Gr à lui, balisé comme il faut. Toi t’as tout ton équipement du parfait lecteur, fort de tous ces livres que t’as lu et très vite tu te dis que tu connais le sentier, que tu sais où il t’emmène.
Et t’as raison! Après avoir crapahuté facilement (limite t’aurais même pu faire le chemin au petit trop voire en courant avec un sac de fonte) t’arrives là où c’était prévu. Le petit ruisseau est là et il t’attend…alors tu rentres dedans et là…c’est comme dis plus haut. C’est pas du tout ce à quoi tu t’attends et pourtant c’est totalement identique à ce que tu attendais mais il y a un truc.
Y a un truc qui colle pas, y a quelque chose qui te perturbe, qui se faufile entre tes doigts de pieds, te mettant mal à l’aise, te déroutant petit à petit. Et ça remonte sur tes chevilles, ça t’agrippe les mots et tu glisses, tu chutes et te retrouves la tête sous l’eau. Complètement paumé, sans savoir où se trouve la surface, tout n’est plus qu’obscurité et t’as beau essayer de respirer tu ne bouffes que de la vase et de l’eau boueuse…
C’est exactement ce qu’il va t’arriver à la lecture du dernier roman de David Coulon. Ton Trouble ne sera pas passager (et si tu le prenais en stop tu aurais un passager bien trouble) bien au contraire. Il va te faire prendre des vessies pour des lanternes, te faire croire que les loups sont dans la bergerie, te faire suivre des sentiers faussement balisés, t’emmener exactement à l’endroit qu’il a choisi et quand il l’aura décidé. Il va te noyer dans sa boue glauque, tu vas sentir la vase malsaine s’emparer de toi pour finalement finir totalement asphyxié devant tant d’horreur.
David Coulon est un chef dans l’art du faux-semblant et de la manipulation. Son récit qui semblait si banal ou classique n’est qu’une succession de fausses pistes et de révélations toutes plus obscènes les unes que les autres. Il sait ménager l’angoisse et dresser son suspense à monter progressivement sans effet gore ou hectolitres de sang. Et pourtant son roman est un récit d’horreur. Une histoire à faire trembler et frissonner, à faire peur. Une aventure dans ce qu’il peut y avoir de plus malsain, vicieux, pervers et obscène chez l’être humain. Le Corbac s’est fait douloureusement manipuler mais il en redemande …

Le Corbac.

Un autre tambour, William Melvin Kelley (Delcourt), par Yann

Heureuse initiative que celle de la maison Delcourt Littérature de rééditer ce roman initialement paru aux Etats-Unis en 1962 et publié en France par Casterman en 1965. Ce texte eut un écho retentissant lors de sa sortie, à tel point, nous dit l’éditeur, que l’on compara William Melvin Kelley à James Baldwin ou William Faulkner, excusez du peu. Comment expliquer, alors, que le New-Yorker parle aujourd’hui de lui comme du « géant oublié de la littérature américaine » ? Le fait que l’auteur se soit exilé avec sa famille, d’abord à Paris puis en Jamaïque, pour fuir le racisme, suffit-il à justifier cet effacement progressif des mémoires ? D’autres écrits, au moins aussi sulfureux que celui dont il est question aujourd’hui, ont traversé les années sans dommages et continuent de nos jours leur vie de « classiques » …

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la possibilité qui nous est offerte de (re)découvrir ce roman intemporel dont l’audace surprend encore, à plus forte raison au sein de la société américaine du début des années 60. Imaginez un peu : dans une petite ville du Sud profond des Etats-Unis, fin des années 50, Tucker Caliban, fermier noir, met le feu à sa maison après avoir répandu du sel sur son champ et tué ses bêtes. Puis il quitte la ville. Le lendemain, c’est la quasi totalité de la population noire de Sutton qui a fait ses bagages pour partir vers le nord, sous les yeux ébahis des Blancs que rien n’avait préparés à une telle éventualité.

Sous la véranda de l’épicerie Thomason, comme chaque jour, rassemblés autour de M. Harper, quelques blancs désoeuvrés regardent et commentent le spectacle quotidien de la ville. Ainsi démarre le roman, alors que M. Harper raconte une nouvelle fois à son auditoire l’histoire de l’ Africain, cet esclave colossal entré en rébellion à peine débarqué du navire négrier, arrière-arrière-grand père de Tucker Caliban. De ce drame fondateur au cours duquel Dewitt Willson, nouveau propriétaire de l’Africain dut mettre fin aux jours de son esclave après l’avoir longuement traqué, de ce drame fondateur naquit un lien étroit entre la famille Willson et les Caliban, descendants de l’Africain. Quelques générations plus tard, David Willson vendra une parcelle de terre et une maison à Tucker Caliban, événement hautement improbable en ces lieux et à cette époque.

