Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (Editions folio) par Seb

« Le camion n’est plus qu’un point. Je suis seul. Les montagnes m’apparaissent plus sévères. Le paysage se révèle, intense. Le pays me saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses. »

Je connaissais Sylvain Tesson pour l’avoir vu plusieurs fois dans la petite lucarne, notamment à La Grande Librairie, émission dont il est un des habitués. À chaque fois j’avais apprécié son franc-parler, sa vision originale des choses, du monde, des gens. Je percevais sous la patine éclatante de « l’écrivain baroudeur » un écorché vif, un homme cuirassé arborant des failles. Curieusement, je n’avais rien lu de lui et même jamais cherché à le lire. Pourtant, cette histoire de cabane en Sibérie m’avait marqué lorsque j’en avais entendu parler, je savais que j’y viendrais un jour, c’était, comme toute chose, une question de temps et de timing, d’humeur et de rencontre.
Chaque soir, sur la terrasse, au fond de mon lit, parfois sur le canapé, je retrouvais ce récit passionnant à bien des égards. Même si cette histoire se présente sous la forme d’un journal, et que le narrateur utilise la première personne du singulier, le personnage central c’est bien la Sibérie, son cœur, le Baïkal. Sylvain Tesson parvient à ne pas prendre trop de place, à ne pas trop capter la lumière, il est le guide, montre du doigt les sommets escarpés, ces à-pics vertigineux qui finissent en se déroulant jusqu’aux lèvres de saphir du grand lac magique. Sa plume très en verve, poétique, ne tarit pas d’éloges au sujet des forêts qui n’en finissent pas, qui cachent le tétras, l’ours, les loups, le vison et quantité d’autres habitants de cet endroit si hostile. L’auteur est si inspiré qu’il réussit à nous parler du Baïkal et de ses glaces sans jamais se répéter, il trouve les angles et les idées, façonne des comparaisons et fabrique des images magnifiques, tellement prégnantes qu’on s’y croit, qu’on se surprend à frissonner, à remontrer la couette sur son menton, à se rappeler qu’on ne doit pas oublier de mettre deux buches au feu, alors que l’été s’annonce.
Sylvain Tesson est assez dithyrambique sur la région où il passe ces six mois d’hiver, cette cabane sur la rive du Baïkal, au « camp des cèdres du nord ». Et il a raison, malgré le froid intense, malgré l’isolement, on ressent l’envie d’en être aussi. Son plus proche voisin se trouve dans une autre cabane à trente kilomètres, et lui, grain de sable déposé sur la plage du Baïkal, découvre qu’il a tout le temps nécessaire pour connaître un peu mieux ce lac gigantesque de sept cents kilomètres de long, quatre-vingts de large et mille cinq cents de profondeur. Cette étendue de glace gémissante va lui offrir de l’omble pour l’estomac, des perspectives pour l’esprit et des reflets pour s’émerveiller.
Mais le plus grand enseignement de cette aventure, d’une certaine manière, il le portait en lui, mais il avait besoin de se trouver « là » pour le débusquer. Il lui fallait la solitude et l’isolement pour répondre à cette question qui le taraudait depuis pas mal de temps : ai-je une vie intérieure ? Une question qui doit résonner aussi en nous. C’est fondamental.
Dans la folie de la vie citadine, emporté par la frénésie de ce monde qui a perdu la raison et qui se perd lui-même, il est aisé de ne pas répondre à cette question essentielle, et les occasions de détourner la tête, de se laisser distraire sont si nombreuses, qu’on peut sans culpabiliser vivre longtemps sans affronter le fond des choses.
L’érémitisme apporte, avec son dénuement, les réponses qu’une longue et couteuse psychanalyse ne garantie en rien. Quand on est tout seul dans une cabane de quatre mètres sur quatre, qu’il n’y a personne pour noyer le poisson de ses questions intimes, pas même un flash spécial qui annonce qu’il fait chaud en été, froid en hiver et que l’eau, ça mouille, on est contraint de faire face, d’entendre ces questions qui taraudent depuis longtemps, et de faire l’effort libérateur d’y répondre.
