La mort et la belle vie, Richard Hugo, 10/18 par Seb

 « Je me demande parfois pourquoi il y a beaucoup plus de clochards que de clochardes, comme si la déchéance et la défaite étaient presque exclusivement réservées aux hommes. Peut-être que la plupart des femmes sont trop fortes pour devenir des épaves. Peut-être que pour devenir une épave, il faut avoir en soi une faiblesse que les femmes n’ont en général pas. »

Traduit par Michel Lederer, préface de James Welch.

L’importance d’une couverture. Chez moi c’est une chose primordiale, voire décisive. Je sais, c’est con, parce qu’il existe pas mal de bons bouquins affublés d’une couverture merdique. Mais je fonctionne de cette manière, c’est comme ça. Avec ce polar rural, j’ai tout de suite su que j’allais aimer. Ce caribou (à moins que ce ne soit un orignal) au milieu de cette immensité neigeuse, cette pente ébouriffée de sapins, un brin menaçante, inquiétante, c’était une belle promesse. Et la promesse est largement tenue.

Richard Hugo était un poète renommé. Je dis « était » parce qu’il est mort en 1982 emporté par une leucémie. Mais cette fine plume nous laisse dix recueils de poèmes et cet unique polar. Et Richard Hugo connaît ses classiques. Il a lu les pères fondateurs américains : Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Ross MacDonald. Mais aussi John D.MacDonald, James M. Cain, bref, autant dire que notre gazier est un sacré client.

Nous sommes dans le sublime état du Montana, vous savez, celui magnifié par le superbe film de Robert Redford « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ». Nous faisons la connaissance de Al Barnes, dit « La Tendresse ». Al est un flic qui a bourlingué à la brigade criminelle de Seattle. Il a failli en crever, il est usé par le crime, cette chose poisseuse qui ne s’arrête jamais de pisser le sang et de gerber sa violence. Alors Al a tout largué, il est devenu shérif adjoint à Plains, une bourgade perdue du Montana. Et Al a la belle vie, pour sûr ! Ici, à Plains, le crime se résume souvent aux jeunes ados qui picolent un peu trop le week-end, au mari abruti qui cogne sa femme, au type bas de plafond qui pique dans la caisse de la station-service. Al s’est trouvé une poulette superbe, Al est amoureux et elle aussi.

Alors quand un gars sans histoire, en train de pêcher au bord du Rainbow Lake, se fait défoncer et fendre le crâne à grands coups de hache, c’est un séisme d’amplitude 12 qui frappe le bled de Plains. Un témoin dit qu’il a vu une femme immense, avec des cheveux gris hirsutes au bord de la route, tout près du lac, tout près du lieu du crime, et elle avait une hache avec elle. Red Yellow Bear, le shérif indien du comté connaît bien Al Barnes, c’est lui qui l’a engagé. Et Red Yellow connaît ses limites, c’est pour cette raison qu’il est un bon shérif. Il ne pige pas grand-chose aux enquêtes sur les homicides, alors il va refiler ce pot de pus à son adjoint chevronné et lui laisser la bride très lâche.

Coup de tonnerre. Une deuxième victime fait son apparition. Le contremaître de la scierie, une hache aussi, la tronche en deux aussi, pas beau à voir. La tension monte, la population s’effraie, les huiles transpirent, et Red Yellow Bear se fait des cheveux, les élections approchent et ses opposants pourraient bien présenter un rival au poste de shérif.

Commence alors pour Al « La Tendresse » une enquête foisonnante, le nez collé à la piste, il va remonter peu à peu les pas du tueur, et le hasard (mais y-a-t-il un hasard) va le faire revenir à Seattle, là où il a officié pendant dix-sept années. Il va y retrouver un ancien collègue inspecteur, une pointure et un poète. Dans cette affaire sinueuse à souhait, les rebondissements s’enchainent et s’acharnent, et les méandres du mal sont plus profonds qu’on ne le croit. Al Barnes risque de réussir, mais la vraie question est, aimera-t-il ce qu’il va trouver ?

