Ecume, Patrick Dewdney (La manufacture de livres, collection Territori) par Seb

« Ils sont six corps, tassés dans l’espace minuscule. Leur peau est noire, si noire qu’on ne voit que l’éclat des orbites, des dents et des sillons humides de la sueur et de l’eau. Ils se serrent. Ils murmurent, un flot haché qui s’insinue entre le crachat du roulis, la musique du moteur et les ombres tranquilles de la nuit. Cette nuit, comme toutes les nuits, le père est vissé au gouvernail, perdu dans les regrets et ses pensées minérales. Il n’a cure des terreurs qui se disent. »

Dans la dédicace que l’auteur m’a griffonnée avec application, de cette écriture métissée de minuscules et de majuscules, tout est dit : Ecume est une histoire d’eau, Ecume est surtout une histoire de fureur, qui dit la mise à mort d’un monde. »

L’histoire : La Gueuse est un vieux navire de pêche rebaptisé par un drame. Dessus, un père et son fils labourent l’océan pour en tirer leur subsistance. Avec l’horizon d’un côté, les réfugiés à passer en douce, la démence qui erre et la folie des hommes. Sur les flots dézingués, leur destin, maudit par le passé, s’apprête à basculer.

Au début, j’ai été décontenancé. Parce que j’étais encore bien installé dans les godasses âpres et magnifiques de Crocs, le précédent roman que j’avais lu de Patrick Dewdney. J’ai été perturbé parce que ce récit prend le contre-pied du précédent. Dans Ecume, on a l’impression d’évoluer en permanence sous un ciel sombre, qu’il pleut sans cesse, que le monde essore ses paupières de larmes et que la fin est proche. La narration lancinante corrode nos nerfs, mange notre moral comme si la lumière baissait au fur et à mesure de la lecture. Le père et le fils, les deux personnages, presque les seuls, évoluent sur l’océan indifférent comme deux puces sur le dos d’un chien. Ils traînent chacun leurs turpitudes, leurs tourments, des tonnes de regrets et des peines pour un continent tout entier. Sans parler de la cargaison de folie du père.

Au contraire de l’excellent Crocs, Ecume est une lente agonie sublimée par des mots tantôt tranchants, tantôt effleurant. À l’opposé de Crocs, Ecume ne s’agite pas dans la frénésie de la fuite, dans le sillage de laquelle se dépose la haine, la colère, la radicalité. Dans Ecume, on sillonne, on tourne et on vire, le narrateur tient la barre avec fermeté et poésie, et les mots qu’il remonte dans ses filets sont autant de poissons rares qui zèbrent la nuit de leur éclat éphémère. Dans Crocs le personnage nous contait sa vie, ses pensées et son parcours, avec une grande urgence. Dans Ecume le narrateur tient les deux personnages dans sa paume humide et salée, et il nous les montre de son doigt gracile, il prend tout son temps et puis il nous signale les étoiles toujours en veille, toujours prêtes à nous rappeler notre insignifiance.

Cette histoire est capable de vous emmener par le fond, par ses colliers de mots magnifiques, par ses incantations sublimes, ces fugacités qui entretiennent le feu de la littérature. Cette histoire sinue entre le ciel infini et l’océan mystérieux, entre les hauteurs célestes et les abysses terrifiants, nous sandwichant entre les sentiments rêches et des espoirs décousus, où le sel attaque les vieilles blessures et ravive les cicatrices sans cesse rouvertes par la terrible volonté du regret amer, des journées interminables et semblables, où les gestes répétitifs sèment la mort dans un flot de sang noir.

Ecume vous mettra des bijoux dans les yeux et du charbon dans le cœur, parce que c’est beau et parce que c’est d’une noirceur insoutenable, parce que ce père et ce fils nous émeuvent, nous terrifient.

Ce roman est une épreuve de force, celle des éléments insoumis, des êtres blessés à mort, des silences plus vastes que les mers. C’est l’agonie d’une nature qui se bat, malgré tout, en dépit de la débilité atavique des humains, c’est deux mondes qui se télescopent et se fracassent dans un feu d’artifice lyrique dont les feux brillent encore, bien après avoir tourné l’ultime page.

Avec Ecume j’ai trouvé ce que je cherche quand j’ouvre un livre : une langue sans pareille, un voyage, des émotions au travers de personnages façonnés, la critique vigoureuse de quelque chose qui rend le mal visible. C’est déjà beaucoup non ?

J’aurais pu citer une vingtaine d’extraits, je vous laisse avec celui-ci.

« La tempête en déflagrations mouillées, gronde et harangue l’océan de vagues grises. Cherche à peler les côtes jusqu’à leurs ossements de schiste. En-dessous du sable grignoté, les montagnes anciennes se terrent et planquent leurs pics rongés. Trois chaines de roche enfouie, tassées les unes sur les autres, et toutes ont déjà connu l’usure terrible du monde. »

Seb.

Le camp des morts, Craig Johnson (Gallmeister – Totem) par Seb

Traduit de l’américain par Sophie Aslanides

 « Il y eut un silence. Il avait marqué une pause, et tout ce que je parvins à me dire, c’est que ce serait la dernière chose que je verrais. Le temps s’arrêta et ce fut comme si l’air était mort, comme si les flocons de neige restaient suspendus tel un mobile aérien au moment où je plongeai les yeux dans la noirceur de son visage. J’attendis tandis qu’il chancelait dans le silence. » 

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je l’ai dévoré. Et pendant que je me baffrais de mots et de phrases j’ai ri au moins une bonne quarantaine de fois. De ce rire qui jaillit, clair et franc, sincère, qui fait du bien. Pourtant c’est un polar et il recèle de la tristesse et de la noirceur, mais sur ces flots-là, surnage un certain espoir et un humour vif et roboratif.

Craig Johnson je l’ai découvert sur le tard, et entre lui et moi il y a un truc. Et le meilleur quand on fait une découverte aussi belle bien après les autres, c’est de contempler tous les bouquins qu’on a pas lus et qui nous attendent.

L’histoire : Au foyer des personnes dépendantes, une vieille femme, Mari Baroja est retrouvée morte. Malgré la banalité de l’évènement, Lucian Connally, l’ancien shérif de Durant demande à Walt Longmire d’enquêter. Lucian et Walt c’est une très longue histoire. Le premier a recruté le second il y avait un sacré paquet d’années, le second avait servi tout ce temps sous les ordres du premier, et ils avaient beaucoup appris l’un de l’autre. Alors évidemment, Walt va fouiner, et il va trouver des éléments bizarres en même temps que plusieurs évènements à priori sans liens surgissent comme le tonnerre sur le comté d’Absaroka. De fil en aiguille, de mensonges en mauvaises pensées, de rebondissements en fouille minutieuse du passé, entre appât du gain et rancœurs recuites, notre valeureux shérif va avoir fort à faire, et le renfort de son ami si fiable Henry Standing Bear ne sera pas de trop.

Ce que j’apprécie énormément chez Craig Johnson, c’est l’humanité qui se coule dans les pages comme la lumière se coule dans le jour. Il nous plante une histoire dans un des coins les plus paumés d’Amérique et le grand et unique lien que l’on débusque sous l’ombre des Big Horn Mountains c’est l’humanité et la solidarité. C’est un des effets de la nature directe et toute puissante, sous son joug, les humains se rapprochent et s’entraident, ou meurent seuls. Parce que la nature là-bas c’est quelque chose. Et l’auteur ne peut pas résister au plaisir de planter son récit en plein hiver, et les hivers dans le Wyoming c’est quelque chose qui tient de l’inatteignable et du magique. Du féroce aussi. Les tempêtes de neige déferlent sur le comté comme le ressac sur une plage trop isolée, les congères sont comme des vagues figées par le froid, la neige semble ne jamais devoir cesser de tomber, les montagnes n’en finissent pas d’être sublimes et partout, cet air sans limites, cet horizon qui épouse le ciel et la terre, entre les nuages obèses et les sommets aiguisés comme des crocs d’ours débonnaire.

Alors oui, le décor est bien plus que cela, il est un personnage, mais un personnage qui ne ramène jamais sa fraise, qui se contente d’être là, posé, à compter les heures et les années, qui n’intrigue pas avec les autres personnages humains, mais qui exerce quand même son influence par sa simple présence, son grand pouvoir immobile sous la baguette des saisons. La colère d’un homme n’est pas la même sous le blizzard et devant les arêtes colossales de montagnes millénaires.

