A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk (Aux Forges de Vulcain), par Le Corbac

Il paraît qu’il faut savoir sortir de ses sentiers balisés et prendre des risques, se lancer à la découverte de nouveauté; accorder le doute à l’inconnu et lâcher sa zone de confort.
Je l’ai fait en acceptant de suivre Alexandra Koszelyk en 1986 à Tchernobyl, sur les traces de Ivan et Léna.
Pas de flingues ni de cadavres, ni tripes ni boyaux, pas de crimes ni d’enquête point de violence à chaque page (je vous épate sur ce coup là hein?). Pas de courses poursuites ni de chevauchées frénétiques un calme plat total par rapport à mes lectures habituelles.
Et pourtant que j’ai aimé ce voyage dans le passé, cette quête de ces racines enfouies dans cette terre à jamais ravagée et dévastée. De l’Ukraine à la France, c’est un aller-retour auquel nous convie Alexandra. Sous l’égide de David Meulemans, son éditeur chevelu et barbu, elle nous offre un premier roman émouvant et profond qui sait éviter les écueils classiques du pathos, de l’écriture guimauve qui vous colle au doigt et vous écœure au bout de trois pages.
A crier dans les ruines est un roman mélancolique et triste (attention j’ai pas dis non plus qu’il fallait faire un stock de kleenex, j’ai pas dit que c’était un roman à pleurer; quand je dis triste c’est parce qu’il est fort en émotions, vous remue le cœur, vous prend aux tripes et ne peut pas vous laisser insensible).
Pour crier ça crie chez Alexandra, mais ce sont des cris d’amour et de détresse, de ceux des êtres en perdition, de ceux des êtres qui ont tout perdus et qui tentent d’effacer leur passé en se noyant dans une vie qui ne sera jamais la leur. Les cris d’Alexandra ils sont profonds, enfouis dans un passé, dans une tragédie et une Histoire capable de bouleverser à jamais une vie ou un destin, de réduire à néant des rêves enfantins et des espoirs adolescents, de piétiner une vie supportée plutôt que de la choisir, de transformer un adulte en un semblant d’être humain qui se cachera derrière des faux-semblants, qui cherchera à jouer à la perfection le rôle que l’on attend de lui au point de se renier et de rejeter tout son passé, celui des histoires d’une grand-mère, d’une mère quia chois d’occidentaliser son nom et de renoncer à sa réussite pour se mêler à une multitude, à un troupeau au sein duquel elle n’aura jamais sa place. Les cris d’Alexandra ne font pas peur même s’ils sont effrayants de réalisme, ce ne sont pas des cris de terreur mais de panique…comme ceux d’un gamin qui ne comprend pas qu’il se noie dans son bain, comme ceux d’un enfant qui se retrouve d’un coup submergé par une vague qui le retourne et le tourne sans qu’il n’arrive à sortir de l’eau, comme un adulte incarcéré dans une vie qui ressemble plus à un pis à aller ou une cellule imposée même si la porte est toujours ouverte.
Et puis elle nous trace les plans de ses ruines aussi…Ruines d’une époque sèche et rude, ou l’excellence se dispute avec le collectivisme d’une époque révolue, ruines d’un monde à part, incapable sauf sous la force de se plier ou de s’adapter au reste de l’univers. Ruine d’un monde qui n’était qu’une utopie politique et économique au sein de laquelle certains on su se trouver, refusant l’urbanisme et le consumérisme, la politique et la loi du plus fort pour se trouver à vivre avec notre nature. Nature qui finalement n’est pas faite que de ruines mais qui survit à tout, tout le temps, qui reprend toujours ses droits et qui est capable, quand les derniers vestiges d’humanité on disparu de renaître et de reconquérir ce que l’homme lui a volé. Ruines de vies trop longtemps échouées et qui elles aussi auraient pû se dèssecher mais, qui nourrie par la terre, l’espoir, les légendes et un amour candide mais sincère sont à un moment capable de bourgeonner à nouveau, de grandir et croît chaque jour un peu plus, se rappelant à notre bon souvenir par une saveur, par une odeur, par une sensation.
Les cris et les ruines d’Alexandra Koszelyk sont celles sur lesquelles et grâce auxquels on peut finalement vivre ou revivre. Elle nous démontre que finalement rien n’est jamais irrémédiable et que la Nature, y compris celle de l’Homme, est toujours plus forte que la Civilisation.
A crier dans les Ruines, le Corbac a fini par ne plus avoir de voix, mais le cœur serré et la larme à l’œil, les plumes toutes molles et le bec coi.
Merci pour ce merveilleux moment.

