IRRESPIRABLE, OLIVIA KIERNAN (Hugo Thriller) traduction François Thomazeau par Bruno D.

Résultat de recherche d'images pour "IRRESPIRABLE, OLIVIA KIERNAN"Dublin. Le docteur Eleanor Costello, scientifique respectée, est retrouvée morte chez elle, pendue.

Suicide ou meurtre ? Un démarrage rapide pour un scénario qui semble alléchant, surtout au vu de la lecture de la 4ème de couverture, très aguicheuse. J’aurais souhaité plus de discrétion, laisser le lecteur découvrir l’intrigue et plonger doucement en eaux troubles, c’est quand même mieux, non ?

Pour un premier bouquin, c’est bon, voire très bon, mais on est plus dans une enquête policière dans le plus pur style anglais, que dans Le silence des agneaux, d’où ma remarque en préambule. La commissaire Frankie Sheehan, nouvelle venue dans l’univers Polar hérite de cette mystérieuse et tortueuse affaire qui va mener à bien des interrogations alors que les cadavres s’accumulent.

Une commissaire de police teigneuse et sympathique, en plein doute émotionnel et personnel, une équipe d’enquêteurs dévoués et futés, un scénario bien construit, même si un peu lent, on nage dans un brouillard épais savamment distillé par l’auteur et il y a autant de pistes et d’excitations que de désillusions et de faux semblants. Petit monde apparemment au dessus de tout soupçon, menant une vie saine et réglée comme une horloge suisse… Et pourtant ! Derrière la tranquillité et le ronron d’une vie ordinaire se cache bien des turpitudes, des vices ou des envies, et il suffit quelquefois d’ouvrir les yeux, de réfléchir autrement pour que la façade se lézarde.

Ce livre n’est pas aussi glauque et crade que le laisse supposer la 4ème de couverture et je pensais découvrir quelque chose de plus sordide, de plus violent, de plus « Irrespirable ». C’est dommage, je trouve de vouloir sur-vendre ce livre et cette romancière, parce que Olivia Kiernan possède déjà une belle maîtrise et pas mal de compétences pour nous livrer son histoire, d’autant plus que les nouveaux personnages proposés à notre sagacité de lecteurs tiennent largement la route.

Face à un tueur froid, joueur et diabolique, les forces de police donnent l’impression de s’agiter pour pas grand chose ; une sorte d’étouffement et d’épuisement progressif alimentés et renforcés par le froid et la pluie irlandaise fortement présente qui contribuent à rendre l’ambiance particulièrement malsaine.

La tension atteint son paroxysme lors du dénouement, ou il faut atteindre les deux derniers chapitres  pour qu’enfin les masquent tombent lors d’une scène effectivement « irrespirable » et digne des grands classiques de l’angoisse . Irrespirable justifie son titre, là, dans ces vingt dernières pages !

Ce roman est une réussite, surtout pour une première œuvre, et il n’y a pas besoin d’en faire plus. Le talent d’ Olivia Kiernan est tout simple : de bons personnages et un bon scénario servis par une écriture vive et agréable. C’est avec plaisir que je retrouverais la nouvelle enquête annoncée pour 2019, parce qu’à mon avis, les bases sont posées pour signer une longue série en compagnie de Frankie Sheehan et de son équipe.

Évasion, Benjamin Whitmer (Gallmeister) traduction Jacques Mailhos

Un auteur suivi dès le départ avec Pike, rencontré au Quais du polar, alors qu’il n’y avait pas grand monde à sa table. Maintenant, je pense qu’il y en aura plus.

J’ai pas lu la préface, bof…

Soit,  cet auteur me fait grand peur, car avec trois livres son talent s’épanouit de plus en plus, et dès  le départ « Pike », c’était déjà du grand roman, ni noir , ni blanc, aucune couleur, juste de la grande littérature américaine. Il va finir par se planter je pense ^^.

La trame est évidemment du « déjà vu » mais le traitement non, avec cette écriture qui ne fait que  » s’améliorer » si on peut dire ainsi. Cette manière de décrire l’humain et la nature dans un contexte de froideur et je ne parle pas que de la météo.