Quelle découverte cet auteur ! Et mon cœur saigne de savoir qu’il n’a pas pu écrire autre chose. Quand ce roman sort en 1980, c’est un succès, comment aurait-il pu en être autrement ? La narration à la première personne du singulier confère comme souvent une proximité avec le personnage principal. On éprouve vraiment l’impression d’être pote avec Al « La Tendresse ». Il nous chuchote à l’oreille, il nous fait des confidences, nous raconte sa vie. Il y en a plein des auteurs qui utilisent la narration avec le « je », mais ça ne fonctionne pas toujours. Dans le cas présent c’est une merveille de complicité qu’instaure l’auteur entre nous et Al, et on lui file le train à Al, on n’a pas envie de le lâcher, parce que Al, c’est un mec bien, un tendre perdu au milieu des loups, mais un sacré limier.

Je me suis régalé avec le style de Richard Hugo. Un mélange de poésie et d’humour, avec une savante couche d’autodérision. En fait ce polar m’a furieusement fait penser à Craig Johnson et son shérif Walt Longmire, sauf que c’est le Wyoming et pas le Montana, sauf que Richard Hugo a écrit son roman vingt ans avant l’apparition de Walt Longmire. Mais la filiation est bien là, claire et nette. Enfin, je voulais dire que ce roman est une ode à la volupté, aux bonnes et belles choses de la vie. Amis, femmes, sexe, bonnes bouffes et alcool, grands espaces et liberté, humour et amitié. Beau programme non ?

Allez, deux petites sucreries pour allécher :

Page 63 : Elle m’adressa son grand sourire. La sensualité s’étalait sur ses lèvres comme de la crème fouettée.

Page 160 : On s’assit au bord de la véranda pour regarder l’océan déverser ses secrets sur un monde qui s’en moquait.

Si vous aimez Craig Johnson vous aimerez Richard Hugo. Si vous aimez les enquêtes avec le nez planté au ras du sol, avec de la déduction et de la réflexion vous aimerez « La mort et la belle vie. »

Un conseil d’ami, filez dans le Montana, je vous fais un mot d’excuse …

Seb.

 

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset et Le Livre de Poche par Seb

 

Résultat de recherche d'images pour "Retour à Killybegs"« Nous étions des gamins. Je regardais le visage de mes amis. Nous voulions nous battre pour la liberté de notre pays, honorer sa mémoire, préserver sa terrible beauté. Peu importaient nos pactes et nos alliances. Nous étions prêts à mourir les uns pour les autres. Mourir vraiment. Et certains d’entre nous allaient tenir promesse.

Je n’ai plus posé de questions. Et Danny a gardé les siennes.

Lui et moi allions faire la guerre aux Anglais, comme nos pères la faisaient. Et nos grands-pères aussi. Poser des questions, c’était déjà déposer les armes. »

Irlande. L’Irlande éternelle, charnelle. L’Irlande des rebelles, terre des insoumis, le bras levé dans la lande, la fureur dans les yeux et dans les veines. Tyrone Meehan a été l’un d’eux. Un « terroriste » aux yeux des Anglais, un soldat parlant gaélique qui lutte pour sa patrie aux yeux des « Papistes ». Il a été un membre de l’IRA, il a tout connu, la peur, le combat, les embuscades, les attentats. Mais aussi la fraternité des frères d’armes, cette chose indicible et tellement puissante, et encore la sensation indescriptible de jouir de la liberté, car combattre l’occupant c’est déjà être libre.

Tyrone Meehan a perdu des camarades, des compagnons. Il a connu les geôles terribles des britanniques, il a eu faim, froid, il a éprouvé l’immense fatigue de ceux qui ne se rendent jamais. Mais un jour, dans une rue de Belfast, alors qu’il tient tête aux Anglais et à leurs blindés, sa vie va emprunter la trajectoire tortueuse qui est promise à tous ceux qui se fourvoient dans le mensonge. Et rien ne sera plus comme avant, rien n’aura plus jamais le même goût, la même couleur. Même ce ciel d’Irlande, gris et tourmenté, qui excrète des larmes amères et glacées, il semble le toiser d’un regard revanchard et vengeur.

Ce roman d’une rare puissance m’a mis sur les fesses, il m’a renversé, et j’ai eu plusieurs fois le souffle coupé. Le souffle coupé par la poésie qui se dégage de l’écriture qui malgré tout se montre parfois abrupte et cinglante. La poésie qui habite aussi les personnages, qui en fait des êtres nimbés dans la brume mystérieuse qui porte au pinacle, qui fait entrer dans la légende. J’ai aimé ces héros, moi qui suis étranger à la religion, j’ai ressenti la grande empathie que ceux qui observent éprouvent pour ceux qui se battent et qui se dressent. Sous le vent marin, dans le flou des brouillards profonds, au milieu des rues dévastées de Belfast, entre les maisons semblables arborant des façades balafrées par la guerre, dans la nuit la plus obscure ou sous un soleil voilé par le sang, j’ai découvert un pays viscéral, qui prend aux tripes, j’ai presque senti le goût râpeux du whisky et la fumée âcre des fins d’incendies rongent les éboulis et les bâtisses des quartiers catholiques.

