Le temps est à l’orage, Jérôme Lafargue (Quidam), par Fanny

Vous connaissez cette odeur de pluie qui arrive après un long temps de sécheresse ? Comme si la nature reprenait toute sa place et son ampleur. Et bien j’ai eu cette émotion là après la lecture du dernier Jérôme Lafargue.

Joan est un être qui renaît après un long moment de vie aride, sur la route, dans la guerre et sa violence, dans le deuil de sa jeune épouse.
Il y a désormais Laoline, sa toute petite, et la nature qui l’entoure, bienveillante, vigilante, personnage à part entière. Car Lafargue fait vivre les arbres, ressentir l’état d’une forêt, d’un ciel d’orage. Le style emporte, subjugue par la beauté de ses descriptions. il y a comme des accents de Ron Rash chez cet auteur.

Joan chante parfois ses airs folk et son blues dans un bar, lit grâce à une belle amitié et garde les Lacs d’Aurinvia, espace protégé et mystérieux.
Joan garde aussi en lui des secrets, une amitié brisée.
Un jour, il découvre des animaux massacrés, disposés de manière particulière, comme si on lui adressait cette mise en scène macabre. Joan ressent alors les tremblements de la terre-mère, c’est ce territoire qui se rebelle tandis que Joan sent monter en lui une ancienne colère.

Il y a des accents de tragédie grecque dans Le temps est à l’orage. Quelque chose qui vous chamboule et vous emporte sur un territoire inconnu, fait de rédemption, de sagesse et de vengeance.
Voici un roman qui s’écoute, se ressent. Jérôme Lafargue est un poète qui aime travailler notre part sombre et rendre la part belle à la nature sauvage.

Fanny.

La vie en chantier, Pete Fromm (Gallmeister), par Aurélie et Fanny

Marnie et Taz sont fous amoureux. Il vivent d’amour et d’eau fraîche (leur point de baignade secret dans le Montana) et préparent l’arrivée de Midge qui arrondit de plus en plus le ventre de sa mère. Mais Taz et Midge rentrent seuls de la maternité…

Commencent alors quelques centaines de pages de toute beauté. Taz se laisserait bien aller à la dérive mais ses proches l’entourent et le portent à bout de bras pour que lui-même puisse donner à Midge le cocon idéal pour grandir.

Ce roman est comme une caresse, un baume. La pudeur des sentiments face à la violence du deuil est d’une force inouïe et fait flotter le lecteur dans un nuage de douceur, le menant à avoir un regard neuf sur les petites choses du quotidien comme sur les grands défis que la vie nous impose.

Traduction de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Mais comment fait-il pour vous prendre au cœur si totalement ?. Pete Fromm est de retour pour un roman sublime « La vie en chantier », traduit par Juliane Nivelt.

Marnie et Taz sont amoureux, ils vivent une vie de chantier, la rénovation entière d’une bicoque, le travail du bois, les amis, la nature, le partage. Un jour, Marnie montre à Taz un test de grossesse positif. C’est le départ pour une nouvelle aventure qui, trop vite, tournera court. Taz revient seul avec l’enfant.

Avec cette incroyable finesse de trait, Pete Fromm dessine ce nouveau chemin, abrupt, que Taz doit emprunter, jeune veuf épris d’un amour parti trop vite qui doit continuer à vivre, pour sa fille, envers et contre tout… les peurs surtout.

Voici un roman de l’intime, en dehors de tout pathos, le talent d’un écrivain qui touche à l’essentiel. Fromm vous donne une histoire pleine et entière, sans esbroufe.
Cela touche l’âme, il ne peut en être autrement, car Taz et Marnie, puis les autres, sont des héros attachants, ceux du quotidien, humbles, euphoriques, généreux, têtus, amoureux, avec leurs fêlures et leurs grands sourires.

« La vie en chantier » est un livre d’expérience, une vie à ciel ouvert ( celui du Montana car « Fromm is Fromm » ), une vie faite d’essence de bois et de liniment. C’est un livre qui se ressent, vous fait éprouver l’âpreté et la beauté d’un quotidien, celui que nous vivons, fait de tristesses et de grandes joies, de petits bonheurs et de vastes douleurs… un peu comme ce paysage du Montana : ses montagnes acérées et ses lacs limpides.

