Miss Islande, Audur Ava Olafsdottir (Zulma), par Fanny

Voici un petit bijou littéraire qui porte en lui un charme fou. Quel plaisir de retrouver Ólafsdóttir (traduction Eric Boury) dans toute la finesse de son écriture et de son atmosphère.

Nous sommes dans les années soixante lorsqu’ Hekla, vingt et un ans, débarque à Reykjavík avec, sous les bras, sa machine à écrire et une petite valise.

Hekla, dont le prénom est emprunté à celui d’un volcan actif situé dans les Hautes Terres d’ Islande, va vers son destin d’auteure, sans esbroufe ni délire égotique : elle y va, portée par son art et son amitié pour Jón et Ísey.
Lui rêve d’Ailleurs avec un A majuscule pour le porter sur ses ailes, car Jón adore la couture et les hommes dans un pays où la société islandaise ne peut supporter ce genre de « fantaisie ». Elle, tendre amie d’enfance, rédige secrètement son journal de bord, petite merveille poétique sans en avoir l’air… ce qui en fait toute sa beauté; Ísey est déjà mère de famille à dix-huit ans, tout à fait dans le cadre de l’époque.

Avec une tendresse éblouissante pour ses personnages, Ólafsdóttir nous peint cette Islande conservatrice et corsetée des années soixante qui assène à ses enfants sauvages « Sois belle et tais-toi » ou « Tu seras un homme mon fils ».

Hekla a un père aimant passionné par les volcans, elle possède cette force qui lui dira de ne jamais être cette « Miss Islande » bonne à marier, mais d’y aller, de déployer ses ailes d’écrivain.
Jón a une faille en lui, part sur les bateaux de pêche juste pour pouvoir vivre un quotidien devenu trop étriqué pour lui.
Ísey regarde en face sa condition et puise dans cette vie de foyer l’essence même de son art, sans le reconnaître.

J’ai embarqué totalement auprès d’eux, leur langage, leur corps, leurs questionnements, leurs aventures, leur inconstance, leur bravoure.

« Miss Islande » est un roman lumineux qui m’a transporté sur ses sentiers de traverse, ceux qui donnent envie de croire en ses rêves et en l’accomplissement de sa vie.
Un petit miracle à lui tout seul.

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O’ Grady (Monsieur Toussaint Louverture), par Lou

Tu sais boï des fois t’es pris de doutes du genre « est ce que quand ch’rai grand ch’frai le même métier que maintenant et tout ? ». J’veux dire ça fait dix ans que tu traverses les saisons et son lot de rituels alors forcément ça fait que des fois tu peuxte poser certaines questions. 

Dans ces moments là t’as juste à ouvrir un livre comme celui-ci pour te dire que tu fais un putain de métier. Que si t’as l’opportunité de pouvoir conseiller un livre comme ça et que ça apporte à un gosse ou à ceux qu’ont pas forcément encore envie de grandir encore un peu de courage pour tenir bon. Bah t’auras tout gagné. 

Il faut pas grand chose pour que ça rime avec beaucoup. Les ingrédients c’est tout zob. Tu prends des gosses insupportables, tu les fous sur une île, tu leur plaques un lot d’adultes toujours le cul entre deux chaises entre le sentiment de vouloir bien faire et les émotions réelles d’avoir envie de claquer la gueule à des mioches. Un animal noble, assassin forgée par la Nature à qui on peut rien reprocher. Un oncle affable prêt à tout pour mettre la main sur un pactole de petit orphelin héritier. 

Et boum. À la vie à la mort. 

J’veux dire tu peux pas t’empêcher de penser à Moonrise Kingdom de Wes Anderson, et ce livre ayant été écrit au milieu des 60’s et ayant été un classique de la littérature jeunesse, c’est obligé que Wes l’ait lu. Pour les connections entre ses personnages, la façon dont se déroule l’histoire. La mise en place du décor. Ça fait penser à Sa Majesté des Mouches aussi en beaucoup moins cruel of course, avec un soupçon du Club des Cinq (celle là je la dois à Julien, je suis trop jeune pour avoir connu le Club des Cinq, alors je préfère rester humble devant mes aînés beaucoup plus vieux et dire que c’est grâce à eux que mes perceptions s’élargissent).

