Nord Michigan, Jim Harrison, 10/18, par Seb

« Ils passèrent la soirée assis sous la véranda. Le début du mois de mai avait été froid et pluvieux mais le temps s’était finalement réchauffé et des cosses d’érable tombaient des arbres comme des sauterelles vert pâle. La menthe jaillissait dans le fossé le long de la route et les premiers lilas fleurissaient. La mère de Joseph était installée dans la balancelle, trop faible pour se déplacer. Seuls ses yeux, qui étaient bleus et limpides, étaient restés mobiles. Elle n’avait pas dit un mot depuis plus d’une heure. Joseph était contracté et il avait la gorge serrée. Il sentait que ce serait sans doute la dernière fois qu’ils étaient assis ensemble sous la véranda. »

Toi qui me suis un peu, depuis ces années de chroniques, tu sais combien je l’aime Big Jim. Il ne se passe pas un an sans que j’y revienne, comme le cerf revient à la source pour s’abreuver en écoutant tous les bruits de la nature. Là, quand je tiens un Jim Harrison dans mes mains, j’écoute tous les bruits de la littérature. Et le monde truculent et savoureux de l’auteur. Cette fois ça a encore fonctionné, il m’a emmené, dans ce nord du Michigan, ce coin bouseux, boueux, sauvage et reculé. Comme une île presque vierge qui se serait trop rapprochée du reste du monde.

C’est dans cet endroit que vit Joseph, il est sans doute heureux, même s’il ne se pose jamais la question, il doit le sentir d’une manière immarcescible. Sa vie, son quotidien, c’est d’abord la classe qu’il donne, il est instituteur d’une école à plusieurs niveaux. Il aime son métier, il adore faire partager son amour des livres à ses élèves, même s’il se désespère parfois du désintérêt de quelques-uns. Mais Joseph est aussi fermier, à mi-temps on pourrait dire. Une ferme que ses parents décédés lui ont laissée, par la force des choses, ses frangines s’étant dépêchées de filer à « la ville ». Mais Joseph affiche une quarantaine bien frappée, il sent qu’il se trouve à un tournant de sa vie, du genre qui dira plus tard s’il éprouve de la satisfaction ou des regrets en lorgnant dans le rétroviseur. Il ne peut plus assumer ses deux jobs en même temps, et peut-être ne peut-il pas choisir. Et il est affublé d’un handicap hérité de l’enfance, une jambe récalcitrante qui se traîne un peu trop.

Le choix. Tout se trouve là. Plusieurs choix. Trop de choix. Car par-dessus cela, il y a Rosalee, la fille de sa vie, son amoureuse de toujours. Tout va bien entre eux, cependant, lorsqu’une grande élève, Catherine, presque majeure, lui fait des appels du pied, sa libido de quadra s’emballe et il entame une relation bien dangereuse. La drôlesse y croit, et elle sait y faire au sexe, et Joseph n’en demandait pas tant. Lui qui passe déjà pour un original, un type bizarre et politiquement incorrect, dans cette Amérique contrite et puritaine, profonde comme les lacs qui bordent le Michigan, il prend un très gros risque.

Dans une contrée si étroite, où tout le monde se connaît, conserver un tel secret est-il du domaine du possible ? Mais peut-être que cette aventure tombe à pic, peut-être que c’est l’évènement qui va dépoussiérer l’existence de Joseph, l’étincelle qui va enfin démarrer le moteur de sa vie.

Joseph se trouve au carrefour, le grand carrefour. Devant, Catherine, derrière Rosalee, à droite la ferme, à gauche l’école. Et à l’horizon, l’océan qu’il a toujours voulu voir et explorer.

Entre bitures formidables et emballement des sentiments, entre l’emportement des hormones et les coups de semonces de sa conscience, Joseph aura fort à faire. Il peut compter sur son fidèle ami, le docteur, avec qui il partage l’amour de la chasse, la passion de la pêche et la faiblesse du goulot. Leur relation, franche, qui se nourrit d’une belle altérité, est un peu la poutre du roman, le truc qui tient le reste, même si, je n’en doute pas une seule seconde, l’ensemble tiendrait quand même la route si le docteur n’avait pas eu cette importance-là.

