Les photos d’un père, Philippe Beyvin (Grasset)

Autant le dire tout de suite, c’est avec un certain scepticisme que l’on a accueilli ce roman, le premier de Philippe Beyvin, jusque-là connu pour son formidable travail d’éditeur aux côtés d’Oliver Gallmeister (Tom Robbins, c’est lui, Bob Schacochis, encore lui et quelques autres du même tonneau). Excellent éditeur, oui, sans discussion, mais voilà, un bon éditeur ne fait pas automatiquement un bon auteur et le résumé des « Photos d’un père » laissait craindre un énième texte sur la quête des origines, un de ces romans tournant autour du nombril du narrateur, bref quelque chose d’aussi ennuyeux que convenu.

Et les premiers chapitres ont rapidement donné corps à ces appréhensions, où l’on cherchait en vain cette « élégance du style » mise en avant dans l’argumentaire et ce côté roman d’apprentissage qui se résume finalement pour le narrateur à apprendre qu’il a été élevé par son père adoptif et donc essayer d’en apprendre davantage sur son géniteur.

C’est le personnage de ce père disparu qui donnera finalement au roman l’impulsion qui lui faisait défaut et le roman trouve dans sa deuxième moitié un souffle et une originalité bienvenus. En effet, Grégoire (Krikor) Tollian, cet homme dont l’absence envahissante hante le fils eut un destin hors du commun. Fils d’un résistant arménien victime des nazis, Grégoire Tollian était photographe de guerre et disparut en 1970 au Cambodge, comme une vingtaine de journalistes de diverses nationalités à la même époque.

On passera sur les péripéties permettant à Thomas, le narrateur, de retrouver les traces de son père et de rencontrer finalement Pauline, la mère de celui-ci, sa grand-mère donc, qui lui fera le récit des années précédant sa naissance. Et c’est là que le texte de Philippe Beyvin gagne en force et en profondeur, dans ces pages où il relate le quotidien de Grégoire Tollian au Vietnam et au Cambodge, interrogeant les motivations profondes de ces hommes et femmes qui décident de passer leur vie sur des champs de bataille afin de couvrir les conflits au détriment d’une vie familiale et sociale plus « normée ». Les interrogations de Tollian sur son rapport au conflit ont dû traverser nombre de photo-reporters dans le monde. Est-il possible de se contenter de photographier l’horreur afin de la révéler au monde ? Le désir de prendre part au conflit, de choisir un camp finit par faire vaciller les convictions de chacun(e) et le rôle tenu alors bascule de celui de témoin à celui d’acteur. A ce titre, plus grands encore deviennent les risques d’être fait prisonnier ou exécuté comme n’importe quel combattant.

A ces questionnements, Philippe Beyvin ajoute ceux de la femme et de la mère de Krikor, restées en Europe, et les choix que celles-ci devront faire lorsque le photographe sera déclaré disparu (et non décédé). Le choix de vivre et d’assurer à sa descendance le meilleur avenir possible s’imposera finalement de lui-même.

Les photos d’un père, s’il a les défauts d’un premier roman, prouve néanmoins la capacité de Philippe Beyvin à s’interroger sur les soubresauts de l’histoire en faisant montre d’une sensibilité qui donne à son texte le petit plus que son écriture ne parvient pas à imposer d’elle-même. Pas totalement convaincant, pas raté non plus, ce premier essai en appelle d’autres.

Yann.

 

Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre (Rivages) par Aurélie (OK)

