Crocs, de Patrick Dewdney

De nos jours, sur le Plateau de Millevaches. Un homme arpente les forêts et la lande. Il est poursuivi, il est tourmenté, il est, d’une certaine manière, libéré. Le temps presse, le temps est compté. Dans son sillage flottent les volutes d’une vie évanouie, une vie de rébellions et de revirements, d’amour et de malaise latent. Le temps presse, il devient aussi rare et précieux que la dernière bouffée d’air du noyé. Ils sont à ses trousses, ils ne lui feront aucun cadeau, ce qu’il a fait, à leurs yeux, est une horreur sans nom. L’homme file à travers les bois, se nourrissant de ce que la nature lui offre, buvant aux rivières et aux étangs, se réchauffant aux rayons du soleil éternel. Il dort à même le sol, accompagné dans sa solitude de fugitif par un chien et une pioche. Un homme, un chien et une pioche, ça pourrait être un titre de film. Cet homme poursuit un but, rien ne l’arrêtera, rien. Pas même ses tourments, ses peines, sa colère.
Crocs a planté les siens dans mon âme et peut-être dans mon cœur. Cette écriture instinctive déclame au grand jour que beauté et brutalité peuvent s’apercevoir, se côtoyer et même, s’apprivoiser. Crocs c’est l’histoire d’un homme déçu par un monde contraire au Monde. Le goût du sang et de la peine, les élans fulgurants de l’esprit qui se rebelle parce qu’il sent bien dans un recoin de liberté, qu’on lui conte une histoire falsifiée. L’excitation qu’exhale l’immensité, l’accomplissement de faire corps avec le vrai, avec l’intangible et le perpétuel. Crocs c’est la fureur des sentiments piétinés qui se redressent comme la mer déchainée élime et terrasse les ports, les baies de béton insultantes, les digues où s’entassent les rochers arrachés à leurs origines.
Crocs c’est l’obstination d’un chemin, avec une pugnacité pure qui palpite dans les cellules du corps, où l’on découvre que même dans le renoncement il faut de la volonté ; une volonté tenace, brut, qui tient du sauvage et de l’immarcescible. Il y a tout cela dans ce roman, et bien plus encore.
Crocs c’est l’histoire d’une trajectoire humaine qui naît de la rébellion aux choses fausses et installées qui oppriment la vie. Et puis vient le désenchantement, et, dans ce lit de déception balayé par des forces immenses mais corrompues, sourde la soumission, dans son néant blafard, désespérante et confortable.
Mais comme toute chose qui effleure le fond, il y a quelque chose qui réagit, qui résonne et prévient, comme une incantation à la dignité et à la mémoire. Dans cet écho antédiluvien, dans ce repli endoréique de résistance, vient le renoncement dans ce qu’il contient de beau et de flamboyant, ce n’est plus une retraite piteuse, c’est un sublime évitement, une parade imparable. Une lueur d’espoir qui ouvre u nouveau chemin, celui du détachement peut-être.
Patrick Dewdney nous dresse avec un pinceau furieux, un monde qu’on nous raconte fondé sur les chiffres et la consommation, l’accumulation de biens, alors que la planète qui nous abrite n’est qu’émotions, sensations, formes, odeurs et sons. Ces deux mondes-là sont irréconciliables.
Mais ce voyage, cette mutation, de la peau de prisonnier à celle de d’organisme éthéré et libre, un électron dans un tégument de chair, cette transformation dans une convulsion de bravoure, se réalise sur le Plateau, cet endroit mystique, mythique, où murmurent encore le souvenir et le passé de peuples anciens, un lieu où convergent des forces invisibles mais prégnantes, dans un ballet tellurique.
Et puis comme une évidence, ce sentiment évanescent que la boucle ne pouvait se boucler qu’ici, en ce pays de pierres levées, dressées sous l’impulsion de croyances païennes, irrigué par tant de veines d’eau pure et froide, jaillies de la mémoire de la terre.
Ces crocs-là, constituent un appel vibrant et urgent à vivre, sans se contenter de simplement exister, un appel certes rude et parfois âpre, mais nécessaire pour saisir la beauté et la poésie qui partout, nous entourent.
D’un point de vue littéraire c’est un challenge, enfiler un peu moins de 200 pages quasiment sans dialogues, comme un sprint, c’est osé et réussi, réussi car tout le long de ce récit à la première personne du singulier, le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, dialogue avec nous, les lecteurs.
Avec cette écriture soignée, léchée, où chaque mot trouve sa place, l’auteur nous transmet quelque chose d’intense, cette épopée sur le Plateau, c’est un voyage, entre jour et nuit, plaisir et souffrance, faim et apaisement, introspection et amertume. Tout cela éclate sur l’immensité du Plateau, les contraintes de nos vies perdent leur pouvoir sur le Plateau, à condition de se mettre à son rythme et de tendre l’oreille, car sous nos pieds, un monde disparu oscille encore, vibre et perpétue une certaine histoire …

Seb.

Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Gallimard / Folio), par Seb

« Le sergent nous donne l’ordre de préparer nos baïonnettes. On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s’en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c’est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s’est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu, sans peur, sans la moindre peur, sans une once de peur. »

C’est un pote auteur qui a attiré mon attention sur ce livre. Quand on lit, on a souvent des potes qui lisent aussi. Quand on écrit, on a immanquablement des potes qui écrivent. Cet ami, c’est Jean-Baptiste Ferrero. Sur sa page Facebook, il avait parlé de ce roman avec tellement de conviction et d’amour – on sentait au travers des mots, que c’était sincère -, que j’avais immédiatement filé dans une librairie à Tulle pour trouver cet ouvrage. Une fois devant le rayon de ladite librairie, il n’y avait qu’un seul exemplaire, celui en Folio. Parfois les choses doivent se faire…
Je dois dire que je n’ai pas été déçu. Quel voyage, quelle aventure et surtout, quelles émotions m’ont traversé sans cesse, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, d’un bout à l’autre du livre. De quoi ça parle ?
Nous sommes dans les années 1850. Thomas McNulty, un irlandais, rencontre John Cole en Amérique. C’est le coup de foudre, l’alliage parfait de l’amour et de l’amitié. Ces deux-là ne vont plus se quitter. Leur amitié va les aider à tenir le coup lors de leurs aventures, leur amour va sublimer les moments de grâce. Au fur et à mesure de leur périple, ils feront la guerre, danseront dans un saloon pour des trappeurs et des mineurs, referont la guerre à nouveau, sans jamais quitter l’autre des yeux. Jusqu’à ce que la folie des hommes les rattrape.

En même pas trois cents pages, l’auteur parvient, avec une maîtrise rare, à parler à la fois d’un pays qui se construit dans la violence extrême, d’en montrer les symptômes et les effets, d’en disséquer les conséquences avec la précision d’un chirurgien et l’élégance d’un poète. Il faut les voir ces deux-là, Thomas et John, « le beau John Cole » comme l’appelle sans cesse Thomas. Ils se regardent avec les yeux de l’amour, ils en bavent l’un pour l’autre, ils ne vivent que pour passer un jour de plus aux côtés de l’autre. Les tourments de la vie, les horreurs de la guerre, la faim, le froid, la promiscuité et le racisme, la haine glacée des combattants, ils ne les supportent que par la présence de leur amour. Cet amour c’est un poêle ronflant au cœur de l’hiver, c’est un torrent de fraîcheur en plein désert. C’est un vêtement de laine épaisse dans la nudité la plus extrême.

