Les coeurs déchiquetés, Hervé Le Corre (Rivages/Noir)

« Le premier soir, il n’osa pas toucher l’urne, ni parler à sa mère. Le lendemain, dans le noir, laissant l’air frais qui s’infiltrait entre les persiennes venir sur lui, il pleura. Il demanda pardon pour cette vie qui le poussait si fort et l’éloignait et l’attirait et l’arrachait. Il se sentit si malheureux qu’il ne vit pas d’autre issue que de partir et de s’ensauvager pour ne plus rien savoir, ne plus rien dire, rester ainsi, comme une bête dans ses instincts et son silence. Loin de tout. »  

Cela fait une grosse heure que j’ai refermé ce roman noir. J’ai la tête congestionnée et traversée de sentiments divers et puissants, des émotions violentes viennent à la vie en moi et se dissipent dans une matière qui se tient entre la brume et la cendre. Cette histoire, contée avec un talent époustouflant, est passée sur moi comme un rouleau compresseur qui aurait pris tout son temps, pour que chaque mot touche, chaque ligne m’agrafe, que chaque personnage fasse de moi un intime de sa vie de papier. Sous le rouleau compresseur, lent et pesant, le moindre gravillon a été un point de lumière, une douleur transformée en mots, et ce fut à la fois terrible et terriblement bon.

L’histoire. Mitant des années deux mille. Pierre Vilar, commandant de police à Bordeaux traîne sa carcasse désossée d’enquête en enquête. Il n’est plus qu’un fantôme enfermé dans un corps humain depuis que son fils de huit ans, Pablo, a été enlevé, cinq ans plus tôt, sur le chemin du retour de l’école. Depuis il ne vit que dans l’esprit de vengeance et le faible espoir de retrouver Pablo. Pour l’aider, puisque ses collègues n’ont aucune piste, il a mis un ancien gendarme sur le coup.

Pendant ce temps, à Bordeaux, Victor, un collégien, découvre sa mère assassinée. Et sa vie bascule.

C’est assez rare de tomber sur une histoire qui tient debout du début à la fin. C’est encore plus rare de tomber sur des personnages aussi bien fichus. Et c’est très dur de trouver un auteur capable de se mettre à ce point à la place des personnes. Dans ce livre il y a tout cela. Ce qui vous en conviendrez en fait déjà un sacré bouquin.

Hervé Le Corre façonne ses livres, il leur donne une couleur, un climat, une température. Dans un territoire quasi vivant sous sa plume, il fait évoluer des hommes et des femmes travaillés avec une méticulosité et une générosité que j’ai trop peu souvent rencontré. Jim Harrison, « Big Jim », disait que c’était assez facile d’être un flic ou un mauvais garçon, ou un fermier, mais que devenir le temps d’un roman la fille de ce fermier c’était une autre paire de manches. Après avoir lu ce roman noir, je n’ai aucun doute sur la capacité d’Hervé Le Corre à devenir la fille du fermier. Car il est entré dans l’esprit et la conscience de ses personnages avec une telle virtuosité que j’en suis estomaqué. Sans pathos, sans artifices ni grosses ficelles, mais avec une extrême sensibilité et une pudeur à toute épreuve. Il fallait bien cela pour mener au bout, et avec tact, un tel récit noir.

L’auteur nous parle de deux pertes, différentes mais inestimables, et du caractère inconsolable de ceux qui restent. Ceux qui survivent au « vide » laissé et qui sentent au creux de leur poitrine leur cœur déchiqueté. Déchiqueté, défoncé, entaillé et ouvert en deux, mais qui bat encore, malgré la peine inaltérable, malgré la douleur inextinguible, malgré la colère folle, malgré ce magma de sentiments qui s’affolent comme des vents contraires dans la colonne d’un ouragan.

C’est la grande question posée par l’auteur : comment survivre après « ça », comment vivre tout simplement ? Est-il possible de reconstruire ne serait-ce qu’une simple cabane sur les ruines de la grande maison ? Sur le même terrain ? En nous faisant suivre les traces de ce gamin, Victor, et celles de Pierre Vilar, le flic, l’auteur nous chamboule et nous bouleverse, il nous fait descendre dans l’abîme, au fond du fond, là où la peine n’a plus de visage, plus de consistance, quand elle n’est plus qu’air. Et il nous place en face du mal presque absolu, devant celui que nous considérons comme l’être ignoble par excellence, celui que l’on hait de toutes nos forces, le pédophile.