C’est l’histoire de prisonniers qui s’évadent avec course poursuite dans les bois par grand froid. Ok, mais avec de courts chapitres et laissant « parler » chaque protagonistes avec des flashbacks laissant planer le mystère de « comment on en est arriver là ». Sinon c’est rapide, les gens partent reviennent dans le récit ou pas. On a aussi la description d’une ville dont le capitaine d’industrie n’est que le directeur de la prison pourvoyeur d’emploi, vous voyez le bronx ?

Je ne sais pas si c’est la quintessence du noir, mais par contre ce qui est sur, c’est que cet auteur fait partie d’une génération qui fait perdurer le roman américain tout en apportant une touche innovatrice.

Un clin d’œil à Yann Leray, qui n’avait pas vu la forme subtile qu’est la fin !!!

Oui, une fin comme on en lit rarement pas tant sur le fond qui est pourtant touché mais la forme, impossible de vous le raconter, attendez vous juste à un sublime moment de lecture, une fin jouissive,  ce qui parfois arrive, enfin à mon âge… Ok je sors !

1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’évènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin. Avec ce troisième roman impressionnant, Benjamin Whitmer s’impose comme un nouveau maître du roman noir américain.

Hével, Patrick Pécherot (Série Noire)

Résultat de recherche d'images pour "hével"Je l’ai toujours dit et défendu, un bon roman est un roman bien écrit. Vous pouvez avoir la meilleure intrigue du monde, le twist parfait ou un grand sens de l’humour, pour faire un grand roman, il faut savoir manier les mots. Et Patrick Pécherot, il sait.

Attention je ne parle pas d’utiliser des mots savants ou de manier le dictionnaire des synonymes histoire de coller un terme plus original que celui qui nous vient naturellement. Non le style Pécherot est d’une simplicité déconcertante, mise au service de personnages de la classe populaire sans grande éducation. On ne s’y penche pas forcément, il coule au fil des pages nous enveloppant dans l’ambiance froide et rude de transports de marchandises dans un camion délabré. Mais si on y prête attention, chaque mot est fabuleusement bien choisi et chaque phrase touche au but.

1958 donc, Gus et André parcourent le Jura alors que la guerre d’Algérie traumatise encore. A chacune de leurs étapes, ils sentent la tension, le rejet de ces arabes qui n’ont rien à faire là et qu’on accuse de tous les maux (il faut bien un coupable n’est-ce pas ?).

Magnifiquement construit, entre confession et instantané d’une période dont on parle assez peu, Hével m’a émue, chacun de ses personnages m’a touchée, et j’avais presque envie de le relire à nouveau à peine refermé.

Un très beau roman donc, pour un grand auteur, dont le style à lui seul mérite le détour. Merci à mon cher libraire Pierre de m’avoir une fois de plus mis un incontournable dans les mains. 

Rencontre avec Patrick K. Dewdney, par Le Corbac

J’ai lu ou entendu dire que cette œuvre (parce qu il y a déjà 2 volumes et que d’autres sont prévus ?) était pour toi un réel aboutissement, limite tu touchais un rêve du doigt…

Cette série (que j’envisage sur sept tomes) est ma première incursion dans ce qu’on va appeler « la littérature de l’imaginaire ». Je ne sais pas si je parlerais d’aboutissement, parce que dans l’absolu je crois que j’envisage la littérature comme un parcours plutôt que comme une destination, mais c’est vrai que j’ai sciemment attendu avant d’attaquer ce travail parce que j’estimais ne pas avoir les épaules théoriques pour le porter. Ce qui est certain, c’est que quand j’étais gosse et que je m’imaginais en auteur durant mon enfance, c’est ce genre de bouquin-là qui me faisait rêver, principalement parce que c’est ça que je lisais.

Des auteurs français capable de faire souffler le vent épique de la Fantasy durant plus de 600 pages (hormis sous forme intégrale- je pense aux Lames du Cardinal de Pevel ou le cycle de Ji de Grimbert) y en a pas beaucoup. C’est quoi cette force que tu as et qui te permet de nous tenir en haleine, accrochés à tes basques ?