Roman choral, s’étirant sur plusieurs générations, Un autre tambour est aussi brillant dans la forme que dans le fonds. Impeccablement construit, il déroule à travers différentes voix, le récit de ces années passées, durant lesquelles se sont construites les fondations d’une histoire dont l’acte de Tucker Caliban semble signer le dénouement. L’alternance des narrateurs(trices) permet à William Melvin Kelley de varier l’éclairage qu’il apporte à son récit et de mieux cerner le rapport unique qui semble lier les Willson et les Caliban. La figure du révérend Bradshaw et ses apparitions à Sutton finiront d’apporter au lecteur les clés du récit. Et c’est finalement lui qui résumera le mieux la situation …

« Avez-vous jamais songé qu’une personne comme moi, un soi-disant guide spirituel, a besoin, lui, de Tucker pour justifier son existence ? Très bientôt, monsieur Willson, les gens se rendront compte qu’ils n’ont plus aucun besoin de moi, ni de personnes de mon genre. En ce qui me concerne, ce jour-là est sans doute arrivé. Vos Tucker se lèveront et diront : « Je peux faire ce que je veux, sans attendre que quelqu’un vienne me donner la liberté, il suffit que je la prenne. Je n’ai pas besoin de Monsieur le chef, de Monsieur le patron, de Monsieur le président, de Monsieur le curé ou de Monsieur le pasteur, ou du révérend Bradshaw. Je n’ai besoin de personne, je peux faire ce qui me plaît pour moi-même et par moi-même » ».

Incontournable roman sur le racisme où les rapports blancs-noirs, dominants-dominés sont au coeur même du récit, « Un autre tambour » est également un grand texte sur le mensonge et le regret, l’impossibilité de changer le cours de l’Histoire. On y appréciera le tableau plutôt féroce que fait William Melvin Kelley de la société blanche de l’époque, en mesurant ainsi encore plus l’impact qu’avait dû avoir son texte lorsqu’il parut. Sous ses airs de fable, « Un autre tambour » est un classique instantané auquel on souhaite une seconde vie plus longue que la première.

Yann.

Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Gallimard / Folio), par Seb

« Le sergent nous donne l’ordre de préparer nos baïonnettes. On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s’en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c’est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s’est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu, sans peur, sans la moindre peur, sans une once de peur. »

C’est un pote auteur qui a attiré mon attention sur ce livre. Quand on lit, on a souvent des potes qui lisent aussi. Quand on écrit, on a immanquablement des potes qui écrivent. Cet ami, c’est Jean-Baptiste Ferrero. Sur sa page Facebook, il avait parlé de ce roman avec tellement de conviction et d’amour – on sentait au travers des mots, que c’était sincère -, que j’avais immédiatement filé dans une librairie à Tulle pour trouver cet ouvrage. Une fois devant le rayon de ladite librairie, il n’y avait qu’un seul exemplaire, celui en Folio. Parfois les choses doivent se faire…
Je dois dire que je n’ai pas été déçu. Quel voyage, quelle aventure et surtout, quelles émotions m’ont traversé sans cesse, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, d’un bout à l’autre du livre. De quoi ça parle ?
Nous sommes dans les années 1850. Thomas McNulty, un irlandais, rencontre John Cole en Amérique. C’est le coup de foudre, l’alliage parfait de l’amour et de l’amitié. Ces deux-là ne vont plus se quitter. Leur amitié va les aider à tenir le coup lors de leurs aventures, leur amour va sublimer les moments de grâce. Au fur et à mesure de leur périple, ils feront la guerre, danseront dans un saloon pour des trappeurs et des mineurs, referont la guerre à nouveau, sans jamais quitter l’autre des yeux. Jusqu’à ce que la folie des hommes les rattrape.

En même pas trois cents pages, l’auteur parvient, avec une maîtrise rare, à parler à la fois d’un pays qui se construit dans la violence extrême, d’en montrer les symptômes et les effets, d’en disséquer les conséquences avec la précision d’un chirurgien et l’élégance d’un poète. Il faut les voir ces deux-là, Thomas et John, « le beau John Cole » comme l’appelle sans cesse Thomas. Ils se regardent avec les yeux de l’amour, ils en bavent l’un pour l’autre, ils ne vivent que pour passer un jour de plus aux côtés de l’autre. Les tourments de la vie, les horreurs de la guerre, la faim, le froid, la promiscuité et le racisme, la haine glacée des combattants, ils ne les supportent que par la présence de leur amour. Cet amour c’est un poêle ronflant au cœur de l’hiver, c’est un torrent de fraîcheur en plein désert. C’est un vêtement de laine épaisse dans la nudité la plus extrême.

Ces deux personnages, qui assument leur amour et le vivent malgré l’époque et les idées conservatrices et puritaines, je m’y suis au moins autant attaché qu’à Lennie et Georges, les deux marginaux du roman Des souris et des hommes. Bien sûr, les sentiments ne sont pas exactement les mêmes, le rapport humain non plus. Là où il y a une complémentarité entre Lennie et Georges, il y a une altérité parfaite entre Thomas et « le beau John Cole ». La narration à la première personne de Thomas McNulty n’y est sans doute pas pour rien. On a l’impression de lire un carnet de route authentique. Il n’empêche, tout au long de ces pages d’une vraie beauté, je m’en suis fait du souci pour eux ! Je ne compte plus les litres d’huile que j’ai produit en vivant littéralement leurs aventures, leurs difficultés, les dangers d’un pays en ébullition.
Le tour de force, parce que c’en est un, c’est de réussir cette description d’une société changeante, très mobile, avec cet angle de vue très vaste et large, la profondeur aussi, et d’y ajouter ce coup d’écriture à la loupe, braquée sur nos deux héros. Nous sommes dans leurs têtes, nous battons avec leurs cœurs et nos yeux voient les immensités que scrutent les leurs, nos âmes éprouvent les atrocités que vivent leurs âmes.

