Les Bleed, Dimitri Nasrallah (La Peuplade) par Yann

Récemment remarquée avec le titre Homo sapienne (Niviaq Korneliussen), la maison d’édition québecoise La Peuplade, emmenée par Simon Philippe Turcot, fait son petit bonhomme de chemin par chez nous et propose un catalogue hors des sentiers battus.

Les Bleed, paru en août dernier au Québec et qui arrive ici le 17 janvier , est le 3ème roman de Dimitri Nasrallah, après Blackbodying et Niko. D’origine libanaise, l’auteur vit actuellement à Montréal.

Il imagine ici un pays, quelque part au Moyen-Orient, le Mahbad, gouverné par la même famille depuis trois générations. Les Bleed, puisque tel est leur nom, bien accrochés au pouvoir, n’ont aucune intention de lâcher celui-ci et c’est donc dans cet esprit de continuité que Vadim, le dernier né, se présente pour un second mandat. Ces élections à l’issue normalement prévisible, quitte à faire disparaître quelques bulletins de vote, ne se déroulent pas de la manière envisagée et le pays plonge rapidement dans une crise de grande ampleur, comme il a pu en connaître avec le père et, avant lui, le grand-père de Vadim.

Alternant les voix de Vadim et de Mustafa, son père, Dimitri Nasrallah entrecoupe également son récit de coupures de presse, La Nation d’abord, journal aux mains du gouvernement, ou d’articles du blog Transfusion sans gain, tenu par une opposante au régime. Plus que le récit en lui-même, c’est ce changement de narrateur ou de média qui met en lumière le problème majeur des Bleed, à savoir une déconnexion complète avec la réalité quotidienne du peuple qu’ils gouvernent. Bâti à grands coups de guerres civiles, d’épurations ethniques et de compromis avec les puissances étrangères attirées par l’uranium du pays, le régime des Bleed est à bout de souffle mais aucun d’eux ne s’en est rendu compte. C’est cet aveuglement qui frappe le plus, cette obstination à vouloir rester en place quoi qu’il arrive, quitte à réprimer les émeutes dans le sang et à faire taire toutes les voix discordantes. Le cynisme est élevé au rang d’art et ce n’est pas le moindre mérite de Dimitri Nasrallah que de parvenir à faire sourire le lecteur lors de certains dialogues.

Les Bleed ont écrit eux-mêmes leur histoire et n’accepteront pas une autre version que celle qu’ils ont décidée. Revenant aux heures les plus sombres de l’histoire du pays, cette période post-électorale va les mener au bord du gouffre et faire prendre conscience à chacun que le pouvoir peut aussi se perdre et, surtout, que savoir s’entourer est une notion essentielle en politique.

Fable grinçante et cruellement d’actualité, Les Bleed dresse le portrait d’un pays arrivé à son point de bascule, ce moment où une dictature s’effondre, victime de l’entêtement et du manque de vision de ses responsables. Mais, au-delà, la vraie force du roman, c’est cette capacité à nous rappeler, sous couvert de fiction, que le monde actuel regorge de Mahbad et de dictateurs dont le pouvoir ne repose sur rien d’autre que la violence et la corruption.

Le mot de la fin sera laissé à un fonctionnaire de ce gouvernement, dont le président ne parvient pas à retrouver le nom mais qui, en quelques phrases, résume magistralement le premier mandat de Vadim au pouvoir :

« Monsieur le Président, cette administration n’a pas de vision. Depuis l’élection, nous avons gardé la tête dans le sable alors que les problèmes s’accumulaient partout autour. Nous n’avons même pas tenté d’éteindre les feux. Dans certains cas, nous nous sommes appliqués à empirer les choses. Les seules fois où nous avons agi, c’est pour créer de nouveaux problèmes dans le but de faire oublier les anciens. »

Yann

Traduit de l’anglais (Canada) par Daniel Grenier.

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