[Rentrée littéraire – 22/08/2018] A son image, Jérôme Ferrari, Actes Sud

Jérôme Ferrari - A son image.Découvert avec Le sermon sur la chute de Rome (Goncourt 2012), Jérôme Ferrari m’avait impressionné par la force et la beauté de son écriture en même temps que par son érudition et son humour, qualités que l’on ne retrouve que rarement dans un même texte. A son image, paru fin août chez Actes Sud, parvient au même équilibre entre intelligence et ironie mordante, réflexions profondes et saillies féroces.

Antonia, jeune photographe travaillant pour un quotidien corse, meurt dans un accident de voiture. Après cette scène d’ouverture, le roman prend place dans l’église où se déroule l’office funèbre célébré par un prêtre qui était également l’oncle et le parrain de la jeune fille. Tout au long de la cérémonie reviendront à la mémoire de l’homme des images et des souvenirs de la vie d’Antonia.

Concentré sur à peine plus de 200 pages, A son image étonne une nouvelle fois par la capacité de son auteur à embrasser une poignée de thèmes et à mettre en lumière les liens qui les unissent. Partant d’une réflexion sur la photographie et, à travers elle, l’image au sens large, Jérôme Ferrari aborde avec force et brio la représentation de la mort ainsi que le rapport qu’elle a avec le réel. Par la carrière d’Antonia et les choix qu’elle fait, il emmène le lecteur jusqu’en Yougoslavie, à l’époque où ce nom et le pays qu’il représente existaient encore. Certaines scènes auxquelles assiste Antonia donneront certes lieu à des photos mais certaines d’entre elles ne seront même jamais développées car, selon elle, immontrables … « Je sais que certaines choses doivent rester cachées », écrit Antonia à son oncle, qui lui avait offert son premier anniversaire, à l’occasion de ses quatorze ans. « Il y a tant de façons de se montrer obscène ».

Demain, elle rentrera chez elle, elle quittera pour toujours ce pays dont tous les noms sont provisoires, et les pellicules d’aujourd’hui iront rejoindre dans un carton toutes celles qui les y attendent et qu’elle ne développera pas.

Elle ne croit pas au péché, elle ne croit pas non plus en l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Mais, au moins, à ce qu’est le monde, autant qu’il est en son pouvoir, elle, Antonia V., n’ajoutera rien ».

Au-delà de l’universalité du propos, Jérôme Ferrari, en bon corse qu’il est, situe la majeure partie de son roman sur l’île et règle, parfois avec férocité, quelques comptes avec ses compatriotes, notamment à travers le récit qu’il fait du combat nationaliste. Au risque de se fâcher avec quelques insulaires, il dézingue à travers le regard d’Antonia le petit théâtre quotidien de la lutte et les mises en scène à destination des médias.

Elle ne participait pas à l’histoire exaltante d’une île de la Méditerranée mais seulement à un jeu puéril où d’anciens amis d’enfance se déguisaient en guerriers et en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres.

Le petit théâtre prend peu à peu une tournure moins anecdotique au fur et à mesure que les dissensions le gangrènent  jusqu’à l’implosion finale et c’est lorsque les corps de ses amis commencent à tomber qu’Antonia prend la pleine mesure de l’absurdité que peut revêtir le métier de journaliste lorsqu’il ne devient qu’une course au sensationnel ou à la futilité. Elle qui se considéra un temps comme une « vestale de la vérité » commence à ouvrir les yeux.

En fin observateur des rapports humains, l’auteur distribue des coups de griffe ici et là et s’en prend notamment au manque de considération dont souffrent les femmes de l’île, classées en deux catégories, les femmes respectables et celles qui ne le sont pas. Si l’on considère qu’entrent dans la première catégorie la compagne officielle ainsi que la mère, les soeurs et tantes, on mesure vite le nombre de celles qui constituent la seconde catégorie, au sein de laquelle tout homme se réserve le droit de trouver une partenaire occasionnelle …

Fustigeant la bêtise et l’hypocrisie autant que la violence des hommes, Jérôme Ferrari livre un roman dont la puissance et l’intelligence sont inversement proportionnelles au nombre de pages, dans lequel il dénonce un échec individuel et collectif. Il n’y a que chez lui que petitesse et grandeur se côtoient aussi intimement et ce paradoxe n’est d’ailleurs pas sans poser problème au prêtre qui ne peut que déplorer que « la messe se transforme inexorablement en une cellule de soutien psychologique ». Confirmation d’un talent déjà justement récompensé, A son image se hisse sans mal sur le dessus du panier  et constitue assurément un des grands textes de cette rentrée.

 

Yann

Evasion, Benjamin Whitmer, Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

Benjamin Whitmer - Evasion.Comme le fait à juste titre remarquer Pierre Lemaitre dans sa préface, l’Amérique de Benjamin Whitmer « tient debout sur deux piliers (la violence et la drogue) ». On ne nous ment pas sur la marchandise, il y a dans Evasion suffisamment d’amphétamines pour faire halluciner une ville entière et assez de brutalité pour pouvoir considérer Charles Bronson comme un aimable baba cool.