Alors ça, je ne sais pas. Je dirais que c’est sans doute un amalgame d’un certain nombre de choses. Si j’en maîtrise quelques-unes, comme tout ce qui touche au rythme narratif ou textuel, aux sonorités, au choix des métaphores ou d’une étymologie précise pour l’écho qu’elle peut trouver dans l’inconscient collectif, (en gros la compréhension théorique de la littérature dont je te causais plus haut, et qui sont clairement le résultat de treize ans de métier) d’autres m’échappent entièrement, et m’échapperont sans doute encore longtemps. En vrai je n’ai jamais porté un regard fantasmé sur la création littéraire. Je suis trop conscient de ce qui m’a formé, de la quantité de retravail que je fournis pour ne pas le deviner en filigrane, même durant les phases les plus fluides, quand les mots surgissent comme une musique. Après, ben il y a une chose toute bête dont on parle peu (souvent au bénéfice de toute cette mystique un peu stupide qui entoure les créatifs), c’est que le regard que je porte sur le monde fait que j’ai tout simplement des choses à dire. Quitte à aller clairement au bout de mon propos, quand je feuillette les bouquins de la rentrée littéraire, j’y lis peu de générosité, peu de volonté de s’adresser à l’autre, d’interpeller ou de rendre compte du monde, si ce n’est dans une démarche nombriliste. Personnellement j’ai pas d’enjeux d’égo attachés à mon écriture. Mon besoin de reconnaissance se trouve ailleurs. Peut-être que c’est quelque chose qui se sent, que j’ai envie de parler aux gens, va savoir.

La Fantasy, on le sait bien, a des « rôles » variés. Elle fut un temps un réceptacle à l’imaginaire de qualité ou pas parce que c’était un super créneau commercial. Mais elle est aussi une pure et simple lecture évasion, le plaisir de voyager et de rêver. N’a-t-elle pas aussi un rôle plus intime, plus formateur, plus (H)istorique ? N’est elle pas une forme de révolte et une leçon de vie, un apprentissage et une remise en question de nous-mêmes ?

Mon travail universitaire (il y a longtemps maintenant) portait sur la Fantasy en tant que forme moderne des mythologies antiques. J’en suis venu à appréhender cette littérature comme jouant à la fois le rôle de ferment et de ciment culturel, une résurgence du récit des origines qui a accompagné l’émergence de tous les mouvements contre-culturels qui ont façonné le profil sociologique du XXème siècle. De là, il est facile d’envisager la fantasy comme une littérature formatrice, initiatique mais aussi nécessairement subversive, dans la mesure où son format même vient se poser en concurrence à celui de nos propres mythes fondateurs. Ce qui est intéressant c’est que l’angle philosophique de la fantasy a largement évolué depuis l’intronisation du genre par Tolkien. On est partis d’une base finalement très essentialiste, comme peut l’être la bible, pour arriver aujourd’hui à quelque chose qui revendique une vision clairement matérialiste du monde.

Ça va être super bateau comme question mais je suis curieux. Pour t’avoir rencontré dans une cave avec Jon Bassof, j’ai eu l’occasion de causer avec toi sur tes Crocs (Manufacture de Livres) et toute l’idéologie que tu y véhiculais, tes espérances, tes luttes, tes convictions et ta peur que le monde ne devienne aussi noir et désespéré que l’homme à la pioche… Syffe est totalement à l’inverse, porteur d espoir, vivant et plein d’ardeur… D’où vient ce changement? Ou pourquoi?

Avec mes textes précédents, j’ai plutôt été dans une approche de dénonciation. Il s’agissait de dresser des bilans, de faire dans l’exemple négatif, de dire : « voilà où mènent vos renoncements. » Ces récits étaient des récits de déstructuration. Avec ce cycle, je suis dans la démarche inverse. Je n’ai jamais caché que ma plume était avant tout un outil militant. J’entends user cette fois d’une trajectoire ascendante, celle d’un être qui se construit, pour porter les interrogations et les idées qui me préoccupent. Je ne sais pas s’il s’agit-là d’un véritable changement de cap, même si c’est évident que le format long du cycle se prête davantage à la pédagogie. Disons que j’attaque les choses par un autre bout. C’est un choix tactique. Je ne crois pas être plus optimiste aujourd’hui que quand on s’est rencontrés, mais je pense avoir avancé dans ma pensée politique. J’ai trouvé le moyen d’accommoder le constat de la défaite et aussi j’ai renoué avec le terrain, et la joie qu’il est possible d’y puiser malgré tout. Syffe est sans conteste l’enfant de tout cela.