Le Corbac.

Equateur, Antonin Varenne (Albin Michel), par Seb

« Les pionniers sont des bouffe-merde, ils cherchent des certitudes et une femme pour leur tirer les bottes le soir. Et elles, les tireuses de bottes, elles veulent des mômes, une église et une école. Que ça dure. L’aventurier, le coureur, il regarde les choses en sachant qu’elles durent pas, qu’il crèvera de cette nourriture qui remplit pas le ventre. À mon âge, je peux plus dire qui a raison. Même, je commence moi aussi à en rêver de cette saloperie de maison avec un porche et un fauteuil à bascule. Mais j’ai pas de regrets. Sauf un. De pas avoir entrepris un autre voyage quand j’ai compris que ce pays deviendrait le même que tous les autres. »

L’histoire : Pete Ferguson est un jeune homme déjà frappé par l’indignité. Voleur, incendiaire, déserteur de la guerre de sécession, meurtrier, l’immensité de l’ouest américain est déjà trop étroite pour lui. À la poursuite de son destin et fuyant son triste passé, il met le cap sur l’Equateur, cet endroit de légende, dont il ne sait vraiment s’il existe. Un coin de planète où le monde tourne parait-il dans l’autre sens, où les pyramides Incas reposent au sol par leur sommet, où les cascades et les torrents coulent à l’envers, et surtout, un endroit pour tout recommencer. Du Nebraska à l’Amazonie, en passant par le Texas le Mexique et le Guatemala, à pied, à cheval et par l’océan, Pete Ferguson va tracer un chemin tortueux et sanglant en forant l’horizon de son regard noir, à la recherche d’un destin.

Equateur est la seconde partie de ce que j’appelle la trilogie Bowman, il vient après Trois mille chevaux vapeur et précède La toile du monde. Voilà pour l’orientation, parce que lorsqu’on voyage sur d’aussi grandes distances que dans ces livres, qu’on bouge autant, il vaut mieux savoir se situer. Il y a trois ans j’avais dévoré Trois mille chevaux vapeur. Le personnage d’Arthur Bowman m’avait accaparé, et le récit m’avait enthousiasmé. Je retrouvais le souffle des grandes œuvres d’Aventure, ce genre si difficile mais doté d’une grande magie quand cela fonctionne.
Avec Equateur, nous retrouvons Pete Ferguson, un personnage que l’on découvre à la fin de Trois mille chevaux vapeur. Antonin Varenne en fait le centre de son roman, il le malmène, le charge d’un passé sombre et douloureux, le dote d’un caractère ombrageux et un peu cynique, parfois capable de se laisser attendrir, souvent imperméable aux autres. Un curieux homme ce Pete Ferguson. C’est quelqu’un en lutte perpétuelle, qui fuit son passé en se faisant croire qu’il avance vers son futur. Evidemment, en filigrane, de la première page à la dernière, plane l’ombre du sergent Bowman, telle la forme décalquée sur le sol d’un pygargue surfant dans les courants ascendants. Pete Ferguson est rétif à la discipline, à l’autorité. C’est en partie l’origine de ses problèmes noués dans les turbulences de son passé. Des turbulences nées dans le creuset de l’enfance, comme bien souvent. Car tout se joue durant l’enfance ; l’enfance, cette surface de peau écorchée ou choyée qui contient bien plus que de simples souvenirs.

Au-delà du périple qui vaut sacrément le détour, l’auteur nous immerge au cœur d’un monde qui glisse lentement vers les limbes du passé, ses jambes déjà mordues par les crocs du temps assassin, et bientôt ce sera la taille, le ventre, et tout sera avalé. Dans les pas de Ferguson, on découvre une époque qui agonise, la conquête de l’ouest n’est plus qu’un songe tremblant au-dessus du sable brûlant des désert californiens, il n’y a plus d’endroit qui n’ait été foulée (pollué ?) par le pied d’un blanc. En Arizona ou au Guatemala, les Indiens sont identiques et leur sort semblable, ce sont des ombres fantomatiques à peine tolérées par l’envahisseur blanc. Ce qui est fascinant, c’est d’écouter les personnages se rendre compte, de les voir réaliser à quel point ils sont au bout de l’histoire, que ce fut beau, intense, violent, injuste, terriblement excitant, mais que tout cela s’achevait dans la désillusion et la cupidité. C’est dans ce brouet du temps qu’émerge Pete Ferguson, avec sa colère profonde et sa peur, son histoire et ses pulsions. C’est un homme vide, que la présence entêtante du père creuse toujours un peu plus, ce père à l’ombre si prégnante.
Finalement, la seule chose que possède Pete, hormis ses souvenirs lourds comme des locomotives et tranchants comme des tomahawks, c’est son instinct. Il va le suivre, il va même trouver un moyen d’expulser et de gérer son trop plein de tourments et de sentiments contraires en tenant un journal, en s’adressant aux personnes qui ont joué, ou qui jouent encore un rôle dans sa vie.