Dès les premières lignes, j’ai retrouvé les sensations que j’avais eues lors de la lecture de Little bird, cet univers qui tient sacrément bien la route, même verglacée. Il y a dans l’écriture de Craig Johnson cet allant, cette générosité palpable, qui nous transporte et nous soulève, dans une joie qui déborde parfois. La narration à la première personne du shérif Walter Longmire est un régal, parsemée de traits d’humour quasi permanents, de joutes verbales entres les protagonistes du département de police ou avec Henry « l’ours », et en particulier entre le shérif et son adjointe, Vic, un volcan sensuel qui agît comme un révélateur de pas mal de pensées de Walt. Entre eux c’est «je t’aime moi non plus», et leur art de l’esquive n’a d’égal que celui de la répartie caustique.

Le sens de l’auto-dérision du shérif est un des atouts de cette histoire et je le pressens, de cette série en cours. C’est une délectation au fil des pages. Mais là où cela devient très subtil c’est qu’au travers de l’humour maîtrisé, l’auteur fait passer des messages sur l’histoire de ce pays, son histoire sanglante, comme page 189 : C’est une tradition de l’Ouest qui existe depuis toujours : en cas de doute, accusez l’Indien.

Mais il y a aussi cette capacité à construire des scènes cinématographiques hilarantes, page 353 : L’endroit était bondé. Tout le monde se figea quand ils virent entrer un shérif armé, deux adjoints, un Indien et un ouvrier ; ils durent nous prendre pour les Village People. 

Cela dit, n’allez pas croire que ce roman policier est burlesque, non. Il explore les méandres sombres et inquiétants de l’âme humaine, il nous fait côtoyer de bien tristes sires et des individus qui ne valent pas la corde pour les pendre. Grâce à la plume de Craig Johnson, on sait tout des velléités des méchants, de leurs turpitudes et de leurs misérables motivations, et pour contrer tout cela, il faut bien toute la bonne volonté des gens de bien, qui se serrent les coudes pour tenir debout ce coin de pays perdu qui réclame sa part de beauté et d’honnêteté. Parce que finalement, tout est là. L’auteur célèbre les gens bien, j’aurais même pu dire les gens bons (parce qu’il y a dans cette histoire des ressortissants basques). Même s’il met à jour le côté obscur du pays, avec ses plaies béantes qui refusent de coaguler malgré les années et les décennies, l’auteur braque le projecteur sur ces liens indéfectibles que l’on retrouve peut-être plus qu’ailleurs là où la vie est dure, la où la nature vous en met plein la gueule.

Le plus fort, le grand tour de main, c’est de faire apparaître le destin tragique des nations indiennes en filigrane, et en creux, le télescopage d’une civilisation basée sur la relation au réel (la nature, le vivant et l’immatériel, le spirituel) avec celle qui voue un culte aveugle au dieu argent. Il en résulte que la plupart des indiens des romans de Craig Johnson sont des déclassés.

Craig Johnson manie la plume comme Walt Longmire son calibre, avec précision et talent, comme à la page 206 : …j’admirai le vent incessant du Wyoming qui balayait les crêtes des congères comme une rafale qui étête les vagues de l’océan.

Ou page 313 : Il nous regarda tous les deux, ses yeux noirs étincelants comme les dos de truites affleurant dans les eaux sombres.

Avec ce deuxième opus des aventures du shérif Longmire, Craig Johnson construit et façonne un héros inconnu de l’Amérique, de ceux qui soutiennent les murs porteurs de la société, un éclaireur des lieux obscurs, un personnage faillible d’une considérable humanité, un géant généreux au cœur d’argile et à l’humour ample et dévastateur.

Le Wyoming au ciel si bleu vous attend, et si vous croisez un shérif immense et un peu empâté flanqué d’une adjointe bien roulée aux yeux vieil or, vous saurez que vous êtes arrivés.

Seb.

 

Les coeurs déchiquetés, Hervé Le Corre (Rivages/Noir)

« Le premier soir, il n’osa pas toucher l’urne, ni parler à sa mère. Le lendemain, dans le noir, laissant l’air frais qui s’infiltrait entre les persiennes venir sur lui, il pleura. Il demanda pardon pour cette vie qui le poussait si fort et l’éloignait et l’attirait et l’arrachait. Il se sentit si malheureux qu’il ne vit pas d’autre issue que de partir et de s’ensauvager pour ne plus rien savoir, ne plus rien dire, rester ainsi, comme une bête dans ses instincts et son silence. Loin de tout. »  

Cela fait une grosse heure que j’ai refermé ce roman noir. J’ai la tête congestionnée et traversée de sentiments divers et puissants, des émotions violentes viennent à la vie en moi et se dissipent dans une matière qui se tient entre la brume et la cendre. Cette histoire, contée avec un talent époustouflant, est passée sur moi comme un rouleau compresseur qui aurait pris tout son temps, pour que chaque mot touche, chaque ligne m’agrafe, que chaque personnage fasse de moi un intime de sa vie de papier. Sous le rouleau compresseur, lent et pesant, le moindre gravillon a été un point de lumière, une douleur transformée en mots, et ce fut à la fois terrible et terriblement bon.

L’histoire. Mitant des années deux mille. Pierre Vilar, commandant de police à Bordeaux traîne sa carcasse désossée d’enquête en enquête. Il n’est plus qu’un fantôme enfermé dans un corps humain depuis que son fils de huit ans, Pablo, a été enlevé, cinq ans plus tôt, sur le chemin du retour de l’école. Depuis il ne vit que dans l’esprit de vengeance et le faible espoir de retrouver Pablo. Pour l’aider, puisque ses collègues n’ont aucune piste, il a mis un ancien gendarme sur le coup.

Pendant ce temps, à Bordeaux, Victor, un collégien, découvre sa mère assassinée. Et sa vie bascule.

C’est assez rare de tomber sur une histoire qui tient debout du début à la fin. C’est encore plus rare de tomber sur des personnages aussi bien fichus. Et c’est très dur de trouver un auteur capable de se mettre à ce point à la place des personnes. Dans ce livre il y a tout cela. Ce qui vous en conviendrez en fait déjà un sacré bouquin.

Hervé Le Corre façonne ses livres, il leur donne une couleur, un climat, une température. Dans un territoire quasi vivant sous sa plume, il fait évoluer des hommes et des femmes travaillés avec une méticulosité et une générosité que j’ai trop peu souvent rencontré. Jim Harrison, « Big Jim », disait que c’était assez facile d’être un flic ou un mauvais garçon, ou un fermier, mais que devenir le temps d’un roman la fille de ce fermier c’était une autre paire de manches. Après avoir lu ce roman noir, je n’ai aucun doute sur la capacité d’Hervé Le Corre à devenir la fille du fermier. Car il est entré dans l’esprit et la conscience de ses personnages avec une telle virtuosité que j’en suis estomaqué. Sans pathos, sans artifices ni grosses ficelles, mais avec une extrême sensibilité et une pudeur à toute épreuve. Il fallait bien cela pour mener au bout, et avec tact, un tel récit noir.

L’auteur nous parle de deux pertes, différentes mais inestimables, et du caractère inconsolable de ceux qui restent. Ceux qui survivent au « vide » laissé et qui sentent au creux de leur poitrine leur cœur déchiqueté. Déchiqueté, défoncé, entaillé et ouvert en deux, mais qui bat encore, malgré la peine inaltérable, malgré la douleur inextinguible, malgré la colère folle, malgré ce magma de sentiments qui s’affolent comme des vents contraires dans la colonne d’un ouragan.

C’est la grande question posée par l’auteur : comment survivre après « ça », comment vivre tout simplement ? Est-il possible de reconstruire ne serait-ce qu’une simple cabane sur les ruines de la grande maison ? Sur le même terrain ? En nous faisant suivre les traces de ce gamin, Victor, et celles de Pierre Vilar, le flic, l’auteur nous chamboule et nous bouleverse, il nous fait descendre dans l’abîme, au fond du fond, là où la peine n’a plus de visage, plus de consistance, quand elle n’est plus qu’air. Et il nous place en face du mal presque absolu, devant celui que nous considérons comme l’être ignoble par excellence, celui que l’on hait de toutes nos forces, le pédophile.

