La crue, Amy Hassinger (Rue de l’Echiquier), par Yann

Editeur spécialisé dans les essais autour de l’écologie et du développement durable, Rue de l’Echiquier se lance à son tour dans la fiction depuis l’automne dernier. La crue est le troisième titre de cette collection sobrement intitulée « Domaine fiction ». Le soin apporté à la conception de l’ouvrage et la beauté de la couverture en disent long sur l’envie de réussir cette nouvelle aventure éditoriale. Si on y ajoute le nom de Brice Matthieussent, mythique traducteur français de Jim Harrison, Thomas McGuane, Brett Easton Ellis ou Richard Ford (entre autres), ce premier roman d’Amy Hassinger traduit en France avait tout pour séduire.

En proie à de nombreux doutes quant à sa vie actuelle de jeune mère récemment mariée, Rachel Clayborne, lorsqu’elle apprend que sa grand-mère est mourante, part rejoindre cette dernière dans la vieille ferme qu’elle possède dans le Wisconsin. Soignée sur place par Diane Bishop, amérindienne de la tribu des Ojibwés, la vieille femme a décidé de léguer la maison à son infirmière, dont la tribu avait été expropriée de ses terres lors de la construction d’un barrage voulu par le grand-père de Rachel. Dès lors, celle-ci va se trouver plongée dans un autre dilemme, à savoir se battre pour conserver la Ferme dans le giron familial ou la restituer aux Bishop par souci de justice.

Roman ample et fluide, La crue se lit d’une traite ou presque, tant Amy Hassinger s’y entend pour maintenir une tension permanente, que ce soit entre les personnages ou dans le cadre au sein duquel ils se retrouvent, s’aiment et s’affrontent. Les pluies incessantes et la montée du niveau de l’eau sur le barrage constituent bien sûr un élément supplémentaire de cette ambiance de fin d’un monde, dans lequel la disparition proche de Maddy plonge son entourage dans la confusion. Aux prises avec ses propres questions, Rachel va errer, tant mentalement que dans la réalité, allant jusqu’à se perdre sous le déluge lors d’une promenade.

Même si certains éléments semblent un peu convenus, voire prévisibles, comme les retrouvailles de Rachel avec Joe, son ancien amant, au moment même où elle remet en question sa propre vie et son amour pour Michael, son mari, Amy Hassinger parvient à éviter les pièges du vaudeville ou de la romance et prend le temps, par quelques flash-back, de revenir sur les parcours de chacun et les liens qui les unissent, donnant ainsi à son histoire une base solide et cohérente.

Bien au-delà de ces atermoiements du coeur, le vrai sujet du roman se trouve ailleurs, dans les relations entre populations blanche et amérindienne, dans ce pêché originel qu’ont commis les blancs en s’appropriant de gré ou de force bon nombre de terres qui n’auraient jamais dû leur revenir. C’est sur cette mauvais conscience qu’appuie l’auteure, en particulier à travers le personnage de Michael, qui refuse de revenir à la Ferme, considérant qu’elle n’a rien à faire entre les mains de la famille de Rachel.

L’autre force du texte réside dans les splendides portraits de femmes que sont Rachel, Diane ou Maddy. Portées par leurs doutes et leurs convictions, leur amour ou leur colère, ces trois figures centrales séduisent par leur force et une forme de beauté intérieure souvent éclairée par les questions auxquelles elles se confrontent.

Pari réussi, donc, avec ce texte à découvrir sans hésitation pour les amateurs de littérature américaine. On pensera, toutes proportions gardées, à l’inoubliable Dalva, de Jim Harrison, dont l’ombre est souvent présente sur ces pages, ce dont on ne peut que se réjouir et l’on souhaitera à la jeune écrivaine un parcours à la hauteur de ce premier roman.

Yann.