« La vie en chantier » comme un attachement à sublimer le « vrai ». Coup au cœur.

Fanny.

Atmore Alabama, Alexandre Civico (Actes Noirs), par Yann

Après deux textes publiés chez Rivages ( La terre sous les ongles en 2015 et La peau, l’écorce en 2017), Alexandre Civico arrive chez Actes Noirs avec ce court roman – 145 pages au compteur – qui, au-delà d’un nouvel exercice sur nos mythologies américaines, propose une réflexion sur la puissance inexorable du désir de vengeance.

Le narrateur, dont nous ne saurons pas le nom, atterrit à Orlando, Floride, en provenance de Paris. Le lendemain, après quelques heures de route, le voici à Atmore, Alabama, dont la prison semble l’attirer comme un aimant. Au récit des journées de cet homme (« Jour 1 », « Jour 2 » etc …) s’intercalent des chapitres déclinant le William Station Day, un jour de fête à Atmore, décrit d’heure en heure, où l’on retrouve notre narrateur. Jouant sur cette double temporalité, Alexandre Civico mène de front ces fils narratifs jusqu’à leur confluence, point d’orgue du roman.

Le narrateur, dont le passé remonte par bribes au fil du texte, des bulles de souvenirs dont on comprend qu’il vit dans la douleur du deuil et que cette souffrance inextinguible est la raison de sa présence à Atmore. Insensible aux coups, il avance obstinément vers son but, suivant un plan que lui seul connaît. Il fera des rencontres, durant son séjour à Atmore, essentiellement des femmes, sans lesquelles il finirait peut-être par chuter. Malmenées par la vie, Eve, Mae ou Betty n’en sont pas moins des figures fortes qui ont, chacune à sa manière, refusé de baisser les bras face aux aléas de l’existence et peuvent en remontrer à bien des mâles.

Nourri par une écriture à la fois sèche et poétique, traversée d’images marquantes (« l’âge est une noyade filmée au ralenti »), Atmore Alabama convainc sans trop en faire. Peignant une Amérique rurale et pauvre, celle des déclassés, où la violence et l’alcool sont des recours quotidiens, il y met en scène avec virtuosité cette histoire d’un homme prêt à tout perdre pour venger la mémoire d’un être aimé.

Yann.

Agathe, Ann Cathrine Bomann (La Peuplade), par Aurélie

Émerveillée par la découverte de ce texte édité par les éditions La Peuplade.

160 pages. Seulement me direz-vous ? Et pourtant, elles vont occuper un sacré espace dans la rentrée littéraire.

J’ai eu du mal à m’extirper de certains passages dont la beauté et l’éclatante vérité m’ont clouée sur place.

Un psychiatre proche de la retraite fait le décompte des séances qu’il lui reste à subir avant de raccrocher. Pourtant, les dernières semaines sont bien différentes de la routine installée depuis près de 50 ans. Sa secrétaire, pilier de sa vie professionnelle s’absente brusquement. Agathe débarque dans sa clinique alors qu’il se serait bien passé d’une nouvelle patiente. Il se découvre sujet à des crises d’angoisse très fortes.

Rien de très original dans l’énoncé du thème, je vous le concède. Mais c’est sans compter sur des fulgurances philosophiques qui nous font réaliser, à travers les yeux du thérapeute vacillant, l’importance de vivre et non simplement de « fonctionner ».

Il m’arrive rarement de noter des passages entiers tant ils me parlent, je peux vous dire que cette fois je tiens un sacré recueil de phrases-trésors !

Traduit du danois par Inès Jorgensen

Aurélie.

Eloge des bâtards, Olivia Rosenthal (Verticales), par Lou

Olivia Rosenthal elle raconte une histoire de grandes personnes et elle continue d’aimer le cinéma. Pas un cinéma que je regarde. Plutôt celui qui est en noir et blanc ou en technicolor et que je fantasme quand je vois les plus vieux en parler. Alors du coup je fantasme aussi quand Olivia Rosenthal raconte des histoires de grandes personnes avec des références de cinéma dedans.

