Braves gens du Purgatoire, Pierre Pelot (Héloïse d’Ormesson) par Yann

Pfff, gros morceau là … Je ne sais même pas vraiment comment attaquer. Pierre Pelot, nom de Dieu, on parle pas du premier venu, là. Et pour son dernier, non, son ULTIME bouquin. Ca semble pas envisageable quand on suit le bonhomme depuis plus de trente ans, quand on a découvert à 12 ou 13 ans les aventures de Dylan Stark (rééditées chez Bragelonne en 2017) puis dévoré les textes sortis de l’imagination fiévreuse d’un Pierre Suragne aussi inspiré que prolifique, au sein des défuntes collections Fleuve Noir Angoisse et Fleuve Noir Anticipation avant de le suivre au fil du temps et des éditeurs jusqu’à ce texte dont on a du mal à admettre qu’il est la dernière étape avant que Pelot ne se taise.

Je suis la brume, Mais si les papillons trichent, Mecanic Jungle, L’enfant qui marchait sur le ciel, Et puis les loups viendront, Le Dieu truqué, voilà pour quelques bouquins signés Suragne, suivis de tant d’autres ensuite. Grande est la tentation de rappeler la carrière de l’homme des Vosges, d’essayer de comptabiliser précisément tous les romans qu’il a pu écrire, avant d’y ajouter les bandes dessinées, nouvelles, pièces de théâtre … L’article qui lui est consacré sur Wikipédia semble assez honnête et complet pour pouvoir être cité et l’on y trouvera la liste vertigineuse que l’on se refuse à aborder ici. Deux trois titres, peut-être, en vrac, quelques indices pour éveiller des mémoires défaillantes et rappeler, surtout, que, plus que par la quantité, c’est par la qualité que brille l’oeuvre de Pierre Pelot : L’été en pente douce, C’est ainsi que les hommes vivent, Sous le vent du monde, Méchamment dimanche, La forêt muette, L’ombre des voyageuses (et on admirera en passant l’art du titre) … Voilà pour la piqûre de rappel. Maintenant, si aucun des titres cités ne vous parle, dites vous simplement que vous êtes passé(e) à côté d’une des voix les plus singulières et puissantes de la littérature française de ces dernières années, rien de moins, et je pèse mes mots. Et ça n’est finalement pas si étonnant quand on considère l’aimable indifférence qui semble entourer l’auteur et ses livres depuis plusieurs décennies. Pour faire simple, quand on parle de Pelot, on cite le nombre de livres écrits et publiés puis on déplore le fait qu’il ne soit pas plus connu, en gros exactement ce que je viens de faire. Parce que, merde, oui, il y a là une espèce d’injustice, quelque chose que l’on ne comprend pas mais qui donne envie de gueuler « Mais lisez-le, bordel, lisez ses livres, plongez-vous là-dedans, vous en avez pour des années de plaisir ! ». Et puis on se rend bien compte que tout ça est un peu vain et que ce n’est pas notre petite voix (même si on braille) qui va changer la face du monde.

Un des (nombreux) personnages de Braves gens du Purgatoire s’appelle Simon Clavin. Il est (ou a été) écrivain mais n’a jamais accédé à la reconnaissance à laquelle il pensait avoir droit. Et là, en un paragraphe dense et précis comme il sait les écrire, Pelot nous livre une des clés de cette espèce de malédiction (ou que l’on considère comme telle) :

Il fut invité dans des foires, dans des salons du livre, assis derrière une table et sa pile de livres, le crayon à la main, avec d’autres, regardant passer la foule qui s’écoulait vers les locomotives de cette grande gare, les têtes d’affiche pas nécessairement écrivains, juste signataires d’un ouvrage négrifé racontant leur vie dont les foules n’ignoraient rien pour les avoir accompagnés fidèlement sur le petit écran depuis des siècles. Il fit cela, il fut cela, durant quelque temps, avant de ne plus le supporter et de grogner que l’exercice de son écriture ne passait pas obligatoirement par ces simagrées « professionnelles », contrairement à ce qu’on lui serinait, de ne plus jouer ce jeu de triche. Il s’engageait sur un chemin de traverse qui ne s’annonçait pas tracé pour une promenade tranquille. Et qui ne le fut pas.

Beaucoup de choses sont dites ici, en quelques lignes, qui suffiront à prendre la mesure du malentendu : autant l’homme aime écrire (Anna de Sandre dit de lui qu’il est un graphomane), autant le cirque médiatique et les exercices auxquels il impose de se prêter lui sont insupportables. Il n’en faut guère plus pour se voir griller la place sous le feu des projecteurs … Si l’on ajoute au tableau quelques éditeurs négligents qui laissent disparaître corps et biens quelques titres du catalogue Pelot, on comprendra le ras le bol du monsieur. On se félicitera au passage du travail de réédition effectué par les éditions Bragelonne qui ont remis en avant une trentaine de titres, essentiellement piochés dans la partie Sf ou western de son oeuvre.

