Les Etonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin, Julien Dufresne-Lamy, Actes Sud Junior par Aurélie

Benjamin Berlin a un pouvoir que je lui piquerais bien à l’occasion : il est télépathe. Ça lui est tombé dessus quand il était petit et après des débuts chaotiques, cette petite singularité est désormais bien intégrée au sein de sa famille. À 13 ans, alors que son père vient d’obtenir un poste à Tokyo, un nouvel horizon s’ouvre à lui, un monde de possibles qui pourrait bien se refermer si notre petit homme haut comme trois pommes ne se montrait pas assez motivé pour pousser ce don à son maximum…

Ce roman est d’une richesse enivrante : humour, poésie, amitié, aventure, magie ; tout cela baigné de culture japonaise dans laquelle Benjamin s’immerge sans aucune retenue.

C’est malin, maintenant je n’ai qu’une envie : prendre mon mari et mes enfants sous le bras et m’envoler pour quelques semaines à Tokyo.

Comme ça va être difficile, je vais essayer de me consoler en développant mon pouvoir de télépathie. Attendez, je me concentre… je sens… je sens que vous serez nombreux à vous rendre chez votre libraire préféré pour acheter ou commander ce roman pétillant !

Le mien va rejoindre la PAL de ma Louise, 10 ans. Je croise les doigts pour que Julien soit déjà en train de plancher sur la suite !

J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany (Actes Sud) par Aurélie

J'ai couru vers le NilLa révolution égyptienne. Avec sa plume pleine de verve dont j’attendais le retour depuis le fabuleux  Automobile Club d’Égypte, Alaa El Aswany nous captive en nous permettant d’approcher le cœur des événements qui ont ébranlé son pays en 2011.

Dans ce roman choral, ce sont les voix de tous les Égyptiens qui retentissent, ceux qui croient à la révolution, ceux qui se découvrent en elle, ceux qui pensent tout perdre, ceux qui suivent, ceux qui sont lâches, ceux qui ont peur du changement, ceux qui sont prêts à mourir pour lui, ceux qui subissent, ceux qui s’aiment au milieu du tumulte.

On retrouve également le don de l’auteur pour dépeindre la société égyptienne, pour mettre en avant toujours avec une pointe d’humour ou d’ironie ses travers et les défauts, petits ou grands, de ce peuple qui cache souvent son hypocrisie derrière de belles formules et n’a pas l’habitude de remettre en cause le pouvoir en place.

Et la Femme dans tout ça ? L’auteur nous ouvre les yeux sur la place bien particulière qu’on lui assigne ou qu’elle pense pouvoir se choisir.

À vous de vous perdre dans les contradictions de « la république du comme si », dans les méandres d’un système où la violence règne en maître.

Encore interdit de publication en Égypte, J’ai couru vers le Nil est paru en France le 5 septembre dans la traduction de l’arabe (Égypte) de Gilles Gauthier.

La pluie de néon, James Lee Burke (Rivages noir) par Seb

Traduit de l’anglais par Freddy Michalski

« J’espère qu’il n’a pas souffert. L’intérieur de la voiture était une tempête de feu en furie. Je ne voyais rien, sinon des tourbillons de flammes derrière les vitres éventrées. Mais j’avais en mon for intérieur l’image d’une silhouette en papier mâché, le visage peint de tâche de rousseur, gisant péniblement entre les parois jaunes et rugissantes d’un haut-fourneau, en train de se flétrir en crevasses avant d’éclater en morceaux dans la chaleur du brasier. »

Tu sais peut-être comme je l’aime, James Lee Burke. C’est pour moi un des plus grands stylistes du polar américain. Il apporte ce supplément de beauté, comme un chef étoilé saupoudre ses plats de ses petits secrets et de son tour de main inimitable.
L’histoire ? Voilà, voilà. Johnny Massina est à quelques heures de griller sur la chaise électrique au pénitencier d’Angola, Louisiane. Il demande à parler au lieutenant Dave Robicheaux. Lorsque ce dernier se présente dans sa cellule, il est face à un homme tendu, mort de trouille. Massina révèle à Robicheaux que sa vie est menacée, qu’il a un contrat sur sa tête. Que cela a à voir avec la jeune noire qu’il a découverte immergée dans les eaux du bayou. Une enquête que Robicheaux refuse de lâcher et qui en gêne certains. Que se cache-t-il de si moche et de si gros, derrière la mort de cette jeune femme ? Quels dangers guettent le lieutenant cajun ?