(Qui sème la poussière récolte le désert)

Lily elle a le don de télépathie d’un coup d’un seul après avoir vu un poissonnier. Alors elle se dit que ce don il doit être profitable.

Ellipse.

L’autrice parle des groupes qui se rassemblent pour des idées communes. Pour pas rester à rien faire pendant que le monde sombre. Les groupes c’est toujours des gens qui se rassemblent pour une cause commune mais c’est quoi qui fait que dans le groupe ils se ressemblent ? Je crois que ce serait super réducteur de dire qu’Éloge des bâtards est un roman sur l’empathie.

Chacun leur tour, Oscar, Full, Sturm, Gell, Clarisse, Filasse, Macha, Fox et Lily vont se livrer à une pratique qui vise à renforcer leurs actions révolutionnaires, tenter de trouver le point commun qui va vraiment les rassembler. Et ce sans que le pouvoir télépathique de Lily n’intervienne (ce qui doit être sacrément dur quand tu te rends compte que Lily est la narratrice et du coup un peu la voix de l’autrice quand tu cherches à faire des mises en abîmes).

Ce sont des histoires de grandes personnes parce qu’elles parlent du passé des Pieds Noirs, d’Algériens orphelins, de Juifs déportés, d’enfants abusés, de parents ravagés. Mais Olivia elle est sacrément fortiche parce que les personnes ont beau être grandes, la présence des parents dans ton enfance elle établit direct ce que tu vas être et du coup elle transforme l’histoire de grandes personnes en histoires de gosses qui se sont construits sur l’histoire du 20e siècle.

Et aussi peut-être parce que ce sont des bâtards chacun à leur façon si tu veux tout savoir. 

(Mange ta peur)

Ça crépite dans le ventre, pas des crépitements d’allégresse ou quoi. Ça défile en faisant des pops comme si tu sentais les noeuds se former dans ton bide, qui se délient par la suite pour en créer des nouveaux jusqu’à ce que ce soit la fin du livre.

En général quand je lis un livre en un jour c’est que tu peux y aller les yeux fermés. Bin là ouvre les quand même pour bien que ça s’imprime sur ta rétine. Parce que t’as vraiment pas envie d’oublier de quoi ça parle Éloge des bâtards. 

J’ai l’impression d’avoir pris 20 ans de plus, j’ai envie de terminer mon paquet de tabac, attendre que le jour se lève avant d’aller travailler et de regarder les gens qui défilent en leur inventant des histoires pour voir ce qui pourrait faire que j’ai des choses communes avec eux tu vois ? Comme si t’étais triste d’un truc chiant et que le seul réconfort ce serait de voir des gens solitaires qui font des actions solidaires pour détruire un pouvoir totalitaire.

C’est assez dingue, finalement toute cette empathie. 

Pfiou.

Allez salut hein !

Lou.

Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard – L’Arbalète), par Lou

J’ai , je crois, fait une expérience. De celles qui t’assomment et dont tu te réveilles en plein brouillard, mais genre des kilomètres et des heures plus tard. Je savais pas pour moi parce que c’était la première fois.

C’est dingo comme des fois le hasard fait que tu peux t’éloigner de certaines personnes, que même vingt ans après quand t’en as ras le cul de ta vie actuelle tu te décides à changer de vie et recroiser ceux qui t’ont construit. 

Par les routes, je l’ai lu comme on file sur l’A6, bouffant des bornes à la pelle en faisant pas vraiment attention à ce qui était écrit. C’est que quand je faisais les pauses que ça venait me percuter de plein fouet en plein dans ma caboche de sale gosse. L’air de dire. Putain. L’effet à retardement. Comme le gars qui te raconte une blague et que tu piges 2 jours après alors que t’es seul dans ta bagnole. 

