Les Spectres de la terre brisée, S. Craig Zalher (Gallmeister), par Le Corbac.

Quelle chevauchée je viens de me faire dans ce coin paumé du Mexique en ce début du 20ème siècle ! Si j’avais été seul, je n’aurais jamais survécu à cette mission de sauvetage désespérée au sein d’un ancien temple aztèque transformé en un splendide bordel de luxe, à ce Fort Alamo version S. Craig Zalher.
Mais j’étais bien accompagné, coincé entre cette montagne de muscles paternelle qu’est John Lawrence Plugford, ses deux fils et la fine équipe qu’il a constituée (un bedonnant ex-esclave affranchi fin cuisinier, un indien maniant l’arc et se nourrissant goulument des cœurs et autres abats des oiseaux choppé en plein vol et le Long Clay, gâchette exceptionnelle s’il en est).
A ce groupe hétéroclite vient s’ajouter un jeune dandy ambitieux et désargenté, naïf et candide quant à la violence du Grand Ouest.
Un chariot, des mines, des revolvers, des flèches et des fusils… et surtout la hargne, la colère et la volonté de sauver Yvette et Dolorès de cet enfer qu’est ce bordel dans lequel elles sont prisonnières de Gris et ses fils afin de servir de putes pour ces messieurs de la Haute sociétés qui se font grave chier avec leurs braves matrones.
Alors toute cette sacrée bande de lascars, tu vois, ben elle m’a rassuré . Je me sentais à l’abri et en sécurité, sans crainte, certain de ne rien risquer et persuadé que cela se déroulerait sans accrocs.
Sauf que… sauf que quand j’ai vu comment se comportaient ces loustics avec les salopards qui avaient kidnappé les deux filles Plugford, je me suis dit que c’était mal barré pour la tranquillité et la ballade de santé.
On n’était plus sur un air de ritournelle mais plutôt sur un requiem. Une musique rythmée par des hurlements et baignant dans le sang qui gicle des blessures, un rythme saccadé et continu comme le sifflement des balles, comme le choc des impacts sur les corps, comme les explosions qui résonnent à nos tympans.
Véritable chef d’orchestre de cet opéra macabre, S.Craig Zahler suit sa partition sans temps mort. Comme il se doit, il suit le tempo et nous emmène dans sa tragédie.
Largo, lento d’abord pour la mise en place, pour la présentation de tous les personnages et de la situation… Le où, quand, comment, pourquoi.
Puis, d’un coup de baguette, Monsieur Zalher nous sort les A : Adagio, Andante, Allegretto et Allegro…Le temps de quelques chapitres le récit prend son envol, les personnages se font moins opaques et puis l’action se pose, doucement même si elle reste violente et sanglante. Les bases posées, le déroulement de la partition peut progressivement prendre son envol ; chaque musicien est à sa place et connait son rôle.
Le rythme s’accélère, le tempo devient de plus en plus sourd et profond, reflet de cette violence que chaque père a en lui, de chaque parent voulant protéger ses enfants.
Parce que, finalement, qu’écrit donc d’autre S.Craig Zalher que cette vision patriarcale de la protection de sa descendance ? Jusqu’où le père est-il prêt à aller pour la préservation de sa lignée ? Pour ne pas laisser sa famille entachée d’une mauvaise réputation ?
Souvent l’on parle de ces mères qui luttent et se révoltent et trouvent en elles des ressources de force méconnues pour sauvegarder leur progéniture …
Ici, une fois que le Vivace, le Presto se mettent en branle, les brutes masculines sont lâchées dans toute leur splendeur ; et elles ont tous les droits : tortures, meurtres de sang froid, violences gratuites. Tout est permis pour que l’on ne touche pas ou plus à la chair de leur chair parce qu’il n’y a rien de plus sacré que la famille, les liens fraternels et l’honneur.
Alors quand arrive le final du Prestissimo, la boucle est bouclée et le tempo repart à rebours, redescendant progressivement pour finir par revenir au largo de base.
S. Craig Zalher nous offre un opéra baroque et dramatique plein de bruits et de fureurs, de tripes et de sang, de bravoures et d’honneur dans lequel la violence n’est jamais gratuite, où la force sert de bâton de berger pour nettoyer les fautes de chacun et retrouver une certaine dignité de vie.
Partout, de tous temps, il existera des pères qui seront capables de déplacer 7 Mercenaires prêts à se lancer dans une Horde Sauvage pour défendre un Fort Alamo.
Un pur moment de bonheur pour cette lecture faite de sang et de sueur, fleurant la poudre et les tripes et si riche d’amour…pourtant.

Traduit par Janique Jouin de Laurens

Le Corbac.

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