Les dieux de Howl Mountain, Taylor Brown (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann

Pionnière incontestable en matière de littérature américaine de qualité, la collection Terres d’Amérique, dirigée par l’impeccable Francis Geffard, creuse inlassablement son sillon depuis 1996 et continue de mettre en avant des auteurs confirmés ou débutants dont les textes déçoivent rarement. Taylor Brown, après La poudre et la cendre, un premier roman publié chez Autrement en 2017, rejoint donc ce catalogue que beaucoup doivent envier et propose avec Les dieux de Howl Mountain, un texte plus abouti et ambitieux qui devrait réjouir les amateurs de ce mélange de roman noir et d’Amérique rurale remis à l’honneur ces dernières années par des auteurs comme Donald Ray Pollock, Ron Rash ou David Joy, pour ne citer que les plus connus dans nos contrées (on pourra également penser à Frank Bill ou Benjamin Whitmer, largement aussi talentueux).

Il sera donc ici question des montagnes de Caroline du Nord dans lesquelles le trafic de bourbon bat son plein sous l’oeil bienveillant (lire « corrompu ») du shérif du comté. Rory Docherty revient de Corée amputé d’une jambe, qu’il a remplacée par une béquille astucieusement prévue pour pouvoir y cacher un revolver, ce qui peut s’avérer utile quand on travaille pour Eustace Uptree, baron du commerce local, caché dans les montagnes. Lorsque le shérif décide de changer les règles de jeu, appuyé par des fédéraux sur les dents, la situation, de tendue, devient explosive.

Si Les dieux de Howl Mountain ne manque ni de violence ni de rythme, c’est sur une histoire d’amour que reposent ses fondations, en l’occurrence, celle vécue par Bonni, la mère de Rory, et Connie Paxton, quelques années plus tôt, romance qui s’acheva dans le sang et les larmes, laissant Bonni muette aux bons soins d’un asile, après qu’elle eut assisté à la mort de son jeune amant et énucléé un de leurs agresseurs. La quête de Rory est donc au centre de ce roman dont Ma, grand-mère de Rory et mère de Bonni, constitue indéniablement un personnage inoubliable, une indomptée comme on les aime. Ancienne prostituée, herboriste confirmée, accessoirement maîtresse d’Eustace, Ma est une figure locale dont la réputation n’est plus à faire. Ma et son arbre à bouteilles, que l’on prendra comme un clin d’oeil à Joe Lansdale …

On l’aura compris, l’attachement que Taylor Brown porte aux protagonistes de son roman donne au texte une épaisseur qui manquait singulièrement à son premier essai. En y ajoutant une description précise du trafic de bourbon dans le comté ainsi que des personnages qui se croisent et s’affrontent dans un ballet survolté, il parvient à livrer un roman à la hauteur de la collection au sein de laquelle il est publié, ce qui n’est pas peu dire. Recommandable, donc …

Yann.

La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs), par Yann

Malgré la frilosité du lectorat français pour les recueils de nouvelles, « L’amour et autres blessures », paru en 2017 chez Actes Noirs, avait provoqué quelques remous critiques à défaut d’un grand succès public. Il faut dire que Jordan Harper, inconnu sous nos latitudes, frappait fort avec ces textes noirs et durs et imposait d’emblée un ton original et sans concession, où l’humain finit toujours par surgir, même dans les situations les plus sombres. Cette succession de destins brisés ou sur le point de rupture vibrait d’une énergie folle, portée par l’expérience de l’auteur en tant que scénariste de séries télé. Restait à savoir si la réussite serait la même sur la durée d’un roman.

La place du mort (« She rides shotgun » en VO), 270 pages au compteur, emporte très rapidement nos derniers doutes, dès les premières lignes.