Ce roman est le premier où apparaît le lieutenant Dave Robicheaux. Et dès les premières pages il est déjà là tout entier. Avec son passé de vétéran du Vietnam, avec son passé d’alcoolique et son présent d’abonné aux AA. Il possède déjà l’épaisseur de ces personnages dont tu sens, si tu as un minimum de flair et un peu l’habitude des polars, qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un personnage emblématique et récurrent. Quand je dis « toutes les qualités », ce sont bien souvent des défauts, car seuls les failles et les défauts donnent du relief et apportent à un personnage ce supplément d’âme et cette épaisseur qui le rend attachant.
Donc, Dave Robicheaux, ce mec aux origines cajun, qui porte comme étendard un signe de famille, une mèche blanche sur la tempe, est un mec bien. C’est un excellent flic, de ceux qui possèdent du nez, qui font confiance à leur instinct et qui jouissent comme qualité première, de la pugnacité. Mais comme tous ceux de sa race, il s’est abimé dans l’exercice de sa fonction. Parce qu’il a mis les mains dans le cambouis plus souvent qu’à son tour. Parce que son mariage n’a pas fait le poids face aux criminels toujours trop actifs, toujours trop nombreux. Parce que le Vietnam plane au-dessus de sa tête, qu’une palanquée de démons le poursuivent, ils sortent de la jungle, émanent de la brume qui monte après la pluie. Parce que là-bas, il a touché le fond et vu de quoi l’homme était capable quand il n’obéit plus à aucun principe et que la guerre lave tout, même les pires actes commis au nom de la liberté.
Je pense que l’auteur a dû porter longtemps ce personnage, il l’a laissé grandir en lui, se nourrir de ses observations, s’enrichir de ses réflexions. Longtemps il a dû marcher dans ses pas, et parfois peut-être un peu au-devant, comme un pressentiment de chair et d’os. Ils ont dû se côtoyer dans leur solitude, se répondant par la pensée et trouvant dans le silence les meilleures vérités.
Ce que j’aime dans les histoires de Burke, que ce soit les romans dépourvus de personnage récurrent ou bien dans ceux qui mettent en scène le shérif Hackberry Holland et les autres avec Robicheaux, c’est l’ambiance du sud qui ressort comme un rocher au milieu de l’océan. On y est, on souffre de la chaleur, du taux inhumain d’humidité, la sueur perle, on ruisselle. Le climat est le vrai patron, la nature elle, explose de toute sa beauté et sa puissance aveugle. Il peut faire chaud et soudain, une averse antédiluvienne s’abat, et trente minutes plus tard, le soleil ardent sèche déjà le bitume et la mousse espagnole accrochée aux ramures.
Dans chaque scène qui compte, les personnages sont déterminés par un lieu, la sensation qu’ils en ont et la vue qui s’offre à eux. L’environnement détermine certaines réactions, certaines décisions, et je suis d’accord avec ça.
Le grand délice dans les romans de Burke, c’est qu’on y trouve des têtes d’huile, des raclures de ruisseau, des pelouses manucurées, de ténébreux trapus, on a droit à des reflets assourdis, des lumières humides et des palmiers qui cliquètent sous le vent. Sur un lac, le clair de lune ressemble à une longue bandelette d’argent, on tombe sur des humeurs rances et primitives, des filaments d’électricité, des eaux crénelées de pluie et des vagues s’ourlent d’écume.
Le récit à la première personne du singulier (c’est Robicheaux qui narre), apporte comme souvent une proximité qui est créée par le fait que le lieutenant ne cache rien de ses pensées, ses doutes. Il nous offre ses défauts, ses renoncements et ses échecs. Il regarde ses succès avec distance et nous comprenons très vite que l’alcool, cette épée de Damoclès qui toise son abstinence précaire (l’abstinence est ce qui est le plus précaire au monde après la vérité), sera toujours l’ennemi caché dans la jungle.

En nous trimballant son héros un peu défait sur les routes perdues de Louisiane et de la Nouvelle-Orléans, James Lee Burke se sert de Dave Robicheaux pour nous parler de ce pays, qui n’en finit pas de confire dans ses contradictions et ses outrances. Le pays de Dieu et du Dollar, les deux totems de l’Amérique. L’Oncle Sam et ses velléités impérialistes en sont pour leurs frais. Le roman débute sur une scène très parlante. Robicheaux arrive au pénitencier, le ciel de crépuscule se zébrait de mauve, couleur de prunes déchiquetées, et le lieutenant avance au pas dans sa voiture. Il traverse la foule des habitués des soirs d’exécution. Ceux qui portent des drapeaux, ceux qui défendent une cause. Ceux qui dénoncent la barbarie d’une exécution (les moins nombreux) et les autres, qui se régalent de l’évènement, arborent des panneaux avec des jeux de mots sur les grillades et les barbecues. Ceux-là ont tous le même profil, de la bedaine et un flingue accroché avec fierté à la ceinture. Ils sont du bon côté du grillage et ne se gêne pas pour le rappeler.
James Lee Burke est un des murs porteurs de la littérature d’outre-Atlantique, si vous ne l’avez pas encore lu, d’une certaine façon, vous avez de la chance, parce qu’il y a un paquet de sacrés bons bouquins à découvrir. Si vous l’avez lu, alors vous savez, pas besoin que j’en dise plus.
Lisez Burke, Burke est grand.