J’ai beaucoup aimé ces passages, sortes d’introspection assez lucide qui balancent parfois des pensées brûlantes comme de l’acide.
« L’arbre de la liberté n’est pas arrosé par le sang des tyrans, c’est un poteau d’exécution où l’on attache et égorge nos enfants. Qu’on le fleurisse avec des patriotes pendus à ses branches. »
Tour à tour, par la plume, Pete Ferguson s’adresse ainsi à Bowman, à son père qu’il appelle « le vieux », son frère, Maria, Alexandra, sa mère, et au fil du roman, se lève peu à peu la lourde tenture du passé qui écrase l’âme et le cœur de Pete. Ces passages en disent long sur qui est vraiment Pete Ferguson, comme cette phrase exhumée d’une lettre à Maria :
Sais-tu, Maria, que le destin commence quand nous échappons à ce que nous devions être ? »
Le destin, l’obsession de Pete. Son moteur, son cœur et ses poumons, le grand phagocyteur de ses pensées et de son énergie. Il pense qu’il est préférable d’avoir un mauvais destin que pas de destin du tout. Comme il vaut mieux vivre plutôt qu’exister. Pete Ferguson est un homme bancal, qui a toujours une douleur lancinante quelque part dans le corps, une aiguille chauffée à blanc qui l’empêche de se relâcher, de savourer, il cherche quelque chose et est terrorisé à l’idée de ne pas reconnaître cette chose lorsqu’elle sera devant lui. Ou bien est-il effrayé à l’idée de la trouver ? La déception fait-elle partie du destin, peut-elle en constituer le squelette ?
Cette histoire est aussi une réflexion sur la propriété privée, sur l’accaparement, la spoliation. Au début du roman, Pete commet d’ailleurs un acte qui en dit long sur le sujet et qui revêt une symbolique forte.

Antonin Varenne s’est méchamment documenté pour écrire ce roman qui aurait sans doute plu à Stevenson et Twain, à Fenimore Cooper et Jules Verne. Cela transpire dans chacune des pages, cela ressemble parfois à un authentique témoignage tant tout est précis. Et puis il y a toujours cette belle écriture, qui fait apparaître des images superbes. Je vous laisse avec un autre morceau de bravoure littéraire.
« Comme des fourmis dévorant petit à petit un arbre, ils rognèrent le cadavre du bison. (…) Les mouches entraient dans leur bouche, l’odeur de charogne voyageait rapidement, nouvelle fraîche sur la plaine. Des coyotes se dressaient au loin pour sentir le vent, les vautours faisaient leur messe en spirale au-dessus d’eux, un tunnel vers le ciel pour l’âme du bison. »

Seb.

L’imprudence, Loo Hui Phang (Actes Sud), par Roxane

Le premier roman de Loo Hui Phang est assez déroutant, tant il explore la sensualité du rapport au corps de façon très crue, tout en évoquant la quête de soi au travers de l’Histoire avec beaucoup plus de pudeur. L’histoire s’articule autour d’une jeune narratrice, elle a un an lorsque ses parents et son frère, sont contraints de fuir le Laos. Elle grandit à Cherbourg, se construit à l’occidentale, à l’opposé des attentes familiales. Elle a 23ans lorsque décède sa grand-mère maternelle, elle et sa famille sont attendues à Savannaketh pour les funérailles. Sa vie est rythmée par la frénésie des corps, et l’apprentissage de la photographie, l’histoire familiale ne l’intéresse alors guère. Lorsqu’elle revient sur ce voyage, des décennies plus tard, elle déroule comme une pellicule, les souvenirs qui formeront alors son histoire. N’ayant pas grandi au Laos, la jeune femme est en total opposition face à ce grand frère en quête d’un retour aux sources, qui se sent comme un imposteur, lui, l’étranger vivant en France. Ses parents, eux, ne comprennent pas ce « faux » travail qu’exerce leur fille, ni le refus d’un mari vietnamien. Tout n’est que rupture, rupture des traditions, rupture du dialogue, rupture de la sphère familiale.