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Le ton est donné, la machine démarre et va tourner à plein régime jusqu’à la dernière page. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Harper, malgré son CV, ne se complique pas la tâche au niveau scénario, d’une minceur à rendre jaloux les créateurs de Weight Watchers …

Nate sort de prison après quelques années mais il a un contrat sur la tête, lancé par Craig Hollington, leader de la Force aryenne. Ses proches étant également menacés, Nate va s’enfuir avec sa fille, Polly, onze ans et un ours en peluche dans son sac. C’est leur cavale que l’on va suivre ici et l’apprentissage accéléré auquel sera soumise Polly, confrontée à des personnes et des événements qu’un enfant ne devrait pas connaître.

Devant ce récit simple, efficace et mené à 100 à l’heure, le lecteur n’a plus qu’à se laisser emporter et c’est là que Jordan Harper fait preuve d’un savoir-faire certain en déroulant sans le moindre temps mort cette fuite en avant lors de laquelle Nate et Polly vont devoir apprendre à se connaître, puisqu’ils n’en ont jamais vraiment eu l’occasion. Le plan de Nate étant d’une simplicité extrême, à savoir harceler la Force aryenne jusqu’à faire lever le contrat qui pèse sur la tête de sa fille, rien de moins, il va lui falloir former cette dernière à l’art et la manière de se battre. Et c’est de là que viendra la principale surprise du récit, dans le plaisir manifeste que va découvrir Polly à ce monde de violence. Décontenancée les premiers temps, voire effrayée, la fillette, accompagnée de son inséparable ours en peluche, dépassera vite les attentes de son père, lui forçant régulièrement la main pour l’accompagner dans une expédition punitive ou lui suggérant une idée lorsqu’il ne parvient plus à réfléchir.

Jordan Harper déballe ici toute la panoplie d’un bon polar à l’américaine, des bandes d’aryens à moitié demeurés au laboratoire de drogue dans le désert, du shérif corrompu suintant le mal par tous les pores de sa peau à la jeune femme embrigadée bien malgré elle dans une cause dont elle se préoccupe finalement très peu, le flic obsédé par une enquête qui lui échappe complètement … rien ne manque au tableau. Mais c’est la figure de Polly que l’on retiendra, cette enfant jetée sans ménagement dans un monde brutal et sans pitié et qui finira par entrer dans le jeu comme les adultes qui l’entourent.

On l’aura compris, La place du mort ne fait pas dans la dentelle et s’il y a éventuellement un reproche que l’on pourrait faire à son auteur, c’est celui de manquer régulièrement de réalisme dans la description de la lutte que mènent Nate et Polly contre la Force aryenne. Mais cet aspect « super-héros » participe aussi du plaisir que l’on aura pris à cette lecture et ce bémol sera vite oublié, balayé par l’ouragan Harper, dont on attend le prochain texte, en se demandant toutefois s’il pourra aller plus loin sans tomber dans le blockbuster … Pour l’instant, il serait dommage de bouder notre plaisir et de passer à côté de cet excellent roman noir.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude.

Stoneburner, William Gay (La Noire – Gallimard), par Yann

Une vie de lecteur étant ce qu’elle est, la rencontre avec certains auteurs ne se fait parfois que tardivement, même si lesdits auteurs jouissent d’une réputation flatteuse, comme c’est le cas pour William Gay. Et cette rencontre n’est pas systématiquement à la hauteur de nos attentes, ce qui arriva par exemple avec Petite soeur la mort en 2017 … Parfois, donc, une session de rattrapage s’impose et permet de réviser un jugement initial plutôt négatif. En ce sens, Stoneburner surgit à point nommé avec la renaissance de La Noire, collection dont la disparition en 2005 chagrina à juste titre les amateurs de bonne littérature sombre.

Quand on n’aime pas trop les étiquettes, force est de reconnaître que celle qu’on a accolée à William Gay (« Southern gothic ») ne fait pas rêver. Il est donc bon de prendre un peu de distance par rapport à ces appellations dont l’intérêt reste discutable et de se contenter de l’essentiel, la seule chose qui compte vraiment, le texte.