Ah et tu croyais que Lemony Snicket c’était un génie avec ses histoires des Orphelins Baudelaire ? Bah même si oui ok c’en est un je te l’accorde boï tu peux être sûr qu’il a du croiser la route de Rohan O’Grady aussi tellement c’est dingo et évident les passerelles entre les deux et tout.

Toujours est-il qu’entre 3 épisodes de Stranger Things, des envies de bouffer Game of Thrones jusqu’à la moelle, j’ai savouré Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle comme un choppe un sac de bombec, qu’on retourne le sac vide une fois qu’ils ont été bouffé, qu’on fait tomber tout le sucre et l’acide au fond de sa gorge pour que ça dure le plus longtemps possible. 

À ranger à côté du légendaire Watership Down en espérant que les publications dans cette collection sortiront plus vite quand même. 

Holy shit que c’était bon !

See you next time,

Besos

Traduit par Morgane Saysana.

Lou.

Premier arrêt avant l’avenir, Jo Witek (Actes Sud junior), par Aurélie

Jo Witek ne prend jamais les chemins les plus courts avec sa plume. Elle questionne, remet en cause, titille la conscience collective, éclaire les tourments adolescents, fouille des personnages victimes de leur environnement social, leur donne la force d’être fiers de ce qu’ils sont.

C’est dans le train pour Paris que Pierre reçoit d’une jeune femme inconnue le meilleur conseil de sa vie : « reste comme tu es, distrait, rêveur et confiant en l’être humain ». Pour ce tout jeune bachelier qui s’apprête à entrer dans la meilleure prépa de France après des années d’obéissance et de travail acharné, cette phrase agit comme une déflagration. C’est la 1re fois qu’on lui conseille d’être lui-même et non de se plier à ce qui est le mieux pour lui, fils de maçon doué pour les études. Commencent alors quelques folles journées qui, en plus de lui proposer un éveil à l’amour et aux autres, remettent en question sa vie déjà bien rangée et toute tracée.

Parenthèse ou changement de cap ? Vous le découvrirez en lisant cet excellent roman, fruit de la magnifique rentrée ado d’Actes Sud junior.

Aurélie.

Archives des enfants perdus, Valeria Luiselli (L’Olivier), par Fanny

Il est des livres que je mets du temps à quitter, tant l’impression est forte. Voici une histoire qui est une expérience littéraire, une plongée dans plusieurs mondes, une odyssée touchante, intime, universelle.

Valeria Luiselli (traduction Nicolas Richard) nous entraine sur l’histoire d’un couple recomposé, deux documentaristes tombant en amour lors d’un projet commun, celui d’enregistrer le paysage sonore de New-York.
J’ai déjà adoré l’inventivité de ce début par les sons, le rythme, l’ambiance de cette ville.

Les voici rapidement à quatre, un homme, une femme, un petit gars et une p’tite chouette, cette nouvelle vie ensemble, les sons familiaux comme un ronronnement réconfortant pour chacun.
Et puis le temps, les réflexions plus denses sur les nouvelles envies professionnelles,leurs ouvertures à d’autres thématiques au travers de la pulsation de la société américaine d’aujourd’hui, sa politique migratoire notamment.

Lui veut se concentrer sur les derniers peuples libres ayant résister aux Blancs, les grands chefs Cochise et Géronimo.
Elle se plonge dans les articles de fond dédiés aux enfants réfugiés, voulant aller au delà de l’exercice de façade du tribunal de l’immigration de New-York.

Leurs projets s’extériorisent hors de la Grosse Pomme tandis que leur vie de couple s’étiole.

Luiselli nous transporte alors dans le « vrai », l’épine dorsale de ce pays de migrants que sont les États-Unis tout en nous parlant, avec délicatesse, de la fin intime de deux personnes qui se sont tant aimés.
Mais avant de formuler cette séparation, ils décident tous deux d’organiser une aventure, celle qui les portera sur leurs territoires respectifs de recherche, vers le Nouveau-Mexique, leurs enfants à bord.
Je suis partie avec eux, dans cette voiture qui faisait défiler les kilomètres, les paysages de plus en plus nus, l’esprit ouvert aux vents, aux questionnements, aux enfants perdus, à l’écho des Chiricahuas.