C’est en plongeant dans le quotidien de sa défunte grand-mère, armée de son appareil photo, fouillant la mémoire des proches, les lieux si souvent visités, qu’un lien sera à nouveau possible. Comprendre d’où l’on vient non pas pour s’y rattacher, mais afin de savoir où aller, se situer. Même si cela implique de naviguer entre deux eaux, deux cultures, que l’on lui renvoi à la figure, où qu’elle soit. Elle fait le choix de l’apaisement, dans la connaissance et l’appropriation de son corps. Ce qui révolte son frère, pour qui le déracinement est quasi insoutenable; brillant et toujours resté dans les rangs, il se laisse petit à petit couler. La jeune femme prends plutôt le chemin de la lutte, ne pas se laisser abattre et être là à chaque fois, là où on ne l’attendrait pas.

Un roman qui chamboule doucement, pose des questions sans avoir la prétention d’y répondre, une jolie réussite.

Roxane.

Le temps est à l’orage, Jérôme Lafargue (Quidam), par Fanny

Vous connaissez cette odeur de pluie qui arrive après un long temps de sécheresse ? Comme si la nature reprenait toute sa place et son ampleur. Et bien j’ai eu cette émotion là après la lecture du dernier Jérôme Lafargue.

Joan est un être qui renaît après un long moment de vie aride, sur la route, dans la guerre et sa violence, dans le deuil de sa jeune épouse.
Il y a désormais Laoline, sa toute petite, et la nature qui l’entoure, bienveillante, vigilante, personnage à part entière. Car Lafargue fait vivre les arbres, ressentir l’état d’une forêt, d’un ciel d’orage. Le style emporte, subjugue par la beauté de ses descriptions. il y a comme des accents de Ron Rash chez cet auteur.

Joan chante parfois ses airs folk et son blues dans un bar, lit grâce à une belle amitié et garde les Lacs d’Aurinvia, espace protégé et mystérieux.
Joan garde aussi en lui des secrets, une amitié brisée.
Un jour, il découvre des animaux massacrés, disposés de manière particulière, comme si on lui adressait cette mise en scène macabre. Joan ressent alors les tremblements de la terre-mère, c’est ce territoire qui se rebelle tandis que Joan sent monter en lui une ancienne colère.

Il y a des accents de tragédie grecque dans Le temps est à l’orage. Quelque chose qui vous chamboule et vous emporte sur un territoire inconnu, fait de rédemption, de sagesse et de vengeance.
Voici un roman qui s’écoute, se ressent. Jérôme Lafargue est un poète qui aime travailler notre part sombre et rendre la part belle à la nature sauvage.

Fanny.

La vie en chantier, Pete Fromm (Gallmeister), par Aurélie et Fanny

Marnie et Taz sont fous amoureux. Il vivent d’amour et d’eau fraîche (leur point de baignade secret dans le Montana) et préparent l’arrivée de Midge qui arrondit de plus en plus le ventre de sa mère. Mais Taz et Midge rentrent seuls de la maternité…

Commencent alors quelques centaines de pages de toute beauté. Taz se laisserait bien aller à la dérive mais ses proches l’entourent et le portent à bout de bras pour que lui-même puisse donner à Midge le cocon idéal pour grandir.

Ce roman est comme une caresse, un baume. La pudeur des sentiments face à la violence du deuil est d’une force inouïe et fait flotter le lecteur dans un nuage de douceur, le menant à avoir un regard neuf sur les petites choses du quotidien comme sur les grands défis que la vie nous impose.

Traduction de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Mais comment fait-il pour vous prendre au cœur si totalement ?. Pete Fromm est de retour pour un roman sublime « La vie en chantier », traduit par Juliane Nivelt.

Marnie et Taz sont amoureux, ils vivent une vie de chantier, la rénovation entière d’une bicoque, le travail du bois, les amis, la nature, le partage. Un jour, Marnie montre à Taz un test de grossesse positif. C’est le départ pour une nouvelle aventure qui, trop vite, tournera court. Taz revient seul avec l’enfant.

Avec cette incroyable finesse de trait, Pete Fromm dessine ce nouveau chemin, abrupt, que Taz doit emprunter, jeune veuf épris d’un amour parti trop vite qui doit continuer à vivre, pour sa fille, envers et contre tout… les peurs surtout.