Ces deux personnages, qui assument leur amour et le vivent malgré l’époque et les idées conservatrices et puritaines, je m’y suis au moins autant attaché qu’à Lennie et Georges, les deux marginaux du roman Des souris et des hommes. Bien sûr, les sentiments ne sont pas exactement les mêmes, le rapport humain non plus. Là où il y a une complémentarité entre Lennie et Georges, il y a une altérité parfaite entre Thomas et « le beau John Cole ». La narration à la première personne de Thomas McNulty n’y est sans doute pas pour rien. On a l’impression de lire un carnet de route authentique. Il n’empêche, tout au long de ces pages d’une vraie beauté, je m’en suis fait du souci pour eux ! Je ne compte plus les litres d’huile que j’ai produit en vivant littéralement leurs aventures, leurs difficultés, les dangers d’un pays en ébullition.
Le tour de force, parce que c’en est un, c’est de réussir cette description d’une société changeante, très mobile, avec cet angle de vue très vaste et large, la profondeur aussi, et d’y ajouter ce coup d’écriture à la loupe, braquée sur nos deux héros. Nous sommes dans leurs têtes, nous battons avec leurs cœurs et nos yeux voient les immensités que scrutent les leurs, nos âmes éprouvent les atrocités que vivent leurs âmes.

Parce qu’autant vous le dire, ce livre est un torrent d’amour qui charrie des tonnes de boue. Les destins de ces deux hommes sont comme deux troncs d’arbres emportés dans des flots tonitruants.
Sebastian Barry créé une véritable performance, celle de faire jaillir la lumière du fond de l’obscurité, de préserver une fleur sur un champ de bataille et de faire en sorte qu’on la voie aussi, parmi les cadavres éventrés et les rigoles de sang. Il nous montre les corps inertes et abandonnés par la vie, allongés sur le dos, les paupières grandes ouvertes, mais dans les yeux gris, se reflète un ciel bleu. L’auteur déniche sans cesse le beau au milieu de l’horrible, il possède cette faculté à pointer une silhouette altière et accorte au milieu d’un bouge enfumé rempli de mineurs avinés. La magie de l’auteur est là, cachée dans les détails, dans les recoins de ces pages sublimes.
À chaque instant, on s’attend autant à voir surgir la mort que la poésie, la laideur que la beauté, le meilleur et le pire de l’espèce humaine qui est en train de gagner là-bas, sur la terre des Indiens, ses galons de Meurtrière hors norme et de saccageuse de l’humanité. Par instants, j’ai trouvé dans ce roman échevelé, des allures de Méridien de sang, de Cormac McCarthy, pour la sauvagerie de certaines scènes, pour l’absence d’espoir à certains moments, pour cette certitude que de toute façon, tout se finira mal parce que c’est l’Homme qui écrit l’histoire. Mais au contraire du chef-d’œuvre de MacCarthy, il n’y a pas cette course folle droit dans le mur, ce côté nihiliste des personnages du juge et du jeune homme. Il existe du beau un peu partout dans le livre, des touches subtiles, ici et là, déposées par le pinceau de l’auteur. MacNulty et Cole, mais pas seulement eux, m’ont essoré le cœur et les tripes, et j’ai tremblé pour eux, de tous mes membres. Il y a eu des passages durant lesquels j’ai cessé de respirer tant c’était imprévisible, parce que j’étais devenu, sans m’en apercevoir, un compagnon de route de Thomas et John, et j’ai certainement veillé sur eux autant qu’eux ont veillé l’un sur l’autre. Thomas penché sur John qui dort, John regardant Thomas dans son sommeil, et moi juste au-dessus, flottant tel un spectre sans gêne dans le halo de leur amour. Le récit d’une émouvante franchise et la naïveté de Thomas McNulty apportent beaucoup, avec ses mots simples, il vous touche et vous fendille, et vous ne pouvez pas ne pas vaciller.
C’est un très grand roman qui deviendra, j’en suis persuadé, un classique.
Je vous laisse avec cette considération de Thomas McNulty sur la guerre : Quand la mort surgit, les âmes, c’est pas seulement une grande rivière qui se transforme en cascade. Les âmes c’est pas ça, pourtant c’est ce qu’exige cette guerre. Avons-nous tant d’âmes que ça à offrir ? Comment est-ce possible ?

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

Seb.

Des souris et des hommes, John Steinbeck (Folio), par Seb

« Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. L’ombre montait vert le haut des collines. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées, et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant. Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte. »

Chère lectrice, cher lecteur. Je ne vais pas en faire des tonnes avec ce roman. Pas besoin. Si tu le lis, tu sauras pourquoi. Si tu l’as déjà lu, alors tu sais. Durant les à peine 180 pages de ce livre j’ai vraiment eu la sensation d’être un vagabond. Le troisième larron invisible et muet qui accompagnait Lennie et Georges. J’ai marché avec eux le long des routes pulvérulentes et écrasées de soleil, j’ai arpenté les chemins de cailloux et de hautes herbes où glissaient en silence des serpents gris. Comme eux, je me suis arrêté sur un talus, soufflant après un raidillon trop long, et j’ai laissé mon regard galoper sur les espaces devant moi, les champs et les cultures, les alignements de fruitiers dont les branches croulaient sous l’effort et le poids. Je me tenais toujours en retrait de ces deux amis. Lennie, un géant un peu lent, un simplet au cœur gigantesque, un Ogre à l’âme d’enfant, et Georges, sec comme un coup de trique, tout ramassé en lui-même, le cerveau allant plus vite que ses jambes. Un bien étrange attelage.

Ces deux-là se sont bien trouvés, pour sûr. Ils sont aussi bien assemblés qu’une chèvre et un T-rex. Mais ça fonctionne. L’amitié a des secrets qui doivent rester secrets, elle emprunte des chemins qui n’existent que lorsque qu’on y a fait un pas, puis deux. Je me suis mis dans leur sillage il n’y a pas si longtemps que ça. D’abord je les ai entendus. J’étais allongé dans un pré et je regardais la course des nuages avec un brin d’herbe entre les dents. Ils parlaient fort, comme s’ils n’avaient jamais envisagé que quelqu’un d’autre habite ce pays. Ils se disputaient, une histoire de fille je crois. Le grand balèze, Lennie, avait posé ses grosses pattes lourdes sur les hanches de la donzelle, ou sur sa robe, je ne sais plus trop. Ensuite ils se sont calmés, et ils ont laissé leurs rêves prendre le pouvoir. Ils ont laissé libre cours à leur imagination et à l’espoir. Lennie a parlé de lapins, et Georges acquiesçait à chaque fois. Lennie parlait d’une petite maison et d’un potager, et Georges acquiesçait toujours. Ils ont ajouté des poules qui pondaient beaucoup d’œufs, et puis aussi un horizon assez court, barré par des petites collines vertes d’où dégringolait un ruisseau jamais asséché. Ils se racontaient comment, bientôt, ils seraient bien le soir, sur le porche, le cul dans leur fauteuil à écouter les insectes crissant dans le crépuscule qui ramperai et avalerai les arbres, les champs, le potager et les lapins.

Lennie demanda pour au moins la dixième fois à Georges s’il le laissera s’occuper des lapins. À la fin Georges soufflait parce que Lennie le fatiguait. Lennie est un colosse qui érode à force de questions redondantes. C’est un enfant prisonnier d’un corps trop grand pour lui, un corps avec des bras tellement pleins de force qu’il peut faire le boulot de trois hommes normaux. Lennie ne sent pas sa puissance. Souvent ses caresses sont des coups mortels. Ça lui arrive souvent ce genre de problème. Il caresse une souris qu’il a attrapé et d’un coup la souris est morte. Alors Georges se fâche tout rouge, mais ça ne dure jamais longtemps parce que Georges donnerait sa vie pour Lennie.

