Le pays d’en haut, Marie-Hélène Lafon (Arthaud – Coll. Versant intime) par Anne-Cé

Je ne sais s’il y a parmi vous des lecteurs sensibles à la géographie, la géographie des montagnes.
La collection Versant intime chez Arthaud avait déjà permis d’écouter Michel Butor décrypter pour nous son lien à la montagne. L’an dernier, Philippe Claudel faisait lien entre son goût pour la randonnée. La montagne … « une adéquation entre ce que je suis, je rêve, et ce que me propose la montagne » ? La montagne, cette donnée inconnue pareille à l’écriture, « c’est essayer d’y trouver une voie, écrire un roman c’est comme monter sur une prise ». Toutes deux se conquièrent.
La montagne est une image littéraire, l’écriture et la montagne s’appellent l’une l’autre.
Jamais un tel effort pour expliciter la conscience des lieux ou tenter de circonscrire l’adéquation montagne-écriture, n’avait autant interpelé. Et pourtant, il pourrait bien s’agir de révéler l’identité littéraire fondatrice qui structure la pensée, les textes et leurs mises en mots par leurs auteur(e)s.
A plus d’un titre, j’ai envie ce soir de vous parler de ce nouveau merveilleux petit livre couleur Terre qui restitue les entretiens de Marie-Hélène Lafon avec Fabrice Lardreau pour évoquer mon pays, mes racines, qu’on appelle entre Auvergnats, « Le pays d’en haut », l’antithèse du « Plat pays » de Jacques Brel. Le côté du Cantal le plus sauvage, entre Riom-es-Montagnes et Aurillac, celui où chaque carrefour en hiver est une limite. Et son Verrou, le tunnel du Lioran. On dit qu’il n’y a que deux saisons : celle qui commence au 15 août, et novembre qui marque l’entrée dans l’hiver. On dit « descendre à Aurillac » et « monter chez les Gabatchs », une verticalité ancrée dans le corps de Marie-Hélène Lafon, la vache dans le sang, le patois collé à la langue, une géographie tutélaire ancrée dans le corps de tous ceux partis, revenus ou qui n’ont jamais quitté « le pays d’en haut ». Depuis l’évocation de ses promenades en solitaire passées à « bader » et « sentir » la nature, au récit de l’époque du pensionnat à Saint-Flour, à ce que représente pour une jeune fille le fait de partir de là-bas pour « apprendre » et faire des études, ces entretiens avec Marie-Hélène Lafon racontent aussi la possibilité de réussite (« le transfuge de classe sociale ») : la possibilité de grandir et de s’élever à la seule force de la volonté, celle des besogneux qui ne lâchent « rien » ni à la terre ni au travail, la possibilité de concilier cet amour pour un endroit où il n’y a semble-t-il « rien », où tout reste à conquérir sans relâche, où tout est rude, et la nécessité pour une fille née de paysans de s’arracher au « pays d’en haut »… Ce pays de « taiseux » où il n’y a rien à raconter puisque l’on voit tout ; comme si ce pays réglait et dictait consciencieusement ses propres lois à l’intérieur des hommes et des femmes, comme si ces derniers se laissaient modeler le corps et la tête par l’espace. L’appropriation, l’imprégnation, le mariage du lieu et de l’auteur(e).


Ce pays-corps : quiconque y a passé un hiver est imprégné à jamais de cet endroit, de ce semblant de forteresse, que l’on veut fuir mais où l’on rêve de rentrer dès qu’on l’a quitté !

Anne-Cé.

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