Une fois encore, sous le maquillage des excès, Jim Harrison pourfend un certain style de vie, piétine la bien-pensance et fait un bon gros doigt aux coincés du cul et de la vie. Mais en creux, se dessine un questionnement profond, moins truculent, plus pointu, celui de l’âge qui gagne inexorablement, et de ce que l’on perd quand il survient. De la vie que l’on veut vraiment, des choix que l’on doit faire pour réaliser ses désirs, et des dégâts que cela peut engendrer sur ceux que l’on aime.

Une nouvelle fois, l’auteur de Légendes d’automne nous façonne un anti-héros banal dans ses bottes, en prise avec une nature parfois ingrate mais toujours impartiale, perclus de doutes, miné par les questions, bouleversé par ses sentiments, dépassé par son caractère.

Big Jim revient sur ses thèmes de prédilection, l’âge et le sexe, les bonnes choses de la vie, la place des individus et les choix de vie, la vieillesse, l’amitié, l’amour, le désir.

Allez, cap au Nord, entre les sillons de terre grasse, poussent les pages d’un très beau roman, resserré, presque intime, émouvant.

Traduit par Sara Oudin.

Invasion, Luke Rhinehart, Aux Forges de Vulcain par Le Corbac

« Des boules de poils intelligentes débarquent sur Terre »… quand j’ai lu cette première phrase de 4ème de couverture, j’ai tout de suite pensé à CRITTERS, surtout avec la suite: « elles n’ont d’autre but que de s’amuser ».
Pour s’amuser, elles s’amusent, et gentiment en plus. Rien à voir avec ces boules de poils aux crocs acérés des années 80 qui viennent foutre le bordel sur notre chère planète, assoiffées de sexe et de sang, lubriques et agressives.
Quoique…
Quoique les Protéens ( c’est ainsi qu’ils se nomment), ne sont pas arrivés sur Terre pour se prendre la tête mais plutôt pour nous la prendre.
Luke Rhinehart étant américain, sa base sera…américaine.
Mais il n’empêche que son livre est universel et ne peut nous laisser indifférents.
Roman de la contestation, roman de la rébellion, roman de lutte, roman révolutionnaire.
Déjà, avec  L’Homme Dé, il avait rué dans les brancards, secouant les règles de bienséance et chamboulant les bonnes mœurs sociétales de la middle-class.
L’âge ne l’a pas assagi, bien au contraire.
Ce joyeux trublion se permet d’écrire avec toute l’arrogance du bouffon: critiquer et donner son désaccord sur ce qu’il pense de la gouverne de son seigneur et maître sans perdre la tête (au sens propre bien évidemment).
Acide et cruelle, réaliste et positionnée avec outrance, sa plume nous dessine le portrait de ce couple de rebelles, de réfractaires à l’hégémonie des médias et de la consommation, à la préséance de la renommée et de la richesse sur le bien commun.
Luttant depuis leur enfance contre cet absolutisme bienpensant, contre l’endoctrinement d’une société basée sur la consommation et l’enrichissement avec comme finalité le pouvoir, la domination mais toujours avec ce manque de reconnaissance.
Cette jeune nation que sont les Etats-Unis d’Amérique est encore bien vacillante, titubante encore parfois sur ses jeunes jambes.
Besoin d’expansion géographique, politique et économique donc militaire en fait, besoin d’étendre son pouvoir et de se faire voir, nécessité de se démarquer de ses vieux oncles européens et donc de devoir faire plus fort…ou pire.
Théorie complotiste, omniscience des services de renseignements dans la vie de chaque individu, surveillance, méfiance…où est donc l’insouciance ?
Insouciance, légèreté, amusement, gaudrioles et autres fariboles… C’est ce qu’il nous manque. L’humour et l’amour de la plaisanterie, le plaisir de chahuter, de s’amuser, de rire et de ne pas se prendre au sérieux; voilà ce que l’Homme a perdu.
Alors vi, je le dis Luke Rhinehart exagère, caricature jusqu’à l’excès, piétine les plates bandes et dépasse la ligne blanche très souvent mais bon Dieu que c’est bon!
Cultivé et informé, se positionnant clairement sur une opinion politique et un point de vue humaniste, Luke Rhinehart nous offre une œuvre picaresque à la Cervantès, le récit de ces petites gens si banales qui n’abandonneront jamais leurs idéaux ni leur foi en l’espèce humaine et qui toujours lutteront contre ces gigantesques moulins corporatistes, capitalistes, énigmatiques, administratifs et incompétents.
Une comédie dramatique dans l’air du temps, un drame comique qui devrait nous interpeller.
Le Corbac.

