Sur le ciel effondré, Colin Niel, Le Rouergue

Après un détour réussi par la Lozère, Colin Niel revient en Guyane pour la quatrième enquête d’André Anato, capitaine de gendarmerie d’origine ndjuka, amené à collaborer avec Angélique Blakaman, aluku, revenue médaillée de métropole après une intervention remarquée lors d’une prise d’otages. Un jeune amérindien est signalé disparu de son village du Haut-Maroni. Contactée par le père de l’adolescent, Blakaman fera tout ce qui est en son pouvoir pour le retrouver, au risque d’y laisser sa santé, mentale autant que physique.
Obia (paru en 2015) avait impressionné par son ampleur et la maîtrise du récit, auxquelles venait s’ajouter un tableau incroyablement vivant de la Guyane d’aujourd’hui. Colin Niel parvient à renouveler de manière éclatante la réussite que constituait ce précédent opus et, après y avoir exploré les séquelles de la guerre civile au Surinam et le trafic de drogue constant entre Guyane et métropole, il complète le tableau avec une description impressionnante de vérité de la vie sur le fleuve, dans cette région reculée du Haut-Maroni, où les populations natives d’amérindiens ont vu au fil des ans leur environnement se dégrader sous la poussée démographique liée à l’exploitation, légale ou non, de l’or présent en grandes quantités dans le sous-sol amazonien. Cet or qui, pour beaucoup, est une aubaine ressemble plus à une malédiction pour les amérindiens car le mercure utilisé pour l’extraction du minerai pollue les rivières et les poissons dont ils se nourrissent.  Ici, les garimpeiros brésiliens ont peu à peu chassé les noirs-marrons des exploitations aurifères et une ville s’est créée face à Maripasoula, sur la rive surinamienne, New Albina, ville de tous les trafics, de toutes les tensions également …
Dans cet environnement, difficile pour les populations amérindiennes de conserver et perpétuer leur mode de vie traditionnel. Ainsi les jeunes se retrouvent-ils tiraillés, pour ne pas dire écartelés, entre vie moderne et respect des coutumes. Envoyés étudier au lycée à Cayenne, ils se retrouvent brutalement confrontés à la réalité de la vie citadine dont ils ne connaissent rien, victimes de moqueries, voire de violences de la part des autres élèves, et le choc est rude. Dans ces conditions, le taux de suicides chez les jeunes amérindiens est bien plus élevé que dans d’autres catégories de la population. C’est un drame silencieux qui se joue en forêt, devant lequel les adultes se retrouvent complètement démunis.
Certains, dans l’espoir de donner un sens à leur vie, se tournent vers les nouvelles religions amenées par les évangélistes, toujours en quête d’âmes fraîches pour nourrir leur dieu et contribuer ainsi de leur côté à l’affaiblissement des croyances traditionnelles. Jouant sur la peur et la crédulité des populations locales, ces soldats de dieu s’implantent en force dans la région et certains villages se créent sous leur impulsion, entièrement habités de nouveaux convertis.
Pendant ce temps, sur la côte, à Cayenne, les jeunes, fascinés par le phénomène des gangs aux Etats-Unis, désoeuvrés, souvent au chômage, se laissent gagner par cette violence et des crews apparaissent ainsi dans les cités de la préfecture guyanaise, se lançant des provocations via Facebook, pouvant mener à des affrontements sans merci.
On le voit, la réalité guyanaise est multiple et complexe et ce n’est pas la moindre qualité de Colin Niel que d’éviter tout manichéisme, toute tentation de raccourci ou de résumé pour rendre le tableau plus compréhensible. Il se penche avec attention et empathie sur chacun de ses personnages et ses descriptions sonnent toujours juste, que l’action se situe dans les bidonvilles de Cayenne, dans ces villes-champignons poussées au bord du fleuve sans existence légale ou dans les légendaires Monts Tumuc-Humac, à la jonction de la Guyane, du Brésil et du Surinam.
Au-delà de l’indiscutable valeur documentaire de son roman, Colin Niel parvient une nouvelle fois à tenir son récit avec une grande maîtrise, soucieux d’efficacité autant que de crédibilité. Surtout, il se garde bien de juger ou de critiquer les contradictions de cette société guyanaise en proie à de nombreux dysfonctionnements et qui semble, chaque jour davantage, sur le point d’imploser. Le constat est dur mais objectif. Les 500 pages de Sur le ciel effondré se dévorent et le lecteur en sortira sonné, à la fois par le dépaysement et par une plongée réussie dans les tréfonds de l’âme humaine.
On ne pourra évidemment que vous recommander les trois premiers volumes de cette série d’exception, Les hamacs de carton, Ce qui reste en forêt et Obia (tous au Rouergue et en poche chez Babel), rassemblés ce mois-ci en une magnifique intégrale.