Y’a Sacha. Sacha vient vivre à V. (et mon vieux c’est tellement délectable de partager un secret de savoir quelle ville c’est en vrai la ville de V. que t’as ce petit pincement de l’égo qui vient te taquiner le coeur par moments, et ça j’aime beaucoup si tu veux tout savoir). Il y a son cousin qui vit déjà là bas et qui on sait pas trop par quelle magie lui permet de retrouver l’Autostoppeur. 

On saura jamais le nom de l’Autostoppeur. On saura juste que Sacha et lui ont été amis et qu’ils se sont pas vus depuis 17 ans. Que maintenant l’Autostoppeur il a une amoureuse et un fils. Et que l’envie de parcourir les routes ne l’a jamais quitté. Qu’il en a besoin, parce que ça lui permet de rencontrer des gens qu’il aurait jamais rencontrés normalement. De partager des vies. 

C’est des fois un triangle amoureux mais pas dégueulasse ou quoi. Simple. Parce que certaines personnes préfèrent se raccrocher au fait qu’on a bien qu’une seule vie pour empêcher les autres de vivre ce qu’ils ont à vivre.

Y’a aussi le fait que des fois on a besoin que certaines personnes partent pour se rapprocher naturellement de certaines autres. 

Et si tu lis des fois avec un peu de scepticisme sur l’innocence de certaines situations, tu te dis que Kundera, Pons et Mc Carthy veillent un peu sur Sylvain Prudhomme et que son histoire elle en est encore que meilleure tu vois ?

Moi je te conseille de lire Par les routes. Pas parce qu’il est beau ou profond ou quoi. Parce qu’une fois que tu feras des pauses, t’auras l’impression qu’on t’as mis un de ces uppercuts dans la tronche mais sans que tu t’en rendes compte déjà et qu’ensuite, qu’ensuite celui là de coup de poing il fait pas du tout mal.

Mon vieux c’était trop bien !

À plus ! 

Lou.

Les choses humaines, Karine Tuil (Gallimard), par Aurélie et Yann

Karine Tuil, quelle romancière impressionnante ! Elle s’empare d’un sujet de société ultracomplexe et en dénoue pour nous les fils avec un mélange de distance propre à l’analyse raisonnée des faits et une plongée passionnée dans la vie de personnages dans la tourmente, exposant leurs failles et leurs certitudes périlleuses.

Une accusation de viol va détruire l’équilibre de deux familles mais finalement le processus de destruction n’était-il pas enclenché depuis longtemps ?

Ce que j’ai adoré : m’enfoncer toujours plus loin dans des personnalités tortueuses, forcer mon esprit à dépasser des préjugés habilement remis en cause par la plume de l’autrice. Alors qu’on s’attendrait à éprouver un sentiment clair vis-à-vis de ceux qui sont du « mauvais » côté, on se rend très vite compte que Karine barre la route à un jugement hâtif et nous impose une réflexion passionnante.

Je me suis sentie membre des jurés, acculée à interroger avec objectivité la question du consentement et toutes celles qui en découlent dans un cadre où les réseaux sociaux ont un rôle majeur et parfois dévastateur à jouer.

Finalement, le personnage que j’ai préféré est celui que j’étais encline à détester au départ. Les romanciers sont des magiciens, il font de leurs lecteurs ce que bon leur semble !

Aurélie.

Avec L’invention de nos vies et L’insouciance (Gallimard 2013 et 2016), respectivement ses 9ème et 10ème romans, Karine Tuil avait fait forte impression, par la force et la virtuosité avec lesquelles elle analysait les jeux de pouvoir dans les hautes classes de notre société, la puissance dévastatrice des médias et des réseaux sociaux à l’heure de l’information permanente et du jugement anonyme. Portés par une réflexion plus profonde sur le racisme, l’antisémitisme, la judéité et les façons dont elle peut être vécue, ces textes avaient le mérite de raconter notre monde et certaines de ses dérives, sans complaisance ni pathos.

Loin de tout nombrilisme, ce mal hexagonal qui gangrène une bonne partie de notre production littéraire, attachée à son récit comme à ses personnages, Karine Tuil dépeint comme personne le monde des puissants, n’hésitant pas à retourner la médaille ou à décrire cette « mécanique de la chute », dont Seth Greenland a fait le titre de son prochain roman.

