Le diable en personne (Peter Farris – Traduction Anatole Pons – Édition Gallmeister ) par Le corbac

Ils sont toujours impressionnants de par la qualité de leurs publications chez Gallmeister et encore une fois Le Diable en personne est une parfaite réussite.
D’abord y a Léonard qui vit seul avec ses chats et le mannequin de sa femme avec qui il cause.
Ancien trafiquant d’alcool il vit reclus dans sa cahute au milieu des bois sans rien demander à personne, paisiblement et loin de tout et surtout de tous.
Les habitants du bled le considèrent comme une sorte d’original pas tout seul dans sa tête.
Et puis il y a Maya… Jeune et jolie jeune fille qui est sous la coupe de Mexico et qui fait la Pute, mais pas n’importe laquelle : celle du Maire.
Maire et Mexico sont deux fieffés fripouilles qui ont choisi de vendre leur ville à un cartel colombien et pour cela ils n’ont aucun scrupule… Sauf que, fou de désir pour la jolie et petite ado qu’est Maya, le Maire ne peut s’empêcher de tout lui dévoiler. Et manque de bol, la petite a une mémoire extraordinaire et ne loupe pas un mot, pas un nom, pas une information.
Alors faut s’en débarrasser, vite et proprement, dans l’idéal. Et là, c’est le drame… 
Ben vi, les deux couillons qui sont chargés de l’éliminer font l’erreur de se pointer sur les terres de Léonard. Et ça, ça lui plaît pas au vieux qu’on vienne empiéter sur ses terres, surtout pour ce genre de boulot.
Et c’est là que tout va partir en sucette et que le Diable va se révéler pire que les pires engeances humaines.
Il va la prendre sous son aile le Léonard la petite pute malgré elle, cette gamine vendue pour servir d’objet sexuel, parquée avec ses congénères, de motels en motels pour assouvir les besoins les plus bestiaux des porcs riches que sont les hommes de pouvoir, ceux qui estiment que tout leur est dû.
Il va s’y attacher parce que la petite Maya lui remémore tout ce qu’il a loupé, ce qu’il a perdu, ce qu’il n’a pas su conserver et il va la défendre corps et âme, se damnant plus encore qu’il ne l’est déjà.
Alors, tout le talent de Peter Farris apparaît dans cette incarnation du Diable. Le beau et bon diable, celui qui a tout accepté, qui a choisi de se perdre et de se marginaliser par amour, par foi en ses convictions et pour ne faire de mal à personne.
Cette gamine qui n’a rien demandé, qui n’a pas choisi sa vie ni son destin il va l’utiliser. Non pas comme ses clients mais comme un prêtre avec ses sermons, comme un curé de campagne voulant mettre ses pauvres ouailles sur le droit chemin. Celui de l’Amour, celui de la confiance, de la certitude qu’il existe en ce bas monde des gens de foi et d’honneur.
Maya devient sa rédemption, son excuse, son avenir qu’il ne croyait plus être qu’un passé en plastique avec une perruque à qui il cause chaque jour dans sa solitude, celle qu’il a perdu, pour qui il a abandonné toute sa réputation et pour qui il a sacrifié sa richesse et sa réussite mais qui finalement n’est plus qu’un souvenir dont il brosse les cheveux et qu’il promène parfois dans les rues , sur le siège passager de son vieux pick-up sous le regard attristé de ses congénères qui se nourrissent de on-dit, de
rumeurs et de mythologies mécréantes.
Sans retenue et avec une pudeur attendrissante, Peter Farris va nous tracer à coup de crayon gras, teinté de légères esquisses au fusain le portrait d’un homme autrefois
mort, vide et creux qui va retrouver goût à la vie. D’abord peut-être juste par fierté parce qu’on ne vient pas empiéter sur ses terres sans son autorisation mais surtout parce qu’il va réaliser que cette pov gamine lui permet d’exister, de s’interroger et de faire la paix avec lui-même. C’est que le Diable, en personne, n’est finalement qu’un archange déchu, un pauvre type qui s’est brûlé les ailes et a chu sans comprendre, sans réaliser tout ce à côté de quoi il était passé.
Ceci n’est pas l’éternelle histoire d’une quête de rédemption mais plutôt celle de la fatalité. Fatalité d’accepter ses choix, ses erreurs, ses refus de compromis, ses errances, ses fiertés mal placées et surtout une foi totale en un ego injustifié et un égoïsme sans borne.
Grâce à Maya, Léonard, le temps de quelques jours, de quelques cadavres, de
quelques fusillades va se redécouvrir une vie, un cœur, des émotions et des
sentiments. Lui qui se croyait damné à jamais va damner le monde et régler ses comptes, s’assumer et admettre ses erreurs.

