Le Cœur battant du monde, Sébastien Spitzer (Albin Michel), par Aurélie

1851, année du début du roman mais surtout année de la naissance de Freddy, fils caché (pendant plus d’un siècle) de Karl Marx.

En s’appuyant sur de nombreux documents, Sébastien Spitzer nous propose un grand roman où les influences de Dickens et de Zola subliment le récit d’une vie vécue dans l’ombre.

De Londres à Manchester en passant par Liverpool et l’Irlande, le lecteur est bringueballé en 1re comme en 3e classe sur les chemins de fer qui mènent les hommes vers le progrès tout en les rendant toujours plus dépendants à l’argent et à leurs privilèges.

Non sans certains paradoxes, Marx et Engels se battent avec pour l’un sa plume et l’autre sa fortune mais c’est ce sont bien les femmes qui les entourent qui emplissent peu à peu les pages de ce roman de leur force et de leurs actes.

Freddy n’aurait pu trouver plume plus passionnée pour le sortir des coulisses de l’Histoire. Ce livre confirme pour moi le talent d’un auteur qui avait été une magnifique découverte avec « Ces rêves qu’on piétine », son 1er roman paru à la rentrée 2017 aux éditions de l’Observatoire.

Aurélie.

Ici n’est plus ici, Tommy Orange (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann et Fanny

James Welsh, Sherman Alexie, Louise Erdrich, Joseph Boyden, Richard Wagamese et bien d’autres ont, depuis quelques décennies, permis l’émergence d’une littérature amérindienne riche et vivante grâce à laquelle les premières nations parviennent à faire entendre leurs colères, leurs combats et leurs difficultés à trouver une place dans le monde actuel. Loin des clichés auxquels il serait tentant de les assimiler, ces voix tentent chacune à sa manière de remettre en perspective l’histoire de leur pays (qu’il s’agisse du Canada ou des Etats-Unis) et le rôle que l’homme blanc a voulu leur attribuer, dans l’imagerie de la conquête de l’Ouest en particulier. C’est tout le poids de ces violences et mensonges qui pèse sur la plupart de ces textes, à l’instar de celui qui nous intéresse aujourd’hui, signé par un jeune auteur dont la toujours excellente collection Terres d’Amérique nous propose le premier roman.

Tommy Orange est né en 1982 dans l’Oklahoma mais c’est en Californie qu’il a grandi, plus précisément dans la ville d’Oakland, où il a choisi de situer l’action de « Ici n’est plus ici » (« There there » en V.O.). Auréolé de plusieurs prix littéraires outre-Atlantique, il a également été finaliste du Pulitzer et du National Book Award.

 » A l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux. » (4ème de couverture).

Roman choral, « Ici n’est plus ici » présente ainsi une succession de destins cabossés où alcool, drogue, violences conjugales, dépression et pauvreté sont le lot quotidien des personnages de Tommy Orange. Ils n’ont en commun que leur appartenance aux premières nations et une vie chaotique, un mal-être chronique et l’incapacité de s’adapter à ce monde que les blancs ont modelé autour d’eux après avoir spolié leurs terres. Entre colère et résignation, ils cherchent leur place, tentant de redéfinir leur identité et d’être reconnus comme des américains avant d’être des indiens. Mais il y a belle lurette que le rêve américain a cédé sous les coups de boutoir du racisme et du communautarisme et il est parfois difficile de se plier à cette réalité.

 » Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de meurtre qu’elle est résistante ? « 

Ce grand pow wow (rassemblement d’origine religieuse, devenu plus festif et destiné à maintenir l’héritage culturel des amérindiens du Nord) organisé à Oakland est donc l’occasion pour les protagonistes du roman de renouer avec leurs racines en essayant par la même occasion de redonner un sens à leur vie. Mais ils seront rattrapés par cette violence que la plupart d’entre eux ont côtoyée à un moment où un autre de leur vie, et que le pays subit régulièrement sans que rien ne soit fait pour y remédier …

Tommy Orange met le doigt là où ça fait mal et laisse gronder sa colère tout au long des 330 pages de ce roman dont il sera difficile de se défaire après l’avoir lu. Fustigeant, dès le prologue, la violence et les trahisons qu’infligèrent les blancs aux autochtones, il décrit sans faux semblants les conséquences directes et indirectes de ces décennies durant lesquelles les premières nations se virent combattues puis parquées afin d’assouvir la soif inextinguible des pays colonisateurs. Aussi noir soit le constat, les personnages d’ « Ici n’est plus ici » parviennent pour la plupart à garder la tête haute, à retrouver un peu d’estime de soi et ce n’est pas le moindre mérite de Tommy Orange que de parvenir à sauvegarder cette fierté sans laquelle les amérindiens, leur culture et leurs combats ne seraient plus qu’un souvenir fumant.

