Le diable en personne (Peter Farris – Traduction Anatole Pons – Édition Gallmeister ) par Le corbac

Ils sont toujours impressionnants de par la qualité de leurs publications chez Gallmeister et encore une fois Le Diable en personne est une parfaite réussite.
D’abord y a Léonard qui vit seul avec ses chats et le mannequin de sa femme avec qui il cause.
Ancien trafiquant d’alcool il vit reclus dans sa cahute au milieu des bois sans rien demander à personne, paisiblement et loin de tout et surtout de tous.
Les habitants du bled le considèrent comme une sorte d’original pas tout seul dans sa tête.
Et puis il y a Maya… Jeune et jolie jeune fille qui est sous la coupe de Mexico et qui fait la Pute, mais pas n’importe laquelle : celle du Maire.
Maire et Mexico sont deux fieffés fripouilles qui ont choisi de vendre leur ville à un cartel colombien et pour cela ils n’ont aucun scrupule… Sauf que, fou de désir pour la jolie et petite ado qu’est Maya, le Maire ne peut s’empêcher de tout lui dévoiler. Et manque de bol, la petite a une mémoire extraordinaire et ne loupe pas un mot, pas un nom, pas une information.
Alors faut s’en débarrasser, vite et proprement, dans l’idéal. Et là, c’est le drame… 
Ben vi, les deux couillons qui sont chargés de l’éliminer font l’erreur de se pointer sur les terres de Léonard. Et ça, ça lui plaît pas au vieux qu’on vienne empiéter sur ses terres, surtout pour ce genre de boulot.
Et c’est là que tout va partir en sucette et que le Diable va se révéler pire que les pires engeances humaines.
Il va la prendre sous son aile le Léonard la petite pute malgré elle, cette gamine vendue pour servir d’objet sexuel, parquée avec ses congénères, de motels en motels pour assouvir les besoins les plus bestiaux des porcs riches que sont les hommes de pouvoir, ceux qui estiment que tout leur est dû.
Il va s’y attacher parce que la petite Maya lui remémore tout ce qu’il a loupé, ce qu’il a perdu, ce qu’il n’a pas su conserver et il va la défendre corps et âme, se damnant plus encore qu’il ne l’est déjà.
Alors, tout le talent de Peter Farris apparaît dans cette incarnation du Diable. Le beau et bon diable, celui qui a tout accepté, qui a choisi de se perdre et de se marginaliser par amour, par foi en ses convictions et pour ne faire de mal à personne.
Cette gamine qui n’a rien demandé, qui n’a pas choisi sa vie ni son destin il va l’utiliser. Non pas comme ses clients mais comme un prêtre avec ses sermons, comme un curé de campagne voulant mettre ses pauvres ouailles sur le droit chemin. Celui de l’Amour, celui de la confiance, de la certitude qu’il existe en ce bas monde des gens de foi et d’honneur.
Maya devient sa rédemption, son excuse, son avenir qu’il ne croyait plus être qu’un passé en plastique avec une perruque à qui il cause chaque jour dans sa solitude, celle qu’il a perdu, pour qui il a abandonné toute sa réputation et pour qui il a sacrifié sa richesse et sa réussite mais qui finalement n’est plus qu’un souvenir dont il brosse les cheveux et qu’il promène parfois dans les rues , sur le siège passager de son vieux pick-up sous le regard attristé de ses congénères qui se nourrissent de on-dit, de
rumeurs et de mythologies mécréantes.
Sans retenue et avec une pudeur attendrissante, Peter Farris va nous tracer à coup de crayon gras, teinté de légères esquisses au fusain le portrait d’un homme autrefois
mort, vide et creux qui va retrouver goût à la vie. D’abord peut-être juste par fierté parce qu’on ne vient pas empiéter sur ses terres sans son autorisation mais surtout parce qu’il va réaliser que cette pov gamine lui permet d’exister, de s’interroger et de faire la paix avec lui-même. C’est que le Diable, en personne, n’est finalement qu’un archange déchu, un pauvre type qui s’est brûlé les ailes et a chu sans comprendre, sans réaliser tout ce à côté de quoi il était passé.
Ceci n’est pas l’éternelle histoire d’une quête de rédemption mais plutôt celle de la fatalité. Fatalité d’accepter ses choix, ses erreurs, ses refus de compromis, ses errances, ses fiertés mal placées et surtout une foi totale en un ego injustifié et un égoïsme sans borne.
Grâce à Maya, Léonard, le temps de quelques jours, de quelques cadavres, de
quelques fusillades va se redécouvrir une vie, un cœur, des émotions et des
sentiments. Lui qui se croyait damné à jamais va damner le monde et régler ses comptes, s’assumer et admettre ses erreurs.

Roman violent sur la prostitution et le pouvoir entre de mauvaises mains, Peter Farris nous offre aussi et surtout un roman d’une tendresse incroyable sur l’acceptation de son passé, sur le pardon et sur la reconnaissance de chacun pour ce qu’il est.

Le passé appartient au passé et souvent l’avenir se noie dans le présent qui ne dure que le temps de régler ses dettes.