Dans cette Amérique des années 20 et 30, où des hordes de gens en hardes sillonnent les contre-allées de la Californie, quand on a un véritable ami avec qui partager ses rêves et regarder les étoiles en respectant le silence qui donne encore plus de valeur à l’instant présent, on peut se dire qu’on est malgré tout chanceux, même avec trois dollars en poche et aucune idée de ce que sera le prochain jour qui se fabrique dans la marmite de la nuit.
Lennie et Georges n’ont presque rien. Un vieux baluchon contenant une ou deux conserves, une couverture chacun, un vêtement de rechange, un couteau, des bricoles. Mais ils peuvent compter l’un sur l’autre et ça, ça n’a pas de prix. L’un travaille dur et l’autre réfléchit pour deux. Et il ne leur viendrait pas à l’idée de se quitter ou de se trahir, non, jamais cette drôle d’idée n’a traversé leur esprit.
Souvent le soir, toujours en retrait, je les observe. Ils sont un peu gauches dans leurs gestes, un peu empruntés, surtout Lennie qui bouge dans un corps trop grand pour son esprit. Mais j’attrape leurs regards, quand ils se posent sur l’ami qui dort, ou bien qui se lave au bord du ruisseau. Les yeux de Lennie quand Georges parle et explique des choses, ça vaut tout l’amour du monde. Ce sont les yeux d’un enfant qui écoute une personne plus haute que la lune.
Et puis il y a le timbre de leurs voix, ça ne trompe pas le timbre. Du miel et de l’amitié, il y en a dans leurs voix, des pichets entiers.

Je ne suis pas près d’oublier Lennie et Georges. Et Crooks non plus. Crooks le noir, le nègre qui vit dans un recoin de grange, qui sait parfaitement la place que ce monde-là lui réserve, Crooks heureux d’avoir seulement une place. John Steinbeck écrivait à l’époque de Faulkner, deux géants, deux écritures différentes. Quand l’un écrivait sur ce sud qu’il adorait et connaissait si bien, sur cette société complexe bâtie sur l’esclavage, sur ces désespérés bouffés par leurs sentiments violents, l’autre écrivait d’une manière plus politique. Steinbeck ne dénonçait pas la misère, il la montrait, il vous faisait endosser les haillons, dormir dans la paille ou à la belle étoile, endurer la faim, l’extrême fatigue d’un travail très mal payé. La politique du moins disant.

Les personnages de John Steinbeck parlent comme ils doivent parler, ils s’expriment avec des accrocs, mangent des mots faute de pain sans doute. Ils optent pour le silence plutôt que lever le voile sur leurs sentiments profonds. Mais si leurs paroles ont des blancs leurs actes eux, ne mentent pas.
Dans ce roman âpre et singulier, vous trouverez toute la grandeur humaine et toute sa petitesse. Le tout pétri et mélangé par un boulanger hors-norme.
Comme le dit Joseph Kessel dans son excellente préface : ce livre est bref. Mais son pouvoir est long.

Traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau

Seb.

Equateur, Antonin Varenne (Albin Michel), par Seb

« Les pionniers sont des bouffe-merde, ils cherchent des certitudes et une femme pour leur tirer les bottes le soir. Et elles, les tireuses de bottes, elles veulent des mômes, une église et une école. Que ça dure. L’aventurier, le coureur, il regarde les choses en sachant qu’elles durent pas, qu’il crèvera de cette nourriture qui remplit pas le ventre. À mon âge, je peux plus dire qui a raison. Même, je commence moi aussi à en rêver de cette saloperie de maison avec un porche et un fauteuil à bascule. Mais j’ai pas de regrets. Sauf un. De pas avoir entrepris un autre voyage quand j’ai compris que ce pays deviendrait le même que tous les autres. »

L’histoire : Pete Ferguson est un jeune homme déjà frappé par l’indignité. Voleur, incendiaire, déserteur de la guerre de sécession, meurtrier, l’immensité de l’ouest américain est déjà trop étroite pour lui. À la poursuite de son destin et fuyant son triste passé, il met le cap sur l’Equateur, cet endroit de légende, dont il ne sait vraiment s’il existe. Un coin de planète où le monde tourne parait-il dans l’autre sens, où les pyramides Incas reposent au sol par leur sommet, où les cascades et les torrents coulent à l’envers, et surtout, un endroit pour tout recommencer. Du Nebraska à l’Amazonie, en passant par le Texas le Mexique et le Guatemala, à pied, à cheval et par l’océan, Pete Ferguson va tracer un chemin tortueux et sanglant en forant l’horizon de son regard noir, à la recherche d’un destin.

Equateur est la seconde partie de ce que j’appelle la trilogie Bowman, il vient après Trois mille chevaux vapeur et précède La toile du monde. Voilà pour l’orientation, parce que lorsqu’on voyage sur d’aussi grandes distances que dans ces livres, qu’on bouge autant, il vaut mieux savoir se situer. Il y a trois ans j’avais dévoré Trois mille chevaux vapeur. Le personnage d’Arthur Bowman m’avait accaparé, et le récit m’avait enthousiasmé. Je retrouvais le souffle des grandes œuvres d’Aventure, ce genre si difficile mais doté d’une grande magie quand cela fonctionne.
Avec Equateur, nous retrouvons Pete Ferguson, un personnage que l’on découvre à la fin de Trois mille chevaux vapeur. Antonin Varenne en fait le centre de son roman, il le malmène, le charge d’un passé sombre et douloureux, le dote d’un caractère ombrageux et un peu cynique, parfois capable de se laisser attendrir, souvent imperméable aux autres. Un curieux homme ce Pete Ferguson. C’est quelqu’un en lutte perpétuelle, qui fuit son passé en se faisant croire qu’il avance vers son futur. Evidemment, en filigrane, de la première page à la dernière, plane l’ombre du sergent Bowman, telle la forme décalquée sur le sol d’un pygargue surfant dans les courants ascendants. Pete Ferguson est rétif à la discipline, à l’autorité. C’est en partie l’origine de ses problèmes noués dans les turbulences de son passé. Des turbulences nées dans le creuset de l’enfance, comme bien souvent. Car tout se joue durant l’enfance ; l’enfance, cette surface de peau écorchée ou choyée qui contient bien plus que de simples souvenirs.

Au-delà du périple qui vaut sacrément le détour, l’auteur nous immerge au cœur d’un monde qui glisse lentement vers les limbes du passé, ses jambes déjà mordues par les crocs du temps assassin, et bientôt ce sera la taille, le ventre, et tout sera avalé. Dans les pas de Ferguson, on découvre une époque qui agonise, la conquête de l’ouest n’est plus qu’un songe tremblant au-dessus du sable brûlant des désert californiens, il n’y a plus d’endroit qui n’ait été foulée (pollué ?) par le pied d’un blanc. En Arizona ou au Guatemala, les Indiens sont identiques et leur sort semblable, ce sont des ombres fantomatiques à peine tolérées par l’envahisseur blanc. Ce qui est fascinant, c’est d’écouter les personnages se rendre compte, de les voir réaliser à quel point ils sont au bout de l’histoire, que ce fut beau, intense, violent, injuste, terriblement excitant, mais que tout cela s’achevait dans la désillusion et la cupidité. C’est dans ce brouet du temps qu’émerge Pete Ferguson, avec sa colère profonde et sa peur, son histoire et ses pulsions. C’est un homme vide, que la présence entêtante du père creuse toujours un peu plus, ce père à l’ombre si prégnante.
Finalement, la seule chose que possède Pete, hormis ses souvenirs lourds comme des locomotives et tranchants comme des tomahawks, c’est son instinct. Il va le suivre, il va même trouver un moyen d’expulser et de gérer son trop plein de tourments et de sentiments contraires en tenant un journal, en s’adressant aux personnes qui ont joué, ou qui jouent encore un rôle dans sa vie.