C’est le portrait déchirant d’un homme qui s’accroche à son fils disparu par le fil ténu de la quête confiée à un gendarme à la retraite, c’est le portrait déchirant d’un enfant qui s’accroche à l’image et au souvenir de sa mère en protégeant comme un trésor macabre l’urne dans laquelle reposent ses cendres. L’un et l’autre parlant presque chaque jour à l’absent et l’absente, pour les faire vivre encore, pour faire durer les moments de bonheur engloutis, pour rester debout, même si c’est douloureux au point de presque s’évanouir. Il y a, après la page 92, quelques feuilles absolument époustouflantes et poignantes, tellement subtiles, sur le retour de Victor chez lui, dans cette maison vidée de sa maman, mais une maman dont la présence flotte encore partout. Une maison où chaque objet rappelle un moment d’amour, où une pièce convoque des souvenirs sublimes qui maintenant brûlent le cœur. Le mien a fondu pendant ces pages-là, et il s’est écoulé par mes yeux.

Hervé Le Corre nous montre comment on peut se remettre de ce cataclysme, ou ne pas en guérir. Il nous dessine ces vies broyées et démontées qui traces malgré tout un sillon de larmes sous ce soleil éreintant de la Gironde, quand l’air vient à manquer, quand le vent emporte la tristesse qui s’écoule des yeux avec une nonchalance qui devient un baume.

Hervé Le Corre nous raconte que le bien et le mal coexistent, qu’ils se croisent et s’enlacent, qu’ils se mêlent, se mélangent et peut-être copulent, et que nous, simples humains, nageons ou surnageons dans cette mélasse, soit en surveillant sous nos pieds l’obscurité des fonds où rôdent les monstres, ou bien en saisissant parfois la lumière qui jaillit entre deux nuages.

L’écriture de l’auteur est travaillée, elle trouve des angles inédits, imprime des images magnifiques et métaphoriques, c’est sculpté, c’est soigné. Il y a un équilibre entre les personnages et les paysages, la sainte trinité « le style, les personnages, la nature ». Hervé Le Corre possède une capacité à écouter le cœur de ses personnages qui oblige à l’admiration. Je pense notamment à cette scène si finement narrée, page 379, dans laquelle l’auteur dépeint l’amour entre deux ados, avec le ressenti, avec l’émotion, il ne manque rien mais il n’y a rien en trop. À faire lire dans les ateliers d’écriture (pour ceux qui y croient).

Je vous laisse avec un passage qui en dira peut-être plus que moi.

« Vilar laisse la pluie de novembre ruisseler sur le pare-brise en songeant à tout cela. Aux morts, décidément. Il est devant cette école, assis derrière le volant. Il n’est pas pressé. Personne ne l’attend plus. (…) Le monde frémit et se brise en dizaines d’éclats mous et changeants à travers l’eau qui coule. De temps en temps, un coup d’essuie-glace raffermit tout et à nouveau tout semble sur le point de se dissoudre. »

C’est juste incroyable de donner vie à des images et des scènes pareilles.

Seb.

Denali, Patrice Gain (Le Mot et le Reste), par Seb

 

« Il avait plu la veille et toute la nuit suivante. Les nuages se déchiraient dans un ciel limpide et froid. Les plus hauts sommets apparaissaient, gigantesques et fantasmagoriques dans les brumes aqueuses chauffées par un soleil toujours plus bas. Dans le fond de la vallée, la Bitterroot s’écoulait dans un sillon coloré ambre et carmin qui tranchait avec le vert sombre des conifères. Malgré la distance, je pouvais par moments sentir l’odeur organique de la rivière, comme j’entendais rouler ses eaux gonflées par les pluies d’automne. »

L’histoire : Nous sommes de nos jours, dans un coin perdu des vastes espaces du Montana. Dans un ranch appartenant à sa grand-mère, Matt Weldon, quatorze ans, apprend à quel point la vie est rude, dure et implacable. Il vient de perdre son père d’une manière brutale. Depuis c’est la descente aux enfers. Au milieu d’une nature foisonnante et impitoyable, il va encaisser les coups et entamer une quête pour comprendre les évènements, fouiller le passé, trouver la vérité, survivre.

Denali, c’est un roman que j’avais repéré il y a plus d’un an. Une blogueuse qui deale des lignes en avait parlé de manière élogieuse et la couverture du livre m’avait happé. Il avait donc rejoint naturellement ses autres petits copains sur le bois peint de mes étagères presque frappées d’apoplexie tant la surpopulation atteignait un niveau record. Il y a quelques jours il m’a appelé, comme les autres, son tour était venu. Il n’a pas duré longtemps. Plutôt bon signe ça.

Pour commencer j’ai appris une chose, pourquoi Denali. J’en étais resté à mes cours de géographie du collège, et pour moi le plus haut sommet d’Amérique était le mont Mc Kinley qui culminait à plus de 6000 mètres d’altitude. Le 28 août 2015, à la demande des populations autochtones d’Alaska, les Etats-Unis ont redonné à ce mont son nom traditionnel en langue vernaculaire, Denali. Voilà pour la petite histoire qui montre aussi à quel point ce pays est pétri de vents contraires. 140 ans après avoir éradiqué les indiens de leurs territoires, les descendants des colons rebaptisent leur plus haut sommet avec le nom indigène de ceux qui étaient là bien avant eux. La boucle est bouclée, mais elle a fait des dégâts.

En lisant ce roman abrupt, c’est l’effroi qui m’est tombé dessus d’abord. L’effroi d’assister, impuissant, à la lente et douloureuse déchéance de Matt, ce jeune garçon très attachant, gentil, trop peut-être, plein de rêves et d’espoir. En quelques semaines, Matt va perdre tout ce qui compte dans une vie, je veux dire ce qui compte vraiment. Et c’est une douleur réelle qui a couru sous ma peau au fil des pages. La narration « témoignage » à la première personne du singulier augmente toujours chez moi l’empathie pour les personnages, et j’avais beau me rassurer en me disant que si Matt racontait son histoire c’est qu’il avait survécu, qu’il s’en était tiré. Mais nous savons vous et moi que les auteurs possèdent des trucs, qu’ils actionnent des procédés mystérieux qui peuvent malgré tout faire passer la réalité de vie à trépas. J’étais donc sans cesse en éveil, méfiant, inquiet de retrouver Matt mort au détour d’une page giflée de sang. Mon impression sur ce roman est ambivalente. J’ai ressenti une très grande affliction en suivant le récit de Matt, ce qui lui arrive est si terrible, Oliver Twist peut aller se rhabiller. Le nombre de catastrophes qui lui tombent sur le coin de la gueule est si important, et d’une telle ampleur que parfois je me disais « non, là trop c’est trop ». Mais en même temps nous sommes en Amérique, et tout est donc possible. Et si la vie m’a appris une chose, c’est que parfois la réalité dépasse la fiction.

Donc la compassion. Pour Matt. Ce que l’auteur lui met dans la tronche ! Bon sang, je me demandais ce qu’avait bien pu faire Matt dans une autre vie pour mériter ça. Là où cela devient bizarre (dans mon ressenti je veux dire), c’est qu’au fil des pages, dans les méandres des chapitres courts, je descendais avec Matt vers les enfers mais à aucun moment je n’ai vécu ce roman comme un objet d’une grande noirceur, un truc si terrible qu’il vous fout en l’air, vous broie le moral et disperse les miettes autour de votre cadavre encore chaud. Pourtant ce roman trempe dans la tristesse. Alors je me suis interrogé (sans me lire mes droits au préalable et sans être assisté d’un baveux). Je suis certain que cela vous arrive, en plein milieu d’un livre, allongé sous la couette, de poser votre bouquin sur la tranche et de fixer un point indéterminé dans la pièce, cherchant l’explication à vos émotions, aux sensations dichotomiques déployées par le récit. Ma chérie a l’habitude, en général, quand je fais ça, elle pose sur moi un regard un peu blasé et amusé et s’en retourne à sa lecture en se trémoussant un peu sous la couette qui n’est jamais assez chaude. (Là, je digresse gravement).