Un grand roman qui m’a ramenée au plaisir de lecture boulimique des oeuvres de Victor Hugo découvertes à l’adolescence. Un de ces livres dont on aimerait qu’ils ne se terminent jamais, ses presque 500 pages nous semblant encore trop peu tant le souffle romanesque mêlé à celui des obus nous habite pendant des jours, nous faisant nous précipiter vers ces lignes dès qu’on a quelques minutes.
Un style flamboyant qui nous narre un épisode qui prend bien peu de place dans nos manuels d’Histoire. Quelques jours qui marquent la fin d’un rêve, celui d’une Commune pouvant s’installer durablement au nez et à la barbe des Versaillais. Quelques jours où vont s’affirmer toute la beauté des idéaux de certains en même temps que la bassesse d’âme de beaucoup d’autres. Au milieu du tumulte, des moments de grâce qui font croire, jusqu’au bout, que perdre n’est pas une fatalité.
Ce roman fait de pavés, de fusils, de moignons, de pain, d’amour, de rues parisiennes est à  dévorer dès le 2 janvier aux Éditions Rivages.
Aurélie.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Celles et ceux qui ont lu L’été circulaire (Albin Michel, février 2018) se souviendront sans doute que Marion Brunet remerciait  Nicolas Mathieu de lui avoir offert le titre du livre. On abordera ainsi Leurs enfants après eux, nouveau roman de ce natif des Vosges,  avec, en tête, cette même notion de continuité, voire de perpétuité,  comme un goût de répétition inlassable de la vie. Et ce n’est pas le seul point commun que l’on pourra trouver aux deux livres : il est question, ici aussi, d’adolescence mais pas seulement. C’est le portrait de cette France « d’en bas » qui résonne avec le texte de Marion Brunet, cette peinture sans fard ni idéalisme de ces hommes et femmes aux vies modestes et usantes, qui éveilleront inévitablement en nous l’image d’un(e) proche voire un effet miroir.

L’été 1992. Anthony et son cousin, pris d’ennui, décident de voler un canoë et de se rendre de l’autre côté du lac, sur la plage des culs-nus. Ils ne le savent ni l’un ni l’autre mais ce premier pas inaugure le temps des changements et la vie ne tardera pas à leur tomber dessus de tout son poids,

Aux animaux la guerre (Actes Sud, mars 2014) avait frappé par sa vision d’un monde à bout de souffle, en fin de vie et le portrait d’hommes et femmes entraînés dans une spirale de violence. Ici, le cadre est le même (l’Est) et la fermeture des hauts-fourneaux a plongé la région dans une crise économique et sociale que les édiles locaux espèrent faire oublier en misant tout sur le tourisme.

Composé de quatre parties, toutes espacées de deux ans, entre 1992 et 1998 donc, Leurs enfants après eux affiche sinon une ambition plus grande, du moins la volonté d’aller plus loin dans le portrait d’une région et de ses habitants, en même temps que celui d’une époque. Là où l’on aurait pu craindre un énième tableau d’adolescents en conflit avec leurs parents, Nicolas Mathieu livre un récit bien plus ample et attache autant d’importance et de tendresse aux adultes qu’il dépeint qu’à leurs enfants. Ici, la vie n’épargne personne mais, plutôt que des grands drames, c’est souvent le quotidien qui use, fane, flétrit. La perte progressive des illusions, les renoncements, les petits arrangements avec soi-même, sont autant de coups portés aux aspirations de la jeunesse.

Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir (…), cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente. Il ne pouvait admettre cette maladie congénitale du quotidien répliqué. 

Il y a des questions à se poser quand les hommes en viennent à regretter l’Usine … Quelle est cette société du progrès que l’on veut leur vendre à tout prix ?

Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois.

C’est une des grandes forces de ce roman que d’avoir su dépeindre de manière aussi juste le remplacement d’un monde par un autre, quand les perdants restent les mêmes, dans ce recommencement sans fin annoncé dès ce très beau titre. En élargissant le cadre de son histoire, Nicolas Mathieu restitue avec brio tout l’environnement des années 1990 en France, de la musique aux habitudes de consommation, des marques de vêtements aux événements politiques ou sportifs  mais c’est dans son analyse du fonctionnement de notre système éducatif qu’il se montre le plus incisif.

Les décideurs authentiques passaient par des classes préparatoires et des écoles réservées. La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses (…). Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes(…) qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale (…). C’était bien fichu.

Il décrit également comme personne les ravages du temps qui passe.

Au fond, Hélène n’avait pas voulu renoncer à son pouvoir sur les hommes (…). Le sortilège s’était dissipé complètement. Elle avait coupé ses cheveux, ses bras devenaient mous, ses joues dévalaient. Sans parler de ses seins (…). Hélène était désamorcée. Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’en avaient même pas profité.

