Les Diables de Cardona de Matthew Carr, Sonatine par Le Boss

Et bien en voilà un roman politico historique d’aventures qui vaut le coup. Plus qu’un coup, comme dirait un ami, bref….

C’est avec avidité que je me suis enfilé ce pavé. J’ai dévoré l’érudition de l’auteur et l’humanisme qu’il partage tout au long des pages. Le bon sens, la tolérance, à une époque ou comme la nôtre, voire en un peu pire, cf l’Inquisition. Effectivement à une époque comme celle-ci  il est vrai qu’évoquer l’homosexualité, les différentes croyances, l’immigration… Ha merde je me relis mais merde, mais mais mais c’est comme maintenant !

C’est avec habileté donc que notre écrivain nous emmène dans une Espagne déchirée, en proie à ses démons de l’époque. Pour se situer, le roi de la poule au pot n’est pas encore roi et n’a pas de panache blanc,  Ravaillac est né, etc, ce qui ne nous empêchera pas de le rencontrer dans cette histoire …

A travers une trame mêlant sorcellerie, histoire de meurtres, amour interdit, etc, on tient un bon pavé d’un grand roman d’aventures où ce mot prend tout son sens, avec un regard sociétal pas tendre, sur l’époque concomitante avec la nôtre…

L’histoire ne servirait elle à rien ?

Espagne, XVIe siècle : un mystérieux tueur musulman s’en prend à l’Église catholique.
1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d’Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l’œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l’identité, et qui a promis l’extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l’islam en secret.
À la veille d’une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d’une famille juive, est chargé de l’enquête.

Traduit par Claro.

 

 

Evasion, Benjamin Whitmer, éditions Gallmeister par Le Corbac

C’était pas gagné pour ma pomme!
Mauvais moment, mauvais Karma? Je ne sais pas mais il m’a fallu quelques semaines pour le lire et le finir.
Non pas qu’il ne soit pas à mon goût ou pas bon ( on en recausera après) mais j’ai eu beaucoup de difficultéS à m’y plonger et à être entrainé dans cette « traque ». Peut-être l’âge qui me joue des tours mais j’ai rapidement été perdu( perturbé) par la quantité de personnages qui déboulent d’un coup, un peu comme la grenaille d’un fusil qui s’éparpille dans toutes les directions.
Trop de monde, trop d’actions, trop d’histoires…
Et pourtant…
Pourtant je l’ai fini sans contrainte ni obligation avec au final un certain plaisir.
Benjamin Whitmer fait plus que d’écrire « la quintessence du roman noir », il se réapproprie les règles du drame romantique et nous offre une très belle œuvre théâtrale (ben oui c’est un roman et alors? Tu crois que ça va m’empêcher de donner mon avis? Tu l’as dit à Baudelaire que ses poèmes en prose c’étaient pas des vrais poèmes? Non? Ben voilà, là c’est pareil…)
Alors petit rappel des règles:
1)Refus de la règle des 3 unités (Check)
2)Refus de la règle de bienséance (Méga Check)
3)Mélange des genres (amour, humour et suspense par exemple – Check)
4)Rejet du Moralisme (Check fois 2)
5)Héros singulier, souvent marginal, représentant le mal du siècle ( Mopar mérite des méga Check, comme Dayton, Jim, Charlie et les autres).
En outre le projet romantique du drame est parfaitement atteint. En représentant un certain passé à forte consonance historique ( la Corée par exemple, le racisme des USA, la pauvreté et la dépendance au pouvoir et aux drogues, la peinture sans concession de la misère culturelle de l’Amérique profonde des années 60), l’auteur nous permet d’appréhender notre présent et de mettre en avant le rôle de l’individu dans la société.
Toute cette histoire de traque n’est en fait qu’un prétexte pour dénoncer un certain obscurantisme (Salem? McCarthy?…) ambiant dans notre époque, un retour à certaines croyance archaïques qui nous ont fait nous dresser les uns contre les autres.
Toute cette violence n’est que le reflet de l’incohérence idéologique, politique et économique que nous partageons tous. Il n’est question dans Evasion que de la lutte d’une minorité qui refuse de se plier aux contraintes absurdes des pseudo règles sociales de l’époque, des soi disant bonnes mœurs que l’on nous impose sous prétexte d’être le chef, le détenteur du pouvoir, le roi du petit monde que chacun croit être.
Evasion est un très beau roman sociétal, empreint de regrets sur notre monde, lucide sur les dangers que nous courons à continuer à jouer les moutons et à nous laisser mener sans lutter, sans résister par des pseudo-pouvoirs en place.
Un livre noir, un livre violent, un livre cohérent et qui devrait nous faire réfléchir sur notre perdition à venir.
Homo Homini Lupus Est… telle sera la conclusion du Corbac.
Traduction impeccable de Jacques Mailhos.
Le Corbac.