Bref, au bout d’un moment j’ai trouvé. Ce grand écart émotionnel, il vient de l’écriture et du décor. Ce Montana sauvage, si reculé, cette nature exponentielle et autonome, qui vit sa vie sans aménité mais sans haine, la présence de cette rivière, la Bitterroot, comme point d’ancrage au jeune Matt, les pins ponderosa plantés sur les versants comme des soldats prétoriens veillant sur les Bitterroot Mountains et leurs sommets chenus. Si l’histoire est triste, la narration regorge de couleur, de vie au milieu de la mort, elle nous tartine le visage de couleurs sauvages et éphémères, elle nous envoie des fragrances tenaces de mousses et d’aiguilles de pins, de roche réchauffée au soleil et de truites qui grillent sur un bout de bois sentant la résine. Il y a les pygargues qui passent dans des froissements d’ailes légers, presque des fantômes, il y a les ours, les cougars, les chevaux, l’odeur du foin. Et quelques humains qui méritent ce titre.

Il y a l’écriture de Patrice Gain, à la fois économe et inspirée, légère quand il le faut, plus présente aux moments propices. Elle raconte les paysages et s’y imbrique en même temps, comme une sorte de tricot de lettres et d’herbe, de mots et d’écorce. Cette écriture exprime avec justesse les sentiments de Matt, sa souffrance, sa perdition, ses doutes et ses hésitations. Son grand cœur aussi, son indéfectibles amour pour son frère Jack, tombé du côté obscur.

Ce roman est une analyse sur les sentiments et le pouvoir immense des bons moments de l’enfance, ceux qui se gravent pour l’éternité dans la matière humaine, ceux que même le temps ne peut dénaturer. C’est l’examen des liens familiaux, des souvenirs qui tiennent la distance, et aussi des décisions qui font tout basculer et des mauvais actes commis qui vous poursuivent toute la vie pour réclamer réparation et justice. Et quand seule la conscience les entend il se passe des choses incontrôlables.

Je suis sorti de ce roman à la fois vanné et léger, avec l’envie d’aller traîner ma canne à pêche du côté du Montana, là où coule une rivière. Et si je tombais sur Matt, je ne serais qu’à peine surpris.

Quelques pépites pour la route :

« La nuit porte les vibrations aussi. Elles rebondissent sur sa masse obscure et parcourent ainsi de folles distances. »

« Thanksgiving rouvrait des plaies sur lesquelles les longues journées glissant vers Noël déversaient leur lot de sel. »

« La neige avait gommé les irrégularités du paysage. Elle les recouvrait de rondeurs charnelles. »

Seb.

 

Père et fils, Larry Brown (Gallmeister), par Seb

 

Traduit de l’américain par Pierre Ferragut.

« Conduisant sa vieille voiture à toute allure sur le bitume rapiécé, il passa devant des clôtures  rouillées, une grange qui s’effondrait, des vaches noires sur de l’herbe verte. Puis il s’enfonça dans  les bois qui commençaient là, dans une vaste  crypte d’arbres et de vignes grimpantes, dans le  tunnel creusé par ses phares. Il tendit le bras à  l’extérieur et salua dans le vide.

– Adios, enculé de mes deux, dit-il. »

 

Ce livre, Père et fils, c’est un libraire qui me l’a offert. Un cadeau précieux,  doublement. Un, pour le cadeau qu’il représente ; deux, car il est la preuve  que des libraires existent encore, je veux dire des vrais, des qui lisent des  livres et qui les conseillent à des lecteurs.

Je connaissais Larry Brown de nom, de réputation. Et quelle réputation !  Des pointures françaises m’en avaient parlé, donc j’étais impatient de le lire j’attendais juste qu’il m’appelle. Il y a peu, le murmure de sa voix s’est fait  entendre des tréfonds de ma bibliothèque, il a parlé à mon cœur avec des  mots simples, des mots vrais. Il a agité des monstres à face humaine et des  sentiments exacerbés au bout de ses fils invisibles. Il a joué cette fameuse  petite musique que l’on recherche tous à travers les lignes noires, ces graffitis assemblés avec espoir et créativité, ces hiéroglyphes hétéroclites qui main  dans la main, nous disent des choses puissantes. Parce que ce livre est  puissant, si puissant que, au moment où j’écris ces lignes, je n’ai peut-être pas appréhendé toute la profondeur du récit, toute la complexité des  personnages. Peut-être devraise attendre un peu, laisser toute cette matière fluctuante me pénétrer plus en profondeur, là où des choses intangibles se jouent malgré nous. Mais j’ai peur d’oublier cette autre chose si importante, l’émotion.

L’histoire. Quelque part dans le sud étouffant de l’Amérique séculaire. Glen vient de sortir de prison, trois ans pour avoir renversé et tué un gamin avec sa voiture, imbibé jusqu’aux paupières. Trois années interminables, juste  égrenées par les lettres de son amoureuse, Jewel. Jewel qui avait promis de  l’attendre, Jewel si belle, mais Jewel avec un gamin, David, le fils de Glen. Le premier point d’achoppement. Glen retrouve son coin de paradis aux  allures d’enfer, il n’est jamais allé ailleurs de toute sa vie. Il revoit son frère Puppy, son père Virgil, et d’autres personnes avec lesquelles il a des contentieux, ou pense avoir des contentieux, comme Ed, le vieux Barlow, ou bien  encore Bobby, le shérif. Le problème c’est que ces trois années à Parchman n’ont servi à rien, Glen n’a rien appris. Il revient avec beaucoup de colère et de hargne dans son cœur, une substance qui le brûle et qu’il se doit d’expul ser avant de se consumer.  Une sale histoire va s’écrire dans la poussière du sud.

 

Larry Brown vous prend à la gorge dès l’entame, et jamais, jusqu’à la fin, il ne desserrera son étreinte. Dès le début, dans ce trajet qui ramène Glen chez lui, dans cette petite ville écrasée de chaleur, où les non-dits et les rumeurs filent et prolifèrent en abondance, on comprend que le  passé pèse ici bien plus lourd que tous les livres du monde. Dans cette route du retour, avec Puppy au volant et Glen à côté de lui (et nous assis à l’arrière de la voiture), on décrypte des aspérités, des cicatrices aux visages de plaies béantes et suppurantes, des histoires pas réglées, des suspicions à chaque  coin de rue, des revanches non prises et qui réclament leur dû en hurlant  leurs silences dans la nuit profonde.

L’auteur nous plonge sans aucune aménité dans l’Amérique des déclassés,  celle qui rame au quotidien, celle qui tire le diable par la queue et se permet de jouer avec lui,parce qu’elle n’a pas grandchose à perdre, et que de toute  façon, la défaite est son quotidien. L’Amérique d’en bas, aurait dit un ancien premier ministre bossu de chez nous, ancien marchand de café et inventeur de formules de prisunic. Dans les miasmes de ce pays  qui traîne le cauchemar du rêve américain comme un boulet, nous  apprenons à connaître Virgil, le père de Glen. Un mec intéressant et  attachant ce Virgil. Pas tout à fait nickel, mais qui peut s’énorgueillir de  l’être ? Bobby le shérif, débordé et très empathique, se retrouve avec une  sale affaire sur les bras alors que le retour de Glen complexifie son job et sa  vie. Glen, véritable bombe à retardement qui semble se foutre de tout ce qui tourne autour de lui, sauf de Jewel. Glen est un personnage sublime d’un  point de vue romanesque, un gros bidon de nitroglycérine, un écorché vif  qui continue à se scarifier au soleil du sud. Un nageur en eaux troubles qui  lutte pour ne pas être entraîné au fond par ce passé tellement noir, plus sombre que l’eau du bayou elle-même. Glen est un volcan qui a sommeillé durant trois années, et qui ne  semble pas avoir le choix, cracher ses nuées ardentes qui jaillissent de son  cœur ouvert en deux, ou mourir d’implosion, étouffé par ces mêmes  cendres brûlantes.

Et tout autour, le sud, son rythme languide, son climat pesant, qui opprime à sa manière les gens de peu, les besogneux journaliers, toute la périphérie  de Glen, l’âme du pays en haillons posé là, crépitant sous le feu du soleil,  absorbant les averses orageuses, subissant les saisons et les années avec la  résignation de la roche, mais sans la protection de sa peau dure de granite.