Luiselli m’a fait vivre une aventure qui sort des sentiers battus, m’offrant des tableaux sonores qui touchent au plus profond de l’âme humaine.
Se laisser aller à ce roman a été une des plus belles choses que j’ai pu vivre de cette rentrée littéraire (même si celle-ci n’est pas finie…). Être bousculée au cœur, ressentir l’innocence de la beauté de ce monde, tout comme sa folie destructrice.

« Entendre est une manière de toucher à distance » reprend l’auteure à Murray Schafer. Alors j’ai entendu, lu, touché et penser si fort à ces enfants qui partent dans ce désert, un numéro de téléphone parfois inscrits sur leurs cols, espérant rejoindre une famille, un espoir.

J’ai aussi écouté ces deux enfants, ceux de la banquette arrière, avec eux aussi leur empreinte de vie, leurs doutes, leurs peurs, leurs observations directes face au dos de ce couple qui s’efface au fur et à mesure du périple.
Eux, frère et sœur pour toujours, « Ground Control » et « Major Tom » dans leur « Space Oddity », loin de leurs zones de confort. Ils explorent aux aussi.

Ce roman touche à la philosophie, la morale, la politique, pour nous raconter l’abandon et la souffrance des enfants perdus. Et tout cela avec une telle intensité que j’en ai encore les larmes aux yeux.

« Archives des enfants perdus » est un roman contemporain, fort, riche, qui porte longtemps en nous son écho et donne envie d’envoyer basculer ces frontières absurdes qui usent les âmes et aiguise l’absurdité humaine.

-Un-très-grand-roman-

Fanny.

Les Furtifs, Alain Damasio (La Volte), par Lou

Olololo minou t’as l’air de quoi du haut de tes cinq pommes et la dernière page des Furtifs entre les mains avec un peu d’eau de tes yeux dessus ? Pas de l’eau de la triste, de l’eau du beau. Genre putain minou c’est fou quand même.

Tu vois j’avais rien bité quand j’avais essayé La Horde du Contrevent. Genre vraiment rien, alors quand Plume m’a sorti tout de go Loubard faut que tu lis ça avec des screens à l’appui à me rendre dingo j’ai dit banco.

Je regrette tellement pas. C’est comme une réinvention des Pokemon mais en mille fois plus loco. Alain Damasio c’est un magicien des mots, même des fois il fait de la philo. Il te place face à tes perceptions, à tes moyens de communiquer, de se fondre dans le décor, de furtiver et de jouer avec les mots comme un gosse le ferait. 

La claque à Dallas je te jure. 

C’est Lorca tu vois c’est un gars qui est dans une unité spéciale de l’Armée et qui doit chopper des Furtifs (des genres de bestioles mi animales mi environnement qu’on voit pas et qui communiquent chelou chelou). Lorca il s’est fait prendre dans cette unité parce qu’il est super déter à cause que sa petite fille elle a disparu et que c’est impossible qu’on l’ait enlevé. Lui il croit dur comme nerfs que sa petite elle est devenue une furtive. 

En fait c’est un prétexte, mais un prétexte intelligent, pour écrire tout un tas de trucs sur l’anticipation. Sur les questions qu’on peut se poser. Sur le fait qu’on pense tous qu’à cause des technologies on finira peut-être cyborg mais si l’évolution elle était écologique et qu’on se transformerait grâce à l’environnement. Ça ferait quoi dans un monde pro très pro libéral où tout le monde semble être sorti d’un 1984 facebooké ? 

Je te jure. L’anticipation ça me rend parano souvent, limite je deviens anarchiste de la dernière heure et pour deux secondes avant de redescendre après je deviens aigri et j’me mets à douter de tout. Mais là j’ai des trémolos dans le gosier et l’impression d’avoir augmenté mes capacités neuronales. 

