Johnny Cash – I walk the line, Silvain Vanot (Le Mot et le Reste) par Lou

Eh minou tu sais j’me suis dit que comme première publication chez les Unwalkers fallait que j’tape assez fort, du coup j’ai réfléchi à une histoire, ou à un dude qui voulait marcher dans son sens à lui, pas faire comme tout le monde même si des fois faut faire avec. 

Ça tombe putain de bien vu que Silvain Vanot (à qui on doit un bouquin sur Dylan dispo en Librio) a sorti un truc sur Johnny Cash, qui est genre un de mes héros préférés et un modèle de citoyenneté dans la vie (ça veut dire quelqu’un qui arrive à foutre le bordel et se faire aimer des gens même si à la base c’est un sale gosse  qu’était pas destiné à ça tu vois ?)

I walk the line, en référence à la chanson la plus connue du chanteur, est aussi efficace que le répertoire de Cash ; chapitres lus en 3 minutes tout en révélant des secrets qui te permettent de mieux comprendre l’Homme en noir, c’est simple, professionnel et orienté, en gros un bon mélange de perfection. 

Tu peux pas t’empêcher de penser au film de James Mangold (Walk the Line, y’a pas le I c’est important) et tant mieux parce que Vanot y fait référence, t’hallucines aussi de voir avec quelle simplicité il te décompose ce tube, l’analyse et te dit tout ça avec des mots simples, comprenant que la musicologie tu savais même pas que ça pouvait exister ni comment ça pouvait être intéressant dans la vie.

Pas de secrets croustillants dignes d’un torche cul acheté chez le marchand de journaux, mais de véritables anecdotes sur ce qui a constitué la légende Cash ; son amitié avec Dylan, les enregistrements de ses tubes en langues étrangères (allemand/espagnol), son concert à la prison de Folsom et les réactions du personnel du pénitencier quant au fait qu’il se foutait bien de leur gueule, appuyé par des prisonniers chauds bouillants, …

Pas besoin d’être fan ou incollable sur l’artiste, ça se lit tout seul et on en ressort avec l’envie de choper une gratte, d’y glisser un billet pour changer le son de l’instrument et de lâcher des « hmmmmmm » avant chaque couplet.

Un putain de régal, autant t’dire que t’as vite fait de réviser ta lettre au Père Noël, préférant piocher dans la biographie sélective, la discographie sélective et la filmographie sélective de Johnny pour égayer tes étrennes.

Allez Santa fais nous plaisir putain !

Gimme some mother fuckin kisses !

Lou

La femme à part, Vivian Gornick (Rivages) par Aurélie

La femme à part par GornickVivian Gornick est sans aucun doute une femme à part. Le gros coup de coeur que j’avais eu pour sa plume dans « Attachement féroce » se confirme avec ce nouveau texte que nous proposent les éditions Rivages à la rentrée.

Vivian déambule dans New York et partage avec nous des scènes de vie, un regard profond sur sa ville, une analyse fine des sentiments amicaux, des relations amoureuses qui ont ponctué sa vie tournée vers la littérature et une farouche volonté d’indépendance. Solitude et vieillesse apparaissent alors comme deux spectres que l’auteure tient en respect grâce à la magie de ses mots.

Voilà un mois maintenant qu’il m’accompagne dans tous mes déplacements et sur ma table de nuit. Quelques lignes ou pages chaque jour de cette prose sublime qui pousse à l’introspection tout en nous faisant côtoyer de grands auteurs, de simples passants ou les lieux emblématiques d’une ville qui nous envoûte.

Que vous soyez amoureux de New York, passionné de littérature américaine ou juste curieux de découvrir une des plus grandes auteures de notre époque, ce livre est pour vous ! « Attachement féroce » est bien sûr toujours disponible chez vos libraires. Tous deux sont traduits par Laetitia Devaux.

Ecorces vives, Alexandre Lenot (Actes Noirs) par Yann.

