Nord Michigan, Jim Harrison, 10/18, par Seb

« Ils passèrent la soirée assis sous la véranda. Le début du mois de mai avait été froid et pluvieux mais le temps s’était finalement réchauffé et des cosses d’érable tombaient des arbres comme des sauterelles vert pâle. La menthe jaillissait dans le fossé le long de la route et les premiers lilas fleurissaient. La mère de Joseph était installée dans la balancelle, trop faible pour se déplacer. Seuls ses yeux, qui étaient bleus et limpides, étaient restés mobiles. Elle n’avait pas dit un mot depuis plus d’une heure. Joseph était contracté et il avait la gorge serrée. Il sentait que ce serait sans doute la dernière fois qu’ils étaient assis ensemble sous la véranda. »

Toi qui me suis un peu, depuis ces années de chroniques, tu sais combien je l’aime Big Jim. Il ne se passe pas un an sans que j’y revienne, comme le cerf revient à la source pour s’abreuver en écoutant tous les bruits de la nature. Là, quand je tiens un Jim Harrison dans mes mains, j’écoute tous les bruits de la littérature. Et le monde truculent et savoureux de l’auteur. Cette fois ça a encore fonctionné, il m’a emmené, dans ce nord du Michigan, ce coin bouseux, boueux, sauvage et reculé. Comme une île presque vierge qui se serait trop rapprochée du reste du monde.

C’est dans cet endroit que vit Joseph, il est sans doute heureux, même s’il ne se pose jamais la question, il doit le sentir d’une manière immarcescible. Sa vie, son quotidien, c’est d’abord la classe qu’il donne, il est instituteur d’une école à plusieurs niveaux. Il aime son métier, il adore faire partager son amour des livres à ses élèves, même s’il se désespère parfois du désintérêt de quelques-uns. Mais Joseph est aussi fermier, à mi-temps on pourrait dire. Une ferme que ses parents décédés lui ont laissée, par la force des choses, ses frangines s’étant dépêchées de filer à « la ville ». Mais Joseph affiche une quarantaine bien frappée, il sent qu’il se trouve à un tournant de sa vie, du genre qui dira plus tard s’il éprouve de la satisfaction ou des regrets en lorgnant dans le rétroviseur. Il ne peut plus assumer ses deux jobs en même temps, et peut-être ne peut-il pas choisir. Et il est affublé d’un handicap hérité de l’enfance, une jambe récalcitrante qui se traîne un peu trop.

Le choix. Tout se trouve là. Plusieurs choix. Trop de choix. Car par-dessus cela, il y a Rosalee, la fille de sa vie, son amoureuse de toujours. Tout va bien entre eux, cependant, lorsqu’une grande élève, Catherine, presque majeure, lui fait des appels du pied, sa libido de quadra s’emballe et il entame une relation bien dangereuse. La drôlesse y croit, et elle sait y faire au sexe, et Joseph n’en demandait pas tant. Lui qui passe déjà pour un original, un type bizarre et politiquement incorrect, dans cette Amérique contrite et puritaine, profonde comme les lacs qui bordent le Michigan, il prend un très gros risque.

Dans une contrée si étroite, où tout le monde se connaît, conserver un tel secret est-il du domaine du possible ? Mais peut-être que cette aventure tombe à pic, peut-être que c’est l’évènement qui va dépoussiérer l’existence de Joseph, l’étincelle qui va enfin démarrer le moteur de sa vie.

Joseph se trouve au carrefour, le grand carrefour. Devant, Catherine, derrière Rosalee, à droite la ferme, à gauche l’école. Et à l’horizon, l’océan qu’il a toujours voulu voir et explorer.

Entre bitures formidables et emballement des sentiments, entre l’emportement des hormones et les coups de semonces de sa conscience, Joseph aura fort à faire. Il peut compter sur son fidèle ami, le docteur, avec qui il partage l’amour de la chasse, la passion de la pêche et la faiblesse du goulot. Leur relation, franche, qui se nourrit d’une belle altérité, est un peu la poutre du roman, le truc qui tient le reste, même si, je n’en doute pas une seule seconde, l’ensemble tiendrait quand même la route si le docteur n’avait pas eu cette importance-là.

Une fois encore, sous le maquillage des excès, Jim Harrison pourfend un certain style de vie, piétine la bien-pensance et fait un bon gros doigt aux coincés du cul et de la vie. Mais en creux, se dessine un questionnement profond, moins truculent, plus pointu, celui de l’âge qui gagne inexorablement, et de ce que l’on perd quand il survient. De la vie que l’on veut vraiment, des choix que l’on doit faire pour réaliser ses désirs, et des dégâts que cela peut engendrer sur ceux que l’on aime.

Une nouvelle fois, l’auteur de Légendes d’automne nous façonne un anti-héros banal dans ses bottes, en prise avec une nature parfois ingrate mais toujours impartiale, perclus de doutes, miné par les questions, bouleversé par ses sentiments, dépassé par son caractère.

Big Jim revient sur ses thèmes de prédilection, l’âge et le sexe, les bonnes choses de la vie, la place des individus et les choix de vie, la vieillesse, l’amitié, l’amour, le désir.

Allez, cap au Nord, entre les sillons de terre grasse, poussent les pages d’un très beau roman, resserré, presque intime, émouvant.

Traduit par Sara Oudin.

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