Des cœurs ordinaires, Catherine Locandro, Gallimard, par Aurélie

Gabrielle le sent, le couple du dessus a des problèmes. Anna a l’air sans cesse apeurée et Sacha dégage quelque chose de réellement inquiétant. Pour cette sexagénaire douce et avenante, il devient dès lors évident qu’il faut ouvrir l’oeil et aider sa charmante voisine comme elle le pourra. La frontière entre empathie et ingérence est bien mince, le mystère qui entoure le couple se dévoile au fil des pages du journal d’Anna et des incursions de Gabrielle dans leur vie privée. Gabrielle qui, sous ses airs d’ange, a un lourd passé à porter…

J’ai tout lu de Catherine Locandro et presque tout aimé, je me sens donc pleinement légitime en affirmant que ce roman est son meilleur. Une merveilleuse fluidité de style, des personnages dessinés avec une grande délicatesse, un huis-clos sous tension, un sujet extrêmement délicat développé avec une parfaite sensibilité.

Ce livre fait partie de ceux que je classe dans mon esprit de lectrice dans les « grands romans », ceux qui nous embarquent irrésistiblement, qu’on dévore sans pouvoir reprendre son souffle, qui nous attachent à leurs personnages.

Le diable en personne (Peter Farris – Traduction Anatole Pons – Édition Gallmeister ) par Le corbac

Ils sont toujours impressionnants de par la qualité de leurs publications chez Gallmeister et encore une fois Le Diable en personne est une parfaite réussite.
D’abord y a Léonard qui vit seul avec ses chats et le mannequin de sa femme avec qui il cause.
Ancien trafiquant d’alcool il vit reclus dans sa cahute au milieu des bois sans rien demander à personne, paisiblement et loin de tout et surtout de tous.
Les habitants du bled le considèrent comme une sorte d’original pas tout seul dans sa tête.
Et puis il y a Maya… Jeune et jolie jeune fille qui est sous la coupe de Mexico et qui fait la Pute, mais pas n’importe laquelle : celle du Maire.
Maire et Mexico sont deux fieffés fripouilles qui ont choisi de vendre leur ville à un cartel colombien et pour cela ils n’ont aucun scrupule… Sauf que, fou de désir pour la jolie et petite ado qu’est Maya, le Maire ne peut s’empêcher de tout lui dévoiler. Et manque de bol, la petite a une mémoire extraordinaire et ne loupe pas un mot, pas un nom, pas une information.
Alors faut s’en débarrasser, vite et proprement, dans l’idéal. Et là, c’est le drame… 
Ben vi, les deux couillons qui sont chargés de l’éliminer font l’erreur de se pointer sur les terres de Léonard. Et ça, ça lui plaît pas au vieux qu’on vienne empiéter sur ses terres, surtout pour ce genre de boulot.
Et c’est là que tout va partir en sucette et que le Diable va se révéler pire que les pires engeances humaines.
Il va la prendre sous son aile le Léonard la petite pute malgré elle, cette gamine vendue pour servir d’objet sexuel, parquée avec ses congénères, de motels en motels pour assouvir les besoins les plus bestiaux des porcs riches que sont les hommes de pouvoir, ceux qui estiment que tout leur est dû.
Il va s’y attacher parce que la petite Maya lui remémore tout ce qu’il a loupé, ce qu’il a perdu, ce qu’il n’a pas su conserver et il va la défendre corps et âme, se damnant plus encore qu’il ne l’est déjà.
Alors, tout le talent de Peter Farris apparaît dans cette incarnation du Diable. Le beau et bon diable, celui qui a tout accepté, qui a choisi de se perdre et de se marginaliser par amour, par foi en ses convictions et pour ne faire de mal à personne.
Cette gamine qui n’a rien demandé, qui n’a pas choisi sa vie ni son destin il va l’utiliser. Non pas comme ses clients mais comme un prêtre avec ses sermons, comme un curé de campagne voulant mettre ses pauvres ouailles sur le droit chemin. Celui de l’Amour, celui de la confiance, de la certitude qu’il existe en ce bas monde des gens de foi et d’honneur.
Maya devient sa rédemption, son excuse, son avenir qu’il ne croyait plus être qu’un passé en plastique avec une perruque à qui il cause chaque jour dans sa solitude, celle qu’il a perdu, pour qui il a abandonné toute sa réputation et pour qui il a sacrifié sa richesse et sa réussite mais qui finalement n’est plus qu’un souvenir dont il brosse les cheveux et qu’il promène parfois dans les rues , sur le siège passager de son vieux pick-up sous le regard attristé de ses congénères qui se nourrissent de on-dit, de
rumeurs et de mythologies mécréantes.
Sans retenue et avec une pudeur attendrissante, Peter Farris va nous tracer à coup de crayon gras, teinté de légères esquisses au fusain le portrait d’un homme autrefois
mort, vide et creux qui va retrouver goût à la vie. D’abord peut-être juste par fierté parce qu’on ne vient pas empiéter sur ses terres sans son autorisation mais surtout parce qu’il va réaliser que cette pov gamine lui permet d’exister, de s’interroger et de faire la paix avec lui-même. C’est que le Diable, en personne, n’est finalement qu’un archange déchu, un pauvre type qui s’est brûlé les ailes et a chu sans comprendre, sans réaliser tout ce à côté de quoi il était passé.
Ceci n’est pas l’éternelle histoire d’une quête de rédemption mais plutôt celle de la fatalité. Fatalité d’accepter ses choix, ses erreurs, ses refus de compromis, ses errances, ses fiertés mal placées et surtout une foi totale en un ego injustifié et un égoïsme sans borne.
Grâce à Maya, Léonard, le temps de quelques jours, de quelques cadavres, de
quelques fusillades va se redécouvrir une vie, un cœur, des émotions et des
sentiments. Lui qui se croyait damné à jamais va damner le monde et régler ses comptes, s’assumer et admettre ses erreurs.