Rural noir, pas rural noir, western des campagnes ou polar cantalou, nature writing ou autre chose, quelle importance finalement ? La case dans laquelle on va ranger le livre compte-t-elle davantage que les qualités propres au texte ? On ne va donc pas s’embarrasser avec cette question aujourd’hui, ni demain , d’ailleurs.

Ce qu’on retiendra, par contre, c’est le nom de l’auteur, Alexandre Lenot, qui, d’après la 4ème de couv, écrit pour le cinéma, la radio et la télé, pas moins. Et qui propose ici son premier roman, à peine plus de 200 pages au coeur du Massif Central, dans un Cantal qui n’ a rien à voir avec le pays du fromage et des vaches auquel on pourrait penser au premier abord.

Dans cette enclave sauvage à l’écart des grands axes se joue un de ces drames dont l’Homme a le secret, une histoire dans laquelle la peur le dispute à la haine.

Une ferme incendiée par un « étranger », il n’en faut pas plus à la vindicte populaire pour se réveiller, et, avec elle, les vieilles rancoeurs et la violence que l’on garde habituellement pour la saison de chasse … Il ne fait pas bon être différent ou venir d’ailleurs, dans ce pays obscur, Louise et Elie ne tarderont pas à en faire l’expérience.

Si l’intrigue est ici plutôt ténue, l’écriture d’Alexandre Lenot parvient à sublimer le récit et à lui donner l’épaisseur d’un drame antique. Cette chronique de la haine ordinaire se lit d’une traite et offre au passage quelques portraits plutôt réussis. Une tension permanente règne ici, alimentée par les sentiments exacerbés des protagonistes, peur et jalousie faisant rarement bon ménage.

Ecorces vives ne manque donc pas d’atouts pour un premier roman et l’on suivra avec intérêt le parcours d’Alexandre Lenot dont la langue fait des merveilles, à tel point qu’il en négligerait d’étoffer la trame de son récit, seul bémol que l’on se permettra à propos de cette lecture.

 

 

Les Bleed, Dimitri Nasrallah (La Peuplade) par Yann

Récemment remarquée avec le titre Homo sapienne (Niviaq Korneliussen), la maison d’édition québecoise La Peuplade, emmenée par Simon Philippe Turcot, fait son petit bonhomme de chemin par chez nous et propose un catalogue hors des sentiers battus.

Les Bleed, paru en août dernier au Québec et qui arrive ici le 17 janvier , est le 3ème roman de Dimitri Nasrallah, après Blackbodying et Niko. D’origine libanaise, l’auteur vit actuellement à Montréal.

Il imagine ici un pays, quelque part au Moyen-Orient, le Mahbad, gouverné par la même famille depuis trois générations. Les Bleed, puisque tel est leur nom, bien accrochés au pouvoir, n’ont aucune intention de lâcher celui-ci et c’est donc dans cet esprit de continuité que Vadim, le dernier né, se présente pour un second mandat. Ces élections à l’issue normalement prévisible, quitte à faire disparaître quelques bulletins de vote, ne se déroulent pas de la manière envisagée et le pays plonge rapidement dans une crise de grande ampleur, comme il a pu en connaître avec le père et, avant lui, le grand-père de Vadim.

Alternant les voix de Vadim et de Mustafa, son père, Dimitri Nasrallah entrecoupe également son récit de coupures de presse, La Nation d’abord, journal aux mains du gouvernement, ou d’articles du blog Transfusion sans gain, tenu par une opposante au régime. Plus que le récit en lui-même, c’est ce changement de narrateur ou de média qui met en lumière le problème majeur des Bleed, à savoir une déconnexion complète avec la réalité quotidienne du peuple qu’ils gouvernent. Bâti à grands coups de guerres civiles, d’épurations ethniques et de compromis avec les puissances étrangères attirées par l’uranium du pays, le régime des Bleed est à bout de souffle mais aucun d’eux ne s’en est rendu compte. C’est cet aveuglement qui frappe le plus, cette obstination à vouloir rester en place quoi qu’il arrive, quitte à réprimer les émeutes dans le sang et à faire taire toutes les voix discordantes. Le cynisme est élevé au rang d’art et ce n’est pas le moindre mérite de Dimitri Nasrallah que de parvenir à faire sourire le lecteur lors de certains dialogues.