Roman noir,  profondément social, Leurs enfants après eux est incontestablement  la confirmation d’un auteur à suivre, sensible et engagé, dont la justesse de l’écriture le dispute au sens aigu de l’observation. Evitant tout manichéisme, il  livre un récit qui oscille entre drame social et roman d’apprentissage, alternant tension et sensualité, humour et colère sans tomber dans le cliché ou la caricature, donnant ainsi un roman qui devrait marquer les esprits et trouver sans peine sa place au sein de cette rentrée littéraire.

 

 

L’éternité n’est pas pour nous, Patrick Delperdange, Equinox, Les Arènes

Le premier qui parle de noir rural se prendra une baffe !!!

L'Éternité n'est pas pour nous

L’auteur continue juste de visiter et de raconter la vie des laissés pour compte. Les sans dents, les marginaux, etc, ceux que la société casse et classe, hors d’elle. Voyez vous donc, on va partager un moment de vie, d’une prostituée, de sa fille, d’un amateur de bière, d’un manchot, de son frère un peu illuminé, juste différent. En face, on a le commun des connards, des notables proches des poujadistes à souhait branchés sur Tf1 en continu, et une famille très haut placée, et des merdiers qui les accompagnent.

Par une destinée non radieuse, ni bienveillante, ces pauvres hères ( ces sont des humains) vont se retrouver confrontés à la lie de la lie de la bêtise humaine, et du pognon qui ouvre toutes les portes, Saint Pierre méfie toi….

Dans une sorte de méli- mélo tragique, nous allons passer un sale moment chers lecteur et lectrice. Nous allons côtoyer la rage, l’impuissance, et tant d’autres sentiments qui ne laisseraient de marbre que les cons ambiants. L’auteur connait  son boulot d’écrivain, sur le bout des doigts. Dans cette folie furieuse, nous serons surpris à chaque page et surtout à la fin des chapitres, cela va vite très vite, pas le temps de se reposer, le livre tient sur 48 ou 72 h de vies sacrifiées.

J’ai eu le plaisir de faire un entretien sur le livre « Si tous les dieux nous  abandonnent » à la Série Noire que j’avais beaucoup aimé, je me souviens d’un entretien intéressant. Maintenant l’auteur a franchi une ligne, un cap. C’est plus dur plus serré que le livre suscité, et beaucoup plus profond. Un auteur qu’on suivra toujours en achetant les yeux fermés, en liquide sinon pour la cb t’es mort…

On remercie Aurélien Masson, l’auteur qui l’a suivi. Quoi d’autre ?

¨Prenez un shoot de vrai vie, que vous trouverez ni dans le canard local, ni sur votre putain de télé !!! de merde

C’est malheureusement la vraie vie de certains, la vie que nous raconte l’auteur, en lisant pensez y, c’est juste  certains humains de passage sur terre comme un chacun, qui n’ont pas eu le carré d’as ni un brelan quand on a redistribué depuis la nuit des temps. Bonne rage !!!

Ps : si tous les dieux nous abandonnent, l’éternité n’est pas nous, la suite ????

Le Boss.

 

Héléna, Jérémy Fel, Rivages par Le Corbac

Jérémy le sait, nous en avons parlé quand je l’ai reçu pour Les Loups à leur porte, j’avais eu du mal avec sa construction narrative.
Aujourd’hui je viens de fermer Helena et je me suis régalé !
Je retrouve sa patte, sa manière bien personnelle de déstructurer le récit, de construire un roman chorale comme un véritable film, nous faisant alterner les points de vues, jouant sur les effets et le coté fantasmagorique de chacun, mettant en avant des personnalités ou caractères bien différents mais unis par un même lien… La famille, l’enfance, le poids du passé.
Je me retrouve beaucoup dans les pages de Jérémy, aussi bien en tant qu’adulte qu’en tant qu’enfant. Pourquoi ?

