Jungle urbaine, Dashiell Hammett (Bibliomnibus) par Seb

« Un homme descendit de la voiture encore en mouvement. Il resta debout par miracle, titubant, vacillant, et enfin son bras rencontra un poteau de fer, s’y accrocha, et il s’immobilisa brutalement. C’était un grand type vêtu de kaki délavé, large et costaud. Ses yeux gris clair étaient injectés de sang. Une épaisse couche de poussière l’enveloppait de la tête aux pieds. Une de ses mains était crispée sur une grosse canne noire. De l’autre il enleva son chapeau et, sous le regard irrité de la jeune femme, plia son corps dans une courbette exagérée. »

 

Ce paragraphe est l’exemple quasi parfait de ce qu’est capable d’écrire Dashiell Hammett, et montre surtout le style très visuel dont se sert l’auteur et qui est sa marque de fabrique.

Hammett est un pionnier. Il a été le premier à proposer autre chose dans le monde du polar. Il a fait tomber les murs des grosses bâtisses bourgeoises, arraché les lourds rideaux de feutre qui pendaient aux fenêtres hautes de quatre mètres, il a défoncé la gueule aux enquêteurs qui régnaient alors sur le roman policier bien comme il faut, fine moustache et chapeau melon, canne accrochée au poignet ou pipe engorgée au coin de la bouche. Avant lui, les enquêtes se résolvaient sous de hauts plafonds, dans des ambiances lourdes, calfeutrées par des secrets de famille et violentées par la convoitise et la jalousie. Les vieilles rancunes recuites alimentaient les pires forfaits qui trouvaient leur résolution dans un final haletant où l’ensemble des protagonistes, un peu raides sur les canapés de velours, proclamaient leur indignation hautaine devant les accusations du fin limier qui voyait plus loin que le bout de sa pipe. Tout cela était fort bien réalisé, ces histoires parvenaient à emporter la curiosité du lecteur, elles s’avéraient même fignolées si on prenait la peine de démonter la mécanique subtile du récit. Un certain nombre de ces histoires ont même intégré le pinacle du genre, et quelques auteurs sont devenus des icones.

Hammett a déboulonné l’enquêteur immobile, plastiqué le côté linéaire de l’intrigue, défouraillé à tout va sur les us et coutumes du genre et déjà, délocalisé le récit des manoirs à la rue bafouée par le vent, ce labyrinthe de béton qu’est la grande ville, cet enfer où se perdent les âmes et où grillent, un à un, les cupides et les salauds. Mais la ville ne possède pas de morale, c’est un luxe qu’elle ne peut se permettre, elle se fout du bien et du mal, alors il lui arrive aussi de dévorer les gentils et les innocents. L’auteur, père fondateur du Hard-boiled suivi de près par Raymond Chandler et Ross Mc Donald a intronisé le héros narrateur original. Ce héros est un homme chevronné, flic ou privé, souvent solitaire, portant sur la mégapole naissante un regard torve et blasé, comme s’il avait fait le tour de la grande question relative à ce que vaut l’humain dans la multitude. Les personnages de Hammett ne cherchent pas les ennuis, la plupart du temps ils leur tombent dessus sans crier gare. Leur légère naïveté leur confère ce côté humain faillible qui manque à tant flics de la littérature récente. Le privé chez Hammett, ou le flic, le shérif, le détective, se fait souvent mener en bateau un bon moment, un peu perdu dans les rues sombres où dans chaque recoin, un malfrat fourbit ses armes. Souvent, il est pris par surprise par une structure qui le dépasse, mais peut compter sur des appuis fidèles et sur son sixième sens, finalement la seule chose qui compte pour un enquêteur. Mais surtout, sa cuirasse est à l’épreuve de la trahison, et c’est une chance, car dans le monde moderne de Hammett, le dollar, l’argent, tout ce qui rapporte justifie la traîtrise, et c’est grâce à leur insolente ténacité que les héros de Hammett tiennent debout.

En propos liminaire je vous parlais du « style » Hammett. Car il y a un style. Nous sommes assez éloigné des Steinbeck et des Faulkner sans pour autant que le texte s’en trouve appauvri. C’est un festival d’humour forcément noir, de scènes spectaculairement visuelles, des choses cinématographiques abouties, des phrases, des paragraphes au bout desquels surgissent des images très nettes, d’une efficacité absolue.

Ce passage, page 61 en donne une idée : La porte s’ouvrit à toute volée. Deux têtes se penchèrent à l’intérieur de la pièce. Puis les propriétaires des têtes suivirent. »

Hammett écrit à l’économie mais parvient à être généreux. Chaque mot est utilisé pour une raison valable, et c’est assez direct. En cela, Elmore Léonard est un de ses plus beaux héritiers. Mais loin de se compromettre dans des romans étayées uniquement sur les effets pyrotechniques, l’auteur peaufine ses ambiances, fait baigner ses personnages dans leur jus de ville, entre les klaxons et les grandes façades éclairées de mille ampoules, dans les arrière-cours crasseuses où agonisent les petits délinquants, dans ces zones périphériques qui hésitent entre passé et futur, trempant dans un présent hybride, où les ultimes hennissements des montures se confondent avec les frémissements des voitures et de l’acier des buildings.

Avec sa plume aérée, le père fondateur travaille au corps ses personnages avec beaucoup dialogue intérieur et les met à l’épreuve de son obsession, la perversion et la corruption de la grande ville.

Cet ouvrage qui vous propose trois nouvelles (Cauchemar ville, Un petit coin tranquille, Crime en jaune), vous offrira bien plus qu’un aperçu du talent du client. D’autant plus que son grand personnage, le tutélaire Sam Spade, n’apparaît pas dans ce livre.

En lisant Hammett, vous vous offrez le luxe de voir le travail de précision de quelqu’un qui a inventé quelque chose. Une sacrée expérience.

Traduction révisée par J-F Amsel

Seb.

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