Sur le ciel effondré, Colin Niel, Le Rouergue

Après un détour réussi par la Lozère, Colin Niel revient en Guyane pour la quatrième enquête d’André Anato, capitaine de gendarmerie d’origine ndjuka, amené à collaborer avec Angélique Blakaman, aluku, revenue médaillée de métropole après une intervention remarquée lors d’une prise d’otages. Un jeune amérindien est signalé disparu de son village du Haut-Maroni. Contactée par le père de l’adolescent, Blakaman fera tout ce qui est en son pouvoir pour le retrouver, au risque d’y laisser sa santé, mentale autant que physique.
Obia (paru en 2015) avait impressionné par son ampleur et la maîtrise du récit, auxquelles venait s’ajouter un tableau incroyablement vivant de la Guyane d’aujourd’hui. Colin Niel parvient à renouveler de manière éclatante la réussite que constituait ce précédent opus et, après y avoir exploré les séquelles de la guerre civile au Surinam et le trafic de drogue constant entre Guyane et métropole, il complète le tableau avec une description impressionnante de vérité de la vie sur le fleuve, dans cette région reculée du Haut-Maroni, où les populations natives d’amérindiens ont vu au fil des ans leur environnement se dégrader sous la poussée démographique liée à l’exploitation, légale ou non, de l’or présent en grandes quantités dans le sous-sol amazonien. Cet or qui, pour beaucoup, est une aubaine ressemble plus à une malédiction pour les amérindiens car le mercure utilisé pour l’extraction du minerai pollue les rivières et les poissons dont ils se nourrissent.  Ici, les garimpeiros brésiliens ont peu à peu chassé les noirs-marrons des exploitations aurifères et une ville s’est créée face à Maripasoula, sur la rive surinamienne, New Albina, ville de tous les trafics, de toutes les tensions également …
Dans cet environnement, difficile pour les populations amérindiennes de conserver et perpétuer leur mode de vie traditionnel. Ainsi les jeunes se retrouvent-ils tiraillés, pour ne pas dire écartelés, entre vie moderne et respect des coutumes. Envoyés étudier au lycée à Cayenne, ils se retrouvent brutalement confrontés à la réalité de la vie citadine dont ils ne connaissent rien, victimes de moqueries, voire de violences de la part des autres élèves, et le choc est rude. Dans ces conditions, le taux de suicides chez les jeunes amérindiens est bien plus élevé que dans d’autres catégories de la population. C’est un drame silencieux qui se joue en forêt, devant lequel les adultes se retrouvent complètement démunis.
Certains, dans l’espoir de donner un sens à leur vie, se tournent vers les nouvelles religions amenées par les évangélistes, toujours en quête d’âmes fraîches pour nourrir leur dieu et contribuer ainsi de leur côté à l’affaiblissement des croyances traditionnelles. Jouant sur la peur et la crédulité des populations locales, ces soldats de dieu s’implantent en force dans la région et certains villages se créent sous leur impulsion, entièrement habités de nouveaux convertis.
Pendant ce temps, sur la côte, à Cayenne, les jeunes, fascinés par le phénomène des gangs aux Etats-Unis, désoeuvrés, souvent au chômage, se laissent gagner par cette violence et des crews apparaissent ainsi dans les cités de la préfecture guyanaise, se lançant des provocations via Facebook, pouvant mener à des affrontements sans merci.
On le voit, la réalité guyanaise est multiple et complexe et ce n’est pas la moindre qualité de Colin Niel que d’éviter tout manichéisme, toute tentation de raccourci ou de résumé pour rendre le tableau plus compréhensible. Il se penche avec attention et empathie sur chacun de ses personnages et ses descriptions sonnent toujours juste, que l’action se situe dans les bidonvilles de Cayenne, dans ces villes-champignons poussées au bord du fleuve sans existence légale ou dans les légendaires Monts Tumuc-Humac, à la jonction de la Guyane, du Brésil et du Surinam.
Au-delà de l’indiscutable valeur documentaire de son roman, Colin Niel parvient une nouvelle fois à tenir son récit avec une grande maîtrise, soucieux d’efficacité autant que de crédibilité. Surtout, il se garde bien de juger ou de critiquer les contradictions de cette société guyanaise en proie à de nombreux dysfonctionnements et qui semble, chaque jour davantage, sur le point d’imploser. Le constat est dur mais objectif. Les 500 pages de Sur le ciel effondré se dévorent et le lecteur en sortira sonné, à la fois par le dépaysement et par une plongée réussie dans les tréfonds de l’âme humaine.
On ne pourra évidemment que vous recommander les trois premiers volumes de cette série d’exception, Les hamacs de carton, Ce qui reste en forêt et Obia (tous au Rouergue et en poche chez Babel), rassemblés ce mois-ci en une magnifique intégrale.