Sur le ciel effondré, Colin Niel (Rouergue noir) par Perrine

Résultat de recherche d'images pour "Sur le ciel effondré"Quel bonheur de retrouver notre capitaine Anato, que j’avais beaucoup aimé dans Obia. Traumatisé par la recherche infructueuse de ses origines, il a fini par abandonner sa quête et lutte contre des douleurs physiques inexpliquées. Il explore à son tour les remèdes mystiques, en faisant appel à différents obiaman.

Nous replongeons donc dans cette Guyane que Colin Niel m’avait amenée à découvrir, cette fois en s’intéressant plus particulièrement aux exploitations aurifères, à leur impact environnemental bien sûr, mais aussi sociétal. Dans cette région française (ne l’oublions pas), les différentes ethnies cohabitent plus qu’elles ne vivent ensemble, alimentant un racisme ordinaire, une incompréhension, une indifférence ou une peur de l’autre. L’abandon politique est omniprésent, la population n’a pas de sentiment d’appartenance à la France et ce ne sont ni la pauvreté, ni le manque de moyens ou de perspectives d’avenir qui risquent d’améliorer la situation. Dans ce contexte, de très nombreux jeunes se suicident, notamment parmi les Wayanas.

Comme dans sa trilogie Guyanaise, Colin Niel nous transmet merveilleusement bien son amour de la Guyane, mais un amour lucide. Ce n’est clairement pas un décor de carte postale malgré des paysages sublimes magnifiquement retranscrits, mais l’auteur nous propose un constat clair de l’énorme gâchis que représente la situation. Il milite pour sa réhabilitation et pour que les pouvoirs publics s’intéressent enfin au problème et y proposent des solutions.

Cependant, c’est avec un immense respect que Colin Niel traduit les différences entre les ethnies, avec dans cet opus une grande importance accordée aux traditions et aux religions ancestrales. Il nous emmène à travers des conflits de générations, la difficulté des parents de ne pas faire les bons choix et celle des enfants de trouver leur place dans ce territoire.

L’identité est une nouvelle fois au cœur du roman, avec l’idée que de connaitre son histoire, celle de son peuple, et de se l’approprier permettra à chacun des personnages de se construire un avenir. D’ailleurs parlons en de ces personnages… tous si profonds, si brisés, si humains ! Colin Niel est un orfèvre qui les cisèle avec une précision qui les rend extrêmement touchants. Je lui en veux d’ailleurs encore beaucoup de leur faire autant de mal ! Chacun lutte avec ses démons, chacun est finalement très seul, et vous donne envie de les prendre dans vos bras en leur promettant que tout va s’arranger.

Résultat de recherche d'images pour "la série guyanaise colin niel"Sur le ciel effondré est donc un roman qui vous transporte, qui vous éclaire, qui vous émeut, qui nous pousse à réfléchir sur l’évolution des peuples et des territoires et de soi même, qui vous fait voyager, qui est magnifiquement bien écrit. Donc un roman qu’il faut acheter vous l’aurez compris (et prenez en bonus l’intégrale de la trilogie guyanaise si vous ne les avez pas encore !)

 

Organigramme, Jacques Pons, Hugo Thriller, par Bruno D.

Paillettes, strass, feux de la rampe et tapis rouges, cocktails, personnalités médiatiques et jeunes femmes aux déhanchement lascifs, voilà ce que le commun des mortels vous citera certainement dès que le sujet de la mode sera abordé. C’est la partie émergée de l’iceberg. Jacques Pons, lui,  a choisi un autre terrain, une autre vérité, un éclairage violent sur ce qui se passe en coulisses.

