Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud), par Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein) est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?
Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.
En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.
Je me souviens que lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.
Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participé les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.
Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit. Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.
Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.
Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?
Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?
Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?
Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »
Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »
Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.
Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.
Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.
Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »
Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.
Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
25 − 8 =