Sur le ciel effondré, Colin Niel (Rouergue noir) par Perrine

Résultat de recherche d'images pour "Sur le ciel effondré"Quel bonheur de retrouver notre capitaine Anato, que j’avais beaucoup aimé dans Obia. Traumatisé par la recherche infructueuse de ses origines, il a fini par abandonner sa quête et lutte contre des douleurs physiques inexpliquées. Il explore à son tour les remèdes mystiques, en faisant appel à différents obiaman.

Nous replongeons donc dans cette Guyane que Colin Niel m’avait amenée à découvrir, cette fois en s’intéressant plus particulièrement aux exploitations aurifères, à leur impact environnemental bien sûr, mais aussi sociétal. Dans cette région française (ne l’oublions pas), les différentes ethnies cohabitent plus qu’elles ne vivent ensemble, alimentant un racisme ordinaire, une incompréhension, une indifférence ou une peur de l’autre. L’abandon politique est omniprésent, la population n’a pas de sentiment d’appartenance à la France et ce ne sont ni la pauvreté, ni le manque de moyens ou de perspectives d’avenir qui risquent d’améliorer la situation. Dans ce contexte, de très nombreux jeunes se suicident, notamment parmi les Wayanas.

Comme dans sa trilogie Guyanaise, Colin Niel nous transmet merveilleusement bien son amour de la Guyane, mais un amour lucide. Ce n’est clairement pas un décor de carte postale malgré des paysages sublimes magnifiquement retranscrits, mais l’auteur nous propose un constat clair de l’énorme gâchis que représente la situation. Il milite pour sa réhabilitation et pour que les pouvoirs publics s’intéressent enfin au problème et y proposent des solutions.

Cependant, c’est avec un immense respect que Colin Niel traduit les différences entre les ethnies, avec dans cet opus une grande importance accordée aux traditions et aux religions ancestrales. Il nous emmène à travers des conflits de générations, la difficulté des parents de ne pas faire les bons choix et celle des enfants de trouver leur place dans ce territoire.

L’identité est une nouvelle fois au cœur du roman, avec l’idée que de connaitre son histoire, celle de son peuple, et de se l’approprier permettra à chacun des personnages de se construire un avenir. D’ailleurs parlons en de ces personnages… tous si profonds, si brisés, si humains ! Colin Niel est un orfèvre qui les cisèle avec une précision qui les rend extrêmement touchants. Je lui en veux d’ailleurs encore beaucoup de leur faire autant de mal ! Chacun lutte avec ses démons, chacun est finalement très seul, et vous donne envie de les prendre dans vos bras en leur promettant que tout va s’arranger.

Résultat de recherche d'images pour "la série guyanaise colin niel"Sur le ciel effondré est donc un roman qui vous transporte, qui vous éclaire, qui vous émeut, qui nous pousse à réfléchir sur l’évolution des peuples et des territoires et de soi même, qui vous fait voyager, qui est magnifiquement bien écrit. Donc un roman qu’il faut acheter vous l’aurez compris (et prenez en bonus l’intégrale de la trilogie guyanaise si vous ne les avez pas encore !)

 

Organigramme, Jacques Pons, Hugo Thriller, par Bruno D.

Paillettes, strass, feux de la rampe et tapis rouges, cocktails, personnalités médiatiques et jeunes femmes aux déhanchement lascifs, voilà ce que le commun des mortels vous citera certainement dès que le sujet de la mode sera abordé. C’est la partie émergée de l’iceberg. Jacques Pons, lui,  a choisi un autre terrain, une autre vérité, un éclairage violent sur ce qui se passe en coulisses.

