Les choses humaines, Karine Tuil (Gallimard), par Aurélie et Yann

Karine Tuil, quelle romancière impressionnante ! Elle s’empare d’un sujet de société ultracomplexe et en dénoue pour nous les fils avec un mélange de distance propre à l’analyse raisonnée des faits et une plongée passionnée dans la vie de personnages dans la tourmente, exposant leurs failles et leurs certitudes périlleuses.

Une accusation de viol va détruire l’équilibre de deux familles mais finalement le processus de destruction n’était-il pas enclenché depuis longtemps ?

Ce que j’ai adoré : m’enfoncer toujours plus loin dans des personnalités tortueuses, forcer mon esprit à dépasser des préjugés habilement remis en cause par la plume de l’autrice. Alors qu’on s’attendrait à éprouver un sentiment clair vis-à-vis de ceux qui sont du « mauvais » côté, on se rend très vite compte que Karine barre la route à un jugement hâtif et nous impose une réflexion passionnante.

Je me suis sentie membre des jurés, acculée à interroger avec objectivité la question du consentement et toutes celles qui en découlent dans un cadre où les réseaux sociaux ont un rôle majeur et parfois dévastateur à jouer.

Finalement, le personnage que j’ai préféré est celui que j’étais encline à détester au départ. Les romanciers sont des magiciens, il font de leurs lecteurs ce que bon leur semble !

Aurélie.

Avec L’invention de nos vies et L’insouciance (Gallimard 2013 et 2016), respectivement ses 9ème et 10ème romans, Karine Tuil avait fait forte impression, par la force et la virtuosité avec lesquelles elle analysait les jeux de pouvoir dans les hautes classes de notre société, la puissance dévastatrice des médias et des réseaux sociaux à l’heure de l’information permanente et du jugement anonyme. Portés par une réflexion plus profonde sur le racisme, l’antisémitisme, la judéité et les façons dont elle peut être vécue, ces textes avaient le mérite de raconter notre monde et certaines de ses dérives, sans complaisance ni pathos.

Loin de tout nombrilisme, ce mal hexagonal qui gangrène une bonne partie de notre production littéraire, attachée à son récit comme à ses personnages, Karine Tuil dépeint comme personne le monde des puissants, n’hésitant pas à retourner la médaille ou à décrire cette « mécanique de la chute », dont Seth Greenland a fait le titre de son prochain roman.

Les choses humaines, donc, est une nouvelle variation autour de ces thèmes qu’elle affectionne et décrit l’explosion en plein vol d’une famille aisée, un couple de pouvoir à qui tout réussissait jusque-là. A partir d’une accusation de viol contre leur fils, Jean (journaliste politique) et Claire Farel (essayiste féministe), vont voir se désintégrer en quelques semaines la vie qu’ils menaient depuis des années. Mais, bien avant cette soirée où tout bascule, le doute et le mensonge avaient posé les bases de cet effondrement.

Une nouvelle fois profondément ancré dans son époque, le texte de Karine Tuil propose une réflexion autour de la puissance du sexe, de la perception que chacun(e) peut en avoir et, plus particulièrement, revient sur les mouvements #metoo et #balancetonporc, dans le sillage de l’affaire Weinstein.

La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification.

Ainsi commence le roman. Le propos est clair, la chute de la famille Farel inéluctable et l’on retrouve ici le talent de la romancière à décrire les mécanismes du pouvoir, les rapports biaisés entre membres d’une même famille où l’amour, finalement, semble n’avoir jamais vraiment signifié grand chose. Dans ce jeu de massacre, elle n’épargne personne, chacun(e) avançant en fonction de ses intérêts et elle montre ainsi la fragilité de ces couples qui font la couverture des magazines, exhibant au monde un bonheur que l’on devine factice. Mais lorsque les choses commencent à déraper, ce sont l’emballement médiatique et la fièvre des réseaux sociaux qui prennent le dessus et s’emparent de l’histoire, dépossédant les personnages de ce qu’ils ont vécu.

En choisissant de consacrer le dernier tiers de son roman au procès d’Alexandre Farel, Karine Tuil prend le parti de décrire minutieusement le déroulement des audiences et les plaidoiries des intervenants. Privilégiant ainsi le réalisme, elle fait de ce roman un texte moins immédiatement percutant que les précédents mais dont l’onde de choc se fera sentir plus longuement sans doute. Même s’il nous faut bien admettre une prédilection pour L’invention de nos vies, Karine Tuil creuse son sillon et, contrairement à quelques auteurs français très attendus cet automne, ne déçoit pas.

Yann.

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