Mais ce qui est très fort, c’est que Sorj Chalandon, par ce ton de confession, cette narration à la première personne du singulier, m’a fait aimer ce traître moi qui méprise la trahison. Je tiens cet acte en horreur, pour moi rien n’est pire que ça. Trahir c’est profaner sa conscience. Malgré cela, malgré la charge violente contre mes principes, j’ai épousé la cause, ou plutôt j’ai pardonné à Tyrone Meehan, moi qui ne pardonne jamais.

Avec une écriture dotée d’une très forte personnalité, l’auteur nous fait toucher du doigt l’ampleur des événements qui ont fait vivre ces territoires dans une convulsion permanente pendant si longtemps. Il nous démontre aussi le poids de l’héritage atavique. Au travers de la confession de Tyrone Meehan, c’est presque un siècle d’histoire d’Irlande qui se déroule devant nous comme un testament sanglant. Un siècle de sentiments exacerbés, avec autant d’amour que de haine, autant de drames que de beauté, autant de regrets que d’espoir.

Ce roman est un ouragan qui emporte tout. Les idées, les principes et les dogmes, et aussi tant de vies sacrifiées pour « la cause ». Ce récit nous assène une chose importante, il dit que lorsqu’on a choisi ce chemin de Résistance, qu’on lutte ou qu’on finisse par trahir, on gagne quelque chose, qu’il nous appartient de découvrir. Mais une chose est sûre, il n’y a pas jamais de retour.

Mais la grande démonstration, c’est celle de la dévastation que génère le mensonge d’abord, la honte ensuite, lorsqu’il est trop tard, et comment elle vous ronge de l’intérieur, comme un petit brasier jamais rassasié.

Ce roman nous souffle aussi que les femmes et les hommes debout et fiers ne sont jamais asservis, car le cœur ne peut être mis sous le joug.

Je veux quand même partager avec vous ce qu’est la plume de Sorj Chalandon tant elle est difficile à décrire. Page 87 : Je n’étais pas triste. Pourtant la tristesse, en Irlande, c’est ce qui meurt en dernier.

Ou encore ceci : Ses mots dans mon dos. Mes pas de fuyard. Il n’y a que dans les églises et les prisons que les voix vous poursuivent.

Enfin, je vous laisse avec ce bijou page 279, le mot de la fin à Sorj Chalandon, chapeau bas Monsieur.

Nous n’étions pas un pays, pas même une ville, juste une famille intense.

Seb.

Nord Michigan, Jim Harrison, 10/18, par Seb

« Ils passèrent la soirée assis sous la véranda. Le début du mois de mai avait été froid et pluvieux mais le temps s’était finalement réchauffé et des cosses d’érable tombaient des arbres comme des sauterelles vert pâle. La menthe jaillissait dans le fossé le long de la route et les premiers lilas fleurissaient. La mère de Joseph était installée dans la balancelle, trop faible pour se déplacer. Seuls ses yeux, qui étaient bleus et limpides, étaient restés mobiles. Elle n’avait pas dit un mot depuis plus d’une heure. Joseph était contracté et il avait la gorge serrée. Il sentait que ce serait sans doute la dernière fois qu’ils étaient assis ensemble sous la véranda. »

Toi qui me suis un peu, depuis ces années de chroniques, tu sais combien je l’aime Big Jim. Il ne se passe pas un an sans que j’y revienne, comme le cerf revient à la source pour s’abreuver en écoutant tous les bruits de la nature. Là, quand je tiens un Jim Harrison dans mes mains, j’écoute tous les bruits de la littérature. Et le monde truculent et savoureux de l’auteur. Cette fois ça a encore fonctionné, il m’a emmené, dans ce nord du Michigan, ce coin bouseux, boueux, sauvage et reculé. Comme une île presque vierge qui se serait trop rapprochée du reste du monde.