La Maison Louis Laigneau, au firmament de son art, est une marque reconnue de la Haute Couture, mais c’est avant tout une entreprise avec son « Organigramme » où chacun est a sa place, où chacun donne le meilleur de lui même jusqu’à l’épuisement avec à sa tête un PDG, Angelo Bertani, que tous respectent ou craignent, c’est selon. Juste derrière lui se trouve Marek Konecny, chef de la sécurité et des services généraux, un rôle flou pour cette espèce de mercenaire qui sort d’on ne sait où et est inquiétant à souhait, froid et méthodique. Et puis, les autres employés sous les ordres des Dir Com, Dir Pro, Dir admin, DRH, etc…. bref plus de 200 personnes qui s’exécutent et appliquent bon gré mal gré des directives que personne n’oserait contester.

Sauf que ce petit monde qui fait rêver vu de l’extérieur est en fait un panier de crabes de la pire espèce à tous les niveaux et un grain de sable imprévu (un tueur très manipulateur) va venir semer le doute, la trouille, et disloquer jusqu’à son plus haut niveau une entreprise flamboyante .

Jacques Pons frappe fort et grâce à des chapitres courts, un scénario angoissant… et des cadavres qui s’accumulent, il nous livre une vision du monde du travail à travers le prisme de la mode absolument effarante !

Il instaure une peur sourde, celle qui fait que tous se regardent du coin de l’œil et c’est parfaitement réalisé en explorant tous les rouages de l’organigramme  d’une entreprise qui se veut leader et exemplaire. Entre séminaire de créativité, pressions diverses et grâce à ses quinze années passées dans l’univers de la mode, l’auteur malmène nos nerfs, nos héros, et montre que la frontière entre les racailles du 93 et l’univers feutré et chic de cette Maison Lagneau, fleuron du luxe à la française est plutôt mince : aussi violent et mortel l’un que l’autre !

Autant sociétal que noir, j’ai beaucoup apprécié cette immersion profonde dans cette galaxie bien particulière ou l’on côtoie des tyrans et des lopettes tiraillés entre jeux de séduction et de pouvoir, et où on vous plante un couteau dans le dos dès que l’occasion se présente, alors que juste avant on vous faisait un beau sourire fielleux de circonstance. Cruel et sans équivoque !

Je plussoie bien évidemment à 200% ce Coup de Coeur RTL 2018, d’autant plus que c’est un premier roman. C’est pour moi moi un sans faute et un bon shoot de plaisir dont la maison Hugo Thriller semble de plus en plus être coutumière avec ses dernières sorties (Hunter, Maudite etc…).

Bruno.

Par les écrans du monde, Fanny Taillandier, Le Seuil

Au matin du 11 septembre 2001, alors qu’un père téléphone à ses enfants pour leur annoncer sa mort prochaine, Mohammed Atta, jeune architecte égyptien, s’est emparé des commandes d’un Boeing 767 parti de Boston et le dirige sur New-York. Le seul point commun entre ces personnages est un rapport direct aux bouleversements qu’apportera au monde cette journée, qui démarre comme une autre et finira dans les larmes, le sang et le chaos, après la série d’attentats les plus meurtriers de l’Histoire. En effet, Lucy travaille pour un grand cabinet d’assurances au sein du World Trade Center et William est chef de la sécurité à l’aéroport de Boston.

Alors, que tient-on exactement dans les mains ? Que sommes-nous en train de lire précisément ? Le roman de notre siècle, le livre de notre monde, l’histoire de notre histoire, une cartographie du chaos ? Un peu de tout ça mais surtout un roman intelligent autant que percutant.

Fanny Taillandier joue avec virtuosité des codes du roman d’espionnage mais c’est le récit qui l’intéresse, ou du moins ce que permet le récit, à savoir qu’on doit le considérer comme un antidote au chaos et que c’est ainsi qu’il est utilisé par les hommes depuis plusieurs millénaires.

« Ici on a construit, en même temps qu’une nation, des dizaines d’histoires qui la racontent et lui donnent sens. On ne fait pas un Nouveau Monde à moins. »

A cet égard, le discours prononcé par George W. Bush après les attentats, et dont des extraits scandent les dernières pages du livre, apparaît comme une tentative instantanée de construction du récit collectif, d’appropriation des faits pour fonder le mythe ou l’épopée d’une nation et l’inciter à se relever pour se battre.

Le récit, l’histoire, la scénarisation sont des éléments de notre compréhension du monde, de rationalisation des faits et des risques. C’est le métier de Lucy, de calculer les risques  mais, devant l’évolution du monde, elle a pris conscience, avant que les événements ne lui donnent raison, qu’il faudra bientôt envisager ces futurs possibles de manière plus pragmatique.