Parce qu’autant vous le dire, ce livre est un torrent d’amour qui charrie des tonnes de boue. Les destins de ces deux hommes sont comme deux troncs d’arbres emportés dans des flots tonitruants.
Sebastian Barry créé une véritable performance, celle de faire jaillir la lumière du fond de l’obscurité, de préserver une fleur sur un champ de bataille et de faire en sorte qu’on la voie aussi, parmi les cadavres éventrés et les rigoles de sang. Il nous montre les corps inertes et abandonnés par la vie, allongés sur le dos, les paupières grandes ouvertes, mais dans les yeux gris, se reflète un ciel bleu. L’auteur déniche sans cesse le beau au milieu de l’horrible, il possède cette faculté à pointer une silhouette altière et accorte au milieu d’un bouge enfumé rempli de mineurs avinés. La magie de l’auteur est là, cachée dans les détails, dans les recoins de ces pages sublimes.
À chaque instant, on s’attend autant à voir surgir la mort que la poésie, la laideur que la beauté, le meilleur et le pire de l’espèce humaine qui est en train de gagner là-bas, sur la terre des Indiens, ses galons de Meurtrière hors norme et de saccageuse de l’humanité. Par instants, j’ai trouvé dans ce roman échevelé, des allures de Méridien de sang, de Cormac McCarthy, pour la sauvagerie de certaines scènes, pour l’absence d’espoir à certains moments, pour cette certitude que de toute façon, tout se finira mal parce que c’est l’Homme qui écrit l’histoire. Mais au contraire du chef-d’œuvre de MacCarthy, il n’y a pas cette course folle droit dans le mur, ce côté nihiliste des personnages du juge et du jeune homme. Il existe du beau un peu partout dans le livre, des touches subtiles, ici et là, déposées par le pinceau de l’auteur. MacNulty et Cole, mais pas seulement eux, m’ont essoré le cœur et les tripes, et j’ai tremblé pour eux, de tous mes membres. Il y a eu des passages durant lesquels j’ai cessé de respirer tant c’était imprévisible, parce que j’étais devenu, sans m’en apercevoir, un compagnon de route de Thomas et John, et j’ai certainement veillé sur eux autant qu’eux ont veillé l’un sur l’autre. Thomas penché sur John qui dort, John regardant Thomas dans son sommeil, et moi juste au-dessus, flottant tel un spectre sans gêne dans le halo de leur amour. Le récit d’une émouvante franchise et la naïveté de Thomas McNulty apportent beaucoup, avec ses mots simples, il vous touche et vous fendille, et vous ne pouvez pas ne pas vaciller.
C’est un très grand roman qui deviendra, j’en suis persuadé, un classique.
Je vous laisse avec cette considération de Thomas McNulty sur la guerre : Quand la mort surgit, les âmes, c’est pas seulement une grande rivière qui se transforme en cascade. Les âmes c’est pas ça, pourtant c’est ce qu’exige cette guerre. Avons-nous tant d’âmes que ça à offrir ? Comment est-ce possible ?

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Seb.

Le Patient, Timothé Le Boucher (Glénat, 2019), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de BD, et pas la première non plus que je suis transportée par Timothé Le Boucher puisque j’avais chroniqué ici même Ces jours qui disparaissent. Ici encore, il s’attache à nous parler de pathologies psychiatriques, ici encore il présente des personnages d’une complexité terrifiante, ici encore il nous émeut et il dérange.

Le Patient c’est une famille massacrée un soir dans sa maison, le père dans le garage, la mère dans la cuisine, les petits à l’étage et la grand mère dans l’escalier. Tous sauf deux, la fille handicapée, considérée par toute la ville comme une débile et retrouvée errant dans la rue l’arme du crime à la main, et le fils, gravement blessé qui s’en sort avec quelques années de coma et une bonne dose de rééducation.

Côté enquête tout cela est vite classé évidement, et le scénario s’attache à suivre ce jeune homme dans son travail de reconstruction, aidé par une psy qui a également suivi sa sœur. L’ambiance est pesante, le livre très sensoriel au point de me surprendre à arrêter de respirer pour ne plus sentir l’odeur d’hôpital. Tout y est dans les détails, dans les cases sans texte, avec beaucoup de subtilité et de talent, entre mystère autour de ce qui s’est réellement passé et séquelles de l’événement.

Comme dans son précédent album, j’admire le traitement qu’il fait des pathologies et de leur suivi. Un livre à mettre dans les mains de ceux qui osent encore dire que « la BD ce n’est pas vraiment des livres » (on peut même les assommer avec il est relativement lourd).

Perrine.