Little Heaven, Nick Cutter, éditions Denoël (Sueurs Froides) par Bruno

Traduction d’Eric Fontaine

Le mal le plus profond est au cœur de ce roman choc, ce n’est pas qu’une vue de l’esprit, c’est quelquefois un résumé de l’existence et d’actes commis au nom de quoi, de qui, mystère ? Il s’exprime de bien des façons mais finit toujours par atteindre celui qui l’utilise. Rédemption de l’âme humaine, souffrances et souvenirs, seule une lecture attentive vous permettra de goûter à la puissance évocatrice de ce récit qui va vous emmener loin, très loin, aux confins de la folie, de la peur et de l’horreur.

Bâtie sur une oscillation de deux temps, principalement 1980 et 1965-66, cette histoire se découpe en 9 chapitres bien balisés. On sait où on se trouve et à quelle période. Micah, Minerva et Ebenezer sont nos trois héros. En ouverture, on découvre leurs vies riches et agitées soumises à bien des exactions ; acteurs marquées et marquants, animés d’une certaine fureur, gâchette adroite et facile. Tuer ne leur pose pas de problème en fait puisque c’est leur métier !

Ce drôle de trio va devoir faire équipe en 1966 pour retrouver et sauver un enfant embrigadé par une espèce de secte. Qui dit secte dit forcément danger !

Vous dire que j’ai aimé ce scénario, non, vous dire que c’est une réussite, non ; parce qu’en fin de compte j’ai «surkiffé» cette aventure riche et profonde qui risque de vous tenir haletants et éveillés longtemps. Ne fermez pas la lumière, car au cœur des ténèbres on ne vous entendra pas hurler de terreur.

Ecriture précise et vocabulaire très fourni, Nick Cutter fait monter doucement la pression avec une action lente mais prenante, des descriptions hallucinantes et on glisse lentement mais sûrement dans un univers de peurs viscérales comme sorties de la nuit des temps.

Et que dire des personnages secondaires comme le révérend Amos, « fou de jésus, bas du cul » , un prédicateur dérangé, mais pas que, guidant hors du monde et dans un espèce de camp retranché sa petite communauté.

Ambiance visuelle soignée, ce roman au goût de western version Tarantino, louche également vers l’univers de Stephen King, mais le grand King, le roi de l’épouvante et de la peur qu’il a été à une certaine époque.

Noires visions soumises à notre imagination, en 200 pages et 33 sous chapitres au centre de ce roman, l’auteur gagne ses galons de maître de l’horreur et respirer devient pour le lecteur un exercice périlleux. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti une telle pression du mal à chaque page tournée.

En 600 pages bien remplies, Nick Cutter nous promène dans un univers glauque et mortel où d’étranges créatures viendront sonder vos peurs les plus sombres. C’est un livre magistral et beau. Beau par ses nombreuses illustrations qui accompagnent le déroulé de l’histoire et nous aident à visualiser, magistral pour la réalisation, l’épaisseur des protagonistes, et un synopsis peut être pas si original que ça, mais qui nous renvoie à l’essence même de la vie et du mal, toujours présent à un moment ou à un autre.

« Little Heaven », c’est un nom, c’est un lieu, c’est un roc, mais c’est surtout un très grand ouvrage de Monsieur Nick Cutter, un voyage où il vous faudra avoir le cœur bien accroché, car vous n’en ressortirez pas indemnes !

Merci à Joséphine Renard et aux éditions Denöel pour cette collection Sueurs Froides qui nous livre vraiment de grands frissons. FONCEZ !

Traduit par Eric Fontaine.

Bruno.

Quatre morts et un papillon, Valérie Allam, Editions du Caïman par Le Corbac

Résultat de recherche d'images pour "valérie Allam 4 morts"Premier roman adulte pour la nouvelle collection de Caïman (Roman noir)

Et pour être noir, c’est noir…

Quatre femmes, quatre destins qui vont se croiser, s’emmêler et se mêler. Quatre femmes qui vont se battre, s’aimer et aimer, lutter et affronter leur passé, faire des choix, bons ou mauvais, parfois irréparables…

Quatre femmes donc : Johanna, Magali, Loubna et Chloé, que Valérie Allam va mettre en scène dans cette magnifique histoire.

