Lykaia, DOA, Gallimard

S’il existait un prix récompensant chaque année l’ouvrage qui a alimenté le plus efficacement fantasmes et rumeurs dans le petit monde du livre, Lykaia aurait raflé la palme en 2018, écrasant la concurrence sans laisser la moindre chance à qui que ce soit.

Initialement prévu aux éditions Equinox, la collection polar des Arènes, nouvellement créée par Aurélien Masson, le dernier ouvrage de DOA paraît finalement chez Gallimard, hors collection, sous une couverture aussi sobre que sombre.

On sera moins surpris de ce remue ménage à la lecture des 30 premières pages de Lykaia. DOA nous convie en effet à une plongée sans filtre dans le monde BDSM (« ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ou encore la domination et la soumission », définition Wiktionnaire), un univers où se côtoient le sexe et la violence, la rencontre d’Eros et Thanatos. On a beau savoir l’imagination de l’Homme sans limites dans certains domaines, DOA parvient à surprendre le lecteur avec une première scène à la lecture de laquelle on s’accrochera aux accoudoirs … Le texte ne s’adresse donc pas aux lecteurs frileux ou trop sensibles, il nécessite clairement d’avoir le coeur bien accroché.

Au-delà de l’aspect fantasmatique et sensationnel du sujet, qu’en est-il vraiment ? On suit ici le périple d’un homme (le Loup) et d’une femme (la Fille), dont les prénoms importent finalement peu, de Berlin à Venise en passant par Luxembourg et Prague. Point de tourisme ici, les préoccupations sont tout autres et les lieux visités farouchement protégés des regards profanes. Alors, oui, il y est beaucoup question de sexe et de pratiques extrêmes, oui, la violence en fait partie intégrante, oui, c’est un univers qui peut effrayer mais qu’a voulu l’auteur exactement ? D’abord, et ça n’est pas une surprise, sortir des sentiers battus. L’homme est discret et semble se remettre en question à chacun de ses ouvrages. Ensuite, bousculer ses lecteurs, quitte à en laisser quelques uns sur le bord du chemin car le sujet ne fera pas l’unanimité.

C’est d’abord de nous, humains, qu’il est question ici. Car, comme le dit le Loup :

 » La baise, c’est le miroir magique de l’humanité. Le comprendre peut faire peur, mal, ou soulager, tout dépend du reflet, mais il est inutile de se voiler la face, lesexe révèle nos failles et nos limites, bien réelles, inaltérables et infranchissables. Le reste, c’est du vent. on est comme on nique et on est ce qu’on nique, rien de plus. »

On peut aussi, paradoxalement, considérer qu’il est ici question d’amour, oui cette chose qu’on accommode à toutes les sauces, des plus mièvres aux plus relevées. Ce sont des êtres blessés par la vie que met en scène DOA, mais dont la capacité à aimer reste intacte même si elle a revêtu d’autres formes. Les sentiments sont présents dans ces pages, bien plus qu’on ne pourrait le croire au premier abord, et, sous l’apparente monstruosité des pratiques, c’est  encore l’humain qui se révèle, certes pas sous son aspect le plus attirant mais c’est quand les masques tombent que l’on peut accéder à la vérité de chacun(e).

Aussi violent soit-il, aussi déviantes puissent être les scènes qu’il décrit, le roman de DOA effraie plus qu’il n’excite, interroge et dérange, bouscule sans ménagement. On tient là un des rares livres à propos desquels on oserait l’expression si galvaudée de « véritable uppercut », tant on peine à relever la tête et reprendre une vie normale une fois ses 240 pages achevées. Très grosse sensation de cette fin d’année, dont les ventes risquent d’être inversement proportionnelles à l’intensité des secousses qu’il aura éveillées en nous. Noir et nihiliste, Lykaia sera sans conteste le joyau sombre de l’année.

Une réflexion sur « Lykaia, DOA, Gallimard »

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