Glen, Jewel, Bobby, Virgil, un carré dont la somme des côtés promet un  résultat explosif, corrosif, très instable. Une géométrie aléatoire parasitée  par les actes anciens, les mauvaises actions des uns et des autres, leurs re-noncements aussi, leurs évitements, les coups du sort en embuscade, et au  final, au bout de la ligne droite ébouriffée de poussière, la colossale facture à payer.

Au-delà du travail chirurgical réalisé sur les personnages, se trouve l’écriture  puissante et débordante d’images de Larry Brown. Comme cette phrase  page 133, qui n’a l’air de rien, mais qui fait apparaître une image très nette,  la bonne image, et c’est si compliqué à réussir : Le soleil avait un peu baissé  dans le ciel et les chênes laissaient filtrer quelques rayons, quelques minuscules  tâches de lumière qui clignotaient quand les rameaux bougeaient sous la brise.

Une sacrée phrase qui parvient à faire apparaître en chacun de nous « la  fameuse image », on y est, on voit les rais de lumière nous faire de l’œil par intermittence.

Dans ce roman noir d’une rare puissance, on se dit que les dés son quasi-ment jetés quand les destins se coltinent autant de difficultés, quand le  passé se transforme en tumeur incurable, que se voir tel que l’on est à la  grande lumière est un effort surhumain alors que s’enfoncer dans la tourbe est si facile.

Ce roman est un grand livre sur les caractères profonds, sur les vieilles  rancœurs qui pourrissent tout, sur les erreurs vitrifiées dans les couloirs du temps, sur les haines recuites et la capacité de l’homme à pardonner,  ou pas. Parce que le pardon réclame bien plus de volonté et de grandeur  que la vengeance.

 

Seb

Born in the USA – Anatomie d’un mythe, Hugues Barrière (Autour du Livre) par Seb

Quand je participe à un salon du livre, j’aime bien flâner un peu dans les allées, jeter un œil aux bouquins qui patientent en silence, saluer les connaissances et les amis. Au début du mois de mars, j’étais au salon de Naves, en Corrèze. La foule n’était pas encore entrée, le calme régnait. Il y avait cette ambiance d’avant la bataille. J’arpentais donc le salon pas encore ouvert, zieutant ici et là. Soudain, au coin d’une table, mon regard accroche sur une image que je connais par cœur et qui est inscrite depuis longtemps dans ma mémoire. Des bandes blanches, d’autres rouges, en alternance. Dans le coin en haut à gauche, deux étoiles blanches sur fond bleu. Et devant cette immense bannière, le Boss qui bondit avec sa guitare.

Bien sûr, si vous êtes des amateurs de Bruce Springsteen, vous aurez reconnu la jaquette du fameux single qui a fait passer le Boss du statut de star du rock à celui de méga star planétaire du rock.

Intrigué je m’approche. Je prends l’objet dans ma main, l’étudie, le feuillète. Je lis quelques lignes du début ainsi que la 4ème. Les jeux sont faits. J’ai décidé de l’acheter. Je repasserai plus tard dans la journée, ce sera l’occasion de tester l’auteur sur ses connaissances et sa passion.

La rencontre s’est faite en fin de journée. Hugues Barrière est un gars très sympathique, je jauge souvent un homme à sa poignée de main. Nous nous sommes embringués dans une discussion à bâton rompu sur le Boss, sa musique, le bonhomme en tant que personne, la littérature et l’Amérique d’hier et celle d’aujourd’hui. Un vrai beau moment et une belle rencontre. J’ai immédiatement réalisé que le gazier était un sérieux client et qu’il en connaissait un bon bout sur le sujet.

Donc j’ai lu comme un gourmand ce livre de 150 pages qui dissèque l’histoire de ce titre mythique, d’avant sa conception jusqu’à son existence de nos jours. Un parcours fascinant et passionnant, étonnant même.

Hugues Barrière est ce que j’appellerais un grand et fin connaisseur du rock et de tout ce qui s’en approche, mais il est surtout un exégète de Bruce Springsteen, un allumé comme il y en a peu. Il nous offre avec ce livre, une plongée incroyable dans l’univers de l’artiste, auteur compositeur interprète et nous délivre au fil des pages, des détails importants, des secrets de fabrication, ou tout simplement la petite histoire précise de la grande histoire.

Après avoir planté le décor sur les débuts et les origines de Springsteen (ce qui est indispensable pour comprendre et appréhender l’histoire de ce titre emblématique qu’est Born in the U.S.A) il nous déroule son récit d’une manière chronologique et très documentée. Grâce à sa maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’approche au plus près du mystère de la création de cette chanson, du sens des mots choisis et aussi de l’état d’esprit du chanteur au moment de sa fabrication. Car c’est bien d’une fabrication qu’il s’agit. Comme un artisan menuisier qui construit un meuble, d’abord grossier, puis qui y revient sans cesse, par petites touches, influencé par ses rencontres, ses connaissances culturelles, ses angles d’approche. Au final, le meuble mettra plusieurs années à ressembler à ce que voulait l’artiste/artisan. Mais cela valait sacrément le coup.

Hugues Barrière remonte à la génèse, et ce qui est passionnant dans ce genre d’opération c’est quand on se rend compte que l’écriture d’une chanson s’est faite dans le creuset de la grande histoire, celle des Etats-Unis, et en particulier la période de la guerre du Vietnam. On mesure à ce moment-là, l’importance des artistes dans nos vies et dans nos sociétés, qu’ils soient chanteurs, acteurs, cinéastes ou peintres, sculpteurs, photographes ou écrivains. Parce que le Boss, comme des milliers d’autres américains, de par son âge et sa classe sociale, était concerné par la conscription pour cette guerre à l’autre bout du monde. Il n’y est pas parti mais des types proches de lui, de son groupe de l’époque y sont allés, et ne sont jamais revenus. Cet épisode a dû rester dans sa mémoire et à maturé un certain temps.

Je ne vais pas dépoiler le livre, je vous laisse découvrir son contenu étonnant. Là où c’est très bien vu de la part de l’auteur, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres ouvrages, c’est qu’après nous avoir distillé les détails très intéressants de la naissance du titre qui est devenu la chanson emblématique de Springsteen, Hugues Barrière nous narre le grand malentendu qui s’est rapidement installé dans le sillage de ce tube proprement stratosphérique.

Avec une précision de chirurgien, mais avec une plume d’auteur assez plaisante, il nous explique avec force détails et preuves, comment une chanson écrite pour dénoncer une situation sociale, une guerre, mais surtout le retour des héros dans l’anonymat et l’indifférence – mais aussi dans la douleur et la colère – a pu être mal comprise et totalement détournée de son but initial et de sa substance. En tournant les pages, nous assistons médusés, au détournement de l’œuvre contestataire en objet de promotion pour une Amérique triomphante et impérialiste. Avec une grande impartialité, l’auteur nous démontre que le Boss lui-même n’est pas exempt de reproches et qu’il a commis des erreurs, notamment de communication lors de la récupération de son titre par le président Ronald Reagan en campagne pour sa réélection. Hugues Barrière met en corrélation cette fausse image qui se construit très rapidement autour du méga tube de l’année 1984 avec tout un tas d’éléments exogènes, de décisions marketing risquées et de méthodes de composition et de choix rythmiques casse gueule mais d’une efficacité redoutable.

Bref, vous l’aurez compris, en lisant ce livre très réussi, vous en apprendrez énormément sur la naissance et la vie de cette chanson culte, sur son créateur bien évidemment, mais aussi, et c’est là que c’est fort, sur l’état d’un pays à l’instant T, sa manière de voir et de ressentir les choses, sa facilité à faire l’amalgame dans le terreau de son histoire violente et compliquée.

L’air de rien, ce sont quarante années américaines que nous traversons dans les spasmes de l’histoire, des décennies durant lesquelles un titre façonné à la manière d’un orfèvre à résonné et résonne encore comme un des plus grands coups de génie d’un artiste à part et imprégné par sa musique comme peu l’ont été avant lui.

Un petit conseil pour entrer dans de bonnes conditions dans ce bouquin. Munissez-vous si ce n’est pas déjà fait, de la version classique, (la grosse machine de guerre martiale qui dévaste tout sur son passage avec ses premières notes immédiatement reconnaissables et qui vous laisse exsangue de joie et d’excitation) et aussi de la version qui figure sur l’album 18 Tracks paru en 1998. Une version acoustique et posée où le texte prend toute sa place et une autre dimension.