« Magnifique » et « noire » se marient très bien sous la plume de l’auteur.

Avec une construction hachée, alternant les récits des unes et des autres en respectant la chronologie et le déroulement des événements, l’histoire nous plonge dans le quotidien, celui qui nous entoure, celui des faits divers, celui des situations que l’on croit toujours n’arriver qu’aux autres.

Évitant l’écueil du pathétisme et du larmoiement de bas étage, sans effet de style et avec une sobriété désarmante Valérie Allam nous promène dans les espoirs et les attentes, les errances et les erreurs, les songes et les choix de ces femmes.

Chacune d’elles a choisi d’essayer de vivre ou de survivre aux événements et traumatismes qu’elles ont subis.

Avec un talent digne de Sandrine Collette, l’auteur nous dépeint des portraits de femmes aux justes couleurs, dans les tons sombres du désespoir mais avec aussi cette luminosité proche de l’espoir qui nous fait dire que cette toile est belle.

Ces quatre visages sont liés au fil du temps par ce petit papillon. Petit papillon qui cristallise pour chacune d’elle la volonté de vivre, l’envie d’avancer et cette envie d’avoir droit au bonheur et à la sérénité. Petit papillon qui incarne pour chacune d’elles un souffle, un mouvement dans leur existence propre… Mais comme chacun le sait, les papillons vivent peu de temps.

Au final donc, Quatre morts et un papillon est un livre plein d’humanité et de souffrance, plein d’amour et de combativité, de noirceur et de tendresse.

Un livre écrit délicatement et avec énormément de féminité que beaucoup d’hommes se devraient de lire.

 

Longue vie à Valérie Allam et le Corbac en retiendra cette phrase : « C’est noir et froid par ici et je sens tes larmes qui coulent dans mon cœur »

 

Le Corbac.

 

 

Lykaia, DOA, Gallimard

S’il existait un prix récompensant chaque année l’ouvrage qui a alimenté le plus efficacement fantasmes et rumeurs dans le petit monde du livre, Lykaia aurait raflé la palme en 2018, écrasant la concurrence sans laisser la moindre chance à qui que ce soit.

Initialement prévu aux éditions Equinox, la collection polar des Arènes, nouvellement créée par Aurélien Masson, le dernier ouvrage de DOA paraît finalement chez Gallimard, hors collection, sous une couverture aussi sobre que sombre.

On sera moins surpris de ce remue ménage à la lecture des 30 premières pages de Lykaia. DOA nous convie en effet à une plongée sans filtre dans le monde BDSM (« ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ou encore la domination et la soumission », définition Wiktionnaire), un univers où se côtoient le sexe et la violence, la rencontre d’Eros et Thanatos. On a beau savoir l’imagination de l’Homme sans limites dans certains domaines, DOA parvient à surprendre le lecteur avec une première scène à la lecture de laquelle on s’accrochera aux accoudoirs … Le texte ne s’adresse donc pas aux lecteurs frileux ou trop sensibles, il nécessite clairement d’avoir le coeur bien accroché.

Au-delà de l’aspect fantasmatique et sensationnel du sujet, qu’en est-il vraiment ? On suit ici le périple d’un homme (le Loup) et d’une femme (la Fille), dont les prénoms importent finalement peu, de Berlin à Venise en passant par Luxembourg et Prague. Point de tourisme ici, les préoccupations sont tout autres et les lieux visités farouchement protégés des regards profanes. Alors, oui, il y est beaucoup question de sexe et de pratiques extrêmes, oui, la violence en fait partie intégrante, oui, c’est un univers qui peut effrayer mais qu’a voulu l’auteur exactement ? D’abord, et ça n’est pas une surprise, sortir des sentiers battus. L’homme est discret et semble se remettre en question à chacun de ses ouvrages. Ensuite, bousculer ses lecteurs, quitte à en laisser quelques uns sur le bord du chemin car le sujet ne fera pas l’unanimité.