Non c’est celle ci qui va être bateau… Par curiosité… Tes œuvres de fantasy lues et relues ? Les auteurs qui t’ont inspiré cette fresque ? Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

J’ai lu énormément de Fantasy, à tel point que j’en oublie bon nombre d’auteurs et que tout cela se confond en moi comme une sorte de magma au sein duquel ne survit pas grand-chose d’identifiable, pas en surface, du moins. Il faut vraiment que je fasse le choix d’y plonger pour isoler des éléments précis. Commençons par le Seigneur des Anneaux, évidemment. L’Assassin Royal, et pour le coup à peu près tous les livres de Robin Hobb, même ceux que j’ai pas aimé. Un Chant de Feu et de Glace, fatalement, qui est devenu le monument qu’on connaît. Tad Williams. Des choses plus obscures aussi, Les chroniques de Thomas l’Incrédule. Les Chroniques de la guerre des Ombres de Chris Clairemont (que j’ai trouvé remarquablement intelligent), et bon nombre des œuvres entourant l’univers de D&D, notamment ceux qui ont été conçus par R.A. Salvatore ou Margaret Weis. Et des contemporains francophones aussi, je pense aux Sentiers des Astres de Steffan Platteau, le travail littéraire incroyable de Justine Niogret. L’œuvre d’Alain Damasio. Et encore, la liste interminable que je suis entrain de dresser ne concerne que la Fantasy alors que mon cycle a des tas d’influences qui se situent à l’extérieur du genre. Howard Fast, Hugo, Dickens, Defoe, Bernard Cornwell etc… On va s’en tenir là, parce que sinon je ne m’arrête pas.


Retrouvez la chronique du Corbac sur L’enfant de poussière

Requiem pour Miranda, Sylvain Kermici (Equinox – les Arènes)

Pas beaucoup lu ou vu grand chose, sur ce livre de septembre, et pourtant…  Aurélien Masson continue son chemin chez Equinox, avec l’auteur suscité. Après un terrible et inclassable Hors la nuit de S.Kermici, il en est  de même pour Requiem pour Miranda. Si la trame vous parait convenue, attention le traitement est hors normes.

Elle se décompose en deux parties, victime et bourreaux .  Une manière d’appréhender les actes, pour essayer de les comprendre et surtout, surtout réaliser l’horreur de la situation. On commence par incompréhension de la victime, le déroulement des faits, puis son questionnement. Déclencher l’affect chez le lecteur, l’interpeller, la lame entre les côtes pas loin du cœur. Et cela fonctionne bien, très bien.

Après il y a donc « les brutes », et nous allons aussi rentrer dans leur cerveau, regarder à leur place, essayer de comprendre ce qu’il y a dedans. C’est aussi parfaitement maîtrisé.

Dans ce récit, la 4ème de couv ressemble à un fait divers d’un canard local. mais accordez donc à ce récit assez court (et heureusement je ne pense pas que cela fonctionnerait sur plus de pages) le mérite qu’il a. Il a une certaine clarté dans l’horreur, une forme de beauté, d’autre parleront de nihilisme,  il y en a mais aussi autre chose  d’assez imperceptible.

Après deux livres pour moi, je continuerai à plonger dans l’univers de cet écrivain hors classe, et j’essayerai de trouver ce truc imperceptible, promis.

Véritablement « âmes sensibles s’abstenir », comme certains qui votent…^^. On  se rapproche de l’horrible Irish Stew de  J. P. . Bastid qui reste un monument.

Résumé :

« Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie.

Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »

Un huis clos tragique, entre les bourreaux et la victime, où chacun finit par vaciller. Un texte vertigineux, qui hante les lecteurs longtemps après avoir été lu.

Au coeur de la folie, Luca d’Andrea, Denoël, par Bruno D.

Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza.

Après  L’essence du mal  premier livre de cet auteur italien, voici  Au cœur de la Folie . On ne peut pas dire que le romancier n’a pas de la suite dans les idées et on devine que l’on va partir pour un voyage mouvementé où les repères risquent d’exploser et ou la vie ….ou la survie ne tiendra finalement pas à grand chose.