Roman paru aux Etats-Unis en 2017, cinq ans donc après la disparition de son auteur, Stoneburner se compose de deux parties, la première suivant la cavale de Thibodeaux, qui a réussi à mettre la main simultanément sur un beau paquet de dollars (dérobé à des trafiquants de drogue) et sur la belle et sulfureuse Cathy. La seconde partie est racontée par Stoneburner, détective privé chargé par Cap Holder, ex-shérif, de retrouver Cathy, sa compagne. Quant au pactole en jeu, il va, comme souvent, éveiller bien des rancoeurs et des convoitises.

Sur une trame usée jusqu’à la corde qui, pour le meilleur, rappellera inévitablement les romans de James Crumley, le texte de William Gay séduit davantage par son côté mélancolique et désabusé que par les tenants et aboutissants d’un scénario qu’on a l’impression de déjà connaître. La blonde incendiaire et manipulatrice, les vétérans du Vietnam rongés par leurs souvenirs, le « baron » local (Holder), la petite teigne (Red) et tant d’autres sont des personnages déjà croisés ailleurs sous d’autres identités mais, finalement, peu importe, on ne sait comment mais la mayonnaise prend et Stoneburner se lit au rythme d’une cavale effrénée.

Plus que les personnages principaux, ce sont les fantômes dont ils semblent entourés en permanence qui donnent au récit ce supplément d’âme sans lequel il ne dégagerait rien d’autre qu’une impression de « déjà lu ». Ici, personne n’est jamais vraiment seul, jamais complètement présent, même quand il s’agit de faire l’amour.

Une chose en entraînant une autre, elle a fini par coucher avec moi, et ce fut une orgie entre spectres – moi et la prostituée et les fantômes de Thibodeaux et de l’épouse des collines.

La part sombre de chacun(e) peut surgir à tout instant, et même les paysages prennent parfois l’apparence d’un songe noir.

Ce décor m’appelait. Il m’appelait d’une voix qui évoquait mon passé, une voix triste et plaintive, et j’avais une telle envie de m’y fondre que cela en devenait une souffrance qui me serrait le coeur.

Les personnages de William Gay portent en eux leurs fantômes, ceux des gens qu’ils ont connus comme ceux des personnes qu’ils ont été. C’est la seule concession que l’on voudra bien faire à l’adjectif « gothique » dont il était question en début de chronique, cette impression de naviguer parfois entre deux mondes, le réel et le fantasme, le passé et le présent.

Ce second rendez-vous avec l’auteur s’avérant plus que réussi, on sera tenté de mettre le nez dans La mort au crépuscule, son roman le plus connu et de recommander la lecture de Stoneburner aux amateurs de littérature américaine en général et de roman noir en particulier.

A signaler, une excellente traduction de Jean-Paul Gratias.

Yann

Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Yann

Après La guerre est une ruse, paru en septembre dernier et qui posait les fondations de sa trilogie, Frédéric Paulin est de retour avec Prémices de la chute, en attendant le troisième et dernier volume en mars 2020.

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par l’auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle devrait avoir.

Yann.

Un feu d’origine inconnue, Daniel Woodrell (Autrement), par Yann

C’est par le biais de la BD que l’on a découvert l’oeuvre de Daniel Woodrell, grâce à l’extraordinaire adaptation que Romain Renard avait réalisée du non moins splendide Hiver de glace (Rivages / Thriller) au sein de la regrettée collection Rivages Casterman, qui donna naissance à quelques chefs d’oeuvre … Suivirent, au fil de nos lectures, un roman poignant (La mort du petit coeur) et un recueil de nouvelles, Manuel du hors la loi, pétri de noirceur et d’humanité, tous deux chez Rivages également.

Déjà publié en 2014, Un feu d’origine inconnue est remis en avant par les éditions Autrement et l’on ne pourra que s’en réjouir tant Daniel Woodrell parvient, une nouvelle fois, à saisir son lecteur pour le plonger dans un récit d’autant plus puissant qu’il est inspiré d’un drame auquel furent mêlés des membres de sa famille.