Roman violent sur la prostitution et le pouvoir entre de mauvaises mains, Peter Farris nous offre aussi et surtout un roman d’une tendresse incroyable sur l’acceptation de son passé, sur le pardon et sur la reconnaissance de chacun pour ce qu’il est.

Le passé appartient au passé et souvent l’avenir se noie dans le présent qui ne dure que le temps de régler ses dettes.

Le Corbac aurait aimé avoir un grand père nommé Léonard…

 

Bronx, la petite morgue (Laurent Guillaume – French Pulp)

Mike Dolan… Avec un nom pareil le ton du bouquin est donné.
Y’a de l’irlandais dans le Bronx et vu qu’il sort de taule, que son frangin décédé était flic, vous imaginez bien qu’il est pas prêt d’avoir une réintegration calme et posée…
Et puis Laurent petitpimousse Guillaume il sait un peu de quoi il parle quand même.
Il a bossé chez les flics, les grands et les petits il connaît, les bons et les méchants aussi, les lois et les villes étranges et étrangères encore plus donc il touche sa bille.
C est pour ça que La petite morgue est un bel et bon roman, parce qu’il est sobre et direct, efficace et sans chichi, écrit avec tendresse (ouais c est drôle comme phrase quand on connaît l’homme au cigare et sa carrure qui te mettrait une beigne que tu ferais 4 tours dans ton slip sans toucher l’élastique avant de te demander c’est quoi donc toutes ces étoiles devant tes yeux…) et délicatesse (revoir le com précédent entre parenthèses).
Clair net précis concis.


Rondement mené et travaillé comme il faut avec tous les clichés qu’il faut où il faut et comme il faut au point que tu te régales à lire le chemin de croix du pauvre Mike.
Le club de boxe, les flics qui palpent, les truands allemands et irlandais qui se font la guéguerre, l’amoureuse black qui fait des passes pour subvenir à ses besoins dans sa miteuse caravane, l’enfant inconnu, la veuve éperdue, le gentil frérot flic, les méchants tueurs, la bombasse fatale, les pauv’ gens du quartier…


Tu vois tout y est mais c’est tellement bon que t’en redemandes.
Entre James Gray, James Sheridan et Ben Affleck, le frenchie Laurent Guillaume il assure grave. Il nous pond un roman noir tout en ambiance, en profondeur humaniste.
Son roman il est beau… Plein d’affection violente, de délicatesse et d’humanité.
Oh ben oui ce récit n’est pas fait que de bons sentiments: il est agressif et sans concession, sanglant mais pas pour l’esbrouffe, juste parce que c’est comme ça la vie.
Le parcours chaotique de Mike Dolan, Laurent te le fait suivre et partager avec tant de regrets et remords que tu ne peux qu’y croire, t’attacher à ce brave type qui n’a plus rien et qui pourtant cherche à se reconstruire, à se venger et à sortir de ce cercle terrible qu’est le gangstérisme de bas étage de son quartier.
C’est pas un gentil gentil notre ex-taulard mais il veut juste en finir et en sortir de ce misérabilisme de quartier qui fut le sien avant son incarcération.
L’abnégation et l’amour fraternel sont au centre de cette petite morgue, comme la volonté d’oublier ce passé qui l’entache, cette réputation malsaine de loser qui lui colle à la peau, à chaque personne croisée qui le reconnait, qu’il voit dans le regard de ceux qu’il croise et qui ont de lui cette image négative.
Sa quête de pardon, sa volonté de rédemption il va la préparer avec ses poings, avec ses plans dans le seul but non pas de se racheter une dignité à ses yeux mais de faire le bien pour ceux qu’il a fait souffert et qui méritent mieux que la misérable existence qu’ils vivent dans ce quartier pourri et rongé par la gangrène de la grande délinquance.

Bronx aurait pu s’appeler Pigalle ou Belleville parce que ce n’est pas le lieu qui importe mais ce que les gens y vivent et y côtoient chaque jour que Dieu fait: la peur, la menace, l’oppression, le racket, la violence gratuite et mesquine de ceux qui n’ont pas plus qu’eux et qui se contentent d’utiliser la réputation qu’ils se sont forgée et qu’ils défendront toujours flingues et poings à la main.
Mike Dolan n’a aucune chance de sortir intact de cette histoire, il ne peut juste que se conduire comme Charles Bronson et nettoyer son quartier… A ses risques et périls. Pour chaque dérouillée il rendra la pareille, pour chaque enfumage il allumera un autre feu sans tenir compte de ce qu’il risque juste par honneur et foi en l’être humain, pour sauver ceux à qui il tient quitte à se perdre.


