Les nouveaux héritiers, Kent Wascom (Gallmeister), par Lou

Bon minou j’te mets au défi de prendre ta claque quand t’auras acheté ce roman dément.

Une succession de tableaux, voilà ce que c’est. P’tête c’est la couverture et le métier d’Isaac qui me fait dire ça et p’tête aussi que c’est fait exprès mais du coup c’est encore plus fabuleux si tu veux tout savoir.

Une putain de succession de tableaux tous plus fournis les uns que les autres. Tu vois un BON roman de Jim Harrisson ? Tu vois comment Fincher il a réussi à capturer les images dans L’Étrange histoire de Benjamin Button (dézo j’peux pas me branler en citant la nouvelle de Fitzgerald je l’ai jamais lu…), bah c’est exactement comme ça que tu gobes tous les passages de ce bouquin.

Ça démarre un peu avant le début du XXe siècle, en mode gosse né dans une misère propre au Sud des Etats-assez-fraîchement-Unis, recueilli par une gonzesse qui s’échappe d’une secte comme seuls les ricains savent en fabriquer (avec prédicateur et tout le bordel tu vois le genre ?), bref le gosse (Isaac) se retrouve dans une école jusqu’à ses six ans, âge auquel il est adopté par une famille typiquement Floridienne (un brassage ethnique de dingo, véritable carrefour de langues, de cultures, de couleurs, de musiques et de goûts tous aussi fascinants les uns que les autres).

Isaac il va rencontrer une voisine presque (ce genre de voisins qu’habitent à 10 bornes de chez toi tellement y’a personne dans les environs) et ils vont tomber fous amoureux.

On est dans la première moitié du XXe siècle, qui subit à la fois de grosses tempêtes apocalyptiques, une épidémie de grippe qui va décimer un peuple qui se déchire pour une indépendance, une ségrégation omniprésente et une future première guerre mondiale qui va finir de sceller le destin de tout le monde, des conflits entre conservateurs et socialistes,bref t’as vu c’est une période où si Dieu il existait il serait entrain de trouver tout un attirail pour rayer l’Humain de la carte (lui en voudrait-on ? NON).

Bref, j’ai avalé. Genre avalé sévère. Des fois j’ai même du ravaler parce que ça te prend aux tripes et ça te colle sans te lâcher tellement que t’as envie de te faire des dessins qui se fabriquent dans ta tête au fur et à mesure que tu lis le livre et t’en faire partout sur la peau.

J’lâche une phrase que j’ai trouvé très cool même si je suis pas le roi des trouveurs de citations celle là j’aime bien t’en fais ce que tu veux :

– Veux tu faire un bébé ? Demanda-t-il, la bouche sur ses cheveux, d’une voix douce comme le sommeil.
Le rire qu’elle fit entendre fut bien près de le briser. Levant légèrement la tête, elle lui scella la bouche du bout de son index.
– J’ai dit que je ne veux pas mourir, pas que je veux vivre éternellement.

Sans déc’ minou j’viens de refermer mon GROS coup de coeur de la rentrée littéraire étrangère.

Damn ! Encore !

(le genre de roman qu’étanche pas ta soif mais qui te donne envie d’en apprendre encore plus toujours plus)

Besos para todos !

Traduction d’Eric Chédaille.

Lou.

Errances, Olivier Remaud (Paulsen), par Fanny

Quand on me disait « Bering », je pensais « détroit » et puis c’est tout.
Après avoir lu « Errances », je connais désormais le personnage à qui un détroit, une mer et une île doivent leurs noms. Vitus Jonassen Bering, enfant rêveur né dans une petite ville portuaire du Danemark, portait déjà en lui, des envies de voyages et de vastes espaces inexplorés.

Olivier Remaud nous plonge dans un récit vif et précis, fait d’errances, de découvertes, de voyage ultime.

En 1725, Vitus Bering, déjà rompu au bourlingage océanique, part pour une première expédition.
Je n’imaginais pas l’entregent nécessaire, la résistance aux coups bas, les exigences impériales et les impératifs de réussite auxquels était soumis Bering.
L’enfant rêveur devient explorateur au service du tsar Pierre Ier, ayant pour mission de cartographier les terres entre la frontière russe et le continent américain. Mais l’aventure devient odyssée lorsque le brouillard, les retards administratifs, la mauvaise volonté d’un gouverneur et l’état déclinant du tsar s’en mêlent.