C’est dans cet endroit que vit Joseph, il est sans doute heureux, même s’il ne se pose jamais la question, il doit le sentir d’une manière immarcescible. Sa vie, son quotidien, c’est d’abord la classe qu’il donne, il est instituteur d’une école à plusieurs niveaux. Il aime son métier, il adore faire partager son amour des livres à ses élèves, même s’il se désespère parfois du désintérêt de quelques-uns. Mais Joseph est aussi fermier, à mi-temps on pourrait dire. Une ferme que ses parents décédés lui ont laissée, par la force des choses, ses frangines s’étant dépêchées de filer à « la ville ». Mais Joseph affiche une quarantaine bien frappée, il sent qu’il se trouve à un tournant de sa vie, du genre qui dira plus tard s’il éprouve de la satisfaction ou des regrets en lorgnant dans le rétroviseur. Il ne peut plus assumer ses deux jobs en même temps, et peut-être ne peut-il pas choisir. Et il est affublé d’un handicap hérité de l’enfance, une jambe récalcitrante qui se traîne un peu trop.

Le choix. Tout se trouve là. Plusieurs choix. Trop de choix. Car par-dessus cela, il y a Rosalee, la fille de sa vie, son amoureuse de toujours. Tout va bien entre eux, cependant, lorsqu’une grande élève, Catherine, presque majeure, lui fait des appels du pied, sa libido de quadra s’emballe et il entame une relation bien dangereuse. La drôlesse y croit, et elle sait y faire au sexe, et Joseph n’en demandait pas tant. Lui qui passe déjà pour un original, un type bizarre et politiquement incorrect, dans cette Amérique contrite et puritaine, profonde comme les lacs qui bordent le Michigan, il prend un très gros risque.

Dans une contrée si étroite, où tout le monde se connaît, conserver un tel secret est-il du domaine du possible ? Mais peut-être que cette aventure tombe à pic, peut-être que c’est l’évènement qui va dépoussiérer l’existence de Joseph, l’étincelle qui va enfin démarrer le moteur de sa vie.

Joseph se trouve au carrefour, le grand carrefour. Devant, Catherine, derrière Rosalee, à droite la ferme, à gauche l’école. Et à l’horizon, l’océan qu’il a toujours voulu voir et explorer.

Entre bitures formidables et emballement des sentiments, entre l’emportement des hormones et les coups de semonces de sa conscience, Joseph aura fort à faire. Il peut compter sur son fidèle ami, le docteur, avec qui il partage l’amour de la chasse, la passion de la pêche et la faiblesse du goulot. Leur relation, franche, qui se nourrit d’une belle altérité, est un peu la poutre du roman, le truc qui tient le reste, même si, je n’en doute pas une seule seconde, l’ensemble tiendrait quand même la route si le docteur n’avait pas eu cette importance-là.

Une fois encore, sous le maquillage des excès, Jim Harrison pourfend un certain style de vie, piétine la bien-pensance et fait un bon gros doigt aux coincés du cul et de la vie. Mais en creux, se dessine un questionnement profond, moins truculent, plus pointu, celui de l’âge qui gagne inexorablement, et de ce que l’on perd quand il survient. De la vie que l’on veut vraiment, des choix que l’on doit faire pour réaliser ses désirs, et des dégâts que cela peut engendrer sur ceux que l’on aime.

Une nouvelle fois, l’auteur de Légendes d’automne nous façonne un anti-héros banal dans ses bottes, en prise avec une nature parfois ingrate mais toujours impartiale, perclus de doutes, miné par les questions, bouleversé par ses sentiments, dépassé par son caractère.

Big Jim revient sur ses thèmes de prédilection, l’âge et le sexe, les bonnes choses de la vie, la place des individus et les choix de vie, la vieillesse, l’amitié, l’amour, le désir.

Allez, cap au Nord, entre les sillons de terre grasse, poussent les pages d’un très beau roman, resserré, presque intime, émouvant.

Traduit par Sara Oudin.

Par le vent pleuré, Ron Rash, Le Seuil, par Seb

« Il y a certains choix que l’on fait et dont on a connaissance, pour toujours, jusqu’à son dernier soupir – il ne s’agit là, évidemment, que des mauvais choix. »

Nous sommes à l’été 1969, une année charnière. Le monde semble emporté dans une bourrasque libertaire, les coutures puritaines craquent, et appellent à des sutures douloureuses. Dans le dédale des vallées et des gorges des Appalaches, Bill et Eugene grandissent sous l’ombre tutélaire de leur grand-père tyrannique. Malgré sa grande influence, ils développent en eux des surgeons de révolte, des velléités d’indépendance. Ils grappillent ici et là, des ersatz de liberté, s’amusent à se faire croire sous l’ombre fraîche des arbres qui bordent la rivière à Panther creek qu’ils feront ce qu’ils veulent, que leur adolescence et leur insouciance ne sont que les prémices, la piste d’envol de leurs rêves. Bill se destine à une carrière de médecin, le grand-père, lui-même docteur, n’a permis aucun doute à ce sujet. Eugene lui, plus insaisissable, plus souple et rigide à la fois, veut devenir écrivain, dans le secret de son cœur.

