Chaque homme, une menace, Patrick Hoffman (Gallimard – Série Noire) par Yann

Premier roman de Patrick Hoffman, Chaque homme, une menace nous arrive à la Série Noire, traduit par Antoine Chainas. Une fois n’est pas coutume, le traducteur est ici mieux connu que l’auteur et il faut bien reconnaître qu’on aura eu un temps la curiosité de savoir ce qui avait avait pu attirer l’étonnant Chainas vers ce texte. Et, finalement, on n’est pas si surpris …

Raymond Gaspar, petit délinquant, sort de taule après avoir purgé une peine de quatre ans pour avoir tenté de vendre un bateau volé. Poissard, le type compte sur un nouveau départ grâce à Arthur, rencontré en prison et qui gère un juteux trafic d’ecstasy. Chargé de résoudre des tensions entre les parties concernées, Raymond va, assez rapidement, se retrouver dépassé par les événements … Et la suite du récit permettra rapidement au lecteur de comprendre à quel point Raymond est loin d’imaginer dans quel panier de crabes il vient de mettre les pieds.

Construit en cinq parties faisant chacune le focus sur un des protagonistes de ce réseau, Chaque homme, une menace abat ses cartes au coup par coup, présentant ainsi progressivement une vision complète des intérêts en jeu. Déroulant sa narration des Etats-Unis jusqu’en Thaïlande et jouant sur une narration à rebours (procédé récemment repéré chez François Médéline et son Tuer Jupiter ou l’étonnant Bon lieutenant de Whitney Terrel), le premier roman de Patrick Hoffman intrigue et ne se lâche qu’une fois terminé.

Remontant les maillons du réseau jusqu’à la source, Patrick Hoffman met en scène à tour de rôle les différents intervenants de ce réseau international apparemment bien rôdé. Mais nul n’est à l’abri d’une erreur et la moindre défaillance d’un des exécutants met en péril la filière tout entière. Discussions, menaces, chantages, meurtres, tous les moyens sont bons pour que chacun sauvegarde sa part du pactole … Excellent portraitiste, Patrick Hoffman nous met ainsi en présence de Semion Gurevich, juif d’origine russe, et de ses « amis » et complices Issak Raskin et David Eban. Le lecteur fera également la connaissance de Gloria Ocampo, Moisey Segal, M. Hong et quelques autres encore dont la cupidité et les faiblesses respectives en mèneront quelques-un(e)s à leur perte.

Intelligemment construit, brillamment mené, Chaque homme, une menace devrait réjouir les amateurs d’intrigues à tiroirs et faire jubiler celles et ceux qui considèrent l’homme comme une créature foncièrement faible et mauvaise. Complètement amoral, ce roman est un plaisir noir au coeur de l’hiver et, surtout, l’espoir que l’auteur récidive avec autant de réussite. On l’attend de pied ferme.

Yann.


Grace, Paul Lynch (Albin Michel) par Anne-Cé

Et si toucher la terreur et le Mal absolu, de « tout son vouloir se réduire (…) à une aspiration aux ténèbres des profondeurs, [s’y laisser] sombrer jusqu’aux tréfonds » par l’écriture était une manière de faire surgir la lumière ?

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur Paul Lynch prénomme son personnage principal Grace. Pourquoi raconter le territoire de l’enfance, ce socle de graines d’émotions, en explorant le Mal (et le Mâle) ? Pourquoi prendre le parti de creuser au plus profond de la Grande famine qui ravage la terre d’Irlande ?

1845. La veille de Samhain, une des fêtes qui annonce novembre, rituel de passage entre le monde des humains et l’Autre monde, la résidence des Dieux. Comment une mère peut-elle demander à sa fille de partir pour trouver du travail et survivre dans une terre qui se meurt ? Grace qui a droit à un véritable festin pour prendre des forces, Grace qui se prépare à traverser le temps et l’espace. Car Grace, malgré (et peut-être grâce à) la volonté maternelle, s’engage dans une  « odyssée vers la lumière».

Du feu, des miroirs, un travestissement, une fuite organisée par la Mère nourricière en personne, il n’en faut pas davantage pour que le lecteur comprenne que rester pour Grace signifierait vivre l’Enfer, que partir le sera tout autant.

Oui, mais alors, pour aller où et à quoi bon ?