En 1732, n’ayant pu prouver de manière absolue qu’ Asie et Amérique étaient séparés par la mer, Bering, bien qu’essoufflé par les manigances et les courbettes aristocratiques, reprend la route vers le Kamchatka avec près de 600 hommes.

Qu’il est beau de lire ainsi la passion d’un homme avec ce récit de vie qui emporte fort et loin, à la fois dans l’intimité du personnage et son obstination voyageuse.

« Errances » est l’aventure d’un Gulliver face à un territoire immense, c’est à la fois impitoyable et magnifique.

Fanny.

Histoire d’une baleine blanche, Luis Sepulveda (Métailié), par Fanny

Voici un cadeau. Un cadeau à faire à la jeunesse qui part défendre le climat dans la rue, un cadeau à faire aux plus vieux pour célébrer le chant de la vie, un cadeau à faire aux arrogants rois du monde, un cadeau d’une mère à son enfant.

L’ histoire de Luis Sepúlveda est un conte, traduit par son éditrice, Anne-Marie Métailié, un roman intemporel qui nous transporte au Chili, entre l’île Mocha et la Côte.
Intercalé avec les beaux dessins noir et blanc de Joëlle Jolivet, ce texte poétique et magnétique de l’auteur du « Vieux qui lisait des romans d’amour », vient nous parler de nature sauvage et d’hommes affamés.

Un cachalot couleur de lune s’éteint sur le rivage et le peuple des lafkenche, « peuple de la mer », vient pour l’emporter afin d’honorer, de sa présence, le fin fond de l’océan. C’est ainsi que commence l’histoire de cette baleine blanche qui va nous raconter son histoire.

J’ai plongé avec ce cétacé hors norme, qui nous dit sa naissance, sa vie, son secret et la mort de son âme. Il m’a confié les jours de tempête, la folie destructrice de l’espèce humaine, les naissances, les traditions des peuples premiers, l’amour et la contemplation du monde.

Voici Mocha Dick, l’immense cachalot blanc qui venait des entrailles de l’océan Pacifique.

Un voyage happant, éblouissant.

Traduit par Anne-Marie Métailié.

Illustrations de Joëlle Jolivet.

Fanny.

Un autre tambour, William Melvin Kelley (Delcourt), par Yann

Heureuse initiative que celle de la maison Delcourt Littérature de rééditer ce roman initialement paru aux Etats-Unis en 1962 et publié en France par Casterman en 1965. Ce texte eut un écho retentissant lors de sa sortie, à tel point, nous dit l’éditeur, que l’on compara William Melvin Kelley à James Baldwin ou William Faulkner, excusez du peu. Comment expliquer, alors, que le New-Yorker parle aujourd’hui de lui comme du « géant oublié de la littérature américaine » ? Le fait que l’auteur se soit exilé avec sa famille, d’abord à Paris puis en Jamaïque, pour fuir le racisme, suffit-il à justifier cet effacement progressif des mémoires ? D’autres écrits, au moins aussi sulfureux que celui dont il est question aujourd’hui, ont traversé les années sans dommages et continuent de nos jours leur vie de « classiques » …

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la possibilité qui nous est offerte de (re)découvrir ce roman intemporel dont l’audace surprend encore, à plus forte raison au sein de la société américaine du début des années 60. Imaginez un peu : dans une petite ville du Sud profond des Etats-Unis, fin des années 50, Tucker Caliban, fermier noir, met le feu à sa maison après avoir répandu du sel sur son champ et tué ses bêtes. Puis il quitte la ville. Le lendemain, c’est la quasi totalité de la population noire de Sutton qui a fait ses bagages pour partir vers le nord, sous les yeux ébahis des Blancs que rien n’avait préparés à une telle éventualité.

