Je ne sais rien d’elle, Philippe Mezescaze (Marest) par Yann

En 1987, Philippe Mezescaze publie chez Arlea  L’impureté d’Irène, son deuxième roman. Il y raconte avec son regard d’enfant de l’époque comment sa mère, un été à La Rochelle, tombe amoureuse d’un jeune marin polonais. Lui qui n’a pas connu son père voit sa mère jeter son dévolu sur cet homme dont elle espère qu’il parviendra à éclairer sa vie, qu’elle ne sait par quel bout attraper. Mais l’idylle espérée prend rapidement de la gîte et Irène retombe dans sa dépression, nimbée des mystères qui entourent une grande partie de sa vie.

Trente ans plus tard, Nicolas Giraud, cinéaste, adapte ce roman, sous le titre Du soleil dans mes yeux. Je ne sais rien d’elle est le récit de cette expérience particulière que vit Philippe Mezescaze en assistant au tournage de ce film, faisant connaissance avec les actrices et acteurs qui interprètent les rôles de sa mère et de sa grand-mère ainsi que lui enfant. Noah, sept ans, joue Emile, l’enfant du roman, celui qu’a été l’auteur longtemps auparavant et cette rencontre, ajoutée au léger vertige que lui procure la mise en abime de son roman, va inexorablement replonger Philippe Mezescaze dans cette période déterminante de sa vie. S’éloignant peu à peu de cette mère instable, à laquelle il lui est impossible de se fier comme devrait pouvoir le faire tout enfant de son âge, le jeune garçon apprendra à connaître sa grand-mère et la méfiance initiale et réciproque entre lui et la vieille femme prendra doucement toutes les apparences de l’amour.

 » … Ma vie s’est construite au bord des gouffres dans lesquels ma mère ne cessait de s’abîmer. Je marchais sur le fil d’un précipice, j’étais un funambule aux yeux bandés. Ma mère m’a inoculé l’art de feinter les déséquilibres. »

La concision du texte de Philippe Mezescaze (150 pages à peine) permet d’apprécier d’autant plus sa richesse et sa profondeur. C’est à un déstabilisant jeu de miroir qu’assiste le lecteur, au même titre que l’auteur dont la perception du tournage, souvent en décalage avec ses souvenirs, va éveiller des images et des sensations qu’il pensait perdus à jamais. Le face à face avec Noah ou le fait de retrouver les rues de La Rochelle (jusqu’au jardin dans lequel il allait cueillir des cerises) feront remonter en lui les difficultés de cette période où il tentait de se construire et sur lesquelles il porte aujourd’hui un regard d’adulte, sans être certain d’avoir complètement surmonté les traumatismes de son enfance.

Sombre et lumineux, sensible et délicat, Je ne sais rien d’elle est une réussite, un texte aussi court qu’émouvant, l’histoire d’un homme qui se retourne sur son passé. Sur cette trame plutôt usée, Philippe Mezescaze, à travers les différents niveaux de son récit, parvient à toucher le lecteur tout en évitant l’écueil du nombrilisme forcené que l’on est en droit de craindre de ce type de récit.

Yann.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
24 − 9 =