C’est le temps des grands changements, les hippies, les slogans pacifistes, le soulèvement d’une jeunesse contre la guerre au Vietnam, et cette nouvelle musique, générée par des attentes et des convulsions, ces notes qui détricotent l’Amérique du grand-père, cette musique maudite qui apporte avec elle les vents mauvais du changement. C’est le Grateful Dead, Hendrix, Janis Joplin, Joan Baez et Joe Cocker.

Un dimanche après-midi, dans un des bassins de Panther Creek, dans une parfaite lumière, Ligeia est apparue. Naïade, sirène, mirage, tout à la fois. Et la vie des deux frères en serait à jamais fracturée. Cette fille-là, sauvage, rebelle, tourmentée, venue d’ailleurs, la Floride, présente dans ce lieu qui n’a jamais changé, identique à ce qu’il était cinquante ans plus tôt, confrontée à une société figée dans ses certitudes, c’est juste une bombe, un séisme.

Ce titre tiré d’un vers de poésie de Thomas Wolfe, ce que c’est beau. Il vaut à lui seul les 19 euros cinquante demandés pour accéder au contenu. Ensuite, vient l’incipit, de ceux dont Ron Rash est coutumier, ce paragraphe en italique, qui pose le décor avec tant de grâce et de poésie, ces quelques lignes qui se gravent dans votre esprit, ouvrent la porte en grand, pour la suite, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, tel le vent qui emporterait les feuilles d’automne une à une, dans un léger bruissement, juste un bruissement, jusqu’à ce qu’un jour on se rende compte que, allongé sous les branches, nous voyons désormais le ciel sans étoile qui nous toise sans la moindre once d’arrogance.

Ron Rash est grand, je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit. Je persiste. J’ai une affection pour ce romancier ancré et attaché à sa terre. Je suis comme lui, ma Corrèze est comme ses Appalaches, le refuge, le paradis, le seul endroit où je suis à ma place. Dans une rencontre avec Franck Bouysse, à la librairie Page et Plume de Limoges, c’était il y a un an, Ron Rash disait qu’il n’imaginait pas ses personnages vivre ailleurs que là-bas, chez lui, dans ces montagnes aux reflets bleus, si seules et belles, cachant sous des tonnes de beauté toutes les misères de l’âme humaine, ses travers, ses grands bonheurs aussi.

Et cette sincérité se ressent dans chacune des pages de ce livre. Les personnages qui vivent dans ce coin d’Amérique y sont comme des poissons dans l’eau, on ne les imagine pas ailleurs. Ce roman noir recèle une grande beauté, celle des précieux moments de complicité que seule la relation fraternelle peut faire naître dans le lit de l’enfance. Tout est beau dans cette histoire. La relation de Bill et Eugene, l’irruption de cette fille en pleine révolte, Ligeia, si belle, si secrète, si abordable et pourtant inaccessible, finalement. La mère des deux frères, qui accepte le joug du grand-père pour le bien de ses enfants. Baisser la tête par amour, quel acte courageux et difficile, l’abnégation nichée dans la soumission.

Les Appalaches sont là, présentes dans toute leur splendeur, englobant tout, tantôt personnage tantôt décor, le ciel, la rivière, le vent, la lumière d’été qui transperce les frondaisons, les fabuleuses truites sauvages, les bassines creusées par la rivière séculaire dans la pierre éternelle, mon dieu que tout cela provoque le désir d’y être, nous aussi.

