Crocs, de Patrick Dewdney

De nos jours, sur le Plateau de Millevaches. Un homme arpente les forêts et la lande. Il est poursuivi, il est tourmenté, il est, d’une certaine manière, libéré. Le temps presse, le temps est compté. Dans son sillage flottent les volutes d’une vie évanouie, une vie de rébellions et de revirements, d’amour et de malaise latent. Le temps presse, il devient aussi rare et précieux que la dernière bouffée d’air du noyé. Ils sont à ses trousses, ils ne lui feront aucun cadeau, ce qu’il a fait, à leurs yeux, est une horreur sans nom. L’homme file à travers les bois, se nourrissant de ce que la nature lui offre, buvant aux rivières et aux étangs, se réchauffant aux rayons du soleil éternel. Il dort à même le sol, accompagné dans sa solitude de fugitif par un chien et une pioche. Un homme, un chien et une pioche, ça pourrait être un titre de film. Cet homme poursuit un but, rien ne l’arrêtera, rien. Pas même ses tourments, ses peines, sa colère.
Crocs a planté les siens dans mon âme et peut-être dans mon cœur. Cette écriture instinctive déclame au grand jour que beauté et brutalité peuvent s’apercevoir, se côtoyer et même, s’apprivoiser. Crocs c’est l’histoire d’un homme déçu par un monde contraire au Monde. Le goût du sang et de la peine, les élans fulgurants de l’esprit qui se rebelle parce qu’il sent bien dans un recoin de liberté, qu’on lui conte une histoire falsifiée. L’excitation qu’exhale l’immensité, l’accomplissement de faire corps avec le vrai, avec l’intangible et le perpétuel. Crocs c’est la fureur des sentiments piétinés qui se redressent comme la mer déchainée élime et terrasse les ports, les baies de béton insultantes, les digues où s’entassent les rochers arrachés à leurs origines.
Crocs c’est l’obstination d’un chemin, avec une pugnacité pure qui palpite dans les cellules du corps, où l’on découvre que même dans le renoncement il faut de la volonté ; une volonté tenace, brut, qui tient du sauvage et de l’immarcescible. Il y a tout cela dans ce roman, et bien plus encore.
Crocs c’est l’histoire d’une trajectoire humaine qui naît de la rébellion aux choses fausses et installées qui oppriment la vie. Et puis vient le désenchantement, et, dans ce lit de déception balayé par des forces immenses mais corrompues, sourde la soumission, dans son néant blafard, désespérante et confortable.
Mais comme toute chose qui effleure le fond, il y a quelque chose qui réagit, qui résonne et prévient, comme une incantation à la dignité et à la mémoire. Dans cet écho antédiluvien, dans ce repli endoréique de résistance, vient le renoncement dans ce qu’il contient de beau et de flamboyant, ce n’est plus une retraite piteuse, c’est un sublime évitement, une parade imparable. Une lueur d’espoir qui ouvre u nouveau chemin, celui du détachement peut-être.
Patrick Dewdney nous dresse avec un pinceau furieux, un monde qu’on nous raconte fondé sur les chiffres et la consommation, l’accumulation de biens, alors que la planète qui nous abrite n’est qu’émotions, sensations, formes, odeurs et sons. Ces deux mondes-là sont irréconciliables.
Mais ce voyage, cette mutation, de la peau de prisonnier à celle de d’organisme éthéré et libre, un électron dans un tégument de chair, cette transformation dans une convulsion de bravoure, se réalise sur le Plateau, cet endroit mystique, mythique, où murmurent encore le souvenir et le passé de peuples anciens, un lieu où convergent des forces invisibles mais prégnantes, dans un ballet tellurique.
Et puis comme une évidence, ce sentiment évanescent que la boucle ne pouvait se boucler qu’ici, en ce pays de pierres levées, dressées sous l’impulsion de croyances païennes, irrigué par tant de veines d’eau pure et froide, jaillies de la mémoire de la terre.
Ces crocs-là, constituent un appel vibrant et urgent à vivre, sans se contenter de simplement exister, un appel certes rude et parfois âpre, mais nécessaire pour saisir la beauté et la poésie qui partout, nous entourent.
D’un point de vue littéraire c’est un challenge, enfiler un peu moins de 200 pages quasiment sans dialogues, comme un sprint, c’est osé et réussi, réussi car tout le long de ce récit à la première personne du singulier, le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, dialogue avec nous, les lecteurs.
Avec cette écriture soignée, léchée, où chaque mot trouve sa place, l’auteur nous transmet quelque chose d’intense, cette épopée sur le Plateau, c’est un voyage, entre jour et nuit, plaisir et souffrance, faim et apaisement, introspection et amertume. Tout cela éclate sur l’immensité du Plateau, les contraintes de nos vies perdent leur pouvoir sur le Plateau, à condition de se mettre à son rythme et de tendre l’oreille, car sous nos pieds, un monde disparu oscille encore, vibre et perpétue une certaine histoire …

Seb.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
26 − 10 =