Bronx, La petite Morgue est le roman d’une tentative de reconstruction, l’œuvre d’un homme qui n’a pas trouvé Dieu au mitard mais le sens de l’honneur noyé dans sa culpabilité, celle d’un homme qui a compris qu’il fallait lutter à armes égales et avec les mêmes moyens que les profiteurs, dealers, racketteurs et autres malfrats.
Mike Dolan c’est un peu un Lucky Luke déguisé en Robin des villes, un chevalier blanc sans destrier ni armure mais avec sa volonté et ses valeurs : un gars droit et honnête qui va y laisser beaucoup de lui-même.
C’est sans morgue mais avec droiture que cet irlandais plein de bonne volonté et de respect de son prochain va lutter durant ces pages pour protéger son quartier, ses amis et venger ce frère si honnête qui n’a jamais songé qu’à le protéger au point d’en crever comme un chien.


Roman de pourritures, roman de manipulations, roman noir digne de Hammet ou de Goodis, de Manchette ou Malet, Laurent Guillaume est un grand pimousse qui donne envie de lire ses autres ouvrages car il a le sens de l’intrigue, qu’il sait créer des ambiances sordides sans être malsaines, rythmer une histoire à priori classique mais comme dit le proverbe:  » C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes » et le Corbac il en reprendrait bien un autre bol.
Merci Laurent Guillaume pour ce bref séjour dans la cuisine du diable et dans la noirceur humaine au sein de laquelle une once d’humanité ne fait au final pas le poids devant la bassesse indécente de ceux qui ont gagné la force et le pouvoir à force d’exploiter autrui.

November Road (Lou Berney – traduction Maxime Shelledy – Harpers Collins Noir)

22 novembre 1963… La date qui a choqué l’Amérique.
Il est abattu à Dallas et quelques temps après son assassin présumé est tué par un truand à la petite semaine.
Et au milieu de ce maelstrom il y a Franck Guidry… Que vient-il faire dans cette Histoire, lui le beau gosse de la Nouvelle-Orléans, l’homme de main réputé de Carlos Marcello et de Séraphine, à la réputation sans faille et à l’élégance bien connue ?
Il est juste chargé d’aller récupérer une voiture à Dallas. Mais son instinct le fait douter et s’interroger. Alors pour la première fois il n’obéit pas et prend la fuite.
Direction Las Vegas. En voiture. Pour semer ses éventuels poursuivants. Pour se planquer et si possible quitter le pays.
Un contrat est alors lancé et le meilleur tueur de Marcello est lâché à ses trousses.
Voilà le sujet apparent de November Road.
Une course poursuite sur les routes monotones des USA, une petite ballade touristique, une histoire de gros truands mêlés au plus gros assassinat politique du siècle dernier… On connaît déjà.
Ben non… parce que Lou Berney en profite pour écrire une autre histoire.
Celle d’un homme qui n’a rien à perdre et tout à gagner, un Charlie Sheen comme dans Apocalypse Now… Le type au bout du bout qui se met en route pour fuir sa vie.
Un type qui après avoir décidé d’utiliser une brave femme qui a choisi de quitter un mari alcoolique et branleur de première avec ses 2 filles pour gagner l’Eldorado de Los Angeles, espérant y faire sa vie, y créer sa vie, finit par se découvrir.
Ça veut dire quoi se découvrir ?
Lou Berney sait y mettre le ton juste et le bon mot. Il sait nous amener dans les méandres tortueux de l’esprit de Franck Guidry qui se remet en question, qui ose poser sur sa vie un regard halluciné où le doute et l’interrogation sont permanents.
Parce que cette November Road c’est ça. Le regard d’un type paumé qui par la force des choses ose jeter un regard objectif et sans concession sur une vie faite de platitudes et de façades, de faux semblant et de jeux d’acteurs maîtrisés à la perfection mais qui jusqu’à maintenant n’étaient rien…
Parce que c’est ça la vie de Franck… Un grand vide qu’il a cherché à remplir jusqu’à sa rencontre avec Charlotte. Jusqu’à ce qu’il décide de l’utiliser pour se faire discret.
Sauf qu’il ne savait pas que grâce à elle et ses 2 filles (8 et 10 ans) il découvrirait que la vie est belle et riche. Qu’elle promet monts et merveilles mais réclame en retour sincérité et honnêteté. En est-il capable?
Saura-t-il l’assumer avant que ne passe le coche ?
Admettra-t-il ses choix et assumera-t-il ses antagonismes ?
A vous de lire pour savoir… Mais l’épilogue est riche d’espoir et de richesses, nous obligeant à admettre que rien n’est facile ni gratuit mais que qui veut peut.
Le Corbac a aimé rouler en ce mois de novembre 1963 sur les tristes routes américaines et couché dans ces motels loin des châteaux des contes de fées.
Alors bienvenue à vous et bonne route.