L’écriture de Paul Lynch ? Un puits de lumière… j’allais dire, un puits de Grace, où le lecteur vient puiser une énergie poétique, où les personnages se meuvent « dans la lumière de [leur ] propre rage», dans les rêves et les fantasmes de Grace. L’espoir croupi dans l’ombre du récit saturé de menaces et de violence, une violence qui rôde et accomplit son travail comme « la roue d’un moulin tournant à toute vitesse. » Mais là où il y a encore possibilité de rêver autant que de fantasmer le morbide, quand surgit en plein cauchemar un monstre du nom de Boggs, il y a encore une place pour la Vie. Aller de l’avant grâce à nos fantômes et à nos morts. L’Espoir donc qui accompagne la traversée de l’adolescente.

Grace qui ne sait pas lire mais Grace qui apprend à lire la Vie. 

Traduit par Marina Boraso.

Anne-Cé

Mr Mercedes, Stephen King (Albin Michel), par Seb

Traduit de l’américain par Océane Bies et Nadine Gassie.

Juin 2015. J’ai passé les derniers jours de mai et les premiers de juin le nez dans le dernier Stephen King. Tous les soirs, après le repas pris en terrasse grâce à la météo favorable, après avoir embrassé mes enfants et raconté l’indispensable histoire (autant à eux qu’à moi), je m’installais dans mon fauteuil disposé sur la même terrasse et allais chercher le fameux bouquin du Maître pendant que mon café chauffait dans le micro-ondes.

Ensuite je m’installais avec ce ciel vespéral typique comme unique plafond et la prairie herbeuse et bruissante courant à mes pieds. Une brise légère et envoutante passait entre mes jambes et dispersait autour de moi les parfums délicieux du jasmin et du chèvrefeuille. Le régiment de grillons qui colonisent le pré fleuri mettait un point d’honneur à remplir l’espace de son chant indispensable à toute ambiance estivale.

J’ouvrais le livre avec gourmandise et le festival recommençait, les pages tournaient, tournaient, mon esprit se régalait et la joie pouvait se lire sur mon visage (d’après les observations de ma femme installée à côté de moi qui elle lisait un disciple du Maître, « L’aube des fous » d’Anthony Signol). La seule différence entre nous deux c’est qu’elle ne boit pas de café le soir, elle dit très sérieusement que ça l’empêche de dormir, moi je réponds d’une manière systématique que c’est « psychologique ».

Enfin, je commence sérieusement à digresser là …

Ce nouveau roman de Stephen King est un enchantement mes amis. Et ce roman est un polar !

Oui, vous avez bien lu, le Maître s’aventure pour la première vraie fois sur ces terres sombres et infiniment intéressantes, ces endroits mystérieux et inquiétants où il est possible de sonder l’âme humaine et de sentir l’effroi de ce que l’on voit.

Le Maître est un impétrant mais pas un débutant. Il s’en tire avec les félicitations du jury, en fait dans le jury j’étais tout seul mais est-ce important ? Je ne doute pas une seule seconde que vous voterez aussi pour les félicitations une fois que vous aurez lu ce magnifique ouvrage. Et vous ajouterez peut-être un prix spécial du jury !

Dès le début c’est le panard ! La première phrase me remet immédiatement dans l’ambiance, la « patte King ». Une phrase anodine simple, mais qui vous met dans le ton, le Maître sait faire ça comme personne, on a l’impression qu’il connait la personne dont il parle, qu’il a vécu les mêmes soucis, les mêmes coups durs. Si ça se trouve c’est lui qui a vendu la vieille Datsun dont il est question au tout début.

Très vite ça dégénère, l’action file et les personnages sont éclatants de crédibilité. Ils nous sautent à la gorge et ne nous lâcheront plus jusqu’à la fin.

Avec un talent très proche de ses meilleures productions, l’auteur s’installe aux commandes et nous pilote dans le « King Park Polar » avec brio, subtilité et beaucoup d’originalité. Avec nous, assis à ses côté, nous faisons la connaissance de Brady, le barjot de l’histoire, Bill Hodges l’ancien flic à la dérive qui décroche le premier rôle, Jérôme le petit noir malin pour qui on ne peut s’empêcher d’éprouver beaucoup de tendresse (et sans cesse on serre les fesses en se disant « pourvu qu’il ne meurt pas ! »), Janey sensuelle et surprenante femme et toute une petite galerie de personnages très réussis qui défilent devant nous et jouent leur parfaite partition.

