L’autre côté, Léo Henry (Rivages), par Le Boss

Assez inclassable, comme ses écrits à la Volte, comme à chaque fois, un moment de lecture prenant, loin des clichés habituels.


Sur fond de sujet brulant, il y a l’histoire de l’arroseur arrosé. Nous sommes dans l’imaginaire, nous sommes dans un livre ….

A travers une écriture poétique, l’auteur évite tous les écueils et bêtises sur un sujet qui sera toujours d’actualité. Pas de stigmatisation.
A travers le parcours d’un homme qui fuit son pays avec sa famille, on les voit se heurter à toutes portes qui se ferment sur leur passage ou avant.
Mais il n’y a aucun sentiment violent chez cet homme qui perd tout et qui veut sauver sa fille . Pas d’apitoiement, atermoiement, juste sa volonté, jusqu’à la dernier page

Si la trame prête à réfléchir, l’écriture est tellement loin de la nasse, qu’on est emporté dans le récit, juste par les mots, sans parfois suivre le scénario.
Un auteur qui se distingue encore et toujours et qui, sans délivrer de message ou de conseil, nous amène à la réflexion.
Un livre que je ferais lire de force à tous connards anti migrants anti tout, jamais contents, pour qu’ils sachent, pour qu’ils comprennent, pour qu’ils s’illuminent et que la bienveillance l’emporte.

Le Boss.

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk (Le Tripode), par Lou

Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier, illustrations de Denis Dubois, Le Tripode, collection Météores.

TEAM #SLYTHERIN, À MOI !

(tous ceux qui ont décidé de renier le fourchelang, passes ton chemin, salut).

Nom d’un petit sourcil qui ondule ! Je viens de passer trois jours ACCROCHÉ à…

Attends je recommence dac ? D’façon t’as le temps t’es vissé le cul sur ton fauteuil oklm, tout va bien.

(tu permets, je prends ma respiration un ptit peu d’abord dac ?). 

Anyway. Tu vois cette sensation que t’as quand tu lis un bouquin que pas mal de personnes autour de toi ont lu et qu’elles t’en chient une loghorrée de trucs comme quoi faut absolument que tu le lises, etc etc, mais que t’es super frustrÉe bicause t’as jamais pris le temps de le lire. Bah voilà on y est. Et cette sensation bizarre que maintenant tu sais. T’es pas capable de rendre compte à quel point tu viens de terminer un des livres qui marquera à jamais ton imagination mais tu sais que tu fais partie d’un truc, en silence. Un silence que ceux qui l’ont lu savent. Enfin t’as compris quoi (comment ça non ? BAH ATTENDS UN PEU SOIS PATIENT ÇA VA DEUX SECONDES).

Le truc vient d’Estonie. Estonie mon gars, déjà si tu te rappelles où c’est sur une carte de l’Europe moi j’te file un carambar. Et ensuite je crois que ce livre est la vengeance ultime du traducteur qui prend grave cher pendant ses études, quand tous ses copains se sont foutus de sa gueule en clamant « t’as pris ESTONIEN ? mais t’es un ouf malade toi nan ? ça existe la littérature estonienne au moins ? ».

BAH OUI PUTAIN.
(je savais pas hein)

On va entrer dans le vif du sujet sinon je vais te perdre et tu vas zapper et tout. Alors go go go.

En fait l’histoire du roman se passe à un moment qui a presque déjà été raconté par Michel Pastoureau dans son livre sur l’Ours. Ça se passe à un moment où l’Ancien monde a rencontré la « modernité » du monde chrétien, et qu’il a fallu au fur et à mesure oublier toutes les traditions ancestrales et tout. 

Et là tu vas me dire « ouais Lou encore un de tes putains de romans nostalgiques qui vont te transformer en vieux réac à moustache sudiste un jour ».