Le récit du drame est subtil, plein de pudeur mais sans jamais rien omettre, c’est le talent de Ron Rash. Ron Rash est grand, je crois que je me répète, mais je veux être certain que vous avez pigé. Ron Rash trouve des images dans un coffre caché quelque part dans les replis de sa montagne sacrée, et il les distille comme un bouilleur de cru sillonnant la campagne. Ça peut donner des trucs comme ça : Meurtre. Une ambulance hurle au loin, mais elle se rapproche, comme si elle apportait ce mot vers moi, toujours plus fort, toujours plus strident. »

Ce récit c’est la description de la vie que l’on a, qu’on se promet lorsque l’on a commis un acte irréversible, et que l’on n’est pas armé pour vivre avec, mais qu’il va quand même falloir vivre avec. C’est par le détail, le portrait de deux frères qui s’aiment et qui s’éloignent, par la faute des courants contraires, ceux des évènements, ceux de leurs caractères si différents. On se met aisément à leur place, et on tremble de voir leur existence et leur relation vaciller alors même que la société mute, menace de tout renverser. Quand la grande Histoire éternue, et que les vies intimes sont chamboulées, que reste-t-il pour s’arrimer à l’existence, dans ce grand écart qui étire entre adolescence et l’état d’adulte.

Le secret a été bien gardé, conservé dans le chant de la rivière, mais il n’est pas resté inactif. Il a corrodé les consciences, rongé avec patience. Et dans le silence des souvenirs, lorsque les visages oubliés défilent, les cicatrises douloureuses saignent encore. Et il faut payer.

Je vous laisse avec cette phrase fabuleuse de l’auteur, page 180 :

« Le silence peut être un lieu. »

Ron Rash est grand.

Traduit par Isabelle Reinharez

 

Les neuf cercles, R.J. Ellory, Sonatine, par Seb

« La guerre était un feu d’artifice pour le divertissement creux de dieux obscurs. La guerre purgeait les hommes de ce qu’ils avaient de meilleur. Elle les purgeait avec du feu, des balles, des lames, des bombes et du sang. Elle les purgeait avec du chagrin et de la douleur, et avec cette espèce d’incrédulité particulière et incommunicable qu’elle engendrait chez tous ceux qui assistaient à la cérémonie de la bataille. En dix mille ans, seule la distance avait changé. Peut-être, en des temps immémoriaux, y avait-il eu une petite noblesse à voir le visage de l’homme que vous tuiez, à regarder la lumière déjà trop brève s’éteindre dans ses yeux, à entendre le silence lorsqu’il cessait de respirer. »

Ce passage brillant plante parfaitement le décor. Un des thèmes de fond dans ce roman noir est les dégâts colossaux que génère la guerre dans l’intimité de ceux qui l’ont faite. Les fameux troubles post-traumatiques qui accompagnent pour toujours les combattants en chevauchant leur ombre.  Le traumatisme de la bataille, la grande malédiction du survivant. Le jeune shérif John Gaines est un rescapé du Vietnam. Il a fait son temps là-bas, à l’autre bout du monde. Sans trop savoir comment il avait réussi cet exploit, il est passé entre les balles, a été épargné par les snipers, les éclats d’obus aveugles, les pièges patients et mortels, il a survécu aux forêts épaisses, à la mousson, des siècles de pluie. Même les animaux de la jungle se sont détournés de lui, pas un serpent ne l’a mordu, pas une araignée fatale, rien. Pour réaliser cet exploit, il s’est juste tenu debout pour marcher, accroupi pour guetter, surveiller, monter la garde. Il a suivi le flot humain, il a tiré, tué, souvent, sans jamais connaître le prénom sa victime. Il a senti le souffle de la mort, vu des entrailles étalées au grand jour, perdu des frères d’arme, entendu des cris d’agonie, des ultimes respirations, partagé des derniers regards, de ceux qui vous tatouent l’âme.

John Gaines est revenu des neuf cercles de l’enfer, et maintenant il est shérif d’une petite ville dans un petit comté à califourchon entre Louisiane et Mississippi. Le sud, profond, dense et perclus de traditions et croyances. Le sud à l’histoire confédéré et celui du vaudou.

