Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Objet improbable autant que pertinent en ce dixième « anniversaire » de la crise des subprimes, Les frères Lehman, excellemment traduit par Nathalie Bauer, représente à la fois un pari un peu fou et une nouvelle aventure éditoriale pour les éditions Globe, emmenées par l’infatigable Valentine Gay. De quoi s’agit-il exactement ?

En 2013, Stefano Massini, célèbre dramaturge italien, publie Chapitres de la chute, impressionnante pièce de théâtre dans laquelle il revient sur le destin des frères Lehman, fondateurs de la banque du même nom, dont la faillite en 2008 provoqua une crise économique aux retombées mondiales. Frustré par la forme théâtrale qui lui impose des coupes afin de rendre son texte adaptable, l’auteur finit par le publier quelques années plus tard dans sa version initiale, celle qui est aujourd’hui proposée par Globe, à savoir un récit courant sur plus de 800 pages.

A l’ampleur extraordinaire de son roman, Stefano Massini a ajouté la contrainte de l’écrire en vers libres, telle une Odyssée contemporaine. De l’arrivée de Heyum Lehman aux Etats-Unis en 1844 jusqu’à la chute en septembre 2008, ce sont ainsi plus de 160 ans que le lecteur halluciné verra défiler sous ses yeux.

Sur le fonds, Les frères Lehman relate avec précision le destin de cette famille juive arrivée de Bavière et qui crée tout d’abord un commerce de vêtements, avant de se lancer assez vite dans celui du coton, avec ce que cette pratique implique, en particulier l’esclavage. Très vite, avec un sens du commerce jamais mis en défaut, Heyum (devenu Henry) et ses frères également arrivés de Bavière, ont l’exclusivité de la production d’un grand nombre de plantations de l’Alabama, où ils sont installés, mais également d’états environnants. L’appât du gain aidant, ils vont progressivement se tourner vers d’autres marchés, ayant très vite compris les besoins insatiables de cette société en pleine expansion. A la frénésie de cette fin de XIXème siècle, où tout décidément reste à faire, les frères Lehman participent en ne perdant jamais de vue leur objectif initial : faire prospérer leur affaire. Ils ont également une extraordinaire capacité de visionnaires car ils parviennent à inventer de nouveaux métiers, de nouveaux concepts, comme celui d’intermédiaire, de revendeur, leur permettant ainsi d’engranger le début de leur fortune.

Après le coton viendront le sucre, le charbon, le pétrole … Rien n’échappe à leur regard acéré, à leur avidité. Se développant en même  temps que le Nouveau Monde, la société des frères Lehman doit également faire face aux crises que traverse celui-ci. Leur pragmatisme à toute épreuve, leur absence de remords et leur capacité à faire les bons choix les amèneront au fil des années à faire évoluer leur métier, passant d’abord du commerce à la banque avant de plonger résolument dans la finance, ce monde virtuel où tout n’est qu’algorithmes et lignes de calculs à n’en plus finir. Tendant peu à peu vers une dématérialisation totale des affaires les fondateurs de Wall Street puis de Standard and Poor’s, sont sur tous les fronts de la finance et il devient impossible de les éviter.

« Il n’y a qu’une seule règle

pour survivre à Wall Street

et elle consiste à ne pas succomber (…)

qui s’arrête est perdu

qui reprend son souffle est mort

qui s’installe est piétiné

qui réfléchit peut le regretter amèrement (…)

chaque banquier est un guerrier

et ceci est le champ de bataille.

Pour nous , lecteurs de 2018 qui connaissons la fin de l’histoire, chaque étape de cette ascension vertigineuse est un pas de plus vers le gouffre. Le cynisme et l’amoralité dont font preuve les frères Lehman puis leurs descendants durant des années précipiteront leur chute, eux qui se sont crus un temps au-dessus des plus puissants de ce monde.

Profitant de la liberté que lui offre la forme d’écriture choisie, Stefano Massini s’en donne à coeur joie (et ici s’impose un mot sur le remarquable travail de traduction effectué par Nathalie Bauer) et fait se côtoyer des extraits de textes religieux, des inventaires, des dialogues, des visions de cauchemars nocturnes et, vers le milieu du roman, une liste ahurissante autant qu’effrayante, dite des « 120 règles du miroir » qui, à elle seule, résume parfaitement la « philosophie » des Lehman.

Histoire du capitalisme autant que destin familial, Les frères Lehman se dévore et donne le vertige, tant par sa virtuosité que par le rappel incessant que notre société repose encore sur les mêmes bases et que la crise de 2008 n’a vraisemblablement servi de leçon à personne … Le destin de la fratrie cristallise la cupidité, l’arrogance et la violence qui caractérisent l’espèce humaine et c’est en ce sens que le roman de Stefano Massini est peut-être le plus inquiétant.

« Nous sommes tous égaux

car nous avons tous un portefeuille (…)

nous sommes tous égaux

car nous avons tous un compte en banque ».

Et l’Histoire de leur donner tort.

Yann.

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