Cela étant posé, qu’en est-il de ce Braves gens du Purgatoire que l’on voit arriver avec autant de plaisir que d’appréhension puisque, on l’a dit, ULTIME, merde ! Ancré au coeur de ces Vosges que Pelot n’a jamais quittées, ce roman noir de 500 pages ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà et qui a été dit plus haut : on a ici affaire à un conteur hors norme, un gars qui semble écrire comme d’autres respirent, qui sait trousser une histoire et la développer à son rythme, un homme qui possède autant de talent que de vocabulaire et ce n’est pas peu dire.

Lorsque les cadavres de Maxime et Anne-Lisa sont découverts chez eux par un voisin, le choc est rude pour les habitants du petit village de Purgatoire, et la version selon laquelle Maxime aurait tué sa femme avant de retourner l’arme contre lui bien vite remise en question. Lorena, leur petite fille, va devoir fouiller le passé de sa famille et l’histoire du village pour essayer de comprendre qui en veut aux siens.

Evidemment, résumé comme ça, voilà, ça ne rend absolument pas hommage au texte et il faut tout le talent de ce diable d’homme pour nous emporter dès les premières lignes et nous laisser 500 pages plus loin, moulus, essoufflés, admiratifs. Car on n’a encore pas abordé l’essentiel, à savoir l’écriture, l’art d’enchaîner les mots, de faire des phrases, vous voyez à peu près de quoi je parle. Et, donc, on a ici affaire à un magicien. L’écriture de Pierre Pelot (et c’est peut-être là une autre raison de sa difficulté à s’imposer) est exigeante, riche, foisonnante, luxuriante. On y entre la tête baissée, comme on s’aventurerait dans une forêt dense, et l’on suit les mots, les phrases, sur plusieurs lignes, une page parfois et il faut savoir se laisser mener par la voix de l’auteur, comme on suivrait un sentier pour éviter de se perdre dans les bois. Pas de grandiloquence ni de prétention ici, aucune intention d’en mettre plein la vue, non, l’homme aime simplement dérouler le fil de son récit, et s’autoriser des descriptions, des détails ou des digressions, tout en tenant fermement le cap de sa narration.

Et c’est ainsi que l’on se retrouve plongé au coeur d’une histoire qui prend sa source au sortir de la seconde guerre mondiale et à laquelle sont mêlés, de près ou de loin, bon nombre d’habitants du village. Autour de Lorena et Justin gravite une galerie de personnages que Pelot peint avec sa justesse coutumière, s’attardant avec une tendresse particulière sur des destins brisés par la vie (on pensera ici notamment à Gervaise et Zébulon mais, surtout, à Simon, dont la mort du fils rappelle sans fard celle du drame que vécut l’auteur en 2013 et serrera la gorge des plus endurci(e)s). Dans cette généalogie, chacun(e) se débat avec son histoire et celle de la communauté, et les échos de la tragédie initiale n’ont pas fini de se faire entendre dans la vallée.

Pierre Pelot – écrivain – portrait – chez lui dans les Vosges

Que dire de plus? Braves gens du Purgatoire est un grand beau livre, un de plus à l’actif de son auteur et on le refermera avec une émotion particulière et l’envie, encore une fois, de faire découvrir l’homme et son oeuvre, de le défendre encore et encore tant il nous semble important qu’il soit, un jour enfin, reconnu à sa juste valeur en dehors du cercle de celles et ceux qui le côtoient depuis des années, dont je suis, accompagné par ses livres depuis toujours ou presque. On ne le dira jamais assez, lisez Pierre Pelot, on ne vous demande rien d’autre.

Yann.

Chaque homme, une menace, Patrick Hoffman (Gallimard – Série Noire) par Yann

Premier roman de Patrick Hoffman, Chaque homme, une menace nous arrive à la Série Noire, traduit par Antoine Chainas. Une fois n’est pas coutume, le traducteur est ici mieux connu que l’auteur et il faut bien reconnaître qu’on aura eu un temps la curiosité de savoir ce qui avait avait pu attirer l’étonnant Chainas vers ce texte. Et, finalement, on n’est pas si surpris …

Raymond Gaspar, petit délinquant, sort de taule après avoir purgé une peine de quatre ans pour avoir tenté de vendre un bateau volé. Poissard, le type compte sur un nouveau départ grâce à Arthur, rencontré en prison et qui gère un juteux trafic d’ecstasy. Chargé de résoudre des tensions entre les parties concernées, Raymond va, assez rapidement, se retrouver dépassé par les événements … Et la suite du récit permettra rapidement au lecteur de comprendre à quel point Raymond est loin d’imaginer dans quel panier de crabes il vient de mettre les pieds.

Construit en cinq parties faisant chacune le focus sur un des protagonistes de ce réseau, Chaque homme, une menace abat ses cartes au coup par coup, présentant ainsi progressivement une vision complète des intérêts en jeu. Déroulant sa narration des Etats-Unis jusqu’en Thaïlande et jouant sur une narration à rebours (procédé récemment repéré chez François Médéline et son Tuer Jupiter ou l’étonnant Bon lieutenant de Whitney Terrel), le premier roman de Patrick Hoffman intrigue et ne se lâche qu’une fois terminé.