La Maison Louis Laigneau, au firmament de son art, est une marque reconnue de la Haute Couture, mais c’est avant tout une entreprise avec son « Organigramme » où chacun est a sa place, où chacun donne le meilleur de lui même jusqu’à l’épuisement avec à sa tête un PDG, Angelo Bertani, que tous respectent ou craignent, c’est selon. Juste derrière lui se trouve Marek Konecny, chef de la sécurité et des services généraux, un rôle flou pour cette espèce de mercenaire qui sort d’on ne sait où et est inquiétant à souhait, froid et méthodique. Et puis, les autres employés sous les ordres des Dir Com, Dir Pro, Dir admin, DRH, etc…. bref plus de 200 personnes qui s’exécutent et appliquent bon gré mal gré des directives que personne n’oserait contester.

Sauf que ce petit monde qui fait rêver vu de l’extérieur est en fait un panier de crabes de la pire espèce à tous les niveaux et un grain de sable imprévu (un tueur très manipulateur) va venir semer le doute, la trouille, et disloquer jusqu’à son plus haut niveau une entreprise flamboyante .

Jacques Pons frappe fort et grâce à des chapitres courts, un scénario angoissant… et des cadavres qui s’accumulent, il nous livre une vision du monde du travail à travers le prisme de la mode absolument effarante !

Il instaure une peur sourde, celle qui fait que tous se regardent du coin de l’œil et c’est parfaitement réalisé en explorant tous les rouages de l’organigramme  d’une entreprise qui se veut leader et exemplaire. Entre séminaire de créativité, pressions diverses et grâce à ses quinze années passées dans l’univers de la mode, l’auteur malmène nos nerfs, nos héros, et montre que la frontière entre les racailles du 93 et l’univers feutré et chic de cette Maison Lagneau, fleuron du luxe à la française est plutôt mince : aussi violent et mortel l’un que l’autre !

Autant sociétal que noir, j’ai beaucoup apprécié cette immersion profonde dans cette galaxie bien particulière ou l’on côtoie des tyrans et des lopettes tiraillés entre jeux de séduction et de pouvoir, et où on vous plante un couteau dans le dos dès que l’occasion se présente, alors que juste avant on vous faisait un beau sourire fielleux de circonstance. Cruel et sans équivoque !

Je plussoie bien évidemment à 200% ce Coup de Coeur RTL 2018, d’autant plus que c’est un premier roman. C’est pour moi moi un sans faute et un bon shoot de plaisir dont la maison Hugo Thriller semble de plus en plus être coutumière avec ses dernières sorties (Hunter, Maudite etc…).

Bruno.

Par les écrans du monde, Fanny Taillandier, Le Seuil

Au matin du 11 septembre 2001, alors qu’un père téléphone à ses enfants pour leur annoncer sa mort prochaine, Mohammed Atta, jeune architecte égyptien, s’est emparé des commandes d’un Boeing 767 parti de Boston et le dirige sur New-York. Le seul point commun entre ces personnages est un rapport direct aux bouleversements qu’apportera au monde cette journée, qui démarre comme une autre et finira dans les larmes, le sang et le chaos, après la série d’attentats les plus meurtriers de l’Histoire. En effet, Lucy travaille pour un grand cabinet d’assurances au sein du World Trade Center et William est chef de la sécurité à l’aéroport de Boston.

Alors, que tient-on exactement dans les mains ? Que sommes-nous en train de lire précisément ? Le roman de notre siècle, le livre de notre monde, l’histoire de notre histoire, une cartographie du chaos ? Un peu de tout ça mais surtout un roman intelligent autant que percutant.

Fanny Taillandier joue avec virtuosité des codes du roman d’espionnage mais c’est le récit qui l’intéresse, ou du moins ce que permet le récit, à savoir qu’on doit le considérer comme un antidote au chaos et que c’est ainsi qu’il est utilisé par les hommes depuis plusieurs millénaires.

« Ici on a construit, en même temps qu’une nation, des dizaines d’histoires qui la racontent et lui donnent sens. On ne fait pas un Nouveau Monde à moins. »

A cet égard, le discours prononcé par George W. Bush après les attentats, et dont des extraits scandent les dernières pages du livre, apparaît comme une tentative instantanée de construction du récit collectif, d’appropriation des faits pour fonder le mythe ou l’épopée d’une nation et l’inciter à se relever pour se battre.