« Missouri 1929. Un soir d’été, les habitants de West Table se rendent joyeux au bal du village. Mais cette nuit-là, la salle prend feu avant d’exploser, laissant de nombreux morts et beaucoup de questions. » (Quatrième de couverture).

A partir d’un moment central (le soir du drame) et d’un personnage (Alma), Daniel Woodrell tisse avec maestria un fil narratif qui navigue entre les personnages et les époques sans jamais perdre un instant son lecteur. On suivra ainsi la vie de la famille Dunahew sur plusieurs générations (Alma, son mari et ses enfants, sa soeur, la sensuelle Ruby, leurs parents), on pénètrera dans l’intimité de Mr. et Mrs Glencross, on découvrira l’ancienne identité de Freddy Poltz, le mécanicien local et bien d’autres personnages seront ainsi mis en lumière à tour de rôle, plus ou moins longuement, apportant chacun(e) une épaisseur supplémentaire à la tragédie à venir.

C’est une petite ville tout entière qui est ici auscultée, observée avec une attention et une humanité qui donnent toute sa force à ce récit dont la brièveté (213 pages) confirme le talent de Woodrell, qui n’éprouve pas le besoin de s’étaler sur plusieurs volumes et parvient à donner à ces quelques pages un souffle qui manque parfois cruellement à d’autres. C’est également le tableau saisissant de la population d’une petite ville du Missouri, tableau si précis qu’on pourrait le reproduire à grande échelle et l’appliquer à une bonne partie des Etats-Unis. Daniel Woodrell sait de quoi l’homme est capable, dans le bien comme dans le mal et il met à jour sans états d’âme l’envers du décor, les secrets que chacun(e) possède et tente de garder terrés. Il décrit également avec justesse et sans fard les rapports de force entre blancs et noirs ou entre classes sociales et c’est ici qu’il se montre le plus incisif et réaliste. L’entresoi permet aux membres éminents de cette petite société de bénéficier d’une impunité quasi totale, d’autant plus révoltante que la population noire et pauvre n’a la plupart du temps que ses yeux pour pleurer.

« Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toutes sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. »

Aussi puissant que bref, politique et social autant qu’historique,Un feu d’origine inconnue confirme si besoin était qu’on a ici affaire à un grand auteur et l’on ne pourra qu’exhorter à se pencher sur son oeuvre (dont les autres titres sont tous parus chez Rivages). Et l’on remerciera les éditions Autrement pour cette réédition bienvenue.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.

Unité 8200, Dov Alfon (Liana Levi), par Yann

Traduit de l’anglais par Françoise Bouillot.

Impressionnant parcours que celui de Dov Alfon, que l’on découvre grâce à Liana Levi avec la publication de ce premier roman, dont la quatrième de couverture nous informe qu’il est resté en tête des ventes en Israël en 2016 et 2017. L’homme a d’abord été officier pour les services de renseignements israéliens avant de se lancer dans le grand reportage pour finir aujourd’hui à Paris en tant que correspondant local du journal Haaretz.

On fera ici la connaissance d’un passager israélien kidnappé à Roissy par une mystérieuse femme blonde, d’un commissaire de police français légèrement dépassé par les événements, d’un gang de chinois pas toujours aussi efficaces qu’ils devraient l’être et de services secrets israéliens en proie à la panique suite à la trahison d’un de leurs espions.

Dov Alfon déroule sans faiblir sur 400 pages les 24 heures durant lesquelles tous ces protagonistes vont se croiser, s’affronter, se tromper et mettre Paris à feu et à sang, lors de ce que les médias finiront par appeler « la nuit des douze cadavres ». Alternant les points de vue, navigant sans cesse entre la France et Israël, la Chine et Macao, Alfon mène son intrigue avec rigueur, parvenant sans peine à emmener son lecteur avec lui en lui donnant une vision claire des tenants et aboutissants de l’histoire, sans pour autant faire de concessions au niveau du rythme, qui reste effréné tout au long du récit.