Je me suis ré-ga-lé. Merci Hugues !

Place au livre, place à l’auteur, place au Boss, place à Born in the U.S.A !!!

Seb.

L’équipage, Joseph Kessel, Gallimard, par Seb

« Jusque-là, il n’était monté que sur des appareils d’école, de lentes machines d’où l’on voyait, comme d’un balcon, se dérouler le paysage. Maintenant vibrait sous lui un avion de guerre, solide et prompt, construit pour les combats, engin de meurtre qui avait un profil de requin. Mais comme l’ouverture où il insérait son corps était étroite, encombrée d’un tabouret, des cartes qu’il emportait et de la crosse des mitrailleuses jumelées ! Comment s’y mouvoir pour observer à l’aise et pour se battre ? Le capitaine lui demanda s’il était prêt, Herbillon baissa la tête, et aussitôt une anxiété voluptueuse caressa tout son corps. »

 

Joseph Kessel. Quelle gueule ! Une figure ample, burinée, marquée par des tribulations incessantes, enrichie par des rencontres merveilleuses. Un homme qui a quadrillé la planète. Un visage scarifié par l’épreuve des émotions, le vivant fleurit sur cet épiderme rugueux. Joseph Kessel. J’ai une affection toute particulière pour cet écrivain, et une admiration assez colossale pour l’auteur, l’homme, son œuvre, son parcours. Joseph Kessel c’est la synthèse aboutie d’Ernest Hemingway, Jack London, Blaise Cendrars et Antoine de Saint-Exupéry. Rien que ça.

Premier conflit mondial. Quelque part dans l’Est de la France. Jean Herbillon, jeune officier pilote arrive dans sa première unité de combat. Il va découvrir un monde d’une grande richesse, rempli de forts caractères et d’hommes magnifiques. Il va épouser l’amour du grand frisson, celui qui se faufile et vibre pile dans l’espace qui palpite entre la vie et la mort, le cœur au bord des lèvres et les yeux exorbités. Mais alors qu’il est en train de gagner sa place, de se faire respecter, il va croiser le chemin de l’amour en même temps que celui de l’amitié. Et les deux vont se mêler, se confondre, jusqu’à en devenir une chose insoutenable et…indispensable. Dans le ciel écumé par de nouveaux chevaliers aux étoiles d’argent, le jeune homme devra faire face à ses démons, ses désirs puissants, il devra mesurer le poids de l’honneur et, celui incommensurable de la conscience qui taraude et corrode le moral jusqu’à la moëlle. Dans une époque de fracas et de sang, quand la seule chose immuable se révèle être l’amitié inconditionnel des frères d’armes, quand le seul blindage contre les balles est la solidarité et aussi la chance, comment se tenir debout sans trembler, comment ne pas faire un pas de côté, ou en arrière ? Jean Herbillon va apprendre LA leçon de la guerre, que les hommes seuls sont les plus farouches au combat, mais que ceux qui ont quelque chose à y perdre sont les plus braves.

Dans L’équipage, il nous emmène dans le cockpit rudimentaire des premiers chasseurs de la première guerre mondiale. Au travers des jeunes yeux idéalistes de Jean Herbillon, aspirant fraîchement affecté dans une escadrille, l’auteur nous fait découvrir que la grande richesse d’un homme dans la guerre c’est la solidarité, la fraternité, l’amitié des heures sombres et glauques, quand le panache du malheur recouvre le monde et que les seules lumières qui éclairent assez sont les yeux du compagnon d’arme.

Dans ce roman doté d’une grande puissance littéraire et d’une généreuse sensibilité, Joseph Kessel explore les méandres de l’âme humaine, quand celle-ci se fait joueuse, aventurière, mais aussi calculatrice, revêche, fidèle et emportée, tantôt sombre et tantôt lumineuse, dans cette alternance de sentiments plus vrais que le ciel est infini et plus violents que la guerre elle-même.

Mais pour soulever toute cette matière, il fallait une plume magnifique, éprouvée et lyrique, celle de Joseph Kessel. Avec finesse, il nous prouve que dans le monde moderne l’aventure existe encore, nichée dans les tripes de la guerre, que pour la débusquer il suffit de s’élever dans les airs sulfureux et coudoyer d’autres anges noirs, maléfiques, des ombres accompagnées de ce grondement de tonnerre, affichant le rictus qu’ont les hommes face à la mort qui rôde et fait sa récolte inlassable. Oui, l’aventure réclame ce prix-là, rien de plus, rien de moins. L’ivresse du combat, ou même juste l’excitation de la possibilité d’un affrontement, en se sachant prêt, se croyant prêt, et protégé par l’ami qui veille sur votre nuque comme un père, déterminé à faire barrage de son propre corps s’il le faut, parce qu’ils ont promis, tous autant qu’ils sont, à se sauver les uns les autres, au moins à essayer de toutes leurs forces.

Mais le vrai cœur d’un roman vous le savez bien, ce n’est pas l’histoire, c’est l’écriture. Et là, nous sommes servis copieusement. Comme cet phrase page 50 : Ses yeux errèrent à travers la chambre qu’il n’avait pas eu le loisir d’examiner la veille. Il frissonna : un véritable cercueil tendu de noir et rapiécé, à la fenêtre, par le chiffon blême de la brume.

Des passages de ce tonneau, ce livre en regorge. L’auteur saisit le moment, les instants, fugaces ou plus longs, ces interstices de beauté fulgurante qui font le plus grand trésor de la vie. Je vous laisse avec une de ces descriptions dont je raffole, page 66 :

« Du terrain se levait en une poudre lumineuse la cendre bleutée du soir. »

Lisez Kessel, et quelque chose en vous sera comblé. 

Seb.

Le fils, Philipp Meyer, Albin Michel et Le Livre de Poche, par Seb

   «  Nous avancions sur une longue plaine entourée de collines, nous enfonçant sous les arbres pour en ressortir plus loin, passant des ténèbres au clair de lune puis de nouveau aux ténèbres ; les indiens faisaient confiance aux yeux des chevaux et ceux-ci chassaient devant nous tous les animaux de la forêt. Je cherchai mon frère. Derrière moi les cavaliers surgissaient des arbres comme s’ils naissaient de l’obscurité même.

 

Ce livre m’a accompagné un bon moment après l’avoir lu. Non pas à cause de ses 784 pages en format poche, car il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que j’y fourre mon nez, même aux heures les plus improbables. Cette histoire a exercé sur moi un pouvoir particulier, j’étais passionné par le récit, les personnages, surtout celui d’Eli ; il fallait que j’y retourne, sans cesse, me replonger dans cette époque, ces lieux, cette histoire qui se cousait dans les plis de la grande Histoire. Oui je sais, vous voulez savoir de quoi ça parle.

1848 – Quelque part dans le sud-ouest du Texas. Sur la « frontière mouvante ». Eli McCullough, environ 12 ans, vit avec sa mère, sa sœur, son frère et son père qui est rangers. Une nuit, alors que le père est en mission, ils sont attaqués par des indiens comanches. Eli et son frère sont enlevés et le reste de la famille massacré. Eli restera trois ans au sein des comanches, il va être « adopté » par Toshaway, le chef de la tribu. Il en conservera un souvenir brûlant et vivace. Ensuite, après quelques errances, il construira sa légende à coups de révolvers et de fusils, il prendra part à la guerre de sécession et aux guerres indiennes pour devenir « le colonel », terme par lequel tout le monde l’appelle désormais. Ensuite, à coup d’achat de terrains, il va façonner un empire du bétail et ne semblera vivre que pour échapper à quelque chose qui le tourmente. Il donne l’impression de se tenir toujours à distance des émotions, de l’empathie, de la compassion, comme si ces choses-là étaient trop chargées, trop brûlantes pour lui. Eli est un homme froid et cynique. Son ombre va planer sur toute sa descendance.

1848 – Peter est le fils « du colonel ». C’est un homme différent, qui semble toujours être en dehors de lui-même. Le poids de l’héritage lui est insupportable, parfois il subit les décisions de son père, parfois il se révolte mollement. Et peut-être qu’au milieu de toute cette violence et de la folie des hommes, il pourra s’échapper.

