Expiations : celles qui voulaient se souvenir, Kanae Minato (Atelier Akatombo), par Roxane

J’attendais depuis un long moment la sortie française du roman à succès de Kanae Minato, qui m’avait séduite par son précédent roman noir « Les assassins de la 5ème B ». L’intrigue se situe au sein d’un groupe de petites filles qui n’ont pas plus de dix ans, vivant dans un village dont le nom n’est jamais cité, et dont on sait seulement qu’il s’agit de l’endroit où l’air est le plus pur au Japon. Yuka, Sae, Maki et Akiko sont amies depuis presque toujours, rien n’a jamais ébranlé la paisible amitié des petites filles, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle enfant dans l’école. Emiri, dont la riche famille vient de Tokyo, va sans le vouloir chambouler chacune des petites filles, bousculant habitudes et certitudes. Après quelques semaines pourtant, Emiri réussira à s’intégrer sans trop de difficulté, créant une nouvelle dynamique de groupe.

Alors qu’elles jouaient dans la cour de l’école le jour de la fête d’O-Bon (fête célébrant les ancêtres), un homme se faisant passer pour un technicien va leur demander de l’aide et emmener Emiri avec lui. Plusieurs heures auront le temps de s’écouler avant que les petites filles ne se rendent compte qu’il est bientôt l’heure de rentrer, et que leur jeune amie n’est pas revenue. Partant à sa recherche, elles retrouveront la petite Emiri assassinée, dans les vestiaires de l’école, imprimant dans l’esprit de toutes, des images indélébiles.

Choquées et effrayées, elles partiront chacune de leur côté, prévenir parents, policier et enseignants. Le petit village va alors connaitre la fin d’une ère paisible, chaque habitant vivant dans la crainte et dans la méfiance. Pendant des mois l’enquête ne fera aucune progression, les quatre petites filles interrogées sans cesse mais sans réussir à se souvenir du visage du tueur et la mère d’Emiri perdant un peu plus chaque jour la raison. Tandis que la police met petit à petit l’affaire de côté, la mère d’Emiri décide d’inviter les quatre enfants chez elle, afin de leur parler une toute dernière fois. La mort d’Emiri ne peut pas rester impunie, et le délai de prescription ne permettra plus à la famille de faire perdurer l’enquête, elle les menace alors de se venger de chacune d’elles, si elles ne retrouvent pas l’identité de l’assassin. Trouver le tueur ou expier, voilà ce que les jeunes filles vont porter comme poids pendant presque quinze ans.

Construit sous forme de roman choral, plus précisément sous forme de lettres qui seront toutes adressées à Asako, la mère d’Emiri; nous allons au fil des pages nous engouffrer dans les souvenirs des quatre jeunes femmes. A travers le prisme de chacun des personnages, le lecteur voit se construire une intrigue complexe et terrible, faite de peurs et de non dits, de la part des enfants comme des adultes. Si la mort de la petite Emiri a été dévastatrice pour ses parents, ses quatre amies portent en elles une blessure toute aussi vive, ayant des répercussions certaines sur leur mental et leur construction en tant que femmes. Au delà du simple roman noir ou « revenge story », Expiations donne à réfléchir sur l’implication de chacun, sur les actions et les actions manquées, et comment elles peuvent nous hanter pendant des années . Kanae Minato nous prouve à travers cet ouvrage qu’au delà de l’intrigue policière, la tension narrative tient avant tout grâce à des personnages bien construits et bien écrits. Elle nous donne aussi à réfléchir sur tout ce qui a permis à l’intrigue d’exister : le système éducatif japonais, la peur de ce que l’on ne connait pas, ce que l’on permet ou non de faire aux femmes… Voilà donc un ouvrage construit avec subtilité, maîtrisé dans les sujets qu’il aborde et tout en offrant de belles sueurs froides… Immense coup de cœur !

Traduit par Dominique et Franck Sylvain et Saori Nakagima.

Roxane

Girl, Edna O’Brien (éditions Sabine Wespieser), par Roxane

Il me tardait de lire mon premier Edna O’Brien, brillante et sulfureuse écrivaine irlandaise dont les romans ont été interdits un bon nombre d’années dans son pays natal. Questionnant sans cesse le pays et notamment la société dans laquelle elle a grandit, l’œuvre d’Edna O’Brien se concentre particulièrement sur la place des femmes au sein des sociétés et de l’Histoire. Avec son nouveau roman « Girl » à paraître en Septembre chez l’excellente maison d’édition Sabine Wespieser, (qui s’engage dans la réédition des ouvrages de l’autrice, joie !) il n’est plus question de l’Irlande conservatrice et nationaliste, mais du Nigéria.