Voici un roman de l’intime, en dehors de tout pathos, le talent d’un écrivain qui touche à l’essentiel. Fromm vous donne une histoire pleine et entière, sans esbroufe.
Cela touche l’âme, il ne peut en être autrement, car Taz et Marnie, puis les autres, sont des héros attachants, ceux du quotidien, humbles, euphoriques, généreux, têtus, amoureux, avec leurs fêlures et leurs grands sourires.

« La vie en chantier » est un livre d’expérience, une vie à ciel ouvert ( celui du Montana car « Fromm is Fromm » ), une vie faite d’essence de bois et de liniment. C’est un livre qui se ressent, vous fait éprouver l’âpreté et la beauté d’un quotidien, celui que nous vivons, fait de tristesses et de grandes joies, de petits bonheurs et de vastes douleurs… un peu comme ce paysage du Montana : ses montagnes acérées et ses lacs limpides.

« La vie en chantier » comme un attachement à sublimer le « vrai ». Coup au cœur.

Fanny.

Atmore Alabama, Alexandre Civico (Actes Noirs), par Yann

Après deux textes publiés chez Rivages ( La terre sous les ongles en 2015 et La peau, l’écorce en 2017), Alexandre Civico arrive chez Actes Noirs avec ce court roman – 145 pages au compteur – qui, au-delà d’un nouvel exercice sur nos mythologies américaines, propose une réflexion sur la puissance inexorable du désir de vengeance.

Le narrateur, dont nous ne saurons pas le nom, atterrit à Orlando, Floride, en provenance de Paris. Le lendemain, après quelques heures de route, le voici à Atmore, Alabama, dont la prison semble l’attirer comme un aimant. Au récit des journées de cet homme (« Jour 1 », « Jour 2 » etc …) s’intercalent des chapitres déclinant le William Station Day, un jour de fête à Atmore, décrit d’heure en heure, où l’on retrouve notre narrateur. Jouant sur cette double temporalité, Alexandre Civico mène de front ces fils narratifs jusqu’à leur confluence, point d’orgue du roman.

Le narrateur, dont le passé remonte par bribes au fil du texte, des bulles de souvenirs dont on comprend qu’il vit dans la douleur du deuil et que cette souffrance inextinguible est la raison de sa présence à Atmore. Insensible aux coups, il avance obstinément vers son but, suivant un plan que lui seul connaît. Il fera des rencontres, durant son séjour à Atmore, essentiellement des femmes, sans lesquelles il finirait peut-être par chuter. Malmenées par la vie, Eve, Mae ou Betty n’en sont pas moins des figures fortes qui ont, chacune à sa manière, refusé de baisser les bras face aux aléas de l’existence et peuvent en remontrer à bien des mâles.

Nourri par une écriture à la fois sèche et poétique, traversée d’images marquantes (« l’âge est une noyade filmée au ralenti »), Atmore Alabama convainc sans trop en faire. Peignant une Amérique rurale et pauvre, celle des déclassés, où la violence et l’alcool sont des recours quotidiens, il y met en scène avec virtuosité cette histoire d’un homme prêt à tout perdre pour venger la mémoire d’un être aimé.

Yann.

Agathe, Ann Cathrine Bomann (La Peuplade), par Aurélie

Émerveillée par la découverte de ce texte édité par les éditions La Peuplade.

160 pages. Seulement me direz-vous ? Et pourtant, elles vont occuper un sacré espace dans la rentrée littéraire.

J’ai eu du mal à m’extirper de certains passages dont la beauté et l’éclatante vérité m’ont clouée sur place.

Un psychiatre proche de la retraite fait le décompte des séances qu’il lui reste à subir avant de raccrocher. Pourtant, les dernières semaines sont bien différentes de la routine installée depuis près de 50 ans. Sa secrétaire, pilier de sa vie professionnelle s’absente brusquement. Agathe débarque dans sa clinique alors qu’il se serait bien passé d’une nouvelle patiente. Il se découvre sujet à des crises d’angoisse très fortes.

Rien de très original dans l’énoncé du thème, je vous le concède. Mais c’est sans compter sur des fulgurances philosophiques qui nous font réaliser, à travers les yeux du thérapeute vacillant, l’importance de vivre et non simplement de « fonctionner ».

Il m’arrive rarement de noter des passages entiers tant ils me parlent, je peux vous dire que cette fois je tiens un sacré recueil de phrases-trésors !

Traduit du danois par Inès Jorgensen

Aurélie.

