Les neuf cercles, R.J. Ellory, Sonatine, par Seb

« La guerre était un feu d’artifice pour le divertissement creux de dieux obscurs. La guerre purgeait les hommes de ce qu’ils avaient de meilleur. Elle les purgeait avec du feu, des balles, des lames, des bombes et du sang. Elle les purgeait avec du chagrin et de la douleur, et avec cette espèce d’incrédulité particulière et incommunicable qu’elle engendrait chez tous ceux qui assistaient à la cérémonie de la bataille. En dix mille ans, seule la distance avait changé. Peut-être, en des temps immémoriaux, y avait-il eu une petite noblesse à voir le visage de l’homme que vous tuiez, à regarder la lumière déjà trop brève s’éteindre dans ses yeux, à entendre le silence lorsqu’il cessait de respirer. »

Ce passage brillant plante parfaitement le décor. Un des thèmes de fond dans ce roman noir est les dégâts colossaux que génère la guerre dans l’intimité de ceux qui l’ont faite. Les fameux troubles post-traumatiques qui accompagnent pour toujours les combattants en chevauchant leur ombre.  Le traumatisme de la bataille, la grande malédiction du survivant. Le jeune shérif John Gaines est un rescapé du Vietnam. Il a fait son temps là-bas, à l’autre bout du monde. Sans trop savoir comment il avait réussi cet exploit, il est passé entre les balles, a été épargné par les snipers, les éclats d’obus aveugles, les pièges patients et mortels, il a survécu aux forêts épaisses, à la mousson, des siècles de pluie. Même les animaux de la jungle se sont détournés de lui, pas un serpent ne l’a mordu, pas une araignée fatale, rien. Pour réaliser cet exploit, il s’est juste tenu debout pour marcher, accroupi pour guetter, surveiller, monter la garde. Il a suivi le flot humain, il a tiré, tué, souvent, sans jamais connaître le prénom sa victime. Il a senti le souffle de la mort, vu des entrailles étalées au grand jour, perdu des frères d’arme, entendu des cris d’agonie, des ultimes respirations, partagé des derniers regards, de ceux qui vous tatouent l’âme.

John Gaines est revenu des neuf cercles de l’enfer, et maintenant il est shérif d’une petite ville dans un petit comté à califourchon entre Louisiane et Mississippi. Le sud, profond, dense et perclus de traditions et croyances. Le sud à l’histoire confédéré et celui du vaudou.

1974. Un jour, la berge du fleuve rend au monde des vivants le corps d’une jeune fille disparue vingt ans plus tôt. Et tout un passé trouble se dresse tel un tsunami de souvenirs et méfaits. Un mur d’eau dur comme le béton, profond comme les abysses, dans lequel flottent des histoires de jalousie, de rancœur, de l’enfance si précieuse (notre seul véritable bien), de l’amour et de la mort. L’amour inconditionnel et la perte, soudaine et définitive. L’autre thème du livre. Voici ce qu’en dit l’auteur dans ce passage d’une grande beauté et d’une empathie flamboyante :

 « L’amour peut être aveugle. Il peut être silencieux. Il peut se déchaîner comme un torrent ou hurler comme une tempête. Il peut être le début ou la fin d’une vie. Il peut éteindre le soleil, arrêter la mer, illuminer l’ombre la plus profonde. Il peut être la torche qui éclairera la voie vers la rédemption, vers la liberté. Il peut faire tout ça. Mais quel que soit son pouvoir, nous ne le comprendront jamais vraiment. Nous ne savons pas pourquoi nous éprouvons un tel sentiment envers une autre personne. Nous savons simplement que nous devons être près d’elle, à ses côtés, sentir le contact de sa main, ses lèvres sur notre joue, son odeur, sa main dans nos cheveux, la réalité de son existence, et savoir qu’elle sera toujours chez elle dans notre cœur. Nous en avons besoin, mais nous ne le comprenons pas.

Alors que la perte…Nous comprenons la perte. La perte est simple. Elle est parfaite dans sa simplicité.

L’autre est là, puis il n’y est plus. 