Le Corbac aurait aimé avoir un grand père nommé Léonard…

 

November Road (Lou Berney – traduction Maxime Shelledy – Harpers Collins Noir)

22 novembre 1963… La date qui a choqué l’Amérique.
Il est abattu à Dallas et quelques temps après son assassin présumé est tué par un truand à la petite semaine.
Et au milieu de ce maelstrom il y a Franck Guidry… Que vient-il faire dans cette Histoire, lui le beau gosse de la Nouvelle-Orléans, l’homme de main réputé de Carlos Marcello et de Séraphine, à la réputation sans faille et à l’élégance bien connue ?
Il est juste chargé d’aller récupérer une voiture à Dallas. Mais son instinct le fait douter et s’interroger. Alors pour la première fois il n’obéit pas et prend la fuite.
Direction Las Vegas. En voiture. Pour semer ses éventuels poursuivants. Pour se planquer et si possible quitter le pays.
Un contrat est alors lancé et le meilleur tueur de Marcello est lâché à ses trousses.
Voilà le sujet apparent de November Road.
Une course poursuite sur les routes monotones des USA, une petite ballade touristique, une histoire de gros truands mêlés au plus gros assassinat politique du siècle dernier… On connaît déjà.
Ben non… parce que Lou Berney en profite pour écrire une autre histoire.
Celle d’un homme qui n’a rien à perdre et tout à gagner, un Charlie Sheen comme dans Apocalypse Now… Le type au bout du bout qui se met en route pour fuir sa vie.
Un type qui après avoir décidé d’utiliser une brave femme qui a choisi de quitter un mari alcoolique et branleur de première avec ses 2 filles pour gagner l’Eldorado de Los Angeles, espérant y faire sa vie, y créer sa vie, finit par se découvrir.
Ça veut dire quoi se découvrir ?
Lou Berney sait y mettre le ton juste et le bon mot. Il sait nous amener dans les méandres tortueux de l’esprit de Franck Guidry qui se remet en question, qui ose poser sur sa vie un regard halluciné où le doute et l’interrogation sont permanents.
Parce que cette November Road c’est ça. Le regard d’un type paumé qui par la force des choses ose jeter un regard objectif et sans concession sur une vie faite de platitudes et de façades, de faux semblant et de jeux d’acteurs maîtrisés à la perfection mais qui jusqu’à maintenant n’étaient rien…
Parce que c’est ça la vie de Franck… Un grand vide qu’il a cherché à remplir jusqu’à sa rencontre avec Charlotte. Jusqu’à ce qu’il décide de l’utiliser pour se faire discret.
Sauf qu’il ne savait pas que grâce à elle et ses 2 filles (8 et 10 ans) il découvrirait que la vie est belle et riche. Qu’elle promet monts et merveilles mais réclame en retour sincérité et honnêteté. En est-il capable?
Saura-t-il l’assumer avant que ne passe le coche ?
Admettra-t-il ses choix et assumera-t-il ses antagonismes ?
A vous de lire pour savoir… Mais l’épilogue est riche d’espoir et de richesses, nous obligeant à admettre que rien n’est facile ni gratuit mais que qui veut peut.
Le Corbac a aimé rouler en ce mois de novembre 1963 sur les tristes routes américaines et couché dans ces motels loin des châteaux des contes de fées.
Alors bienvenue à vous et bonne route.

Micron Noir, Michel Douard (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Dans le cadre de ses 10 ans, la Manufacture réédite chaque mois un ouvrage…
Moi qui n’avais pas lu Micron Noir à sa sortie , ce fut l’occasion.
Et je me suis mis des claques, cogné la tête contre les murs, pincé les tétons parce que je me suis pris un trip de fou furieux.
Michel Douard il te fait avaler son histoire d’un seul coup.
Paf dans la gorge il te fourre sa pilule et tu l’avales direct…  sans eau… sec.
Et puis ça commence à monter… doucement tu commences à te sentir partir ailleurs.
Dans ces années 2048, celles de la Guerre Nouvelle et de ses supers soldats dopés au Micron Noir-une drogue de synthèse conçue normalement uniquement pour les militaires- qui servent à régler les multiples conflits entre nations, à engranger des ronds pour les sponsors et autres médias qui retransmettent sur toute la planète ces nouveaux jeux du cirque…
Et putain ça pulse! Quand tu commences à suivre le narrateur, ton taux d’adrénaline il monte en force et je te jure que le père Douard, en bon dealer de mots, il t’invite très vite à en reprendre une de pilule… parce quand t’as commencé à t’enfiler ses mots et son écriture pêchue, rythmée comme un match de football américain (ça me fait penser au film Any Given Sunday de Oliver Stone), tu peux plus t’arrêter. Faut que ça avance et que ça défouraille, que ça saigne.
Et ça le fait pire que le Roller Ball mixé avec French Connection.
Ben oui parce que la dope de M’sieur Douard elle n’est pas que violente et agressive.
Elle est vicieuse et réfléchie sur ce nouveau monde qui finalement, quand tu réfléchis entre deux cachetons, est très proche du nôtre. Parce que même si géopolitiquement et économiquement le monde a évolué, l’être humain il n’a pas changé. Toujours cupide, toujours dépendant de tout et de rien, toujours calculateur et manipulateur, avide de richesses et de pouvoir, naïf et candide, prêt à toutes les bassesses au nom de sa foi, pour accéder au sommet…
Et la Terre ne va pas mieux, comme nous le fait remarquer l’auteur qui se plaît à nous rappeler toutes ces bonnes pratiques écolos que nous tentons ou mettons en place à notre époque ne seront finalement bonnes à rien et autant pisser dans un violon. En effet la Planète, elle est comme la charpie envoyée au combat, elle crève la gueule ouverte.
Et au milieu de cette montée psychédélique de violence brute il y a des ilots ; un père, un grand-père, une révolutionnaire utopiste, un petit village d’irréductibles gaulois pas plus honnêtes qu’un sénateur mais qui ont foi en leur combat…Ceux-là réveillent nos consciences, ceux-ci bousculent nos croyances et nos espérances avec un regard lucide et (sur)réaliste sur ce que nous sommes.
Ce Micron Noir, hormis un roman d’anticipation est un exceptionnel roman sur nous, sur ce que nous devenons, sur ce que nous allons faire de notre monde.
Il y a des méchants vraiment méchants, des plutôt gentils, des gentils vachement méchants et des bisounours aussi…parce que finalement plus on est bon et plus on est con….
Ce livre mérite d’être plus connu, répandu et étudié parce qu’au-delà d’un polar d’anticipation il est une très belle et profonde fresque sociale qui nous annonce nos déviances à venir.
Le Corbac s’en est chié dans les plumes tellement il était bon…