Les Bleed ont écrit eux-mêmes leur histoire et n’accepteront pas une autre version que celle qu’ils ont décidée. Revenant aux heures les plus sombres de l’histoire du pays, cette période post-électorale va les mener au bord du gouffre et faire prendre conscience à chacun que le pouvoir peut aussi se perdre et, surtout, que savoir s’entourer est une notion essentielle en politique.

Fable grinçante et cruellement d’actualité, Les Bleed dresse le portrait d’un pays arrivé à son point de bascule, ce moment où une dictature s’effondre, victime de l’entêtement et du manque de vision de ses responsables. Mais, au-delà, la vraie force du roman, c’est cette capacité à nous rappeler, sous couvert de fiction, que le monde actuel regorge de Mahbad et de dictateurs dont le pouvoir ne repose sur rien d’autre que la violence et la corruption.

Le mot de la fin sera laissé à un fonctionnaire de ce gouvernement, dont le président ne parvient pas à retrouver le nom mais qui, en quelques phrases, résume magistralement le premier mandat de Vadim au pouvoir :

« Monsieur le Président, cette administration n’a pas de vision. Depuis l’élection, nous avons gardé la tête dans le sable alors que les problèmes s’accumulaient partout autour. Nous n’avons même pas tenté d’éteindre les feux. Dans certains cas, nous nous sommes appliqués à empirer les choses. Les seules fois où nous avons agi, c’est pour créer de nouveaux problèmes dans le but de faire oublier les anciens. »

Yann

Traduit de l’anglais (Canada) par Daniel Grenier.

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Born in the USA – Anatomie d’un mythe, Hugues Barrière (Autour du Livre) par Seb

Quand je participe à un salon du livre, j’aime bien flâner un peu dans les allées, jeter un œil aux bouquins qui patientent en silence, saluer les connaissances et les amis. Au début du mois de mars, j’étais au salon de Naves, en Corrèze. La foule n’était pas encore entrée, le calme régnait. Il y avait cette ambiance d’avant la bataille. J’arpentais donc le salon pas encore ouvert, zieutant ici et là. Soudain, au coin d’une table, mon regard accroche sur une image que je connais par cœur et qui est inscrite depuis longtemps dans ma mémoire. Des bandes blanches, d’autres rouges, en alternance. Dans le coin en haut à gauche, deux étoiles blanches sur fond bleu. Et devant cette immense bannière, le Boss qui bondit avec sa guitare.

Bien sûr, si vous êtes des amateurs de Bruce Springsteen, vous aurez reconnu la jaquette du fameux single qui a fait passer le Boss du statut de star du rock à celui de méga star planétaire du rock.

Intrigué je m’approche. Je prends l’objet dans ma main, l’étudie, le feuillète. Je lis quelques lignes du début ainsi que la 4ème. Les jeux sont faits. J’ai décidé de l’acheter. Je repasserai plus tard dans la journée, ce sera l’occasion de tester l’auteur sur ses connaissances et sa passion.

La rencontre s’est faite en fin de journée. Hugues Barrière est un gars très sympathique, je jauge souvent un homme à sa poignée de main. Nous nous sommes embringués dans une discussion à bâton rompu sur le Boss, sa musique, le bonhomme en tant que personne, la littérature et l’Amérique d’hier et celle d’aujourd’hui. Un vrai beau moment et une belle rencontre. J’ai immédiatement réalisé que le gazier était un sérieux client et qu’il en connaissait un bon bout sur le sujet.

Donc j’ai lu comme un gourmand ce livre de 150 pages qui dissèque l’histoire de ce titre mythique, d’avant sa conception jusqu’à son existence de nos jours. Un parcours fascinant et passionnant, étonnant même.