Il n’y a rien à ajouter. »

Le passé a rendu un corps, et comme pour raviver les peines à vif et les souffrances terribles, il l’a rendu tel qu’il était vingt ans plus tôt, non profané par le temps, conservé par la vase, comme une preuve du crime ultime, celui d’avoir tué la jeunesse. Avec ce cadavre beau comme une princesse drapée dans un linceul de fange, la cohorte des suspects et des proches va défiler sous le regard inquisiteur de John Gaines, et intercalés entre ceux-ci, les spectres du Vietnam, qui n’en demandaient pas tant.

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans ce roman, c’est le travail sur le personnage du shérif. Sur celui de la victime et la puissance du récit de la narratrice, témoin triste du drame. Il n’y a pas de bonne histoire sans grands personnages. C’est une entreprise vouée à l’échec que de tenter d’écrire un roman avec des personnages faibles, bâclés, juste esquissés. Les personnages font l’histoire, ils sont l’histoire. Ils sont les seuls capables de faire naître en nous les grandes émotions, de celles qui restent, l’empathie, la peine, le chagrin, la joie, la colère, l’amour, et ce délicieux sentiments de bonheur distillé entre les lignes, le non-dit, non-écrit, le suggéré, qui supplante ce qui est écrit, énoncé.

John Gaines vient de là. Nancy Denton (la victime) aussi. Toute la force de ce roman émane de cette alchimie. Alors bien sûr il peut y avoir comme un sentiment de déjà vu, le flic traumatisé par le Vietnam ce n’est pas une grande nouveauté. Le filon est usé, cramé. Dans Les neuf cercles cela fonctionne néanmoins, certainement parce que R.J Ellory n’en fait pas des tonnes.

Et puis il y a « l’autre » personnage. Vaste, secret, mystérieux, terriblement attirant, Le Sud. Poisseux et humide à souhait, magnifique dans son immobilité, tantôt bruyant, tantôt silencieux comme dans ces intervalles qui précèdent l’arrivée de la mort. Le Sud, sa musique, sa culture, sa bouffe, ses vieilles croyances trempées dans la magie. Le Sud de Faulkner, de Burke, de Gautreaux, peut-être le meilleur endroit pour raconter une histoire.

John Gaines est un héros de la guerre, malgré lui. Mais ce n’est pas un super-héros. Il est jeune, devenu shérif à cause des évènements, il commet des erreurs, il se plante, subit parfois l’enquête. Il se coltine une vie personnelle douloureuse, la solitude comme une brûlure permanente.

Tout ce que j’ai à dire de plus sur ce bouquin, c’est que je n’ai pas tout lu de R.J Ellory, (c’est plutôt une chance ça), mais je crois que celui-ci est mon préféré.

Voilà. 

Demande à la poussière, John Fante, 10/18, par Seb

John Fante - .« Je saute de ma fenêtre et je remonte la pente jusqu’en haut de Bunker Hill. La ville en bas s’étend comme un arbre de Noël, rouge, vert et bleu. Bonsoir vieilles bicoques, et vous mes beaux hamburgers qui chantez sur les fourneaux dans les cafés minables, sans oublier Bing Crosby. »

J’ai découvert John Fante alors que l’été s’amorçait avec des manières d’aristocrate désargenté. Un gars que je suis sur les réseaux sociaux, Nicolas Elie, en avait parlé avec tellement de conviction dans son blog littéraire que je m’étais dit « Bon sang, tu ne peux pas passer à côté de ça, ce truc a l’air d’être dans ce que tu aimes ». Le blogueur en question, s’il taille parfois dans le vif de l’égo et de l’amour-propre des auteurs, est très souvent de bon conseil. Donc zou !, je file voir ma libraire, je le commande et quelques jours plus tard me voilà avec Demande à la poussière dans les mains. Souvent, quand j’achète un livre, il s’écoule un temps certain avant que je ne le lise, car aussi curieux que cela puisse vous paraître (ou pas), ce n’est pas moi qui décide de mes lectures, ce sont elles qui m’appellent. Donc le Demande à la poussière m’a appelé assez rapidement, c’est ainsi, il n’y a pas d’explication à chercher, pas de théorie fumeuse à élaborer, et je pense que c’est mieux ainsi.