Ah mes amies et amis, le Stephen s’est démené pour nous régaler et nous scotcher à son histoire. Il ne se contente pas de nous mitonner un récit superbe de suspense, il nous crée des personnages magnifiques, creusés, sculptés, peaufinés, du grand art.

Prenons l’inspecteur (ex-inspecteur de 1ère classe) Bill Hodges. Oh quel bonheur !

Flic de haut vol, enquêteur chevronné et très respecté, il se retrouve à la retraite et semble perdu. Du jour au lendemain il passe des rues agitées et des enquêtes obsédantes au désert calme de son fauteuil et à la terrible vacuité des programmes télé (la télévision américaine en prend pour son grade au passage). Il navigue dans un océan de dépression, accroché à sa petite coquille de noix et d’espoir, se contentant de se gaver de sucre et de gras en s’hypnotisant devant cet écran vulgaire et sans une once d’intelligence. La zapette dans une main et son flingue dans l’autre. Chaque jour lui-même ignore duquel il va se servir, il est au bout de la route, presque au bout tout court. La déprime mine ses fondations d’homme et gangrène son moral d’ex-flic.

Au moment où nous le croyons perdu se passe un évènement comme seule la condition humaine peut en créer.

Brady, le toqué dont je vous parlais plus haut, quelques semaines plus tôt a foncé dans une foule composée de milliers de personnes avec une grosse Mercedes qu’il avait volée. Ce fut une terrible boucherie, huit morts, des dizaines de blessés, d’estropiés, de traumatisés. Il s’en est tiré, personne n’a pu le retrouver. La presse le surnomme « Mr Mercedes ».

Brady vient d’envoyer une lettre à l’ex-inspecteur Hodges. Il veut le provoquer, l’aider à en finir avec sa petite retraite si minable. Mais la réaction de l’ancien flic n’est pas celle escomptée. Le gaillard a de la ressource, il se pourrait qu’il décide de reprendre l’enquête en « off ».

A partir de cet instant le face à face entre les deux hommes monte en puissance, nous nous trouvons en alternance dans leurs tronches et on n’en croit pas nos yeux de voir comment ça tourne. Nous descendons dans les bas-fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire, de plus lâche, de plus misérable. Nous y trouvons aussi la peinture à peine écaillée d’une société qui dérape, tourne en rond et ne parvient à rien d’autre que le néant.

Avec une vitesse assez stupéfiante, nous nous amourachons de cet inpecteur sur la touche et en fin de cycle, de cet homme divorcé, boudé par sa fille et noyé dans ses souvenirs de « quand il était flic« . Un homme qui va comprendre peu à peu qu’il a peut-être encore des choses à faire sur cette maudite terre.

Mais nous sommes dubitatifs, Bill Hodges est parti à la retraite peu après le carnage du City Center (l’exploit de Mr Mercedes), lui et son coéquipier ne sont parvenu à rien, comment réussirait-il maintenant qu’il est retraité, dépourvu des facilités de la police et de sa puissance !

Tout l’art du Maître réside là.

Et puis son écriture est toujours aussi bandante ! Oups …

Page 160 je tombe sur ça : Assis dans un magnifique silence, il relit la lettre …

On trouve aussi pêle-mêle des considérations : Pourquoi boire à l’excès quand la vie est belle sobre ? ou des images originales qui nous parlent : Elle se détourne vers le parking sans attendre de réponse, ses talons communiquant son message d’indignation en morse.

Enfin, comment ne pas rester stupéfait devant l’efficacité de cette écriture magistrale : Des gens crient. Des klaxons retentissent et quelques alarmes de voitures beuglent. Ça sent l’essence, le caoutchouc brûlé et le plastique fondu.

Pas besoin d’en faire des tonnes, nous y sommes, là, au milieu des amas de tôles en combustion, dans la fumée âcre et noire, dans la panique et la peur. La description de cette scène sur une seule page est d’une maîtrise absolue, un modèle du genre. Les comportements des gens autour sont analysés, mis sous les projecteurs, ils se mélangent aux sentiments éprouvés par les personnages impliqués, et on se dit, putain quel talent !

Mesdames messieurs, ce Mr Mercedes est excellent, pour peu que vous ne soyez pas déstabilisés de retrouver le King sur le terrain du polar, car c’est une sacrée putain de bonne nouvelle pour le polar !