TG. Non. Parce que la force de Kiviräkh réside dans le fait qu’il n’est pas NOSTALGIQUE. Y’a des méchants partout (enfin surtout dans les derniers survivants qui ont les vieilles traditions parce que franchement les chrétiens dedans c’est genre des Moldus qui servent à rien à part se branler sur les chevaliers allemands qui apportent la chrétienté en Estonie et se faire mordre par des serpents ou se faire couper la tête).

Dans tout ce brol, on suit l’histoire de Leemet, jeune garçon super doué en narration au point de te déconnecter de toute la réalité qui t’entoure avec ses habitudes animalistes à la con mais qui fascinent comme un gosse devant son premier oualdizné.

J’ai A-DO-RÉ (avé l’accent parisieng, of course). Alors bien sûr il faut rentrer dedans, ça met du temps à démarrer, mais le résultat est épique. 

Tous les gros fans de druides, animalisme, pamphlets, récits contestataires, remises en questions des valeurs, pour se rendre compte que de toute façon la finalité elle est la même pour tout le monde, je vous conseille VIVEMENT de lire ce livre. 

C’est un peu comme le mythe du bon sauvage, mais en grave moins raciste. Enfin pas raciste à l’envers quoi, le bon sauvage existe pas dans le bouquin, c’est un putain de sauvage avec des traditions qui se perdent et qui se confrontent aux nouvelles traditions mais qui valent pas mieux l’une que l’autre. Juste que le monde est fou.

Et au milieu de tout ça y’a les animaux, les serpents, les ours et tout. 

T’attends pas non plus à voir un bon pour souscrire à la SPA ou à WWF à la fin du bouquin minou mais si t’aimes les GRANDS romans bah vas y les yeux fermés. 

Pour les sceptiques que j’aurai pas encore convaincu, c’est un genre de conte – on va dire fable carrément – inspirées des grands récits nordiques/teutons et on sent tout de suite l’influence que ceux ci ont eu dans la culture celte (genre les bretons et les angliches comme le Roi Arthur et Merlin l’Enchanteur et le Roman de Renart).

Putain ch’crois que j’ai jamais écrit un truc aussi long. Garde ça en tête si t’as encore besoin de preuves sur la qualité du pavé. 

Si t’as pas encore pris tes petites vacances annuelles à la Baule et que t’as envie de te lire un bon roman avec tout ce qu’il faut dedans, roule. 

C KDO WESH

Bisous

Lou

Trouver l’enfant, Rene Denfeld (Rivages), par Aurélie

J’avoue que c’est cette couverture sublime qui m’a tout d’abord attirée vers ce livre. Puis le sujet, une enfant disparue depuis quelques années, le seul espoir restant à ses parents étant une enquêtrice un peu spéciale.

Naomi a connu la captivité lorsqu’elle était petite. Elle n’en a plus aucun souvenir, se rappelle juste de sa fuite, seule. Voilà presque 10 ans maintenant qu’elle passe sa vie à passer de ville en ville pour aller là où on l’appelle, là où des enfants doivent être retrouvés. Madison n’avait que 5 ans quand elle a été enlevée. Ses plus grandes forces : une intelligence vive et une imagination prompte à l’attirer loin de la dure réalité.

Un sujet finalement souvent traité me direz-vous ? Peut-être, oui, mais je me rends compte que j’aime toujours autant ça, surtout quand c’est aussi bien écrit, entouré d’une pudeur et d’une douceur qui rendent lumineux l’élan d’humanité qui perce dans ce recoin sinistre de l’Oregon où ne semblaient vivre que des rustres solitaires.

Déjà en pile chez vos libraires, n’hésitez surtout pas à craquer !

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil

Aurélie.

Maïmaï, Aki Shimazaki, (Actes Sud), par Aurélie

Maïmaï clôture la série « L’Ombre du chardon » et une fois de plus le même effet se produit dès les premières phrases : mon rythme cardiaque se fait plus lent, je me laisse porter par l’atmosphère si douce, j’effeuille des secrets de famille qui sont lourds mais qui n’entament en rien la détermination de personnages qui n’aspirent qu’à une chose : vivre un bonheur simple exactement comme ils l’entendent.