Sous la véranda de l’épicerie Thomason, comme chaque jour, rassemblés autour de M. Harper, quelques blancs désoeuvrés regardent et commentent le spectacle quotidien de la ville. Ainsi démarre le roman, alors que M. Harper raconte une nouvelle fois à son auditoire l’histoire de l’ Africain, cet esclave colossal entré en rébellion à peine débarqué du navire négrier, arrière-arrière-grand père de Tucker Caliban. De ce drame fondateur au cours duquel Dewitt Willson, nouveau propriétaire de l’Africain dut mettre fin aux jours de son esclave après l’avoir longuement traqué, de ce drame fondateur naquit un lien étroit entre la famille Willson et les Caliban, descendants de l’Africain. Quelques générations plus tard, David Willson vendra une parcelle de terre et une maison à Tucker Caliban, événement hautement improbable en ces lieux et à cette époque.

Roman choral, s’étirant sur plusieurs générations, Un autre tambour est aussi brillant dans la forme que dans le fonds. Impeccablement construit, il déroule à travers différentes voix, le récit de ces années passées, durant lesquelles se sont construites les fondations d’une histoire dont l’acte de Tucker Caliban semble signer le dénouement. L’alternance des narrateurs(trices) permet à William Melvin Kelley de varier l’éclairage qu’il apporte à son récit et de mieux cerner le rapport unique qui semble lier les Willson et les Caliban. La figure du révérend Bradshaw et ses apparitions à Sutton finiront d’apporter au lecteur les clés du récit. Et c’est finalement lui qui résumera le mieux la situation …

« Avez-vous jamais songé qu’une personne comme moi, un soi-disant guide spirituel, a besoin, lui, de Tucker pour justifier son existence ? Très bientôt, monsieur Willson, les gens se rendront compte qu’ils n’ont plus aucun besoin de moi, ni de personnes de mon genre. En ce qui me concerne, ce jour-là est sans doute arrivé. Vos Tucker se lèveront et diront : « Je peux faire ce que je veux, sans attendre que quelqu’un vienne me donner la liberté, il suffit que je la prenne. Je n’ai pas besoin de Monsieur le chef, de Monsieur le patron, de Monsieur le président, de Monsieur le curé ou de Monsieur le pasteur, ou du révérend Bradshaw. Je n’ai besoin de personne, je peux faire ce qui me plaît pour moi-même et par moi-même » ».

Incontournable roman sur le racisme où les rapports blancs-noirs, dominants-dominés sont au coeur même du récit, « Un autre tambour » est également un grand texte sur le mensonge et le regret, l’impossibilité de changer le cours de l’Histoire. On y appréciera le tableau plutôt féroce que fait William Melvin Kelley de la société blanche de l’époque, en mesurant ainsi encore plus l’impact qu’avait dû avoir son texte lorsqu’il parut. Sous ses airs de fable, « Un autre tambour » est un classique instantané auquel on souhaite une seconde vie plus longue que la première.

Yann.

Expiations : celles qui voulaient se souvenir, Kanae Minato (Atelier Akatombo), par Roxane

J’attendais depuis un long moment la sortie française du roman à succès de Kanae Minato, qui m’avait séduite par son précédent roman noir « Les assassins de la 5ème B ». L’intrigue se situe au sein d’un groupe de petites filles qui n’ont pas plus de dix ans, vivant dans un village dont le nom n’est jamais cité, et dont on sait seulement qu’il s’agit de l’endroit où l’air est le plus pur au Japon. Yuka, Sae, Maki et Akiko sont amies depuis presque toujours, rien n’a jamais ébranlé la paisible amitié des petites filles, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle enfant dans l’école. Emiri, dont la riche famille vient de Tokyo, va sans le vouloir chambouler chacune des petites filles, bousculant habitudes et certitudes. Après quelques semaines pourtant, Emiri réussira à s’intégrer sans trop de difficulté, créant une nouvelle dynamique de groupe.

Alors qu’elles jouaient dans la cour de l’école le jour de la fête d’O-Bon (fête célébrant les ancêtres), un homme se faisant passer pour un technicien va leur demander de l’aide et emmener Emiri avec lui. Plusieurs heures auront le temps de s’écouler avant que les petites filles ne se rendent compte qu’il est bientôt l’heure de rentrer, et que leur jeune amie n’est pas revenue. Partant à sa recherche, elles retrouveront la petite Emiri assassinée, dans les vestiaires de l’école, imprimant dans l’esprit de toutes, des images indélébiles.