De nos jours. Jeanne-Anne est la petite fille de Peter. Les évènements ont fait d’elle la patronne de la famille. Elle est la détentrice de tout. L’histoire, le passif, les secrets sales, le futur et le présent. Elle doit faire prendre un virage à l’entreprise familiale et à sa propre vie. Mais boucler la boucle n’est pas si facile quand les souvenirs et les fantômes vous observent.

 

Avec ce roman puissant et très documenté, Philipp Meyer fait s’exercer le souffle de l’histoire. Ah ce que j’ai aimé ce roman ! La construction d’abord. Dans une alchimie savante, on alterne les chapitres et les trois personnages, Eli et Jeanne-Anne à la troisième personne du singulier et Peter sous la forme d’un journal qu’il tenait. La forme narrative du journal confère une certaine distance, ce qui peut surprendre car on s’attend justement à plus de proximité. Cela tient à l’écriture, à l’atmosphère que l’auteur a instaurée, l’émotion s’y fait rare et on peut le déplorer, l’écriture est froide, mais je pense que c’est pour rester fidèle au personnage qui semble flotter dans son être ; ainsi, comme sur des montagnes russes, nous passons de la frénésie au grand calme, à la peur avant le vide puis à la décélération brutale. J’ai aimé les trois personnages, mais j’ai préféré celui d’Eli. Quel parcours ! Quel voyage chez les comanches ! L’auteur nous fait découvrir cette nation dominante, parmi les plus puissantes, nous apprenons leur mode de vie, leurs rites, leurs traditions et croyances. Nous écoutons avec eux le bruit du vent et rien de ce qui vit sur cette contrée ne leur est étranger. Leur connaissance du monde végétal est totale et ils étreignent une liberté sans limite. C’est tout cela qu’Eli, rebaptisé Tiehteti-taibo (ce qui signifie « petit homme blanc ridicule ») va découvrir et apprendre. Je me suis attaché à cette nation indienne avec une grande facilité et beaucoup d’émerveillement. Ces comanches, l’auteur les représente loin de l’hagiographie. Tels qu’ils sont, parfois des sauvages barbares dénués de pitié, parfois des poètes, parfois des êtres capables d’empathie et de beaucoup de gratitude. Mais toujours un peuple libre en prise directe avec la vie et la nature.

Mais, tout au long de la lecture, une peine profonde m’étreint malgré tout, car je sais que cette peuplade vit ses dernières années de liberté et d’insouciance, car l’homme blanc continue d’avancer, de confisquer la terre, de propager ses maladies mortelles et de considérer les Peaux-Rouges comme des êtres inférieurs. Et de les voir progresser, mener leur vie de nomades, chasser le bison, en tirer le maximum (il y a dans ce roman un passage d’anthologie au cours duquel l’auteur nous décrit comment la totalité du bison est exploitée, rien n’est gaspillé, un moment édifiant pour notre société de consommation reine du gâchis). Et de les voir diriger des raids, explorer des terres, prendre soins des plus faibles, tout cela me brisait le cœur car je connaissais la fin tragique qui les attendait, tapie dans les méandres de l’histoire funeste.

C’est le plus souvent les chapitres dédiés à Eli qui faisaient naître en moi une émotion, un sentiment dont les deux autres personnages sont dépourvus, j’ignore si cela était une volonté de l’auteur ou si Peter et Jeanne-Anne sont un peu loupés de ce point de vue. Cela ne m’a pas vraiment gêné d’ailleurs, grâce aux comanches.

Au-delà du récit de trois générations qui ont participé à la construction d’un pays encore juvénile, l’auteur, en abordant de front les sujets de la confiscation de la terre, du génocide des indiens, de la cupidité et de la violence brute qui semble figée dans l’ADN de ce pays, en parlant de tout cela, Philipp Meyer nous raconte l’histoire de l’Amérique. De la folle poussée de fièvre vers l’Ouest à la bagarre pour la terre et l’éradication des tribus indiennes, de la bagarre suivante entre blancs pour la terre, toujours la terre, du schisme de la guerre civile à la découverte du premier puit de pétrole au Texas, le puit qui va changer la face du monde. C’est une folie humaine que nous dévide l’auteur, la fresque de la naissance du Texas sur un matelas de dollars et sur les cadavres entassés de pas mal de gens. C’est aussi la chronique du racisme ordinaire, contre les indiens bien sûr, mais aussi contre les mexicains, les noirs, les colons arrivés trop tard, bref, tout ce qui n’est pas yankee.

Et puis l’écriture, la langue, superbe. Page 692 : Les morts étaient des concurrents déloyaux, figés dans leur perfection quand la chair des vivants n’en finissait pas de faiblir.

C’est une performance sidérante sur une famille qui ploie sous le joug d’une ombre tutélaire et légendaire, « le colonel ». Alors quand les sentiments s’en mêlent, ou s’emmêlent, et que l’histoire et les velléités jouent les trouble-fêtes, tout devient incertain, l’avenir se teinte de noir et de sang. Le sang, la seule véritable constante en Amérique.

Seb.

Traduit par Sarah Gurcel.

 

La mort et la belle vie, Richard Hugo, 10/18 par Seb

 « Je me demande parfois pourquoi il y a beaucoup plus de clochards que de clochardes, comme si la déchéance et la défaite étaient presque exclusivement réservées aux hommes. Peut-être que la plupart des femmes sont trop fortes pour devenir des épaves. Peut-être que pour devenir une épave, il faut avoir en soi une faiblesse que les femmes n’ont en général pas. »

Traduit par Michel Lederer, préface de James Welch.

L’importance d’une couverture. Chez moi c’est une chose primordiale, voire décisive. Je sais, c’est con, parce qu’il existe pas mal de bons bouquins affublés d’une couverture merdique. Mais je fonctionne de cette manière, c’est comme ça. Avec ce polar rural, j’ai tout de suite su que j’allais aimer. Ce caribou (à moins que ce ne soit un orignal) au milieu de cette immensité neigeuse, cette pente ébouriffée de sapins, un brin menaçante, inquiétante, c’était une belle promesse. Et la promesse est largement tenue.

Richard Hugo était un poète renommé. Je dis « était » parce qu’il est mort en 1982 emporté par une leucémie. Mais cette fine plume nous laisse dix recueils de poèmes et cet unique polar. Et Richard Hugo connaît ses classiques. Il a lu les pères fondateurs américains : Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Ross MacDonald. Mais aussi John D.MacDonald, James M. Cain, bref, autant dire que notre gazier est un sacré client.

Nous sommes dans le sublime état du Montana, vous savez, celui magnifié par le superbe film de Robert Redford « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ». Nous faisons la connaissance de Al Barnes, dit « La Tendresse ». Al est un flic qui a bourlingué à la brigade criminelle de Seattle. Il a failli en crever, il est usé par le crime, cette chose poisseuse qui ne s’arrête jamais de pisser le sang et de gerber sa violence. Alors Al a tout largué, il est devenu shérif adjoint à Plains, une bourgade perdue du Montana. Et Al a la belle vie, pour sûr ! Ici, à Plains, le crime se résume souvent aux jeunes ados qui picolent un peu trop le week-end, au mari abruti qui cogne sa femme, au type bas de plafond qui pique dans la caisse de la station-service. Al s’est trouvé une poulette superbe, Al est amoureux et elle aussi.

Alors quand un gars sans histoire, en train de pêcher au bord du Rainbow Lake, se fait défoncer et fendre le crâne à grands coups de hache, c’est un séisme d’amplitude 12 qui frappe le bled de Plains. Un témoin dit qu’il a vu une femme immense, avec des cheveux gris hirsutes au bord de la route, tout près du lac, tout près du lieu du crime, et elle avait une hache avec elle. Red Yellow Bear, le shérif indien du comté connaît bien Al Barnes, c’est lui qui l’a engagé. Et Red Yellow connaît ses limites, c’est pour cette raison qu’il est un bon shérif. Il ne pige pas grand-chose aux enquêtes sur les homicides, alors il va refiler ce pot de pus à son adjoint chevronné et lui laisser la bride très lâche.

Coup de tonnerre. Une deuxième victime fait son apparition. Le contremaître de la scierie, une hache aussi, la tronche en deux aussi, pas beau à voir. La tension monte, la population s’effraie, les huiles transpirent, et Red Yellow Bear se fait des cheveux, les élections approchent et ses opposants pourraient bien présenter un rival au poste de shérif.