Traduit de l’américain par Stéphane Roques.

Yann.

« Ici n’est plus ici » est à la fois comme un tambour dont la résonance reste longtemps en nous, comme la puissance d’un chant ancestral qui vous remue les tripes, comme un tag poétique violemment posé sur un mur bétonné.

Tommy Orange donne le ton dès la première page : le parallèle, effarant et terriblement à propos, entre cette mire à tête d’Indien qui persista sur tous les écrans américains jusqu’à la fin des années 70 et la décapitation du grand chef Metacomet dont la tête fut plantée sur une lance et exhibée vingt-cinq années durant. Voilà ce qu’est l »héritage Indien, l’héritage d’un génocide.

« Ici n’est plus ici » (traduction essentielle de Stéphane Roques) ne fait ni dans la dentelle colonialiste ni dans le romantisme des Premières Nations.

Ce roman est une histoire construite par douze personnages, femmes et hommes, qui tissent entre eux un lien. Ils nous font revenir sur leurs douleurs physiques ou psychologiques, leurs violences subies ou rendues, leurs failles, leurs désobéissances, leurs luttes.

Dans ce roman ultra contemporain, Orange nous raconte la sédentarisation, l’ostracisation,l’alcoolisme, la perdition, les massacres, mais aussi l’espérance, le pardon, la filiation, l’amour.

Avec une plume d’une rare intensité, Orange nous dit au travers de ses personnages, ce que peut vouloir dire être « Indien » aujourd’hui, dans cette société américaine: devoir se fondre dans cette masse urbaine, se laisser parfois réveiller ou surprendre par d’anciens héritages, d’anciennes blessures, essayer de trouver un sens à cette existence d’effacé(e)s et de disparu(e)s.

Douze destins se rejoignent donc pour un pow-wow, une célébration amérindienne de ce qui fut et persiste à être, à l’ombre d’un grand stade et non plus de sequoias. Douze personnages sédentaires solitaires qui se retrouvent pour éprouver leur héritage, chacun(e) à sa manière, ici, ailleurs, partout et nulle part.

Voici un roman d’un grâce fulgurante, véritable coup au cœur de cette Rentrée 2.019. »

Fanny.

Le couteau, Joe Nesbo (Gallimard – Série Noire), par Le Boss

Le retour de Harry Hole, avec une superbe couverture, si le ramage est aussi beau que… On y va !

Mon pauvre Harry, il ne t’a pas ménagé ton créateur, te faire cela à toi. Tout ce que tu subis alors que lui, peinard tranquille encaisse les ronds…

Déjà ton nom, « trou », bref …

Alors j’ai pas tout lu la série de cet inspecteur, j’ai commencé chez Gaïa, plus en poche, pour en finir ici, chez Gallimard.

De mémoire, je pense que c’est un des plus noirs et un des plus intimistes. Nous partons dans l’exploration des addictions, de la perte.

Après on peut aussi louer le talent de l’écrivain, rien que l’intro, et les 50 pages suivantes c’est « open bar » pour Harry…

L’auteur, à travers sa trame, va puiser au fond de chacun des personnages qu’il a créé et utiliser toutes les ficelles du polar pour nous emmener en bateau, et on va aller loin.

Mais la richesse de ce roman, du moins à mes petits yeux, tient sur les rapports et les sentiments des personnages M. Nesbo vous êtes allé loin et je vous en félicite, vous pourriez clore la série ici, sans souci.

C’est quand même la fin d’une époque, je ne sais le devenir de ce personnage et de ceux qui l’accompagnent depuis le début, mais ce livre frappe la série.

C’est par ailleurs sûrement le meilleur que j’ai pu lu lire, pas de badinage.

Ne commencez jamais cette série par celui ci.