Mauvaises Graines (Lindsay Hunter – Traduction Samuel Todd – Série Noire Gallimard)

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu un bon roman noir et malsain à souhait, de là à dire que ça me manquait… Et voilà tir corrigé avec ce premier roman de Lindsay Hunter.
Quoi de mieux qu’une femme pour parler des « femmes »?
Quoi de mieux qu’une américaine pour parler des américains ?
Mauvaises Graines est un roman profondément triste et misérabiliste, une oeuvre choquante et malsaine (dans un sens clairement positif en terme de goût).
Par le biais de Baby Girl et Perry, deux ados complètement paumées et à la ramasse, se tirant la bourre pour savoir laquelle sera la plus mauvaise, s’utilisant mutuellement et sans vergogne comme faire-valoir réciproque (vous connaissez le syndrome de la copine moche ? Ben voilà.) L’auteur nous dépeint la médiocrité d’une génération perdue d’avance, de la néfaste influence maternelle, laxiste et permissive, égoïste et perdue dans ses frustrations personnelles.
Une génération qui ne voit nulle lumière au bout du tunnel, qui suit le chemin tracé par les gênes maternels ou les drames familiaux, celle qui baisse les bras et se contente de prendre ce que l’on lui refuse plutôt que de lutter contre ce fatalisme si facile qui consiste à se dire que l’on est ce que les parents ou le monde a fait de nous.
Abandon total de fierté, renoncement à toutes formes de luttes, absentéisme complet des figures maternelles se complaisant dans leur gras ou l’alcool, elles-mêmes ayant baissé les bras pour se contenter de subir avec pleutrerie les coups du sort qu’elles ont créés.
Lâches et abusives, perverses et déraisonnables les mères de ce roman sont les monstres… Les véritables monstres.
Les hommes dans ce roman ne servent à rien… A peine des seconds rôles vaguement tracés d’un rapide coup de crayon gras pour servir la cause de ces femmes… Père de remplacement, toys, prédateur sexuel, oncle catho ou frère survivant dégénéré d’un accident de moto ils ne sont rien et portent avec élégance leur inutilité, leurs travers, leur incompétence et leur incompréhension de la gente féminine.
Dans ce livre noir, âcre et odorant comme un café turc tout est question de femmes, de féminité, de féminisme abscon et stérile parce que noyé dans le quant dira-t-on, dans l’apparence et dans le besoin d’exister… Quelqu’un soit le prix… Quelque qu’en soient les risques et le devenir.
Avant d’écrire ce petit billet, je n étais pas sûr d’avoir apprécié ce roman mais finalement… Faut pas se fier aux apparences
Prenez en de la graine et foncez…

Une confession, John Wainwright (Sonatine), par Le Corbac

Agatha Christie peut aller se rhabiller, elle a un successeur et Conan Doyle peut lui aussi commencer à compter ses abattis.
John Wainwright… Retenez ce nom mes amis car il promet…
Une confession a mis plus de 35 ans avant d’être traduit (mention particulière à Laurence Romance) en France… Mais pourquoi?
Pourquoi nous avoir privés de ce roman so british, aussi bien dans la forme, le fond que le style aussi longtemps?
D’habitude, le Corbac il est plus litté américaine  puis surtout quand ça flingue à tout va ou que ça gicle délicatement de jolies arabesques sur les murs… limite il aime bien les français et leur notion du noir (quotidien, social ou polar) donc c’est vous dire que la psychologie et les enquêtes c’est pas vraiment sa cup of tea…
Pourtant il s’est régalé le Corbac dans ce jeu de piste, dans ce face à face tendu entre le présumé innocent et cet inspecteur au caractère bien trempé.
Le découpage alternant récit et journal intime donne une dimension autre à cette intrigue, mêlant ainsi les pistes et nous embarquant dans de nombreux chemins de traverse.
De prime abord tout est limpide et clair: un couple « exemplaire », une réussite professionnelle, une promenade, une chute et là le roman prend son envol.
Les pistes se mêlent et s entremêlent.
Qui a fait quoi ? Qui est réellement qui ? Où se trouve la vérité ? Doit-elle être révélée ?
Chez les riches et les nantis les amitiés se comptent à l’aune des ambitions et le professionnalisme des uns s’arrête là où commence le pouvoir des autres.
John Wainwright nous offre avec Une confession un très beau roman sur le mariage, sur la vengeance et sur le pouvoir.
Mention spéciale à la qualité de la traduction de Laurence Romance qui prend toute son ampleur dans les pages du journal intime de John Duxbury.

Le Corbac.