Certes … mais ce serait faire injure au roman de Benjamin Whitmer que de s’arrêter à cette dimension binaire, de négliger tout ce que cet homme arrive à faire passer à travers une histoire dont le résumé tient en deux ou trois lignes, que voici : Le soir du réveillon 1968, douze détenus s’échappent de la prison d’Old Lonesome, Colorado. Le directeur Jugg, pas spécialement réputé pour sa magnanimité, lâche ses gardes à leurs trousses et les fournit en amphétamines afin de s’assurer qu’ils ne fassent pas le boulot à moitié. La chasse à l’homme peut commencer…

Benjamin Whitmer est un poète. Il ne le sait sans doute pas, ou récuserait le terme si on le lui soumettait, mais ce qu’il arrive à insuffler à ses romans, par sa sensibilité, par les images qu’il éveille en nous, par la souffrance et les fêlures de ses personnages, c’est une forme de poésie. Son écriture va au-delà de celle de la plupart de ses contemporains et c’est ce qui fait de ses livres les monuments de littérature noire qu’ils sont. On l’a dit, l’intrigue est squelettique, mais on s’en fout, il nous embarque à fond la caisse et parvient à nous tordre le ventre en même temps qu’à nous faire rire. Car ce type a un humour dévastateur et un sens inouï de l’image qui tue, de la comparaison improbable qui fait mouche.

La neige et des éclats de glace lui fouettent le visage si violemment qu’il a du mal à respirer. C’est comme d’essayer de respirer du napalm. Sauf que c’est tout l’inverse.

Ou encore :

La femme qui se trouve là ressemble à une cigarette à moitié écrasée. Ses cheveux jadis blonds se sont desséchés comme de la paille au soleil et elle est assise à la table de la cuisine dans une robe de chambre si crasseuse et usée qu’on ne voudrait même pas l’incinérer dans un tas de détritus par crainte de la fumée toxique qu’elle pourrait dégager.

Un poète on vous dit. Et les dialogues sont à la hauteur du reste, même au-dessus si c’est possible. On se souviendra en particulier de cette conversation irréelle entre le directeur Jugg et Tom Parker, monument d’absurdité qui nous aura tiré quelques éclats de rire …

Mais, bien au-delà de la violence et de l’humour, Benjamin Whitmer parvient également à nous toucher par l’empathie que l’on ne peut que ressentir pour ses personnages, tous blessés par la vie, la cuirasse fendue par la bêtise ou la méchanceté qui les entourent dès leur venue sur terre. On ne croit guère à la rédemption à Old Lonesome mais on ne peut pas dire que personne n’y pense.

Evasion ne serait pas ce qu’il est sans l’extraordinaire travail de traduction accompli par le talentueux Jacques Mailhos qui, sa modestie dût-elle en souffrir, restitue avec une précision hallucinante la langue violente et tourmentée de Benjamin et Whitmer et de ses personnages. Traduire autant de nuances de « fuck » reste une prouesse à ajouter au tableau de celui qui nous régale déjà (et entre autres) par ses nouvelles traductions de l’immense Crumley (chez Gallmeister toujours).

Si vous avez encore des doutes sur mon enthousiasme à la lecture de ce bouquin, reprenez cette chronique au début et, une fois terminée, jetez vous dans la librairie la plus proche .

Route 62, Ivy Pochoda, Liana Levi, traduit par Adélaïde Pralon

L’autre côté des docks paru en 2013 (même éditeur, même traductrice) nous avait bluffé par la maîtrise de sa narration et le tableau vivant qu’Ivy Pochoda faisait naître sous nos yeux. Avec toute l’assurance de sa jeunesse, elle nous envoyait à la figure ce premier roman dont se souviennent sans mal ceux qui l’ont lu à l’époque, grand texte autour de l’adolescence et description impressionnante de la vie d’un quartier new-yorkais, loin des clichés sur la grande ville.

C’est peu dire, donc, que l’on attendait ce texte avec impatience et l’envie de replonger dans un univers où les laissés pour compte de la société américaine prennent un visage, un nom, une personnalité et ont chacun(e) une histoire à raconter.

Los Angeles, 2010. Un homme entièrement nu court au milieu des embouteillages. Tony, avocat, quitte sa voiture et se met à courir à sa poursuite, sans savoir pourquoi. Cet acte impulsif le mènera bien plus loin que tout ce qu’il aurait pu imaginer et lui ouvrira les yeux sur la réalité sordide que vivent des centaines de personnes au coeur même de la ville où il réside.