Le récit, l’histoire, la scénarisation sont des éléments de notre compréhension du monde, de rationalisation des faits et des risques. C’est le métier de Lucy, de calculer les risques  mais, devant l’évolution du monde, elle a pris conscience, avant que les événements ne lui donnent raison, qu’il faudra bientôt envisager ces futurs possibles de manière plus pragmatique.

« On vendrait alors non plus des taux de risque, mais des parts de chaos (…) C’était beaucoup plus en phase avec le monde tel qu’il était. »

C’est cette mécanique du chaos que l’on va essayer de suivre avec l’enquête de l’Agent Spécial sur le parcours de Mohammed Atta. Ce qui donne finalement le vertige et des sueurs froides aux personnes en charge de la sécurité, ce n’est pas la mise en lumière des ratés successifs, c’est l’inéluctabilité de la catastrophe.

En même temps que le récit sont les images. Et les fameux écrans du monde, en nous inondant d’images à flots continus, mettent en scène ce que nous vivons, à défaut de nous en donner une meilleure compréhension.

« L’alliance de la technologie et du réseau mondial a rendu les catastrophes extrêmement photogéniques ».

Fanny Taillandier joue avec le lecteur comme avec son récit, nous laissant finalement simples figurants d’une histoire écrite et filmée à l’échelle collective. A nous, donc, d’élaborer notre propre récit, à notre échelle et à celle des personnes que l’on souhaite y voir figurer.

Ce roman fera vraisemblablement figure d’OLNI dans cette rentrée littéraire mais il y apporte indéniablement du souffle et de l’inventivité, de l’intelligence en même temps qu’un humour grinçant comme on l’aime ici. En bref, une réussite totale que l’on conseillera vivement, un livre qui permet de voir un peu plus loin que le nombril de son auteur ou le bout de son propre nez.

 

 

 

 

 

Empire des chimères, Antoine Chainas, Série noire, Gallimard

Antoine Chainas est toujours là ou on ne l’attend pas, phrase paradoxale, qui va à merveille avec sa bibliographie. Aucun de ses livres ne se ressemble, trame et forme, sauf peut être le fond et une vue sociétale éclairée . En omettant de petits écrits, cela fait quand même 5 ans depuis « Pur « que l’auteur n’avait pas  publié de roman. Par contre il n’a pas chômé, il s’est mis à la traduction de romans anglo-saxons pour Gallimard et J C Lattès.

Tout cela suscité pour en arriver où ?

Ah oui,  sa dernière publication, qui symbolise la parfaite maitrise du roman noir sociétal et qui laisse présager ce que deviendra la ou le noir dans une paire d’année. Comme d’autres, mais peu, on les compte sur 3 doigts d’un manchot, « running gag à chier, je sais ».

Antoine Chainas est un précurseur, ou je ne sais quel mot. Il remue les codes du noir avec brio pour en faire du nouveau, comme disait Lavoisier ?

Et bien NON il crée,  Monsieur crée et avance, et fait avancer le roman noir, oui rien que cela.

Alors, attention  il va falloir être concentré, et réveillé pour ce livre et avoir cette envie de découvrir un des meilleurs romans noirs français depuis longtemps.

Avec une construction littéraire débutante et détonante, le livre vous prend assez vite, plus envie de le lâcher même pour aller aux toilettes, ce qui est peut être gênant ….

Sur plus de 600 pages, ce livre apporte de la nouveauté, et un plaisir intense de lecture, rarement lu, ou bu si vous comparez Antoine avec du café, ^^

Je rappellerai juste que ce roman est d’une intensité extrême et qu’ à la fin quand toutes les pièces s’imbriquent, vous refermez le livre et vous restez comme un con….et là, bah, comme pour « Alain Claret », transformation en statue.

Pour en savoir plus, car il est impossible d’en dire plus sans spoiler,

allez sur les liens ci dessous

 

EMPIRE DES CHIMÈRES d’ Antoine Chainas / Série Noire.

avec en sus un entretien

Entretien avec Antoine Chainas / Empire des chimères / SN.