Parce qu’on sent les influences de lectures, de cinéma de Monsieur Fel.
Certaines scènes ne sont pas sans rappeler les textes de Clive Barker de part leurs violences et leurs noirceurs, d’autres m’ont ramenées à Poppy Z Brite dans leurs descriptions des liens entre personnages, dans cette manière qu’il a de décrire la profondeur des marques du passé et l’influence néfastes qu’elles ont sur ce que nous devenons.
Plus qu’un thriller, Helena est le roman de la vie, le roman du passé, le roman des méfaits parentaux, des erreurs d’éducation, des incompréhensions familiales et des non-dits et autres dénis.

Dans une langue sans fard et très visuelle, rappelant le Magicien d’Oz aussi bien que Jeepers Creepers, Jérémy nous promène dans les chemins de traverse de toutes ces familles qui nous semblent si normales alors qu’en réalité elles ne sont que violence et secrets enfouis, douleurs et frustrations.
Celle des parents transmise inconsciemment à leurs enfants, vous savez ce poids de nos échecs que nous faisons peser sur leurs épaules (cf. My Little Sunshine ou Juno), celle de nos pathologies adultes inscrites dans nos gènes suite aux abus de notre enfance (cf. L’Esprit de Caïn).

Oui le texte peut sembler dur, mais au moins il a l’élégance de ne jamais basculer dans le trash gratuit (en même temps il n’est pas si gore que ça, bien au contraire). Tout n’y est que romantisme morbide, amour destructeur et pesant, déracinement et quête de reconnaissance de la part de ces jeunes adultes que nous sommes tous.

Un très beau livre qui devrait nous interpeller, nous parents, sur ce que nous transmettons à nos enfants, ce que peuvent vivre ou subir nos conjoint(e)s.
Merci pour ce très beau roman.

Évasion, Benjamin Whitmer (Gallmeister) traduction Jacques Mailhos

Un auteur suivi dès le départ avec Pike, rencontré au Quais du polar, alors qu’il n’y avait pas grand monde à sa table. Maintenant, je pense qu’il y en aura plus.

J’ai pas lu la préface, bof…

Soit,  cet auteur me fait grand peur, car avec trois livres son talent s’épanouit de plus en plus, et dès  le départ « Pike », c’était déjà du grand roman, ni noir , ni blanc, aucune couleur, juste de la grande littérature américaine. Il va finir par se planter je pense ^^.

La trame est évidemment du « déjà vu » mais le traitement non, avec cette écriture qui ne fait que  » s’améliorer » si on peut dire ainsi. Cette manière de décrire l’humain et la nature dans un contexte de froideur et je ne parle pas que de la météo.

C’est l’histoire de prisonniers qui s’évadent avec course poursuite dans les bois par grand froid. Ok, mais avec de courts chapitres et laissant « parler » chaque protagonistes avec des flashbacks laissant planer le mystère de « comment on en est arriver là ». Sinon c’est rapide, les gens partent reviennent dans le récit ou pas. On a aussi la description d’une ville dont le capitaine d’industrie n’est que le directeur de la prison pourvoyeur d’emploi, vous voyez le bronx ?

Je ne sais pas si c’est la quintessence du noir, mais par contre ce qui est sur, c’est que cet auteur fait partie d’une génération qui fait perdurer le roman américain tout en apportant une touche innovatrice.

Un clin d’œil à Yann Leray, qui n’avait pas vu la forme subtile qu’est la fin !!!

Oui, une fin comme on en lit rarement pas tant sur le fond qui est pourtant touché mais la forme, impossible de vous le raconter, attendez vous juste à un sublime moment de lecture, une fin jouissive,  ce qui parfois arrive, enfin à mon âge… Ok je sors !

1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’évènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin. Avec ce troisième roman impressionnant, Benjamin Whitmer s’impose comme un nouveau maître du roman noir américain.

Requiem pour Miranda, Sylvain Kermici (Equinox – les Arènes)

Pas beaucoup lu ou vu grand chose, sur ce livre de septembre, et pourtant…  Aurélien Masson continue son chemin chez Equinox, avec l’auteur suscité. Après un terrible et inclassable Hors la nuit de S.Kermici, il en est  de même pour Requiem pour Miranda. Si la trame vous parait convenue, attention le traitement est hors normes.