Après cette scène d’ouverture qui n’est pas sans rappeler celle de Fakirs d’Antonin Varenne, Ivy Pochoda nous plonge dans un récit intense et peuplé de figures que la vie n’a pas épargnées. Sur une construction somme toute assez classique , à savoir des allers-retours entre deux périodes (ici 2006 et 2010) et une alternance de point de vue selon le personnage dont il est question, elle élabore un roman que l’on aurait pu intituler L’art de la fuite tant chacun(e) des protagonistes semble mû par l’énergie du désespoir et la nécessité d’échapper à quelque chose ou à quelqu’un … De Tony qui court pour oublier le carcan de son quotidien à Britt, qui cherche le salut au sein d’une communauté dans le désert, de Ren, ex-taulard abandonné par sa mère, à Blake dont le désir de vengeance l’entraîne de la Wonder Valley (titre original du bouquin) à Skid Row, aucun(e) ne souhaite rester là où il (elle) est, le mouvement semble être la seule issue. Et ce n’est pas un hasard si Ivy Pochoda a choisi d’ouvrir son livre avec cette course au milieu des voitures, course dont on ne comprendra que tardivement la raison.

Les errances croisées de Britt, Sam et Blake, Ren et Laïla et tant d’autres finissent par tisser une oeuvre autour de la difficulté d’être soi et de faire les bons choix lorsque la vie ne nous en offre que peu. Il y est aussi question de violence et de rédemption mais c’est surtout le regard de l’auteur que l’on retiendra, cette peinture sans concession d’un quartier sinistré, d’une population de SDF et de junkies à qui personne ne viendra en aide et surtout pas les forces de l’ordre.

L’autre flic pointa sa lampe sur Laïla. « Regardez-moi ça. » Le faisceau parcourut le corps décharné, les membres squelettiques, le cou noueux, les joues creusées.

« Je m’en occupe, dit Ren. Je vais l’emmener chez le médecin ».

Le premier flic éclaira à nouveau Ren. « T’as intérêt. Quand quelqu’un meurt dans la rue, c’est nous qui devons régler le problème. J’espère que t’as pas envie de nous créer des problèmes ?

– Non, monsieur », répondit Ren de la voix la plus ferme possible.

On a pensé à plusieurs reprises en lisant Route 62 à l’inoubliable Parmi les loups et les bandits, d’Atticus Lish, une de nos meilleures lectures de 2016 et la comparaison, aussi flatteuse soit elle, est un bon indicateur du plaisir que l’on a pris à lire ce second roman, qui ne devrait pas décevoir celles et ceux qui l’attendaient.

Du désert Mojave aux quartiers défavorisés de Skid Row, Ivy Pochoda entremêle avec brio les destins brisés et les trajectoires imprévisibles d’une poignée de personnages mémorables.

La guerre est une ruse, Frédéric Paulin, Agullo

Ca aurait pu s’intituler Les racines du mal mais le titre était déjà pris. Dommage, ça collait plutôt pas mal. Premier auteur français publié chez l’excellente maison Agullo, Frédéric Paulin n’en n’est pas à son coup d’essai, auteur entre autres de bouquins aux titres jubilatoires, dont on ne résiste pas à l’envie de vous en citer deux ou trois :  Pour une dent toute la gueule, La dignité des psychopathes ou Les cancrelats à coups de machette, ça vous donne une idée. On n’a donc pas affaire à un débutant mais le propos s’avère ici nettement moins drôlatique voire carrément sérieux car le projet est rien moins qu’ambitieux et se déclinera en trois volumes.

1992. Dans une Algérie en état d’urgence, l’armée a pris le pouvoir et mène une lutte sanglante contre les islamistes dans une atmosphère de terreur et de violence aveugle. Désireuse de voir la situation gardée sous contrôle, la France garde un oeil attentif sur la situation et, par le biais de Tedj Benlazar, agent de la DGSE, s’intéresse aux agissements des services secrets algériens qui entretiennent des relations plutôt troubles avec les islamistes. En cette période de massacres quotidiens, une question semble cruciale pour comprendre le tableau : qui instrumentalise qui ? Plongé en eaux plus que troubles, Tedj Benlazar va se retrouvé au coeur du conflit et réalisera rapidement que la vérité peut revêtir plusieurs visages.

Malgré la profusion des forces en présence, de très nombreux acronymes et une situation d’instabilité permanente , Frédéric Paulin parvient à donner une vision d’ensemble de la situation sans jamais se montrer didactique ou pompeux, privilégiant toujours le récit, soucieux d’en garder le rythme et de ne pas perdre l’attention du lecteur.

Particulièrement bien documenté, La guerre est une ruse se lit comme un excellent roman noir et apporte un éclairage cru sur les compromis, les trahisons et les manipulations de toutes sortes qui, quelques années plus tard, allaient exporter vers l’Europe et le reste du monde une vague de terrorisme sans précédent qui n’en finit pas de faire des victimes et de rebattre les cartes des forces en présence à l’échelle planétaire.

Immédiatement prenant, ce premier volume de La guerre est une ruse donne le ton et Frédéric Paulin prouve de manière redoutable qu’il est un excellent conteur, capable de tenir ses lecteurs en haleine tout au long de ces 370 pages. La perspective de deux volumes à paraître est donc plus qu’alléchante et l’on se surprend à déjà les attendre alors que ce tome 1 vient tout juste d’arriver en librairie.