 

Rocking Horse Road, Carl Nixon, L’Aube Noire, traduit par Benoîte Dauvergne

Paru en février 2017, Sous la terre des Maoris  (déjà traduit par Benoîte Dauvergne) avait séduit à la fois par la noirceur du récit (un père biologique et un père adoptif s’affrontant autour des funérailles de leur fils) autant que par le coup de projecteur donné sur la Nouvelle-Zélande et les tensions communautaires qu’elle peut connaître, loin de nos préoccupations quotidiennes. Avec ce premier roman, Carl Nixon marquait durablement les esprits et on remerciera donc les éditions de l’Aube de nous proposer ce second texte, publié pour la première fois en 2007, soit trois ans avant la publication en Nouvelle-Zélande de Sous la terre des Maoris.

Fin 1980, quelques jours avant Noël, le corps de Lucy Asher est retrouvé nu sur une plage en banlieue de Christchurch, petite ville néo-zélandaise. Profondément marqués par ce drame, Pete Marshall (l’adolescent à l’origine de la découverte macabre) et ses amis mèneront l’enquête à leur façon, inlassablement, assemblant notes et témoignages pendant une trentaine d’années, sans que jamais le coupable ne soit arrêté .

A mi-chemin du roman et de l’enquête sociologique, Rocking Horse Road s’avère aussi réussi que son prédécesseur à condition qu’on ne l’aborde pas comme un polar. L’intrigue est ténue et c’est surtout la peinture d’une petite ville et des habitants de ce bout du monde qui retiendra l’attention.

Carl Nixon est né à Christchurch et y vit toujours, ce qui donne autant de force et de réalisme au tableau qu’il offre de cette petite communauté confrontée à un drame qui la dépasse. A travers le portrait de la bande d’adolescents qui s’improvisent enquêteurs, il nous fait pénétrer le quotidien de quelques familles et nous éclaire sur leurs habitudes ou leurs passions. C’est également l’occasion pour lui d’explorer l’esprit de ces ados en proie aux hormones et les relations parfois compliquées entre garçons et filles d’une même génération. Le fait d’étaler le récit sur une trentaine d’années lui permet de donner du recul au narrateur sur certains faits et ajoute une épaisseur supplémentaire à ses personnages.

Portant au fil des jours leurs soupçons sur les fréquentations de Lucy, puis les habitants du quartier ou les étudiants, Pete et ses amis mettent ainsi à jour quelques zones d’ombre dans la vie de Christchurch et la banalité de surface s’écaille, laissant apparaître ici un père qui sombre dans l’alcool après avoir été quitté par sa femme ou là une mère qui se prostitue pour pouvoir élever ses enfants et dont les clients sont des pères de famille du quartier … Les failles ainsi mises à nu révèlent la face cachée d’une société d’apparence aussi paisible que banale mais c’est à travers le sport que les dissensions apparaîtront réellement, lors de la venue en Nouvelle-Zélande,  de l’équipe sud-africaine de rugby, les Springbocks. Plus qu’un sport, le rugby est une religion pour les néo-zélandais et les habitants de Christchurch ne font pas exception à cette règle. Une poignée d’habitants, révoltés par la politique de l’apartheid, décident de manifester contre la venue des sud-africains mais la quasi totalité des habitants de Christchurch sont surexcités à l’idée de cette rencontre au sommet et la manifestation prévue le jour du match fera les frais de leur colère.

S’attachant à restituer aussi fidèlement que possible la vie sur ce coin de terre, Carl Nixon y poursuit le portrait d’une société néo-zélandaise face à ses malaises et ses contradictions. Ce pays, auquel la distance nous incite parfois à prêter des qualités inexistantes par chez nous, retrouve sous sa plume une dimension simplement humaine, un regard à hauteur d’homme, avec son lot de défauts et de bassesses. Plus qu’un auteur de polar, on saluera ici un chroniqueur portraitiste accompli doublé d’un excellent conteur.

Les Spectres de la terre brisée de S. Craig Zahler, Gallmeister

Le western littéraire serait il de retour ?