Remontant les maillons du réseau jusqu’à la source, Patrick Hoffman met en scène à tour de rôle les différents intervenants de ce réseau international apparemment bien rôdé. Mais nul n’est à l’abri d’une erreur et la moindre défaillance d’un des exécutants met en péril la filière tout entière. Discussions, menaces, chantages, meurtres, tous les moyens sont bons pour que chacun sauvegarde sa part du pactole … Excellent portraitiste, Patrick Hoffman nous met ainsi en présence de Semion Gurevich, juif d’origine russe, et de ses « amis » et complices Issak Raskin et David Eban. Le lecteur fera également la connaissance de Gloria Ocampo, Moisey Segal, M. Hong et quelques autres encore dont la cupidité et les faiblesses respectives en mèneront quelques-un(e)s à leur perte.

Intelligemment construit, brillamment mené, Chaque homme, une menace devrait réjouir les amateurs d’intrigues à tiroirs et faire jubiler celles et ceux qui considèrent l’homme comme une créature foncièrement faible et mauvaise. Complètement amoral, ce roman est un plaisir noir au coeur de l’hiver et, surtout, l’espoir que l’auteur récidive avec autant de réussite. On l’attend de pied ferme.

Yann.


Les Dévastés, JJ Amaworo Wilson (L’Observatoire) par Yann

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Camille Nivelle.

Né en Allemagne en 1969, JJ Amaworo Wilson, fils d’un père britannique et d’une mère nigériane, a grandi en Grande-Bretagne puis dans neuf pays différents avant de s’installer aux Etats-Unis. Pourquoi prendre la peine de ce petit rappel biographique pioché sur la 4ème de couverture de son premier roman ? Tout simplement parce que ce livre n’aurait sans doute jamais vu le jour sans cette confrontation au monde et aux cultures qui le composent.

Les Dévastés est paru aux Etats-Unis en 2016, chez PM Press, présenté comme un « éditeur indépendant spécialisé dans la littérature radicale, marxiste et anarchiste ». Dans un pays que le lecteur identifiera comme il le souhaite, mais qui pourrait être l’Inde ou le Brésil , à une époque tout aussi indéterminée, il fera la connaissance de Nacho Morales, jeune estropié polyglotte, devenu presque malgré lui, le prophète des « dévastés », hommes et femmes vivant dans la misère et la crasse, soigneusement tenus à l’écart du reste de la société. Mais l’histoire, elle, avait commencé quelques décennies plus tôt, lors de la première « Guerre des ordures », celle qui donna naissance à la Torre de Torres, tour de soixante étages, « effleurant la voûte des cieux ». Cette immense bâtisse désormais à l’abandon va être investie par Nacho et sa cohorte de dévastés qui tenteront d’y créer un monde dans lequel chacun puisse avoir sa place, une société aussi juste et égalitaire que possible, une enclave utopiste au coeur de la ville. Ce projet fou se heurtera bien vite à la réalité et rien ne sera épargné à l’armée des dévastés.

Heureux les affligés car ils hériteront de la Terre (Matthieu 5:4).

En exergue du texte, cet extrait de l’Evangile selon Matthieu donne le ton en plaçant le récit sous l’influence directe de la Bible. Les références y sont nombreuses sans être pesantes, nulle connaissance particulière en ce domaine n’est nécessaire pour suivre l’histoire. Dans cette tour de Babel des temps modernes, les habitants devront faire face à des éléments déchaînés comme à des attaques de moustiques, sans compter la cupidité de leurs semblables, en la personne des héritiers Torres, le fondateur de la tour. Après le déluge et une attaque d’ « übermoustiques », il faudra affronter une armée et seul un miracle permettra aux dévastés de sauver leur peau. Entre temps, JJ Amaworo Wilson nous aura conté les 2nde, 3ème et 4ème Guerres des ordures, la jeunesse de Nacho et de son frère adoptif, Emil, le fils prodigue, et présenté une impressionnante galerie de personnages parmi lesquels le Chinois, force de la nature dont on apprendra bien tard qu’il était japonais …

Plein de verve et d’humour, le roman de JJ Amaworo Wilson s’impose comme une excellente surprise de ce début d’année, un premier roman en forme de parabole, riche de la culture de son auteur, une ode à la tolérance et à l’universalité de l’homme, un appel à l’ouverture, bref un texte énergique et bienvenu en cette période de repli sur soi et de renaissance des nationalismes de tous bords …

Yann.

Vieux Bob, Pascal Garnier (Atelier In8, Coll. Polaroid) par Yann

Perrine avait récemment chroniqué par ici Cannisses, court roman de Marcus Malte dont le point commun avec le titre qui nous intéresse aujourd’hui est d’être publié dans la très recommandable collection « Polaroid » des éditions de l’Atelier In8, dirigée par Marc Villard. On y croisera des gens tout aussi recommandables, parmi lesquels Marin Ledun ou Frantz Bartelt pour ne citer qu’eux.