« On vendrait alors non plus des taux de risque, mais des parts de chaos (…) C’était beaucoup plus en phase avec le monde tel qu’il était. »

C’est cette mécanique du chaos que l’on va essayer de suivre avec l’enquête de l’Agent Spécial sur le parcours de Mohammed Atta. Ce qui donne finalement le vertige et des sueurs froides aux personnes en charge de la sécurité, ce n’est pas la mise en lumière des ratés successifs, c’est l’inéluctabilité de la catastrophe.

En même temps que le récit sont les images. Et les fameux écrans du monde, en nous inondant d’images à flots continus, mettent en scène ce que nous vivons, à défaut de nous en donner une meilleure compréhension.

« L’alliance de la technologie et du réseau mondial a rendu les catastrophes extrêmement photogéniques ».

Fanny Taillandier joue avec le lecteur comme avec son récit, nous laissant finalement simples figurants d’une histoire écrite et filmée à l’échelle collective. A nous, donc, d’élaborer notre propre récit, à notre échelle et à celle des personnes que l’on souhaite y voir figurer.

Ce roman fera vraisemblablement figure d’OLNI dans cette rentrée littéraire mais il y apporte indéniablement du souffle et de l’inventivité, de l’intelligence en même temps qu’un humour grinçant comme on l’aime ici. En bref, une réussite totale que l’on conseillera vivement, un livre qui permet de voir un peu plus loin que le nombril de son auteur ou le bout de son propre nez.

 

 

 

 

 

L’enfant de poussière, Patrick K. Dewdney (Au diable Vauvert) par le Corbac

Je viens à l’instant de refermer L’enfant de Poussière, ben chapeau. Hormis Eddings, Gemmel, Hobb, Williams, Jordan ou Lynch j ai rarement autant été emmené sans force, promené d un bout à l’autre d’une partie de ce monde imaginaire, de ce territoire inconnu.

Je n’ai pas vu arriver les 16 ans de Syffe mais bon sang qu’est ce que j ai morflé à ses côtés. Dans mon coeur et dans mon corps, moralement et physiquement, émotionnellement et violemment. Rares sont les romans initiatiques aussi puissants et dégageant autant d’empathie.

On dirait du Guy Gavriel Kay tellement cela est ancré dans un univers au sein duquel chacun peut se projeter- moitié réel moitié bâti de toutes pièces. Une Histoire dans une histoire. Oh oui il est lent et épais, oh oui il pèse son poids avec ses 619 pages mais bon dieu il vaut son pesant d’or. Intelligent, travaillé, érudit, construit, il profite aussi d’une plume musicale. Celle d’une voix au coin d’ un feu de bois dans une vieille cheminée dans une vieille bâtisse misérable en bois, une voix légère et fraîche, rageuse ou posée, parfois poétique parfois brutale, sautant de la dureté à la froideur en passant par la sérénité, l’inquiétude, le doute, la peur et toute la gamme des émotions humaines sans jamais se perdre, sans jamais perdre le fil du récit. Sans jamais laisser se dérouler d un coup la bobine de la vie. La Voix du Conteur, du Ménestrel…

Roman d’une enfance à lutter pour se préserver, à ne pas se résigner sans comprendre. Récit d’une évolution, d’une adaptation à un système autre, d’une lutte contre les félonies et pour un libre arbitre. Véritable oeuvre de fantasy ( ou médiéval fantastique pour les francophiles déchaînés ), L’Enfant de Poussière de Patrick K.Dewdney est le premier volume d’une saga à avoir absolument dans vos bibliothèques. Bravo !

Le Corbac.

 

La frontière des ténèbres, Jean-Luc Bizien (Toucan Noir)

Certes en décidant de lire le tome 2 de La Trilogie des Ténèbres, il n’y a plus l’effet de surprise, on sait qu’ on se dirige vers la Corée du Nord, c’est à dire vers un état totalitaire encore fermé et contrôlé d’une main de fer par Le Cher Leader et son armée.
Une fois cette « non-surprise » passée, et je vous assure que ce n’est pas un reproche, Jean Luc Bizien nous remet bien vite en compagnie de notre rédac chef us, Seth Ballahan, fan de musique et de John Mellencamp en particulier, et de son mystérieux homologue coréen qui répond au doux nom de Kim Ji Sung.