En tous les cas, Mr Zahler s’en occupe avec une grande sauvagerie, voir ses livres et sa filmographie, avec le génial Bone Tomawak et le sublime Section 99 plus d’info sur ses films ici:

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=191638.html

Bon revenons en à vous, ^^, et à ce livre. D’abord une mise au point  ou poing, arrêtez de dire tarantinesque, c’est plutôt du Sam Peckinpah, cf certaines chroniques.

Sur fonds de vengeance, rien de neuf à l’ouest, à part peut être certains personnages un peu plus « épais que d’autres ». La trame est on ne peut plus vue et revue et son traitement de même. J’ai pas trouvé le frisson et l’excitation du premier livre qui était fort ingénieux,  un très bon livre . Celui ci n’en est pas déplaisant pour autant mais, il manque de rythme, seule la bataille finale s’en sort avec les grands honneurs, sonnez le deguello  !!! Le reste des pages s’enlisent bien souvent. Ce n’est pas au niveau de l’écriture, peut être le traitement de la trame. Un bon régime weight watcher de moins de150 pages, aurait il suffi ? Non lo so !!!

Une lecture en demi teinte donc, est ce que j’en attentais trop de l’auteur ?

 

Même si il manque un « je ne sais quoi », ce livre reste pas mal mais bien en dessous de son premier, en poche collection totem, ci dessous….

 

4 eme de couv :

Mexique, été 1902. Deux sœurs kidnappées aux États-Unis sont contraintes à la prostitution dans un bordel caché dans un ancien temple aztèque au cœur des montagnes. Leur père, John Lawrence Plugford, ancien chef de gang, entame une expédition punitive pour tenter de les sauver, accompagné de ses deux fils et de trois anciens acolytes : un esclave affranchi, un Indien as du tir à l’arc, et le spectral Long Clay, incomparable pro de la gâchette. Le gang s’adjoint également les services d’un jeune dandy ambitieux et désargenté, attiré par la promesse d’une rétribution alléchante. Peu d’entre eux survivront à la sanglante confrontation dans les badlands de Catacumbas.

Rivière tremblante, Andrée Michaud, Rivages/Noir

Si Bondrée nous avait fait si forte impression à sa sortie en septembre 2016, c’est parce que l’on découvrait en même temps qu’un nom, une écriture, une langue qui, en quelques pages, s’emparaient de nous pour ne nous lâcher qu’au bout de 350 pages, envoûtés par cette histoire de disparitions dans les forêts québecoises.
Mélange de français, d’anglais et de parler québecois, la langue d’Andrée Michaud faisait des merveilles et contribuait en grande partie au charme délétère dégagé par ce roman qui semblait vouloir échapper à la case « polar ». On tenait là un récit puissant, nimbé du brouillard local, une plongée dans la douleur et l’incompréhension, le tout magnifié par une empathie profonde à laquelle il était difficile de rester indifférent.
Et c’est donc sans surprise que l’on découvre au moment d’écrire ces quelques lignes cette citation de présentation piquée sur le site de Quais du polar :
« Je ne tue pas pour le plaisir, mais parce que j’essaie de comprendre la folie, la misère, la douleur des hommes. » Andrée Michaud.
De surprise, on ne pourra donc pas parler pour la sortie de Rivière tremblante mais l’attente et la curiosité sont indéniablement au rendez-vous. Précisons avant tout que cette nouveauté n’en est pas réellement une dans la mesure où cet ouvrage est paru au Québec en 2011, soit deux ans avant Bondrée. L’édition a ses mystères, en France comme ailleurs et on se gardera bien de spéculer sur les raisons pour lesquelles ce texte ne paraît chez nous que deux ans après.

Deux disparitions à trente ans d’écart, deux récits. Marnie a douze ans lorsque son meilleur ami, Michael, disparaît sous ses yeux dans les bois de Rivière-aux-Trembles. Le jeune homme ne sera jamais retrouvé. Trente ans plus tard, Bill Richards apprend la disparition de sa fille, Billie, alors qu’elle rentrait de l’école. Elle ne réapparaîtra pas non plus. Les vies de Marnie et Bill en seront bouleversées à jamais. Leurs destins se croiseront autour d’une troisième disparition, toujours à Rivière-aux-Trembles.