Chaque livre d’Aki Shimazaki est un petit monde d’émerveillement à lui seul. À lire dans l’ordre ou dans le désordre, peu importe mais il faut absolument découvrir cette plume que j’ai rencontrée il y a plus de 15 ans et qui m’accompagne désormais comme l’une de mes meilleures amies.

Aurélie.

Nadine Mouque, Hervé Prudon (La Noire – Gallimard) par le Corbac

T’imagines si les deux Charles ( Baudelaire et Bukowski, même prénom et même première lettre de leur nom de famille, y a pas photo même sans être fort comme les beaux pour saisir la connivence) avaient eu l’occase d’aller s’en jeter quelques uns derrière la cravate et que bim ils tombaient nez à nez avec Andrée Michaud et que ces trois là le nez poudré et la tête aérée, les yeux illuminés et la plume apprêtée avaient eu l’envie de se taper un délire mortel en écrivant à six mains un putain de polar… Manque plus que des jeux de maux ou de mots à la Pérec qui serait venu y mettre une pointe de son littéralisme oulipolien et t’as un Nadine Mouque.
Il m’a collé au mur comme une mouche sur son morceau de papier, impossible de décoller, il m’a laissé scotché et pourtant j’avais les pattes qui s’agitaient pour me bouger et les neurones en ébullition mais j’étais incapable de sortir de ce merdier…limite j’y trouvais même mon miel nutritionnel et ma nourriture spirituelle.
Il a publié cette ode à la Tristitude ( c’est pas de moi mais d’un chanteur qui porte le nom de Oldelaf et qui a une gueule de blatte) en 1995 à la Série Noire ( Gallimard n°2401) et quel bonheur de le découvrir aujourd’hui en 2019 dans la Résurrection de cette célèbre collection qu’était la Noire. Jouissif et impulsif à se le baffrer en une journée et en tâcher sa chemise tellement il m’a fait baver.
Hervé Prudon il est bon comme le cul d’une bombasse que tu croises dans la rue et que même si t’es avec ta femme et tes 5 mômes et que tu vas à la messe chaque dimanche et que tu baises que une fois par mois le dernier vendredi quand tu deviens le roi et que tu mets le petit Jésus dans la crèche ben tu peux pas t’empêcher de te retourner et de mater cette croupe hallucinante voire hallucinogène et te dire mais comment j’ai pu passer à coté de ça…
Parce que ce bouquin il déchire sa race, il t’arrache à ton petit confort et te remue les intestins pire qu’une coloscopie. C’est beau de violence, c’est malsain d’amour, c’est cruel de déchéance ( tiens au fait tu me feras jamais croire que le petit père Dupontel il l’ a pas lu quand il a écrit le scénario de Enfermé Dehors), ce livre il te pompe le moral pire qu’une pute ougandaise qui va se faire tabasser si elle ramène pas un bifton à son micheton, il te défonce les neurones comme un camion bélier pour chourave un distributeur automatique, ça t’envole comme une giclée de chevrotine à bout portant en pleine poitrine ( même avec un gilet pare-balles).
C’est une bombe nucléaire, un exercice de style, une parenthèse sur la médiocrité de nos vie, sur la déchéance de nos cités, sur les fantasmes alcooliques d’un pov type qui se branle la nouille en regardant Hélène et les garçons. C’est un convoi émotionnel de 12 wagons qui te passe sur le corps, c’est un 35 tonnes qui te percute de plein fouet, c’est un Boeing qui s’écrase sur ta pov face lunaire.
C’est beau comme un petit poème en prose de Baudelaire.
C’est violent et trash comme les contes de Bukowski.
C’est fin et travaillé comme les écrits de Michaud.
Et puis, et puis bordel ça date de 1995 mais c’est toujours on ne peut plus d’actualité. Cette violence des cités, cette déliquescence de l’humanité, les immigrés et les abus, le cul et la dope, les errances de ces générations laminées par un système qui n’a pas changé, les rebuts sociaux issus de famille émigrées parqué comme des chiens dans des cubes de béton sans autre avenir que celui de se reproduire ou de se bouffer la tronche, les luttes des classes pour sortir de la crasse…
Hervé Prudon aurait mérité d’être encore parmi nous parce que sa verve endiablée et son sens de la formule, son absence de nuance dessinée derrière ses jeux de mots à l’emporte pièces sont d’une qualité littéraire inégalée depuis longtemps et puis son discours…il est puissant et violent, virulent et intéressant, basé sur une étude limite anthropologique de notre société, de ses dérives et des effets néfastes de ce pseudo socialisme censé sauver la France, des ghetthos à l’américaine qui se développe et se répandent comme des colonies de blattes…