Double homicide et meurtres impossibles dans un village pilote à la pointe de la technologie font que Seth Ballahan qui pensait être de retour en Corée avec son épouse et sa fille pour un séjour d’agrément, va vite déchanter et se retrouver embarqué dans une histoire effrayante.

Vite fait, bien fait, et un tour de passe passe plus tard (ça, il sait faire aussi, au sens propre comme au figuré), Jean Luc Bizien nous offre un fabuleux retour au cœur des deux Corée. Une opposition de tous les instants entre Séoul au sud et Pyongyang au nord, entre la culture occidentale et asiatique. C’est une immersion précise dans ce monde bien particulier qu’est la culture asiate que commence à comprendre Seth : « Les Coréens sont ainsi… Tous les Asiatiques sont ainsi… On ne peut les comprendre, on ne les comprendra jamais : ces types sourient pour ne pas mordre, ils sont toujours d’accord -en apparence ».

En magicien avisé qu’il est, JLB ressort un Paik Doong-Soo, monument de bravoure, de fidélité et enquêteur hors pair, qui tel un « Colombo » va devoir s’employer comme un diable à résoudre ce scénario. Repasser en Corée du Nord sera l’occasion de nous rafraîchir la mémoire à propos de ce régime subversif et de nous glisser quelques scènes d’effroi.
C’est un vrai thriller et le rythme va en s’accélérant grâce des chapitres courts et incisifs. Suspense et chasse à l’espion digne des meilleures périodes de la Guerre Froide, une ironie présente à bien des moments et des degrés divers font de cet opus un divertissement de premier plan agrémenté de nombreuses questions de fond et réflexions philosophiques.

L’auteur dénonce déjà une technologie ultra présente et plénipotentiaire, celle qui, sous prétexte de sécurité, vise au contraire une aliénation totale de la liberté de l’individu. A faire peur, je vous dis, parce qu’aujourd’hui cette technologie de puces et de drones rentre de plus en plus dans notre quotidien sans que l’on en soit forcément au courant !

Dangereuse immersion dans un état où la moindre prise de parole ou regard en coin peut décider du sort de votre vie, on se dit que l’on ne va pas courir en agence chercher un vol direct pour la Corée du Nord, bien au contraire. Défier les autorités de ce pays est un exercice périlleux et vouloir y pénétrer sous une fausse identité et en ressortir est une folie de l’esprit .

Mais ne craignez rien, Jean Luc Bizien est un bon guide et un excellent conteur. Alors laissez vous emporter par la plume de l’auteur parce que vous vous souviendrez de votre voyage en première classe au pays de Kim Jong-Deux, même si cela pourrait être un aller sans retour !

Et j’abattrai l’Arrogance des Tyrans, Marie-Fleur Albecker (Aux Forges de Vulcain) par le Corbac

Et j'abattrai l'arrogance des tyrans

Merci Marie-Fleur Albecker et David Meulemans pour cette excellente lecture. Ce furent des éclats de rire, des remarques à haute-voix, des extraits lus dans la libraire. Cette écriture si badine mise aux services d’un tel discours est un régal.

Il y avait longtemps (Révolution de Sébastien Gendron doit être le dernier) que je n’avais pas lu un tel pamphlet, une telle ode à la lutte et à la rébellion.

Merci pour ce pur moment de bonheur.

« Peuple exploité par les plus riches et par les grands de ce monde, révoltez-vous ! Pauvres hères trimant au nom du profit et de la reconnaissance de vos patrons, de vos dirigeants, de vos chefs; misérable piétaille piétinée comme le raisin à la pige, battu comme le blé mûr par les administrations à la solde des puissants ; tristes sires qui ne supportez plus les ingérences, les arrestations arbitraires, les lois inégales et les réglementations humiliantes : prenez les armes et battez-vous. Luttez et défendez vos droits et idéaux. L’injustice n’est pas votre apanage, tout comme la pauvreté et l’échine courbée ne font pas partie de vos traits de caractère. Attisez la vindicte du plus grand nombre, regroupez les démunis et les exploités, les femmes et les étrangers, les rejetés du système sous prétexte de ne pas être nés au bon endroit, les nantis aux idées libertaires et progressistes (peu nombreux comme de coutume) qui croient en l’égalité de chaque individu viendront vous soutenir. Trouvez des meneurs forts, bavards, crédules et pourtant si réalistes ; trouvez des combattants, des beaux parleurs, des emblèmes représentatives d’une tentative vaine d’évolution des mœurs et de la société et laissez vous guider.

