Ici n’est plus ici, Tommy Orange (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann et Fanny

James Welsh, Sherman Alexie, Louise Erdrich, Joseph Boyden, Richard Wagamese et bien d’autres ont, depuis quelques décennies, permis l’émergence d’une littérature amérindienne riche et vivante grâce à laquelle les premières nations parviennent à faire entendre leurs colères, leurs combats et leurs difficultés à trouver une place dans le monde actuel. Loin des clichés auxquels il serait tentant de les assimiler, ces voix tentent chacune à sa manière de remettre en perspective l’histoire de leur pays (qu’il s’agisse du Canada ou des Etats-Unis) et le rôle que l’homme blanc a voulu leur attribuer, dans l’imagerie de la conquête de l’Ouest en particulier. C’est tout le poids de ces violences et mensonges qui pèse sur la plupart de ces textes, à l’instar de celui qui nous intéresse aujourd’hui, signé par un jeune auteur dont la toujours excellente collection Terres d’Amérique nous propose le premier roman.

Tommy Orange est né en 1982 dans l’Oklahoma mais c’est en Californie qu’il a grandi, plus précisément dans la ville d’Oakland, où il a choisi de situer l’action de « Ici n’est plus ici » (« There there » en V.O.). Auréolé de plusieurs prix littéraires outre-Atlantique, il a également été finaliste du Pulitzer et du National Book Award.

 » A l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux. » (4ème de couverture).

Roman choral, « Ici n’est plus ici » présente ainsi une succession de destins cabossés où alcool, drogue, violences conjugales, dépression et pauvreté sont le lot quotidien des personnages de Tommy Orange. Ils n’ont en commun que leur appartenance aux premières nations et une vie chaotique, un mal-être chronique et l’incapacité de s’adapter à ce monde que les blancs ont modelé autour d’eux après avoir spolié leurs terres. Entre colère et résignation, ils cherchent leur place, tentant de redéfinir leur identité et d’être reconnus comme des américains avant d’être des indiens. Mais il y a belle lurette que le rêve américain a cédé sous les coups de boutoir du racisme et du communautarisme et il est parfois difficile de se plier à cette réalité.

 » Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner. Non que nous soyons brisés. Et ne faites pas l’erreur de nous trouver résistants. Ne pas avoir été détruits, ne pas avoir abandonné, avoir survécu, n’a rien d’un titre honorifique. Diriez-vous de la victime d’une tentative de meurtre qu’elle est résistante ? « 

Ce grand pow wow (rassemblement d’origine religieuse, devenu plus festif et destiné à maintenir l’héritage culturel des amérindiens du Nord) organisé à Oakland est donc l’occasion pour les protagonistes du roman de renouer avec leurs racines en essayant par la même occasion de redonner un sens à leur vie. Mais ils seront rattrapés par cette violence que la plupart d’entre eux ont côtoyée à un moment où un autre de leur vie, et que le pays subit régulièrement sans que rien ne soit fait pour y remédier …

Tommy Orange met le doigt là où ça fait mal et laisse gronder sa colère tout au long des 330 pages de ce roman dont il sera difficile de se défaire après l’avoir lu. Fustigeant, dès le prologue, la violence et les trahisons qu’infligèrent les blancs aux autochtones, il décrit sans faux semblants les conséquences directes et indirectes de ces décennies durant lesquelles les premières nations se virent combattues puis parquées afin d’assouvir la soif inextinguible des pays colonisateurs. Aussi noir soit le constat, les personnages d’ « Ici n’est plus ici » parviennent pour la plupart à garder la tête haute, à retrouver un peu d’estime de soi et ce n’est pas le moindre mérite de Tommy Orange que de parvenir à sauvegarder cette fierté sans laquelle les amérindiens, leur culture et leurs combats ne seraient plus qu’un souvenir fumant.

Traduit de l’américain par Stéphane Roques.

Yann.

« Ici n’est plus ici » est à la fois comme un tambour dont la résonance reste longtemps en nous, comme la puissance d’un chant ancestral qui vous remue les tripes, comme un tag poétique violemment posé sur un mur bétonné.

Tommy Orange donne le ton dès la première page : le parallèle, effarant et terriblement à propos, entre cette mire à tête d’Indien qui persista sur tous les écrans américains jusqu’à la fin des années 70 et la décapitation du grand chef Metacomet dont la tête fut plantée sur une lance et exhibée vingt-cinq années durant. Voilà ce qu’est l »héritage Indien, l’héritage d’un génocide.

« Ici n’est plus ici » (traduction essentielle de Stéphane Roques) ne fait ni dans la dentelle colonialiste ni dans le romantisme des Premières Nations.

Ce roman est une histoire construite par douze personnages, femmes et hommes, qui tissent entre eux un lien. Ils nous font revenir sur leurs douleurs physiques ou psychologiques, leurs violences subies ou rendues, leurs failles, leurs désobéissances, leurs luttes.

Dans ce roman ultra contemporain, Orange nous raconte la sédentarisation, l’ostracisation,l’alcoolisme, la perdition, les massacres, mais aussi l’espérance, le pardon, la filiation, l’amour.

Avec une plume d’une rare intensité, Orange nous dit au travers de ses personnages, ce que peut vouloir dire être « Indien » aujourd’hui, dans cette société américaine: devoir se fondre dans cette masse urbaine, se laisser parfois réveiller ou surprendre par d’anciens héritages, d’anciennes blessures, essayer de trouver un sens à cette existence d’effacé(e)s et de disparu(e)s.

Douze destins se rejoignent donc pour un pow-wow, une célébration amérindienne de ce qui fut et persiste à être, à l’ombre d’un grand stade et non plus de sequoias. Douze personnages sédentaires solitaires qui se retrouvent pour éprouver leur héritage, chacun(e) à sa manière, ici, ailleurs, partout et nulle part.

Voici un roman d’un grâce fulgurante, véritable coup au cœur de cette Rentrée 2.019. »

Fanny.

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