Hugues Barrière est ce que j’appellerais un grand et fin connaisseur du rock et de tout ce qui s’en approche, mais il est surtout un exégète de Bruce Springsteen, un allumé comme il y en a peu. Il nous offre avec ce livre, une plongée incroyable dans l’univers de l’artiste, auteur compositeur interprète et nous délivre au fil des pages, des détails importants, des secrets de fabrication, ou tout simplement la petite histoire précise de la grande histoire.

Après avoir planté le décor sur les débuts et les origines de Springsteen (ce qui est indispensable pour comprendre et appréhender l’histoire de ce titre emblématique qu’est Born in the U.S.A) il nous déroule son récit d’une manière chronologique et très documentée. Grâce à sa maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’approche au plus près du mystère de la création de cette chanson, du sens des mots choisis et aussi de l’état d’esprit du chanteur au moment de sa fabrication. Car c’est bien d’une fabrication qu’il s’agit. Comme un artisan menuisier qui construit un meuble, d’abord grossier, puis qui y revient sans cesse, par petites touches, influencé par ses rencontres, ses connaissances culturelles, ses angles d’approche. Au final, le meuble mettra plusieurs années à ressembler à ce que voulait l’artiste/artisan. Mais cela valait sacrément le coup.

Hugues Barrière remonte à la génèse, et ce qui est passionnant dans ce genre d’opération c’est quand on se rend compte que l’écriture d’une chanson s’est faite dans le creuset de la grande histoire, celle des Etats-Unis, et en particulier la période de la guerre du Vietnam. On mesure à ce moment-là, l’importance des artistes dans nos vies et dans nos sociétés, qu’ils soient chanteurs, acteurs, cinéastes ou peintres, sculpteurs, photographes ou écrivains. Parce que le Boss, comme des milliers d’autres américains, de par son âge et sa classe sociale, était concerné par la conscription pour cette guerre à l’autre bout du monde. Il n’y est pas parti mais des types proches de lui, de son groupe de l’époque y sont allés, et ne sont jamais revenus. Cet épisode a dû rester dans sa mémoire et à maturé un certain temps.

Je ne vais pas dépoiler le livre, je vous laisse découvrir son contenu étonnant. Là où c’est très bien vu de la part de l’auteur, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres ouvrages, c’est qu’après nous avoir distillé les détails très intéressants de la naissance du titre qui est devenu la chanson emblématique de Springsteen, Hugues Barrière nous narre le grand malentendu qui s’est rapidement installé dans le sillage de ce tube proprement stratosphérique.

Avec une précision de chirurgien, mais avec une plume d’auteur assez plaisante, il nous explique avec force détails et preuves, comment une chanson écrite pour dénoncer une situation sociale, une guerre, mais surtout le retour des héros dans l’anonymat et l’indifférence – mais aussi dans la douleur et la colère – a pu être mal comprise et totalement détournée de son but initial et de sa substance. En tournant les pages, nous assistons médusés, au détournement de l’œuvre contestataire en objet de promotion pour une Amérique triomphante et impérialiste. Avec une grande impartialité, l’auteur nous démontre que le Boss lui-même n’est pas exempt de reproches et qu’il a commis des erreurs, notamment de communication lors de la récupération de son titre par le président Ronald Reagan en campagne pour sa réélection. Hugues Barrière met en corrélation cette fausse image qui se construit très rapidement autour du méga tube de l’année 1984 avec tout un tas d’éléments exogènes, de décisions marketing risquées et de méthodes de composition et de choix rythmiques casse gueule mais d’une efficacité redoutable.

Bref, vous l’aurez compris, en lisant ce livre très réussi, vous en apprendrez énormément sur la naissance et la vie de cette chanson culte, sur son créateur bien évidemment, mais aussi, et c’est là que c’est fort, sur l’état d’un pays à l’instant T, sa manière de voir et de ressentir les choses, sa facilité à faire l’amalgame dans le terreau de son histoire violente et compliquée.

