Entretien avec Jéremy Fel par Le Corbac

Tu peux nous parler de tes influences littéraires et cinématographiques les plus sombres ? Le pourquoi du comment ?

Pour les influences dont je suis conscient, on va dire, je citerais pêle-mêle Stephen King, Joyce Carol Oates, Clive Barker, Peter Straub, David Lynch… Je ne cherche pas à imiter ou pasticher ces auteurs, bien entendu, encore moins à me comparer à eux. Mais il est normal, je pense, de trouver de franches influences dans un premier et un deuxième roman. Après, l’idée est de ne surtout pas se laisser écraser par ces influences, ces références, et de parvenir à construire un univers personnel. Dans mes romans on voit sans problème quelles ont été mes lectures mais les obsessions qui les traversent me sont complètement propres. Et c’est par la fiction pure qu’on parle, je pense, le mieux des choses qui nous sont les plus personnelles, quand on n’a pas forcément conscience de le faire.

Encore une fois, tu joues sur la chorale et la destructuration du récit, le non-dit et le sous entendu. Pourquoi construire chaque recueil, roman ou histoire comme un puzzle, une énigme?

Les loups à leur porte par FelLe premier roman était pour moi clairement un recueil de nouvelles où le lecteur s’amusait à voir des liens au fil de sa lecture, des continuités, où un arc narratif principal se formait peu à peu. Helena est un roman volontairement plus linéaire, même s’il y a là aussi multiplicité de points de vue. En général, j’écris sans plan établi, j’aime bien me laisser guider par mon univers, mes personnages. Avancer à tâtons. Stephen King disait que pour qu’un lecteur n’ait pas d’avance sur l’intrigue, l’auteur ne doit pas en avoir non plus. Je suis tout à fait d’accord avec ça. D’ailleurs, chez moi, ce n’est pas l’intrigue qui « gouverne » le reste, si on peut dire, ce sont les personnages qui par leurs actions construisent l’intrigue. J’ai des idées vagues du déroulement du roman, des moments charnières, mais tout peut évoluer de façon parfois imprévue. Cette liberté m’est nécessaire.

J’aime bien sûr balader le lecteur, le faire douter de ce qu’il lit, le laisser avoir sa propre interprétation sur certains événements, le rendre actif, à l’affût, j’aime faire en sorte que sa lecture soit toujours surprenante. Pour moi, lire est une expérience physique, le lecteur doit le ressentir comme tel. Et certains mystères doivent selon moi subsister après lecture.

« Vous les femmes… » Des femmes, encore et toujours des femmes… Mais aussi des mères, des épouses, des jeunes femmes, des enfants…

Helena est dédié à ma propre mère. ; la figure de la mère est très présente dans ce roman, mais aussi dans Les loups à leur porte. La transmission parents-enfants est aussi un thème prépondérant dans mon écriture. Chez moi, c’est l’inconscient qui mène la barque. Il n’y a pas de volonté de créer des personnages féminins en particulier. Cela s’impose à moi, tout comme le reste. Il faut croire que mon enfance a été marquée par la présence de femmes fortes et que je tente de retranscrire tout cela dans mes livres.

On sent clairement une inspiration audio et télévisuelle très marquée 90’s… Besoin de partager ta culture ? Repère conceptuel dans ton schéma de vie et ton expérience narrative?

Résultat de recherche d'images pour "Jérémy Fel"J’aime en général faire des clins d’oeil à tout un pan de cette culture qui a bercé mon adolescence. Des films, des livres, ou des morceaux de musique. Cela crée aussi un rapport très direct avec le lecteur, qui a généralement les mêmes références que moi. Pour Helena je voulais que les personnages soient au départ très stéréotypés, que le lecteur, en entamant la lecture, ait l’impression de déjà les connaître, les ayant croisé dans de nombreux films américains, dans de nombreuses séries télé. Puis, au fil de la lecture, il se rend compte que les apparences sont particulièrement trompeuses et que ces personnages se révèlent beaucoup plus complexes qu’ils ne le pensaient. Que quand le vernis craque, beaucoup de violence peut surgir. Là encore, c’est une volonté d’emmener le lecteur là où il ne pensait pas aller. Tout comme moi je ne sais pas où je vais quand je commence un livre. « Ecrire c’est mettre ses tripes sur la table et regarder ce que cela donne » disait Céline.

La plupart de tes personnages ( même dans ton premier) sont des torturés, des écorchés, des marqués aux fers rouge. Pourquoi les choisir déjà si différents?

Je ne « choisis » pas de créer des personnages torturés. On va dire que c’est naturel chez moi. Et, torturé, je dois l’être pas mal pour aller dans cette voie, en effet. Ce sont de toute manière les personnages les plus intéressants, ceux qui peuvent amener le lecteur le plus loin. Dans Helena je voulais mettre en scène des personnages qui peuvent commettre des actes monstrueux, sans pour autant être qualifiés de « monstres ». Je voulais que le lecteur, malgré leurs actes, puisse quand même éprouver de l’empathie pour eux. Ils ont tous en eux une violence qui peut surgir à n’importe quel instant… tout comme chacun de nous.

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