Commence alors pour Al « La Tendresse » une enquête foisonnante, le nez collé à la piste, il va remonter peu à peu les pas du tueur, et le hasard (mais y-a-t-il un hasard) va le faire revenir à Seattle, là où il a officié pendant dix-sept années. Il va y retrouver un ancien collègue inspecteur, une pointure et un poète. Dans cette affaire sinueuse à souhait, les rebondissements s’enchainent et s’acharnent, et les méandres du mal sont plus profonds qu’on ne le croit. Al Barnes risque de réussir, mais la vraie question est, aimera-t-il ce qu’il va trouver ?

Quelle découverte cet auteur ! Et mon cœur saigne de savoir qu’il n’a pas pu écrire autre chose. Quand ce roman sort en 1980, c’est un succès, comment aurait-il pu en être autrement ? La narration à la première personne du singulier confère comme souvent une proximité avec le personnage principal. On éprouve vraiment l’impression d’être pote avec Al « La Tendresse ». Il nous chuchote à l’oreille, il nous fait des confidences, nous raconte sa vie. Il y en a plein des auteurs qui utilisent la narration avec le « je », mais ça ne fonctionne pas toujours. Dans le cas présent c’est une merveille de complicité qu’instaure l’auteur entre nous et Al, et on lui file le train à Al, on n’a pas envie de le lâcher, parce que Al, c’est un mec bien, un tendre perdu au milieu des loups, mais un sacré limier.

Je me suis régalé avec le style de Richard Hugo. Un mélange de poésie et d’humour, avec une savante couche d’autodérision. En fait ce polar m’a furieusement fait penser à Craig Johnson et son shérif Walt Longmire, sauf que c’est le Wyoming et pas le Montana, sauf que Richard Hugo a écrit son roman vingt ans avant l’apparition de Walt Longmire. Mais la filiation est bien là, claire et nette. Enfin, je voulais dire que ce roman est une ode à la volupté, aux bonnes et belles choses de la vie. Amis, femmes, sexe, bonnes bouffes et alcool, grands espaces et liberté, humour et amitié. Beau programme non ?

Allez, deux petites sucreries pour allécher :

Page 63 : Elle m’adressa son grand sourire. La sensualité s’étalait sur ses lèvres comme de la crème fouettée.

Page 160 : On s’assit au bord de la véranda pour regarder l’océan déverser ses secrets sur un monde qui s’en moquait.

Si vous aimez Craig Johnson vous aimerez Richard Hugo. Si vous aimez les enquêtes avec le nez planté au ras du sol, avec de la déduction et de la réflexion vous aimerez « La mort et la belle vie. »

Un conseil d’ami, filez dans le Montana, je vous fais un mot d’excuse …

Seb.

 

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset et Le Livre de Poche par Seb

 

Résultat de recherche d'images pour "Retour à Killybegs"« Nous étions des gamins. Je regardais le visage de mes amis. Nous voulions nous battre pour la liberté de notre pays, honorer sa mémoire, préserver sa terrible beauté. Peu importaient nos pactes et nos alliances. Nous étions prêts à mourir les uns pour les autres. Mourir vraiment. Et certains d’entre nous allaient tenir promesse.

Je n’ai plus posé de questions. Et Danny a gardé les siennes.

Lui et moi allions faire la guerre aux Anglais, comme nos pères la faisaient. Et nos grands-pères aussi. Poser des questions, c’était déjà déposer les armes. »

Irlande. L’Irlande éternelle, charnelle. L’Irlande des rebelles, terre des insoumis, le bras levé dans la lande, la fureur dans les yeux et dans les veines. Tyrone Meehan a été l’un d’eux. Un « terroriste » aux yeux des Anglais, un soldat parlant gaélique qui lutte pour sa patrie aux yeux des « Papistes ». Il a été un membre de l’IRA, il a tout connu, la peur, le combat, les embuscades, les attentats. Mais aussi la fraternité des frères d’armes, cette chose indicible et tellement puissante, et encore la sensation indescriptible de jouir de la liberté, car combattre l’occupant c’est déjà être libre.

Tyrone Meehan a perdu des camarades, des compagnons. Il a connu les geôles terribles des britanniques, il a eu faim, froid, il a éprouvé l’immense fatigue de ceux qui ne se rendent jamais. Mais un jour, dans une rue de Belfast, alors qu’il tient tête aux Anglais et à leurs blindés, sa vie va emprunter la trajectoire tortueuse qui est promise à tous ceux qui se fourvoient dans le mensonge. Et rien ne sera plus comme avant, rien n’aura plus jamais le même goût, la même couleur. Même ce ciel d’Irlande, gris et tourmenté, qui excrète des larmes amères et glacées, il semble le toiser d’un regard revanchard et vengeur.

Ce roman d’une rare puissance m’a mis sur les fesses, il m’a renversé, et j’ai eu plusieurs fois le souffle coupé. Le souffle coupé par la poésie qui se dégage de l’écriture qui malgré tout se montre parfois abrupte et cinglante. La poésie qui habite aussi les personnages, qui en fait des êtres nimbés dans la brume mystérieuse qui porte au pinacle, qui fait entrer dans la légende. J’ai aimé ces héros, moi qui suis étranger à la religion, j’ai ressenti la grande empathie que ceux qui observent éprouvent pour ceux qui se battent et qui se dressent. Sous le vent marin, dans le flou des brouillards profonds, au milieu des rues dévastées de Belfast, entre les maisons semblables arborant des façades balafrées par la guerre, dans la nuit la plus obscure ou sous un soleil voilé par le sang, j’ai découvert un pays viscéral, qui prend aux tripes, j’ai presque senti le goût râpeux du whisky et la fumée âcre des fins d’incendies rongent les éboulis et les bâtisses des quartiers catholiques.

Mais ce qui est très fort, c’est que Sorj Chalandon, par ce ton de confession, cette narration à la première personne du singulier, m’a fait aimer ce traître moi qui méprise la trahison. Je tiens cet acte en horreur, pour moi rien n’est pire que ça. Trahir c’est profaner sa conscience. Malgré cela, malgré la charge violente contre mes principes, j’ai épousé la cause, ou plutôt j’ai pardonné à Tyrone Meehan, moi qui ne pardonne jamais.

Avec une écriture dotée d’une très forte personnalité, l’auteur nous fait toucher du doigt l’ampleur des événements qui ont fait vivre ces territoires dans une convulsion permanente pendant si longtemps. Il nous démontre aussi le poids de l’héritage atavique. Au travers de la confession de Tyrone Meehan, c’est presque un siècle d’histoire d’Irlande qui se déroule devant nous comme un testament sanglant. Un siècle de sentiments exacerbés, avec autant d’amour que de haine, autant de drames que de beauté, autant de regrets que d’espoir.

Ce roman est un ouragan qui emporte tout. Les idées, les principes et les dogmes, et aussi tant de vies sacrifiées pour « la cause ». Ce récit nous assène une chose importante, il dit que lorsqu’on a choisi ce chemin de Résistance, qu’on lutte ou qu’on finisse par trahir, on gagne quelque chose, qu’il nous appartient de découvrir. Mais une chose est sûre, il n’y a pas jamais de retour.

Mais la grande démonstration, c’est celle de la dévastation que génère le mensonge d’abord, la honte ensuite, lorsqu’il est trop tard, et comment elle vous ronge de l’intérieur, comme un petit brasier jamais rassasié.

Ce roman nous souffle aussi que les femmes et les hommes debout et fiers ne sont jamais asservis, car le cœur ne peut être mis sous le joug.

Je veux quand même partager avec vous ce qu’est la plume de Sorj Chalandon tant elle est difficile à décrire. Page 87 : Je n’étais pas triste. Pourtant la tristesse, en Irlande, c’est ce qui meurt en dernier.

Ou encore ceci : Ses mots dans mon dos. Mes pas de fuyard. Il n’y a que dans les églises et les prisons que les voix vous poursuivent.

Enfin, je vous laisse avec ce bijou page 279, le mot de la fin à Sorj Chalandon, chapeau bas Monsieur.

Nous n’étions pas un pays, pas même une ville, juste une famille intense.

Seb.