En 2014, avait lieu l’horrible rapt de centaine de jeunes filles par le groupe islamiste Boko Haram. Maryam est à l’école lorsque les soldats font irruption dans l’établissement et la kidnappent. Cris, verre brisé, détonations, tout bascule en un vacarme assourdissant. Elle sera l’unique voie d’un calvaire impensable mais bien réel : nous traverserons ses chaires, ses colères et ses pertes. Cependant, vous n’y trouverez aucune effusion de détails sordides, rassurez-vous, juste une lecture au plus près de la narratrice, la plume affutée d’Edna O’Brien, (écrivant à la première personne) ne laissant rien au hasard.

La captivité de Maryam, son horrible quotidien, semblent durer des semaines comme des années, la perte de repères temporels est totale. Au moment de sa fuite quasi inespérée, nous nous demandons s’il lui sera possible de retrouver un semblant de vie, après tout ça. Le retour dans son village natal, la soi-disant lumière au bout du tunnel n’est qu’un leurre, tout est à reconstruire. C’est toute la force du texte, incarné par le personnage de Maryam, elle nous habite et nous dépossède presque, grâce au ton totalement maîtrisé de l’autrice.

Donner une voie à celles qui n’en ont pas : un grand merci Edna O’Brien .

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Roxane.

L’imprudence, Loo Hui Phang (Actes Sud), par Roxane

Le premier roman de Loo Hui Phang est assez déroutant, tant il explore la sensualité du rapport au corps de façon très crue, tout en évoquant la quête de soi au travers de l’Histoire avec beaucoup plus de pudeur. L’histoire s’articule autour d’une jeune narratrice, elle a un an lorsque ses parents et son frère, sont contraints de fuir le Laos. Elle grandit à Cherbourg, se construit à l’occidentale, à l’opposé des attentes familiales. Elle a 23ans lorsque décède sa grand-mère maternelle, elle et sa famille sont attendues à Savannaketh pour les funérailles. Sa vie est rythmée par la frénésie des corps, et l’apprentissage de la photographie, l’histoire familiale ne l’intéresse alors guère. Lorsqu’elle revient sur ce voyage, des décennies plus tard, elle déroule comme une pellicule, les souvenirs qui formeront alors son histoire. N’ayant pas grandi au Laos, la jeune femme est en total opposition face à ce grand frère en quête d’un retour aux sources, qui se sent comme un imposteur, lui, l’étranger vivant en France. Ses parents, eux, ne comprennent pas ce « faux » travail qu’exerce leur fille, ni le refus d’un mari vietnamien. Tout n’est que rupture, rupture des traditions, rupture du dialogue, rupture de la sphère familiale.

C’est en plongeant dans le quotidien de sa défunte grand-mère, armée de son appareil photo, fouillant la mémoire des proches, les lieux si souvent visités, qu’un lien sera à nouveau possible. Comprendre d’où l’on vient non pas pour s’y rattacher, mais afin de savoir où aller, se situer. Même si cela implique de naviguer entre deux eaux, deux cultures, que l’on lui renvoi à la figure, où qu’elle soit. Elle fait le choix de l’apaisement, dans la connaissance et l’appropriation de son corps. Ce qui révolte son frère, pour qui le déracinement est quasi insoutenable; brillant et toujours resté dans les rangs, il se laisse petit à petit couler. La jeune femme prends plutôt le chemin de la lutte, ne pas se laisser abattre et être là à chaque fois, là où on ne l’attendrait pas.

Un roman qui chamboule doucement, pose des questions sans avoir la prétention d’y répondre, une jolie réussite.

Roxane.

