La pluie de néon, James Lee Burke (Rivages noir) par Seb

Traduit de l’anglais par Freddy Michalski

« J’espère qu’il n’a pas souffert. L’intérieur de la voiture était une tempête de feu en furie. Je ne voyais rien, sinon des tourbillons de flammes derrière les vitres éventrées. Mais j’avais en mon for intérieur l’image d’une silhouette en papier mâché, le visage peint de tâche de rousseur, gisant péniblement entre les parois jaunes et rugissantes d’un haut-fourneau, en train de se flétrir en crevasses avant d’éclater en morceaux dans la chaleur du brasier. »

Tu sais peut-être comme je l’aime, James Lee Burke. C’est pour moi un des plus grands stylistes du polar américain. Il apporte ce supplément de beauté, comme un chef étoilé saupoudre ses plats de ses petits secrets et de son tour de main inimitable.
L’histoire ? Voilà, voilà. Johnny Massina est à quelques heures de griller sur la chaise électrique au pénitencier d’Angola, Louisiane. Il demande à parler au lieutenant Dave Robicheaux. Lorsque ce dernier se présente dans sa cellule, il est face à un homme tendu, mort de trouille. Massina révèle à Robicheaux que sa vie est menacée, qu’il a un contrat sur sa tête. Que cela a à voir avec la jeune noire qu’il a découverte immergée dans les eaux du bayou. Une enquête que Robicheaux refuse de lâcher et qui en gêne certains. Que se cache-t-il de si moche et de si gros, derrière la mort de cette jeune femme ? Quels dangers guettent le lieutenant cajun ?

Ce roman est le premier où apparaît le lieutenant Dave Robicheaux. Et dès les premières pages il est déjà là tout entier. Avec son passé de vétéran du Vietnam, avec son passé d’alcoolique et son présent d’abonné aux AA. Il possède déjà l’épaisseur de ces personnages dont tu sens, si tu as un minimum de flair et un peu l’habitude des polars, qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un personnage emblématique et récurrent. Quand je dis « toutes les qualités », ce sont bien souvent des défauts, car seuls les failles et les défauts donnent du relief et apportent à un personnage ce supplément d’âme et cette épaisseur qui le rend attachant.
Donc, Dave Robicheaux, ce mec aux origines cajun, qui porte comme étendard un signe de famille, une mèche blanche sur la tempe, est un mec bien. C’est un excellent flic, de ceux qui possèdent du nez, qui font confiance à leur instinct et qui jouissent comme qualité première, de la pugnacité. Mais comme tous ceux de sa race, il s’est abimé dans l’exercice de sa fonction. Parce qu’il a mis les mains dans le cambouis plus souvent qu’à son tour. Parce que son mariage n’a pas fait le poids face aux criminels toujours trop actifs, toujours trop nombreux. Parce que le Vietnam plane au-dessus de sa tête, qu’une palanquée de démons le poursuivent, ils sortent de la jungle, émanent de la brume qui monte après la pluie. Parce que là-bas, il a touché le fond et vu de quoi l’homme était capable quand il n’obéit plus à aucun principe et que la guerre lave tout, même les pires actes commis au nom de la liberté.
Je pense que l’auteur a dû porter longtemps ce personnage, il l’a laissé grandir en lui, se nourrir de ses observations, s’enrichir de ses réflexions. Longtemps il a dû marcher dans ses pas, et parfois peut-être un peu au-devant, comme un pressentiment de chair et d’os. Ils ont dû se côtoyer dans leur solitude, se répondant par la pensée et trouvant dans le silence les meilleures vérités.
Ce que j’aime dans les histoires de Burke, que ce soit les romans dépourvus de personnage récurrent ou bien dans ceux qui mettent en scène le shérif Hackberry Holland et les autres avec Robicheaux, c’est l’ambiance du sud qui ressort comme un rocher au milieu de l’océan. On y est, on souffre de la chaleur, du taux inhumain d’humidité, la sueur perle, on ruisselle. Le climat est le vrai patron, la nature elle, explose de toute sa beauté et sa puissance aveugle. Il peut faire chaud et soudain, une averse antédiluvienne s’abat, et trente minutes plus tard, le soleil ardent sèche déjà le bitume et la mousse espagnole accrochée aux ramures.
Dans chaque scène qui compte, les personnages sont déterminés par un lieu, la sensation qu’ils en ont et la vue qui s’offre à eux. L’environnement détermine certaines réactions, certaines décisions, et je suis d’accord avec ça.
Le grand délice dans les romans de Burke, c’est qu’on y trouve des têtes d’huile, des raclures de ruisseau, des pelouses manucurées, de ténébreux trapus, on a droit à des reflets assourdis, des lumières humides et des palmiers qui cliquètent sous le vent. Sur un lac, le clair de lune ressemble à une longue bandelette d’argent, on tombe sur des humeurs rances et primitives, des filaments d’électricité, des eaux crénelées de pluie et des vagues s’ourlent d’écume.
Le récit à la première personne du singulier (c’est Robicheaux qui narre), apporte comme souvent une proximité qui est créée par le fait que le lieutenant ne cache rien de ses pensées, ses doutes. Il nous offre ses défauts, ses renoncements et ses échecs. Il regarde ses succès avec distance et nous comprenons très vite que l’alcool, cette épée de Damoclès qui toise son abstinence précaire (l’abstinence est ce qui est le plus précaire au monde après la vérité), sera toujours l’ennemi caché dans la jungle.

En nous trimballant son héros un peu défait sur les routes perdues de Louisiane et de la Nouvelle-Orléans, James Lee Burke se sert de Dave Robicheaux pour nous parler de ce pays, qui n’en finit pas de confire dans ses contradictions et ses outrances. Le pays de Dieu et du Dollar, les deux totems de l’Amérique. L’Oncle Sam et ses velléités impérialistes en sont pour leurs frais. Le roman débute sur une scène très parlante. Robicheaux arrive au pénitencier, le ciel de crépuscule se zébrait de mauve, couleur de prunes déchiquetées, et le lieutenant avance au pas dans sa voiture. Il traverse la foule des habitués des soirs d’exécution. Ceux qui portent des drapeaux, ceux qui défendent une cause. Ceux qui dénoncent la barbarie d’une exécution (les moins nombreux) et les autres, qui se régalent de l’évènement, arborent des panneaux avec des jeux de mots sur les grillades et les barbecues. Ceux-là ont tous le même profil, de la bedaine et un flingue accroché avec fierté à la ceinture. Ils sont du bon côté du grillage et ne se gêne pas pour le rappeler.
James Lee Burke est un des murs porteurs de la littérature d’outre-Atlantique, si vous ne l’avez pas encore lu, d’une certaine façon, vous avez de la chance, parce qu’il y a un paquet de sacrés bons bouquins à découvrir. Si vous l’avez lu, alors vous savez, pas besoin que j’en dise plus.
Lisez Burke, Burke est grand.

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