Bon je suis d’accord, plusieurs de ses anciens romans peuvent s’assimiler à du polar, comme Charlie ou Marche ou crève. Parfois, à visage dissimulé, il a commis des romans noirs, tels Blaze, Chantier ou La peau sur les os. Mais à chaque fois ou presque, il y avait une dose plus ou moins forte de Fantastique. Avec Mr Mercedes et les deux autres livres qui constituent la Trilogie Bill Hodges, il assume pleinement ses prétentions et il se révèle à la hauteur.

Après plusieurs interminables années au creux de la vague (on ne va pas se mentir hein !), le Maître proclame qu’il est réellement de retour, et c’est pour notre plus grand bonheur.

À très vite pour la chronique de Carnets noirs, le second volume de la trilogie Bill Hodges.

Un poisson sur la lune – David Vann par Lou

Elle est dingue cette histoire de poisson sur la lune. Ça m’a rappelé quand on était gosses avec Plum et qu’on lui tirait dessus à la lune, pensant éclater tous ses cratères énormes parce qu’on trouvait qu’elle volait trop la vedette aux étoiles, que les étoiles elles crevaient et que elle jamais. Après on buvait du thé et on oubliait.

David Vann là il fait encore pire que d’habitude. Je veux dire si tu le connais un peu à force de le lire tu sais qu’il écrit des putains de tragédies que mêmes les grecs ils doivent pleurer dessus alors que franchement les grecs c’est les rois de la tragédie il paraît. Si tu connais pas trop David Vann, il a écrit un livre qui s’appelle Dernier jour sur terre, où t’apprends que son père il s’est suicidé.

Bah le poisson sur la lune c’est l’histoire romancée de ça. Et tu le sais hein je te spoile pas. Ça veut dire que t’es averti dès le début. Et tu sais quoi ? Ben t’y vas quand même. Pour le peu de lumière dans l’ombre ? pour satisfaire ton vice de petit voyeur et pouvoir en discuter autour d’une table carrée après ? Donner des armes à ton aigreur et croire que y’a que ta version de la vie qu’est lucide ?

Peu importe. David Vann il lâche rien. Je veux dire même quand tu l’attends au tournant il te surprend. À la fin du bouquin tu vois il félicite la traductrice de ses romans en français et soulignant le fait que son texte même s’il est américain en fait il prend toute sa force dans les langues germaniques. Et si t’as l’habitude des trucs allemands genre Werther et Goethe et tout (j’ai pas lu beaucoup hein j’frime pas j’ai juste fait allemand à l’école quand j’étais petit alors j’ai lu des trucs vite yeuf c’est tout), ben tu vois que David Vann il sait sacrément bien faire les mariages entre les tragédies grecques et la poésie allemande.

Ce qui est fou c’est que chaque personnage que rencontre Jim Vann correspond à une étape de la dépression qui est super bien décrite quand t’es en plein dedans. Même quand t’y es pas et que tu connais un peu je veux dire.

Oh et puis cette sensation que t’as quand t’as presque tout lu et que tu te dis « ah mais attends c’est pour ça que dans tel bouquin il dit ça / il parle de ça et bla bla bla bla ». Comme des petits indices qu’il a semé au fil du temps et que t’as presque l’ultime trésor entre tes mains.

Je pense que c’est typiquement le genre de roman qu’on va détester ou surkiffer, mais c’était déjà le cas pour Sukkwan Island pas vrai ? Alors je m’inquiète pas trop.

Pour ma part j’ai eu l’impression que pas un copain mais en tout cas quelqu’un que j’admire me racontait un grand secret, avec un peu du mytho de temps en temps pour que ça soit distrayant parce que se lamenter tout le temps ça fait souvent fuir les gens.

Mais le plus important j’ai trouvé c’est le message que j’ai interprété et qui va à l’encontre de ce plein de gens te balancent dans la vie quand tu vas pas bien. Les dépressifs ont de la volonté et ils font des efforts.

Tu veux en savoir plus ? Bin lis le minou. Moi je suis un peu vidé et tout. Je crois que je vais avoir besoin d’un truc léger après ça bicause on cause quand même de David Vann.

(un grand merci Saï, tant que t’écriras des bouquins comme ça j’aurai toujours un peu l’envie de vendre des histoires pour qu’elles soient lues wesh)

Traduit par Laura Derajinski.