Ça veut pas dire que je vais devenir quelqu’un de bien ou quoi, je considère pas Damasio comme un chef spirituel ou un gourou. Mais les questions qu’il pose, sont vraiment tip top si tu veux tout savoir, et les réponses encore plus. 

Je regrette tellement pas de m’être fardé ce mastard de 700 pages. C’était beau, c’était intense, c’était joyeux, c’était triste c’était tellement tout et fou. 

M’est avis que même dans ma façon d’écrire j’vais invoquer aussi. Ça te laissera pas un des débiles, c’est sûr. 

J’fais mon malin mais y’a un paquet de lascars qu’ont déjà lu La Horde alors j’moufte pas tellement mais si tu veux un bon conseil, lis ce pavé et prends ton pied.

Si t’es comme moi et que c’est ton premier Damasio même s’il est « accessible », va falloir t’faire à tout un langage de geeks et de néologismes minou mais c’est pas si ardu si tu veux mon avis, vu que j’ai réussi à comprendre pas mal de trucs. 

C’était tellement dingo j’en reviens pas que ce soit déjà terminé. 

Ouh yeah. 

Besos .

Lou.

Des vies débutantes, Sébastien Verne (Asphalte), par Yann

Pari osé que celui des éditions Asphalte qui ont décidé de ne publier qu’un titre pour cette rentrée littéraire, premier roman d’un auteur dont on saura seulement qu’il vit à Lyon. Peu importe, l’essentiel est ailleurs, dans ce texte ramassé sur moins de 200 pages, au titre évocateur et poétique.

On y fait la connaissance d’Adrien, jeune français installé aux Etats-Unis, chauffeur de taxi dans le Wisconsin, pour les rencontres et la paie, photographe par passion. Grâce à une de ses photos prise chez un client, il est embauché dans le centre photographique de Rockport, Maine, où il fera la rencontre de Gloria, responsable de la galerie, et de Travis, photographe également, qui l’entraîne dans de menus trafics jusqu’au jour où les acolytes vont viser un gros coup.

Construit en trois parties, Des vies débutantes démarre donc dans la ville de La Crosse, Wisconsin et permet à Sébastien Verne de décrire le bourg et certains de ses habitants, à travers l’objectif d’Adrien, fasciné par ce monde et les personnages qui y vivent, ces « nighthawks » chers à Edward Hopper comme à Tom Waits. Adrien y fait son apprentissage de la vie américaine et prend la mesure des destins qui l’entourent. Subjugué par la mythologie locale, il s’y frottera involontairement en ayant pour cliente (qu’il ne verra jamais) Mme Dahmer, mère du tristement célèbre Jeffrey, effroyable tueur en série de la fin des années 80. Ce sera pour lui l’occasion de réaliser une série de clichés grâce auxquels il sera embauché à Rockport.

« Il photographie beaucoup, tente de saisir cette Amérique arc-boutée sur une culpabilité éternelle, lointain héritage des premiers arrivants mus par la foi et la rage d’installer leurs vies dans ces terres froides du Wisconsin. »

Le récit se poursuit dans le Maine et, à travers de nouvelles et cruciales rencontres, le destin d’Adrien va basculer progressivement jusqu’à faire de lui un fugitif, un homme qui retourne en France et s’y cache durant une vingtaine d’années. C’est un mail de Gloria qui va le sortir de l’espèce de torpeur dans laquelle il s’est laissé aller ces dernières années et le pousser à traverser à nouveau l’Atlantique pour retrouver cette femme qu’il a toujours regrettée. Mais il reste encore un prix à payer pour effacer cette erreur de jeunesse commise avec Travis et Adrien va devoir faire des choix.

Des vies débutantes est un hommage de l’auteur à ces Etats-Unis qui manifestement le fascinent, l’hypnotisent. Les grands espaces, ce pays neuf où tout semble encore être à faire, sont synonymes de liberté et c’est bien ce que cherche Adrien, avec la fougue de sa jeunesse et une envie de vivre autre chose qu’une existence morne et étriquée dans son pays d’origine. Alors, malgré quelques maladresses dans la narration et une écriture qui manque parfois de relief, Sébastien Verne parvient à embarquer le lecteur avec lui en parlant autant d’Amérique que de photographie, de liberté que d’apprentissage et réussit donc son pari avec ce premier roman qui, sans aucun doute, en appelle d’autres. Une nouvelle réussite donc pour Asphalte, qui poursuit ainsi son aventure éditoriale en dehors des sentiers battus.