Choquées et effrayées, elles partiront chacune de leur côté, prévenir parents, policier et enseignants. Le petit village va alors connaitre la fin d’une ère paisible, chaque habitant vivant dans la crainte et dans la méfiance. Pendant des mois l’enquête ne fera aucune progression, les quatre petites filles interrogées sans cesse mais sans réussir à se souvenir du visage du tueur et la mère d’Emiri perdant un peu plus chaque jour la raison. Tandis que la police met petit à petit l’affaire de côté, la mère d’Emiri décide d’inviter les quatre enfants chez elle, afin de leur parler une toute dernière fois. La mort d’Emiri ne peut pas rester impunie, et le délai de prescription ne permettra plus à la famille de faire perdurer l’enquête, elle les menace alors de se venger de chacune d’elles, si elles ne retrouvent pas l’identité de l’assassin. Trouver le tueur ou expier, voilà ce que les jeunes filles vont porter comme poids pendant presque quinze ans.

Construit sous forme de roman choral, plus précisément sous forme de lettres qui seront toutes adressées à Asako, la mère d’Emiri; nous allons au fil des pages nous engouffrer dans les souvenirs des quatre jeunes femmes. A travers le prisme de chacun des personnages, le lecteur voit se construire une intrigue complexe et terrible, faite de peurs et de non dits, de la part des enfants comme des adultes. Si la mort de la petite Emiri a été dévastatrice pour ses parents, ses quatre amies portent en elles une blessure toute aussi vive, ayant des répercussions certaines sur leur mental et leur construction en tant que femmes. Au delà du simple roman noir ou « revenge story », Expiations donne à réfléchir sur l’implication de chacun, sur les actions et les actions manquées, et comment elles peuvent nous hanter pendant des années . Kanae Minato nous prouve à travers cet ouvrage qu’au delà de l’intrigue policière, la tension narrative tient avant tout grâce à des personnages bien construits et bien écrits. Elle nous donne aussi à réfléchir sur tout ce qui a permis à l’intrigue d’exister : le système éducatif japonais, la peur de ce que l’on ne connait pas, ce que l’on permet ou non de faire aux femmes… Voilà donc un ouvrage construit avec subtilité, maîtrisé dans les sujets qu’il aborde et tout en offrant de belles sueurs froides… Immense coup de cœur !

Traduit par Dominique et Franck Sylvain et Saori Nakagima.

Roxane

La tentation, Luc Lang (Stock), par Fanny et Aurélie

François est un chasseur. Il suit un cerf, majestueuse « bête à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre ». Ainsi commence ce roman avec cette plume tournée vers la nature sauvage environnante.
Les descriptions alpines happent, enserrent, projettent dans un univers fait de rudesse minérale et de beauté végétale.

L’homme traque son cerf, hésite une fraction de seconde. C’est le début du changement, François le perçoit, le ressent. La balle part, mais elle blesse au lieu de tuer. François retrouve sa bête mais ne peut l’achever. Un élément, dans sa course, l’a perturbé.

Un frisson me parcourt, me voilà subjuguée. Dans cette ambiance proche d’un « Natural writing à la sauce des Alpes », Luc Lang y dissèque l’âme humaine, les failles familiales avec une écriture à la fois sèche et délicate .

Notre homme est un imminent chirurgien, précis, sûr, concis. Il emporte le cerf, le soigne dans sa « boucherie » et le laisse libre… mais non loin de lui, lui offrant foin et eau.
Le cervidé est là, altier et distant, l’observant, attendant.

En recherchant son cerf blessé, François a cru apercevoir sa fille dans l’habitacle d’une voiture pourchassée par deux motards, telle une biche prise en chasse elle aussi. Cette vision le hante, il cherche à la joindre mais Mathilde est aux abonnés absents.
Au même moment, Mathieu, le fils, trader à New-York, menant grande vie, débarque au chalet familial.
Maria, la matriarche, s’est, quant à elle, réfugiée dans un couvent, veillant sur sa folie destructrice.
Et François… lui recoud les plaies mais n’arrive plus à recoudre les liens familiaux, à retrouver les mots pour panser son angoisse, ou pire, dire son amour.