C’est d’abord de nous, humains, qu’il est question ici. Car, comme le dit le Loup :

 » La baise, c’est le miroir magique de l’humanité. Le comprendre peut faire peur, mal, ou soulager, tout dépend du reflet, mais il est inutile de se voiler la face, lesexe révèle nos failles et nos limites, bien réelles, inaltérables et infranchissables. Le reste, c’est du vent. on est comme on nique et on est ce qu’on nique, rien de plus. »

On peut aussi, paradoxalement, considérer qu’il est ici question d’amour, oui cette chose qu’on accommode à toutes les sauces, des plus mièvres aux plus relevées. Ce sont des êtres blessés par la vie que met en scène DOA, mais dont la capacité à aimer reste intacte même si elle a revêtu d’autres formes. Les sentiments sont présents dans ces pages, bien plus qu’on ne pourrait le croire au premier abord, et, sous l’apparente monstruosité des pratiques, c’est  encore l’humain qui se révèle, certes pas sous son aspect le plus attirant mais c’est quand les masques tombent que l’on peut accéder à la vérité de chacun(e).

Aussi violent soit-il, aussi déviantes puissent être les scènes qu’il décrit, le roman de DOA effraie plus qu’il n’excite, interroge et dérange, bouscule sans ménagement. On tient là un des rares livres à propos desquels on oserait l’expression si galvaudée de « véritable uppercut », tant on peine à relever la tête et reprendre une vie normale une fois ses 240 pages achevées. Très grosse sensation de cette fin d’année, dont les ventes risquent d’être inversement proportionnelles à l’intensité des secousses qu’il aura éveillées en nous. Noir et nihiliste, Lykaia sera sans conteste le joyau sombre de l’année.

Allez tous vous faire foutre, Aidan Truhen, Sonatine par Le Boss

Allez tous vous faire foutreFabrice POINTEAU (Traducteur), excellent traducteur par ailleurs,

 

Allez soit, si on essayait de placer ce livre dans un rayon de librairie, on aurait un peu de mal, entre David Ellis et Anonyme au pire des cas, et non pas au meilleur. Dans le style non sense, barré, là on a un drôle de zigoto, et l’auteur et son héros.

Rien que la phrase d’intro est excellente, en gros, comment mes ami es mettent autant de temps pour ne pas se rendre compte que je suis un connard et même encore. Un mantra, comme le nom du livre, à répéter tous les jours, un peu d’individualisme et d’égoïsme ne nuit pas.

Ecrit à la première personne, Jack Price va nous dévoiler sa vie, une routine, juste un putain de businessman de plus, à le lire on l’inviterait presque à l’anniversaire d’un de nos gosses reste que c’est un putain de dealer. Mais pas de bas niveau, après le café, Jack s’est mis à la coke avec une grande réussite.

Sa vie est pépère il gère son entreprise en bon père de famille, jusqu’au jour, où une de ses voisines est tuée. Et cela le dérange, car cela dérange son job, et alors qu’il veut juste comprendre pourquoi sa voisine a été tuée, il se prend une putain de rouste en essayant d’enquêter.

Alors là, fallait pas le toucher, parce qu’en plus il n’en a rien à foutre….Vous avez beau lui dire que les 7 plus grand assassins du monde ont un contrat sur lui, il s’en bat les couilles…pour notre plus grand plaisir. Jack va nous faire comme un burn out, et ils vont le payer grave.

C’est avec maestro que nous allons rentrer dans cette histoire, aux situations les plus folles et cocasses.

De l’action totalement débridée, des réflexions éparses, surgissant du cerveau malade de Jack et de son coach l’écrivain, c’est un des livres les plus jouissifs qu’il m’ait été donner de lire depuis un bout de temps.

Mais suis je bien normal de rire aux éclats suivant les turpitudes de Jack ou du bordel qu’il fout ? Cela, c’est à vous de le découvrir.

Un grand moment de bonheur dans ce monde triste, à ne pas manquer, mais les gens coincés peuvent passer leur chemin, les manichéens aussi, et , et et

Atchoummmmmmmmmmmm !!!

Le Boss.

 

 

 

Le témoin solitaire, William Boyle, Gallmeister, par Yann

Pas forcément besoin de parcourir le monde en tous sens pour écrire des histoires. Certain(e)s auteur(e)s de chez nous l’ont compris depuis longtemps, qui tournent inlassablement autour de leur nombril depuis des années. Pour William Boyle, le monde a l’échelle d’un quartier de New-York et c’est amplement suffisant.