Yann.

Zébu boy, Aurélie Champagne (Monsieur Toussaint Louverture), par Fanny

Aurélie Champagne porte en elle une langue et, pour un premier roman, c’est déjà remarquable. Et quand, en plus, l’histoire marque le pas et vous emporte, alors là, c’est coup de cœur !

Zébu Boy fut un valeureux garçon vacher, lors des combats, il s’opposait à la bête, la faisait résister, plier. Zébu Boy reste toujours ce beau garçon à la stature imposante, au regard profond. Zébu Boy partit un jour à la guerre pour la « Très Grande France », qui lui prit ses amis, sa fierté, jusqu’à ses godillots.
Ambila revient à Madagascar, son pays, en Mars 1947.
Il veut recoudre son histoire, recréer le troupeau qui faisait la fierté du père. Peut-être pour ressentir de nouveau la force d’être vivant, appartenant à une terre.
Ambila fait alors le plein d’aody, des remèdes ancestraux comme colliers porte-bonheur selon la circonstance. Il les vendra aux plus nécessiteux d’esprits forts, aux plus offrants surtout.

Zébu Boy veut renaître et nous emporte dans sa quête. Il nous embarque comme il embarquera son partenaire d’aventure, Tantely, à la main blessée à cause d’un amour déçu.

Nous voilà sur les routes à l’heure où l’insurrection gronde.
J’y ai découvert tout un pan de l’histoire malgache que je ne connaissais pas.
Le 29 Mars 1947, une jacquerie sanglante fait face au pouvoir colonial, Madagascar veut sa liberté, la revendique à coup de sagaies, de machettes et d’amulettes.

Le destin d’Ambila le pose sur cet instant alors que résonne encore en lui l’écho effroyable de la guerre. Les images se superposent et agitent notre héros.

Aurélie Champagne nous transporte avec Ambila par Zébu Boy : sur un même tempo, le passé récent violent entrelace le présent rageur.
La tension monte, les réminiscences se font plus vives, happée je fus, car « Zébu Boy » est un roman qui devient une odyssée, un chant, un cri.

Voici une histoire qui tatoue l’esprit pour en faire, de nouveau, une publication puissante des éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Fanny.

La Petite sonneuse de cloches, Jérôme Attal (Robert Laffont), par Aurélie

Voilà un roman promptement lu ! Embarquée par l’esprit pétillant de Chateaubriand dans les rues de Londres en 1793, j’ai vogué de traits d’esprits en flamboyantes déclarations d’amour, tout cela parce que l’imagination de Jérôme Attal s’est emballée suite à la découverte de la trace d’un baiser à peine évoqué dans les Mémoires d’outre-tombe.

Drôle et tendre bien que sur fonds de famine et de digne pauvreté, ce roman m’a paru parfois bien proche d’une pièce en 4 actes pleine de rebondissements. Un délice !

On cherche souvent au moment de la rentrée littéraire LE livre qui nous fera sourire avec intelligence. Je pense l’avoir trouvé pour vous.

Aurélie.

Girl, Edna O’Brien (éditions Sabine Wespieser), par Roxane

Il me tardait de lire mon premier Edna O’Brien, brillante et sulfureuse écrivaine irlandaise dont les romans ont été interdits un bon nombre d’années dans son pays natal. Questionnant sans cesse le pays et notamment la société dans laquelle elle a grandit, l’œuvre d’Edna O’Brien se concentre particulièrement sur la place des femmes au sein des sociétés et de l’Histoire. Avec son nouveau roman « Girl » à paraître en Septembre chez l’excellente maison d’édition Sabine Wespieser, (qui s’engage dans la réédition des ouvrages de l’autrice, joie !) il n’est plus question de l’Irlande conservatrice et nationaliste, mais du Nigéria.