Les choses humaines, donc, est une nouvelle variation autour de ces thèmes qu’elle affectionne et décrit l’explosion en plein vol d’une famille aisée, un couple de pouvoir à qui tout réussissait jusque-là. A partir d’une accusation de viol contre leur fils, Jean (journaliste politique) et Claire Farel (essayiste féministe), vont voir se désintégrer en quelques semaines la vie qu’ils menaient depuis des années. Mais, bien avant cette soirée où tout bascule, le doute et le mensonge avaient posé les bases de cet effondrement.

Une nouvelle fois profondément ancré dans son époque, le texte de Karine Tuil propose une réflexion autour de la puissance du sexe, de la perception que chacun(e) peut en avoir et, plus particulièrement, revient sur les mouvements #metoo et #balancetonporc, dans le sillage de l’affaire Weinstein.

La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification.

Ainsi commence le roman. Le propos est clair, la chute de la famille Farel inéluctable et l’on retrouve ici le talent de la romancière à décrire les mécanismes du pouvoir, les rapports biaisés entre membres d’une même famille où l’amour, finalement, semble n’avoir jamais vraiment signifié grand chose. Dans ce jeu de massacre, elle n’épargne personne, chacun(e) avançant en fonction de ses intérêts et elle montre ainsi la fragilité de ces couples qui font la couverture des magazines, exhibant au monde un bonheur que l’on devine factice. Mais lorsque les choses commencent à déraper, ce sont l’emballement médiatique et la fièvre des réseaux sociaux qui prennent le dessus et s’emparent de l’histoire, dépossédant les personnages de ce qu’ils ont vécu.

En choisissant de consacrer le dernier tiers de son roman au procès d’Alexandre Farel, Karine Tuil prend le parti de décrire minutieusement le déroulement des audiences et les plaidoiries des intervenants. Privilégiant ainsi le réalisme, elle fait de ce roman un texte moins immédiatement percutant que les précédents mais dont l’onde de choc se fera sentir plus longuement sans doute. Même s’il nous faut bien admettre une prédilection pour L’invention de nos vies, Karine Tuil creuse son sillon et, contrairement à quelques auteurs français très attendus cet automne, ne déçoit pas.

Yann.

De pierre et d’os, Bérengère Cournut (Le Tripode), par Aurélie

Ce roman est une merveille en tout point.

Avant même de lire ses 1res lignes, j’étais hypnotisée par la beauté de sa couverture et son toucher qui provoque un geste de caresse instinctif que je ne pouvais m’empêcher de répéter.

Déjà en amour, le texte me restait pourtant à découvrir. Les esprits qui peuplent ce livre m’ont entourée dès le début de ma lecture, me prenant en otage d’Uqsuralik, jeune femme inuit au destin singulier. Dans le dur quotidien de ce peuple se soumettant aux éléments dans l’Arctique depuis des centaines d’années, la réalité s’estompe souvent pour laisser place à des forces qui imposent des règles exigeantes mais qui sont aussi un allié important pour survivre.

J’ai dû m’extirper de force de ces journées dans le froid, de ces croyances, de ces chants, me rendant compte que je lisais beaucoup trop vite, que déjà plus de la moitié était dévorée. J’ai posé le livre pour plusieurs semaines, y pensant presque chaque jour. J’ai replongé aujourd’hui pour n’en ressortir qu’après avoir longuement regardé les photos que Bérengère Cournut et Le Tripode nous offrent en fin d’ouvrage, le petit détail qui parfait un roman qui va en survoler beaucoup (si ce n’est tous) à la rentrée.

Quel voyage a dû faire l’âme de l’autrice pour traverser ce monde et nous en ramener l’essence pure !

Aurélie.