Lou

Requiem pour une République, Thomas Cantaloube, (Série noire) par Le Boss

Il est grand temps de faire le point sur les années noire de la naissance de la 5 ème, on y est encore.

Alors que bon, mais pas du bonheur, un sérieux retour aux sources ou au Styx, plutôt.

OAS, Mitterrand, Papon, le SAC, etc etc.

Quand il y a raison d’état, rien ne peut se superposer.

J’ai donc lu avec attention ce livre, d’un écrivain qui possède une belle plume, loin d’être ennuyeuse et qui, par le biais de trois acteurs, va nous raconter les arcanes du fondement de notre 5ème.

Trois personnages opposés par nature, un ex maquisard devenu truand, un jeune flic, un ex collabo.

Le tableau est posé. Nous sommes en pleine guerre froide, on crée l’indépendance de la France avec la bombe nucléaire et on décolonise… Un max de bordel à gérer donc.

Et oui, les trois perso, malgré leurs oppositions naturelles, vont devoir collaborer (ou pas, vous lirez).

On part d’un assassinat, pour revisiter les combles d’une 5 ème bien pourrie.

Bravo à l’auteur, pour tout, surtout ce ressenti pour les vioques comme moi, de personnages importants dont je me souviens, des figures, bref des figurants.

Le Boss.

 

 

 

Les Dévastés, JJ Amaworo Wilson (L’Observatoire) par Yann

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Camille Nivelle.

Né en Allemagne en 1969, JJ Amaworo Wilson, fils d’un père britannique et d’une mère nigériane, a grandi en Grande-Bretagne puis dans neuf pays différents avant de s’installer aux Etats-Unis. Pourquoi prendre la peine de ce petit rappel biographique pioché sur la 4ème de couverture de son premier roman ? Tout simplement parce que ce livre n’aurait sans doute jamais vu le jour sans cette confrontation au monde et aux cultures qui le composent.

Les Dévastés est paru aux Etats-Unis en 2016, chez PM Press, présenté comme un « éditeur indépendant spécialisé dans la littérature radicale, marxiste et anarchiste ». Dans un pays que le lecteur identifiera comme il le souhaite, mais qui pourrait être l’Inde ou le Brésil , à une époque tout aussi indéterminée, il fera la connaissance de Nacho Morales, jeune estropié polyglotte, devenu presque malgré lui, le prophète des « dévastés », hommes et femmes vivant dans la misère et la crasse, soigneusement tenus à l’écart du reste de la société. Mais l’histoire, elle, avait commencé quelques décennies plus tôt, lors de la première « Guerre des ordures », celle qui donna naissance à la Torre de Torres, tour de soixante étages, « effleurant la voûte des cieux ». Cette immense bâtisse désormais à l’abandon va être investie par Nacho et sa cohorte de dévastés qui tenteront d’y créer un monde dans lequel chacun puisse avoir sa place, une société aussi juste et égalitaire que possible, une enclave utopiste au coeur de la ville. Ce projet fou se heurtera bien vite à la réalité et rien ne sera épargné à l’armée des dévastés.

Heureux les affligés car ils hériteront de la Terre (Matthieu 5:4).

En exergue du texte, cet extrait de l’Evangile selon Matthieu donne le ton en plaçant le récit sous l’influence directe de la Bible. Les références y sont nombreuses sans être pesantes, nulle connaissance particulière en ce domaine n’est nécessaire pour suivre l’histoire. Dans cette tour de Babel des temps modernes, les habitants devront faire face à des éléments déchaînés comme à des attaques de moustiques, sans compter la cupidité de leurs semblables, en la personne des héritiers Torres, le fondateur de la tour. Après le déluge et une attaque d’ « übermoustiques », il faudra affronter une armée et seul un miracle permettra aux dévastés de sauver leur peau. Entre temps, JJ Amaworo Wilson nous aura conté les 2nde, 3ème et 4ème Guerres des ordures, la jeunesse de Nacho et de son frère adoptif, Emil, le fils prodigue, et présenté une impressionnante galerie de personnages parmi lesquels le Chinois, force de la nature dont on apprendra bien tard qu’il était japonais …

Plein de verve et d’humour, le roman de JJ Amaworo Wilson s’impose comme une excellente surprise de ce début d’année, un premier roman en forme de parabole, riche de la culture de son auteur, une ode à la tolérance et à l’universalité de l’homme, un appel à l’ouverture, bref un texte énergique et bienvenu en cette période de repli sur soi et de renaissance des nationalismes de tous bords …

Yann.