 

Micron Noir, Michel Douard (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Dans le cadre de ses 10 ans, la Manufacture réédite chaque mois un ouvrage…
Moi qui n’avais pas lu Micron Noir à sa sortie , ce fut l’occasion.
Et je me suis mis des claques, cogné la tête contre les murs, pincé les tétons parce que je me suis pris un trip de fou furieux.
Michel Douard il te fait avaler son histoire d’un seul coup.
Paf dans la gorge il te fourre sa pilule et tu l’avales direct…  sans eau… sec.
Et puis ça commence à monter… doucement tu commences à te sentir partir ailleurs.
Dans ces années 2048, celles de la Guerre Nouvelle et de ses supers soldats dopés au Micron Noir-une drogue de synthèse conçue normalement uniquement pour les militaires- qui servent à régler les multiples conflits entre nations, à engranger des ronds pour les sponsors et autres médias qui retransmettent sur toute la planète ces nouveaux jeux du cirque…
Et putain ça pulse! Quand tu commences à suivre le narrateur, ton taux d’adrénaline il monte en force et je te jure que le père Douard, en bon dealer de mots, il t’invite très vite à en reprendre une de pilule… parce quand t’as commencé à t’enfiler ses mots et son écriture pêchue, rythmée comme un match de football américain (ça me fait penser au film Any Given Sunday de Oliver Stone), tu peux plus t’arrêter. Faut que ça avance et que ça défouraille, que ça saigne.
Et ça le fait pire que le Roller Ball mixé avec French Connection.
Ben oui parce que la dope de M’sieur Douard elle n’est pas que violente et agressive.
Elle est vicieuse et réfléchie sur ce nouveau monde qui finalement, quand tu réfléchis entre deux cachetons, est très proche du nôtre. Parce que même si géopolitiquement et économiquement le monde a évolué, l’être humain il n’a pas changé. Toujours cupide, toujours dépendant de tout et de rien, toujours calculateur et manipulateur, avide de richesses et de pouvoir, naïf et candide, prêt à toutes les bassesses au nom de sa foi, pour accéder au sommet…
Et la Terre ne va pas mieux, comme nous le fait remarquer l’auteur qui se plaît à nous rappeler toutes ces bonnes pratiques écolos que nous tentons ou mettons en place à notre époque ne seront finalement bonnes à rien et autant pisser dans un violon. En effet la Planète, elle est comme la charpie envoyée au combat, elle crève la gueule ouverte.
Et au milieu de cette montée psychédélique de violence brute il y a des ilots ; un père, un grand-père, une révolutionnaire utopiste, un petit village d’irréductibles gaulois pas plus honnêtes qu’un sénateur mais qui ont foi en leur combat…Ceux-là réveillent nos consciences, ceux-ci bousculent nos croyances et nos espérances avec un regard lucide et (sur)réaliste sur ce que nous sommes.
Ce Micron Noir, hormis un roman d’anticipation est un exceptionnel roman sur nous, sur ce que nous devenons, sur ce que nous allons faire de notre monde.
Il y a des méchants vraiment méchants, des plutôt gentils, des gentils vachement méchants et des bisounours aussi…parce que finalement plus on est bon et plus on est con….
Ce livre mérite d’être plus connu, répandu et étudié parce qu’au-delà d’un polar d’anticipation il est une très belle et profonde fresque sociale qui nous annonce nos déviances à venir.
Le Corbac s’en est chié dans les plumes tellement il était bon…

le Corbac.

