Par le vent pleuré, Ron Rash, Le Seuil, par Seb

« Il y a certains choix que l’on fait et dont on a connaissance, pour toujours, jusqu’à son dernier soupir – il ne s’agit là, évidemment, que des mauvais choix. »

Nous sommes à l’été 1969, une année charnière. Le monde semble emporté dans une bourrasque libertaire, les coutures puritaines craquent, et appellent à des sutures douloureuses. Dans le dédale des vallées et des gorges des Appalaches, Bill et Eugene grandissent sous l’ombre tutélaire de leur grand-père tyrannique. Malgré sa grande influence, ils développent en eux des surgeons de révolte, des velléités d’indépendance. Ils grappillent ici et là, des ersatz de liberté, s’amusent à se faire croire sous l’ombre fraîche des arbres qui bordent la rivière à Panther creek qu’ils feront ce qu’ils veulent, que leur adolescence et leur insouciance ne sont que les prémices, la piste d’envol de leurs rêves. Bill se destine à une carrière de médecin, le grand-père, lui-même docteur, n’a permis aucun doute à ce sujet. Eugene lui, plus insaisissable, plus souple et rigide à la fois, veut devenir écrivain, dans le secret de son cœur.

C’est le temps des grands changements, les hippies, les slogans pacifistes, le soulèvement d’une jeunesse contre la guerre au Vietnam, et cette nouvelle musique, générée par des attentes et des convulsions, ces notes qui détricotent l’Amérique du grand-père, cette musique maudite qui apporte avec elle les vents mauvais du changement. C’est le Grateful Dead, Hendrix, Janis Joplin, Joan Baez et Joe Cocker.

Un dimanche après-midi, dans un des bassins de Panther Creek, dans une parfaite lumière, Ligeia est apparue. Naïade, sirène, mirage, tout à la fois. Et la vie des deux frères en serait à jamais fracturée. Cette fille-là, sauvage, rebelle, tourmentée, venue d’ailleurs, la Floride, présente dans ce lieu qui n’a jamais changé, identique à ce qu’il était cinquante ans plus tôt, confrontée à une société figée dans ses certitudes, c’est juste une bombe, un séisme.

Ce titre tiré d’un vers de poésie de Thomas Wolfe, ce que c’est beau. Il vaut à lui seul les 19 euros cinquante demandés pour accéder au contenu. Ensuite, vient l’incipit, de ceux dont Ron Rash est coutumier, ce paragraphe en italique, qui pose le décor avec tant de grâce et de poésie, ces quelques lignes qui se gravent dans votre esprit, ouvrent la porte en grand, pour la suite, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, tel le vent qui emporterait les feuilles d’automne une à une, dans un léger bruissement, juste un bruissement, jusqu’à ce qu’un jour on se rende compte que, allongé sous les branches, nous voyons désormais le ciel sans étoile qui nous toise sans la moindre once d’arrogance.

Ron Rash est grand, je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit. Je persiste. J’ai une affection pour ce romancier ancré et attaché à sa terre. Je suis comme lui, ma Corrèze est comme ses Appalaches, le refuge, le paradis, le seul endroit où je suis à ma place. Dans une rencontre avec Franck Bouysse, à la librairie Page et Plume de Limoges, c’était il y a un an, Ron Rash disait qu’il n’imaginait pas ses personnages vivre ailleurs que là-bas, chez lui, dans ces montagnes aux reflets bleus, si seules et belles, cachant sous des tonnes de beauté toutes les misères de l’âme humaine, ses travers, ses grands bonheurs aussi.

Et cette sincérité se ressent dans chacune des pages de ce livre. Les personnages qui vivent dans ce coin d’Amérique y sont comme des poissons dans l’eau, on ne les imagine pas ailleurs. Ce roman noir recèle une grande beauté, celle des précieux moments de complicité que seule la relation fraternelle peut faire naître dans le lit de l’enfance. Tout est beau dans cette histoire. La relation de Bill et Eugene, l’irruption de cette fille en pleine révolte, Ligeia, si belle, si secrète, si abordable et pourtant inaccessible, finalement. La mère des deux frères, qui accepte le joug du grand-père pour le bien de ses enfants. Baisser la tête par amour, quel acte courageux et difficile, l’abnégation nichée dans la soumission.

Les Appalaches sont là, présentes dans toute leur splendeur, englobant tout, tantôt personnage tantôt décor, le ciel, la rivière, le vent, la lumière d’été qui transperce les frondaisons, les fabuleuses truites sauvages, les bassines creusées par la rivière séculaire dans la pierre éternelle, mon dieu que tout cela provoque le désir d’y être, nous aussi.

Le récit du drame est subtil, plein de pudeur mais sans jamais rien omettre, c’est le talent de Ron Rash. Ron Rash est grand, je crois que je me répète, mais je veux être certain que vous avez pigé. Ron Rash trouve des images dans un coffre caché quelque part dans les replis de sa montagne sacrée, et il les distille comme un bouilleur de cru sillonnant la campagne. Ça peut donner des trucs comme ça : Meurtre. Une ambulance hurle au loin, mais elle se rapproche, comme si elle apportait ce mot vers moi, toujours plus fort, toujours plus strident. »

Ce récit c’est la description de la vie que l’on a, qu’on se promet lorsque l’on a commis un acte irréversible, et que l’on n’est pas armé pour vivre avec, mais qu’il va quand même falloir vivre avec. C’est par le détail, le portrait de deux frères qui s’aiment et qui s’éloignent, par la faute des courants contraires, ceux des évènements, ceux de leurs caractères si différents. On se met aisément à leur place, et on tremble de voir leur existence et leur relation vaciller alors même que la société mute, menace de tout renverser. Quand la grande Histoire éternue, et que les vies intimes sont chamboulées, que reste-t-il pour s’arrimer à l’existence, dans ce grand écart qui étire entre adolescence et l’état d’adulte.