Des coeurs ordinaires, Catherine Locandro (Gallimard) par Aurélie

Gabrielle le sent, le couple du dessus a des problèmes. Anna a l’air sans cesse apeurée et Sacha dégage quelque chose de réellement inquiétant. Pour cette sexagénaire douce et avenante, il devient dès lors évident qu’il faut ouvrir l’oeil et aider sa charmante voisine comme elle le pourra. La frontière entre empathie et ingérence est bien mince, le mystère qui entoure le couple se dévoile au fil des pages du journal d’Anna et des incursions de Gabrielle dans leur vie privée. Gabrielle qui, sous ses airs d’ange, a un lourd passé à porter…

J’ai tout lu de Catherine et presque tout aimé, je me sens donc pleinement légitime en affirmant que ce roman est son meilleur. Une merveilleuse fluidité de style, des personnages dessinés avec une grande délicatesse, un huis-clos sous tension, un sujet extrêmement délicat développé avec une parfaite sensibilité.

Ce livre fait partie de ceux que je classe dans mon esprit de lectrice dans les « grands romans », ceux qui nous embarquent irrésistiblement, qu’on dévore sans pouvoir reprendre son souffle, qui nous attachent à leurs personnages.

Aurélie.

Jungle urbaine, Dashiell Hammett (Bibliomnibus) par Seb

« Un homme descendit de la voiture encore en mouvement. Il resta debout par miracle, titubant, vacillant, et enfin son bras rencontra un poteau de fer, s’y accrocha, et il s’immobilisa brutalement. C’était un grand type vêtu de kaki délavé, large et costaud. Ses yeux gris clair étaient injectés de sang. Une épaisse couche de poussière l’enveloppait de la tête aux pieds. Une de ses mains était crispée sur une grosse canne noire. De l’autre il enleva son chapeau et, sous le regard irrité de la jeune femme, plia son corps dans une courbette exagérée. »

 

Ce paragraphe est l’exemple quasi parfait de ce qu’est capable d’écrire Dashiell Hammett, et montre surtout le style très visuel dont se sert l’auteur et qui est sa marque de fabrique.

Hammett est un pionnier. Il a été le premier à proposer autre chose dans le monde du polar. Il a fait tomber les murs des grosses bâtisses bourgeoises, arraché les lourds rideaux de feutre qui pendaient aux fenêtres hautes de quatre mètres, il a défoncé la gueule aux enquêteurs qui régnaient alors sur le roman policier bien comme il faut, fine moustache et chapeau melon, canne accrochée au poignet ou pipe engorgée au coin de la bouche. Avant lui, les enquêtes se résolvaient sous de hauts plafonds, dans des ambiances lourdes, calfeutrées par des secrets de famille et violentées par la convoitise et la jalousie. Les vieilles rancunes recuites alimentaient les pires forfaits qui trouvaient leur résolution dans un final haletant où l’ensemble des protagonistes, un peu raides sur les canapés de velours, proclamaient leur indignation hautaine devant les accusations du fin limier qui voyait plus loin que le bout de sa pipe. Tout cela était fort bien réalisé, ces histoires parvenaient à emporter la curiosité du lecteur, elles s’avéraient même fignolées si on prenait la peine de démonter la mécanique subtile du récit. Un certain nombre de ces histoires ont même intégré le pinacle du genre, et quelques auteurs sont devenus des icones.