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ca et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage (Cabine 34), deux adolescents vivant leurs premiers émois (Eux), une femme tentée de tout quitter (Couple, chien, plage) ou un simple d’esprit fasciné par les avions (Ami)… Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Céline, Peter Heller (Actes Sud) par Yann

Les aventures d’Hig et Bangley dans La constellation du chien (Actes Sud) avaient constitué une des très bonnes surprises de 2013. Déjà traduit par la talentueuse Céline Leroy, ce premier roman brillait à la fois par son humanité et son humour, qualités auxquelles ne peuvent pas prétendre nombre de récits post-apocalyptiques. Peter Heller récidivait deux ans plus tard avec Peindre, pêcher et laisser mourir (même éditeur, même traductrice) qui confirmait son talent pour créer des personnages attachants et des histoires oscillant entre humour et tension, violence et lyrisme, au coeur d’une nature omniprésente.

S’il s’est fait un peu attendre pour son troisième roman, Peter Heller ne déçoit pas avec l’histoire de Céline, artiste et détective privée, 68 ans au compteur, mariée à Pete et spécialisée dans la recherche de personnes disparues. A la demande de Gabriela, belle jeune femme dont le récit va l’émouvoir, Céline part sur les traces du père de celle-ci, photographe très réputé, porté disparu vingt ans plus tôt dans le parc du Yellowstone, vraisemblablement victime d’une attaque d’ours. En se lançant dans cette enquête, Céline prend conscience que le récit de la jeune femme résonne en elle et que sa propre histoire familiale y trouve bien des échos. Mais, au-delà de cet écho intime, c’est un pan de l’histoire des Etats-Unis qui va se rappeler à eux.

On se laissera une nouvelle fois surprendre par l’attention et la tendresse que Peter Heller porte à chacun de ses personnages, en premier lieu Céline et Pete, couple magnifique et attendrissant d’amour et de complicité, mais également les rencontres qu’ils seront amenés à faire au cours de leur enquête, depuis Gabriela jusqu’à l’agent du FBI qui les talonne sans chercher à être particulièrement discret. Et si l’on n’est pas forcément en phase avec l’ « entertainment humaniste » dont parle l’éditeur, il sera difficile de nier cette empathie que l’on avait déjà ressentie dans les deux premiers romans de l’auteur.

Les histoires de Gabriela, Céline et Hank (le fils de Céline) ont en commun la disparition ou le manque et c’est  cette dimension qui baigne le roman, bien au-delà d’une simple enquête. Il y sera également question de remords et de culpabilité, de la difficulté à assumer certains choix. Lorsque des « intérêts supérieurs » apparaissent dans le tableau, la dimension intime du drame de chacun se trouve reléguée au second plan mais continue de guider les personnages.

Revenant sur un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis, Peter Heller parvient à livrer un roman aussi vivant qu’émouvant, où les tragédies intimes servent de moteur aux protagonistes. A l’efficacité du récit viennent s’ajouter l’humour omniprésent et les splendides paysages du Montana, le tout contribuant à faire de Céline une très agréable lecture de ce début d’année.

Yann.

 

Les enchaînés, Jean-Yves Martinez (Le Seuil – Cadre Noir)

Après deux romans parus aux éditions des Equateurs en 2004 et  2008, Jean-Yves Martinez arrive au Seuil, dans la récente mais déjà réputée collection Cadre Noir. L’homme est inconnu de nos services, fiché nulle part, discret donc, ce qui donne d’autant plus de force à ses Enchaînés, que l’on n’attendait pas.

Au bout d’un parcours éprouvant depuis le Sénégal, David Sédar, sans papier, arrive dans un petit village de la Drôme où il compte retrouver monsieur Denis, qui travaillait pour une ONG en Afrique et lui a fait une promesse avant de partir. C’est l’hiver, les choses ne se passent pas comme le jeune homme l’avait prévu, et il se retrouve dans une maison au milieu des bois, en compagnie de la femme de monsieur Denis, qui, lui, a disparu. Pendant ce temps, sur la commune, on abat les chiens errants à vue afin d’éviter une épidémie de rage …

Sur un canevas de départ plutôt original, Jean-Yves Martinez pose en 170 pages à peine un récit à lire d’une traite, installant dès les premières lignes une atmosphère délétère. Laissant volontairement dans l’ombre les principaux éléments clés du récit, l’auteur immerge le lecteur dans une espèce de brouillard dont n’émergeront que progressivement quelques embryons de réponse.

Rien ici n’est vraiment net, précis. Les contours des personnages, comme leurs motivations, restent flous. Sans être un véritable huis-clos, Les enchaînés en utilise quelques éléments et tout, dans le décor, contribue à imposer une sensation de malaise. Mais, au-delà de ce cadre noir (clin d’œil) et de cette ambiance étouffante, c’est bien un roman sur le mensonge et la manipulation que l’on tient dans nos mains. Que s’est-il réellement passé au Sénégal ? Où est monsieur Denis ? Que veut sa femme ? Quelles sont les vraies attentes de David Sédar ? Lorsque la vérité semble vouloir apparaître, elle éclaire chacun(e) d’une lumière nouvelle et démontre qu’ici, personne n’est ce qu’il (elle) prétend être.

Ce sont les rapports particuliers unissant ces personnages qui donnent son titre au roman et l’on comprendra rapidement que les liens entre deux personnes peuvent se resserrer au point de devenir entrave ; c’est à ce stade qu’en arrivent les protagonistes de ce texte, unis bien malgré eux dans la noirceur du mensonge et de la manipulation. Texte court et tendu, Les enchaînés constitue une excellente découverte de ce début d’année.