Eden, Monica Sabolo (Gallimard), par Roxane

Très belle surprise que ce nouveau roman de Monica Sabolo (autrice de Summer, Crans-Montana) qui évoque l’adolescence et les changements s’y opérant, sur fond de nature mystérieuse. Tout commence avec la disparition de la placide Lucy, évaporée du jour au lendemain sans laisser aucune trace. La jeune adolescente blonde et mutique s’était installée depuis peu, avec son père écrivain et fervent défenseur de la bible, dans un village jouxtant une réserve naturelle dont nous n’aurons aucune précision quand à sa localisation. (Même si beaucoup d’éléments relatifs à la communauté amérindienne nous aiguillent quelque peu.) La confusion plane chez les habitants : d’ordinaire habitués au départ soudain de leurs semblables vers « la ville », personne ne semble remarquer la tension grandissante liée à ce drame.

Nita est l’une des rares jeunes filles à avoir côtoyé Lucy. Si en apparence, elles semblent diamétralement opposées en tout points; elles nouèrent pourtant une relation pudique où chacune s’exprimait plus aux travers des silences que des mots. Très vite, des changements vont opérer lentement mais surement chez Lucy, ils n’échapperont pas à Nita. Vêtements de rechange bien plus sexy qu’à l’ordinaire planqués au fond du sac, maquillage appliqué avec ferveur dans les toilettes du lycée, murmures et rumeurs au sein des groupes d’élèves…

Un matin, lorsque la police annonce que Lucy est retrouvée bel et bien vivante, meurtrie et en état de choc, Nita comprends que ce qu’elle soupçonnait était loin de la vérité. L’enquête en cours, de nombreux garçons natifs du village sont suspectés et interrogés, tandis que les sociétés d’exploitation forestière ne cessent de prendre de l’ampleur, détruisant chaque jour un peu plus, l’identité du village et de ses habitants. C’est en creusant l’histoire de son village et son histoire familiale que Nita va petit à petit, lever le voile sur des secrets enfouis depuis trop longtemps.

Si le pitch de base peut sembler assez classique, et il l’est effectivement, l’ambiance qui se dégage de ce roman est tout à fait envoutante. La sensualité des premiers émois adolescents, mêlés à une nature foisonnante, ainsi qu’aux secrets portés par chacun, tout converge vers une tension narrative dans laquelle il fait bon se perdre. Le rapport à la nature, à sa faune, quasi mystique, où l’on soupçonne la présence de forces occultes, et qui semble le sanctuaire de rituels traditionnels, tout cela est grisant. Nita se révèle être un personnage tout en nuance, tantôt discrète, sage, sportive, puis plus sanguine, à la hargne exacerbée, une hardeur impossible à calmer. Il est vraiment plaisant de la suivre elle et son ascension personnelle, presque autant que la résolution de l’intrigue. Mention spéciale aux cinq serveuses du bar l’Hollywood, me faisant penser à un mix entre les films Coyote Girls et The Craft, dangereusement libres ! S’il évoque de nombreuses thématiques très en vogue ces derniers temps (l’importance de la nature, les violences faites aux femmes, la sororité comme moyen de lutter) il n’empêche que Eden est un très beau roman, enivrant.

Roxane.

Le Terroriste Joyeux (suivi de Le Virus de l’Ecriture), Rui Zink (Agullo), par Le Corbac

Un roman satirique et cynique sur l’absurdité de notre monde, celui de la peur et de l’écriture ? Celui du mouton consommateur de chaînes d’infos en continu, abreuvé à la peur de l’autre, de l’étranger, de celui qui n’a pas les mêmes idéaux ou opinions et qui donc est forcément le méchant à abattre ?
Une pièce de théâtre en hommage aux maitres de l’absurde?
Une conversation enregistrée ? Ou sa retranscription ? Un document officiel, malencontreusement tombé d’un dossier dans le métro ou un bus ?
Bouffonnerie tragique ?
Drame burlesque ?