Hammett a déboulonné l’enquêteur immobile, plastiqué le côté linéaire de l’intrigue, défouraillé à tout va sur les us et coutumes du genre et déjà, délocalisé le récit des manoirs à la rue bafouée par le vent, ce labyrinthe de béton qu’est la grande ville, cet enfer où se perdent les âmes et où grillent, un à un, les cupides et les salauds. Mais la ville ne possède pas de morale, c’est un luxe qu’elle ne peut se permettre, elle se fout du bien et du mal, alors il lui arrive aussi de dévorer les gentils et les innocents. L’auteur, père fondateur du Hard-boiled suivi de près par Raymond Chandler et Ross Mc Donald a intronisé le héros narrateur original. Ce héros est un homme chevronné, flic ou privé, souvent solitaire, portant sur la mégapole naissante un regard torve et blasé, comme s’il avait fait le tour de la grande question relative à ce que vaut l’humain dans la multitude. Les personnages de Hammett ne cherchent pas les ennuis, la plupart du temps ils leur tombent dessus sans crier gare. Leur légère naïveté leur confère ce côté humain faillible qui manque à tant flics de la littérature récente. Le privé chez Hammett, ou le flic, le shérif, le détective, se fait souvent mener en bateau un bon moment, un peu perdu dans les rues sombres où dans chaque recoin, un malfrat fourbit ses armes. Souvent, il est pris par surprise par une structure qui le dépasse, mais peut compter sur des appuis fidèles et sur son sixième sens, finalement la seule chose qui compte pour un enquêteur. Mais surtout, sa cuirasse est à l’épreuve de la trahison, et c’est une chance, car dans le monde moderne de Hammett, le dollar, l’argent, tout ce qui rapporte justifie la traîtrise, et c’est grâce à leur insolente ténacité que les héros de Hammett tiennent debout.

En propos liminaire je vous parlais du « style » Hammett. Car il y a un style. Nous sommes assez éloigné des Steinbeck et des Faulkner sans pour autant que le texte s’en trouve appauvri. C’est un festival d’humour forcément noir, de scènes spectaculairement visuelles, des choses cinématographiques abouties, des phrases, des paragraphes au bout desquels surgissent des images très nettes, d’une efficacité absolue.

Ce passage, page 61 en donne une idée : La porte s’ouvrit à toute volée. Deux têtes se penchèrent à l’intérieur de la pièce. Puis les propriétaires des têtes suivirent. »

Hammett écrit à l’économie mais parvient à être généreux. Chaque mot est utilisé pour une raison valable, et c’est assez direct. En cela, Elmore Léonard est un de ses plus beaux héritiers. Mais loin de se compromettre dans des romans étayées uniquement sur les effets pyrotechniques, l’auteur peaufine ses ambiances, fait baigner ses personnages dans leur jus de ville, entre les klaxons et les grandes façades éclairées de mille ampoules, dans les arrière-cours crasseuses où agonisent les petits délinquants, dans ces zones périphériques qui hésitent entre passé et futur, trempant dans un présent hybride, où les ultimes hennissements des montures se confondent avec les frémissements des voitures et de l’acier des buildings.

Avec sa plume aérée, le père fondateur travaille au corps ses personnages avec beaucoup dialogue intérieur et les met à l’épreuve de son obsession, la perversion et la corruption de la grande ville.

Cet ouvrage qui vous propose trois nouvelles (Cauchemar ville, Un petit coin tranquille, Crime en jaune), vous offrira bien plus qu’un aperçu du talent du client. D’autant plus que son grand personnage, le tutélaire Sam Spade, n’apparaît pas dans ce livre.

En lisant Hammett, vous vous offrez le luxe de voir le travail de précision de quelqu’un qui a inventé quelque chose. Une sacrée expérience.

Traduction révisée par J-F Amsel

Seb.

Vieux Bob, Pascal Garnier (Atelier In8, Coll. Polaroid) par Yann

Perrine avait récemment chroniqué par ici Cannisses, court roman de Marcus Malte dont le point commun avec le titre qui nous intéresse aujourd’hui est d’être publié dans la très recommandable collection « Polaroid » des éditions de l’Atelier In8, dirigée par Marc Villard. On y croisera des gens tout aussi recommandables, parmi lesquels Marin Ledun ou Frantz Bartelt pour ne citer qu’eux.

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ca et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage (Cabine 34), deux adolescents vivant leurs premiers émois (Eux), une femme tentée de tout quitter (Couple, chien, plage) ou un simple d’esprit fasciné par les avions (Ami)… Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Les Billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin (Zoé) par Aurélie

Les billes du PachinkoUn tout petit livre qu’on met des heures à lire c’est souvent signe, pour moi, de grande qualité littéraire.

Je me suis laissé flotter aux côtés de la narratrice durant ces quelques semaines de vacances passées au Japon entre ses grand-parents venus de Corée 50 ans auparavant et une petite fille mélancolique qui la touche étrangement.

Petites scènes du quotidien loin du sien, temps suspendu avant d’accompagner ses grand-parents sur leur terre natale, plongée toute en douceur dans une culture qui constitue une partie d’elle-même.

Aurélie.