J’ai beaucoup aimé ces passages, sortes d’introspection assez lucide qui balancent parfois des pensées brûlantes comme de l’acide.
« L’arbre de la liberté n’est pas arrosé par le sang des tyrans, c’est un poteau d’exécution où l’on attache et égorge nos enfants. Qu’on le fleurisse avec des patriotes pendus à ses branches. »
Tour à tour, par la plume, Pete Ferguson s’adresse ainsi à Bowman, à son père qu’il appelle « le vieux », son frère, Maria, Alexandra, sa mère, et au fil du roman, se lève peu à peu la lourde tenture du passé qui écrase l’âme et le cœur de Pete. Ces passages en disent long sur qui est vraiment Pete Ferguson, comme cette phrase exhumée d’une lettre à Maria :
Sais-tu, Maria, que le destin commence quand nous échappons à ce que nous devions être ? »
Le destin, l’obsession de Pete. Son moteur, son cœur et ses poumons, le grand phagocyteur de ses pensées et de son énergie. Il pense qu’il est préférable d’avoir un mauvais destin que pas de destin du tout. Comme il vaut mieux vivre plutôt qu’exister. Pete Ferguson est un homme bancal, qui a toujours une douleur lancinante quelque part dans le corps, une aiguille chauffée à blanc qui l’empêche de se relâcher, de savourer, il cherche quelque chose et est terrorisé à l’idée de ne pas reconnaître cette chose lorsqu’elle sera devant lui. Ou bien est-il effrayé à l’idée de la trouver ? La déception fait-elle partie du destin, peut-elle en constituer le squelette ?
Cette histoire est aussi une réflexion sur la propriété privée, sur l’accaparement, la spoliation. Au début du roman, Pete commet d’ailleurs un acte qui en dit long sur le sujet et qui revêt une symbolique forte.

Antonin Varenne s’est méchamment documenté pour écrire ce roman qui aurait sans doute plu à Stevenson et Twain, à Fenimore Cooper et Jules Verne. Cela transpire dans chacune des pages, cela ressemble parfois à un authentique témoignage tant tout est précis. Et puis il y a toujours cette belle écriture, qui fait apparaître des images superbes. Je vous laisse avec un autre morceau de bravoure littéraire.
« Comme des fourmis dévorant petit à petit un arbre, ils rognèrent le cadavre du bison. (…) Les mouches entraient dans leur bouche, l’odeur de charogne voyageait rapidement, nouvelle fraîche sur la plaine. Des coyotes se dressaient au loin pour sentir le vent, les vautours faisaient leur messe en spirale au-dessus d’eux, un tunnel vers le ciel pour l’âme du bison. »

Seb.

Le bon frère, Chris Offutt (Gallmeister – Totem), par Seb

« La lune avait disparu, les nuages masquaient les étoiles. Il s’enfonça dans les ténèbres. Un virage abrupt montait vers sa caravane à l’extrémité de la crête, entourée par des arbres. Il s’assit sur la première marche. Il avait froid, mais l’air était doux. Ses vêtements enveloppaient son corps, et la peau n’était qu’un sac étiré jusqu’à pouvoir contenir des tailles de gens différentes. À l’intérieur les paquets d’os étaient tous les mêmes. »

Chris Offutt est un sacripant. Avec ce roman noir il vous place en très mauvaise posture. Parce qu’avec le don qu’il a de façonner ses personnages, on est tout de suite concerné. Et comme les personnages se retrouvent dans des impasses, des voies sans issue ou dans des situations où ils sont perdants quoi qu’il advienne, on nage dans l’inconfort et la frustration. C’est bon la frustration en littérature.
Virgil Caudill est un homme tranquille. Il vit là où il est né, à l’endroit où il a toujours été, un coin de vallon dans un comté au fin fond du Kentucky, un état lui-même situé dans la queue des Appalaches. Dans le Kentucky rien n’est simple. Déjà, lors de la guerre de sécession, le Kentucky ne savait pas quel camp choisir, parce que là-bas on est presque dans le sud, mais pas tout à fait.
Virgil mène une vie heureuse et simple. Il aime son petit coin de paradis, même s’il n’est pas visible du reste du monde. Il apprécie les balades dans les épaisses forêts qui recouvrent le comté, il se régale d’arpenter les gros dos ronds des collines, il aime se perdre au fond des vallons resserrés. Son job le contente, il y trouve son compte et des potes sympas. Surtout Virgil est un homme réglo, pas un pas de travers, toujours dans les limites autorisées. Sa mère est fière de lui, son amoureuse presque officielle aussi. Tout le monde aime Virgil. Sauf que…
Sauf que son frère, Boyd, a été assassiné par un gars du comté, un type qu’il ne connaît même pas. Boyd n’était pas très clair comme garçon. Tout le monde sait qui a fait le coup, mais pas de preuve, pas de témoin, mais ici, au cœur de ces collines épaisses, tout se sait. Il y a ce que l’on dit, ce que l’on ne dit pas, et ce que l’on sait. Le Kentucky possède ses propres règles, ses codes. L’un d’eux exige qu’un meurtre soit lavé par un autre meurtre. En fait, dans l’entourage de Virgil, tout le monde s’attend à ce qu’il liquide le tueur de son frère. C’est la règle, l’homme le plus ancien de la famille de la victime doit prendre ses responsabilités. Même le shérif, un homme plutôt dans la retenue s’attend à ce que cela se passe comme ça. Et il n’y trouve rien à y redire.
Peu à peu, Virgil s’aperçoit que cette foutue coutume va lui pourrir la vie. Il sent déjà la pression tomber sur lui. Les conversations s’éteignent sur son passage, les regards louvoient, on zieute ailleurs quand il entre quelque part. On zieute ailleurs mais Virgil sent les regards plantés dans son dos. Tout le monde se demande quand la dette sera payée. Mais Virgil étouffe. Il aime son petit coin de pays, il a ouvert les yeux sur ce territoire oublié de l’Amérique, tous ses souvenirs vivent encore là. Derrière chaque fougère résonnent les rires avec Boyd, le frère mécréant, celui qui ne respectait rien ni personne. À chaque carrefour en terre, il y a des souvenirs de virées avec Boyd, Boyd cuvant sa bière à l’arrière et Virgil au volant. Et la maison de famille où vit encore sa mère. Sa sœur. Tellement de souvenirs. L’enfance est partout à Blizzard, les grandes racines de Virgil sont là et pas ailleurs. Que faire ? Si Virgil se venge, il sait qu’un homme du clan d’en face viendra à son tour venger le sang versé, et ainsi de suite.
Un soir, alors qu’il n’en finit pas de contempler les étoiles, Virgil a une idée. Cette idée le déchire, l’éventre, ça le vide de sa substance, il en crève, mais c’est la seule solution.