1974. Un jour, la berge du fleuve rend au monde des vivants le corps d’une jeune fille disparue vingt ans plus tôt. Et tout un passé trouble se dresse tel un tsunami de souvenirs et méfaits. Un mur d’eau dur comme le béton, profond comme les abysses, dans lequel flottent des histoires de jalousie, de rancœur, de l’enfance si précieuse (notre seul véritable bien), de l’amour et de la mort. L’amour inconditionnel et la perte, soudaine et définitive. L’autre thème du livre. Voici ce qu’en dit l’auteur dans ce passage d’une grande beauté et d’une empathie flamboyante :

 « L’amour peut être aveugle. Il peut être silencieux. Il peut se déchaîner comme un torrent ou hurler comme une tempête. Il peut être le début ou la fin d’une vie. Il peut éteindre le soleil, arrêter la mer, illuminer l’ombre la plus profonde. Il peut être la torche qui éclairera la voie vers la rédemption, vers la liberté. Il peut faire tout ça. Mais quel que soit son pouvoir, nous ne le comprendront jamais vraiment. Nous ne savons pas pourquoi nous éprouvons un tel sentiment envers une autre personne. Nous savons simplement que nous devons être près d’elle, à ses côtés, sentir le contact de sa main, ses lèvres sur notre joue, son odeur, sa main dans nos cheveux, la réalité de son existence, et savoir qu’elle sera toujours chez elle dans notre cœur. Nous en avons besoin, mais nous ne le comprenons pas.

Alors que la perte…Nous comprenons la perte. La perte est simple. Elle est parfaite dans sa simplicité.

L’autre est là, puis il n’y est plus. 

Il n’y a rien à ajouter. »

Le passé a rendu un corps, et comme pour raviver les peines à vif et les souffrances terribles, il l’a rendu tel qu’il était vingt ans plus tôt, non profané par le temps, conservé par la vase, comme une preuve du crime ultime, celui d’avoir tué la jeunesse. Avec ce cadavre beau comme une princesse drapée dans un linceul de fange, la cohorte des suspects et des proches va défiler sous le regard inquisiteur de John Gaines, et intercalés entre ceux-ci, les spectres du Vietnam, qui n’en demandaient pas tant.

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans ce roman, c’est le travail sur le personnage du shérif. Sur celui de la victime et la puissance du récit de la narratrice, témoin triste du drame. Il n’y a pas de bonne histoire sans grands personnages. C’est une entreprise vouée à l’échec que de tenter d’écrire un roman avec des personnages faibles, bâclés, juste esquissés. Les personnages font l’histoire, ils sont l’histoire. Ils sont les seuls capables de faire naître en nous les grandes émotions, de celles qui restent, l’empathie, la peine, le chagrin, la joie, la colère, l’amour, et ce délicieux sentiments de bonheur distillé entre les lignes, le non-dit, non-écrit, le suggéré, qui supplante ce qui est écrit, énoncé.

John Gaines vient de là. Nancy Denton (la victime) aussi. Toute la force de ce roman émane de cette alchimie. Alors bien sûr il peut y avoir comme un sentiment de déjà vu, le flic traumatisé par le Vietnam ce n’est pas une grande nouveauté. Le filon est usé, cramé. Dans Les neuf cercles cela fonctionne néanmoins, certainement parce que R.J Ellory n’en fait pas des tonnes.

Et puis il y a « l’autre » personnage. Vaste, secret, mystérieux, terriblement attirant, Le Sud. Poisseux et humide à souhait, magnifique dans son immobilité, tantôt bruyant, tantôt silencieux comme dans ces intervalles qui précèdent l’arrivée de la mort. Le Sud, sa musique, sa culture, sa bouffe, ses vieilles croyances trempées dans la magie. Le Sud de Faulkner, de Burke, de Gautreaux, peut-être le meilleur endroit pour raconter une histoire.

John Gaines est un héros de la guerre, malgré lui. Mais ce n’est pas un super-héros. Il est jeune, devenu shérif à cause des évènements, il commet des erreurs, il se plante, subit parfois l’enquête. Il se coltine une vie personnelle douloureuse, la solitude comme une brûlure permanente.

Tout ce que j’ai à dire de plus sur ce bouquin, c’est que je n’ai pas tout lu de R.J Ellory, (c’est plutôt une chance ça), mais je crois que celui-ci est mon préféré.

Voilà. 