le Corbac.

Rafale, Marc Falvo (Editions Lajouanie), par Le Corbac

Gabriel n’est pas un ange, ce serait plutôt le contraire et pourtant Marc Falvo nous le rend beau, doux, tendre et attachant son gaillard.
Bon, c’est vrai que Gabriel officie comme homme de main pour Garbo, propriétaire d’un Cercle de jeu dans une région indéfinie de la France (quoique que…). L’essentiel de son taf consistant à aller récupérer les dettes des joueurs mauvais payeurs, souvent plus avec ses poings que sa tête. Parfois aussi il transporte des trucs ou sert de « garde du corps ». Donc c’est vous dire si la violence physique et lui se connaissent bien.
En plus il a tellement dérouillé dans ses bastons de jeunesse qu’on ne peut pas dire qu’il ait le physique facile ni la fibre romantique donc sa vie sentimentale se résume à pas grand-chose. Il a même réussi à foirer son mariage, lourder sa fille et maintenant se taper une femme mariée qui ne quittera pas le confort matériel offert par son petit mari chéri.
Sans compter son dos qui depuis quelque temps lui fait des misères et lui rappelle qu’il vieillit, même s’il essaie de se maintenir en forme.
Donc au final, hormis la bibine et son job il n’a pas vraiment de vie.
Jusqu’à ce mois de décembre…
C’est pas l’esprit de Noël qui déboule, mais son existence qui se chamboule. Une petite brise souffle d’abord, et petit à petit ce qui n’était qu’un vague vent gênant va devenir un mistral, un ouragan, une tempête qui va souffler en Rafales sur sa vie et tout retourner.
Son petit train-train quotidien de malfrat à la petite semaine va voler en éclats parce qu’un joueur a disparu, parce qu’il s’est engueulé avec sa maîtresse. De fil en aiguille, au rythme de son enquête il se retrouve en quête de lui-même.
Plus rien ne tourne rond, tout part à vaux l’eau et le brave Gabriel se remet en question.
Dans ce roman, une histoire noire digne des vieux polars des années 60 et un hommage à ces histoires de truands pas si mauvais que ça, qui ont finalement un grand cœur caché sous leur veste de cuir, Marc Falvo va explorer et faire exploser les certitudes d’un homme vieillissant qui a foiré sa vie et réalise petit à petit qu’il n’est finalement pas ce qu’il est.
Sa nature et ses convictions sont noyées sous les rafales de pluie qui vont lui tomber dessus. Cette enquête qu’il va mener seul, sans en informer quiconque va l’obliger à se révéler à lui-même, à se regarder dans une glace et prendre en pleine face la médiocrité de sa vie.
Il va glisser dans la colère et la rage, dans une frénésie limite obsessionnelle qu’il n’arrivera à calmer ou à résoudre en recourant à la seule chose qu’il connaît : la violence.
Elle l’entoure et l’habite, présente dans son cœur et ses poings, dans le regard des autres et dans celui qu’il porte sur lui.
Alors Rafale est un roman policier mais (pour reprendre la phrase de l’éditeur) pas que…
Roman d’amour, roman de la paternité, roman sur la déchéance d’un homme programmé pour obéir et servir, roman du choix et de la remise en question, roman de la rédemption et de la prise de conscience, du doute et de la quête existentielle… il y a un peu de tout cela mais pas que…
Dans un style simple et efficace, dans une langue parlée, Marc Falvo va rythmer son histoire comme il sait le faire : avec verve et sans blabla inutile, avec humour et cynisme, avec dérision et réalisme. L’auteur confirme ici sa capacité à produire et de bonnes et de belles histoires qui nous emportent sans temps mort dans son monde.
Alors, oui, Gabriel Sacco n’est pas un ange mais il a donné des ailes au Corbac.
A la revoyure Camarade…