Chris Offutt est un sacripant (je crois l’avoir déjà dit). Il m’a bien ferré avec son livre. Comme une truite fario au bout d’une ligne. Son Virgil, il est terriblement humain. C’est un homme écartelé, un homme tranquille à qui on demande de tuer un autre homme, et même si cet autre homme a tué son frangin, cela le rebute au plus profond. Le Kentucky possède des traditions impitoyables… Peut-être que si l’auteur s’était contenté de travailler ses personnages ce livre aurait été moins bon, certainement. Mais l’histoire n’est que la première bouchée succulente d’un plat qui a longtemps mitonné. Ensuite il y a les personnages, très ouvragés, même les seconds rôles. Et puis le style lyrique, qui passe partout tel un quatre-quatre, s’immisce dans les vallons et les éclaire de sa plume précise et un brin caustique. Cette écriture si originale, couturée à la narration par un sens de l’ironie maîtrisé, apporte un supplément que je n’ai pas rencontré si souvent. Exemple :
En mars, l’hiver commença à doucement s’en aller. Les morceaux de glace accrochés aux pentes laissaient couler leur eau sur la pierre. La nuit, ils se reformaient, donnant l’impression d’armer les falaises de longs ergots.

Chris Offutt est un auteur qui trempe ses personnages dans la nature et roule le tout dans une histoire. Tout est imbriqué, à sa place, agencé, et c’est beau de voir ce travail. Comme les personnages de Ron Rash, on n’imagine pas les personnages de Chris Offutt ailleurs que dans leur pays, les deux pieds solidement plantés dans le sol, le nez en l’air à regarder les nuages ou les étoiles, assis au bord d’une indispensable rivière, pousser un grand soupir de plaisir et attendre avec patience le jour suivant avec la certitude que tout sera exactement à sa place.

Mais Chris Offutt ne fait pas l’économie de parler de son pays. Cette Amérique schizophrène, ces zones rurales où se développent des idées grises, ce pays plein d’incohérence dans lequel on croise des individus attachés à leur terre mais qui refusent d’accepter qu’ils l’on volée aux indiens. Des gens agrippés au second amendement comme des politiques à leur mandat. L’Amérique des campagnes, celle des bouseux, des rednecks, des suprémacistes, des complotistes, des marginaux, cette entité que l’état fédéral a abandonnée et où souffle un vent bien mauvais. Là aussi, loin de Wall street, de Malibu et des centres de pouvoirs, au cœur des chemins de terre poussiéreux, dans les bleds perdus des grands espaces, des idées circulent, et l’argent, la religion et les armes circulent aussi bien que dans les grandes villes. L’argent, la religion, les armes, la Sainte Trinité américaine.

Ce roman noir est le premier roman de l’intéressé. Putain, un premier roman ! Si vous souhaitez visiter le Kentucky, l’âme humaine et plus si affinités, je vous laisse avec ce passage de fin de chronique. Je gage que vous ne serez pas déçus.

Le crépuscule avait fait virer le ciel à l’orange sous les fumées tandis que les ombres se rassemblaient pour créer la nuit.
Ouaip, rien que ça.

Traduit de l’américain par Freddy Michalski

Seb.

Aucun homme ni dieu, William Giraldi (Autrement / J’ai Lu), par Seb.

« Les annales de la connaissance humaine sont muettes face à la sauvagerie tapie en chacun de nous. »

Lorsque j’ai ouvert ce livre, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, j’étais donc dans le meilleur état d’esprit possible pour commencer un roman. Tout ce que j’en savais, je le tenais d’un des libraires que je coudoie, qui travaille chez Page et plume à Limoges. Sébastien (c’est son prénom, très classe hein ?!) m’avait simplement dit « tiens, prends celui-là, c’est un sacré bouquin, tout à fait ce que tu aimes ». Etant donné mes goûts assez éclectiques, je n’étais pas vraiment avancé, mais la petite ride au coin de son œil, cet air complice, avec cette étincelle dans l’autre œil m’avaient tranquillisé.
En effet, c’est un sacré bouquin. D’une rare noirceur. De cette noirceur qui nimbe les choses et les rend belles, leur donne cette patine, cette allure qui fait croire qu’elles ont toujours été comme ça.
Nous sommes en Alaska, aux confins du monde. Dans un village d’autochtones, un enfant a disparu. Sa mère dit qu’il a été enlevé par des loups. Elle a sollicité Russell Core pour le retrouver, parce qu’il est un spécialiste du canis lupus. Elle a lu le best-seller qu’il a écrit sur le sujet, elle lui fait confiance. Alors Russell Core va écouter cette mère étrange, dans cette maison si dépouillée, au milieu de ce village presque fantôme. Il va partir en quête, dans ces montagnes hostiles, au milieu de cette nature impitoyable, sous le regard souverain du Denali. Mais rien, absolument rien ne va se passer comme prévu. D’ailleurs, quelque chose était-il prévu ?

Avec ce roman noir, William Giraldi brosse un portrait d’une région méconnue, même si quelques ouvrages marquants l’ont déjà mise sous le feu des projecteurs (Sukkwan island, de Davide Vann par exemple, ou Denali de Patrice Gain). Dans ce livre d’une densité opposée à celle de la population de l’Alaska, on trouve de la nature plein les pages. Elle est partout. D’abord par l’immuable : les saisons qui incarnent cette Grande Loi qui fait plier tout ce qui vit. On est tout de suite sous le joug de cette force presque surnaturelle. Les longues nuits, le froid coupant, le ciel infini aux couleurs changeantes, la neige capable de tomber indéfiniment et de recouvrir absolument tout, même les remords, même la noirceur de l’âme humaine.
C’est difficile de parler de ce roman singulier, qui traîne une atmosphère pesante comme on traîne sa mélancolie. L’hostilité des lieux et le plafond de nuages lourds de tant de choses y sont pour beaucoup, mais pas seulement. Au travers de cette histoire nous découvrons aussi une manière de vivre en dehors du monde. Ces indiens, rassemblés autour de ces quelques maisons séparées par des rues de terre et un relief tourmenté, sont presque des statues. Ils se meuvent comme des ombres, semblent ne jamais devoir parler, ils agissent selon des règles écrites ou proférées avant que l’homme blanc n’ai posé un pied sur ce continent, ils pensent autrement. Ils ont instauré des lois dans les strates des lois officielles, fonctionnent de côté, marginaux discrets, individus discriminés par un monde qui est incapable de les concevoir autrement que comme des grains de sable dans la machine « moderne ».
L’Alaska est partout dans ces lignes, son cœur palpite sous nos mains, ses soubresauts nous secouent et ses frémissements nous intriguent. Et dans les nuées, plane cette écriture âcre et pure, qui nous englue dans le récit, nous capture. La beauté côtoie le mystère et l’horreur, nous sommes tantôt émerveillés tantôt fascinés, souvent inquiets et angoissés. La menace plane ou rôde, se faufile ou s’immisce, on ne sait trop. Il y a dans ce roman, comme une sensation d’inéluctable, l’impression d’une fin inévitable, une sorte de compte à rebours au terme duquel il faudra avoir le cœur bien accroché.
L’auteur nous offre des cadeaux comme cette phrase « Le soleil refusait encore sa lumière au jour… », ou encore « D’autoroutes en routes, de routes en pistes, de villes en grands espaces, les lumières des hommes se faisaient de plus en plus rares. », ou bien encore ceci « À la fin de l’année, sous cette latitude, le soleil se levait et se couchait dans un intervalle si court, il semblait presque qu’il abandonnait, incapable de se résoudre à porter le jour jusqu’à cette terre. »
Vous l’aurez compris, c’est une histoire primitive portée par une plume lyrique et pourtant acérée. Un récit qui interroge sur le pardon et la rédemption et la possibilité de ce miracle.
Si vous ouvrez ce livre, vous éprouverez la curiosité, l’inquiétude et puis l’angoisse, ensuite l’oppression, puis la peur viendra. Vous endurerez la fatigue des jours sans fin, des nuits trop longues, vous souffrirez du froid et des silences, l’isolement sapera vos nerfs comme la pluie érode la roche. Mais vous ferez un sacré voyage sans avoir rempli une seule valise. L’Alaska, le Denali, les loups, les hommes, les armes, la nature sans pitié, l’immensité des terres et la profondeur abyssale du mal. Oui, vous aurez tout cela, et peut-être plus encore…

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach.