Nous sommes en 1974, en hiver, région sud Tyrol, Marlène la belle, fuit son mari, Herr Wegener, respecté et finalement pas très respectable, emportant avec elle dans un précieux pochon, des saphirs à la valeur inestimable, confiés par l’organisation «  Le Consortium », puissance incarnée du mal le plus profond. Seulement, voilà, hiver et routes difficiles couplés à la peur, font que Marlène se plante en voiture au fin fond d’une vallée très isolée et perd connaissance. Elle est sauvée et recueillie par Simon Keller, un « Baur », sorte d’homme des montagnes, énigmatique, presque sauvage et rustre, inquiétant, mais néanmoins plein d’attention pour la jeune femme.

Les 50 premières pages sont d’une précision chirurgicale avec la présentation de personnages froids et cyniques, dangereux ; des êtres construits dans la violence du passé, et ayant survécus à de drôles d’exactions. Effrayant ! Sacré contraste entre Herr Wegener, Georg, à la noirceur absolue, et la beauté des paysages immaculés de blanc servant de décor.

Et puis, il y a le Consortium avec « L’homme de Confiance », un être méticuleux, un fantôme, bras armé de l’officine, une bombe à retardement lâchée dans la nature et que l’on n’arrête pas ; invisible, doté de multiples ressources, insensible à la douleur, un Terminator au service du Mal !

La folie se déchaîne au cœur de ce roman et c’est aussi l’occasion pour l’auteur de confronter le monde merveilleux des contes et légendes locales pour enfants au monde réel et terrifiant des adultes, tout en n’omettant pas de parler de traditions et transmission du savoir ancestral.

C’est un scénario glauque et violent ou la vérité n’est jamais toute blanche ou toute noire. Seul peut être « Le Maso », chalet isolé, lieu d’habitation depuis 1333 de la famille du « Baur », transmis de génération en génération, semble un havre de paix, inatteignable, loin de la cruauté moderne…..mais je dis bien « semble » parce la monstruosité, la désolation, ou « Lissy » ne sont jamais bien loin, et au cœur de cet isolement, au cœur de la folie, personne ne vous entend crier !

Entre légendes de montagne et peur primale, ce huis clos suffocant et fantastique réveille nos pires consciences et nous emmène dans un univers particulier qu’affectionne visiblement Luca D’Andréa. Pas encore du Stephen King, mais en deux romans et petit à petit, on ne pourra que remarquer quelques similitudes et convergences, comme un hommage au Maître du genre. Merci aux éditions Denoël et à Joséphine Renard de faire parvenir jusqu’à nous ces « Sueurs froides » transalpines et de nous faire découvrir de nouveaux auteurs.

Bruno

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Objet improbable autant que pertinent en ce dixième « anniversaire » de la crise des subprimes, Les frères Lehman, excellemment traduit par Nathalie Bauer, représente à la fois un pari un peu fou et une nouvelle aventure éditoriale pour les éditions Globe, emmenées par l’infatigable Valentine Gay. De quoi s’agit-il exactement ?

En 2013, Stefano Massini, célèbre dramaturge italien, publie Chapitres de la chute, impressionnante pièce de théâtre dans laquelle il revient sur le destin des frères Lehman, fondateurs de la banque du même nom, dont la faillite en 2008 provoqua une crise économique aux retombées mondiales. Frustré par la forme théâtrale qui lui impose des coupes afin de rendre son texte adaptable, l’auteur finit par le publier quelques années plus tard dans sa version initiale, celle qui est aujourd’hui proposée par Globe, à savoir un récit courant sur plus de 800 pages.

A l’ampleur extraordinaire de son roman, Stefano Massini a ajouté la contrainte de l’écrire en vers libres, telle une Odyssée contemporaine. De l’arrivée de Heyum Lehman aux Etats-Unis en 1844 jusqu’à la chute en septembre 2008, ce sont ainsi plus de 160 ans que le lecteur halluciné verra défiler sous ses yeux.