Eden, Monica Sabolo (Gallimard), par Roxane

Très belle surprise que ce nouveau roman de Monica Sabolo (autrice de Summer, Crans-Montana) qui évoque l’adolescence et les changements s’y opérant, sur fond de nature mystérieuse. Tout commence avec la disparition de la placide Lucy, évaporée du jour au lendemain sans laisser aucune trace. La jeune adolescente blonde et mutique s’était installée depuis peu, avec son père écrivain et fervent défenseur de la bible, dans un village jouxtant une réserve naturelle dont nous n’aurons aucune précision quand à sa localisation. (Même si beaucoup d’éléments relatifs à la communauté amérindienne nous aiguillent quelque peu.) La confusion plane chez les habitants : d’ordinaire habitués au départ soudain de leurs semblables vers « la ville », personne ne semble remarquer la tension grandissante liée à ce drame.

Nita est l’une des rares jeunes filles à avoir côtoyé Lucy. Si en apparence, elles semblent diamétralement opposées en tout points; elles nouèrent pourtant une relation pudique où chacune s’exprimait plus aux travers des silences que des mots. Très vite, des changements vont opérer lentement mais surement chez Lucy, ils n’échapperont pas à Nita. Vêtements de rechange bien plus sexy qu’à l’ordinaire planqués au fond du sac, maquillage appliqué avec ferveur dans les toilettes du lycée, murmures et rumeurs au sein des groupes d’élèves…

Un matin, lorsque la police annonce que Lucy est retrouvée bel et bien vivante, meurtrie et en état de choc, Nita comprends que ce qu’elle soupçonnait était loin de la vérité. L’enquête en cours, de nombreux garçons natifs du village sont suspectés et interrogés, tandis que les sociétés d’exploitation forestière ne cessent de prendre de l’ampleur, détruisant chaque jour un peu plus, l’identité du village et de ses habitants. C’est en creusant l’histoire de son village et son histoire familiale que Nita va petit à petit, lever le voile sur des secrets enfouis depuis trop longtemps.

Si le pitch de base peut sembler assez classique, et il l’est effectivement, l’ambiance qui se dégage de ce roman est tout à fait envoutante. La sensualité des premiers émois adolescents, mêlés à une nature foisonnante, ainsi qu’aux secrets portés par chacun, tout converge vers une tension narrative dans laquelle il fait bon se perdre. Le rapport à la nature, à sa faune, quasi mystique, où l’on soupçonne la présence de forces occultes, et qui semble le sanctuaire de rituels traditionnels, tout cela est grisant. Nita se révèle être un personnage tout en nuance, tantôt discrète, sage, sportive, puis plus sanguine, à la hargne exacerbée, une hardeur impossible à calmer. Il est vraiment plaisant de la suivre elle et son ascension personnelle, presque autant que la résolution de l’intrigue. Mention spéciale aux cinq serveuses du bar l’Hollywood, me faisant penser à un mix entre les films Coyote Girls et The Craft, dangereusement libres ! S’il évoque de nombreuses thématiques très en vogue ces derniers temps (l’importance de la nature, les violences faites aux femmes, la sororité comme moyen de lutter) il n’empêche que Eden est un très beau roman, enivrant.

Roxane.

J’ai vendu mon âme en bitcoins, Jake Adelstein (éditions Marchialy), par Roxane

Jake Adelstein, au cas où vous n’auriez pas déjà lu Tokyo Vice et Le dernier des Yakuzas, est un peu le genre d’homme à abattre pour tous groupes mafieux ou autres grands escrocs. Journaliste américain vivant au Japon depuis plus de 25 ans, il est le premier journaliste étranger à avoir écrit pour l’éminent (et très conservateur) Yomiuri Simbun, le quotidien (japonais) le plus lu au monde. Un travail d’intégration de longue haleine tant il est complexe d’être réellement accepté au sein de la société japonaise. Après 12 ans de bons et loyaux services, Jake Adelstein commence à s’intéresser de près aux affaires de crimes organisés et à la grande institution mafieuse locale : les Yakuzas. Très rapidement, il réalisera que derrière le blanchiment d’argent, se cache un trafic bien plus sordide, celui d’êtres humains. Voilà qui l’amènera à plonger dans les bas fonds de Tokyo et à rédiger les deux ouvrages mentionnés plus haut, que je vous recommande bien évidemment, fortement. Depuis, j’attendais avec impatience une nouvelle enquête de ce cher Jake et je me suis sincèrement demandée comment il pourrait faire aussi fort que d’avoir tenu tête au patron du Yamaguchi-Gumi, soit la plus grande famille de Yakuzas.