Rafale, Marc Falvo (Editions Lajouanie), par Le Corbac

Gabriel n’est pas un ange, ce serait plutôt le contraire et pourtant Marc Falvo nous le rend beau, doux, tendre et attachant son gaillard.
Bon, c’est vrai que Gabriel officie comme homme de main pour Garbo, propriétaire d’un Cercle de jeu dans une région indéfinie de la France (quoique que…). L’essentiel de son taf consistant à aller récupérer les dettes des joueurs mauvais payeurs, souvent plus avec ses poings que sa tête. Parfois aussi il transporte des trucs ou sert de « garde du corps ». Donc c’est vous dire si la violence physique et lui se connaissent bien.
En plus il a tellement dérouillé dans ses bastons de jeunesse qu’on ne peut pas dire qu’il ait le physique facile ni la fibre romantique donc sa vie sentimentale se résume à pas grand-chose. Il a même réussi à foirer son mariage, lourder sa fille et maintenant se taper une femme mariée qui ne quittera pas le confort matériel offert par son petit mari chéri.
Sans compter son dos qui depuis quelque temps lui fait des misères et lui rappelle qu’il vieillit, même s’il essaie de se maintenir en forme.
Donc au final, hormis la bibine et son job il n’a pas vraiment de vie.
Jusqu’à ce mois de décembre…
C’est pas l’esprit de Noël qui déboule, mais son existence qui se chamboule. Une petite brise souffle d’abord, et petit à petit ce qui n’était qu’un vague vent gênant va devenir un mistral, un ouragan, une tempête qui va souffler en Rafales sur sa vie et tout retourner.
Son petit train-train quotidien de malfrat à la petite semaine va voler en éclats parce qu’un joueur a disparu, parce qu’il s’est engueulé avec sa maîtresse. De fil en aiguille, au rythme de son enquête il se retrouve en quête de lui-même.
Plus rien ne tourne rond, tout part à vaux l’eau et le brave Gabriel se remet en question.
Dans ce roman, une histoire noire digne des vieux polars des années 60 et un hommage à ces histoires de truands pas si mauvais que ça, qui ont finalement un grand cœur caché sous leur veste de cuir, Marc Falvo va explorer et faire exploser les certitudes d’un homme vieillissant qui a foiré sa vie et réalise petit à petit qu’il n’est finalement pas ce qu’il est.
Sa nature et ses convictions sont noyées sous les rafales de pluie qui vont lui tomber dessus. Cette enquête qu’il va mener seul, sans en informer quiconque va l’obliger à se révéler à lui-même, à se regarder dans une glace et prendre en pleine face la médiocrité de sa vie.
Il va glisser dans la colère et la rage, dans une frénésie limite obsessionnelle qu’il n’arrivera à calmer ou à résoudre en recourant à la seule chose qu’il connaît : la violence.
Elle l’entoure et l’habite, présente dans son cœur et ses poings, dans le regard des autres et dans celui qu’il porte sur lui.
Alors Rafale est un roman policier mais (pour reprendre la phrase de l’éditeur) pas que…
Roman d’amour, roman de la paternité, roman sur la déchéance d’un homme programmé pour obéir et servir, roman du choix et de la remise en question, roman de la rédemption et de la prise de conscience, du doute et de la quête existentielle… il y a un peu de tout cela mais pas que…
Dans un style simple et efficace, dans une langue parlée, Marc Falvo va rythmer son histoire comme il sait le faire : avec verve et sans blabla inutile, avec humour et cynisme, avec dérision et réalisme. L’auteur confirme ici sa capacité à produire et de bonnes et de belles histoires qui nous emportent sans temps mort dans son monde.
Alors, oui, Gabriel Sacco n’est pas un ange mais il a donné des ailes au Corbac.
A la revoyure Camarade…

Le Corbac

Les Meurtres de Molly Southbourne, Tade Thompson (Le Bélial), par Le Corbac

Qui est Molly Southbourne ?
That is the question…
Cette novella de 111 pages est un pur plaisir solitaire et coupable. Une lecture rapide, sans temps mort qui me replonge dans l’ adolescence, quand je bouffais par paquet de 12 les Pocket Terreur ou les J’ ai Lu Epouvante.
Plaisir solitaire parce que le format choisi te permet de t’ enfermer dans une bulle le temps d’ un petit voyage dans l’ horreur. Petit voyage me direz vous mais qui suit quand même Molly de son enfance à l’âge adulte.
Plaisir coupable parce que c est sale. Oui sale mais pas malsain, faudrait pas confondre non plus. On n’est pas du Human Centipède mais plutôt dans un scénario de Cronenberg mis en scène par Sam Raimi.
Ça tranche, ça gicle, c est violent et terriblement prenant… angoissant ? Non. Flippant ? Ouiiiiiii.
Tu peux pas t’empêcher de penser aussi à Carpenter et son style visionnaire. Parce que Tade Thompson il ne s’arrête pas à une succession de scènes trash, non il t’emmène à une profonde réflexion sur l’origine de chacun        d’entre nous, sur l’évolution de l’espèce humaine, sur les mutations que nous subissons chaque jour sans nous en rendre compte.
Cette question de ce que le génome humain a été, est et va devenir est au centre de ce récit d exception.
T’inquiète pas, les digressions scientifiques sont adroitement amenées et n’ ont rien de rébarbatif ni d’incompréhensible.
Parce que Tad, il ne s’écoute pas écrire et n’étale pas sa science. Il est dans le ton juste quand il développe sa thèse et ses explications, juste ce qu il faut pour que nous nous y retrouvions sans nous perdre.
Pareillement, les scènes de violence n’ont nul excès, juste la précision du détail qui est nécessaire pour nous laisser la bouche entrouverte, à happer une bouffée d oxygène pour nous reconnecter.
Bref Le Bélial a fait un excellent choix en nous balançant ce petit bijou            d’horreur fantastique que sont Les Meurtres de Molly Southbourne.

Traduction Jean-Daniel Brèque.

Le Corbac.

