La crue, Amy Hassinger (Rue de l’Echiquier), par Yann

Editeur spécialisé dans les essais autour de l’écologie et du développement durable, Rue de l’Echiquier se lance à son tour dans la fiction depuis l’automne dernier. La crue est le troisième titre de cette collection sobrement intitulée « Domaine fiction ». Le soin apporté à la conception de l’ouvrage et la beauté de la couverture en disent long sur l’envie de réussir cette nouvelle aventure éditoriale. Si on y ajoute le nom de Brice Matthieussent, mythique traducteur français de Jim Harrison, Thomas McGuane, Brett Easton Ellis ou Richard Ford (entre autres), ce premier roman d’Amy Hassinger traduit en France avait tout pour séduire.

En proie à de nombreux doutes quant à sa vie actuelle de jeune mère récemment mariée, Rachel Clayborne, lorsqu’elle apprend que sa grand-mère est mourante, part rejoindre cette dernière dans la vieille ferme qu’elle possède dans le Wisconsin. Soignée sur place par Diane Bishop, amérindienne de la tribu des Ojibwés, la vieille femme a décidé de léguer la maison à son infirmière, dont la tribu avait été expropriée de ses terres lors de la construction d’un barrage voulu par le grand-père de Rachel. Dès lors, celle-ci va se trouver plongée dans un autre dilemme, à savoir se battre pour conserver la Ferme dans le giron familial ou la restituer aux Bishop par souci de justice.

Roman ample et fluide, La crue se lit d’une traite ou presque, tant Amy Hassinger s’y entend pour maintenir une tension permanente, que ce soit entre les personnages ou dans le cadre au sein duquel ils se retrouvent, s’aiment et s’affrontent. Les pluies incessantes et la montée du niveau de l’eau sur le barrage constituent bien sûr un élément supplémentaire de cette ambiance de fin d’un monde, dans lequel la disparition proche de Maddy plonge son entourage dans la confusion. Aux prises avec ses propres questions, Rachel va errer, tant mentalement que dans la réalité, allant jusqu’à se perdre sous le déluge lors d’une promenade.

Même si certains éléments semblent un peu convenus, voire prévisibles, comme les retrouvailles de Rachel avec Joe, son ancien amant, au moment même où elle remet en question sa propre vie et son amour pour Michael, son mari, Amy Hassinger parvient à éviter les pièges du vaudeville ou de la romance et prend le temps, par quelques flash-back, de revenir sur les parcours de chacun et les liens qui les unissent, donnant ainsi à son histoire une base solide et cohérente.

Bien au-delà de ces atermoiements du coeur, le vrai sujet du roman se trouve ailleurs, dans les relations entre populations blanche et amérindienne, dans ce pêché originel qu’ont commis les blancs en s’appropriant de gré ou de force bon nombre de terres qui n’auraient jamais dû leur revenir. C’est sur cette mauvais conscience qu’appuie l’auteure, en particulier à travers le personnage de Michael, qui refuse de revenir à la Ferme, considérant qu’elle n’a rien à faire entre les mains de la famille de Rachel.

L’autre force du texte réside dans les splendides portraits de femmes que sont Rachel, Diane ou Maddy. Portées par leurs doutes et leurs convictions, leur amour ou leur colère, ces trois figures centrales séduisent par leur force et une forme de beauté intérieure souvent éclairée par les questions auxquelles elles se confrontent.

Pari réussi, donc, avec ce texte à découvrir sans hésitation pour les amateurs de littérature américaine. On pensera, toutes proportions gardées, à l’inoubliable Dalva, de Jim Harrison, dont l’ombre est souvent présente sur ces pages, ce dont on ne peut que se réjouir et l’on souhaitera à la jeune écrivaine un parcours à la hauteur de ce premier roman.

Yann.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
4 × 25 =