Elle se décompose en deux parties, victime et bourreaux .  Une manière d’appréhender les actes, pour essayer de les comprendre et surtout, surtout réaliser l’horreur de la situation. On commence par incompréhension de la victime, le déroulement des faits, puis son questionnement. Déclencher l’affect chez le lecteur, l’interpeller, la lame entre les côtes pas loin du cœur. Et cela fonctionne bien, très bien.

Après il y a donc « les brutes », et nous allons aussi rentrer dans leur cerveau, regarder à leur place, essayer de comprendre ce qu’il y a dedans. C’est aussi parfaitement maîtrisé.

Dans ce récit, la 4ème de couv ressemble à un fait divers d’un canard local. mais accordez donc à ce récit assez court (et heureusement je ne pense pas que cela fonctionnerait sur plus de pages) le mérite qu’il a. Il a une certaine clarté dans l’horreur, une forme de beauté, d’autre parleront de nihilisme,  il y en a mais aussi autre chose  d’assez imperceptible.

Après deux livres pour moi, je continuerai à plonger dans l’univers de cet écrivain hors classe, et j’essayerai de trouver ce truc imperceptible, promis.

Véritablement « âmes sensibles s’abstenir », comme certains qui votent…^^. On  se rapproche de l’horrible Irish Stew de  J. P. . Bastid qui reste un monument.

Résumé :

« Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie.

Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »

Un huis clos tragique, entre les bourreaux et la victime, où chacun finit par vaciller. Un texte vertigineux, qui hante les lecteurs longtemps après avoir été lu.

Au coeur de la folie, Luca d’Andrea, Denoël, par Bruno D.

Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza.

Après  L’essence du mal  premier livre de cet auteur italien, voici  Au cœur de la Folie . On ne peut pas dire que le romancier n’a pas de la suite dans les idées et on devine que l’on va partir pour un voyage mouvementé où les repères risquent d’exploser et ou la vie ….ou la survie ne tiendra finalement pas à grand chose.

Nous sommes en 1974, en hiver, région sud Tyrol, Marlène la belle, fuit son mari, Herr Wegener, respecté et finalement pas très respectable, emportant avec elle dans un précieux pochon, des saphirs à la valeur inestimable, confiés par l’organisation «  Le Consortium », puissance incarnée du mal le plus profond. Seulement, voilà, hiver et routes difficiles couplés à la peur, font que Marlène se plante en voiture au fin fond d’une vallée très isolée et perd connaissance. Elle est sauvée et recueillie par Simon Keller, un « Baur », sorte d’homme des montagnes, énigmatique, presque sauvage et rustre, inquiétant, mais néanmoins plein d’attention pour la jeune femme.

Les 50 premières pages sont d’une précision chirurgicale avec la présentation de personnages froids et cyniques, dangereux ; des êtres construits dans la violence du passé, et ayant survécus à de drôles d’exactions. Effrayant ! Sacré contraste entre Herr Wegener, Georg, à la noirceur absolue, et la beauté des paysages immaculés de blanc servant de décor.

Et puis, il y a le Consortium avec « L’homme de Confiance », un être méticuleux, un fantôme, bras armé de l’officine, une bombe à retardement lâchée dans la nature et que l’on n’arrête pas ; invisible, doté de multiples ressources, insensible à la douleur, un Terminator au service du Mal !

La folie se déchaîne au cœur de ce roman et c’est aussi l’occasion pour l’auteur de confronter le monde merveilleux des contes et légendes locales pour enfants au monde réel et terrifiant des adultes, tout en n’omettant pas de parler de traditions et transmission du savoir ancestral.

C’est un scénario glauque et violent ou la vérité n’est jamais toute blanche ou toute noire. Seul peut être « Le Maso », chalet isolé, lieu d’habitation depuis 1333 de la famille du « Baur », transmis de génération en génération, semble un havre de paix, inatteignable, loin de la cruauté moderne…..mais je dis bien « semble » parce la monstruosité, la désolation, ou « Lissy » ne sont jamais bien loin, et au cœur de cet isolement, au cœur de la folie, personne ne vous entend crier !