Le Corbac

Les Meurtres de Molly Southbourne, Tade Thompson (Le Bélial), par Le Corbac

Qui est Molly Southbourne ?
That is the question…
Cette novella de 111 pages est un pur plaisir solitaire et coupable. Une lecture rapide, sans temps mort qui me replonge dans l’ adolescence, quand je bouffais par paquet de 12 les Pocket Terreur ou les J’ ai Lu Epouvante.
Plaisir solitaire parce que le format choisi te permet de t’ enfermer dans une bulle le temps d’ un petit voyage dans l’ horreur. Petit voyage me direz vous mais qui suit quand même Molly de son enfance à l’âge adulte.
Plaisir coupable parce que c est sale. Oui sale mais pas malsain, faudrait pas confondre non plus. On n’est pas du Human Centipède mais plutôt dans un scénario de Cronenberg mis en scène par Sam Raimi.
Ça tranche, ça gicle, c est violent et terriblement prenant… angoissant ? Non. Flippant ? Ouiiiiiii.
Tu peux pas t’empêcher de penser aussi à Carpenter et son style visionnaire. Parce que Tade Thompson il ne s’arrête pas à une succession de scènes trash, non il t’emmène à une profonde réflexion sur l’origine de chacun        d’entre nous, sur l’évolution de l’espèce humaine, sur les mutations que nous subissons chaque jour sans nous en rendre compte.
Cette question de ce que le génome humain a été, est et va devenir est au centre de ce récit d exception.
T’inquiète pas, les digressions scientifiques sont adroitement amenées et n’ ont rien de rébarbatif ni d’incompréhensible.
Parce que Tad, il ne s’écoute pas écrire et n’étale pas sa science. Il est dans le ton juste quand il développe sa thèse et ses explications, juste ce qu il faut pour que nous nous y retrouvions sans nous perdre.
Pareillement, les scènes de violence n’ont nul excès, juste la précision du détail qui est nécessaire pour nous laisser la bouche entrouverte, à happer une bouffée d oxygène pour nous reconnecter.
Bref Le Bélial a fait un excellent choix en nous balançant ce petit bijou            d’horreur fantastique que sont Les Meurtres de Molly Southbourne.

Traduction Jean-Daniel Brèque.

Le Corbac.

La guerre est une ruse / Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Le Corbac

Il faut savoir déjà que le Sieur Paulin est le premier auteur français publié chez Agullo.
Il faut savoir ensuite (parce que j’ai suivi ses diverses interviews et autres interventions) que le Sieur Paulin a fourni un sacré travail de fond pour écrire les 2 romans sus-cités (sachant que le 3ème et dernier volume ne va pas tarder). Oui, M’sieur dame il a travaillé seul comme un grand ; en même temps il est pas petit le gaillard. Il s’est documenté, a fouiné, fouillé tout seul dans les archives de divers médias pour étoffer son sujet.
Il faut savoir enfin (quoi ? Deux minutes oui ! J’y viens à son livre mais j’ai le droit de dire que j’ai apprécié son travail de base non ?)… donc il faut savoir aussi que La guerre est une ruse et Prémices de la chute sont une œuvre de fiction ; rien à voir avec un essai ou un documentaire.
Donc venons-en au fait…
La guerre est une ruse commence en 1992 en Algérie et Prémices de la chute se termine le 11 septembre 2001 à New-York. Un récit donc étalé sur 9 ans qui va nous faire suivre le travail et la vie de Tedj Benlazar, agent des services secrets français chargé de s’occuper de la problématique algérienne, de la montée du terrorisme islamiste et de sa probable propagation en France.
Hormis une étude radicalement concrète de la situation de l’Algérie, puis de la Croatie, la Serbie et autres pays ayant servi de portes étendard et de premier bastion du terrorisme islamiste, Frédéric Paulin nous raconte aussi la triste et passionnante existence de Tedj Benlazar, fils d’immigré installé en France, pays pour lequel il a été prêt à tout sacrifier… mais la roue tourne et les gens changent.

Tedj, de par son parcours et ses errances, ses doutes et ses questionnements n’échappe pas à ce cycle et évolue. En bien ? En mal ?
Dans ce monde souterrain, des manipulations politiques, des passe-droits économiques, des obligations géo-politiques, rien n’est jamais simple. Et quand on est un individu avec une conscience, un sacré professionnalisme et ses problèmes perso, c’est encore plus compliqué de trouver la juste place qui nous correspond.
Autour de Tedj évoluent de nombreux seconds couteaux, des personnages tous en lien avec ces événements terrifiants, dans ces pays touchés et impliqués par le terrorisme.
Puis il y a les français, ceux qui vont se réveiller un beau matin et réaliser que la guerre est arrivée dans leurs rues, leurs villes. Qu’elle va frapper et faucher leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins. Cette violence soudaine, Frédéric Paulin nous la claque dans la face en nous faisant le récit du gang de Roubaix, de tous ces braquages dans le Nord de la France. Et puis, après cette première apparition, quand toutes les pièces sont en place et que l’Etat a bien accroché ses œillères et noyé les faits pour éviter que la population panurgesque ne s’emballe ou ne s’affole, d’autres événements que nous avons connus surgissent : un assassinat dans une mosquée, un attentat dans un RER… et là, le doute n’est plus possible : elle est là.
Elle est là cette haine, cette guerre de soi-disant foi qui réside à la base dans toute une manipulation politique. Elle frappe aveuglément et chaque lecteur se retrouve à se remémorer des événements qu’il a vu ou dont il a entendu parler dans les médias à une époque pas si lointaine que ça au final.
Et puis au milieu de toute cette sanglante violence, il y a des hommes, des femmes. Il y a la perte, la mort, le deuil, la maladie, l’amour, les enfants, les espoirs, l’âge qui passe, les idéaux qui se font et se défont, des projets de vie, des retrouvailles et des absences.
Les deux premiers romans de Frédéric Paulin sont pleins de richesses romanesques, d’une grande qualité narrative et d’une délicatesse stylistique, nous faisant osciller entre récit, témoignages, essai, documentaire sans que jamais la lassitude ne nous gagne, sans jamais non plus nous perdre ou en faire trop.
Les deux premiers volumes de cette trilogie sont un beau cours d’Histoire et un très délicat portrait d’hommes et de femmes, chacun porteur d’une croix, qu’ils ne savent comment poser et qu’ils se forcent à traîner partout avec eux, au risque de faire souffrir ceux qui les accompagnent.