Ce bouquin est un putain de chef d’oeuvre.

Le Corbac.

Les Mains vides, Valerio Varesi, Agullo, par Aurélie

Ah… Déjà fini… J’ai pourtant traîné pour le faire durer deux jours mais ça passe toujours trop vite.

Suivre les pas du commissaire Soneri dans les rues de Parme c’est pénétrer dans un autre monde, se sentir s’élever au-dessus de la mêlée. Celui que j’appelle mon Maigret à l’italienne a une façon bien à lui de mener ses enquêtes, sans se prendre au sérieux, en doutant beaucoup et en se fichant pas mal de ce qu’on attend de lui.

C’est cette fois sous une chaleur d’enfer qu’il est chargé de retrouver des meurtriers. Et il n’y a pas que la chaleur qui l’accable, l’ombre de la pègre semble peser dangereusement. On sent très vite un paradoxe entre la force tranquille de Soneri et toutes les pistes qui semblent lui tomber dessus. On lui parle aisément mais pas facile pour lui de suivre le bon fil.

Et puis cette ville qu’il voit se transformer radicalement, semblant désertée par l’humanité et gagnée par l’argent… il nous en ferait presqu’une déprime. Voilà peut-être ce qui me fait autant aimer les livres de Valerio : un héros qui ne brille pas comme d’autres peuvent le faire mais qui affiche une belle lucidité, jusqu’à reconnaître quand il ne fait pas le poids dans une affaire.

Dans cette 4e enquête, j’ai noté une petite cruauté faite par l’auteur au commissaire : en plus de souffrir de la canicule, il n’a droit quasiment qu’à des repas ratés, lui qui est si fin gourmet. J’aurais presqu’envie de le consoler en l’accompagnant dans son restaurant préféré.

J’ai refermé le roman mais je vais rester un bon moment sur mon petit nuage.

Aurélie.

Fakirs, Antonin Varenne (Audiolib) par Perrine

C’est une chronique un peu particulière, pour une lecture qui le fût tout autant. Depuis peu obligée de faire une heure de route par jour, je me suis laissée tenter par le livre audio dans la voiture (emprunté à la médiathèque et non téléchargé illégalement cela va de soi mais ça va mieux en le disant). Bref, puisqu’on ne se refait pas et que je n’allais quand même pas me mettre à écouter des albums jeunesse dès le réveil malgré mes nouvelles fonctions, j’ai choisi de tenter l’aventure avec Antonin Varenne, dont Battues (la manufacture de livres) est en bonne place dans les romans qui m’ont marquée.

Est-ce dû au support ou au livre, je dois avouer que j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire. Nous commençons avec d’un côté un américain expatrié dans le Lot, vivant dans une tente retranché du monde, qui apprend la mort de son meilleur ami (américain lui aussi) à Paris. De l’autre, un inspecteur un peu dérangé et son adjoint, mis au placard dans le service des suicides. Ambiance lourde et déprimante à souhait, renforcée par la voix de Jean-Michel Vovx, caverneuse au possible. A ce stade, je regrettais presque mon choix d’écarter la littérature de jeunesse de bon matin.