Traduit par Céline Romand-Monnier.

Le Boss.

A sang perdu, Rae DelBianco (Le Seuil), par Yann, Aurélie et le Boss

Il est un peu lassant de découvrir à longueur d’année le nouveau Cormac McCarthy, encore plus quand le successeur en question propose un roman bien loin de tenir la route (ah ah ah) face à l’oeuvre du grand romancier américain. Alors, inévitablement, c’est avec une pointe de méfiance teintée d’agacement que l’on reçoit ce premier roman de Rae DelBianco (titre original Rough animals), même si la recommandation est cette fois signée par le très respectable Philipp Meyer.

330 pages plus loin, le lecteur essoufflé se voit contraint d’admettre que, oui, ma foi, peut-être, quand même, wow ! Alors, clarifions et nuançons notre propos : Rae DelBianco n’est pas le nouveau Cormac McCarthy. C’est un premier point. A sang perdu est un p… de bon roman, c’est un second point et c’est le plus important.

D’abord, il y a cette photo en 4ème de couverture, jeune femme blême au regard cerclé de noir, impressionnante. Puis ces quelques lignes de présentation qui nous apprennent entre autre qu’elle s’est lancée dans l’élevage de bétail à l’âge de 14 ans. Respect. Ensuite vient le texte.

« Depuis la mort de leur père, Wyatt et Lucy vivent isolés sur le ranch familial de Box Elder, Utah. Jusqu’au matin où leur troupeau de bétail est décimé par une gamine sauvage au regard fiévreux, un semi-automatique dans une main, un fusil de chasse dans l’autre. Rendu fou par la perspective de perdre la terre de ses ancêtres, Wyatt s’engage dans une course-poursuite effrénée : douze jours à parcourir sans relâche un monde cauchemardesque, peuplé de motards junkies, de cartels de drogue sanguinaires et de coyotes affamés, au risque de s’éloigner à jamais de la seule personne personne qu’il ait jamais aimée. » (4ème de couverture).

Le ton est donné dès les premières pages, avec une scène d’ouverture assez impressionnante, parfaite introduction à l’odyssée sauvage qui va s’ensuivre. Si Rae DelBianco ne s’encombre pas, c’est le moins que l’on puisse dire, d’une trame complexe, elle force néanmoins l’admiration par sa façon de traiter l’histoire, et l’énergie qu’elle y insuffle, faisant ainsi d’ « A sang perdu » un texte électrique à la tension permanente. Ici, les moments de répit sont rares et ne servent qu’à permettre aux protagonistes malmenés de panser leurs blessures avant de retourner dans l’arène. D’un motel miteux à un désert hostile, une violence inouïe accompagne Wyatt dans sa traque et le lecteur ébahi se souviendra avec une émotion particulière de cette scène hallucinante dans un Walmart. Rae DelBianco ne se défausse pas, chez elle, pas d’ellipses ni de rebondissements salvateurs, on suit chaque combat au plus près, à chaque seconde. C’est sans doute cette noirceur, cette écriture au coeur de l’action et de la violence des hommes qu’a voulu saluer Philip Meyer en comparant la jeune autrice à Cormac McCarthy et il est indéniable qu’elle impressionne durablement.

Là où on aurait pu craindre un énième roman de série B (ou Z, peu importe) avec motards sous amphets, coyotes et gangs de trafiquants, Rae DelBianco a l’intelligence d’entrecouper la quête de Wyatt de flashbacks sur divers épisodes de sa vie et en particulier la mort de son père et elle apporte ainsi un éclairage nouveau sur le lien qui unit Wyatt à sa soeur tout en offrant en même temps une réflexion plus ouverte sur la culpabilité et le pardon. Elle parvient à éviter l’excès, la surenchère et son roman gagne progressivement en épaisseur, sortant de la violence pure et d’un rythme effréné pour mieux considérer les hommes et leur folie.

Véritablement habité, pour ne pas dire hanté, ce premier roman devrait secouer la rentrée littéraire et l’on ne peut que s’en réjouir tant il nous semble mériter d’être découvert. Inutile de préciser que l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les prochains textes de cette romancière dont on espère encore beaucoup.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron.

Yann

Cette couverture qui vous regarde droit dans les yeux est celle de l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire, un 1er roman qui plus est.