Il est question, ici aussi, de disparitions d’enfants et de forêts mais l’essentiel est ailleurs. Celles et ceux qui voudront se focaliser sur une énigme ou une enquête en seront pour leurs frais, l’intention d’Andrée Michaud se situe plus du côté d’une analyse psychologique que d’un roman à rebondissements. La récurrence des thèmes, loin d’être un handicap, permet de mieux appréhender sa perplexité face à la violence et à la douleur.
Elle interroge également les pratiques policières qui, dans les cas de disparitions d’enfants, sont tenues de considérer les parents ou les proches comme des suspects potentiels. L’injustice ajoutée à la douleur, un sentiment de culpabilité dont il est malgré tout difficile de se défaire, lourdes sont les souffrances vécues par ceux qui restent. Andrée Michaud excelle à décrire le chaos mental dans lequel pataugent Marnie et Bill, tout autant qu’elle décrit sans complaisance la bêtise et la méchanceté que tout un chacun porte en lui et laisse s’exprimer au nom d’une justice populaire, en toute méconnaissance de la réalité. Et, plus insidieux encore, le doute qui s’insinue dans les pensées et que les regards des policiers raniment à chaque interrogatoire …
Poignante, poétique, la langue d’Andrée Michaud nous remue, nous bouleverse en douceur, parvenant par sa beauté à transcender les bassesses qu’elle décrit. S’il existait une catégorie « roman atmosphérique », on y classerait bien Rivière tremblante tant l’ambiance y supplante l’enquête.
Considérer cet ouvrage comme un simple brouillon de Bondrée serait faire preuve de paresse et d’injustice envers un livre magnifique et sensible dans lequel on se confrontera comme Andrée Michaud aux mystères de la folie, la misère et la douleur des hommes.
Si l’homme n’en sort pas grandi, la littérature, elle, y a gagné un texte profond et bouleversant d’empathie dont on recommandera chaudement la lecture.

[Rentrée littéraire – 20/09/2018] Un été sans dormir ,Bram Dehouck, Mirobole, par Le Corbac

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Comment résister à l’appel de la Mère Patrie, comment ne pas sentir ce sang qui bouillonne à l’idée de rentrer sur tes terres natales, de retrouver ton Plat Pays, ses moules frites son Grand Jacques, son humour aussi sombre que les flots de la Mer du Nord…

Brahm Dehouck m’a emmené, que dis-je emporté en quelques pages, en quelques mots. J’ai ressenti très vite cette pointe de cynisme, cette ironie virale pour se moquer, pour détourner, pour montrer.

Entre C’est arrivé près de chez vous avec un Dupontel à la caméra et un Bienvenue chez les cht’i écrit par les frères Cohen, cet été est merveilleux.

Ces gens-là vivent au plat Pays et ces braves bourgeois voient débarquer un parc à éoliennes.

C’est le début de la Fin pour ce tranquille et petit village des Flandres.

Mauvaise foi et médisance, méchanceté et frustration, commérages et espionnage ce véritable Desperate Housewives belge est un succès de noirceur et d’humour.

Des personnages travaillés au cordeau selon leurs caractères, véritables marionnettes sous la plume de Bram Dehouck qui sait les faire vivre, les rendre attachants mêmes pour certains, désagréables ou pitoyables pour d’autres.

Nos turpitudes, nos jalousies et envies (nos travers typiquement humains en fait) sont d’une exaspérante lucidité et ne sont pas que symboliques. Derrière cet humour noir, fait de sourires et de fou rire, la population que nous sommes en situation de crise, quand elle perd ses répères, ne trouve plus ses habitudes rituelles et se retrouve livrée à elle-même est bien peu reluisante et nous invite à nous souvenir de cette bonne vieille maxime : avant de regarder dans la bouche de ton voisin, regarde la paille qu’il y a dans ton nez.

Baignant dans un style fluide et direct, sans mots de trop et sans lourdeur, cette promenade dans la BELGITUDE vaut son pesant d’Or.

Allez, je reprends mon vol pour d’autres contrées.

Traduit par Emmanuel Sandron.