Le roman tourne donc autour de la mort d’Alan, l’ami de l’américain, fakir de son métier (oui oui c’est un métier), drogué, mort sur scène lors d’un de ses numéros. Accident, suicide ou autre chose ? Les hypothèses vont bon train et nous permettront de remonter le fil de l’histoire de ce personnage atypique, tout en découvrant un peu plus notre héros.

L’inspecteur lui m’a tout de suite évoqué Columbo (et tous les clichés qui vont avec) au point de devenir très vite antipathique et particulièrement gonflant. J’aurai presque zappé les chapitres le concernant si je n’avais pas eu envie de ne rien perdre du fil.

Comme à chaque fois que l’on nous propose un roman avec deux histoires parallèles, il va de soi qu’à un moment les deux se rejoignent, et là… enfin, la magie a fonctionné et je me suis faite embarquer. J’ai retrouvé avec bonheur ce que j’avais aimé dans l’écriture d’Antonin Varenne : ses personnages, durs, bourrus, brisés et seuls, touchants dans leur détresses respectives ; son analyse, toujours fine de la façon dont fonctionnent l’homme et la société en général, des ravages de l’armée ou encore de la place de ceux qui sortent du système, et bien entendu un talent indéniable avec les mots.

L’intrigue m’a tenue en haleine au point de finalement rester 5 minutes de plus dans la voiture pour finir un chapitre et de pester parce qu’il n’y avait pas d’embouteillages. Je ne saurais donc dire si le temps qu’il m’a fallu pour adhérer à ce roman est dû au livre audio ou au roman lui même, mais en éjectant le CD j’étais néanmoins conquise quoi qu’un peu frustrée, j’aurais bien repris une plage ou deux de Columbo finalement, il m’était devenu sympathique.

Tandis que j’agonise, William Faulkner, par Seb

Traduit de l’américain par Maurice E.Coindreau

« Le ciel est posé sur la pente de la colline, sur les bosquets d’arbres secrets. Au-delà de la colline des éclairs de chaleur flamboient et s’évanouissent. Dans l’obscurité morte, l’air mort se moule à la terre morte. Hors de la portée de la vue, il se moule à la terre morte. Il repose sur moi, mort et chaud. Il touche ma nudité à travers mes vêtements. J’ai dit : « Tu ne sais pas ce que c’est que de se tourmenter. » Je ne sais pas ce que c’est. Je ne sais pas si je me tourmente ou non. Si je peux ou non. Je ne sais pas si je peux pleurer ou non. Je ne sais pas si j’ai essayé ou non. J’ai l’impression d’être une graine mouillée, perdue dans la terre rouge et brûlante. »