Le temps s’est chargé de dilater leurs relations aussi facilement qu’une balle rentre dans un tissu pour pénétrer un cœur.

François accueille alors en lui comme une forme de rédemption dans ce monde montagneux où règne calme, luxe, whisky cent ans d’âge et musique classique. Il espère un nouveau lien, un vieux père imaginant le retour au bercail de ses petits.
Mais le danger rôde, le cerf et le chien sentent l’humeur sombre des lieux où des véhicules circulent, sombres, intrigants, menaçants.

La biche surgit alors, une Mathilde apeurée, ensanglantée, tristement accompagnée.
C’est l’heure de l’hallali, le mauvais gibier doit être pourchassé avant sa mise à mort.

Lang nous porte au cœur d’un tableau naturaliste où chaque détail compte. « La tentation » pourrait être le titre d’une scène de chasse où François joue avec l’illusion d’être un père, un mari, peu persuadé, finalement, qu’il peut s’en arracher, ancré dans son état primitif de chirurgien opulent et de pater héroïque.
De ce jeu illusoire, il ne restera que des cendres.

« La tentation » possède une grande force attractive, mêlant à la fois roman noir et roman familial.
Du grand art, point barre.

Fanny

Alerte ! Bombe littéraire !

Un grand, grand roman noir comme les Français savent peu en faire. Un presque huis-clos qui se révèle partie après partie grâce à une construction narrative brillante, des filtres successifs ajoutant de l’épaisseur, des précisions à une histoire familiale complexe et à un règlement de compte sur fond de chasse en moyenne montagne.

Complètement happée aux côtés de François dans ces quelques jours où la tension monte irrémédiablement, je n’ai pu que dévorer le roman d’une traite, impossible de me dégager de l’atmosphère si particulière que Luc Lang met en place.

Amis lecteurs, lisez-le ! Il me semble qu’on en entend trop peu parler dans cette rentrée et pourtant c’est assurément un des meilleurs textes que j’aie lu jusqu’ici.

Merci à l’ami facebook qui m’a donné envie de me jeter sur ce livre grâce à sa critique, s’il se reconnaît qu’il se manifeste, j’ai oublié de qui il s’agit…

Aurélie.

Miss Islande, Audur Ava Olafsdottir (Zulma), par Fanny

Voici un petit bijou littéraire qui porte en lui un charme fou. Quel plaisir de retrouver Ólafsdóttir (traduction Eric Boury) dans toute la finesse de son écriture et de son atmosphère.

Nous sommes dans les années soixante lorsqu’ Hekla, vingt et un ans, débarque à Reykjavík avec, sous les bras, sa machine à écrire et une petite valise.

Hekla, dont le prénom est emprunté à celui d’un volcan actif situé dans les Hautes Terres d’ Islande, va vers son destin d’auteure, sans esbroufe ni délire égotique : elle y va, portée par son art et son amitié pour Jón et Ísey.
Lui rêve d’Ailleurs avec un A majuscule pour le porter sur ses ailes, car Jón adore la couture et les hommes dans un pays où la société islandaise ne peut supporter ce genre de « fantaisie ». Elle, tendre amie d’enfance, rédige secrètement son journal de bord, petite merveille poétique sans en avoir l’air… ce qui en fait toute sa beauté; Ísey est déjà mère de famille à dix-huit ans, tout à fait dans le cadre de l’époque.

Avec une tendresse éblouissante pour ses personnages, Ólafsdóttir nous peint cette Islande conservatrice et corsetée des années soixante qui assène à ses enfants sauvages « Sois belle et tais-toi » ou « Tu seras un homme mon fils ».

Hekla a un père aimant passionné par les volcans, elle possède cette force qui lui dira de ne jamais être cette « Miss Islande » bonne à marier, mais d’y aller, de déployer ses ailes d’écrivain.
Jón a une faille en lui, part sur les bateaux de pêche juste pour pouvoir vivre un quotidien devenu trop étriqué pour lui.
Ísey regarde en face sa condition et puise dans cette vie de foyer l’essence même de son art, sans le reconnaître.

J’ai embarqué totalement auprès d’eux, leur langage, leur corps, leurs questionnements, leurs aventures, leur inconstance, leur bravoure.