Le livre de Rui Zink est un drôle de manifeste, surtout qu’il aborde avec élégance et ironie deux thèmes importants à notre époque. Mais si, vous savez bien, cette société apeurée de tout dans laquelle nous vivons, celle où dès que l’autre est différent de par son nom, sa religion, ses opinions ou même son physique il devient un danger. Mais si, celui que, par sa différence, nous allons, braves moutons bien élevés, mettre dans la case       « inconnu », «étranger », celui dont il faut forcément se méfier et avoir peur, celui qui est indubitablement porteur de violence et du mal parce qu’il n’est pas comme nous. Sans le dire clairement, avec beaucoup de cynisme, Rui Zink se moque de notre monde et de notre époque. Celle où tout n’est que médiatisation, orientation de pensée, gestion de masse du comportement individuel afin de le faire adhérer sans faute à un dogme général imposé et instauré par une élite de ronds de cuir qui ne connait de la réalité quotidienne que le dosage de leurs apéros , les interrogatoires insipides et stériles qu’ils imposent selon des critères statistiques, quelque soit l’individu tant qu’il est différent et ne correspond pas à nos critères de références occidentaux, isolationnistes et sécuritaires.
Le face à face entre ce Joyeux Terroriste et ses «tortionnaires », ses interrogateurs, devient sous la plume de l’auteur une véritable joute verbale, qui permet ainsi de remettre l’église au centre du village (athée par définition, anti-religion par conviction, j’aime beaucoup cette expression. Elle me permet de me souvenir qu’autour d’une église tourne tout un village, qu’elle ne sert que de prétexte à justifier des alcoolismes notoires- ben oui il y a toujours un bistrot à côté de l’église-, la médisance de bas étage des petites gens envieuses, jalouses et frustrées qui viennent commérer et médire de la réussite des autres quand eux vivent dans leur marasme sociétal, sentimental etc…). En effet, que sommes-nous si ce n’est un troupeau bavant, béatifiant les chaînes d’infos continues comme de nouvelles divinités que nous adorons quotidiennement, les écoutant, les croyant, ne faisant plus confiance qu’à leurs divines paroles ?
Entre Beckett, Ionesco et Kafka, Rui Zink nous offre une œuvre étrange mais oh combien maitrisée, pas un mot n’est pas à sa place, les idées et idéaux sont clairement identifiés et défendus sans ferveur exhibitionniste mais avec un relativisme de bon aloi.
Le Corbac sent la révolte et la rébellion intellectuelle gronder… et il aime ça.

Que dire du second texte ( ben oui parce que chez Agullo, on vous en donne pour votre argent ; un livre, deux textes, deux fascicules révolutionnaires, deux pamphlets délicats et plein d’ironie pour le prix d’un… je vous le dis depuis un an et quelques suivez ces gens ils sont le terreau d’un nouveau genre, les nouveaux intellectuels révolutionnaires de la littérature… mais je m’égare et m’emporte… quand je pense qu’il me reste deux ouvrages de chez eux pour la rentrée littéraire à lire, je vais mourir en plein orgasme littéraire, la tête couverte de slips.) hormis que j’ai ri… mais ri comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps.
Imaginez un brave citoyen mondialiste, rebelle, écrivant pour nous raconter cette contamination mondiale d’ «écritationnite » aigüe qui touche chaque membre de la population sans distinction de sexe ou de statut, chacun étant persuadé d’être le nouvel écrivain adulé et à la mode alors que… un must de cynisme, d’ironie et, oserais-je, oui osons, de réalisme. Aujourd’hui quand tu es à la retraite, que t’es au chômage, que ta femme te trompe, que tu t’emmerdes le week-end avec des gosses que tu vois que tous les 15 jours et qui n’attendent que tu fasses chauffer la CB gold ou premier, tu peux t’inventer une vie ! Deviens écrivain, écris un livre insipide et fade ça se vent, raconte tes nuits de solitude avec ton chat tu deviendras un best-seller. Fabule sur ta relation imaginaire avec Harry Potter ou ton histoire d’amour avec ton assureur, tu vendras des livres et tu atteindras des sommets insoupçonnés.
Au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, accrochez- vous, mettez-vous en mode finesse intellectuelle, humour débordant, cynisme ravageant et réalisme frappant et courez à la rencontre de ce Terroriste Joyeux, vous allez exploser en plein vol.

Traduction de Maïra Muchnik

Le Corbac.