Le Corbac

La Colombienne, Wojciech Chmielarz (Agullo), par Aurélie

Retrouvailles réussies avec le Kub pour cette 3e enquête traduite du polonais !

On le découvre apaisé. Il arrive plus ou moins à gérer sa situation familiale délicate et parvient étonnamment à dompter sa fureur quand elle frappe à la porte.

Cette enquête prend ses racines en Colombie mais remue pas mal de boue dans une Varsovie en pleine ébullition. Accrochez-vous, le Kub ne dort pas beaucoup !

Un nouvel opus qui nous fait pénétrer toujours plus loin dans l’intimité des foyers polonais et qui fouille en détail le rapport hommes/femmes fréquemment délicat dans un pays où « féminisme » apparaît trop souvent comme un gros mot.

Prise de position exemplaire pour Wojciech Chmielarz qui continue de se battre contre une frontière franche entre les gentils et les méchants mais brandit haut et fort les sujets qui lui tiennent à coeur.

Le Kub devrait faire partie de la vie de tous les amateurs de polars. Ses deux 1res enquêtes sont disponibles chez Agullo et au Livre de Poche.

Traduction du polonais d’Erik Veaux.

Aurélie.

Pourquoi la Pologne n’a-t-elle jamais gagné la Coupe du Monde ?
Parce qu’ils n’ont jamais eu un joueur comme Wojciech Chmierlaz ! Un joueur hors pair, le gars que tu mets seul sur le terrain face au PSG et qui va les faire rentrer chez eux en pleurant (désolé je n’ai pas pu résister !!!)
A lui seul, il te tient le terrain et maîtrise le jeu totalement (bon, ok Erik Veaux a un sacré rôle de traducteur à jouer mais pareil, il assure grave aux cuivres comme aux percussions ou aux cordes…Ouais le gars c’est un sacré bon musicien qui sait totalement traduire la musicalité de cette douce chansonnette…mais ce n’est pas la première fois qu’il s’attache à la partition du polonais Chmierlaz).
Gardien, défenseur, milieu, passeur, coach, attaquant…il assume tous les rôles et joue toutes les places en véritable artiste.
Le récit, il lui fait traverser tout le terrain pendant les 90 mn réglementaires, et même que vu que le ballon a pas quitté les pieds du camp polonais, que toujours aucun but n’est inscrit malgré les nombreuses occasions de Monsieur Chmierlaz, on va jouer les prolongations…
Faut dire que comme technicien et tacticien il se pose le type.
Des Polonais, des Colombiens, de la dope, des femmes se suicidant, un Kub le bras dans le plâtre et en plein doute, qui doit en outre gérer sa nouvelle collaboratrice et ses relations hiérarchiques et sentimentales (ouais, on dirait du Ellroy de l’Est et alors….s’il écrit bien j’y peux rien…et si son intrigue est fouillée encore moins…donc oui il existe un James Ellroy en puissance en Pologne !!!), donc avec tous ces éléments Wojciech Chmierlaz te construit un match infernal. D’entrée de jeu, il te choisit de prendre la balle et il commence à la faire circuler.
La première mi-temps, elle vole, s’envole, rebondit et passe de gauche à droite, d’avant en arrière, et toi tu cours comme un couillon, comme le Kub pour essayer de la récupérer. Tu t’essouffles pas pourtant, t’es persuadé que tu vois son jeu et tu anticipes. Tu prévois, tu prépares des contre-attaques, mais le type, il te prend à contre-pied. Un crochet, une feinte et il te laisse sur le gazon sans que tu n’aies eu le temps de comprendre.
Et puis, la seconde mi-temps débute.
T’as eu ou cru avoir le temps d’analyser sa tactique, son mode opératoire, comprendre là où il voulait en venir, mais non. Ça repart de plus belle.
Feinte de corps, esquive, dribble…jamais tu n’arrives à toucher le ballon et tu cours. Tu cours encore 45 mn après ce maudit ballon.
Pourtant vous êtes nombreux en face : procureur, associés, collèges, truands, ex-femme, témoins, balances…mais vous y arrivez pas
Wojciech Chmierlaz contrôle tout. Il t’emmène partout, et toi tu cours, tu suis, tu cavales.
La fin du temps réglementaire sifflé, tu te dis que c’est bon…que les pages arrivent à leur fin, que tu vas réussir à lui en mettre une en pleine lucarne, au pire chopper un pénalty vicieux en fin de match…
Et là, tu déchantes…La règle de la Mort Subite déboule et le Wojciech Chmierlaz accélère.
Un rail de colombienne et tu restes sur le gazon. Tu le regardes accélérer, tu vois au ralenti toute son action se dérouler, tu saisis toute l’importance de ses passes, de son attente, de ses changements de régime.
Il te passe sous le nez, il jongle avec le récit, véritable Pelé de l’écriture et devant ton gardien, sans intervention de la Main de Dieu, il te balance un boulet en plein lucarne…celle opposée au côté où t’as plongé…et il gagne avec talent son match.
La Colombienne est un roman policier digne de ce nom. Richesse et qualité riment avec délicatesse et spontanéité, avec suspense et perplexité, avec étonnement et prouesse.
Si vous ne connaissiez pas encore la qualité de la plume polonaise et son « droit au but » faites-vous un match avec Wojciech Chmierlaz…

Le Corbac.