Roman violent sur la prostitution et le pouvoir entre de mauvaises mains, Peter Farris nous offre aussi et surtout un roman d’une tendresse incroyable sur l’acceptation de son passé, sur le pardon et sur la reconnaissance de chacun pour ce qu’il est.

Le passé appartient au passé et souvent l’avenir se noie dans le présent qui ne dure que le temps de régler ses dettes.

Le Corbac aurait aimé avoir un grand père nommé Léonard…

 

Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (Editions folio) par Seb

« Le camion n’est plus qu’un point. Je suis seul. Les montagnes m’apparaissent plus sévères. Le paysage se révèle, intense. Le pays me saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. »

Je connaissais Sylvain Tesson pour l’avoir vu plusieurs fois dans la petite lucarne, notamment à La Grande Librairie, émission dont il est un des habitués. À chaque fois j’avais apprécié son franc-parler, sa vision originale des choses, du monde, des gens. Je percevais sous la patine éclatante de « l’écrivain baroudeur » un écorché vif, un homme cuirassé arborant des failles. Curieusement, je n’avais rien lu de lui et même jamais cherché à le lire. Pourtant, cette histoire de cabane en Sibérie m’avait marqué lorsque j’en avais entendu parler, je savais que j’y viendrais un jour, c’était, comme toute chose, une question de temps et de timing, d’humeur et de rencontre.
Chaque soir, sur la terrasse, au fond de mon lit, parfois sur le canapé, je retrouvais ce récit passionnant à bien des égards. Même si cette histoire se présente sous la forme d’un journal, et que le narrateur utilise la première personne du singulier, le personnage central c’est bien la Sibérie, son cœur, le Baïkal. Sylvain Tesson parvient à ne pas prendre trop de place, à ne pas trop capter la lumière, il est le guide, montre du doigt les sommets escarpés, ces à-pics vertigineux qui finissent en se déroulant jusqu’aux lèvres de saphir du grand lac magique. Sa plume très en verve, poétique, ne tarit pas d’éloges au sujet des forêts qui n’en finissent pas, qui cachent le tétras, l’ours, les loups, le vison et quantité d’autres habitants de cet endroit si hostile. L’auteur est si inspiré qu’il réussit à nous parler du Baïkal et de ses glaces sans jamais se répéter, il trouve les angles et les idées, façonne des comparaisons et fabrique des images magnifiques, tellement prégnantes qu’on s’y croit, qu’on se surprend à frissonner, à remontrer la couette sur son menton, à se rappeler qu’on ne doit pas oublier de mettre deux buches au feu, alors que l’été s’annonce.
Sylvain Tesson est assez dithyrambique sur la région où il passe ces six mois d’hiver, cette cabane sur la rive du Baïkal, au « camp des cèdres du nord ». Et il a raison, malgré le froid intense, malgré l’isolement, on ressent l’envie d’en être aussi. Son plus proche voisin se trouve dans une autre cabane à trente kilomètres, et lui, grain de sable déposé sur la plage du Baïkal, découvre qu’il a tout le temps nécessaire pour connaître un peu mieux ce lac gigantesque de sept cents kilomètres de long, quatre-vingts de large et mille cinq cents de profondeur. Cette étendue de glace gémissante va lui offrir de l’omble pour l’estomac, des perspectives pour l’esprit et des reflets pour s’émerveiller.
Mais le plus grand enseignement de cette aventure, d’une certaine manière, il le portait en lui, mais il avait besoin de se trouver « là » pour le débusquer. Il lui fallait la solitude et l’isolement pour répondre à cette question qui le taraudait depuis pas mal de temps : ai-je une vie intérieure ? Une question qui doit résonner aussi en nous. C’est fondamental.
Dans la folie de la vie citadine, emporté par la frénésie de ce monde qui a perdu la raison et qui se perd lui-même, il est aisé de ne pas répondre à cette question essentielle, et les occasions de détourner la tête, de se laisser distraire sont si nombreuses, qu’on peut sans culpabiliser vivre longtemps sans affronter le fond des choses.
L’érémitisme apporte, avec son dénuement, les réponses qu’une longue et couteuse psychanalyse ne garantie en rien. Quand on est tout seul dans une cabane de quatre mètres sur quatre, qu’il n’y a personne pour noyer le poisson de ses questions intimes, pas même un flash spécial qui annonce qu’il fait chaud en été, froid en hiver et que l’eau, ça mouille, on est contraint de faire face, d’entendre ces questions qui taraudent depuis longtemps, et de faire l’effort libérateur d’y répondre.