Demande à la poussière, John Fante, 10/18, par Seb

John Fante - .« Je saute de ma fenêtre et je remonte la pente jusqu’en haut de Bunker Hill. La ville en bas s’étend comme un arbre de Noël, rouge, vert et bleu. Bonsoir vieilles bicoques, et vous mes beaux hamburgers qui chantez sur les fourneaux dans les cafés minables, sans oublier Bing Crosby. »

J’ai découvert John Fante alors que l’été s’amorçait avec des manières d’aristocrate désargenté. Un gars que je suis sur les réseaux sociaux, Nicolas Elie, en avait parlé avec tellement de conviction dans son blog littéraire que je m’étais dit « Bon sang, tu ne peux pas passer à côté de ça, ce truc a l’air d’être dans ce que tu aimes ». Le blogueur en question, s’il taille parfois dans le vif de l’égo et de l’amour-propre des auteurs, est très souvent de bon conseil. Donc zou !, je file voir ma libraire, je le commande et quelques jours plus tard me voilà avec Demande à la poussière dans les mains. Souvent, quand j’achète un livre, il s’écoule un temps certain avant que je ne le lise, car aussi curieux que cela puisse vous paraître (ou pas), ce n’est pas moi qui décide de mes lectures, ce sont elles qui m’appellent. Donc le Demande à la poussière m’a appelé assez rapidement, c’est ainsi, il n’y a pas d’explication à chercher, pas de théorie fumeuse à élaborer, et je pense que c’est mieux ainsi.

Demande à la poussière. C’est déjà un sacré putain de titre. Une sacrée belle promesse de ce qui se trouve dedans. Ce court livre est jalonné de fulgurances et phrases qu’on entend presque pour de vrai. Il y a très peu d’auteurs comme ça. Il y a un bon gros paquet de romanciers et d’écrivains qui possèdent un style, il y en a qui détiennent un univers, mais il y en a très peu qui ont une voix. John Fante a ce truc. Quand je lisais, j’entendais les voix (non, je vous vois venir, Bernadette, Lourdes, tout ça, mais non, tu peux balancer ton missel). J’entendais cette gouaille, et cet Arturo Bandini, bon sang, je le voyais comme je vois les levers et les couchers de soleil sur les courbures du monde. Déjà ça c’est balèze Blaise. (Pas Cendrars, mais je l’aime aussi celui-là).

Comment rester insensible à des choses comme celle-ci : Et puis le son de sa voix, cette retenue au bord de la moquerie, une voix qui parle à mon sang et me passe près de l’os.

Ah, vous voyez, ça vous le fait aussi. John Fante c’est d’abord une fièvre d’écriture, quelque chose qui semble jaillir avec violence et impétuosité, presque de l’impertinence. Mais avec la vraie voix de la rue et des gens, mais sans tomber dans le banal ou le vulgaire. C’est un funambule en équilibre sur le filin de la verve.

Quand j’eus fini ce roman, je ne savais pas comment j’allais faire pour en parler. Les mots s’échappaient de mon esprit, impossible de les saisir. L’angle d’approche se floutait dans les coins, le fil rouge habituel se dénudait en ton sur ton, j’étais dépossédé de quelque chose et en même temps, considérablement enrichi.

Alors, toujours un peu enclin à tomber dans la facilité, je me suis dit qu’il suffisait de retranscrire un passage emblématique, un truc qui « parlerait ». Comme celui-ci qui en dit long sur le « style » Fante. « C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. »

Ouais j’avoue, j’y ai songé. Et puis j’ai décidé de me creuser la tête ; d’aller, lampe de mineur collée au front, chercher au fond de moi ce qui m’avait autant chamboulé dans son écriture, parce qu’après tout, identifier les phares d’un livre dans la tempête de la littérature, c’est ce qu’on aime faire, savoir et comprendre pourquoi ce « putain de bouquin » nous a autant parlé et émotionné (je néologise si je veux).

Et soudain Paf ! Les fils se sont reliés, la connexion s’est faite, l’ampoule s’est allumée. Je venais d’identifier parfaitement la raison qui a fait que j’ai savouré ce livre. Ce Bandini, ce Fante, ils me faisaient tellement penser au Martin Eden de Jack London, cette course perpétuelle à la subsistance, la vie suspendue au bout de la plume, et qui goûte sur la page tachée de sueur. Cette force irrésistible qui leur fait croire en eux, cette capacité à tracer un sillon sur un terrain qui n’a jamais senti la raclure du soc. La brûlure de l’amour aussi. Voilà le truc, Arturo Bandini est un personnage si fouillé et porté par son langage qu’il prend corps devant nous.

Et puis après j’ai réalisé une chose. Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir Demande à la poussière (putain ce titre !), au début il y a une préface de Bukowski, celui qui siphonne plus vite que son ombre, celui qui vous essore les tripes avec ses phrases d’une autre planète. Dans sa préface datée de 1979 il dit à quel point John Fante a été déterminant dans sa vie d’écrivain, de créateur. Et il le fait tellement mieux que moi.