C’est le portrait déchirant d’un homme qui s’accroche à son fils disparu par le fil ténu de la quête confiée à un gendarme à la retraite, c’est le portrait déchirant d’un enfant qui s’accroche à l’image et au souvenir de sa mère en protégeant comme un trésor macabre l’urne dans laquelle reposent ses cendres. L’un et l’autre parlant presque chaque jour à l’absent et l’absente, pour les faire vivre encore, pour faire durer les moments de bonheur engloutis, pour rester debout, même si c’est douloureux au point de presque s’évanouir. Il y a, après la page 92, quelques feuilles absolument époustouflantes et poignantes, tellement subtiles, sur le retour de Victor chez lui, dans cette maison vidée de sa maman, mais une maman dont la présence flotte encore partout. Une maison où chaque objet rappelle un moment d’amour, où une pièce convoque des souvenirs sublimes qui maintenant brûlent le cœur. Le mien a fondu pendant ces pages-là, et il s’est écoulé par mes yeux.

Hervé Le Corre nous montre comment on peut se remettre de ce cataclysme, ou ne pas en guérir. Il nous dessine ces vies broyées et démontées qui traces malgré tout un sillon de larmes sous ce soleil éreintant de la Gironde, quand l’air vient à manquer, quand le vent emporte la tristesse qui s’écoule des yeux avec une nonchalance qui devient un baume.

Hervé Le Corre nous raconte que le bien et le mal coexistent, qu’ils se croisent et s’enlacent, qu’ils se mêlent, se mélangent et peut-être copulent, et que nous, simples humains, nageons ou surnageons dans cette mélasse, soit en surveillant sous nos pieds l’obscurité des fonds où rôdent les monstres, ou bien en saisissant parfois la lumière qui jaillit entre deux nuages.

L’écriture de l’auteur est travaillée, elle trouve des angles inédits, imprime des images magnifiques et métaphoriques, c’est sculpté, c’est soigné. Il y a un équilibre entre les personnages et les paysages, la sainte trinité « le style, les personnages, la nature ». Hervé Le Corre possède une capacité à écouter le cœur de ses personnages qui oblige à l’admiration. Je pense notamment à cette scène si finement narrée, page 379, dans laquelle l’auteur dépeint l’amour entre deux ados, avec le ressenti, avec l’émotion, il ne manque rien mais il n’y a rien en trop. À faire lire dans les ateliers d’écriture (pour ceux qui y croient).

Je vous laisse avec un passage qui en dira peut-être plus que moi.

« Vilar laisse la pluie de novembre ruisseler sur le pare-brise en songeant à tout cela. Aux morts, décidément. Il est devant cette école, assis derrière le volant. Il n’est pas pressé. Personne ne l’attend plus. (…) Le monde frémit et se brise en dizaines d’éclats mous et changeants à travers l’eau qui coule. De temps en temps, un coup d’essuie-glace raffermit tout et à nouveau tout semble sur le point de se dissoudre. »

C’est juste incroyable de donner vie à des images et des scènes pareilles.

Seb.

2 réflexions sur « Les coeurs déchiquetés, Hervé Le Corre (Rivages/Noir) »

  1. Wouf! Quel article! Je n’ai pas l’habitude de me mêler des critiques qu’on fait de mes bouquins, mais vous dites tellement bien l’émotion que vous avez ressentie et celle que j’ai essayé de dire dans le roman que j’en suis touché, vraiment, et que je me permets juste de vous le dire. Merci!

    1. Cher Hervé, votre commentaire est la source d’une grande et belle joie pour tous les Unwalkers. Même si nos chroniques n’ont pas forcément vocation à faire plaisir, elles sont rédigées avec le coeur. Ce même coeur dont vous nous faites don en écrivant vos histoires noires. Merci pour tout cela. Sébastien.

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