Le secret a été bien gardé, conservé dans le chant de la rivière, mais il n’est pas resté inactif. Il a corrodé les consciences, rongé avec patience. Et dans le silence des souvenirs, lorsque les visages oubliés défilent, les cicatrises douloureuses saignent encore. Et il faut payer.

Je vous laisse avec cette phrase fabuleuse de l’auteur, page 180 :

« Le silence peut être un lieu. »

Ron Rash est grand.

Traduit par Isabelle Reinharez

 

Demande à la poussière, John Fante, 10/18, par Seb

John Fante - .« Je saute de ma fenêtre et je remonte la pente jusqu’en haut de Bunker Hill. La ville en bas s’étend comme un arbre de Noël, rouge, vert et bleu. Bonsoir vieilles bicoques, et vous mes beaux hamburgers qui chantez sur les fourneaux dans les cafés minables, sans oublier Bing Crosby. »

J’ai découvert John Fante alors que l’été s’amorçait avec des manières d’aristocrate désargenté. Un gars que je suis sur les réseaux sociaux, Nicolas Elie, en avait parlé avec tellement de conviction dans son blog littéraire que je m’étais dit « Bon sang, tu ne peux pas passer à côté de ça, ce truc a l’air d’être dans ce que tu aimes ». Le blogueur en question, s’il taille parfois dans le vif de l’égo et de l’amour-propre des auteurs, est très souvent de bon conseil. Donc zou !, je file voir ma libraire, je le commande et quelques jours plus tard me voilà avec Demande à la poussière dans les mains. Souvent, quand j’achète un livre, il s’écoule un temps certain avant que je ne le lise, car aussi curieux que cela puisse vous paraître (ou pas), ce n’est pas moi qui décide de mes lectures, ce sont elles qui m’appellent. Donc le Demande à la poussière m’a appelé assez rapidement, c’est ainsi, il n’y a pas d’explication à chercher, pas de théorie fumeuse à élaborer, et je pense que c’est mieux ainsi.

Demande à la poussière. C’est déjà un sacré putain de titre. Une sacrée belle promesse de ce qui se trouve dedans. Ce court livre est jalonné de fulgurances et phrases qu’on entend presque pour de vrai. Il y a très peu d’auteurs comme ça. Il y a un bon gros paquet de romanciers et d’écrivains qui possèdent un style, il y en a qui détiennent un univers, mais il y en a très peu qui ont une voix. John Fante a ce truc. Quand je lisais, j’entendais les voix (non, je vous vois venir, Bernadette, Lourdes, tout ça, mais non, tu peux balancer ton missel). J’entendais cette gouaille, et cet Arturo Bandini, bon sang, je le voyais comme je vois les levers et les couchers de soleil sur les courbures du monde. Déjà ça c’est balèze Blaise. (Pas Cendrars, mais je l’aime aussi celui-là).

Comment rester insensible à des choses comme celle-ci : Et puis le son de sa voix, cette retenue au bord de la moquerie, une voix qui parle à mon sang et me passe près de l’os.

Ah, vous voyez, ça vous le fait aussi. John Fante c’est d’abord une fièvre d’écriture, quelque chose qui semble jaillir avec violence et impétuosité, presque de l’impertinence. Mais avec la vraie voix de la rue et des gens, mais sans tomber dans le banal ou le vulgaire. C’est un funambule en équilibre sur le filin de la verve.

Quand j’eus fini ce roman, je ne savais pas comment j’allais faire pour en parler. Les mots s’échappaient de mon esprit, impossible de les saisir. L’angle d’approche se floutait dans les coins, le fil rouge habituel se dénudait en ton sur ton, j’étais dépossédé de quelque chose et en même temps, considérablement enrichi.

Alors, toujours un peu enclin à tomber dans la facilité, je me suis dit qu’il suffisait de retranscrire un passage emblématique, un truc qui « parlerait ». Comme celui-ci qui en dit long sur le « style » Fante. « C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. »

Ouais j’avoue, j’y ai songé. Et puis j’ai décidé de me creuser la tête ; d’aller, lampe de mineur collée au front, chercher au fond de moi ce qui m’avait autant chamboulé dans son écriture, parce qu’après tout, identifier les phares d’un livre dans la tempête de la littérature, c’est ce qu’on aime faire, savoir et comprendre pourquoi ce « putain de bouquin » nous a autant parlé et émotionné (je néologise si je veux).

Et soudain Paf ! Les fils se sont reliés, la connexion s’est faite, l’ampoule s’est allumée. Je venais d’identifier parfaitement la raison qui a fait que j’ai savouré ce livre. Ce Bandini, ce Fante, ils me faisaient tellement penser au Martin Eden de Jack London, cette course perpétuelle à la subsistance, la vie suspendue au bout de la plume, et qui goûte sur la page tachée de sueur. Cette force irrésistible qui leur fait croire en eux, cette capacité à tracer un sillon sur un terrain qui n’a jamais senti la raclure du soc. La brûlure de l’amour aussi. Voilà le truc, Arturo Bandini est un personnage si fouillé et porté par son langage qu’il prend corps devant nous.

Et puis après j’ai réalisé une chose. Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir Demande à la poussière (putain ce titre !), au début il y a une préface de Bukowski, celui qui siphonne plus vite que son ombre, celui qui vous essore les tripes avec ses phrases d’une autre planète. Dans sa préface datée de 1979 il dit à quel point John Fante a été déterminant dans sa vie d’écrivain, de créateur. Et il le fait tellement mieux que moi.