Demande à la poussière. C’est déjà un sacré putain de titre. Une sacrée belle promesse de ce qui se trouve dedans. Ce court livre est jalonné de fulgurances et phrases qu’on entend presque pour de vrai. Il y a très peu d’auteurs comme ça. Il y a un bon gros paquet de romanciers et d’écrivains qui possèdent un style, il y en a qui détiennent un univers, mais il y en a très peu qui ont une voix. John Fante a ce truc. Quand je lisais, j’entendais les voix (non, je vous vois venir, Bernadette, Lourdes, tout ça, mais non, tu peux balancer ton missel). J’entendais cette gouaille, et cet Arturo Bandini, bon sang, je le voyais comme je vois les levers et les couchers de soleil sur les courbures du monde. Déjà ça c’est balèze Blaise. (Pas Cendrars, mais je l’aime aussi celui-là).

Comment rester insensible à des choses comme celle-ci : Et puis le son de sa voix, cette retenue au bord de la moquerie, une voix qui parle à mon sang et me passe près de l’os.

Ah, vous voyez, ça vous le fait aussi. John Fante c’est d’abord une fièvre d’écriture, quelque chose qui semble jaillir avec violence et impétuosité, presque de l’impertinence. Mais avec la vraie voix de la rue et des gens, mais sans tomber dans le banal ou le vulgaire. C’est un funambule en équilibre sur le filin de la verve.

Quand j’eus fini ce roman, je ne savais pas comment j’allais faire pour en parler. Les mots s’échappaient de mon esprit, impossible de les saisir. L’angle d’approche se floutait dans les coins, le fil rouge habituel se dénudait en ton sur ton, j’étais dépossédé de quelque chose et en même temps, considérablement enrichi.

Alors, toujours un peu enclin à tomber dans la facilité, je me suis dit qu’il suffisait de retranscrire un passage emblématique, un truc qui « parlerait ». Comme celui-ci qui en dit long sur le « style » Fante. « C’était ça la vie quand on était un homme, vadrouiller, s’arrêter et repartir, toujours suivre la ligne blanche le long de la côte, au volant pour se détendre ; allumer une autre cigarette et chercher stupidement quelque signification dans ce déconcertant ciel du désert. »

Ouais j’avoue, j’y ai songé. Et puis j’ai décidé de me creuser la tête ; d’aller, lampe de mineur collée au front, chercher au fond de moi ce qui m’avait autant chamboulé dans son écriture, parce qu’après tout, identifier les phares d’un livre dans la tempête de la littérature, c’est ce qu’on aime faire, savoir et comprendre pourquoi ce « putain de bouquin » nous a autant parlé et émotionné (je néologise si je veux).

Et soudain Paf ! Les fils se sont reliés, la connexion s’est faite, l’ampoule s’est allumée. Je venais d’identifier parfaitement la raison qui a fait que j’ai savouré ce livre. Ce Bandini, ce Fante, ils me faisaient tellement penser au Martin Eden de Jack London, cette course perpétuelle à la subsistance, la vie suspendue au bout de la plume, et qui goûte sur la page tachée de sueur. Cette force irrésistible qui leur fait croire en eux, cette capacité à tracer un sillon sur un terrain qui n’a jamais senti la raclure du soc. La brûlure de l’amour aussi. Voilà le truc, Arturo Bandini est un personnage si fouillé et porté par son langage qu’il prend corps devant nous.

Et puis après j’ai réalisé une chose. Pour vous convaincre, il suffit d’ouvrir Demande à la poussière (putain ce titre !), au début il y a une préface de Bukowski, celui qui siphonne plus vite que son ombre, celui qui vous essore les tripes avec ses phrases d’une autre planète. Dans sa préface datée de 1979 il dit à quel point John Fante a été déterminant dans sa vie d’écrivain, de créateur. Et il le fait tellement mieux que moi.