Quand on lit William Faulkner, il se passe vraiment quelque chose. On ne prend pas une claque, on n’éprouve pas un coup de cœur comme je lis souvent dans certaines chroniques. Non, une claque ça reste superficiel, quelques phalanges projetées à travers l’air, un bref contact dans un claquement encore plus bref, et il ne reste dans la mémoire de celui qui a lu, que la trace rougissante de cinq doigts, le stigmate éphémère d’un évènement qui aura complètement disparu dans quinze minutes. Quinze minutes de picotements, tout au plus.
Non, avec Faulkner, la claque, elle prend une ampleur tectonique. La claque est à l’échelle de la planète. Ça se passe en-dessous et en-dedans de nous, et ça brasse comme jamais ça n’a brassé. Les diverses couches qui nous recouvrent sont brisées, malaxées, mélangées, dans une savante mixité de brutalité et de violence sourde qui prennent leur temps. Le genre de violence qui patiente dans un recoin, tapie comme une bête qui saura reconnaître son heure. La chose fait son effet peu à peu, elle gagne du terrain, s’installe en nous, et à la fin elle est partout et il lui aura fallu toute la lecture du livre pour être tout entière.
Ron Rash a écrit dans son roman Par le vent pleuré, que « le silence peut être un lieu. » Lui il a dû lire Faulkner pour écrire comme il écrit. Chez Faulkner, le silence a des allures spéciales, mais il est bien là, et le lieu, c’est Yoknapatawpha, un comté imaginaire du sud de l’Amérique, dans le Mississippi, un état avec trois doubles lettres et une seule voyelle, une exception. Le coin parfait pour y enkyster ses histoires. Tout l’univers du prix Nobel de littérature se trouve niché là, dans cet endroit si âpre et si sec, où les tourments noirs des humains se mêlent aux tourbillons de poussière rouge.
Bon, je vous cause un peu de l’histoire. Addie Bundren se meurt lentement, tellement lentement. Elle a eu un tas d’enfants. Ils sont persuadés qu’elle en a aimé certains plus que d’autres. Par la fenêtre, alors qu’elle n’en finit pas de s’éteindre, elle entend et elle voit son fils Cash ainé qui confectionne le cercueil dans lequel on la mettra bientôt. Cash est un méticuleux, il fignole, il s’applique avec ses outils qui sont la prunelle de ses yeux. Addie macère dans son lit. Et les non-dits qui rongent la famille macèrent avec elle, dans ses draps moites, dans cette chambre étouffante, sous les petits cris de la scie de Cash ; sous les effleurements de son rabot. Puis Addie meurt. Sa dernière volonté était d’être mise en terre là où elle est née, là où est sa famille, à Jefferson. De chez elle, ça fait un long voyage en charrette. En charrette tirée par deux mules. Avec le climat du sud, vous imaginez ? Je ne vous fais pas un dessin. C’est une expédition. Mais Anse, son époux, a promis. Alors tout le clan se met en branle pour emmener la mère en terre, à l’endroit même où elle a ouvert les yeux.

La structure du roman est foisonnante. Chaque chapitre porte le nom d’un des personnages, et celui-ci parle, décrit, raconte l’aventure et ce qu’il ressent. C’est la technique littéraire du « courant de conscience ». Cela permet d’avoir toutes les visions, divergentes, différentes. Et ils reviennent à tour de rôle, pas forcément dans l’ordre de départ, pour narrer. Il se relèvent, se remplacent, se filent le témoin. Tous les témoignages convergent vers une personne, Anse, le père, à la fois le maillon faible et le point d’ancrage de la tribu. Anse, celui qui s’exprime le moins en tant que narrateur, dont le nom apparaît si peu en tête de chapitre. Anse, ce type qui courbe l’échine face à l’adversité, jusqu’à avoir le nez dans la poussière. Un gars qui possède une extraordinaire aptitude à toujours faire les mauvais choix. Un homme qui a toujours tiré le diable par la queue, d’ailleurs il a tellement tiré qu’il n’y a plus de queue, juste un trou béant, un précipice.
Ah braves gens, cette expédition, parce que c’en est une, et une sacrée, elle va vous transformer, c’est bien possible. Toutes ces épreuves, ces imprévus, ce clan dont chaque individu est une planche un peu disjointe d’une grande porte, qui gonfle, qui travaille, laisse passer la lumière…ou l’obscurité. Quel voyage, quelle galerie de personnages !