La guerre est une ruse / Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Le Corbac

Il faut savoir déjà que le Sieur Paulin est le premier auteur français publié chez Agullo.
Il faut savoir ensuite (parce que j’ai suivi ses diverses interviews et autres interventions) que le Sieur Paulin a fourni un sacré travail de fond pour écrire les 2 romans sus-cités (sachant que le 3ème et dernier volume ne va pas tarder). Oui, M’sieur dame il a travaillé seul comme un grand ; en même temps il est pas petit le gaillard. Il s’est documenté, a fouiné, fouillé tout seul dans les archives de divers médias pour étoffer son sujet.
Il faut savoir enfin (quoi ? Deux minutes oui ! J’y viens à son livre mais j’ai le droit de dire que j’ai apprécié son travail de base non ?)… donc il faut savoir aussi que La guerre est une ruse et Prémices de la chute sont une œuvre de fiction ; rien à voir avec un essai ou un documentaire.
Donc venons-en au fait…
La guerre est une ruse commence en 1992 en Algérie et Prémices de la chute se termine le 11 septembre 2001 à New-York. Un récit donc étalé sur 9 ans qui va nous faire suivre le travail et la vie de Tedj Benlazar, agent des services secrets français chargé de s’occuper de la problématique algérienne, de la montée du terrorisme islamiste et de sa probable propagation en France.
Hormis une étude radicalement concrète de la situation de l’Algérie, puis de la Croatie, la Serbie et autres pays ayant servi de portes étendard et de premier bastion du terrorisme islamiste, Frédéric Paulin nous raconte aussi la triste et passionnante existence de Tedj Benlazar, fils d’immigré installé en France, pays pour lequel il a été prêt à tout sacrifier… mais la roue tourne et les gens changent.

Tedj, de par son parcours et ses errances, ses doutes et ses questionnements n’échappe pas à ce cycle et évolue. En bien ? En mal ?
Dans ce monde souterrain, des manipulations politiques, des passe-droits économiques, des obligations géo-politiques, rien n’est jamais simple. Et quand on est un individu avec une conscience, un sacré professionnalisme et ses problèmes perso, c’est encore plus compliqué de trouver la juste place qui nous correspond.
Autour de Tedj évoluent de nombreux seconds couteaux, des personnages tous en lien avec ces événements terrifiants, dans ces pays touchés et impliqués par le terrorisme.
Puis il y a les français, ceux qui vont se réveiller un beau matin et réaliser que la guerre est arrivée dans leurs rues, leurs villes. Qu’elle va frapper et faucher leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins. Cette violence soudaine, Frédéric Paulin nous la claque dans la face en nous faisant le récit du gang de Roubaix, de tous ces braquages dans le Nord de la France. Et puis, après cette première apparition, quand toutes les pièces sont en place et que l’Etat a bien accroché ses œillères et noyé les faits pour éviter que la population panurgesque ne s’emballe ou ne s’affole, d’autres événements que nous avons connus surgissent : un assassinat dans une mosquée, un attentat dans un RER… et là, le doute n’est plus possible : elle est là.
Elle est là cette haine, cette guerre de soi-disant foi qui réside à la base dans toute une manipulation politique. Elle frappe aveuglément et chaque lecteur se retrouve à se remémorer des événements qu’il a vu ou dont il a entendu parler dans les médias à une époque pas si lointaine que ça au final.
Et puis au milieu de toute cette sanglante violence, il y a des hommes, des femmes. Il y a la perte, la mort, le deuil, la maladie, l’amour, les enfants, les espoirs, l’âge qui passe, les idéaux qui se font et se défont, des projets de vie, des retrouvailles et des absences.
Les deux premiers romans de Frédéric Paulin sont pleins de richesses romanesques, d’une grande qualité narrative et d’une délicatesse stylistique, nous faisant osciller entre récit, témoignages, essai, documentaire sans que jamais la lassitude ne nous gagne, sans jamais non plus nous perdre ou en faire trop.
Les deux premiers volumes de cette trilogie sont un beau cours d’Histoire et un très délicat portrait d’hommes et de femmes, chacun porteur d’une croix, qu’ils ne savent comment poser et qu’ils se forcent à traîner partout avec eux, au risque de faire souffrir ceux qui les accompagnent.

Le Corbac

La Colombienne, Wojciech Chmielarz (Agullo), par Aurélie

Retrouvailles réussies avec le Kub pour cette 3e enquête traduite du polonais !

On le découvre apaisé. Il arrive plus ou moins à gérer sa situation familiale délicate et parvient étonnamment à dompter sa fureur quand elle frappe à la porte.

Cette enquête prend ses racines en Colombie mais remue pas mal de boue dans une Varsovie en pleine ébullition. Accrochez-vous, le Kub ne dort pas beaucoup !