Cela fait 5 ans que le temps s’est arrêté dans le ranch de Wyatt et de sa soeur jumelle Lucy. Depuis la mort du Père, depuis qu’il s’agit juste de s’occuper des bêtes et de la propriété, jour après jour, en tentant d’étouffer une culpabilité écrasante.

Le lecteur a bien peu de temps pour mesurer cette pesanteur étrange puisqu’elle vole en éclat dès le début du roman avec l’arrivée d’une créature au comportement paraissant presque diabolique à nos deux reclus.

Une ado, semblant à peine sortie de l’enfance, entre dans leur vie comme une furie et menace l’équilibre financier du ranch déjà précaire. Wyatt n’a d’autre choix que de se lancer à sa poursuite pour récupérer son dû.

Il entame alors une traque qui l’emmènera bien plus loin que ce qu’il pensait, au fin fond du désert et de son âme, à la limite de l’inhumanité et de ses possibilités physiques.

Un roman au rythme infernal. On a à peine le temps de reprendre son souffle lors d’appartés concernant le passé des jumeaux que l’action reprend de plus belle dans un présent dont on se demande s’il mènera à un quelconque futur.

Un très très grand roman qui vous laissera exsangues après quelques heures de lecture effrénée, sonnés par la puissance de l’écriture, par une narration sans faille et la philosophie tout personnelle d’une gamine éblouissante de violence et de sagesse.

Aurélie.

Bon, on me l’a chaudement recommandé, soit, je lis, mais douche froide et même pas l’écossaise.

A sang perdu par Delbianco

Il faudrait vite arrêter de citer Cormac Mccarthy à tout bout de champ.

Alors que l’auteur est depuis des années sur « The passenger » on espère par ailleurs qu’il sortira un jour… Alors à nos moutons, nos vaches…

bon une histoire de plus chez les ricains, famille, drogue, poursuite, « nature writing »….

C’est bien écrit, bravo, mais rien de neuf à l’ouest…

Aussi vite lu qu’oublié, à vous les studios… putain personne répond…

Allo ?

je suis pas mainstreaaaaaaaaaaammmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm……?

Le Boss.

Bacchantes, Céline Minard (Rivages)

Depuis  R , son premier texte, publié en 2004 aux éditions Comp’Act, Céline Minard étoffe à son rythme une oeuvre en dehors des sentiers battus, enchaînant des romans que rien ne rassemble si ce n’est cette volonté manifeste de jouer avec la langue comme avec les codes. Au-delà de l’exercice de style, elle impose à chacun de ses textes un phrasé et un rythme qui n’appartiennent qu’à elle. Véritable coup de force littéraire, Bastard battle nous avait permis de découvrir cette voix hors du commun et l’on garde désormais un oeil sur sa production.

Il arrive aussi, comme ce fut le cas avec Le grand jeu, son précédent roman (Rivages 2016), que la machine tourne à vide et ne dégage rien d’autre qu’une impression de vanité, exacerbée par les louanges souvent disproportionnées dont la couvre une certaine presse hexagonale. Il est toujours agaçant de voir que l’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et c’est dans ces moments que l’on mesure le mieux la finesse de l’écart entre génie et arnaque et c’est donc avec une curiosité teintée de doute que l’on a vu Bacchantes arriver en librairie. Entre fascination et énervement, Céline Minard et ses livres ne laissent pas indifférent et il est encore possible d’apprécier certains de ses textes sans crier au génie pour autant. On se refusera donc autant à hurler avec les loups qu’à bêler avec les moutons …

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong-Kong, la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée du monde (…). Un trio de braqueuses, aux agissements excentriques, s’y est infiltré et retient en otage l’impressionnant stock de M. Coetzer, estimé à trois cent cinquante millions de dollars … » (Quatrième de couv).

On l’aura compris, c’est au récit de braquage que s’attèle cette fois l’auteur de l’inoubliable Faillir être flingué, avec une délectation et un sens de l’humour qui faisaient cruellement défaut à son roman précédent. Alors, il est bon de s’en délecter de ces quelques pages car elles seront lues d’un souffle … Bacchantes adopte en effet le format d’une novella, ou longue nouvelle, plus facilement reconnu aux Etats-Unis que dans nos contrées. Et ce choix constitue à lui seul un nouveau pied de nez au conformisme ambiant.