Les Spectres de la terre brisée, S. Craig Zalher (Gallmeister), par Le Corbac.

Quelle chevauchée je viens de me faire dans ce coin paumé du Mexique en ce début du 20ème siècle ! Si j’avais été seul, je n’aurais jamais survécu à cette mission de sauvetage désespérée au sein d’un ancien temple aztèque transformé en un splendide bordel de luxe, à ce Fort Alamo version S. Craig Zalher.
Mais j’étais bien accompagné, coincé entre cette montagne de muscles paternelle qu’est John Lawrence Plugford, ses deux fils et la fine équipe qu’il a constituée (un bedonnant ex-esclave affranchi fin cuisinier, un indien maniant l’arc et se nourrissant goulument des cœurs et autres abats des oiseaux choppé en plein vol et le Long Clay, gâchette exceptionnelle s’il en est).
A ce groupe hétéroclite vient s’ajouter un jeune dandy ambitieux et désargenté, naïf et candide quant à la violence du Grand Ouest.
Un chariot, des mines, des revolvers, des flèches et des fusils… et surtout la hargne, la colère et la volonté de sauver Yvette et Dolorès de cet enfer qu’est ce bordel dans lequel elles sont prisonnières de Gris et ses fils afin de servir de putes pour ces messieurs de la Haute sociétés qui se font grave chier avec leurs braves matrones.
Alors toute cette sacrée bande de lascars, tu vois, ben elle m’a rassuré . Je me sentais à l’abri et en sécurité, sans crainte, certain de ne rien risquer et persuadé que cela se déroulerait sans accrocs.
Sauf que… sauf que quand j’ai vu comment se comportaient ces loustics avec les salopards qui avaient kidnappé les deux filles Plugford, je me suis dit que c’était mal barré pour la tranquillité et la ballade de santé.
On n’était plus sur un air de ritournelle mais plutôt sur un requiem. Une musique rythmée par des hurlements et baignant dans le sang qui gicle des blessures, un rythme saccadé et continu comme le sifflement des balles, comme le choc des impacts sur les corps, comme les explosions qui résonnent à nos tympans.
Véritable chef d’orchestre de cet opéra macabre, S.Craig Zahler suit sa partition sans temps mort. Comme il se doit, il suit le tempo et nous emmène dans sa tragédie.
Largo, lento d’abord pour la mise en place, pour la présentation de tous les personnages et de la situation… Le où, quand, comment, pourquoi.
Puis, d’un coup de baguette, Monsieur Zalher nous sort les A : Adagio, Andante, Allegretto et Allegro…Le temps de quelques chapitres le récit prend son envol, les personnages se font moins opaques et puis l’action se pose, doucement même si elle reste violente et sanglante. Les bases posées, le déroulement de la partition peut progressivement prendre son envol ; chaque musicien est à sa place et connait son rôle.
Le rythme s’accélère, le tempo devient de plus en plus sourd et profond, reflet de cette violence que chaque père a en lui, de chaque parent voulant protéger ses enfants.
Parce que, finalement, qu’écrit donc d’autre S.Craig Zalher que cette vision patriarcale de la protection de sa descendance ? Jusqu’où le père est-il prêt à aller pour la préservation de sa lignée ? Pour ne pas laisser sa famille entachée d’une mauvaise réputation ?
Souvent l’on parle de ces mères qui luttent et se révoltent et trouvent en elles des ressources de force méconnues pour sauvegarder leur progéniture …
Ici, une fois que le Vivace, le Presto se mettent en branle, les brutes masculines sont lâchées dans toute leur splendeur ; et elles ont tous les droits : tortures, meurtres de sang froid, violences gratuites. Tout est permis pour que l’on ne touche pas ou plus à la chair de leur chair parce qu’il n’y a rien de plus sacré que la famille, les liens fraternels et l’honneur.
Alors quand arrive le final du Prestissimo, la boucle est bouclée et le tempo repart à rebours, redescendant progressivement pour finir par revenir au largo de base.
S. Craig Zalher nous offre un opéra baroque et dramatique plein de bruits et de fureurs, de tripes et de sang, de bravoures et d’honneur dans lequel la violence n’est jamais gratuite, où la force sert de bâton de berger pour nettoyer les fautes de chacun et retrouver une certaine dignité de vie.
Partout, de tous temps, il existera des pères qui seront capables de déplacer 7 Mercenaires prêts à se lancer dans une Horde Sauvage pour défendre un Fort Alamo.
Un pur moment de bonheur pour cette lecture faite de sang et de sueur, fleurant la poudre et les tripes et si riche d’amour…pourtant.

Traduit par Janique Jouin de Laurens

Le Corbac.

