La Fièvre, Sandor Jaszberenyi (Mirobole) , par Le Corbac et Yann

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un recueil de textes (ou de nouvelles); et bien m’en prit de me laisser aller à lire La Fièvre.
Sandor Jászberényl revient sur ce type de récit dans ce qu’il a de plus primaire: le réalisme. Les 14 textes qui composent ce recueil sont tous empreints des traces de son métier (photographe et correspondant de guerre) et nous promènent de l’Afrique au Moyen Orient avec un bref passage en Hongrie.
A la fois fictions, états d’âmes, réflexions sur la religion, la violence, la guerre, l’amour (ou ce qui s’en rapproche par ces temps haineux), La Fièvre est un livre prenant et très bien construit.
Je veux dire par là que l’agencement et l’ordre des nouvelles jouent aussi un rôle prépondérant dans le plaisir de lecture ressenti.
Tout commence par La Fièvre, réelle, au sens propre, infection qui touche le narrateur et qu’il nous décrit avec autant de réalisme que le trip de Martin Sheen dans sa chambre d’hôtel lors de l’ouverture de Apocalypse Now… et alors que l’on pourrait s’attendre à un méga bad trip ou à une succession de textes hallucinatoires ou délirants, bim, on bascule dans la chaleur, la moiteur, la maladie.
Maladie de ces hommes pleins de haine à cause d’un bout de terre, pour une manière de prier ou de penser différente, pour un peu de gloire volée sur les cadavres d’anciens amis devenus ennemis pour une raison dont plus personne ne se souvient ou ne sait.
Parce que les textes de Sandor Jászberényl sont cela, autant de petits drames individuel au milieu de la Grande Tragédie éternelle qu’est la Guerre.
Il sait donner du tempo et sortir de son métier pour nous faire frémir à la lapidation d’une femme, à la mort d’un jumeau, à la chasse d’un animal féroce et destructeur qui se nourrit dans les hôpitaux. Et puis cette émotion, ce sentimentalisme et cette mélancolie qui transparaît régulièrement entre ses lignes (même carrément dans ses lignes) sur la raison de faire ce métier de reporter de guerre, sur le doute d’être encore au taquet et de rester bon… à tout prix (Profession Reporter est un joyau à ce niveau là, et d’une cruauté resplendissante)
Et au milieu de cette violence omniprésente, Sandor Jászberényl réussit à parfois nous faire sourire, limite rire (même si c’est un peu jaune) comme avec La Règle de Blake ou Aucune chance de Gagner.
Et bien évidemment la dernière nouvelle fait chute comme il se doit: Le bout du monde. Pas le nôtre mais le sien… Nous, nous l’avons atteint à chacune des 211 pages de ce très bon recueil. Parce que Sandor Jászberényl nous l’a donnée, La Fièvre que l’on atteint en altitude, quand l’on approche de notre bout du monde en découvrant les horreurs si lointaines qui nous entourent, ces infections pernicieuses et éternelles qui vont nous contaminer sans autre but que de nous faire mourir et pourrir.
Entre Hunter.S.Thompson, les reportages de Jack London et la plume de Ernest Hemingway, Sandor Jászberényl a posé sa patte dans l’univers de la littérature et elle est profonde.

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly.

Le Corbac.

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Immédiatement identifiables à leurs couvertures, les textes proposés par les éditions Mirobole depuis leur création en 2012 ont en commun de naviguer en dehors des sentiers battus et de mettre en lumière des auteurs dont on ignorait jusque-là l’existence. On se souvient en particulier de l’étonnant Hôtel de Yana Vagner qui poursuit aujourd’hui une belle carrière chez Pocket ou de Francisco José Viegas et son Collectionneur d’herbes, nostalgique et sensuel,  paru depuis en Points.

Le recueil qui nous intéresse aujourd’hui propose quatorze courts textes de Sandor Jaszberenyi, hongrois de naissance, dont la profession de correspondant de guerre pour différents journaux l’a amené à côtoyer l’horreur un peu partout dans le monde.

Si le rôle du journaliste dans ses reportages est celui de témoin, de rapporteur, Sandor Jaszberenyi change d’angle pour la plupart des récits présentés ici et n’hésite pas à mettre en avant la difficulté d’exercer son métier, et, en particulier, la peine que ressent un novice à s’habituer à l’horreur des zones de combat (« Six ans se sont écoulés. Pour ce qui est de m’habituer, c’est vrai : je me suis habitué, mais je n’ai pas oublié. On n’oublie jamais la première fois » – La première fois). Mais, finalement, pire que l’habitude est l’indifférence, réelle ou feinte, que l’on se doit de montrer dans certaines situations et, en ce sens, Prendre Trinidad est sans doute le plus terrible des textes qui composent La fièvre.

Du Soudan au Darfour, du Caire à la bande de Gaza, c’est un anti-guide touristique que propose le journaliste, peut-être le meilleur moyen de se rendre compte de l’uniformisation qu’apporte la guerre avec elle, de par son omniprésence et les stratagèmes que toutes et tous cherchent pour continuer à vivre coûte que coûte. Ainsi, on choisira l’alcool ou la religion, la drogue ou les superstitions, l’indifférence ou la colère mais nul ne peut y échapper.

Alternant les registres, Sandor Jaszberenyi  surprend avec des textes comme  La règle de Blake ou Le diable est un chien noir, opposant au cartésianisme des occidentaux les croyances africaines ou moyen-orientales. Il nous secoue avec Prendre Trinidad, Les jumeaux ou Profession photoreporter, parvient à émouvoir avec Amhed Salem a abandonné Dieu ou Die Toten reiten schnell.

Aucun de ces textes ne peut laisser indifférent et l’ensemble forme un recueil aussi brut que cohérent, un document implacable et réaliste sur le métier de correspondant de guerre, certes, mais, d’une manière bien plus universelle, sur les capacités de l’homme à continuer de vivre en dépit de ce qu’il est capable de s’infliger et d’imposer à se semblables. Indispensable pour qui veut garder les yeux ouverts sur la réalité de notre monde.

Yann.

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