« Miss Islande » est un roman lumineux qui m’a transporté sur ses sentiers de traverse, ceux qui donnent envie de croire en ses rêves et en l’accomplissement de sa vie.
Un petit miracle à lui tout seul.

Premier arrêt avant l’avenir, Jo Witek (Actes Sud junior), par Aurélie

Jo Witek ne prend jamais les chemins les plus courts avec sa plume. Elle questionne, remet en cause, titille la conscience collective, éclaire les tourments adolescents, fouille des personnages victimes de leur environnement social, leur donne la force d’être fiers de ce qu’ils sont.

C’est dans le train pour Paris que Pierre reçoit d’une jeune femme inconnue le meilleur conseil de sa vie : « reste comme tu es, distrait, rêveur et confiant en l’être humain ». Pour ce tout jeune bachelier qui s’apprête à entrer dans la meilleure prépa de France après des années d’obéissance et de travail acharné, cette phrase agit comme une déflagration. C’est la 1re fois qu’on lui conseille d’être lui-même et non de se plier à ce qui est le mieux pour lui, fils de maçon doué pour les études. Commencent alors quelques folles journées qui, en plus de lui proposer un éveil à l’amour et aux autres, remettent en question sa vie déjà bien rangée et toute tracée.

Parenthèse ou changement de cap ? Vous le découvrirez en lisant cet excellent roman, fruit de la magnifique rentrée ado d’Actes Sud junior.

Aurélie.

Archives des enfants perdus, Valeria Luiselli (L’Olivier), par Fanny

Il est des livres que je mets du temps à quitter, tant l’impression est forte. Voici une histoire qui est une expérience littéraire, une plongée dans plusieurs mondes, une odyssée touchante, intime, universelle.

Valeria Luiselli (traduction Nicolas Richard) nous entraine sur l’histoire d’un couple recomposé, deux documentaristes tombant en amour lors d’un projet commun, celui d’enregistrer le paysage sonore de New-York.
J’ai déjà adoré l’inventivité de ce début par les sons, le rythme, l’ambiance de cette ville.

Les voici rapidement à quatre, un homme, une femme, un petit gars et une p’tite chouette, cette nouvelle vie ensemble, les sons familiaux comme un ronronnement réconfortant pour chacun.
Et puis le temps, les réflexions plus denses sur les nouvelles envies professionnelles,leurs ouvertures à d’autres thématiques au travers de la pulsation de la société américaine d’aujourd’hui, sa politique migratoire notamment.

Lui veut se concentrer sur les derniers peuples libres ayant résister aux Blancs, les grands chefs Cochise et Géronimo.
Elle se plonge dans les articles de fond dédiés aux enfants réfugiés, voulant aller au delà de l’exercice de façade du tribunal de l’immigration de New-York.

Leurs projets s’extériorisent hors de la Grosse Pomme tandis que leur vie de couple s’étiole.

Luiselli nous transporte alors dans le « vrai », l’épine dorsale de ce pays de migrants que sont les États-Unis tout en nous parlant, avec délicatesse, de la fin intime de deux personnes qui se sont tant aimés.
Mais avant de formuler cette séparation, ils décident tous deux d’organiser une aventure, celle qui les portera sur leurs territoires respectifs de recherche, vers le Nouveau-Mexique, leurs enfants à bord.
Je suis partie avec eux, dans cette voiture qui faisait défiler les kilomètres, les paysages de plus en plus nus, l’esprit ouvert aux vents, aux questionnements, aux enfants perdus, à l’écho des Chiricahuas.

Luiselli m’a fait vivre une aventure qui sort des sentiers battus, m’offrant des tableaux sonores qui touchent au plus profond de l’âme humaine.
Se laisser aller à ce roman a été une des plus belles choses que j’ai pu vivre de cette rentrée littéraire (même si celle-ci n’est pas finie…). Être bousculée au cœur, ressentir l’innocence de la beauté de ce monde, tout comme sa folie destructrice.

« Entendre est une manière de toucher à distance » reprend l’auteure à Murray Schafer. Alors j’ai entendu, lu, touché et penser si fort à ces enfants qui partent dans ce désert, un numéro de téléphone parfois inscrits sur leurs cols, espérant rejoindre une famille, un espoir.