Réjouissant jeu de massacre, Unité 8200 brille par son intrigue autant que par ses personnages et l’humour omniprésent qui sous-tend l’ensemble. Dov Alfon n’épargne personne, ses concitoyens comme les français ou les chinois, il fait feu de tout bois, pour notre plus grand plaisir.

« Si les Inuits ont des dizaines de mots pour désigner la neige, les Français ont plus de cent mots pour dire « merde ». Abadi, qui pratiquait les nuances de ce terme depuis l’enfance, enregistrait les nombreux synonymes de l’arsenal de Boudin, qui allaient de « boues non purifiées » et « retours naturels » jusqu’à « eaux usées ». »

Incroyable compilation d’incompétences et d’erreurs de tous genres, la trame du roman tient néanmoins la route grâce aux connaissances que la carrière de Dov Alfon lui a permis d’acquérir, particulièrement impressionnantes en ce qui concerne le fonctionnement des services secrets israéliens. Il s’en amuse d’ailleurs en démontrant que, quel que soit le niveau de rigueur et d’efficacité exigé au sein d’un service, il ne faut pas grand chose pour mettre en péril l’ensemble de l’édifice. Et les chinois ne se montreront ici pas plus brillants que les israéliens ou la police française, comme s’il existait entre eux le concours de la plus grosse boulette.

Drôle, énergique et bien construit, Unité 8200 constitue indéniablement une bonne surprise en ce début d’année et pourra rappeler par sa férocité et son intrigue alambiquée le roman de Patrick Hoffman, Chaque homme une menace, récemment paru à la Série Noire et qui nous avait également réjoui.

Yann.

L’homme qui n’aimait plus les chats, Isabelle Aupy (éditions du Panseur), par Yann

Premier titre proposé par la toute jeune maison du Panseur, le roman d’Isabelle Aupy (que l’on découvre également) ouvre une nouvelle aventure éditoriale, placée, selon ce qu’on a pu en lire sur son site , sous les auspices conjugués de la différence et de l’exigence. Avançant avec prudence, l’éditeur Jérémy Eyme a programmé 2 titres pour 2019 et trois en 2020, choix que l’on ne peut qu’apprécier en ces temps de surproduction caractérisée.

Sur une île vit une poignée d’habitants, à l’écart du continent sans en être complètement coupés pour autant. Leur seul point commun : n’avoir jamais vécu « dans les clous », comme le dit le narrateur, différents, hors du troupeau et heureux de l’être. Menant une vie tranquille, les insulaires vont voir leur quotidien bouleversé le jour où leurs chats disparaissent, emportés par des hommes du continent. Envoyé à terre pour protester, l’instituteur du village n’en revient qu’un mois plus tard, avec un costume neuf et une femme de l’administration, avant que des agents ne viennent à leur tour installer un bureau sur l’île, afin de résoudre le problème. Mais les chiens que l’on propose finalement aux insulaires restent des chiens, même si l’Administration, curieusement, les nomme « chats » …

L’homme qui n’aimait plus les chats nous est présenté par son éditeur comme un descendant des grandes dystopies telles 1984 et Matin brun. Même s’il est toujours risqué de placer un ouvrage sous de telles références, force est de constater qu’Isabelle Aupy a bien lu et digéré ses classiques et en a surtout retenu le fait qu’une dictature ne s’empare pas systématiquement du pouvoir d’une façon brutale mais peut trouver ses origines de bien des manières.

Ici, c’est par le biais du langage que l’administration modifie de manière insidieuse la façon de penser de ces insulaires, que l’on imagine sans peine comme les derniers réfractaires à soumettre. En appelant un chien un chat (contrairement à l’expression bien connue), la bureaucratie étatique modifie en profondeur le rapport de chacun(e) à l’animal concerné mais surtout crée des dissensions au sein d’une population qui, jusque là, était unie. Car, si certain(e)s acceptent de prendre un chien et de l’appeler chat, d’autres vont monter au créneau pour remettre les choses à leur place.