Gravesend, avant d’être un roman de William Boyle (le 1000ème de la collection Rivages/Noir, excusez du peu), est un quartier de Brooklyn, dans lequel naquit et grandit l’auteur. Révélé (comme tant d’autres) par le gourou du polar François Guérif, William Boyle faisait en 2016 une arrivée remarquée sur les étals des libraires. Ce premier roman empreint de noirceur et d’humanité avait su imposer immédiatement cette nouvelle voix venue des Etats-Unis.

Lorsque parut, un an plus tard, son deuxième roman, Tout est brisé, il s’avéra que William Boyle avait suivi François Guérif de chez Rivages aux éditions Gallmeister. Si l’on y retrouvait cette peinture du quartier cher à l’auteur, le propos avait changé, délaissant cette part de roman noir si prégnante dans Gravesend pour une chronique au plus près des personnages et de leurs états d’âme. Privilégiant l’atmosphère autant que les caractères, le récit se teintait ainsi de mélancolie et de tendresse et offrait une nouvelle facette au talent de conteur de William Boyle.

Le témoin solitaire (également traduit par Simon Baril), s’il reste dans le même périmètre urbain, navigue à son tour entre roman noir et chronique de la vie d’un quartier. Amy, ex-« party girl », s’est éloignée de son ancienne vie et se consacre désormais à l’Eglise et aux personnes âgées de Gravesend. Unique témoin d’un meurtre commis en pleine rue, elle finit par s’y retrouver  impliquée bien malgré elle.

A travers le meurtre tout d’abord puis le personnage de Dom ensuite, William Boyle renoue avec son amour du roman noir et émaille son récit de rebondissements souvent liés au côté imprévisible de ce type un peu paumé, pas complètement méchant mais dont il vaut mieux néanmoins se tenir à l’écart. Amy, quant à elle, est une sorte de spécialiste des mauvais choix et ses décisions l’entraînent dans une spirale de violence qui impactera également celles et ceux qui l’entourent.

Cependant, cette fois encore, c’est dans la tendresse qu’il porte à ses personnages et à son quartier, ainsi que dans les descriptions qu’il en fait, que William Boyle est le plus talentueux et convaincant. Amy, écartelée entre son désir de faire le bien autour d’elle et l’insouciance de sa vie passée; Fred, son père, alcoolique repenti,qui réapparaît aussi subitement qu’il avait disparu après la naissance de sa fille ; M. Pezzolanti, son propriétaire, affable et soucieux du bien-être de la jeune femme; Mme Epifanio, une de ces personnes âgées auxquelles Amy tient compagnie et donne l’eucharistie … A l’instar des romans d’Ivy Pochoda ou Atticus Lish, on croisera ici nombre d’hommes ou de femmes, jeunes ou plus âgés, simples figurants ou personnages secondaires, une véritable galerie de portraits est ainsi décrite au fil du roman et contribue à lui donner de l’épaisseur.

Poursuivant sa Comédie humaine à lui, William Boyle confirme sans peine tout le bien que l’on pensait de son travail et n’en finit pas de revenir au quartier de ses origines, un monde à part entière, dont certains habitants ne sont même jamais sortis. Ici comme ailleurs, le drame peut faire irruption dans le quotidien à tout moment. Ici aussi, nombreux sont celles et ceux qui cherchent une forme de rédemption et n’aspirent qu’à devenir de meilleures personnes. C’est cette tendresse, cette humanité que l’on apprécie particulièrement chez William Boyle et c’est dans les failles de ses personnages que son récit gagne en profondeur et en richesse.

Une oeuvre se construit, dont on attend la prochaine pièce.

Traduit par Simon Baril.

Yann.

 

 

 

L’équipage, Joseph Kessel, Gallimard, par Seb

« Jusque-là, il n’était monté que sur des appareils d’école, de lentes machines d’où l’on voyait, comme d’un balcon, se dérouler le paysage. Maintenant vibrait sous lui un avion de guerre, solide et prompt, construit pour les combats, engin de meurtre qui avait un profil de requin. Mais comme l’ouverture où il insérait son corps était étroite, encombrée d’un tabouret, des cartes qu’il emportait et de la crosse des mitrailleuses jumelées ! Comment s’y mouvoir pour observer à l’aise et pour se battre ? Le capitaine lui demanda s’il était prêt, Herbillon baissa la tête, et aussitôt une anxiété voluptueuse caressa tout son corps. »

 

Joseph Kessel. Quelle gueule ! Une figure ample, burinée, marquée par des tribulations incessantes, enrichie par des rencontres merveilleuses. Un homme qui a quadrillé la planète. Un visage scarifié par l’épreuve des émotions, le vivant fleurit sur cet épiderme rugueux. Joseph Kessel. J’ai une affection toute particulière pour cet écrivain, et une admiration assez colossale pour l’auteur, l’homme, son œuvre, son parcours. Joseph Kessel c’est la synthèse aboutie d’Ernest Hemingway, Jack London, Blaise Cendrars et Antoine de Saint-Exupéry. Rien que ça.