Eloge des bâtards, Olivia Rosenthal (Verticales), par Lou

Olivia Rosenthal elle raconte une histoire de grandes personnes et elle continue d’aimer le cinéma. Pas un cinéma que je regarde. Plutôt celui qui est en noir et blanc ou en technicolor et que je fantasme quand je vois les plus vieux en parler. Alors du coup je fantasme aussi quand Olivia Rosenthal raconte des histoires de grandes personnes avec des références de cinéma dedans.

(Qui sème la poussière récolte le désert)

Lily elle a le don de télépathie d’un coup d’un seul après avoir vu un poissonnier. Alors elle se dit que ce don il doit être profitable.

Ellipse.

L’autrice parle des groupes qui se rassemblent pour des idées communes. Pour pas rester à rien faire pendant que le monde sombre. Les groupes c’est toujours des gens qui se rassemblent pour une cause commune mais c’est quoi qui fait que dans le groupe ils se ressemblent ? Je crois que ce serait super réducteur de dire qu’Éloge des bâtards est un roman sur l’empathie.

Chacun leur tour, Oscar, Full, Sturm, Gell, Clarisse, Filasse, Macha, Fox et Lily vont se livrer à une pratique qui vise à renforcer leurs actions révolutionnaires, tenter de trouver le point commun qui va vraiment les rassembler. Et ce sans que le pouvoir télépathique de Lily n’intervienne (ce qui doit être sacrément dur quand tu te rends compte que Lily est la narratrice et du coup un peu la voix de l’autrice quand tu cherches à faire des mises en abîmes).

Ce sont des histoires de grandes personnes parce qu’elles parlent du passé des Pieds Noirs, d’Algériens orphelins, de Juifs déportés, d’enfants abusés, de parents ravagés. Mais Olivia elle est sacrément fortiche parce que les personnes ont beau être grandes, la présence des parents dans ton enfance elle établit direct ce que tu vas être et du coup elle transforme l’histoire de grandes personnes en histoires de gosses qui se sont construits sur l’histoire du 20e siècle.

Et aussi peut-être parce que ce sont des bâtards chacun à leur façon si tu veux tout savoir. 

(Mange ta peur)

Ça crépite dans le ventre, pas des crépitements d’allégresse ou quoi. Ça défile en faisant des pops comme si tu sentais les noeuds se former dans ton bide, qui se délient par la suite pour en créer des nouveaux jusqu’à ce que ce soit la fin du livre.

En général quand je lis un livre en un jour c’est que tu peux y aller les yeux fermés. Bin là ouvre les quand même pour bien que ça s’imprime sur ta rétine. Parce que t’as vraiment pas envie d’oublier de quoi ça parle Éloge des bâtards. 

J’ai l’impression d’avoir pris 20 ans de plus, j’ai envie de terminer mon paquet de tabac, attendre que le jour se lève avant d’aller travailler et de regarder les gens qui défilent en leur inventant des histoires pour voir ce qui pourrait faire que j’ai des choses communes avec eux tu vois ? Comme si t’étais triste d’un truc chiant et que le seul réconfort ce serait de voir des gens solitaires qui font des actions solidaires pour détruire un pouvoir totalitaire.

C’est assez dingue, finalement toute cette empathie. 

Pfiou.

Allez salut hein !

Lou.

Le bon frère, Chris Offutt (Gallmeister – Totem), par Seb

« La lune avait disparu, les nuages masquaient les étoiles. Il s’enfonça dans les ténèbres. Un virage abrupt montait vers sa caravane à l’extrémité de la crête, entourée par des arbres. Il s’assit sur la première marche. Il avait froid, mais l’air était doux. Ses vêtements enveloppaient son corps, et la peau n’était qu’un sac étiré jusqu’à pouvoir contenir des tailles de gens différentes. À l’intérieur les paquets d’os étaient tous les mêmes. »