Ainsi, ce livre n’est pas qu’une description de la vie monacale au fin fond d’un pays oublié. Il offre une réflexion sur notre présence ici-bas, ce que l‘on y fait et ce que l’on devrait y faire. La distance entre ces deux choses étant aussi grande que le lac lui-même. Les considérations de l’auteur, sur sa vie, sur le monde qu’il arpente, dans ce qui ressemble parfois à une fuite en avant, les avis qu’il profère, avec ce regard caustique et ce recul typiquement russe, sont jouissifs. Comme ce passage : Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes…si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles.
Il y a, dans l’écriture de Tesson, un nuage de désenchantement, comme s’il était las de sa personne et de ce monde peuplé de crétins. Mais à chaque fois qu’il se laisse aller à la mélancolie, la formidable beauté de la nature et sa toute-puissance le raniment. Il reprend espoir, croise quelques rares individus qui font honneur à leur espèce, se plonge dans un livre, réfléchit, médite entre deux verres de vodka (ou plus si affinités, et avec les russes, il en a). Parce que l’intéressé a emporté de quoi tenir. Des caisses de nourriture, du matériel pour pêcher, un fusil pour éloigner les ours, un paquet de livres (je note qu’il a emmené des polars, dont Le poète, de Connelly, Moisson rouge, de Dashiell Hammett, Lune sanglante, de James Ellroy). Je me demande quel effet produisent ces œuvres sur un cerveau humain enfoncé au cœur du monde et tout entier dévoué à leur lecture. Cela doit être puissant, on doit saisir pas mal de choses qui nous échappent en temps normal. Dans ses caisses précieuses, il y a aussi des philosophes, Camus, Shakespeare, les stoïciens, Hemingway, Giono, Cendras, Yourcenar, Whitman. C’est assez plaisant de le voir faire des allusions à ces œuvres, dans le contexte, avec des parallèles, des lignes directrices.
Mais comme il n’y a pas de hasard, il a aussi emporté Indian Creek, de Pete Fromm, Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, Walden, de Thoreau, trois œuvres à lire avec cet ouvrage dont je fais aujourd’hui la chronique. Evidemment, on y trouve une parenté, un ADN commun, une volonté de s’affranchir, d’aller voir de l’autre côté de la montagne de notre esprit et de refuser un chemin tracé d’avance par un système qui se meurt mais qui refuse de le voir.
Dans les stocks, il y a aussi pas mal de bouteilles. L’auteur ne cache rien de son appétence pour le breuvage fort, il décrit ses excès, sa dépendance, et il revient sur ce que ça lui a coûté.
J’ai aimé les idées qu’il a répandues dans ces pages, comme celle-ci : Le temps a sur la peau le pouvoir de l’eau sur la terre. Il creuse en s’écoulant.
Mais la poésie n’est pas exclue de ces lignes, elle surgit lorsque l’on s’y attend le moins, comme ici : Neige. Je marche sur le lac et tend le visage, la bouche ouverte. Je bois les flocons à la mamelle du ciel.
Ce livre a le mérite d’avancer vers nous dépouillé de tout artifice, il n’y a que la nature omnipotente, la glace, le froid, les arbres et les animaux, l’homme, la lumière changeante, et l’idée que même aujourd’hui, il est possible (salvateur ?), de faire un pas de côté, de prendre de la hauteur et de penser. De cesser de se croire au centre du monde, alors que nous ne sommes que des grains de poussière baladés au gré du vent et des pluies, que notre capacité de survie dans ce monde, sans matériel, est nulle. Que le monde animal et végétal qui nous entoure possède des facultés d’adaptation que nous avons perdues, et ce, paradoxalement, avec « l’évolution » de notre espèce. Noyés dans les futilités que le côté obscur du progrès nous a apportées, fourvoyé dans l’adoration de l’argent et des choses inutiles qu’il nous apporte, nous avons coupé nos liens vitaux avec la terre, et nous errons comme un papier gras jeté par un abruti sur cette planète en sursis.
Faîtes vos valises, ou plutôt vos sacs à dos, habillez-vous chaudement, préparez-vous à vous rencontrer, tout simplement, et ça va vous faire un choc.