Yann.

 

Entretien avec Valentine Gay (éditions Globe) par Yann

 

Depuis 2013, Valentine Gay, avec les éditions Globe qu’elle a créées et qu’elle porte encore aujourd’hui, propose des textes contemporains du monde entier dont le point commun est, outre de « raconter des histoires », d’éclairer nos sociétés et notre époque en déclinant les thèmes et les points de vue. Après des débuts timides, l’aventure Globe prend de l’ampleur et Valentine Gay a accepté de revenir pour nous sur ces dernières années et de nous donner sa définition du métier d’éditrice. 

 

Pourquoi devient-on éditrice ? Quel chemin vous a-t-il amenée là où vous êtes aujourd’hui ?

Après des études de philosophie, j’ai eu la chance d’entrer en apprentissage chez Éliane Bénisti, l’agent littéraire. J’avais 20 ans, Dorothy Parker, Carson McCullers, John Passos, Truman Capote, Tennessee William…  dans la tête  et une grande passion pour la littérature américaine qui me divertissait de  Hegel et de Kant. Rentrer dans une des plus grandes agences littéraires était un rêve. J’ai passé ensuite pas mal de temps en Angleterre où j’avais le  projet de m’installer mais, à part des stages, je n’ai pas trouvé d’emploi  dans l’édition. Je suis donc rentrée en France où j’ai travaillé dans l’art  contemporain puis dans le journalisme où j’ai eu la chance de rencontrer  des gens qui m’ont beaucoup, beaucoup appris. Je pense notamment à Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, avec qui nous avions envisagé un temps  de créer une collection dédiée aux nouveaux journalistes. Hélas, il est mort  avant que nous puissions nous atteler à la tâche. Je continuais parallèlement à mon métier de journaliste à proposer des livres ou des projets à droite à  gauche et notamment à l’École des loisirs. Malheureusement, les livres que  je leur apportais n’étaient pas du tout, mais alors pas du tout pour les adolescents.  Les patrons de l’École des loisirs se sont dit que c’était peut-être l’occasion de soutenir une maison de littérature pour adulte et m’ont  ainsi proposé de monter une petite maison d’édition. Je n’avais plus qu’à  trouver le nom. Globe s’est imposé.

Dans une production française souvent jugée pléthorique, il faut, avant de se lancer, avoir la conviction profonde de pouvoir s’y faire une place, de  parvenir à se faire entendre. Comment se sont passés les débuts de l’ aventure Globe ?

Les débuts d’une maison sont toujours  difficiles. Globe a tâtonné en 2014 en essayant de trouver ses marques par rapport à la maisonmère puis s’est envolé indépendamment de  l’école des loisirs en 2015 dans  la forme que nous lui connaissons et grâce au succès immédiat de Fairyland (26 000 ex, édition poche comprise). Puis, les Prix Médicis essai en 2017 et  2018 m’ont apporté une forme de reconnaissance pour des textes auxquels  je tenais beaucoup, à la frontière des genres. Je m’intéresse à une « littéra- ture autre » et qu’elle soit reconnue est évidemment très encourageant.

Cinq ans après sa création, Globe affiche deux prix Médicis Essais consé-cutifs en 2017 et 2018 (« Celle qui va vers elle ne revient pas » de Shulem  Deen en 2017 et « Les frères Lehman » de Stefano Massini en 2018).  Comment vivez-vous cette forme de reconnaissance ? C’est plutôt réconfortant ou plutôt stressant, une sorte d’obligation de remettre sa couronne en jeu ?

C’est évidemment très réconfortant car ce métier consiste à défricher autre chose à trouver de nouvelles voix. Nous devons compter, faire attention à l’équili-bre de notre fragile économie, et nous sommes aussi des commerçants,  comme les libraires, mais le plaisir ultime c’est de partager son enthousiasme pour un texte, un auteur avec les lecteurs. Avoir le sentiment que ce  texte fait sens dans notre vaste monde.  Et, chacun à leur manière, Shulem  Deen et Stefano Massini, ont dit quelque chose de façon très inédite. Je suis aussi surtout très contente pour eux car le métier d’auteur est difficile ; j’ai  le plus grand respect pour les auteurs. Je me sens à leur service et aimerais  avoir le temps – car il faut du temps – de les développer, de les défendre.

Vous avez publié une cinquantaine de titres en cinq ans, ce qui semble  assez maîtrisé au sein de cette surproduction dont il était question tout à  l’heure. Est-ce pour pouvoir mieux accompagner chacune de vos sorties ?

Mon ambition est de ne pas publier plus de 15 titres par an afin de soutenir  chaque livre, chaque auteur, de prendre le temps de les faire découvrir, en  premier lieu, aux libraires. Il faut vraiment réfléchir à la façon de mettre en scène la sortie d’un livre et son accompagnement. C’est un travail d’équipe qui implique toute la chaîne du livre. Je dois d’ailleurs vous annoncer que  Globe se renforce avec l’arrivée de Marie Labonne au mois de mars. C’est un rêve pour nous deux qui se concrétise enfin car nous nous  connaissons depuis très longtemps et partageons la même vision de ce beau métier.