Premier conflit mondial. Quelque part dans l’Est de la France. Jean Herbillon, jeune officier pilote arrive dans sa première unité de combat. Il va découvrir un monde d’une grande richesse, rempli de forts caractères et d’hommes magnifiques. Il va épouser l’amour du grand frisson, celui qui se faufile et vibre pile dans l’espace qui palpite entre la vie et la mort, le cœur au bord des lèvres et les yeux exorbités. Mais alors qu’il est en train de gagner sa place, de se faire respecter, il va croiser le chemin de l’amour en même temps que celui de l’amitié. Et les deux vont se mêler, se confondre, jusqu’à en devenir une chose insoutenable et…indispensable. Dans le ciel écumé par de nouveaux chevaliers aux étoiles d’argent, le jeune homme devra faire face à ses démons, ses désirs puissants, il devra mesurer le poids de l’honneur et, celui incommensurable de la conscience qui taraude et corrode le moral jusqu’à la moëlle. Dans une époque de fracas et de sang, quand la seule chose immuable se révèle être l’amitié inconditionnel des frères d’armes, quand le seul blindage contre les balles est la solidarité et aussi la chance, comment se tenir debout sans trembler, comment ne pas faire un pas de côté, ou en arrière ? Jean Herbillon va apprendre LA leçon de la guerre, que les hommes seuls sont les plus farouches au combat, mais que ceux qui ont quelque chose à y perdre sont les plus braves.

Dans L’équipage, il nous emmène dans le cockpit rudimentaire des premiers chasseurs de la première guerre mondiale. Au travers des jeunes yeux idéalistes de Jean Herbillon, aspirant fraîchement affecté dans une escadrille, l’auteur nous fait découvrir que la grande richesse d’un homme dans la guerre c’est la solidarité, la fraternité, l’amitié des heures sombres et glauques, quand le panache du malheur recouvre le monde et que les seules lumières qui éclairent assez sont les yeux du compagnon d’arme.

Dans ce roman doté d’une grande puissance littéraire et d’une généreuse sensibilité, Joseph Kessel explore les méandres de l’âme humaine, quand celle-ci se fait joueuse, aventurière, mais aussi calculatrice, revêche, fidèle et emportée, tantôt sombre et tantôt lumineuse, dans cette alternance de sentiments plus vrais que le ciel est infini et plus violents que la guerre elle-même.

Mais pour soulever toute cette matière, il fallait une plume magnifique, éprouvée et lyrique, celle de Joseph Kessel. Avec finesse, il nous prouve que dans le monde moderne l’aventure existe encore, nichée dans les tripes de la guerre, que pour la débusquer il suffit de s’élever dans les airs sulfureux et coudoyer d’autres anges noirs, maléfiques, des ombres accompagnées de ce grondement de tonnerre, affichant le rictus qu’ont les hommes face à la mort qui rôde et fait sa récolte inlassable. Oui, l’aventure réclame ce prix-là, rien de plus, rien de moins. L’ivresse du combat, ou même juste l’excitation de la possibilité d’un affrontement, en se sachant prêt, se croyant prêt, et protégé par l’ami qui veille sur votre nuque comme un père, déterminé à faire barrage de son propre corps s’il le faut, parce qu’ils ont promis, tous autant qu’ils sont, à se sauver les uns les autres, au moins à essayer de toutes leurs forces.

Mais le vrai cœur d’un roman vous le savez bien, ce n’est pas l’histoire, c’est l’écriture. Et là, nous sommes servis copieusement. Comme cet phrase page 50 : Ses yeux errèrent à travers la chambre qu’il n’avait pas eu le loisir d’examiner la veille. Il frissonna : un véritable cercueil tendu de noir et rapiécé, à la fenêtre, par le chiffon blême de la brume.