Ce sont les femmes, ici, qui ont les cartes en main et donnent le tempo des événements et c’est un premier cliché qui vole en éclats, celui des gangs 100% masculins … Elles sont trois braqueuses, « la clown », « la brune » et « la bombe », avec, face à elles, des forces de police aux ordres de Jackie Thran, prompte à rappeler à ceux qui l’oublieraient trop vite que c’est elle qui dirige les opérations. Les hommes sont là, certes, mais pas véritablement influents sur le cours de l’histoire, plus comme des marionnettes ballotées par l’affrontement entre les excentriques braqueuses et la cheffe de brigade. Tendu et resserré comme doit l’être un récit de braquage, Bacchantes s’autorise néanmoins une liberté jubilatoire, entre explosion de bouteilles hors de prix et fantaisies clownesques, là encore loin des clichés propres au genre.

Même si, au final, l’exercice peut sembler une nouvelle fois un peu vain, voire prétentieux dans la référence à la pièce d’Euripide (que l’on découvre à cette occasion, autant être honnête), on ne rechignera pas à la lecture de Bacchantes tant souffle sur ces pages un vent d’ivresse et d’aimable subversion. On ne pourra que partager le plaisir manifeste qu’a pris Céline Minard à l’écrire.  Il faut également bien reconnaître que nous ne sommes pas restés indifférents à   l’ hommage au vin et à l’incomparable ivresse qu’il procure, argument indiscutable chez Unwalkers. Point de chef d’oeuvre ici, pas de quoi crier au scandale non plus, juste un texte court, vif et frais comme on aime à en lire de temps à autre. Ne boudons pas notre plaisir.

Yann.

 

Le Cherokee, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), par Yann

Certaines choses ne s’expliquent pas. Le fait de découvrir Richard Morgiève en 2019 pour la parution de ce qui constitue plus ou moins son 30ème roman en fait partie. Une fois passé ce léger sentiment de « comment j’ai pu passer à côté aussi longtemps ? » survient un beaucoup plus agréable « cool, il en reste plein à lire »…

Voilà en gros notre état d’esprit après avoir refermé Le Cherokee et jubilé tout au long de ses presque 500 pages. L’auteur n’est pas un débutant, il n’a rien à prouver et c’est donc libéré de cette contrainte qu’il se lance dans un récit complètement débridé qui se balade entre roman noir, espionnage et western.

Nick Corey, shérif de Panguitch, comté de Garfield (Utah), découvre lors de sa tournée nocturne sur les hauts plateaux du comté, une voiture abandonnée. Quelques instants plus tard, un avion de chasse Sabre se pose à proximité, sans lumière ni pilote. Une enquête commence, au cours de laquelle Corey retrouvera sur son chemin l’assassin de ses parents, devra démêler un complot contre son pays et découvrira son homosexualité.

Si le premier chapitre débute de manière assez classique en posant les bases de la double enquête que devra mener Nick Corey, Richard Morgiève délaisse rapidement les sentiers battus pour mieux s’amuser avec les codes des récits de genre. Il nous propose ainsi un véritable guide de l’enquêteur en égrenant tout au long du roman des conseils que se donne Corey, dont voici le premier  : « La règle d’or d’un enquêteur, c’était de ne pas prendre les triangles rectangles pour des guitares ». Le ton est donné et le lecteur aura ainsi le plaisir de savourer régulièrement des réflexions de ce type.

Dans un récit de ce type, où interviennent entre autres, un tueur en série et un complot militaro-religieux, on pouvait craindre la surenchère et l’hystérie qu’affectionnent certains auteurs et que l’on retrouve bien souvent au cinéma également. Il n’en est rien, Richard Morgiève privilégiant l’humour et la fantaisie tout au long d’un roman paradoxalement très sombre, où les fêlures de chacun sont mises à jour et constituent parfois un véritable poids, particulièrement pour Corey dont l’histoire personnelle n’est pas véritablement joyeuse. Mais, dans ce tunnel de noirceur subsistent un humour ravageur et des personnages saisissants, des scènes et des rencontres inoubliables. Et Richard Morgiève sait comme personne être cru quand il le faut, accentuant ainsi le décalage avec le sérieux de l’enquête.