En parcourant votre catalogue, deux réflexions viennent à l’esprit en termes de diversité : celle de l’origine des auteurs et celle des thèmes abordés. Cette notion est importante à vos yeux ?

 Le monde est vaste. Je pense qu’il faut apprendre à le lire en s’éloignant le  plus possible des clichés. Qui mieux que les auteurs de littérature peuvent  nous faire lire le monde aujourd’hui ? Nous donner accès à l’autre ? Je pense souvent à cette phrase de Soljenitsyne « « Hors de l’expérience littéraire,  nous n’avons pas accès à la souffrance d’autrui. » Je crois que la littérature a de très beaux jours devant elle, qu’elle est par nature diversité mais qu’il  faut veiller à lui laisser un peu de place au milieu de tout cet Entertainment.

En quelques mots, quels critères vont vous décider à publier un texte ?        A  l’inverse, qu’est-ce qui peut être rédhibitoire à vos yeux ?

Premier critère, le plaisir de la lecture. Mon propre plaisir. Cela va vous  sembler curieux mais je ne me demande jamais ce que les lecteurs  aimeraient lire. Je pense de façon statistique que si j’aime sincèrement  d’autres lecteurs aimeront. Il faut ensuite que le livre serve ; dise quelque  chose de notre temps, d’une époque, d’une injustice. Il doit rétablir une  forme d’équilibre.

Quelle est, dans l’offre éditoriale de Globe, la part de textes que vous êtes  allée chercher, pour laquelle vous avez dû « vous battre » ? Quelle est la  proportion de textes publiés parmi les manuscrits que vous recevez ? Si  vous deviez définir un fil conducteur aux titres publiés ces cinq dernières  années, quel serait-il ? Le fait de « raconter des histoires », comme on peut le lire sur la page de présentation du site Globe ?

La littérature est un mode de connexion immédiat au monde et à l’autre.  C’est la seule chose qui m’intéresse. D’autre part, je crois en sa dimension  politique, engagée, sans jamais verser dans l’idéologie ni dans la contestation. Simone de Beauvoir disait regretter que la littérature choisisse de ne  plus rien dire, et cache par des contorsions formelles, l’absence de contenu. Je partage son point de vue et préfère parfois un texte un peu brut mais qui  nous permette de prendre la mesure de ce qui se passe depuis plus de cin-quante ans dans nos sociétés industrielles par exemple, de capter le reflet  du monde selon la formule de Stendhal. La littérature est une forme de  création extrêmement noble qui vise à la libre interprétation du réel. Il y a  donc un pacte avec le réel. « Stories that makes sense of the world».

Vous continuez à cumuler les fonctions au sein de Globe, à porter la  maison sur vos épaules. Le fait d’appartenir au groupe L’Ecole des Loisirs  vous permet-il parfois d’alléger cette charge, au moins en partie ?

Le fait d’être intégrée à l’école des loisirs est un éminent soutien. D’abord  parce que c’est une maison qui porte en elle l’amour du livre et cela depuis très longtemps. C’est également un groupe indépendant, qui appartient  toujours à la même famille. Je profite ainsi de la fabrication, de la comptabi-lité, de la gestion des stocks etc. C’est une chance et le cadre idéal pour  soutenir des auteurs.

Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait faire de vous une éditrice comblée ?

Ne pas sacrifier une certaine vision de la littérature et pouvoir la porter  toujours plus avec les libraires, le partenaire privilégié de l’éditeur (s’il est  besoin de le rappeler). Aller les voir, les rencontrer dans leurs magasins, se  confronter à la réalité de ses publications sur ce lieu de rencontre qui est  également lieu de vente me permet, je crois, d’affiner ma connaissance de mon métier. Et bien entendu, je souhaiterais que chaque livre trouve son  public car il n’y a rien de plus triste qu’un texte qui nous touche et auquel on croit qui ne croise pas autant de lecteurs qu’on le souhaiterait ; continuer à publier des auteurs nécessaires et différents ; des sujets qui provoquent des réflexions portées par des voix talentueuses.

Unwalkers tient à remercier chaleureusement Valentine Gay pour avoir su se rendre disponible et répondre aussi précisément à nos questions.

Si vous voulez creuser un peu, vous trouverez ci-dessous les liens de quelques chroniques publiées ici sur des titres du catalogue Globe.

Les Jours de Vita Gallitelli, Hélène Stapinski (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Élégie, J.D. Vance (Globe éditions) par Lou

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Bacchantes, Céline Minard (Rivages)

Depuis  R , son premier texte, publié en 2004 aux éditions Comp’Act, Céline Minard étoffe à son rythme une oeuvre en dehors des sentiers battus, enchaînant des romans que rien ne rassemble si ce n’est cette volonté manifeste de jouer avec la langue comme avec les codes. Au-delà de l’exercice de style, elle impose à chacun de ses textes un phrasé et un rythme qui n’appartiennent qu’à elle. Véritable coup de force littéraire, Bastard battle nous avait permis de découvrir cette voix hors du commun et l’on garde désormais un oeil sur sa production.