Sur le fonds, Les frères Lehman relate avec précision le destin de cette famille juive arrivée de Bavière et qui crée tout d’abord un commerce de vêtements, avant de se lancer assez vite dans celui du coton, avec ce que cette pratique implique, en particulier l’esclavage. Très vite, avec un sens du commerce jamais mis en défaut, Heyum (devenu Henry) et ses frères également arrivés de Bavière, ont l’exclusivité de la production d’un grand nombre de plantations de l’Alabama, où ils sont installés, mais également d’états environnants. L’appât du gain aidant, ils vont progressivement se tourner vers d’autres marchés, ayant très vite compris les besoins insatiables de cette société en pleine expansion. A la frénésie de cette fin de XIXème siècle, où tout décidément reste à faire, les frères Lehman participent en ne perdant jamais de vue leur objectif initial : faire prospérer leur affaire. Ils ont également une extraordinaire capacité de visionnaires car ils parviennent à inventer de nouveaux métiers, de nouveaux concepts, comme celui d’intermédiaire, de revendeur, leur permettant ainsi d’engranger le début de leur fortune.

Après le coton viendront le sucre, le charbon, le pétrole … Rien n’échappe à leur regard acéré, à leur avidité. Se développant en même  temps que le Nouveau Monde, la société des frères Lehman doit également faire face aux crises que traverse celui-ci. Leur pragmatisme à toute épreuve, leur absence de remords et leur capacité à faire les bons choix les amèneront au fil des années à faire évoluer leur métier, passant d’abord du commerce à la banque avant de plonger résolument dans la finance, ce monde virtuel où tout n’est qu’algorithmes et lignes de calculs à n’en plus finir. Tendant peu à peu vers une dématérialisation totale des affaires les fondateurs de Wall Street puis de Standard and Poor’s, sont sur tous les fronts de la finance et il devient impossible de les éviter.

« Il n’y a qu’une seule règle

pour survivre à Wall Street

et elle consiste à ne pas succomber (…)

qui s’arrête est perdu

qui reprend son souffle est mort

qui s’installe est piétiné

qui réfléchit peut le regretter amèrement (…)

chaque banquier est un guerrier

et ceci est le champ de bataille.

Pour nous , lecteurs de 2018 qui connaissons la fin de l’histoire, chaque étape de cette ascension vertigineuse est un pas de plus vers le gouffre. Le cynisme et l’amoralité dont font preuve les frères Lehman puis leurs descendants durant des années précipiteront leur chute, eux qui se sont crus un temps au-dessus des plus puissants de ce monde.

Profitant de la liberté que lui offre la forme d’écriture choisie, Stefano Massini s’en donne à coeur joie (et ici s’impose un mot sur le remarquable travail de traduction effectué par Nathalie Bauer) et fait se côtoyer des extraits de textes religieux, des inventaires, des dialogues, des visions de cauchemars nocturnes et, vers le milieu du roman, une liste ahurissante autant qu’effrayante, dite des « 120 règles du miroir » qui, à elle seule, résume parfaitement la « philosophie » des Lehman.

Histoire du capitalisme autant que destin familial, Les frères Lehman se dévore et donne le vertige, tant par sa virtuosité que par le rappel incessant que notre société repose encore sur les mêmes bases et que la crise de 2008 n’a vraisemblablement servi de leçon à personne … Le destin de la fratrie cristallise la cupidité, l’arrogance et la violence qui caractérisent l’espèce humaine et c’est en ce sens que le roman de Stefano Massini est peut-être le plus inquiétant.

« Nous sommes tous égaux

car nous avons tous un portefeuille (…)

nous sommes tous égaux

car nous avons tous un compte en banque ».

Et l’Histoire de leur donner tort.

Yann.

Stavros, Sophia Mavroudis, Jigal par Bruno D.

Stavros Nikopolidis est un personnage atypique. Commissaire de la police athénienne, il a été durement touché dans sa chair lorsqu’il y a une dizaine d’année un archéologue fut retrouvé mort sur le chantier des fouilles du Parthénon, dont sa femme était responsable. Morceau de frise du Parthénon disparu et sa femme par la même occasion, de quoi plonger notre bon vivant au 36ème dessous. Ce colosse aux pieds d’argile, âme en peine errante et déboussolée, noyé dans l’ouzo et les substances diverses, ne doit son salut qu’à ses amis qui l’ont cherché et retrouvé dans un piteux état.