De ce livre où presque chaque page recèle un extrait que l’on a envie de citer, on se contentera de ces quelques lignes qui remettent les choses à leur place, comme une profession de foi.

« Les écrivains n’étaient rien que des gars mal dans leur peau avec des boutons et des petites bites. Ils essayaient de sortir de leur misère en racontant des histoires (…). Il fallait raconter des histoires et éviter de s’en raconter. Il fallait raconter des histoires aux gens, les écrivains l’avaient bien compris. Leur raconter des histoires pour les inquiéter, les distraire, détourner leur attention ou les prévenir qu’ils allaient se coincer les doigts dans la porte. »

Mission accomplie, et plutôt deux fois qu’une. Le Cherokee se lit comme un excellent polar dont on aurait dynamité les codes et Richard Morgiève se montre tout aussi à l’aise dans la progression de son récit que dans les digressions qui émaillent celui-ci, contribuant de manière étonnante à donner un ouvrage aussi efficace que cohérent. Et il nous livre le plus américain des romans français de cette rentrée d’hiver, celui que bon nombre d’auteurs hexagonaux rêvent d’écrire un jour.

Les quelques wagons de retard que l’on pouvait avoir  n’y changeront rien, on vient de prendre le train en marche.

Yann.

Les photos d’un père, Philippe Beyvin (Grasset)

Autant le dire tout de suite, c’est avec un certain scepticisme que l’on a accueilli ce roman, le premier de Philippe Beyvin, jusque-là connu pour son formidable travail d’éditeur aux côtés d’Oliver Gallmeister (Tom Robbins, c’est lui, Bob Schacochis, encore lui et quelques autres du même tonneau). Excellent éditeur, oui, sans discussion, mais voilà, un bon éditeur ne fait pas automatiquement un bon auteur et le résumé des « Photos d’un père » laissait craindre un énième texte sur la quête des origines, un de ces romans tournant autour du nombril du narrateur, bref quelque chose d’aussi ennuyeux que convenu.

Et les premiers chapitres ont rapidement donné corps à ces appréhensions, où l’on cherchait en vain cette « élégance du style » mise en avant dans l’argumentaire et ce côté roman d’apprentissage qui se résume finalement pour le narrateur à apprendre qu’il a été élevé par son père adoptif et donc essayer d’en apprendre davantage sur son géniteur.

C’est le personnage de ce père disparu qui donnera finalement au roman l’impulsion qui lui faisait défaut et le roman trouve dans sa deuxième moitié un souffle et une originalité bienvenus. En effet, Grégoire (Krikor) Tollian, cet homme dont l’absence envahissante hante le fils eut un destin hors du commun. Fils d’un résistant arménien victime des nazis, Grégoire Tollian était photographe de guerre et disparut en 1970 au Cambodge, comme une vingtaine de journalistes de diverses nationalités à la même époque.

On passera sur les péripéties permettant à Thomas, le narrateur, de retrouver les traces de son père et de rencontrer finalement Pauline, la mère de celui-ci, sa grand-mère donc, qui lui fera le récit des années précédant sa naissance. Et c’est là que le texte de Philippe Beyvin gagne en force et en profondeur, dans ces pages où il relate le quotidien de Grégoire Tollian au Vietnam et au Cambodge, interrogeant les motivations profondes de ces hommes et femmes qui décident de passer leur vie sur des champs de bataille afin de couvrir les conflits au détriment d’une vie familiale et sociale plus « normée ». Les interrogations de Tollian sur son rapport au conflit ont dû traverser nombre de photo-reporters dans le monde. Est-il possible de se contenter de photographier l’horreur afin de la révéler au monde ? Le désir de prendre part au conflit, de choisir un camp finit par faire vaciller les convictions de chacun(e) et le rôle tenu alors bascule de celui de témoin à celui d’acteur. A ce titre, plus grands encore deviennent les risques d’être fait prisonnier ou exécuté comme n’importe quel combattant.

A ces questionnements, Philippe Beyvin ajoute ceux de la femme et de la mère de Krikor, restées en Europe, et les choix que celles-ci devront faire lorsque le photographe sera déclaré disparu (et non décédé). Le choix de vivre et d’assurer à sa descendance le meilleur avenir possible s’imposera finalement de lui-même.