Il arrive aussi, comme ce fut le cas avec Le grand jeu, son précédent roman (Rivages 2016), que la machine tourne à vide et ne dégage rien d’autre qu’une impression de vanité, exacerbée par les louanges souvent disproportionnées dont la couvre une certaine presse hexagonale. Il est toujours agaçant de voir que l’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et c’est dans ces moments que l’on mesure le mieux la finesse de l’écart entre génie et arnaque et c’est donc avec une curiosité teintée de doute que l’on a vu Bacchantes arriver en librairie. Entre fascination et énervement, Céline Minard et ses livres ne laissent pas indifférent et il est encore possible d’apprécier certains de ses textes sans crier au génie pour autant. On se refusera donc autant à hurler avec les loups qu’à bêler avec les moutons …

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong-Kong, la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée du monde (…). Un trio de braqueuses, aux agissements excentriques, s’y est infiltré et retient en otage l’impressionnant stock de M. Coetzer, estimé à trois cent cinquante millions de dollars … » (Quatrième de couv).

On l’aura compris, c’est au récit de braquage que s’attèle cette fois l’auteur de l’inoubliable Faillir être flingué, avec une délectation et un sens de l’humour qui faisaient cruellement défaut à son roman précédent. Alors, il est bon de s’en délecter de ces quelques pages car elles seront lues d’un souffle … Bacchantes adopte en effet le format d’une novella, ou longue nouvelle, plus facilement reconnu aux Etats-Unis que dans nos contrées. Et ce choix constitue à lui seul un nouveau pied de nez au conformisme ambiant.

Ce sont les femmes, ici, qui ont les cartes en main et donnent le tempo des événements et c’est un premier cliché qui vole en éclats, celui des gangs 100% masculins … Elles sont trois braqueuses, « la clown », « la brune » et « la bombe », avec, face à elles, des forces de police aux ordres de Jackie Thran, prompte à rappeler à ceux qui l’oublieraient trop vite que c’est elle qui dirige les opérations. Les hommes sont là, certes, mais pas véritablement influents sur le cours de l’histoire, plus comme des marionnettes ballotées par l’affrontement entre les excentriques braqueuses et la cheffe de brigade. Tendu et resserré comme doit l’être un récit de braquage, Bacchantes s’autorise néanmoins une liberté jubilatoire, entre explosion de bouteilles hors de prix et fantaisies clownesques, là encore loin des clichés propres au genre.

Même si, au final, l’exercice peut sembler une nouvelle fois un peu vain, voire prétentieux dans la référence à la pièce d’Euripide (que l’on découvre à cette occasion, autant être honnête), on ne rechignera pas à la lecture de Bacchantes tant souffle sur ces pages un vent d’ivresse et d’aimable subversion. On ne pourra que partager le plaisir manifeste qu’a pris Céline Minard à l’écrire.  Il faut également bien reconnaître que nous ne sommes pas restés indifférents à   l’ hommage au vin et à l’incomparable ivresse qu’il procure, argument indiscutable chez Unwalkers. Point de chef d’oeuvre ici, pas de quoi crier au scandale non plus, juste un texte court, vif et frais comme on aime à en lire de temps à autre. Ne boudons pas notre plaisir.

Yann.

 

Le Cherokee, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), par Yann

Certaines choses ne s’expliquent pas. Le fait de découvrir Richard Morgiève en 2019 pour la parution de ce qui constitue plus ou moins son 30ème roman en fait partie. Une fois passé ce léger sentiment de « comment j’ai pu passer à côté aussi longtemps ? » survient un beaucoup plus agréable « cool, il en reste plein à lire »…

Voilà en gros notre état d’esprit après avoir refermé Le Cherokee et jubilé tout au long de ses presque 500 pages. L’auteur n’est pas un débutant, il n’a rien à prouver et c’est donc libéré de cette contrainte qu’il se lance dans un récit complètement débridé qui se balade entre roman noir, espionnage et western.

Nick Corey, shérif de Panguitch, comté de Garfield (Utah), découvre lors de sa tournée nocturne sur les hauts plateaux du comté, une voiture abandonnée. Quelques instants plus tard, un avion de chasse Sabre se pose à proximité, sans lumière ni pilote. Une enquête commence, au cours de laquelle Corey retrouvera sur son chemin l’assassin de ses parents, devra démêler un complot contre son pays et découvrira son homosexualité.

Si le premier chapitre débute de manière assez classique en posant les bases de la double enquête que devra mener Nick Corey, Richard Morgiève délaisse rapidement les sentiers battus pour mieux s’amuser avec les codes des récits de genre. Il nous propose ainsi un véritable guide de l’enquêteur en égrenant tout au long du roman des conseils que se donne Corey, dont voici le premier  : « La règle d’or d’un enquêteur, c’était de ne pas prendre les triangles rectangles pour des guitares ». Le ton est donné et le lecteur aura ainsi le plaisir de savourer régulièrement des réflexions de ce type.