Rodolphe, identifié comme l’assassin probable et responsable, revient comme dans un mauvais rêve le narguer dix ans après, alors que notre commissaire semble s’être acheté une conduite et une vie que son fils Yannis, la cuisine grecque et le jeu du Tavli contribuent chaque jour à ensoleiller.

Sophia Mavroudis nous immerge dans une Grèce multiculturelle qui panse encore les plaies de cinquante cinq années d’ Histoire nauséabonde allant de la dictature des colonels à la dictature européenne d’aujourd’hui. Le grec, maillon fort d’une culture qui a donné à l’humanité toute ses lettres de noblesse avec une certaine sagesse, grâce à ses nombreux philosophes et un art de vivre avéré pour la nonchalance, est malmené depuis quelques années par une pauvreté et une austérité qui pèse lourdement sur ce peuple d’hédonistes.

Stavros est un concentré des maux grecs et son personnage d’ours mal léché mis en scène par l’auteur est délicieux d’ambiguïté. L’enquête est compliquée, tortueuse et les faux semblants ne manquent pas. Ce pays aux mille îles qui est la porte grande ouverte du sud de l’Europe vers les Balkans pour toutes sortes de trafics est un gigantesque terrain de jeu pour individus peu scrupuleux issus des pays de l’est, aidés par une autorité en place bien laxiste au mieux, corrompue au pire. La romancière nous propose un scénario nébuleux où Stavros, accompagné de son équipe, Dora, Niko, Eugène, Matoula et un bien énigmatique Livanos, son supérieur, auront de quoi s’occuper. Enfin, équipe c’est vite dit parce que le « Coco « en question a tendance à faire cavalier seul et il est bien difficile à suivre !

C’est plaisant et divertissant, mais j’ai relevé par moment un petit manque de liant, certainement l’effet premier roman. Ce n’est que mon humble avis, habitué grâce à Jimmy Gallier, le directeur de collection que je remercie, à ne boire que du petit lait. C’est cependant sérieux et solide avec un regard très honnête et juste sur la Grèce d’hier et d’aujourd’hui.

Sophia Mavroudis nous livre ici une Grèce en quête de rédemption, avec une population habituée à se prendre des murs dans la gueule, mais qui reste fière et debout malgré tout. Cette Grèce, c’est aussi celle de Georges Moustaki, Demis Roussos, Mélina Merkouri ou Nana Mouskouri, qui ont porté aux quatre coins du monde toute l’étendue de cette culture. C’est ce que Sophia Mavroudis nous livre sur un plateau, entre horreurs et richesses, elle nous fait partager l’amour de la Grèce, et ça je dois bien avouer que c’est fort réussi pour une première œuvre.

 

Bruno

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset et Le Livre de Poche par Seb

 

Résultat de recherche d'images pour "Retour à Killybegs"« Nous étions des gamins. Je regardais le visage de mes amis. Nous voulions nous battre pour la liberté de notre pays, honorer sa mémoire, préserver sa terrible beauté. Peu importaient nos pactes et nos alliances. Nous étions prêts à mourir les uns pour les autres. Mourir vraiment. Et certains d’entre nous allaient tenir promesse.

Je n’ai plus posé de questions. Et Danny a gardé les siennes.

Lui et moi allions faire la guerre aux Anglais, comme nos pères la faisaient. Et nos grands-pères aussi. Poser des questions, c’était déjà déposer les armes. »

Irlande. L’Irlande éternelle, charnelle. L’Irlande des rebelles, terre des insoumis, le bras levé dans la lande, la fureur dans les yeux et dans les veines. Tyrone Meehan a été l’un d’eux. Un « terroriste » aux yeux des Anglais, un soldat parlant gaélique qui lutte pour sa patrie aux yeux des « Papistes ». Il a été un membre de l’IRA, il a tout connu, la peur, le combat, les embuscades, les attentats. Mais aussi la fraternité des frères d’armes, cette chose indicible et tellement puissante, et encore la sensation indescriptible de jouir de la liberté, car combattre l’occupant c’est déjà être libre.