Les photos d’un père, s’il a les défauts d’un premier roman, prouve néanmoins la capacité de Philippe Beyvin à s’interroger sur les soubresauts de l’histoire en faisant montre d’une sensibilité qui donne à son texte le petit plus que son écriture ne parvient pas à imposer d’elle-même. Pas totalement convaincant, pas raté non plus, ce premier essai en appelle d’autres.

Yann.

 

Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre (Rivages) par Aurélie (OK)

Un grand roman qui m’a ramenée au plaisir de lecture boulimique des oeuvres de Victor Hugo découvertes à l’adolescence. Un de ces livres dont on aimerait qu’ils ne se terminent jamais, ses presque 500 pages nous semblant encore trop peu tant le souffle romanesque mêlé à celui des obus nous habite pendant des jours, nous faisant nous précipiter vers ces lignes dès qu’on a quelques minutes.
Un style flamboyant qui nous narre un épisode qui prend bien peu de place dans nos manuels d’Histoire. Quelques jours qui marquent la fin d’un rêve, celui d’une Commune pouvant s’installer durablement au nez et à la barbe des Versaillais. Quelques jours où vont s’affirmer toute la beauté des idéaux de certains en même temps que la bassesse d’âme de beaucoup d’autres. Au milieu du tumulte, des moments de grâce qui font croire, jusqu’au bout, que perdre n’est pas une fatalité.
Ce roman fait de pavés, de fusils, de moignons, de pain, d’amour, de rues parisiennes est à  dévorer dès le 2 janvier aux Éditions Rivages.
Aurélie.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Celles et ceux qui ont lu L’été circulaire (Albin Michel, février 2018) se souviendront sans doute que Marion Brunet remerciait  Nicolas Mathieu de lui avoir offert le titre du livre. On abordera ainsi Leurs enfants après eux, nouveau roman de ce natif des Vosges,  avec, en tête, cette même notion de continuité, voire de perpétuité,  comme un goût de répétition inlassable de la vie. Et ce n’est pas le seul point commun que l’on pourra trouver aux deux livres : il est question, ici aussi, d’adolescence mais pas seulement. C’est le portrait de cette France « d’en bas » qui résonne avec le texte de Marion Brunet, cette peinture sans fard ni idéalisme de ces hommes et femmes aux vies modestes et usantes, qui éveilleront inévitablement en nous l’image d’un(e) proche voire un effet miroir.

L’été 1992. Anthony et son cousin, pris d’ennui, décident de voler un canoë et de se rendre de l’autre côté du lac, sur la plage des culs-nus. Ils ne le savent ni l’un ni l’autre mais ce premier pas inaugure le temps des changements et la vie ne tardera pas à leur tomber dessus de tout son poids,

Aux animaux la guerre (Actes Sud, mars 2014) avait frappé par sa vision d’un monde à bout de souffle, en fin de vie et le portrait d’hommes et femmes entraînés dans une spirale de violence. Ici, le cadre est le même (l’Est) et la fermeture des hauts-fourneaux a plongé la région dans une crise économique et sociale que les édiles locaux espèrent faire oublier en misant tout sur le tourisme.

Composé de quatre parties, toutes espacées de deux ans, entre 1992 et 1998 donc, Leurs enfants après eux affiche sinon une ambition plus grande, du moins la volonté d’aller plus loin dans le portrait d’une région et de ses habitants, en même temps que celui d’une époque. Là où l’on aurait pu craindre un énième tableau d’adolescents en conflit avec leurs parents, Nicolas Mathieu livre un récit bien plus ample et attache autant d’importance et de tendresse aux adultes qu’il dépeint qu’à leurs enfants. Ici, la vie n’épargne personne mais, plutôt que des grands drames, c’est souvent le quotidien qui use, fane, flétrit. La perte progressive des illusions, les renoncements, les petits arrangements avec soi-même, sont autant de coups portés aux aspirations de la jeunesse.

Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir (…), cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente. Il ne pouvait admettre cette maladie congénitale du quotidien répliqué. 

Il y a des questions à se poser quand les hommes en viennent à regretter l’Usine … Quelle est cette société du progrès que l’on veut leur vendre à tout prix ?

Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d’acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d’autrefois.