Pari tenu avec « J’ai vendu mon âme en bitcoins » ou le plus grand casse cybernétique du siècle. Avant de vous en parler, petit focus sur le bitcoin, kézako ? Il s’agit d’une crypto-monnaie, une monnaie virtuelle programmée afin de proposer une alternative aux monnaies dites traçables, et donc aux banques. Je fais au plus simple, je ne rentrerai pas trop dans les détails vu que de toute façon je suis une vraie bille concernant le sujet et que l’ouvrage vous l’expliquera bien mieux que moi. Donc le bitcoin a vu plus ou moins le jour fin des années 2000 grâce à un certain Satoshi Nakamoto, identité factice bien évidemment, ce qui ne permet toujours pas à ce jour, de déterminer qui fut le créateur de la dite monnaie. Très rapidement, le bitcoin se démocratise dans le monde du dark web, auprès des passionnés d’informatique mais aussi de cyber-escrocs et des libertariens voulant à tout prix supprimer les institutions bancaires. Afin de permettre un peu de cohésion et de facilité d’utilisation, une plate-forme d’échange et de gestion des bitcoins se met en place sous le nom de Mt Gox. Anciennement plate-forme d’échange de cartes Magic (oui oui) et géré par Jed McCaleb, la société est rachetée par un jeune français vivant au Japon. Son nom est Mark Karpélès, geek avéré et notamment passionné de codes, pensant rendre service à tous les utilisateurs de bitcoin. Sauf que rien ne va se passer comme prévu et le voilà donc au centre de cet ouvrage. Il est le principal suspect (voir l’unique) aux yeux de la police japonaise quant au braquage de l’équivalent de 500 000 millions de dollars en 2014. Jake Adelstein, connaissant parfaitement les rouages de la justice japonaise, et combien il est difficile de s’en dépêtrer, décide de se pencher sur l’affaire. A ses yeux, Mark Karpélès est un simple idéaliste s’étant fait avoir à cause de sa naïveté et d’une gestion plus qu’aléatoire de sa société, malgré l’ampleur plus que notable que prenait le bitcoin. Le bitcoin répondait à une demande, assurément, et correspondait aussi pour certains, à une prise de position politique. Mark Karpélès est, pour notre journaliste, à des années lumières de toutes considérations autres que celles purement techniques. En creusant le passé et le parcours de Mark, on voit très vite le genre de jeune homme qu’il a pu être. Motivé et rythmé par l’envie de maîtriser les différents aspects de l’outil informatique et se désintéressant totalement de tout le reste, ce dernier a toujours évolué sans réfléchir aux possibles ennuis.

Voyant que cette histoire de braquage dépasse largement le jeune homme, Jake Adelstein va se concentrer sur tous les différents acteurs et participants de ce scandale, et là tenez vous bien, mais ça brasse un max de monde. De la justice japonaise intransigeante et ne souhaitant pas perdre la face dans une affaire qui la dépasse; en passant par les nombreux activistes comme le fondateur de Silk Road, site marchand à la Amazon où vous pouviez acheter votre drogue dans le plus grand des calmes. (et anonymement) L’implication du FBI, de certains agents corrompus jusqu’à l’os, sous prétexte d’avoir voulu faire avancer l’affaire coûte que coûte… Tout est pourri dans le monde de la crypto-monnaie et c’est ce qui est fascinant. Chaque personne plus ou moins impliquée, avait un idéal, souvent celui de permettre à tous, une consommation totalement libre, sans flicage, ni risque de piratage. Sans vouloir sortir les violons, le bitcoin était une alternative remettant l’individu lambda au centre d’une transaction, ne donnant de pouvoir absolu à personne, à l’inverse du système bancaire classique. Force est de constater que, d’une douce chimère, le bitcoin a fini par se transformer en cauchemar pour beaucoup, laissant sur la paille des centaines d’utilisateurs. Si Jake Adelstein m’avait habituée aux enquêtes coup de poing, pleines de rebondissements, il réussit icià nous passionner sur un sujet bien plus complexe et pas forcément maîtrisé de tous. Alors, vous vous demandez où ont bien pu passer ces milliers de bitcoins et quel a été le sort du fondateur de Mt Gox ? Vous n’aurez donc plus d’autre choix que de vous lancer dans la lecture de l’excellent « J’ai vendu mon âme en bitcoins » !

Traduit par Cyril Gay.