L’air de rien, ce sont quarante années américaines que nous traversons dans les spasmes de l’histoire, des décennies durant lesquelles un titre façonné à la manière d’un orfèvre à résonné et résonne encore comme un des plus grands coups de génie d’un artiste à part et imprégné par sa musique comme peu l’ont été avant lui.

Un petit conseil pour entrer dans de bonnes conditions dans ce bouquin. Munissez-vous si ce n’est pas déjà fait, de la version classique, (la grosse machine de guerre martiale qui dévaste tout sur son passage avec ses premières notes immédiatement reconnaissables et qui vous laisse exsangue de joie et d’excitation) et aussi de la version qui figure sur l’album 18 Tracks paru en 1998. Une version acoustique et posée où le texte prend toute sa place et une autre dimension.

Je me suis ré-ga-lé. Merci Hugues !

Place au livre, place à l’auteur, place au Boss, place à Born in the U.S.A !!!

Seb.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture) par Yann

416 pages pour 1 kilo 400, rien à dire, l’objet en impose, d’autant plus quand on découvre sur la couverture la mention « Livre premier ». Parce que donc il y aura une suite (et fin), tout aussi considérable. Non pas qu’on soit habitué à jauger un bouquin sur ces chiffres finalement peu intéressants, non, ici, c’est le niveau atteint sur la longueur qui impressionne. Il a été difficile, depuis sa sortie, de passer à côté de ce roman graphique exceptionnel qui devrait en toute logique s’imposer comme une des meilleures publications de l’année, toutes catégories confondues.

On passera sur l’histoire d’Emil Ferris, aussi forte et touchante soit elle, le bouquin se suffit largement pour ce qui est de convaincre. Alors, l’histoire, quelle est-elle ?

Karen a dix ans et vit à Chicago, à la fin des années 60. Passionnée d’histoires de monstres, fantômes, goules et autres zombies, elle écrit et dessine son journal intime, dans lequel elle se représente comme un petit loup-garou. Entourée de sa mère malade et de Deeze, son frère, Karen apprend soudainement la mort de sa voisine, Anka, la plus jolie femme qu’elle ait jamais vue. Ne croyant pas à l’hypothèse du suicide, Karen va se lancer dans sa propre enquête et se rendre progressivement compte que les monstres ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine.

Riche, foisonnant, dense, le dessin d’Emil Ferris est exigeant et sidère avant tout par sa finesse et sa beauté formelle, ses traits de stylo bille composant des planches sublimes impossibles à survoler d’un simple regard. Ou alors, il faut reprendre le livre, s’y replonger, se laisser captiver par cette narration impeccable et surprenante de maîtrise. De toutes façons, on le relira, ce livre, que la première lecture ait été attentive ou non, on y reviendra car subsistera toujours le sentiment d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir loupé un truc, une case, un bout de texte … Bref, il faut se donner du temps et être capable de le prendre réellement pour l’apprécier comme il doit l’être.

Au-delà de l’histoire touchante de Karen, c’est celle d’Anka Silverberg qui est au cœur du récit, cette femme née au mauvais endroit au mauvais moment. Le récit déjà riche en émotions gagne en intensité lorsqu’est évoqué le destin de cette voisine trop tôt disparue. Emil Ferris navigue ainsi entre les années 60 et la vie familiale de Karen et la jeunesse d’Anka en Allemagne dans les années 20.

Entre le contexte familial et l’environnement politico-historique dans lesquels elle grandit, Anka aura peu d’occasions de voir la vie du bon côté, seules quelques rencontres plus ou moins fugaces apporteront un peu de répit à son existence. C’est en écoutant une série de cassettes sur lesquelles la jeune femme a laissé le récit de sa vie que Karen prendra conscience que certains humains possèdent d’incroyables capacités à se comporter comme des monstres.