Seb.

La pluie de néon, James Lee Burke (Rivages noir) par Seb

Traduit de l’anglais par Freddy Michalski

« J’espère qu’il n’a pas souffert. L’intérieur de la voiture était une tempête de feu en furie. Je ne voyais rien, sinon des tourbillons de flammes derrière les vitres éventrées. Mais j’avais en mon for intérieur l’image d’une silhouette en papier mâché, le visage peint de tâche de rousseur, gisant péniblement entre les parois jaunes et rugissantes d’un haut-fourneau, en train de se flétrir en crevasses avant d’éclater en morceaux dans la chaleur du brasier. »

Tu sais peut-être comme je l’aime, James Lee Burke. C’est pour moi un des plus grands stylistes du polar américain. Il apporte ce supplément de beauté, comme un chef étoilé saupoudre ses plats de ses petits secrets et de son tour de main inimitable.
L’histoire ? Voilà, voilà. Johnny Massina est à quelques heures de griller sur la chaise électrique au pénitencier d’Angola, Louisiane. Il demande à parler au lieutenant Dave Robicheaux. Lorsque ce dernier se présente dans sa cellule, il est face à un homme tendu, mort de trouille. Massina révèle à Robicheaux que sa vie est menacée, qu’il a un contrat sur sa tête. Que cela a à voir avec la jeune noire qu’il a découverte immergée dans les eaux du bayou. Une enquête que Robicheaux refuse de lâcher et qui en gêne certains. Que se cache-t-il de si moche et de si gros, derrière la mort de cette jeune femme ? Quels dangers guettent le lieutenant cajun ?

Ce roman est le premier où apparaît le lieutenant Dave Robicheaux. Et dès les premières pages il est déjà là tout entier. Avec son passé de vétéran du Vietnam, avec son passé d’alcoolique et son présent d’abonné aux AA. Il possède déjà l’épaisseur de ces personnages dont tu sens, si tu as un minimum de flair et un peu l’habitude des polars, qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un personnage emblématique et récurrent. Quand je dis « toutes les qualités », ce sont bien souvent des défauts, car seuls les failles et les défauts donnent du relief et apportent à un personnage ce supplément d’âme et cette épaisseur qui le rend attachant.
Donc, Dave Robicheaux, ce mec aux origines cajun, qui porte comme étendard un signe de famille, une mèche blanche sur la tempe, est un mec bien. C’est un excellent flic, de ceux qui possèdent du nez, qui font confiance à leur instinct et qui jouissent comme qualité première, de la pugnacité. Mais comme tous ceux de sa race, il s’est abimé dans l’exercice de sa fonction. Parce qu’il a mis les mains dans le cambouis plus souvent qu’à son tour. Parce que son mariage n’a pas fait le poids face aux criminels toujours trop actifs, toujours trop nombreux. Parce que le Vietnam plane au-dessus de sa tête, qu’une palanquée de démons le poursuivent, ils sortent de la jungle, émanent de la brume qui monte après la pluie. Parce que là-bas, il a touché le fond et vu de quoi l’homme était capable quand il n’obéit plus à aucun principe et que la guerre lave tout, même les pires actes commis au nom de la liberté.
Je pense que l’auteur a dû porter longtemps ce personnage, il l’a laissé grandir en lui, se nourrir de ses observations, s’enrichir de ses réflexions. Longtemps il a dû marcher dans ses pas, et parfois peut-être un peu au-devant, comme un pressentiment de chair et d’os. Ils ont dû se côtoyer dans leur solitude, se répondant par la pensée et trouvant dans le silence les meilleures vérités.
Ce que j’aime dans les histoires de Burke, que ce soit les romans dépourvus de personnage récurrent ou bien dans ceux qui mettent en scène le shérif Hackberry Holland et les autres avec Robicheaux, c’est l’ambiance du sud qui ressort comme un rocher au milieu de l’océan. On y est, on souffre de la chaleur, du taux inhumain d’humidité, la sueur perle, on ruisselle. Le climat est le vrai patron, la nature elle, explose de toute sa beauté et sa puissance aveugle. Il peut faire chaud et soudain, une averse antédiluvienne s’abat, et trente minutes plus tard, le soleil ardent sèche déjà le bitume et la mousse espagnole accrochée aux ramures.
Dans chaque scène qui compte, les personnages sont déterminés par un lieu, la sensation qu’ils en ont et la vue qui s’offre à eux. L’environnement détermine certaines réactions, certaines décisions, et je suis d’accord avec ça.
Le grand délice dans les romans de Burke, c’est qu’on y trouve des têtes d’huile, des raclures de ruisseau, des pelouses manucurées, de ténébreux trapus, on a droit à des reflets assourdis, des lumières humides et des palmiers qui cliquètent sous le vent. Sur un lac, le clair de lune ressemble à une longue bandelette d’argent, on tombe sur des humeurs rances et primitives, des filaments d’électricité, des eaux crénelées de pluie et des vagues s’ourlent d’écume.
Le récit à la première personne du singulier (c’est Robicheaux qui narre), apporte comme souvent une proximité qui est créée par le fait que le lieutenant ne cache rien de ses pensées, ses doutes. Il nous offre ses défauts, ses renoncements et ses échecs. Il regarde ses succès avec distance et nous comprenons très vite que l’alcool, cette épée de Damoclès qui toise son abstinence précaire (l’abstinence est ce qui est le plus précaire au monde après la vérité), sera toujours l’ennemi caché dans la jungle.

En nous trimballant son héros un peu défait sur les routes perdues de Louisiane et de la Nouvelle-Orléans, James Lee Burke se sert de Dave Robicheaux pour nous parler de ce pays, qui n’en finit pas de confire dans ses contradictions et ses outrances. Le pays de Dieu et du Dollar, les deux totems de l’Amérique. L’Oncle Sam et ses velléités impérialistes en sont pour leurs frais. Le roman débute sur une scène très parlante. Robicheaux arrive au pénitencier, le ciel de crépuscule se zébrait de mauve, couleur de prunes déchiquetées, et le lieutenant avance au pas dans sa voiture. Il traverse la foule des habitués des soirs d’exécution. Ceux qui portent des drapeaux, ceux qui défendent une cause. Ceux qui dénoncent la barbarie d’une exécution (les moins nombreux) et les autres, qui se régalent de l’évènement, arborent des panneaux avec des jeux de mots sur les grillades et les barbecues. Ceux-là ont tous le même profil, de la bedaine et un flingue accroché avec fierté à la ceinture. Ils sont du bon côté du grillage et ne se gêne pas pour le rappeler.
James Lee Burke est un des murs porteurs de la littérature d’outre-Atlantique, si vous ne l’avez pas encore lu, d’une certaine façon, vous avez de la chance, parce qu’il y a un paquet de sacrés bons bouquins à découvrir. Si vous l’avez lu, alors vous savez, pas besoin que j’en dise plus.
Lisez Burke, Burke est grand.

Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (Editions folio) par Seb

« Le camion n’est plus qu’un point. Je suis seul. Les montagnes m’apparaissent plus sévères. Le paysage se révèle, intense. Le pays me saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. »

Je connaissais Sylvain Tesson pour l’avoir vu plusieurs fois dans la petite lucarne, notamment à La Grande Librairie, émission dont il est un des habitués. À chaque fois j’avais apprécié son franc-parler, sa vision originale des choses, du monde, des gens. Je percevais sous la patine éclatante de « l’écrivain baroudeur » un écorché vif, un homme cuirassé arborant des failles. Curieusement, je n’avais rien lu de lui et même jamais cherché à le lire. Pourtant, cette histoire de cabane en Sibérie m’avait marqué lorsque j’en avais entendu parler, je savais que j’y viendrais un jour, c’était, comme toute chose, une question de temps et de timing, d’humeur et de rencontre.
Chaque soir, sur la terrasse, au fond de mon lit, parfois sur le canapé, je retrouvais ce récit passionnant à bien des égards. Même si cette histoire se présente sous la forme d’un journal, et que le narrateur utilise la première personne du singulier, le personnage central c’est bien la Sibérie, son cœur, le Baïkal. Sylvain Tesson parvient à ne pas prendre trop de place, à ne pas trop capter la lumière, il est le guide, montre du doigt les sommets escarpés, ces à-pics vertigineux qui finissent en se déroulant jusqu’aux lèvres de saphir du grand lac magique. Sa plume très en verve, poétique, ne tarit pas d’éloges au sujet des forêts qui n’en finissent pas, qui cachent le tétras, l’ours, les loups, le vison et quantité d’autres habitants de cet endroit si hostile. L’auteur est si inspiré qu’il réussit à nous parler du Baïkal et de ses glaces sans jamais se répéter, il trouve les angles et les idées, façonne des comparaisons et fabrique des images magnifiques, tellement prégnantes qu’on s’y croit, qu’on se surprend à frissonner, à remontrer la couette sur son menton, à se rappeler qu’on ne doit pas oublier de mettre deux buches au feu, alors que l’été s’annonce.
Sylvain Tesson est assez dithyrambique sur la région où il passe ces six mois d’hiver, cette cabane sur la rive du Baïkal, au « camp des cèdres du nord ». Et il a raison, malgré le froid intense, malgré l’isolement, on ressent l’envie d’en être aussi. Son plus proche voisin se trouve dans une autre cabane à trente kilomètres, et lui, grain de sable déposé sur la plage du Baïkal, découvre qu’il a tout le temps nécessaire pour connaître un peu mieux ce lac gigantesque de sept cents kilomètres de long, quatre-vingts de large et mille cinq cents de profondeur. Cette étendue de glace gémissante va lui offrir de l’omble pour l’estomac, des perspectives pour l’esprit et des reflets pour s’émerveiller.
Mais le plus grand enseignement de cette aventure, d’une certaine manière, il le portait en lui, mais il avait besoin de se trouver « là » pour le débusquer. Il lui fallait la solitude et l’isolement pour répondre à cette question qui le taraudait depuis pas mal de temps : ai-je une vie intérieure ? Une question qui doit résonner aussi en nous. C’est fondamental.
Dans la folie de la vie citadine, emporté par la frénésie de ce monde qui a perdu la raison et qui se perd lui-même, il est aisé de ne pas répondre à cette question essentielle, et les occasions de détourner la tête, de se laisser distraire sont si nombreuses, qu’on peut sans culpabiliser vivre longtemps sans affronter le fond des choses.
L’érémitisme apporte, avec son dénuement, les réponses qu’une longue et couteuse psychanalyse ne garantie en rien. Quand on est tout seul dans une cabane de quatre mètres sur quatre, qu’il n’y a personne pour noyer le poisson de ses questions intimes, pas même un flash spécial qui annonce qu’il fait chaud en été, froid en hiver et que l’eau, ça mouille, on est contraint de faire face, d’entendre ces questions qui taraudent depuis longtemps, et de faire l’effort libérateur d’y répondre.
Ainsi, ce livre n’est pas qu’une description de la vie monacale au fin fond d’un pays oublié. Il offre une réflexion sur notre présence ici-bas, ce que l‘on y fait et ce que l’on devrait y faire. La distance entre ces deux choses étant aussi grande que le lac lui-même. Les considérations de l’auteur, sur sa vie, sur le monde qu’il arpente, dans ce qui ressemble parfois à une fuite en avant, les avis qu’il profère, avec ce regard caustique et ce recul typiquement russe, sont jouissifs. Comme ce passage : Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes…si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles.
Il y a, dans l’écriture de Tesson, un nuage de désenchantement, comme s’il était las de sa personne et de ce monde peuplé de crétins. Mais à chaque fois qu’il se laisse aller à la mélancolie, la formidable beauté de la nature et sa toute-puissance le raniment. Il reprend espoir, croise quelques rares individus qui font honneur à leur espèce, se plonge dans un livre, réfléchit, médite entre deux verres de vodka (ou plus si affinités, et avec les russes, il en a). Parce que l’intéressé a emporté de quoi tenir. Des caisses de nourriture, du matériel pour pêcher, un fusil pour éloigner les ours, un paquet de livres (je note qu’il a emmené des polars, dont Le poète, de Connelly, Moisson rouge, de Dashiell Hammett, Lune sanglante, de James Ellroy). Je me demande quel effet produisent ces œuvres sur un cerveau humain enfoncé au cœur du monde et tout entier dévoué à leur lecture. Cela doit être puissant, on doit saisir pas mal de choses qui nous échappent en temps normal. Dans ses caisses précieuses, il y a aussi des philosophes, Camus, Shakespeare, les stoïciens, Hemingway, Giono, Cendras, Yourcenar, Whitman. C’est assez plaisant de le voir faire des allusions à ces œuvres, dans le contexte, avec des parallèles, des lignes directrices.
Mais comme il n’y a pas de hasard, il a aussi emporté Indian Creek, de Pete Fromm, Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, Walden, de Thoreau, trois œuvres à lire avec cet ouvrage dont je fais aujourd’hui la chronique. Evidemment, on y trouve une parenté, un ADN commun, une volonté de s’affranchir, d’aller voir de l’autre côté de la montagne de notre esprit et de refuser un chemin tracé d’avance par un système qui se meurt mais qui refuse de le voir.
Dans les stocks, il y a aussi pas mal de bouteilles. L’auteur ne cache rien de son appétence pour le breuvage fort, il décrit ses excès, sa dépendance, et il revient sur ce que ça lui a coûté.
J’ai aimé les idées qu’il a répandues dans ces pages, comme celle-ci : Le temps a sur la peau le pouvoir de l’eau sur la terre. Il creuse en s’écoulant.
Mais la poésie n’est pas exclue de ces lignes, elle surgit lorsque l’on s’y attend le moins, comme ici : Neige. Je marche sur le lac et tend le visage, la bouche ouverte. Je bois les flocons à la mamelle du ciel.
Ce livre a le mérite d’avancer vers nous dépouillé de tout artifice, il n’y a que la nature omnipotente, la glace, le froid, les arbres et les animaux, l’homme, la lumière changeante, et l’idée que même aujourd’hui, il est possible (salvateur ?), de faire un pas de côté, de prendre de la hauteur et de penser. De cesser de se croire au centre du monde, alors que nous ne sommes que des grains de poussière baladés au gré du vent et des pluies, que notre capacité de survie dans ce monde, sans matériel, est nulle. Que le monde animal et végétal qui nous entoure possède des facultés d’adaptation que nous avons perdues, et ce, paradoxalement, avec « l’évolution » de notre espèce. Noyés dans les futilités que le côté obscur du progrès nous a apportées, fourvoyé dans l’adoration de l’argent et des choses inutiles qu’il nous apporte, nous avons coupé nos liens vitaux avec la terre, et nous errons comme un papier gras jeté par un abruti sur cette planète en sursis.
Faîtes vos valises, ou plutôt vos sacs à dos, habillez-vous chaudement, préparez-vous à vous rencontrer, tout simplement, et ça va vous faire un choc.