Des passages de ce tonneau, ce livre en regorge. L’auteur saisit le moment, les instants, fugaces ou plus longs, ces interstices de beauté fulgurante qui font le plus grand trésor de la vie. Je vous laisse avec une de ces descriptions dont je raffole, page 66 :

« Du terrain se levait en une poudre lumineuse la cendre bleutée du soir. »

Lisez Kessel, et quelque chose en vous sera comblé. 

Seb.

Le coeur blanc, Catherine Poulain, L’Olivier

Une vie hors normes constitue forcément un sujet de choix lorsque vient l’envie d’écrire. Et c’est ce qu’avait brillamment réussi Catherine Poulain en 2016 avec Le grand marin, également publié à L’Olivier. Ce premier texte, inspiré de son expérience au milieu des pêcheurs d’Alaska, avait fait irruption à grand bruit sur la scène littéraire française et, après 230 000 exemplaires vendus et une dizaine de prix littéraires engrangés, il est en cours d’adaptation au cinéma.

Mais il n’y était finalement question que d’une partie de la vie de l’auteur. Personnage au caractère bien trempé, attirée par la route et l’aventure bien plus que par une quelconque carrière routinière, Catherine Poulain avait, avant même de partir au Québec puis en Alaska, connu la précarité et la vie épuisante des saisonniers, durant quelques années, dans le sud de la France où elle travaillait comme ouvrière agricole.

Le coeur blanc cultive donc le paradoxe d’être à la fois une sorte de contrepoint au Grand marin, tout en constituant un complément au récit que fait Catherine Poulain de sa propre vie, à travers le destin de Rosalinde et de ses compagnons de galère. On parle ici d’un contrepoint dans la mesure où le décor immense et glacé de l’Alaska a cédé la place aux parcelles agricoles d’un sud de la France écrasé par la chaleur.

En s’attachant à décrire le quotidien d’un groupe de saisonniers, quelque part en Provence, Catherine Poulain suit ce même idéal de liberté qui la mènera plus tard à l’autre bout du monde. Mais, plus que la liberté après laquelle ils courent, c’est leur difficulté à vivre qui caractérise d’abord ses personnages. Le travail est dur, le salaire misérable, l’hébergement souvent plus que précaire alors, pour supporter tout ça, Rosalinde, Mounia, le Gitan, Acacio, Césario et les autres se réfugient chaque soir dans la consolation éphémère de l’ivresse, qui leur rend la vie un peu moins dure et permet à leurs rêves de grandir.

Etre une femme ici, au milieu de tous ces hommes, n’a rien d’une évidence. Il faut supporter ces regards, ces mains qui se baladent un peu trop, ces insinuations, tout ce poids qui se libère et se déchaîne quand monte l’ivresse. Si la liberté est l’étoile qui guide ces hommes, le désir est celle qui les condamne à devenir des brutes incapables de penser autrement qu’avec leur sexe. La pénibilité du travail serait aisément supportable s’il n’y avait celle des hommes, qui viennent tour à tour, la nuit, frapper à la porte du camion où dort Rosalinde.

L’intention est louable de mettre en lumière ces hommes et femmes usés par la vie, le travail et les excès avant même de vieillir. A travers les voix de Mounia ou Rosalinde s’élève, claire et forte, celle d’une femme qui revendique sa liberté et le droit de disposer de son corps comme elle l’entend. Il est donc d’autant plus regrettable que, malgré cette volonté initiale, le roman se perde dans quelques longueurs et redites qui diluent la force du texte, défaut que n’avait pas Le grand marin.

Au final, Le coeur blanc, s’il s’avère moins réussi que son prédécesseur, confirme néanmoins le talent de Catherine Poulain pour donner une voix à celles et ceux qui vivent à la marge et dont les rêves seront toujours infiniment plus beaux que la réalité avec laquelle ils se coltinent au quotidien.

Yann.

1, 2, 3 petits écarts avec Marin Ledun, Pascal Dessaint et Patrick Pécherot

Si j’affirme souvent que réussir un roman court est pour moi une preuve de talent, il faut également avouer que je suis souvent frustrée par la nouvelle ou novella. La qualité est pourtant indéniablement là comme ce fut le cas avec Cat 215 d’Antonin Varenne ou Albuquerque de Dominique Forma dans la très belle collection de La Manufacture de Livres, mais le format me laisse sur ma faim, j’en aimerais toujours un peu plus. Cependant, quand les Editions du Petit Ecart ont publié en lancement Marin Ledun, Patrick Pécherot et Pascal Dessaint, je n’ai pas pu résister et j’ai commandé les trois. J’ai bien fait, car ce n’était absolument pas ce à quoi je m’attendais.