Entre légendes de montagne et peur primale, ce huis clos suffocant et fantastique réveille nos pires consciences et nous emmène dans un univers particulier qu’affectionne visiblement Luca D’Andréa. Pas encore du Stephen King, mais en deux romans et petit à petit, on ne pourra que remarquer quelques similitudes et convergences, comme un hommage au Maître du genre. Merci aux éditions Denoël et à Joséphine Renard de faire parvenir jusqu’à nous ces « Sueurs froides » transalpines et de nous faire découvrir de nouveaux auteurs.

Bruno

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Objet improbable autant que pertinent en ce dixième « anniversaire » de la crise des subprimes, Les frères Lehman, excellemment traduit par Nathalie Bauer, représente à la fois un pari un peu fou et une nouvelle aventure éditoriale pour les éditions Globe, emmenées par l’infatigable Valentine Gay. De quoi s’agit-il exactement ?

En 2013, Stefano Massini, célèbre dramaturge italien, publie Chapitres de la chute, impressionnante pièce de théâtre dans laquelle il revient sur le destin des frères Lehman, fondateurs de la banque du même nom, dont la faillite en 2008 provoqua une crise économique aux retombées mondiales. Frustré par la forme théâtrale qui lui impose des coupes afin de rendre son texte adaptable, l’auteur finit par le publier quelques années plus tard dans sa version initiale, celle qui est aujourd’hui proposée par Globe, à savoir un récit courant sur plus de 800 pages.

A l’ampleur extraordinaire de son roman, Stefano Massini a ajouté la contrainte de l’écrire en vers libres, telle une Odyssée contemporaine. De l’arrivée de Heyum Lehman aux Etats-Unis en 1844 jusqu’à la chute en septembre 2008, ce sont ainsi plus de 160 ans que le lecteur halluciné verra défiler sous ses yeux.

Sur le fonds, Les frères Lehman relate avec précision le destin de cette famille juive arrivée de Bavière et qui crée tout d’abord un commerce de vêtements, avant de se lancer assez vite dans celui du coton, avec ce que cette pratique implique, en particulier l’esclavage. Très vite, avec un sens du commerce jamais mis en défaut, Heyum (devenu Henry) et ses frères également arrivés de Bavière, ont l’exclusivité de la production d’un grand nombre de plantations de l’Alabama, où ils sont installés, mais également d’états environnants. L’appât du gain aidant, ils vont progressivement se tourner vers d’autres marchés, ayant très vite compris les besoins insatiables de cette société en pleine expansion. A la frénésie de cette fin de XIXème siècle, où tout décidément reste à faire, les frères Lehman participent en ne perdant jamais de vue leur objectif initial : faire prospérer leur affaire. Ils ont également une extraordinaire capacité de visionnaires car ils parviennent à inventer de nouveaux métiers, de nouveaux concepts, comme celui d’intermédiaire, de revendeur, leur permettant ainsi d’engranger le début de leur fortune.

Après le coton viendront le sucre, le charbon, le pétrole … Rien n’échappe à leur regard acéré, à leur avidité. Se développant en même  temps que le Nouveau Monde, la société des frères Lehman doit également faire face aux crises que traverse celui-ci. Leur pragmatisme à toute épreuve, leur absence de remords et leur capacité à faire les bons choix les amèneront au fil des années à faire évoluer leur métier, passant d’abord du commerce à la banque avant de plonger résolument dans la finance, ce monde virtuel où tout n’est qu’algorithmes et lignes de calculs à n’en plus finir. Tendant peu à peu vers une dématérialisation totale des affaires les fondateurs de Wall Street puis de Standard and Poor’s, sont sur tous les fronts de la finance et il devient impossible de les éviter.

« Il n’y a qu’une seule règle

pour survivre à Wall Street

et elle consiste à ne pas succomber (…)

qui s’arrête est perdu

qui reprend son souffle est mort

qui s’installe est piétiné

qui réfléchit peut le regretter amèrement (…)

chaque banquier est un guerrier

et ceci est le champ de bataille.