Salut à Toi Ô Mon Frère/ La Vie en Rose (Marin Ledun – Série Noire Gallimard) par le Corbac

Quel panard il a pris le Corbac, même pas qu’il était arrivé le Renard, que le calendos lui chût du bec.
Il écrit bien le Marin Ledun et puis pas comme d’habitude (attends me fait pas dire ce que je n’ai pas dit… Non ça veut pas dire qu’avant il n’écrivait pas bien, ça signifie… Mais tu vas me laisser parler oui ? Bon donc voila, il est dans un autre registre. Ben oui il n’écrit pas pareil tu vois. Il y a comme de la « littérature » dans son texte. Il manie la langue comme un ménestrel, il joue sur les sonorités, le rythme des mots et se fait même poète en prose. T’as compris ?… Bien).
Bon, je disais quoi ?
Ah oui qu’il n’écrivait pas comme d’habitude. Par contre il reste comme dans ses précédents ouvrages un grand metteur en scène.
Il nous fait le coup à chaque fois, nous surprenant par sa capacité à changer de genre.
Après le huis-clos et la tragédie, Monsieur Ledun s’essaie au vaudeville romanesque et à la comédie de Boulevard.
Imaginez donc cette « smala », cette meute composée d’un père au pacifisme marital exemplaire, une mère que même les Sex-Pistols ils en voudraient pas… six gosses dont 3 adoptés made in Colombie (imaginez donc comment ça jase à Tournon, entre commères et vieux cons racistes par habitude et confort pseudo moral) parce que Adélaïde, la mère, elle veut bien des gosses par amour mais pas par souffrances … et puis les six gamins ( sans compter le chien et les 2 chats) tous aussi dégourdis que Sport Billy ou Edouard Bern ou Jean-Pierre Foucault sans ses fiches…
Une pléthore de marmots tous plus futés les uns que les autres, tous plus à même de connaitre le monde dans lequel ils vivent parce que eux le savent «La vie n’est pas un long fleuve tranquille ».
Parce que les luttes fraternelles, les désaccords parentaux ça se règle entre eux, mais l’injustice on la combat en famille, on s’unit et se rassure les uns les autres pour que l’inacceptable ne soit pas le quotidien, parce que l’injustice on lui chie à la gueule, que la bêtise humaine n’est que l’expression de l’inculture générale et ambiante d’une époque de merde.
Tu te souviens de Daniel Pennac ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens de Manchette ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens de Bernie Bonvoisin ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens des Clash ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
(Ouais je suis dithyrambique, voire exagérément pas objectif, ou hallucinant de mauvaise foi mais purée, lire Salut à Toi et La Vie en Rose, ça te remue les sangs. Ton transit intestinal il est tout chamboulé, ton cœur il bat la polka, t’as même les yeux tellement éclatés qu’on te prendrait presque pour un lapin myxomatosé sur une autoroute belge à 4h34 du matin.)
Un mec comme je les aime ! Burné comme pas possible. Doué encore plus que couillu. Maîtrisant la langue française mieux encore que ses vieux pairs. Un dico ambulant de référence rebelle, punk et littéralement littéraire.
Un gars quand il écrit c’est pas pour se lire ou bavasser allègrement, un gars quand il aligne les mots t’as envie de ranger ton Scrabble et de sortir le Trivial Pursuit édition Punk/Rock/Contestataire/Rebelle et Nadine Mouque.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Marin il a pas laissé sa langue coincée dans les touches de son clavier parce qu’il balance allègrement mais qu’il reste clément. (Non il cherche pas des explications bidons et des excuses pitoyables à l’emporte-pièce), il se contente de raconter.
Mais c’est quoi donc qu’il raconte pour que Le Corbac il soit aussi déplumé ?
La Vie. La vraie vie, voilà de quoi il te cause avec talent, poésie et verve envolée. C’est beau comme des champi à peine éclot au début de l’automne, ça fleure aussi bon qu’un Monsieur Batignolles Vs Les Démons de Jésus, ça te remue autant qu’un True Romance Vs Bridget Jones, ça te chamboule comme si tu découvrais un C’est arrivé près de chez les Loud, ça te remue comme un Fight Tuche….
J’adore ce type !
De caricatures non censurées, représentatives à l’extrême de ce que notre société réfute, refuse, rejette ; de situations abracadrantesques dignes d’une représentation de théâtre publique de la fin du 19ème ; de Deux Machina en concours de circonstances improbables, en passant par une langue que ne rejetterai ni Frédéric Darc, ni Georges Pérec et avec une musicalité digne de Brassens repris par un vieux groupe de caves métal, quadras bedonnant aux cheveux longs et gras dissimulant une calvitie en voie de développement, vêtus de vieux tee-shirt devenus collectors couvrant à peine leur besace ventrale de biéreux, la vie en rade, des rêves plein la tête, des cris coincés dans les gosiers devenus trop étriqués… Marin il nous balance un super roman pamphlématique (ouais ça existe pas comme mot, et alors ?… Je t’emmerde, c’est comme ça, je viens de l’inventer… oui et alors, si je veux inventer des mots, je le fais… Quoi ? Ça se fait pas ? tu la vois ma Doc Martin’s coquée ? Tu la veux dans ta tronche ? Non ? Ben ta gueule alors !)
Ces deux romans sont splendidement convaincants, drôlissimes, déroutants, questionnant, ils sont tissés comme de vrais patchworks made in Bolivie, autour d’une famille droite dans ses bottes. Chez Marin Ledun on se pose des questions, on se remet en question et on fait du mieux qu’on peut. Il a su amener dans ces deux romans toute une sincérité, toute une «utopie» familiale, une révolution dans le monde de l’enseignement et encore plus de l’éducation.
On se plaît à identifier nos rêves passés et oubliés, on sourit à l’évocation des liens dans ce microcosme que sont les Mabile-Pons, ce «gouvernement» au sein d’un système qu’ils contestent tous…
Il y a un souffle chaud qui balaie ces deux ouvrages, il y a un « esprit » qui habite ces pages et qui nous parlent.
Cela pourrait être un roman de génération…
A lire absolument.