Roxane

Minuit en mon silence/ Par delà nos corps, Pierre Cendors et Bérangère Cournut (Les éditions du Tripode)

Pour une première chronique, parler de deux titres que l’on pourrait classer comme romans épistolaires, on va dire que c’était un tout petit peu risqué. Le genre de la correspondance, avouons le, paraît souvent dépassé, pour ne pas dire totalement ringard. On reproche souvent à ceux s’y étant essayés de tendre malencontreusement vers un lyrisme mielleux, voir douteux. Pourtant, j’ai trouvé l’exception, pire, deux exceptions, qui vont, je l’espère, vous faire revoir votre jugement. Les deux textes en question ont été écrits respectivement par Pierre Cendors et Berengère Cournut, tous deux écrivains publiés aux éditions du Tripode. Rien n’était prévu à la base, si ce n’est que l’ouvrage de Pierre Cendors donna l’impulsion à Bérengère Cournut de lui répondre.

« Minuit en mon silence », c’était pour moi une première claque rien qu’à la lecture du titre. Tout me portait à croire que j’allais être transportée par le style et la plume de l’auteur. L’histoire n’avait en elle même, rien d’original pourtant. Un jeune lieutenant et poète allemand tombe éperdument sous le charme d’une jeune française âgée de 20 ans, au moment où la Première Guerre mondiale éclate. Werner Heller se voit donc envoyé au front, sachant pertinemment qu’il ne reverra sans doute jamais, la fascinante Elisabeth. A partir de cet instant, l’auteur aurait pu basculer dans un pathos certain, à faire pleurer dans les chaumières. Bon hé bien, absolument pas voilà. Werner sait et sent venir sa mort, sans en douter une seule seconde. La mélancolie qui se dégage de lui n’a rien de surfait au contraire, elle lui permet moult considérations concernant l’amour, tonitruant, la solitude, comme la plus sûre des compagnes. Son trouble est total, le sentiment de mort imminente exacerbe sa sensibilité, le rendant au plus près de l’incongru de la situation : aimer une parfaite inconnue, aimer ce qu’elle a semblé projeter, un fragment de perception. Comme s’il déambulait sans but, à part celui de croire et espérer en ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, Werner semble presque apaisé par le silence qui se fait naturellement tout autour de lui, la guerre se poursuivant. Si les mots ne parviendront à la destinataire que bien après la mort du lieutenant, ce dernier se réjouit presque d’avoir pu partager de cette poésie qui lui tenait tant à cœur, cette poésie qui le libéra d’un monde dans lequel il n’avait aucune foi.

Bien entendu, après avoir refermé le livre, il était compliqué de penser et passer à autre chose, l’émotion sincère face à un texte écrit avec les tripes. J’étais en toute franchise, totalement ravie d’apprendre qu’une réponse avait été écrite, de plus par une autrice que j’aimais beaucoup.

« Par delà nos corps », là aussi, le titre eu un écho certain chez moi. J’attendais quelque chose de beaucoup plus charnel, de plus mûr et moins onirique. Un autre regard par Elisabeth, des décennies plus tard, qui apprends simultanément la mort de son mari sur le front, et l’existence d’une lettre de Werner qui lui était destinée. Il n’y a là, aucune place pour la mélancolie et la contemplation, Elisabeth fait partie de celle qui reste, il lui faut agir. Infirmière volontaire soignant les soldats blessés, elle renoue avec la réalité de la guerre, celle qui dévore tout sur son passage,les corps, les âmes, les espoirs. Après l’horreur de la guerre, elle fuit à travers l’Europe, elle goûte à la vie et la consomme dans les bras d’amants de passage. La mer, toujours présente dans les diverses allusions d’Elisabeth, tantôt déchaînée, parfois plus sereine, mais toujours renouvelée. Il y a là une rupture, avec l’image éthérée, presque pieuse, qu’évoquait Werner dans sa lettre. Le rapport à la chair, au vivant, au corps, en opposition totale au flottement, l’onirisme , la mort. La maternité d’Elisabeth est comme une nouvelle perception du reste du monde, encore une fois elle se révèle plus forte, plus entière. Ces deux êtres qui finalement n’ont fait que s’appréhender à travers des regards, resteront liés à jamais : à travers la puissance des mots de Werner, au fil des rencontres passionnées d’Elisabeth.

Pour conclure, si l’exercice de style est hautement réussi, c’est surtout la justesse de ces deux auteurs contemporains qui donne du corps à cette correspondance.

Roxane.