Shiloh, Shelby Foote, Rivages, par Aurélie

« [Le caporal Blake] avait dit que les livres sur la guerre étaient écrits pour être lus par le Tout-Puissant, car Lui seul la voyait ainsi. Dans notre cas, pour la décrire aux hommes, il aurait fallu raconter ce que chacun de nous avait vu dans son petit coin. On l’aurait alors montrée telle qu’elle avait été — non pas pour Dieu, mais pour nous. » p.146

Voilà. Guerre de Sécession, bataille de Shiloh, 7 soldats des deux bords prennent la parole tour à tour pour dire la confusion, les convictions, l’absurdité, la fougue, la bêtise, la bravoure, la boucherie…

Universel et en même temps si précis et proche de l’événement qu’on sent nous aussi la sueur âcre agresser nos narines, qu’on est aveuglé par la blancheur des nappes des officiers au petit-déjeuner, qu’on frissonne sous cette pluie et ce temps changeant.

Merci Rivages de nous proposer ce texte essentiel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis

Bronx, la petite morgue (Laurent Guillaume – French Pulp)

Mike Dolan… Avec un nom pareil le ton du bouquin est donné.
Y’a de l’irlandais dans le Bronx et vu qu’il sort de taule, que son frangin décédé était flic, vous imaginez bien qu’il est pas prêt d’avoir une réintegration calme et posée…
Et puis Laurent petitpimousse Guillaume il sait un peu de quoi il parle quand même.
Il a bossé chez les flics, les grands et les petits il connaît, les bons et les méchants aussi, les lois et les villes étranges et étrangères encore plus donc il touche sa bille.
C est pour ça que La petite morgue est un bel et bon roman, parce qu’il est sobre et direct, efficace et sans chichi, écrit avec tendresse (ouais c est drôle comme phrase quand on connaît l’homme au cigare et sa carrure qui te mettrait une beigne que tu ferais 4 tours dans ton slip sans toucher l’élastique avant de te demander c’est quoi donc toutes ces étoiles devant tes yeux…) et délicatesse (revoir le com précédent entre parenthèses).
Clair net précis concis.


Rondement mené et travaillé comme il faut avec tous les clichés qu’il faut où il faut et comme il faut au point que tu te régales à lire le chemin de croix du pauvre Mike.
Le club de boxe, les flics qui palpent, les truands allemands et irlandais qui se font la guéguerre, l’amoureuse black qui fait des passes pour subvenir à ses besoins dans sa miteuse caravane, l’enfant inconnu, la veuve éperdue, le gentil frérot flic, les méchants tueurs, la bombasse fatale, les pauv’ gens du quartier…