Pour nous , lecteurs de 2018 qui connaissons la fin de l’histoire, chaque étape de cette ascension vertigineuse est un pas de plus vers le gouffre. Le cynisme et l’amoralité dont font preuve les frères Lehman puis leurs descendants durant des années précipiteront leur chute, eux qui se sont crus un temps au-dessus des plus puissants de ce monde.

Profitant de la liberté que lui offre la forme d’écriture choisie, Stefano Massini s’en donne à coeur joie (et ici s’impose un mot sur le remarquable travail de traduction effectué par Nathalie Bauer) et fait se côtoyer des extraits de textes religieux, des inventaires, des dialogues, des visions de cauchemars nocturnes et, vers le milieu du roman, une liste ahurissante autant qu’effrayante, dite des « 120 règles du miroir » qui, à elle seule, résume parfaitement la « philosophie » des Lehman.

Histoire du capitalisme autant que destin familial, Les frères Lehman se dévore et donne le vertige, tant par sa virtuosité que par le rappel incessant que notre société repose encore sur les mêmes bases et que la crise de 2008 n’a vraisemblablement servi de leçon à personne … Le destin de la fratrie cristallise la cupidité, l’arrogance et la violence qui caractérisent l’espèce humaine et c’est en ce sens que le roman de Stefano Massini est peut-être le plus inquiétant.

« Nous sommes tous égaux

car nous avons tous un portefeuille (…)

nous sommes tous égaux

car nous avons tous un compte en banque ».

Et l’Histoire de leur donner tort.

Yann.

Terres fauves, Patrice Gain, Editions Le Mot et Le Reste par Yann

 

L’Alaska, terre sauvage s’il en est, n’en finit pas d’alimenter rêves et fantasmes, crainte et fascination. Il n’est donc pas surprenant que Patrice Gain, homme de la montagne et des grands espaces, y situe son troisième roman, après La naufragée du lac des Dents Blanches (2016) et Denali (2017), également parus aux éditions marseillaises du Mot et Le Reste.

Sollicité par le gouverneur Kearny, David McCae, écrivain new-yorkais, a accepté d’écrire les mémoires du politicien. Afin d’étayer le récit de témoignages élogieux, McCae part en Alaska à la rencontre de Dick Carlson, alpiniste renommé et ami du gouverneur. Mais la rencontre ne se déroule absolument pas comme prévu et, suite à l’enregistrement involontaire de déclarations plutôt compromettantes, McCae va faire l’expérience de la violence des hommes en même temps que la découverte d’un milieu aux antipodes de ce qu’il connaît.

Patrice Gain creuse le sillon entamé avec ses deux précédents romans mais, là où on pouvait auparavant émettre quelques réserves sur l’écriture un peu scolaire et un scénario affaibli par excès de bons sentiments (en particulier sur La naufragée du lac des Dents Blanches), il franchit un cap avec Terres fauves en balayant d’un revers de main cette forme de bienveillance préjudiciable à la force de ses histoires. Il dépeint ainsi, à travers le personnage de Dick Carlson, une forme d’archétype du mal, un concentré d’égoïsme, de méchanceté, de mensonge et de suffisance. Carlson et ses acolytes , en mettant en péril la vie de McCae, lui feront prendre conscience de l’inépuisable capacité au mal dont est capable l’être humain.

Abandonné à son sort, McCae, le citadin, va également devoir faire connaissance avec la vie sauvage dans tout ce qu’elle a de plus rude et d’inhospitalier, affrontant avec terreur des moments particulièrement difficiles. Mais, en opposant l’indifférence de la nature à la malveillance de l’homme, Patrice Gain choisit son camp et c’est ce que sera amené à faire David McCae, nouveau Candide au pays de la dernière frontière.

Patrice Gain noircit le propos et donne ainsi à  ses Terres fauves une rugosité qui manquait à ses précédents romans. Les grands espaces et la vie sauvage s’accommodent finalement assez peu des bons sentiments et c’est en dévoilant la noirceur de l’homme qu’on leur restitue ce qui en fait la force et la beauté. On ne peut qu’espérer que l’auteur poursuive dans cette voie et continue à explorer cette mythologie nord américaine qui le fascine depuis son entrée en littérature.