  • Eh ! Ludo ! Tu fous quoi avec ce chien ?
  • C’est pas un chien.
  • Quoi ?
  • C’est pas un chien qu’ils disent.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si c’est un chien.
  • Ben non. Apparemment, c’est un chat. Même que c’est le professeur qui l’a dit. ils m’ont montré les papiers et tout, photo à l’appui, toutes les preuves, c’est un chat.

Avant l’argument ultime : « Ils m’ont même offert la laisse en prime, pour que j’le perde pas. » Politique, grande distribution, même combat … Et c’est ainsi que quelques irréductibles vont relever la tête et tenter de ramener le bon sens et la tranquillité sur leur île.

Si L’homme qui n’aimait plus les chats fait mouche, c’est surtout par cette démonstration selon laquelle les grands changements peuvent commencer de manière anodine, insidieuse, sans même que l’on y prête réellement attention . Isabelle Aupy nous appelle à la vigilance et, contrairement aux auteurs sous l’égide desquels elle publie ce roman, elle choisit l’optimisme, croyant toujours possible un regain de solidarité.

Yann.

P.S. : pour en savoir plus, www.lepanseur.com

Je ne sais rien d’elle, Philippe Mezescaze (Marest) par Yann

En 1987, Philippe Mezescaze publie chez Arlea  L’impureté d’Irène, son deuxième roman. Il y raconte avec son regard d’enfant de l’époque comment sa mère, un été à La Rochelle, tombe amoureuse d’un jeune marin polonais. Lui qui n’a pas connu son père voit sa mère jeter son dévolu sur cet homme dont elle espère qu’il parviendra à éclairer sa vie, qu’elle ne sait par quel bout attraper. Mais l’idylle espérée prend rapidement de la gîte et Irène retombe dans sa dépression, nimbée des mystères qui entourent une grande partie de sa vie.

Trente ans plus tard, Nicolas Giraud, cinéaste, adapte ce roman, sous le titre Du soleil dans mes yeux. Je ne sais rien d’elle est le récit de cette expérience particulière que vit Philippe Mezescaze en assistant au tournage de ce film, faisant connaissance avec les actrices et acteurs qui interprètent les rôles de sa mère et de sa grand-mère ainsi que lui enfant. Noah, sept ans, joue Emile, l’enfant du roman, celui qu’a été l’auteur longtemps auparavant et cette rencontre, ajoutée au léger vertige que lui procure la mise en abime de son roman, va inexorablement replonger Philippe Mezescaze dans cette période déterminante de sa vie. S’éloignant peu à peu de cette mère instable, à laquelle il lui est impossible de se fier comme devrait pouvoir le faire tout enfant de son âge, le jeune garçon apprendra à connaître sa grand-mère et la méfiance initiale et réciproque entre lui et la vieille femme prendra doucement toutes les apparences de l’amour.

 » … Ma vie s’est construite au bord des gouffres dans lesquels ma mère ne cessait de s’abîmer. Je marchais sur le fil d’un précipice, j’étais un funambule aux yeux bandés. Ma mère m’a inoculé l’art de feinter les déséquilibres. »

La concision du texte de Philippe Mezescaze (150 pages à peine) permet d’apprécier d’autant plus sa richesse et sa profondeur. C’est à un déstabilisant jeu de miroir qu’assiste le lecteur, au même titre que l’auteur dont la perception du tournage, souvent en décalage avec ses souvenirs, va éveiller des images et des sensations qu’il pensait perdus à jamais. Le face à face avec Noah ou le fait de retrouver les rues de La Rochelle (jusqu’au jardin dans lequel il allait cueillir des cerises) feront remonter en lui les difficultés de cette période où il tentait de se construire et sur lesquelles il porte aujourd’hui un regard d’adulte, sans être certain d’avoir complètement surmonté les traumatismes de son enfance.