Tu vois tout y est mais c’est tellement bon que t’en redemandes.
Entre James Gray, James Sheridan et Ben Affleck, le frenchie Laurent Guillaume il assure grave. Il nous pond un roman noir tout en ambiance, en profondeur humaniste.
Son roman il est beau… Plein d’affection violente, de délicatesse et d’humanité.
Oh ben oui ce récit n’est pas fait que de bons sentiments: il est agressif et sans concession, sanglant mais pas pour l’esbrouffe, juste parce que c’est comme ça la vie.
Le parcours chaotique de Mike Dolan, Laurent te le fait suivre et partager avec tant de regrets et remords que tu ne peux qu’y croire, t’attacher à ce brave type qui n’a plus rien et qui pourtant cherche à se reconstruire, à se venger et à sortir de ce cercle terrible qu’est le gangstérisme de bas étage de son quartier.
C’est pas un gentil gentil notre ex-taulard mais il veut juste en finir et en sortir de ce misérabilisme de quartier qui fut le sien avant son incarcération.
L’abnégation et l’amour fraternel sont au centre de cette petite morgue, comme la volonté d’oublier ce passé qui l’entache, cette réputation malsaine de loser qui lui colle à la peau, à chaque personne croisée qui le reconnait, qu’il voit dans le regard de ceux qu’il croise et qui ont de lui cette image négative.
Sa quête de pardon, sa volonté de rédemption il va la préparer avec ses poings, avec ses plans dans le seul but non pas de se racheter une dignité à ses yeux mais de faire le bien pour ceux qu’il a fait souffert et qui méritent mieux que la misérable existence qu’ils vivent dans ce quartier pourri et rongé par la gangrène de la grande délinquance.

Bronx aurait pu s’appeler Pigalle ou Belleville parce que ce n’est pas le lieu qui importe mais ce que les gens y vivent et y côtoient chaque jour que Dieu fait: la peur, la menace, l’oppression, le racket, la violence gratuite et mesquine de ceux qui n’ont pas plus qu’eux et qui se contentent d’utiliser la réputation qu’ils se sont forgée et qu’ils défendront toujours flingues et poings à la main.
Mike Dolan n’a aucune chance de sortir intact de cette histoire, il ne peut juste que se conduire comme Charles Bronson et nettoyer son quartier… A ses risques et périls. Pour chaque dérouillée il rendra la pareille, pour chaque enfumage il allumera un autre feu sans tenir compte de ce qu’il risque juste par honneur et foi en l’être humain, pour sauver ceux à qui il tient quitte à se perdre.


Bronx, La petite Morgue est le roman d’une tentative de reconstruction, l’œuvre d’un homme qui n’a pas trouvé Dieu au mitard mais le sens de l’honneur noyé dans sa culpabilité, celle d’un homme qui a compris qu’il fallait lutter à armes égales et avec les mêmes moyens que les profiteurs, dealers, racketteurs et autres malfrats.
Mike Dolan c’est un peu un Lucky Luke déguisé en Robin des villes, un chevalier blanc sans destrier ni armure mais avec sa volonté et ses valeurs : un gars droit et honnête qui va y laisser beaucoup de lui-même.
C’est sans morgue mais avec droiture que cet irlandais plein de bonne volonté et de respect de son prochain va lutter durant ces pages pour protéger son quartier, ses amis et venger ce frère si honnête qui n’a jamais songé qu’à le protéger au point d’en crever comme un chien.


Roman de pourritures, roman de manipulations, roman noir digne de Hammet ou de Goodis, de Manchette ou Malet, Laurent Guillaume est un grand pimousse qui donne envie de lire ses autres ouvrages car il a le sens de l’intrigue, qu’il sait créer des ambiances sordides sans être malsaines, rythmer une histoire à priori classique mais comme dit le proverbe:  » C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes » et le Corbac il en reprendrait bien un autre bol.
Merci Laurent Guillaume pour ce bref séjour dans la cuisine du diable et dans la noirceur humaine au sein de laquelle une once d’humanité ne fait au final pas le poids devant la bassesse indécente de ceux qui ont gagné la force et le pouvoir à force d’exploiter autrui.

November Road (Lou Berney – traduction Maxime Shelledy – Harpers Collins Noir)