Accédez quelques heures, jours ou semaines à ce sentiment de béatitude et sentez vous pousser par une tornade contestataire et justifiée. Profitez de ces quelques moments d’euphorie galvanisante…

Après l’été qui agite les sangs vient l’automne humide qui freine les ardeurs. Suite à un hiver rude et violent qui fait cesser toute activité, qui détruit les pousses précoces et les tentatives de réveil arrive le printemps. Le printemps qui n’est que le renouveau d’une situation qui a existé, qui existe et qui existera toujours. Le renouveau de cette richesse réservée à une minorité se croyant au-dessus du panier parce que bien née, parce que détentrice d’une pseudo-autorité attribuée de droit(s), parce que riche, parce que forte, parce que corrompue manipulée, refusant de perdre une miette de leur pouvoir, parce qu’ancré dans la certitude qu’ils font ce qu’il faut pour vous, respectant vos origines, vos intelligences, vos us et coutumes ; vous le bas-peuple, le petit peuple, les rouages de cette mécanique implacable qui ne vise qu’à vous désincarner et vous réduire à l’état de simples coquilles vides et obéissantes.

Profitez de ces moments de liberté, de cette bise qui vous souffle dans les cheveux, dans ce vent léger qui vous pique les yeux, dans ce vent dur qui tente vainement de vous ralentir ; profitez de ces sensations et sentiments que vous découvrez, qui vous donnent enfin le sentiment de vivre, les émotions que doivent ressentir toutes ces bêtes enchaînées à qui l’on rend la liberté.

Parce que…

Parce que tout à une fin et que la loi du plus fort, du plus riche, du plus influent l’emporte toujours.

Alors si c’est pour mourir écartelé ou décapité, battu comme un chien ou bien devoir vivre dans la solitude inquiétante de la peur de voir la porte s’ouvrir, dans la tristesse d’avoir tout perdu et de devoir subir en outre les regards défiants et les sous-entendus malaisants de votre village… Alors je vous le dis : battez- vous quand même car d’autres dans les années et les siècles à venir vous imiteront et un jour, un jour vous aurez gagné !« 

Empire des chimères, Antoine Chainas, Série noire, Gallimard

Antoine Chainas est toujours là ou on ne l’attend pas, phrase paradoxale, qui va à merveille avec sa bibliographie. Aucun de ses livres ne se ressemble, trame et forme, sauf peut être le fond et une vue sociétale éclairée . En omettant de petits écrits, cela fait quand même 5 ans depuis « Pur « que l’auteur n’avait pas  publié de roman. Par contre il n’a pas chômé, il s’est mis à la traduction de romans anglo-saxons pour Gallimard et J C Lattès.

Tout cela suscité pour en arriver où ?

Ah oui,  sa dernière publication, qui symbolise la parfaite maitrise du roman noir sociétal et qui laisse présager ce que deviendra la ou le noir dans une paire d’année. Comme d’autres, mais peu, on les compte sur 3 doigts d’un manchot, « running gag à chier, je sais ».

Antoine Chainas est un précurseur, ou je ne sais quel mot. Il remue les codes du noir avec brio pour en faire du nouveau, comme disait Lavoisier ?

Et bien NON il crée,  Monsieur crée et avance, et fait avancer le roman noir, oui rien que cela.

Alors, attention  il va falloir être concentré, et réveillé pour ce livre et avoir cette envie de découvrir un des meilleurs romans noirs français depuis longtemps.

Avec une construction littéraire débutante et détonante, le livre vous prend assez vite, plus envie de le lâcher même pour aller aux toilettes, ce qui est peut être gênant ….

Sur plus de 600 pages, ce livre apporte de la nouveauté, et un plaisir intense de lecture, rarement lu, ou bu si vous comparez Antoine avec du café, ^^

Je rappellerai juste que ce roman est d’une intensité extrême et qu’ à la fin quand toutes les pièces s’imbriquent, vous refermez le livre et vous restez comme un con….et là, bah, comme pour « Alain Claret », transformation en statue.

Pour en savoir plus, car il est impossible d’en dire plus sans spoiler,

allez sur les liens ci dessous

 

EMPIRE DES CHIMÈRES d’ Antoine Chainas / Série Noire.

avec en sus un entretien

Entretien avec Antoine Chainas / Empire des chimères / SN.