J’ai aussi écouté ces deux enfants, ceux de la banquette arrière, avec eux aussi leur empreinte de vie, leurs doutes, leurs peurs, leurs observations directes face au dos de ce couple qui s’efface au fur et à mesure du périple.
Eux, frère et sœur pour toujours, « Ground Control » et « Major Tom » dans leur « Space Oddity », loin de leurs zones de confort. Ils explorent aux aussi.

Ce roman touche à la philosophie, la morale, la politique, pour nous raconter l’abandon et la souffrance des enfants perdus. Et tout cela avec une telle intensité que j’en ai encore les larmes aux yeux.

« Archives des enfants perdus » est un roman contemporain, fort, riche, qui porte longtemps en nous son écho et donne envie d’envoyer basculer ces frontières absurdes qui usent les âmes et aiguise l’absurdité humaine.

-Un-très-grand-roman-

Fanny.

Des vies débutantes, Sébastien Verne (Asphalte), par Yann

Pari osé que celui des éditions Asphalte qui ont décidé de ne publier qu’un titre pour cette rentrée littéraire, premier roman d’un auteur dont on saura seulement qu’il vit à Lyon. Peu importe, l’essentiel est ailleurs, dans ce texte ramassé sur moins de 200 pages, au titre évocateur et poétique.

On y fait la connaissance d’Adrien, jeune français installé aux Etats-Unis, chauffeur de taxi dans le Wisconsin, pour les rencontres et la paie, photographe par passion. Grâce à une de ses photos prise chez un client, il est embauché dans le centre photographique de Rockport, Maine, où il fera la rencontre de Gloria, responsable de la galerie, et de Travis, photographe également, qui l’entraîne dans de menus trafics jusqu’au jour où les acolytes vont viser un gros coup.

Construit en trois parties, Des vies débutantes démarre donc dans la ville de La Crosse, Wisconsin et permet à Sébastien Verne de décrire le bourg et certains de ses habitants, à travers l’objectif d’Adrien, fasciné par ce monde et les personnages qui y vivent, ces « nighthawks » chers à Edward Hopper comme à Tom Waits. Adrien y fait son apprentissage de la vie américaine et prend la mesure des destins qui l’entourent. Subjugué par la mythologie locale, il s’y frottera involontairement en ayant pour cliente (qu’il ne verra jamais) Mme Dahmer, mère du tristement célèbre Jeffrey, effroyable tueur en série de la fin des années 80. Ce sera pour lui l’occasion de réaliser une série de clichés grâce auxquels il sera embauché à Rockport.

« Il photographie beaucoup, tente de saisir cette Amérique arc-boutée sur une culpabilité éternelle, lointain héritage des premiers arrivants mus par la foi et la rage d’installer leurs vies dans ces terres froides du Wisconsin. »

Le récit se poursuit dans le Maine et, à travers de nouvelles et cruciales rencontres, le destin d’Adrien va basculer progressivement jusqu’à faire de lui un fugitif, un homme qui retourne en France et s’y cache durant une vingtaine d’années. C’est un mail de Gloria qui va le sortir de l’espèce de torpeur dans laquelle il s’est laissé aller ces dernières années et le pousser à traverser à nouveau l’Atlantique pour retrouver cette femme qu’il a toujours regrettée. Mais il reste encore un prix à payer pour effacer cette erreur de jeunesse commise avec Travis et Adrien va devoir faire des choix.

Des vies débutantes est un hommage de l’auteur à ces Etats-Unis qui manifestement le fascinent, l’hypnotisent. Les grands espaces, ce pays neuf où tout semble encore être à faire, sont synonymes de liberté et c’est bien ce que cherche Adrien, avec la fougue de sa jeunesse et une envie de vivre autre chose qu’une existence morne et étriquée dans son pays d’origine. Alors, malgré quelques maladresses dans la narration et une écriture qui manque parfois de relief, Sébastien Verne parvient à embarquer le lecteur avec lui en parlant autant d’Amérique que de photographie, de liberté que d’apprentissage et réussit donc son pari avec ce premier roman qui, sans aucun doute, en appelle d’autres. Une nouvelle réussite donc pour Asphalte, qui poursuit ainsi son aventure éditoriale en dehors des sentiers battus.

Yann.