22 novembre 1963… La date qui a choqué l’Amérique.
Il est abattu à Dallas et quelques temps après son assassin présumé est tué par un truand à la petite semaine.
Et au milieu de ce maelstrom il y a Franck Guidry… Que vient-il faire dans cette Histoire, lui le beau gosse de la Nouvelle-Orléans, l’homme de main réputé de Carlos Marcello et de Séraphine, à la réputation sans faille et à l’élégance bien connue ?
Il est juste chargé d’aller récupérer une voiture à Dallas. Mais son instinct le fait douter et s’interroger. Alors pour la première fois il n’obéit pas et prend la fuite.
Direction Las Vegas. En voiture. Pour semer ses éventuels poursuivants. Pour se planquer et si possible quitter le pays.
Un contrat est alors lancé et le meilleur tueur de Marcello est lâché à ses trousses.
Voilà le sujet apparent de November Road.
Une course poursuite sur les routes monotones des USA, une petite ballade touristique, une histoire de gros truands mêlés au plus gros assassinat politique du siècle dernier… On connaît déjà.
Ben non… parce que Lou Berney en profite pour écrire une autre histoire.
Celle d’un homme qui n’a rien à perdre et tout à gagner, un Charlie Sheen comme dans Apocalypse Now… Le type au bout du bout qui se met en route pour fuir sa vie.
Un type qui après avoir décidé d’utiliser une brave femme qui a choisi de quitter un mari alcoolique et branleur de première avec ses 2 filles pour gagner l’Eldorado de Los Angeles, espérant y faire sa vie, y créer sa vie, finit par se découvrir.
Ça veut dire quoi se découvrir ?
Lou Berney sait y mettre le ton juste et le bon mot. Il sait nous amener dans les méandres tortueux de l’esprit de Franck Guidry qui se remet en question, qui ose poser sur sa vie un regard halluciné où le doute et l’interrogation sont permanents.
Parce que cette November Road c’est ça. Le regard d’un type paumé qui par la force des choses ose jeter un regard objectif et sans concession sur une vie faite de platitudes et de façades, de faux semblant et de jeux d’acteurs maîtrisés à la perfection mais qui jusqu’à maintenant n’étaient rien…
Parce que c’est ça la vie de Franck… Un grand vide qu’il a cherché à remplir jusqu’à sa rencontre avec Charlotte. Jusqu’à ce qu’il décide de l’utiliser pour se faire discret.
Sauf qu’il ne savait pas que grâce à elle et ses 2 filles (8 et 10 ans) il découvrirait que la vie est belle et riche. Qu’elle promet monts et merveilles mais réclame en retour sincérité et honnêteté. En est-il capable?
Saura-t-il l’assumer avant que ne passe le coche ?
Admettra-t-il ses choix et assumera-t-il ses antagonismes ?
A vous de lire pour savoir… Mais l’épilogue est riche d’espoir et de richesses, nous obligeant à admettre que rien n’est facile ni gratuit mais que qui veut peut.
Le Corbac a aimé rouler en ce mois de novembre 1963 sur les tristes routes américaines et couché dans ces motels loin des châteaux des contes de fées.
Alors bienvenue à vous et bonne route.

Mauvaises Graines (Lindsay Hunter – Traduction Samuel Todd – Série Noire Gallimard)

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu un bon roman noir et malsain à souhait, de là à dire que ça me manquait… Et voilà tir corrigé avec ce premier roman de Lindsay Hunter.
Quoi de mieux qu’une femme pour parler des « femmes »?
Quoi de mieux qu’une américaine pour parler des américains ?
Mauvaises Graines est un roman profondément triste et misérabiliste, une oeuvre choquante et malsaine (dans un sens clairement positif en terme de goût).
Par le biais de Baby Girl et Perry, deux ados complètement paumées et à la ramasse, se tirant la bourre pour savoir laquelle sera la plus mauvaise, s’utilisant mutuellement et sans vergogne comme faire-valoir réciproque (vous connaissez le syndrome de la copine moche ? Ben voilà.) L’auteur nous dépeint la médiocrité d’une génération perdue d’avance, de la néfaste influence maternelle, laxiste et permissive, égoïste et perdue dans ses frustrations personnelles.
Une génération qui ne voit nulle lumière au bout du tunnel, qui suit le chemin tracé par les gênes maternels ou les drames familiaux, celle qui baisse les bras et se contente de prendre ce que l’on lui refuse plutôt que de lutter contre ce fatalisme si facile qui consiste à se dire que l’on est ce que les parents ou le monde a fait de nous.
Abandon total de fierté, renoncement à toutes formes de luttes, absentéisme complet des figures maternelles se complaisant dans leur gras ou l’alcool, elles-mêmes ayant baissé les bras pour se contenter de subir avec pleutrerie les coups du sort qu’elles ont créés.
Lâches et abusives, perverses et déraisonnables les mères de ce roman sont les monstres… Les véritables monstres.
Les hommes dans ce roman ne servent à rien… A peine des seconds rôles vaguement tracés d’un rapide coup de crayon gras pour servir la cause de ces femmes… Père de remplacement, toys, prédateur sexuel, oncle catho ou frère survivant dégénéré d’un accident de moto ils ne sont rien et portent avec élégance leur inutilité, leurs travers, leur incompétence et leur incompréhension de la gente féminine.
Dans ce livre noir, âcre et odorant comme un café turc tout est question de femmes, de féminité, de féminisme abscon et stérile parce que noyé dans le quant dira-t-on, dans l’apparence et dans le besoin d’exister… Quelqu’un soit le prix… Quelque qu’en soient les risques et le devenir.
Avant d’écrire ce petit billet, je n étais pas sûr d’avoir apprécié ce roman mais finalement… Faut pas se fier aux apparences
Prenez en de la graine et foncez…