Le Cherokee, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), par Yann

Certaines choses ne s’expliquent pas. Le fait de découvrir Richard Morgiève en 2019 pour la parution de ce qui constitue plus ou moins son 30ème roman en fait partie. Une fois passé ce léger sentiment de « comment j’ai pu passer à côté aussi longtemps ? » survient un beaucoup plus agréable « cool, il en reste plein à lire »…

Voilà en gros notre état d’esprit après avoir refermé Le Cherokee et jubilé tout au long de ses presque 500 pages. L’auteur n’est pas un débutant, il n’a rien à prouver et c’est donc libéré de cette contrainte qu’il se lance dans un récit complètement débridé qui se balade entre roman noir, espionnage et western.

Nick Corey, shérif de Panguitch, comté de Garfield (Utah), découvre lors de sa tournée nocturne sur les hauts plateaux du comté, une voiture abandonnée. Quelques instants plus tard, un avion de chasse Sabre se pose à proximité, sans lumière ni pilote. Une enquête commence, au cours de laquelle Corey retrouvera sur son chemin l’assassin de ses parents, devra démêler un complot contre son pays et découvrira son homosexualité.

Si le premier chapitre débute de manière assez classique en posant les bases de la double enquête que devra mener Nick Corey, Richard Morgiève délaisse rapidement les sentiers battus pour mieux s’amuser avec les codes des récits de genre. Il nous propose ainsi un véritable guide de l’enquêteur en égrenant tout au long du roman des conseils que se donne Corey, dont voici le premier  : « La règle d’or d’un enquêteur, c’était de ne pas prendre les triangles rectangles pour des guitares ». Le ton est donné et le lecteur aura ainsi le plaisir de savourer régulièrement des réflexions de ce type.

Dans un récit de ce type, où interviennent entre autres, un tueur en série et un complot militaro-religieux, on pouvait craindre la surenchère et l’hystérie qu’affectionnent certains auteurs et que l’on retrouve bien souvent au cinéma également. Il n’en est rien, Richard Morgiève privilégiant l’humour et la fantaisie tout au long d’un roman paradoxalement très sombre, où les fêlures de chacun sont mises à jour et constituent parfois un véritable poids, particulièrement pour Corey dont l’histoire personnelle n’est pas véritablement joyeuse. Mais, dans ce tunnel de noirceur subsistent un humour ravageur et des personnages saisissants, des scènes et des rencontres inoubliables. Et Richard Morgiève sait comme personne être cru quand il le faut, accentuant ainsi le décalage avec le sérieux de l’enquête.

De ce livre où presque chaque page recèle un extrait que l’on a envie de citer, on se contentera de ces quelques lignes qui remettent les choses à leur place, comme une profession de foi.

« Les écrivains n’étaient rien que des gars mal dans leur peau avec des boutons et des petites bites. Ils essayaient de sortir de leur misère en racontant des histoires (…). Il fallait raconter des histoires et éviter de s’en raconter. Il fallait raconter des histoires aux gens, les écrivains l’avaient bien compris. Leur raconter des histoires pour les inquiéter, les distraire, détourner leur attention ou les prévenir qu’ils allaient se coincer les doigts dans la porte. »

Mission accomplie, et plutôt deux fois qu’une. Le Cherokee se lit comme un excellent polar dont on aurait dynamité les codes et Richard Morgiève se montre tout aussi à l’aise dans la progression de son récit que dans les digressions qui émaillent celui-ci, contribuant de manière étonnante à donner un ouvrage aussi efficace que cohérent. Et il nous livre le plus américain des romans français de cette rentrée d’hiver, celui que bon nombre d’auteurs hexagonaux rêvent d’écrire un jour.

Les quelques wagons de retard que l’on pouvait avoir  n’y changeront rien, on vient de prendre le train en marche.

Yann.

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