On l’a dit, l’ouvrage est dense, au dessin comme au scénario, mais il constitue une plongée saisissante dans un univers unique, une véritable expérience de lecture, dont on attendra avec avidité le prochain volume, qui, on n’en doute pas un instant, devrait confirmer ce sentiment d’avoir eu dans les mains une œuvre comme on en croise peu dans une vie, classique instantané à ranger aux côtés de Maus ou Persépolis par exemple.

Yann.

 

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, (éditions Verticales) par Yann

Réparer les vivants est paru en 2014 et on n’est encore pas complètement remis du choc provoqué par cette lecture. Multi-récompensé, l’ouvrage bénéficia à l’époque d’une unanimité assourdissante, de celles dont on préfère habituellement se tenir à l’écart, par méfiance ou par esprit de contradiction. Mais il aurait fallu une mauvaise foi assez solide pour ne pas s’enthousiasmer devant le souffle et la tension de ces presque 300 pages qui balayaient tout sur leur passage.

Depuis sont parus des titres aussi différents que A ce stade de la nuit (Verticales 2015), novella autour du drame des migrants en Méditerranée,  ou Un chemin de tables (Seuil 2016), qui s’attache aux pas d’un jeune chef parisien en vogue. Maylis de Kerangal évite la redite, le confort et semble fonctionner à l’instinct, à la passion, ce qui lui réussit et donne naissance à des textes forts, quel qu’en soit le sujet.

Un monde à portée de main, paru mi-août chez Verticales, ne déroge pas à la règle et constitue cette fois une plongée dans le monde de la peinture, et plus précisément du trompe-l’oeil, à travers le parcours de Paula et de ses amis Jonas et Kate.

Après une période post-bac plutôt hésitante entre droit et beaux arts, Paula, sur un énième coup de tête, s’inscrit au prestigieux Institut de peinture décorative de Bruxelles. Elle y apprendra pendant six mois les différentes techniques de trompe-l’oeil pouvant servir à l’élaboration d’un décor, que ce soit au théâtre, au cinéma ou dans tout autre cadre. C’est là également qu’elle fera la connaissance de Kate et Jonas.

Ce qui saisit ici au premier abord, comme dans ses romans précédents, c’est l’ampleur et le rythme des phrases. La langue de Maylis de Kerangal est riche et vivante, bouillonnante et c’est un plaisir chaque fois renouvelé que de s’y laisser prendre. Ce qui pourrait être lourd chez d’autres est ici fluide et suffisamment travaillé pour sembler naturel. Et c’est en somme la même chose que vont devoir apprendre Paula et ses amis, à savoir donner à l’artificiel les apparences du réel, dissimuler le travail, faire disparaître tout le processus de création pour ne garder que l’oeuvre finale, parée des  atours de la réalité.

Ainsi, au fil des chantiers qui lui sont proposés après l’obtention de son diplôme, Paula restituera un ciel dans une chambre d’enfant, un tombeau égyptien pour une exposition, elle travaillera pour un hôtel puis des particuliers, avant que ne se présente l’opportunité de travailler pour le cinéma. Dans ce royaume de l’illusion, la jeune femme fera ses preuves avant de continuer sa route. De rencontres en expériences, on assiste ainsi à la naissance d’une passion, de celles sans lesquelles la vie perd un peu de son sens et de sa beauté. Et rien d’étonnant, finalement, à ce que la jeune femme arrive sur le chantier de Lascaux IV,  » le fac-similé ultime », ainsi que le lui présente Jonas. Dans ce lieu où l’on situe la naissance de l’art, c’est à une incroyable aventure que va participer Paula, comme l’aboutissement logique de son parcours.

Maylis de Kerangal livre une nouvelle fois un texte magnifique et profond, ne s’épargnant aucune digression sans pour autant jamais perdre de vue son récit et ses personnages. Un monde à portée de main est une belle réflexion sur l’art et la beauté, sur l’illusion également, bien sûr, en même temps qu’une plongée dans l’histoire, qui finit toujours par nous rattraper, comme en témoignent ces quelques lignes autour des attentats dans les locaux de Charlie Hebdo. L’émotion est là, portée par une plume vive et sensuelle, on s’y laissera prendre une nouvelle fois.