Chris Offutt est un sacripant. Avec ce roman noir il vous place en très mauvaise posture. Parce qu’avec le don qu’il a de façonner ses personnages, on est tout de suite concerné. Et comme les personnages se retrouvent dans des impasses, des voies sans issue ou dans des situations où ils sont perdants quoi qu’il advienne, on nage dans l’inconfort et la frustration. C’est bon la frustration en littérature.
Virgil Caudill est un homme tranquille. Il vit là où il est né, à l’endroit où il a toujours été, un coin de vallon dans un comté au fin fond du Kentucky, un état lui-même situé dans la queue des Appalaches. Dans le Kentucky rien n’est simple. Déjà, lors de la guerre de sécession, le Kentucky ne savait pas quel camp choisir, parce que là-bas on est presque dans le sud, mais pas tout à fait.
Virgil mène une vie heureuse et simple. Il aime son petit coin de paradis, même s’il n’est pas visible du reste du monde. Il apprécie les balades dans les épaisses forêts qui recouvrent le comté, il se régale d’arpenter les gros dos ronds des collines, il aime se perdre au fond des vallons resserrés. Son job le contente, il y trouve son compte et des potes sympas. Surtout Virgil est un homme réglo, pas un pas de travers, toujours dans les limites autorisées. Sa mère est fière de lui, son amoureuse presque officielle aussi. Tout le monde aime Virgil. Sauf que…
Sauf que son frère, Boyd, a été assassiné par un gars du comté, un type qu’il ne connaît même pas. Boyd n’était pas très clair comme garçon. Tout le monde sait qui a fait le coup, mais pas de preuve, pas de témoin, mais ici, au cœur de ces collines épaisses, tout se sait. Il y a ce que l’on dit, ce que l’on ne dit pas, et ce que l’on sait. Le Kentucky possède ses propres règles, ses codes. L’un d’eux exige qu’un meurtre soit lavé par un autre meurtre. En fait, dans l’entourage de Virgil, tout le monde s’attend à ce qu’il liquide le tueur de son frère. C’est la règle, l’homme le plus ancien de la famille de la victime doit prendre ses responsabilités. Même le shérif, un homme plutôt dans la retenue s’attend à ce que cela se passe comme ça. Et il n’y trouve rien à y redire.
Peu à peu, Virgil s’aperçoit que cette foutue coutume va lui pourrir la vie. Il sent déjà la pression tomber sur lui. Les conversations s’éteignent sur son passage, les regards louvoient, on zieute ailleurs quand il entre quelque part. On zieute ailleurs mais Virgil sent les regards plantés dans son dos. Tout le monde se demande quand la dette sera payée. Mais Virgil étouffe. Il aime son petit coin de pays, il a ouvert les yeux sur ce territoire oublié de l’Amérique, tous ses souvenirs vivent encore là. Derrière chaque fougère résonnent les rires avec Boyd, le frère mécréant, celui qui ne respectait rien ni personne. À chaque carrefour en terre, il y a des souvenirs de virées avec Boyd, Boyd cuvant sa bière à l’arrière et Virgil au volant. Et la maison de famille où vit encore sa mère. Sa sœur. Tellement de souvenirs. L’enfance est partout à Blizzard, les grandes racines de Virgil sont là et pas ailleurs. Que faire ? Si Virgil se venge, il sait qu’un homme du clan d’en face viendra à son tour venger le sang versé, et ainsi de suite.
Un soir, alors qu’il n’en finit pas de contempler les étoiles, Virgil a une idée. Cette idée le déchire, l’éventre, ça le vide de sa substance, il en crève, mais c’est la seule solution.

Chris Offutt est un sacripant (je crois l’avoir déjà dit). Il m’a bien ferré avec son livre. Comme une truite fario au bout d’une ligne. Son Virgil, il est terriblement humain. C’est un homme écartelé, un homme tranquille à qui on demande de tuer un autre homme, et même si cet autre homme a tué son frangin, cela le rebute au plus profond. Le Kentucky possède des traditions impitoyables… Peut-être que si l’auteur s’était contenté de travailler ses personnages ce livre aurait été moins bon, certainement. Mais l’histoire n’est que la première bouchée succulente d’un plat qui a longtemps mitonné. Ensuite il y a les personnages, très ouvragés, même les seconds rôles. Et puis le style lyrique, qui passe partout tel un quatre-quatre, s’immisce dans les vallons et les éclaire de sa plume précise et un brin caustique. Cette écriture si originale, couturée à la narration par un sens de l’ironie maîtrisé, apporte un supplément que je n’ai pas rencontré si souvent. Exemple :
En mars, l’hiver commença à doucement s’en aller. Les morceaux de glace accrochés aux pentes laissaient couler leur eau sur la pierre. La nuit, ils se reformaient, donnant l’impression d’armer les falaises de longs ergots.

Chris Offutt est un auteur qui trempe ses personnages dans la nature et roule le tout dans une histoire. Tout est imbriqué, à sa place, agencé, et c’est beau de voir ce travail. Comme les personnages de Ron Rash, on n’imagine pas les personnages de Chris Offutt ailleurs que dans leur pays, les deux pieds solidement plantés dans le sol, le nez en l’air à regarder les nuages ou les étoiles, assis au bord d’une indispensable rivière, pousser un grand soupir de plaisir et attendre avec patience le jour suivant avec la certitude que tout sera exactement à sa place.