C’est une des grandes forces de ce roman que d’avoir su dépeindre de manière aussi juste le remplacement d’un monde par un autre, quand les perdants restent les mêmes, dans ce recommencement sans fin annoncé dès ce très beau titre. En élargissant le cadre de son histoire, Nicolas Mathieu restitue avec brio tout l’environnement des années 1990 en France, de la musique aux habitudes de consommation, des marques de vêtements aux événements politiques ou sportifs  mais c’est dans son analyse du fonctionnement de notre système éducatif qu’il se montre le plus incisif.

Les décideurs authentiques passaient par des classes préparatoires et des écoles réservées. La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses (…). Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes(…) qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale (…). C’était bien fichu.

Il décrit également comme personne les ravages du temps qui passe.

Au fond, Hélène n’avait pas voulu renoncer à son pouvoir sur les hommes (…). Le sortilège s’était dissipé complètement. Elle avait coupé ses cheveux, ses bras devenaient mous, ses joues dévalaient. Sans parler de ses seins (…). Hélène était désamorcée. Et dire qu’ils n’avaient même pas cinquante piges. Leur tour était passé vite, ils n’en avaient même pas profité.

Roman noir,  profondément social, Leurs enfants après eux est incontestablement  la confirmation d’un auteur à suivre, sensible et engagé, dont la justesse de l’écriture le dispute au sens aigu de l’observation. Evitant tout manichéisme, il  livre un récit qui oscille entre drame social et roman d’apprentissage, alternant tension et sensualité, humour et colère sans tomber dans le cliché ou la caricature, donnant ainsi un roman qui devrait marquer les esprits et trouver sans peine sa place au sein de cette rentrée littéraire.

 

 

L’éternité n’est pas pour nous, Patrick Delperdange, Equinox, Les Arènes

Le premier qui parle de noir rural se prendra une baffe !!!

L'Éternité n'est pas pour nous

L’auteur continue juste de visiter et de raconter la vie des laissés pour compte. Les sans dents, les marginaux, etc, ceux que la société casse et classe, hors d’elle. Voyez vous donc, on va partager un moment de vie, d’une prostituée, de sa fille, d’un amateur de bière, d’un manchot, de son frère un peu illuminé, juste différent. En face, on a le commun des connards, des notables proches des poujadistes à souhait branchés sur Tf1 en continu, et une famille très haut placée, et des merdiers qui les accompagnent.

Par une destinée non radieuse, ni bienveillante, ces pauvres hères ( ces sont des humains) vont se retrouver confrontés à la lie de la lie de la bêtise humaine, et du pognon qui ouvre toutes les portes, Saint Pierre méfie toi….

Dans une sorte de méli- mélo tragique, nous allons passer un sale moment chers lecteur et lectrice. Nous allons côtoyer la rage, l’impuissance, et tant d’autres sentiments qui ne laisseraient de marbre que les cons ambiants. L’auteur connait  son boulot d’écrivain, sur le bout des doigts. Dans cette folie furieuse, nous serons surpris à chaque page et surtout à la fin des chapitres, cela va vite très vite, pas le temps de se reposer, le livre tient sur 48 ou 72 h de vies sacrifiées.

J’ai eu le plaisir de faire un entretien sur le livre « Si tous les dieux nous  abandonnent » à la Série Noire que j’avais beaucoup aimé, je me souviens d’un entretien intéressant. Maintenant l’auteur a franchi une ligne, un cap. C’est plus dur plus serré que le livre suscité, et beaucoup plus profond. Un auteur qu’on suivra toujours en achetant les yeux fermés, en liquide sinon pour la cb t’es mort…

On remercie Aurélien Masson, l’auteur qui l’a suivi. Quoi d’autre ?

¨Prenez un shoot de vrai vie, que vous trouverez ni dans le canard local, ni sur votre putain de télé !!! de merde

C’est malheureusement la vraie vie de certains, la vie que nous raconte l’auteur, en lisant pensez y, c’est juste  certains humains de passage sur terre comme un chacun, qui n’ont pas eu le carré d’as ni un brelan quand on a redistribué depuis la nuit des temps. Bonne rage !!!

Ps : si tous les dieux nous abandonnent, l’éternité n’est pas nous, la suite ????

Le Boss.