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud), par Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein) est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?
Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.
En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.
Je me souviens que lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.
Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participé les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.
Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit. Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.
Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.
Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?
Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?
Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?
Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »
Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »
Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.
Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.
Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.
Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »
Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.
Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Tout Maigret volume 1, Simenon (Omnibus) , par Seb

Préface de Pierre Assouline

Je serais bref. Bref parce que je vais vous parler de Maigret, et donc de Simenon. Un romancier qui allait droit au but, avec peu de détours et qui écrivait comme disent certains, à l’os. Je ne trouve pas que ce soit le bon terme, « à l’os » cela ne veut rien dire. Ou plutôt si, ça veut dire qu’il n’y a rien à bouffer !

Non, pour Simenon l’expression qui convient, me semble-t-il, c’est « sans gras ». Parce que de la barbaque il y en a, à commencer par la carcasse de Maigret.

Les éditions Omnibus ont eu la belle et grande idée de réunir dans une série de 10 volumes, tout Maigret. 75 romans et 28 nouvelles, rendez-vous compte !  Et cerise sur le gâteau, à chaque volume, une couverture sublime signée Loustal qui restitue à la perfection l’atmosphère de l’époque, on s’y croirait. Ces lampadaires à chapeau, cette lumière jaune qui tombe en pluie sur la rue, ces voitures aux formes arrondies, au ailes plantureuses et à la surface vitrée réduite, ce ronronnement particulier des moteurs. Ces fenêtres transpercées par les ampoules à filament qui répandent leur halo jaune jusqu’au-dehors.

Ce premier volume abrite huit histoires, dont Pietr-Le-Letton, la première où apparaît Maigret et ensuite Le charretier de « La Providence », premier roman publié par les éditions Fayard. Suivent dans l’ordre, Monsieur Gallet, décédé, Le pendu de Saint-Pholien, La tête d’un homme, Le chien jaune, La nuit du carrefour, Un crime en Hollande.

Plus de mille pages, une visite par le menu de la France de l’époque, une version écrite des photos de Raymond Depardon et Robert Doisneau. Mille pages pour dire la France des périphéries, la France des campagnes, pour raconter son histoire au travers de personnages simples mais qui agissent selon des secrets compliqués. Une pléthore de personnages et une personne, Maigret. Car le célèbre commissaire a dépassé le statut de personnage, il est devenu une personne à part entière, un individu à la silhouette lourde que l’on s’attend à découvrir en ouvrant la porte de chez soi.

Je ne vais pas vous amorcer chacune des huit histoires que contient ce premier volume. Je vais simplement vous dire à quel point c’est émouvant de traverser cette France-là, un pays que je n’ai pas connu, un pays qui n’a pas encore été Sali par la botte nazie, un pays de semailles et de fenaisons, de routes tortueuses qui lézardent et qui musardent. Un pays qui tranche encore des têtes avec une machine effroyable. Un pays qui va à un autre rythme, plus humain que le nôtre, qui progresse avec les voitures dénuées de ceintures et d’airbags, de direction assistée et même d’autoradio. Un pays avec ses péniches qui sillonnent des canaux, à la vitesse d’escargots de contrebande, qui se cognent au chapelet d’écluses éparpillées comme des incantations à freiner, ralentir pour découvrir le vrai, la moelle, la substance d’une nation et sa nature omniprésente.

Il y a quelque chose qui prend aux tripes quand on songe que presque en même temps, à l’unisson, trois géants du roman policier et du hard-boiled s’escrimaient sur leurs bécanes d’acier à taper et retranscrire leur époque. En Europe Simenon, outre atlantique Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Depuis, le polar, le roman noir, appelez ça comme vous voulez, a conquis le monde. Et au départ, presque, il y a eu ces auteurs-là.

Vous avez remarqué comme Maigret et Simenon sont intimement liés ? Au point qu’on ne prononce pas leurs prénoms, certains les ont même oubliés. L’un ne va pas sans l’autre, l’un est l’ombre de l’autre, l’autre est dans l’ombre de l’un. Il faut avoir beaucoup à dire et beaucoup à donner pour tisser ce tissu-là, précieux, ouvragé à un point que vous n’imaginez pas. Point par point, le pays se dessine, les personnages émergent, dans les brumes, sous les rideaux de pluie, parfois au milieu d’un endroit croulant sous le soleil. Mais toujours avec ce rythme parfait, aux antipodes des thrillers qui sont en permanence en excès de vitesse, qui vous empêche d’admirer le paysage, parce que le voyage sans le paysage, qu’est-ce donc ?

Avec Maigret, avec Simenon, vous allez pouvoir scruter l’horizon, passer la tête dans une fenêtre et humer l’odeur de la paille. Vous allez vraiment voir les visages, jusqu’aux rides profondes, attraper l’éclat furtif des yeux des coupables et des innocents, et si vous avez de la chance, sentir l’air du temps.

Une histoire de Georges Simenon, c’est observer avec une grande attention la photographie d’une époque. Ça mériterait d’être analysé par des sociologues. Les mœurs, les habitudes, le fonctionnement des familles et des institutions. C’est découvrir les appellations oubliées, comme brigade mobile, agent de ville ou de quartier, de rue, c’est découvrir l’existence du bélinographe qui sert à transmettre des empreintes palmaires, l’ancêtre d’internet et du minitel. C’est apprendre ce qu’est le Polcod, ce système de communication crypté qui est utilisé par les polices du monde. C’est se figurer l’apparence précise d’un suspect par le truchement de son signalement parlé.

Simenon nous dit le monde et la France grâce à son guide Jules Maigret. Il nous montre un monde qui change, car le monde a toujours évolué, sans cesse, sans pause. En lisant Pietr-Le-Letton, j’ai été sidéré de constater à quel point, dès cette première histoire, le commissaire Maigret est abouti. Il est déjà là tout entier, massif, épais, taiseux, avec sa pipe et ses gestes antédiluviens. La légende est déjà présente dès les premières lignes, tout est déjà en place. Sa façon d’observer, de recouper, d’écouter son intuition. Maigret c’est le grand-père d’Adamsberg en moins perché.

Mais outre la présence méticuleuse entre les pages d’un pays qui n’existe plus, avalé par les décennies et le progrès, il y a une écriture d’une rare efficacité. Tenez, regardez ce passage, dans lequel Maigret arrive sur une scène de crime dans une gare parisienne : On le regarda avec un évident soulagement. Il poussait sa masse placide au milieu du groupe agité et, du coup, les autres n’étaient plus que des satellites.  

La plume de Simenon c’est cela. Des images qui surgissent avec poésie, une puissance « placide » mais d’une redoutable efficience. Avec son talent il nous décrit les travers de l’humain, la jalousie, la peur, la cupidité, la colère, la convoitise, liste non exhaustive. Et dans ces récits il faut bien chercher la rédemption car, lorsqu’elle se réalise, c’est toujours dans la douleur.

Pierre Assouline, qui a écrit la préface et qui est plus que légitime pour le faire, la termine en disant :  On devrait ceindre son œuvre d’un bandeau intitulé « la condition humaine », et tant pis si c’est déjà pris.

À noter la passionnante postface de Michel Carly qui vous en apprendra beaucoup sur Simenon et Maigret, Jules et Georges.

Seb.