En 2014, avait lieu l’horrible rapt de centaine de jeunes filles par le groupe islamiste Boko Haram. Maryam est à l’école lorsque les soldats font irruption dans l’établissement et la kidnappent. Cris, verre brisé, détonations, tout bascule en un vacarme assourdissant. Elle sera l’unique voie d’un calvaire impensable mais bien réel : nous traverserons ses chaires, ses colères et ses pertes. Cependant, vous n’y trouverez aucune effusion de détails sordides, rassurez-vous, juste une lecture au plus près de la narratrice, la plume affutée d’Edna O’Brien, (écrivant à la première personne) ne laissant rien au hasard.

La captivité de Maryam, son horrible quotidien, semblent durer des semaines comme des années, la perte de repères temporels est totale. Au moment de sa fuite quasi inespérée, nous nous demandons s’il lui sera possible de retrouver un semblant de vie, après tout ça. Le retour dans son village natal, la soi-disant lumière au bout du tunnel n’est qu’un leurre, tout est à reconstruire. C’est toute la force du texte, incarné par le personnage de Maryam, elle nous habite et nous dépossède presque, grâce au ton totalement maîtrisé de l’autrice.

Donner une voie à celles qui n’en ont pas : un grand merci Edna O’Brien .

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Roxane.

Coup de vent, Mark Haskell Smith (Gallmeister), par Yann

Dans le sillage de William Boyle ou James Carlos Blake, Mark Haskell Smith passe de chez Rivages au catalogue Gallmeister, fidèle à François et Julien Guérif, respectivement éditeur et traducteur de son oeuvre en France. Une petite dizaine de textes publiés en France depuis 2004, dont le plus récent, Au pays des nudistes, est un essai paru chez Paulsen en 2017. Dramaturge, scénariste pour le cinéma et la télévision, l’homme est aujourd’hui essentiellement reconnu en tant qu’écrivain de polars délicieusement barrés, à la liste desquels on pourra donc ajouter ce Coup de vent.

Après avoir patiemment et discrètement détourné plusieurs millions de dollars, Bryan LeBlanc, jeune trader de Wall Street, prend le large à bord de son voilier afin de refaire sa vie loin de cette société qu’il abhorre. Bien évidemment, il aura très vite quelques personnes à ses trousses, parmi lesquelles une de ses ex-collègues, Seo-yun, qui se découvre un côté légèrement nymphomane à l’approche de son mariage, un banquier corrompu (pléonasme ?), un détective freelance atteint d’une forme particulière de nanisme ou un artiste reconverti par hasard dans le kidnapping et, si besoin, le meurtre.

Ajoutons à cette bande haute en couleurs des décors de rêve dans les Caraïbes, quelques course poursuites pas piquées des hannetons, une bonne dose d’humour corrosif ainsi qu’une charge sans concession contre la finance qui gouverne le monde et l’on obtiendra ainsi un excellent roman noir, à lire d’une traite ou presque.

Author Mark Haskell Smith is photographed for Los Angeles Times on April 21, 2018 in the L.A. Times Studio at the Los Angeles Times Festival of Books at the University of Southern California in Los Angeles, California. PUBLISHED IMAGE. CREDIT MUST READ: Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA. (Photo by Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA)

Mark Haskell Smith confirme ici sa faiblesse pour celles et ceux qui marchent en dehors des clous et ne cherchent qu’à vivre selon leurs envies, loin des carcans que nous impose un monde étouffant de normes et de contraintes. Alors, bien sûr, la charge est lourde contre le système financier qui gangrène nos sociétés depuis plusieurs décennies mais l’humour salvateur de Smith permet de la faire passer avec le sourire, voire de francs éclats de rire lors de certaines scènes, notamment un meurtre pour le moins inattendu … Sachant se montrer cru quand le besoin s’en fait sentir, Mark Haskell Smith est également tout à fait à l’aise dans les moments où l’action prévaut et il mène sa barque avec maestria jusqu’à la dernière page.

Sans prétention et plutôt bien fait, ce Coup de vent permettra de relativiser le sérieux de la rentrée littéraire à venir et apportera avec lui le petit grain de folie qui manque parfois cruellement à certains …

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Guérif.

Yann.