Résultat de recherche d'images pour "mon ennemi intérieur ledun"Mon ennemi intérieur, Marin Ledun 

A mi chemin entre l’essai et l’autobiographie, ce texte est le fruit de la réflexion d’un auteur que j’apprécie tout particulièrement (je ne peux pas vous remettre le lien vers mes chroniques perdues depuis la migration mais lisez entre autres Salut à toi ô mon frère ou Les visages écrasés !). 

Mon ennemi intérieur est passionnant pour qui lit du roman noir et il l’est d’autant plus pour qui travaille dans le milieu. J’ai même pris note de certaines citations pour de futurs discours et interviews ! Marin Ledun a su analyser finement le roman noir, il a mis des mots sur ce que je ressens à sa lecture et pourquoi ce genre me touche. Après ce moment de réflexion sur ce dans quoi je baigne finalement depuis plus de 4 ans, j’ai juste envie de dire merci à ceux qui ont accompagné ma plongée dans le noir, m’amenant à découvrir des auteurs fabuleux comme entre autres Marin Ledun, Pascal Dessaint, Patrick Pécherot, Colin Niel ou Nicolas Mathieu (et ce bien avant le Goncourt). Qu’ils soient libraires (à commencer par Pierre d’Eureka Street), journalistes ou blogueurs (Caroline de Fondu au Noir et bien sûr mes comparses d’Unwalkers pour ne citer qu’eux).

« Le monde va mal, parlons en ensemble » nous dit Marin Ledun, les amateurs de roman noir sont en effet riches d’échanges, de discussions et de partages (de doutes, d’angoisses et d’apéro).

Résultat de recherche d'images pour "pascal dessaint la trace du héron"La trace du héron, Pascal Dessaint

Avec beaucoup de poésie, Pascal Dessaint nous emmène au cœur de son amour pour la nature. Au détour de magnifiques descriptions, nous en apprendrons plus sur l’auteur lui même, suivant le fil de ses souvenirs, sur ses livres et sur ses personnages.

Très intéressant pour qui connaît l’homme et son oeuvre c’est aussi une parenthèse de beauté et de douceur, de nostalgie du temps qui passe peut-être aussi, un moment des plus agréables !

Résultat de recherche d'images pour "patrick pecherot lettre à b"Lettre à B. Patrick Pécherot

Hommage à Prévert, à la chanson, à la Bretagne, au Cinéma aussi, Patrick Pécherot prend le prétexte de Barbara pour nous parler avec délicatesse de foule de sujets à la fois. Au milieu de ces références culturelles, on retrouve forcément la guerre, les bombardements sur cette chère ville de Brest et cette question « Qu’a fait de nous la guerre », sujet phare de l’auteur.

Le style Pécherot m’émeut toujours autant, et ces quelques pages n’ont fait que renforcer l’idée que je me faisais de l’auteur, que j’ai d’autant plus hâte de rencontrer au prochain Bloody Fleury !

3 tout petits livres donc, à lire si vous aimez les auteurs, si vous avez envie de découvrir leurs styles, si vous avez besoin d’un petit écart entre vos lectures. Ils m’ont fait du bien je dois l’avouer et à l’approche des fêtes je vous conseille vivement de les offrir aux amoureux du roman noir, de la nature et pourquoi pas de Prévert, en plus ils sont visuellement très réussis je trouve.

Sur le site des éditions du Petit Écart  on peut lire qu’elles sont nées d’envies. « Un Petit Écart, c’est quoi ? C’est une proposition insolite faite à un auteur qui l’entraîne hors de ses sentiers littéraires habituels. Une possibilité de livrer un texte différent, un texte forcément court, peut-être intime, peut-être politique, peut-être poétique … »

« Pour les lecteurs, un Petit Écart c’est la possibilité de partager une aventure avec un auteur apprécié en acquérant  un livre « à part », élégant, à la fabrication soignée, diffusé dans un nombre d’exemplaires limité. » 

Pour ma part c’est un contrat pleinement rempli et une collection qui tient toutes ses promesses, j’ai hâte d’en découvrir la suite !