Yann.

 

 

RIP, Gaet’s et Julien Monier (Petit à Petit) par Perrine

RIP RIPDerrick, je ne survivrai pas à la mortTome 1 : Derrick, je ne survivrai pas à la mort

RIP raconte le quotidien d’une bande de pauvres gars qui ont un métier des plus… réjouissant ! Leur job ? Débarrasser les logements des morts, mais pas n’importe lesquels, ceux qui n’ont plus de famille, ceux dont tout le monde se fout, ceux qu’on retrouve donc au bout de plusieurs semaines quand l’odeur devient insoutenable pour les voisins. Âmes sensibles donc s’abstenir !

Leur boîte revend aux enchères tout ce qui a de la valeur et eux peuvent garder ce dont les autres ne veulent pas, des conserves périmées aux paquets de PQ. Job de merde donc et la tentation est grande quand on voit passer des liasses ou des bijoux. Trop grande, lorsqu’ils sont appelés pour une vieille qui s’occupait seule de son fils handicapé, qui l’âge aidant, a passé l’arme à gauche, rejointe peu après par son fils, incapable de s’occuper de lui ou de prévenir qui que ce soit (vous noterez au passage le charme de notre société où ce genre de choses peut arriver…).

Résultat de recherche d'images pour "RIP BD Gaet's"C’est noir, c’est glauque et ça en dit long sur la nature humaine. J’ai beaucoup aimé le dessin, la qualité des personnages et l’originalité de l’ensemble. Bref, vivement la suite !

PS : Petit à petit est une maison d’édition normande avec une bien belle production que je vous recommande ! (chauvinisme quand tu nous tient !)

Perrine.

La Belle de Casa, In Koli Jean Bofane (Actes Sud) par Aurélie (OK)

La belle de CasaSese Seko a débarqué sur les plages du Maroc en étant persuadé que son passeur l’avait emmené à bon port… en Normandie ! Dès lors, c’est le système D qui va primer dans cette ville où tout le continent africain semble se croiser et où son quotidien va être fait d’arnaques sur Internet mais aussi de belles rencontres et de fortes amitiés.

L’une d’elle tourne court lorsqu’il découvre l’envoûtante Ichrak égorgée dans la rue. La belle exerçait une attraction particulière sur tout le quartier, l’onde de choc de sa mort va s’étendre sur de nombreux personnages que l’auteur nous dévoile peu à peu. Ichrak revit sous sa plume, Chergui, le vent qui rend fous les habitants de Casa, maintient la pression et le lecteur entrevoit le dénouement avec stupéfaction.

Un roman très riche, qui ouvre une porte sur le problème des migrants avec autant d’humour que de gravité.

Cerise sur le gâteau, l’auteur rend un magnifique hommage au roman de Kaoutar Harchi « A l’origine notre père obscur » qui m’avait subjuguée lors de sa parution en 2014 chez Actes Sud. À travers plusieurs extraits, on ressent l’écho qu’a ce texte sur Ichrak, femme condamnée par sa beauté et l’absence de père dans une société plus qu’exigeante envers les femmes et où les hommes ont parfois du mal à contenir leurs instincts primaires…

Aurélie.

Isidore et les autres, Camille Bordas (Inculte-Derniere Marge) par Aurélie

Isidore est le 6e enfant d’une fratrie un peu spéciale : les cinq 1ers ont tous sauté au moins trois classes et sont autant à l’aise le nez dans les livres que démunis quand il s’agit d’interagir avec le commun des mortels.

À travers deux années complètement dingues, le lecteur suit l’évolution de ce jeune garçon aux portes de l’adolescence, un vrai gentil qui détonne aussi bien au collège que dans sa famille et dont l’altruisme va s’avérer un ciment particulier au milieu de la tourmente.

Terriblement drôle et intelligent, ce roman est à dévorer sans aucune retenue de 16 à 111 ans. 

Aurélie.