Blood Song, Anthony Ryan (Bragelonne) par Le Corbac

Sorti en 2017, ce premier volume d’une saga consacrée à Vaelin Al Sorna est entré en ma possession en décembre 2018 (oui je sais, il m’a fallu le temps mais c’était Noël et ce fut un beau cadeau).
Déjà, y a des cartes et ça c’est super important; je dis pas que tu vas les utiliser à chaque fois mais c’est rassurant. Perso je trouve ça super important; tu vois ce petit plus qui fait que tu peux vérifier, suivre le récit de manière géographique. Ce gage de sérieux qui te dit: regarde c’est là et là et là. Cela donne une lecture plus concrète, ancrée dans la réalité.
Une fois ceci dit, qu’en est-il de ce récit?
Il est exactement ce que moi j’attends d’un bon récit de Fantasy.
Le style est bon et la structure souvenir raconté à un scribe /  jonction finale avec le moment présent est judicieuse et permet de donner tout son rythme à l’histoire. Alternant les échanges entre Vaelin et le scribe et le récit chronologique de son enfance et des raisons qui l’ont mené à cet instant, Anthony Ryan nous offre deux choses.
D’abord des pauses, des instants pour souffler, pour laisser retomber l’adrénaline, parce qu’il sait gérer le rythme et l’intensité narrative. Chaque partie monte en puissance, gagne en force progressivement. Il y a une certaine forme de la structure narrative utilisée par Robert E. Howard dans Conan. Toute la trame est ainsi constituée d’une succession d’épisodes qui forment un tout. C’est pratique pour la lecture aussi ce petit côté feuilleton.
Et puis, et puis il y a cette duplicité, ce vrai faux récit dont on ne découvre les absences ou les trous qu’à chaque fin de partie. Nous, lecteurs, avons droit à l’intégralité du récit, quand Verniers n’a qu’une version édulcorée, plus proche de celle du troubadour ou du conteur que de celle du biographe.
Pourquoi? Dans quel but?
Le reste de la recette est respecté à la lettre, les ingrédients connus et approuvés.
Chaque étape a déjà été testée, on est capable d’anticiper la suite et le déroulement de l’histoire ainsi que certaines conclusion. Et pourtant on se laisse encore une fois porter par la traduction de Maxime Le Dain qui a su transmettre cette intensité et ce rythme dans l’écriture d’Anthony Ryan.
Le liant de cette recette est basé, bien évidemment, sur l’éducation du personnage de Vaelin, son apprentissage, ses frères, ses influences, ses aventures de jeune homme.
Les liens d’amitié se tissent, ceux du respect des règles et des maîtres s’étoffent. Les épreuves de la formation sont le pendant des évolutions du personnage, adaptées et cohérentes.
Et derrière tout cela se trament bien sûr des luttes de pouvoir, des conflits, des batailles et des guerres engendrés par l’avidité ou la vengeance. Oui il y a aussi une trame géopolitique.
Et ça c’est fin. Très fin même. Il m’a rarement été donné de lire de la Fantasy aussi intelligente si je peux utiliser ce terme. Gemmell l’a fait avec sa saga Troie: créer toute une Histoire à son histoire, y incorporer tous les éléments d’ordre politique, économique, commerciaux inhérents à la vie d’un pays. On y parle donc pouvoir et commerce, politique et intrigues de couloir, luttes de classes et d’influence mais…mais surtout on y parle religion!
Royauté et Religion, ça vous dit rien?
Ah ben oui, il ne faut pas oublier qu’Anthony Ryan est d’abord diplômé en Histoire, et ça se sent, ça se voit.
Ceci fait qu’au delà d’un excellent roman de Fantasy, il nous offre une belle étude des religions, de leurs liens avec le pouvoir… oui on peut aller jusqu’à dire que l’histoire des religions européennes est ici dressée en filigrane ; inquisition et lutte pour se faire une place politique, influence et contradiction, divergence et nouvelles religions, paganisme et missionnaires, expansion et domination.
Par le biais de l’histoire de Vaelin, Anthony Ryan nous refait le récit de ces guerres de religion passées, de la montée des extrémismes, de ces luttes entre pouvoir spirituel et pouvoir exécutif.
Je n’ai qu’un regret: cette intrusion brutale en fin de volume d’une présence surnaturelle, l’introduction d’une dimension fantastique, limite ésotérique, qui arrive si brutalement que j’en ai été un poil déstabilisé.
Un très chouette roman de Fantasy, maîtrisé de bout en bout et qui nous emporte sans heurt dans une intrigue passionnante et foisonnante.
Le Corbac attend la suite… (message bien reçu Guillaume Missonnier?)

Traduit par Maxime Le Dain.

Le Corbac.