Sombre et lumineux, sensible et délicat, Je ne sais rien d’elle est une réussite, un texte aussi court qu’émouvant, l’histoire d’un homme qui se retourne sur son passé. Sur cette trame plutôt usée, Philippe Mezescaze, à travers les différents niveaux de son récit, parvient à toucher le lecteur tout en évitant l’écueil du nombrilisme forcené que l’on est en droit de craindre de ce type de récit.

Yann.

Border, Jacques Houssay (Le Nouvel Attila) par Yann

Il y a d’abord cette photo de couverture que l’on ne peut s’empêcher de comparer à celle du dernier Goncourt, coïncidence, hasard malencontreux ou envie de bénéficier d’un peu du capital sympathie attribué à Nicolas Mathieu ? On évitera de conjecturer, toujours est-il que l’on s’empare du livre avec, en tête, un autre texte …

Celui que propose Jacques Houssay aujourd’hui est un premier roman dont son éditeur nous dit qu’il est « puissant, gouverné par le souffle de la prose et le pouls de la ville ». Alléchant, donc, sur le papier.

Border est une ville. Scribouilleur en est un des habitants. Ecrivain public, il traîne son ennui et ses doutes dans les rues de la ville, parfois seul, d’autres fois non, il observe, discute, réfléchit, fume ou boit en rêvant d’ailleurs. Parmi celles et ceux qui l’entourent, une figure le fascine particulièrement, celle de Jeanne, la seule ici à être désignée par son véritable prénom à l’état-civil quand les autres sont réduits à des surnoms ou d’étranges pseudos. Jeanne qui, chaque jour, se poste dans un endroit de la ville et tente, pendant des heures, de prendre son envol, sautant dans les airs, battant des bras, jusqu’à la faim et l’épuisement. Jeanne la muette, protégée et nourrie par la communauté de Border. Qui est-elle vraiment, qui sont-ils, toutes et tous, qui vivent ici, en marge ?

Jacques Houssay, en se penchant sur cette microsociété marginale, tente de donner une voix à ces hommes et femmes unis par le simple fait d’habiter Border. Pas de bucolisme ici, la ville, non seulement, sert de cadre mais constitue quasiment un personnage à part entière tant elle est présente tout au long du roman. Il s’agissait donc de trouver la langue adéquate, d’autant plus que le texte est bâti sur un fil narratif plutôt ténu. Vraisemblablement conscient de cet état de fait, Jacques Houssay mise tout sur l’écriture, privilégiant un style scandé, haché, alternant phrases sèches et envolées (quasi) lyriques.

« Irrémédiablement nous finissons par tomber. Comme un cheval mort. Masse en plein galop happée. Poussière. Nous sommes des anges aux visages sales. »

« On va être cloués là, cercueil à ciel ouvert, épinglés, pauvres insectes. Parler, nos mots jetés, bouteilles à la mer. Mare nostrum. Un égoût. »

Force est de constater que la réussite n’est pas systématiquement au rendez-vous, certains extraits du texte tombant ainsi dans la grandiloquence ou la poésie au rabais. Et, même si quelques phrases font mouche, elles ne suffisent malheureusement pas à réveiller l’intérêt du lecteur, qui finit par s’ennuyer autant que les personnages du roman.

Il en résulte un texte dans lequel on patauge malgré sa (relative) brièveté (pas tout à fait 200 pages) et cette sensation parfois gênante de lire un auteur qui s’écoute écrire comme d’autres aiment à s’entendre parler. Si le projet initial pouvait s’annoncer intéressant, le résultat n’est pas à la hauteur. Ce n’est pourtant pas l’ambition qui fait défaut à l’auteur, bien au contraire, mais le décalage, pour ne pas dire le fossé, entre la population à laquelle il s’essaye à donner une voix et le ton affecté, voire pompeux, qu’il choisit le décrédibilise irrémédiablement dès les premières pages.

Yann.