 

Une douce lueur de malveillance, Dan Chaon, Albin Michel, traduit par Hélène Fournier

Russell Tillman sort de prison après presque trente ans derrière les barreaux. Accusé du meurtre de ses parents adoptifs ainsi que de son oncle et sa tante, il vient d’être innocenté par des tests ADN. Dustin, son frère adoptif, devenu psychologue, apprend la nouvelle avec appréhension car c’est sur son témoignage que Rusty avait été condamné. Veuf depuis peu, il a du mal à se remettre de la mort de sa femme Jill et redoute de devoir affronter Rusty. Il va donc s’engager avec un de ses patients, ancien policier, dans une enquête sur la disparition de plusieurs étudiants retrouvés noyés, oubliant peu à peu les limites normalement imposées par son métier de thérapeute.

Troisième roman de Dan Chaon à paraître en français, excellemment traduit par Hélène Fournier, Une douce lueur de malveillance intrigue, bouscule et dérange dès les premières pages. Au gré de chapitres assez courts, sur une construction habile et nerveuse, Dan Chaon, après avoir narré le drame initial à travers les yeux d’un des protagonistes, s’attache ensuite à semer le doute dans l’esprit du lecteur comme dans celui de ses personnages.

 » (…) j’ai réalisé pour la première fois que ce sourire n’était pas humain. c’était de l’homochromie. Du camouflage par mimétisme. Il souriait aussi bien au téléviseur, à son fils ou à une plante d’intérieur, mais ce qu’il avait réellement au fond de lui restait tapi et regardait furtivement à l’extérieur. »

En alternant les époques et les narrateurs, il parvient à troubler la scène initiale ainsi que les souvenirs qu’en ont Dustin ou Kate et Wave, ses cousines, présentes lors du drame.

 » (…) elle pressentait que, dans leur ensemble, ces histoires ne tenaient pas debout si on y regardait de plus près – qu’en fait, nous nous contentions de jeter un coup d’oeil à notre vie par un trou de serrure, et qu’une bonne partie de la vérité, que la réalité de notre vécu, nous était cachée. Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves ».

Si l’on ajoute à ce cruel constat les manipulations mentales subies dans son enfance par Dustin de la part de Rusty ou de ses cousines, il devient difficile de considérer son point de vue comme fiable. Au moment de la libération de Rusty, le thérapeute commence à  à perdre pied suite au décès de sa femme même s’il refuse de le reconnaître. L’enquête dans laquelle il se lance avec le mystérieux Aqil, patient qui deviendra ce qui s’approche le plus d’un ami pour Dustin, lui fournit une occasion supplémentaire de nier ce que son cerveau et sa mémoire tentent de lui faire comprendre.

Alternant les points de vue tout en gardant une maîtrise totale de son récit, Dan Chaon donne également la parole à Aaron, un des deux fils de Dustin. Contacté par Rusty à sa sortie de prison, le jeune homme traverse lui aussi une période difficile. Il se défonce avec à peu près tout ce qui peut lui tomber sous la main et multiplie les expériences « limites » au gré de ses rencontres. Il ignorait l’histoire familiale jusqu’à ce que Rusty lui en parle et le regard qu’il porte sur son père apporte un éclairage nouveau tout en contribuant à brouiller l’image de Dustin.

Sous de faux airs de thriller, Une douce lueur de malveillance est avant tout un grand roman sur la manipulation, la mémoire et le doute. Le mot « certitude » n’a pas sa place ici. C’est également le tableau d’une famille au sein de laquelle personne n’a été épargné, chacun(e) essayant de s’en sortir à sa manière. Le vernis des fêtes familiales décrites en début de roman saute assez vite pour laisser apparaître une réalité plus glauque et l’on sent la tentation de Dan Chaon d’élargir ce constat à l’ensemble de la société américaine, ses personnages n’étant finalement que les symptômes d’une société malade, qui hésite entre schizophrénie et paranoïa. Quand on ne peut plus s’appuyer sur nos souvenirs ni faire confiance à qui que ce soit autour de nous, que reste-t-il ? Roman hypnotique et déstabilisant, Une douce lueur de malveillance ne cède rien à la facilité et mènera le lecteur par le bout du nez sans jamais renoncer à cette volonté de provoquer l’inconfort. Ne serait-ce que pour cette raison, on se fera un devoir de remercier l’auteur car il n’est pas désagréable, loin s’en faut, d’être bousculé de temps à autre.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même (…), l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

On est là au coeur du propos.

Yann.