Le garçon, Marcus Malte (Zulma), par Seb

« Il va sans chaussures, les plantes de ses pieds ont la texture de l’écorce. Du chêne-liège. Ses cheveux ruissellent sur ses épaules et sur son front tel un bouquet d’algues. Il est en nage, il luit, émergeant tout juste, dirait-on, de l’océan originel. La sueur lui sale les paupières au passage puis s’écoule en suivant le chemin des larmes. Une goutte se prend parfois dans la jeune pousse de duvet qui ourle sa lèvre supérieure. Ses yeux sont noirs, plus noirs que le fond des âges, où palpite pourtant le souvenir de la prime étincelle. »

Mes amis, lorsqu’on ouvre un livre, on fait un voyage, plus ou moins long, plus ou moins beau. On fait la rencontre de personnages qui, si l’alchimie s’est réalisée, deviennent réels, vraiment. Ils existent pour de bon, ils existent dans ces pages si petites mais qui contiennent le monde entier. Mais au voyage je préfère l’aventure. Un voyage on peut le subir, on peut rester passif, contempler, laisser dériver son regard, comater derrière les vitres du véhicule qui nous transporte. L’aventure en revanche, on ne peut pas y couper, il faut la vivre, l’éprouver, explorer les moindres recoins. Cette expédition, qui est l’autre mot pour dire aventure, si elle fonctionne, nous fait rencontrer des gens qui deviennent des personnages, et si le courant littéraire passe, ils deviennent des légendes. Ils vivent dans les pages, arpentent les paragraphes, sautent d’un chapitre à un autre, hurlent, vocifèrent, souffrent et pleurent. Ils aiment, férocement, ils promettent beaucoup ou très peu, mais tiennent toujours leurs engagements. Très souvent, on s’attache. Beaucoup. Parfois, quand on referme le livre et qu’on rentre donc à la maison -fini l’aventure- ils ne restent pas dedans, ils s’échappent et nous accompagnent un bon bout de temps dans notre vie de tous les jours. Et on est pas fâché de voir leur silhouette dans notre ombre, bien au contraire, parce qu’ils ne nous ont pas tout dit, ils n’ont pas tout à fait achevé leur mission, alors ils nous suivent, et nous, nous songeons à eux et nous réfléchissons à des choses, des pensées qui sont toutes nées pendant la lecture du livre, et qui n’ont pas toutes trouvé de réponse avant la fin de l’aventure. Et les voilà donc, toutes et tous, qui nous suivent à la trace, et vas-y que ça travaille dans nos caboches, et vas-y que ça phosphore. Le deuxième effet kiss cool comme diraient ceux de ma génération. Quand un livre, par le truchement de ses personnages vous incite à vous questionner sur diverses choses et éléments, et ce bien après que le mot FIN soit passé, c’est qu’il est réussi, c’est indubitable.
En ouvrant Le garçon, j’ai vécu ça. Je l’ai su tout de suite, dès les premières lignes. Le lecteur possède un instinct qui le trompe peu.
Je ne vais même pas vous raconter le début, il va falloir me faire confiance. Je vais juste vous dire que l’histoire s’amorce en 1908, du côté de Marseille, quelque part dans les collines reculées de l’arrière-pays. Le garçon, qui n’a connu quasiment que sa mère se retrouve seul. Sa génitrice a succombé à un mal, ou à des conditions de vie extrêmement dures. Ils vivaient comme des sauvages dans la montagne, repliés dans une cabane. Le garçon va entamer une longue marche vers l’inconnu et vivre une vie qu’il n’aurait jamais soupçonnée, rencontrer des personnes hautes en couleur, et aussi, traverser la Grande Histoire de son allure étonnante et dissonante. Je ne vous dirais que cela, et c’est bien suffisant.
En définitive, le qualificatif d’aventure est trop étroit, étriqué, cet habit n’est pas à la bonne taille. C’est une épopée que vous allez vivre, vous allez évoluer dans un monde qui a disparu à jamais, un monde dur et magnifique, par bien des côtés. Vous allez pleurer, à chaudes larmes salées, et ramollir ainsi les feuilles de ce récit. Je pourrais vous dire à quelles pages vous pleurerez, mais je vous laisse la surprise, et peut-être serez-vous inventifs. Vous allez rire aussi, souvent, aux jeux de mots fameux, à la grivoiserie élégante de Marcus Malte. Vous allez vous instruire également, parce que ce livre est érudit par bien des côtés, érudit mais pas chiant. Vous allez traverser une société en plein changement, c’est rare de vivre ça, le vrai changement. Ce moment où quelque chose de vaste et qui était là depuis longtemps tire sa révérence et qu’autre chose s’installe, par petites touches, non sans résistance de la part de ce qui agonise, mais avec la certitude que les dès sont jetés.
Vous allez voyager, au sens premier du terme. Parce que l’épopée porte en elle le voyage, c’est une partie indissociable d’elle-même. Vous allez en faire de bornes, à pied, à cheval, en roulotte, en voiture, en train, en bateau, en pirogue.
Cette épopée est remplie de bruit et de folie, sublimée de beauté et de poésie, elle est aussi secouée par la sauvagerie et la bêtise des hommes, leur folie endémique et atavique.
Vous n’oublierez pas Le garçon, vous n’oublierez pas Emma, vous n’oublierez pas Brabek l’ogre des Carpates. Vous vous souviendrez longtemps du caporal, du hongre (mon dieu le hongre !), vous vous souviendrez de Gustave et d’Amédée, du Gazou et de l’homme-chêne. Vous conservez le souvenir du saule et de ses branches tombantes, de la guerre, cette foutue guerre, de diosa Centéotl et de tous ceux qui auront marqué votre sensibilité propre. Vous entendrez longtemps, longtemps, le son d’un piano, le piano, et aussi celui du hautbois. Le rire de Brabek, le son des larges sabots du hongre sur les chemins poussiéreux, le vent qui hurle, le monde qui bouge et qui tangue, et la nature, partout et tout le temps.
Finalement, c’est plus qu’une épopée, c’est une fresque. Fresque, voilà un costume sur mesure.
Ah, il y a aussi Marcus Malte, l’auteur. Sa plume est à nulle autre pareille, belle à en mourir. En tant que lecteur, j’ai subi une déflagration que je n’ai pas si souvent essuyé. En tant qu’auteur, j’ai pris une leçon d’écriture, une sacrée. C’est bien les leçons, ça fait progresser.
Lisez Marcus Malte. Lisez Le garçon, il ne vous quittera plus jamais.

2 réflexions sur « Le garçon, Marcus Malte (Zulma), par Seb »

  1. Oh oui !
    Merveilleuse chronique qui me rappelle tous les sentiments par lesquels m’a fait passer cette lecture hors normes. Pour moi, Le Garçon est un livre rare, que je me ferai un plaisir de relire dans quelque temps, sûre d’y trouver de nouvelles facettes…

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