Dans un récit de ce type, où interviennent entre autres, un tueur en série et un complot militaro-religieux, on pouvait craindre la surenchère et l’hystérie qu’affectionnent certains auteurs et que l’on retrouve bien souvent au cinéma également. Il n’en est rien, Richard Morgiève privilégiant l’humour et la fantaisie tout au long d’un roman paradoxalement très sombre, où les fêlures de chacun sont mises à jour et constituent parfois un véritable poids, particulièrement pour Corey dont l’histoire personnelle n’est pas véritablement joyeuse. Mais, dans ce tunnel de noirceur subsistent un humour ravageur et des personnages saisissants, des scènes et des rencontres inoubliables. Et Richard Morgiève sait comme personne être cru quand il le faut, accentuant ainsi le décalage avec le sérieux de l’enquête.

De ce livre où presque chaque page recèle un extrait que l’on a envie de citer, on se contentera de ces quelques lignes qui remettent les choses à leur place, comme une profession de foi.

« Les écrivains n’étaient rien que des gars mal dans leur peau avec des boutons et des petites bites. Ils essayaient de sortir de leur misère en racontant des histoires (…). Il fallait raconter des histoires et éviter de s’en raconter. Il fallait raconter des histoires aux gens, les écrivains l’avaient bien compris. Leur raconter des histoires pour les inquiéter, les distraire, détourner leur attention ou les prévenir qu’ils allaient se coincer les doigts dans la porte. »

Mission accomplie, et plutôt deux fois qu’une. Le Cherokee se lit comme un excellent polar dont on aurait dynamité les codes et Richard Morgiève se montre tout aussi à l’aise dans la progression de son récit que dans les digressions qui émaillent celui-ci, contribuant de manière étonnante à donner un ouvrage aussi efficace que cohérent. Et il nous livre le plus américain des romans français de cette rentrée d’hiver, celui que bon nombre d’auteurs hexagonaux rêvent d’écrire un jour.

Les quelques wagons de retard que l’on pouvait avoir  n’y changeront rien, on vient de prendre le train en marche.

Yann.

Les photos d’un père, Philippe Beyvin (Grasset)

Autant le dire tout de suite, c’est avec un certain scepticisme que l’on a accueilli ce roman, le premier de Philippe Beyvin, jusque-là connu pour son formidable travail d’éditeur aux côtés d’Oliver Gallmeister (Tom Robbins, c’est lui, Bob Schacochis, encore lui et quelques autres du même tonneau). Excellent éditeur, oui, sans discussion, mais voilà, un bon éditeur ne fait pas automatiquement un bon auteur et le résumé des « Photos d’un père » laissait craindre un énième texte sur la quête des origines, un de ces romans tournant autour du nombril du narrateur, bref quelque chose d’aussi ennuyeux que convenu.

Et les premiers chapitres ont rapidement donné corps à ces appréhensions, où l’on cherchait en vain cette « élégance du style » mise en avant dans l’argumentaire et ce côté roman d’apprentissage qui se résume finalement pour le narrateur à apprendre qu’il a été élevé par son père adoptif et donc essayer d’en apprendre davantage sur son géniteur.

C’est le personnage de ce père disparu qui donnera finalement au roman l’impulsion qui lui faisait défaut et le roman trouve dans sa deuxième moitié un souffle et une originalité bienvenus. En effet, Grégoire (Krikor) Tollian, cet homme dont l’absence envahissante hante le fils eut un destin hors du commun. Fils d’un résistant arménien victime des nazis, Grégoire Tollian était photographe de guerre et disparut en 1970 au Cambodge, comme une vingtaine de journalistes de diverses nationalités à la même époque.

On passera sur les péripéties permettant à Thomas, le narrateur, de retrouver les traces de son père et de rencontrer finalement Pauline, la mère de celui-ci, sa grand-mère donc, qui lui fera le récit des années précédant sa naissance. Et c’est là que le texte de Philippe Beyvin gagne en force et en profondeur, dans ces pages où il relate le quotidien de Grégoire Tollian au Vietnam et au Cambodge, interrogeant les motivations profondes de ces hommes et femmes qui décident de passer leur vie sur des champs de bataille afin de couvrir les conflits au détriment d’une vie familiale et sociale plus « normée ». Les interrogations de Tollian sur son rapport au conflit ont dû traverser nombre de photo-reporters dans le monde. Est-il possible de se contenter de photographier l’horreur afin de la révéler au monde ? Le désir de prendre part au conflit, de choisir un camp finit par faire vaciller les convictions de chacun(e) et le rôle tenu alors bascule de celui de témoin à celui d’acteur. A ce titre, plus grands encore deviennent les risques d’être fait prisonnier ou exécuté comme n’importe quel combattant.

A ces questionnements, Philippe Beyvin ajoute ceux de la femme et de la mère de Krikor, restées en Europe, et les choix que celles-ci devront faire lorsque le photographe sera déclaré disparu (et non décédé). Le choix de vivre et d’assurer à sa descendance le meilleur avenir possible s’imposera finalement de lui-même.

Les photos d’un père, s’il a les défauts d’un premier roman, prouve néanmoins la capacité de Philippe Beyvin à s’interroger sur les soubresauts de l’histoire en faisant montre d’une sensibilité qui donne à son texte le petit plus que son écriture ne parvient pas à imposer d’elle-même. Pas totalement convaincant, pas raté non plus, ce premier essai en appelle d’autres.

Yann.