Un nouvel opus qui nous fait pénétrer toujours plus loin dans l’intimité des foyers polonais et qui fouille en détail le rapport hommes/femmes fréquemment délicat dans un pays où « féminisme » apparaît trop souvent comme un gros mot.

Prise de position exemplaire pour Wojciech Chmielarz qui continue de se battre contre une frontière franche entre les gentils et les méchants mais brandit haut et fort les sujets qui lui tiennent à coeur.

Le Kub devrait faire partie de la vie de tous les amateurs de polars. Ses deux 1res enquêtes sont disponibles chez Agullo et au Livre de Poche.

Traduction du polonais d’Erik Veaux.

Aurélie.

Pourquoi la Pologne n’a-t-elle jamais gagné la Coupe du Monde ?
Parce qu’ils n’ont jamais eu un joueur comme Wojciech Chmierlaz ! Un joueur hors pair, le gars que tu mets seul sur le terrain face au PSG et qui va les faire rentrer chez eux en pleurant (désolé je n’ai pas pu résister !!!)
A lui seul, il te tient le terrain et maîtrise le jeu totalement (bon, ok Erik Veaux a un sacré rôle de traducteur à jouer mais pareil, il assure grave aux cuivres comme aux percussions ou aux cordes…Ouais le gars c’est un sacré bon musicien qui sait totalement traduire la musicalité de cette douce chansonnette…mais ce n’est pas la première fois qu’il s’attache à la partition du polonais Chmierlaz).
Gardien, défenseur, milieu, passeur, coach, attaquant…il assume tous les rôles et joue toutes les places en véritable artiste.
Le récit, il lui fait traverser tout le terrain pendant les 90 mn réglementaires, et même que vu que le ballon a pas quitté les pieds du camp polonais, que toujours aucun but n’est inscrit malgré les nombreuses occasions de Monsieur Chmierlaz, on va jouer les prolongations…
Faut dire que comme technicien et tacticien il se pose le type.
Des Polonais, des Colombiens, de la dope, des femmes se suicidant, un Kub le bras dans le plâtre et en plein doute, qui doit en outre gérer sa nouvelle collaboratrice et ses relations hiérarchiques et sentimentales (ouais, on dirait du Ellroy de l’Est et alors….s’il écrit bien j’y peux rien…et si son intrigue est fouillée encore moins…donc oui il existe un James Ellroy en puissance en Pologne !!!), donc avec tous ces éléments Wojciech Chmierlaz te construit un match infernal. D’entrée de jeu, il te choisit de prendre la balle et il commence à la faire circuler.
La première mi-temps, elle vole, s’envole, rebondit et passe de gauche à droite, d’avant en arrière, et toi tu cours comme un couillon, comme le Kub pour essayer de la récupérer. Tu t’essouffles pas pourtant, t’es persuadé que tu vois son jeu et tu anticipes. Tu prévois, tu prépares des contre-attaques, mais le type, il te prend à contre-pied. Un crochet, une feinte et il te laisse sur le gazon sans que tu n’aies eu le temps de comprendre.
Et puis, la seconde mi-temps débute.
T’as eu ou cru avoir le temps d’analyser sa tactique, son mode opératoire, comprendre là où il voulait en venir, mais non. Ça repart de plus belle.
Feinte de corps, esquive, dribble…jamais tu n’arrives à toucher le ballon et tu cours. Tu cours encore 45 mn après ce maudit ballon.
Pourtant vous êtes nombreux en face : procureur, associés, collèges, truands, ex-femme, témoins, balances…mais vous y arrivez pas
Wojciech Chmierlaz contrôle tout. Il t’emmène partout, et toi tu cours, tu suis, tu cavales.
La fin du temps réglementaire sifflé, tu te dis que c’est bon…que les pages arrivent à leur fin, que tu vas réussir à lui en mettre une en pleine lucarne, au pire chopper un pénalty vicieux en fin de match…
Et là, tu déchantes…La règle de la Mort Subite déboule et le Wojciech Chmierlaz accélère.
Un rail de colombienne et tu restes sur le gazon. Tu le regardes accélérer, tu vois au ralenti toute son action se dérouler, tu saisis toute l’importance de ses passes, de son attente, de ses changements de régime.
Il te passe sous le nez, il jongle avec le récit, véritable Pelé de l’écriture et devant ton gardien, sans intervention de la Main de Dieu, il te balance un boulet en plein lucarne…celle opposée au côté où t’as plongé…et il gagne avec talent son match.
La Colombienne est un roman policier digne de ce nom. Richesse et qualité riment avec délicatesse et spontanéité, avec suspense et perplexité, avec étonnement et prouesse.
Si vous ne connaissiez pas encore la qualité de la plume polonaise et son « droit au but » faites-vous un match avec Wojciech Chmierlaz…

Le Corbac.