Ainsi, ce livre n’est pas qu’une description de la vie monacale au fin fond d’un pays oublié. Il offre une réflexion sur notre présence ici-bas, ce que l‘on y fait et ce que l’on devrait y faire. La distance entre ces deux choses étant aussi grande que le lac lui-même. Les considérations de l’auteur, sur sa vie, sur le monde qu’il arpente, dans ce qui ressemble parfois à une fuite en avant, les avis qu’il profère, avec ce regard caustique et ce recul typiquement russe, sont jouissifs. Comme ce passage : Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes…si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles.
Il y a, dans l’écriture de Tesson, un nuage de désenchantement, comme s’il était las de sa personne et de ce monde peuplé de crétins. Mais à chaque fois qu’il se laisse aller à la mélancolie, la formidable beauté de la nature et sa toute-puissance le raniment. Il reprend espoir, croise quelques rares individus qui font honneur à leur espèce, se plonge dans un livre, réfléchit, médite entre deux verres de vodka (ou plus si affinités, et avec les russes, il en a). Parce que l’intéressé a emporté de quoi tenir. Des caisses de nourriture, du matériel pour pêcher, un fusil pour éloigner les ours, un paquet de livres (je note qu’il a emmené des polars, dont Le poète, de Connelly, Moisson rouge, de Dashiell Hammett, Lune sanglante, de James Ellroy). Je me demande quel effet produisent ces œuvres sur un cerveau humain enfoncé au cœur du monde et tout entier dévoué à leur lecture. Cela doit être puissant, on doit saisir pas mal de choses qui nous échappent en temps normal. Dans ses caisses précieuses, il y a aussi des philosophes, Camus, Shakespeare, les stoïciens, Hemingway, Giono, Cendras, Yourcenar, Whitman. C’est assez plaisant de le voir faire des allusions à ces œuvres, dans le contexte, avec des parallèles, des lignes directrices.
Mais comme il n’y a pas de hasard, il a aussi emporté Indian Creek, de Pete Fromm, Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, Walden, de Thoreau, trois œuvres à lire avec cet ouvrage dont je fais aujourd’hui la chronique. Evidemment, on y trouve une parenté, un ADN commun, une volonté de s’affranchir, d’aller voir de l’autre côté de la montagne de notre esprit et de refuser un chemin tracé d’avance par un système qui se meurt mais qui refuse de le voir.
Dans les stocks, il y a aussi pas mal de bouteilles. L’auteur ne cache rien de son appétence pour le breuvage fort, il décrit ses excès, sa dépendance, et il revient sur ce que ça lui a coûté.
J’ai aimé les idées qu’il a répandues dans ces pages, comme celle-ci : Le temps a sur la peau le pouvoir de l’eau sur la terre. Il creuse en s’écoulant.
Mais la poésie n’est pas exclue de ces lignes, elle surgit lorsque l’on s’y attend le moins, comme ici : Neige. Je marche sur le lac et tend le visage, la bouche ouverte. Je bois les flocons à la mamelle du ciel.
Ce livre a le mérite d’avancer vers nous dépouillé de tout artifice, il n’y a que la nature omnipotente, la glace, le froid, les arbres et les animaux, l’homme, la lumière changeante, et l’idée que même aujourd’hui, il est possible (salvateur ?), de faire un pas de côté, de prendre de la hauteur et de penser. De cesser de se croire au centre du monde, alors que nous ne sommes que des grains de poussière baladés au gré du vent et des pluies, que notre capacité de survie dans ce monde, sans matériel, est nulle. Que le monde animal et végétal qui nous entoure possède des facultés d’adaptation que nous avons perdues, et ce, paradoxalement, avec « l’évolution » de notre espèce. Noyés dans les futilités que le côté obscur du progrès nous a apportées, fourvoyé dans l’adoration de l’argent et des choses inutiles qu’il nous apporte, nous avons coupé nos liens vitaux avec la terre, et nous errons comme un papier gras jeté par un abruti sur cette planète en sursis.
Faîtes vos valises, ou plutôt vos sacs à dos, habillez-vous chaudement, préparez-vous à vous rencontrer, tout simplement, et ça va vous faire un choc.

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