La grande performance de l’auteur, réside dans son Art du dialogue. Cette parole qu’il donne à ses personnages, elle leur confère une profondeur que j’ai rarement croisée, une texture quasi physique au travers du papier. Ce langage, ces mots exhumés d’une époque, d’un coin de pays perdu, ça sonne tellement vrai. Aujourd’hui ça pourrait presque avoir une couleur exotique, et pourtant nous venons tous de là. Faulkner parvient à tisser une tragédie en utilisant des mots simples, sans pathos, sans effets de manche. En fait, je crois bien qu’il a écrit ce roman comme ils ont amené Addie au cimetière, avec lenteur, douleur, en résolvant les problèmes quand ils se présentaient sans jamais douter de l’issue. Il concilie la poésie de son écriture avec le « parler » de ses personnages, chacun accapare l’autre et cela fonctionne avec une facilité déconcertante. Par exemple, quand c’est Darl qui parle, qui décrit un paysage, un moment de la journée, c’est beau, c’est poétique, mais avec des mots de paysan, et ça c’est très fort. Pour prouver ce que j’avance, voici un passage dans lequel c’est une des filles Bundren qui parle, Dewey Dell : Et je croyais bien que Darl non plus n’aurait rien vu, lui qui reste à table, les yeux perdus plus loin que son manger, plus loin que la lampe, plein de la campagne extraite de son crâne, les trous remplis de l’immensité de la terre.
Pigé ?
Et donc ils vont tous passer devant vous, Darl, Jewel, Addie, Cora et Dewey Dell, Vardaman, Cash, monsieur Peabody et les Tull, Armstid, Moseley, Anse. Ils vont s’asseoir à vos côtés, dans un soupir, le même que celui qui sort du corps des travailleurs de la terre lorsqu’ils sont venus à bout de leur journée et qu’enfin, ils posent leur séant sur une chaise, les coudes sur la table, avec la promesse d’un repas sous les yeux. Et ils vont vous raconter, vous dire ce qu’ils pensent, entrebâiller des portes secrètes que l’on a si peu ouvertes, donner leur point de vue. Et nous, les lecteurs, nous écoutons religieusement, et puis quand l’un se lève et cède la place à un autre, tandis qu’il s’installe, nous digérons. Et plus tard nous assemblerons tout cela.
Mais on ne voit rien venir. On pressent le drame, il rôde sans cesse tout autour, la tension est latente, tellement bien transcrite.
William Faulkner est le chef d’orchestre et ses personnages ses musiciens à la partition si particulière.
Dans la littérature, il y a eu un avant et un après Faulkner. Je suis heureux d’arriver après.

Dix, Marine Carteron, Le Rouergue, par Aurélie

Le décor et l’ambiance sont posés d’emblée : une petite île bretonne désolée va abriter de biens étranges agissements. On y débarque 7 adolescents et trois adultes sensés les superviser dans un manoir empli de caméras.

Une nouvelle émission de télé-réalité ? C’est ce qu’on leur a dit… On sait que chacun a quelque chose à se reprocher et on sent que tout cela va très mal se terminer. Ce qu’on ignore c’est qui peut être à ce point assoiffé de vengeance pour avoir monté un plan aussi élaboré. On le découvrira bien vite. Marine Carteron ne nous laisse pas une minute de répit, en moins de 48h, guidé par des indices tirés de la mythologie ou des contes, chaque personnage va être confronté à son destin.

Une intrigue menée en huis-clos sur un temps très court = un roman qu’on lit forcément d’une traite avec une grande fébrilité.

Pour tous les lecteurs adolescents (mais aussi les adultes hein !) amateurs de frissons et d’énigmes.

La Proie, Philippe Arnaud, Sarbacane, par Aurélie

Proie de la plume de Philippe Arnaud, j’ai commencé ce roman hier soir pour le terminer à l’instant.

Le titre nous laisse peu d’espoir, on sent très vite ce qui attend Théa alors que cette Blanche vient de plus en plus souvent lui parler sur ce marché du Cameroun où elle aide sa mère.

Le cauchemar se tisse avec lenteur, par petites touches insidieuses, fermant peu à peu toutes les issues menant à sa vie d’avant, remplaçant les mots enfance et espoir par violence et horreur.

Théa, loin des siens, garde pourtant en elle cette force de vouloir les protéger et le refus inconditionnel de se laisser anéantir par la perversion qui étouffe son quotidien.

Ce destin de l’ombre que nous donne à lire l’auteur est indispensable pour nous positionner face à l’inacceptable. Partie pour accéder à une meilleure éducation et aider sa famille, c’est pour sa vie qu’elle devra se battre et elle est loin d’être la seule…

Une des meilleures lectures que j’aie pu faire dans la collection X’. Bravo Sarbacane !