Mais Chris Offutt ne fait pas l’économie de parler de son pays. Cette Amérique schizophrène, ces zones rurales où se développent des idées grises, ce pays plein d’incohérence dans lequel on croise des individus attachés à leur terre mais qui refusent d’accepter qu’ils l’on volée aux indiens. Des gens agrippés au second amendement comme des politiques à leur mandat. L’Amérique des campagnes, celle des bouseux, des rednecks, des suprémacistes, des complotistes, des marginaux, cette entité que l’état fédéral a abandonnée et où souffle un vent bien mauvais. Là aussi, loin de Wall street, de Malibu et des centres de pouvoirs, au cœur des chemins de terre poussiéreux, dans les bleds perdus des grands espaces, des idées circulent, et l’argent, la religion et les armes circulent aussi bien que dans les grandes villes. L’argent, la religion, les armes, la Sainte Trinité américaine.

Ce roman noir est le premier roman de l’intéressé. Putain, un premier roman ! Si vous souhaitez visiter le Kentucky, l’âme humaine et plus si affinités, je vous laisse avec ce passage de fin de chronique. Je gage que vous ne serez pas déçus.

Le crépuscule avait fait virer le ciel à l’orange sous les fumées tandis que les ombres se rassemblaient pour créer la nuit.
Ouaip, rien que ça.

Traduit de l’américain par Freddy Michalski

Seb.

Par les routes, Sylvain Prudhomme (Gallimard – L’Arbalète), par Lou

J’ai , je crois, fait une expérience. De celles qui t’assomment et dont tu te réveilles en plein brouillard, mais genre des kilomètres et des heures plus tard. Je savais pas pour moi parce que c’était la première fois.

C’est dingo comme des fois le hasard fait que tu peux t’éloigner de certaines personnes, que même vingt ans après quand t’en as ras le cul de ta vie actuelle tu te décides à changer de vie et recroiser ceux qui t’ont construit. 

Par les routes, je l’ai lu comme on file sur l’A6, bouffant des bornes à la pelle en faisant pas vraiment attention à ce qui était écrit. C’est que quand je faisais les pauses que ça venait me percuter de plein fouet en plein dans ma caboche de sale gosse. L’air de dire. Putain. L’effet à retardement. Comme le gars qui te raconte une blague et que tu piges 2 jours après alors que t’es seul dans ta bagnole. 

Y’a Sacha. Sacha vient vivre à V. (et mon vieux c’est tellement délectable de partager un secret de savoir quelle ville c’est en vrai la ville de V. que t’as ce petit pincement de l’égo qui vient te taquiner le coeur par moments, et ça j’aime beaucoup si tu veux tout savoir). Il y a son cousin qui vit déjà là bas et qui on sait pas trop par quelle magie lui permet de retrouver l’Autostoppeur. 

On saura jamais le nom de l’Autostoppeur. On saura juste que Sacha et lui ont été amis et qu’ils se sont pas vus depuis 17 ans. Que maintenant l’Autostoppeur il a une amoureuse et un fils. Et que l’envie de parcourir les routes ne l’a jamais quitté. Qu’il en a besoin, parce que ça lui permet de rencontrer des gens qu’il aurait jamais rencontrés normalement. De partager des vies. 

C’est des fois un triangle amoureux mais pas dégueulasse ou quoi. Simple. Parce que certaines personnes préfèrent se raccrocher au fait qu’on a bien qu’une seule vie pour empêcher les autres de vivre ce qu’ils ont à vivre.

Y’a aussi le fait que des fois on a besoin que certaines personnes partent pour se rapprocher naturellement de certaines autres. 

Et si tu lis des fois avec un peu de scepticisme sur l’innocence de certaines situations, tu te dis que Kundera, Pons et Mc Carthy veillent un peu sur Sylvain Prudhomme et que son histoire elle en est encore que meilleure tu vois ?

Moi je te conseille de lire Par les routes. Pas parce qu’il est beau ou profond ou quoi. Parce qu’une fois que tu feras des pauses, t’auras l’impression qu’on t’as mis un de ces uppercuts dans la tronche mais sans que tu t’en rendes compte déjà et qu’ensuite, qu’ensuite celui là de coup de poing il fait pas du tout mal.

Mon vieux c’était trop bien !

À plus ! 

Lou.