Tyrone Meehan a perdu des camarades, des compagnons. Il a connu les geôles terribles des britanniques, il a eu faim, froid, il a éprouvé l’immense fatigue de ceux qui ne se rendent jamais. Mais un jour, dans une rue de Belfast, alors qu’il tient tête aux Anglais et à leurs blindés, sa vie va emprunter la trajectoire tortueuse qui est promise à tous ceux qui se fourvoient dans le mensonge. Et rien ne sera plus comme avant, rien n’aura plus jamais le même goût, la même couleur. Même ce ciel d’Irlande, gris et tourmenté, qui excrète des larmes amères et glacées, il semble le toiser d’un regard revanchard et vengeur.

Ce roman d’une rare puissance m’a mis sur les fesses, il m’a renversé, et j’ai eu plusieurs fois le souffle coupé. Le souffle coupé par la poésie qui se dégage de l’écriture qui malgré tout se montre parfois abrupte et cinglante. La poésie qui habite aussi les personnages, qui en fait des êtres nimbés dans la brume mystérieuse qui porte au pinacle, qui fait entrer dans la légende. J’ai aimé ces héros, moi qui suis étranger à la religion, j’ai ressenti la grande empathie que ceux qui observent éprouvent pour ceux qui se battent et qui se dressent. Sous le vent marin, dans le flou des brouillards profonds, au milieu des rues dévastées de Belfast, entre les maisons semblables arborant des façades balafrées par la guerre, dans la nuit la plus obscure ou sous un soleil voilé par le sang, j’ai découvert un pays viscéral, qui prend aux tripes, j’ai presque senti le goût râpeux du whisky et la fumée âcre des fins d’incendies rongent les éboulis et les bâtisses des quartiers catholiques.

Mais ce qui est très fort, c’est que Sorj Chalandon, par ce ton de confession, cette narration à la première personne du singulier, m’a fait aimer ce traître moi qui méprise la trahison. Je tiens cet acte en horreur, pour moi rien n’est pire que ça. Trahir c’est profaner sa conscience. Malgré cela, malgré la charge violente contre mes principes, j’ai épousé la cause, ou plutôt j’ai pardonné à Tyrone Meehan, moi qui ne pardonne jamais.

Avec une écriture dotée d’une très forte personnalité, l’auteur nous fait toucher du doigt l’ampleur des événements qui ont fait vivre ces territoires dans une convulsion permanente pendant si longtemps. Il nous démontre aussi le poids de l’héritage atavique. Au travers de la confession de Tyrone Meehan, c’est presque un siècle d’histoire d’Irlande qui se déroule devant nous comme un testament sanglant. Un siècle de sentiments exacerbés, avec autant d’amour que de haine, autant de drames que de beauté, autant de regrets que d’espoir.

Ce roman est un ouragan qui emporte tout. Les idées, les principes et les dogmes, et aussi tant de vies sacrifiées pour « la cause ». Ce récit nous assène une chose importante, il dit que lorsqu’on a choisi ce chemin de Résistance, qu’on lutte ou qu’on finisse par trahir, on gagne quelque chose, qu’il nous appartient de découvrir. Mais une chose est sûre, il n’y a pas jamais de retour.

Mais la grande démonstration, c’est celle de la dévastation que génère le mensonge d’abord, la honte ensuite, lorsqu’il est trop tard, et comment elle vous ronge de l’intérieur, comme un petit brasier jamais rassasié.

Ce roman nous souffle aussi que les femmes et les hommes debout et fiers ne sont jamais asservis, car le cœur ne peut être mis sous le joug.

Je veux quand même partager avec vous ce qu’est la plume de Sorj Chalandon tant elle est difficile à décrire. Page 87 : Je n’étais pas triste. Pourtant la tristesse, en Irlande, c’est ce qui meurt en dernier.

Ou encore ceci : Ses mots dans mon dos. Mes pas de fuyard. Il n’y a que dans les églises et les prisons que les voix vous poursuivent.

Enfin, je vous laisse avec ce bijou page 279, le mot de la fin à Sorj Chalandon, chapeau bas Monsieur.

Nous n’étions pas un pays, pas même une ville, juste une famille intense.

Seb.

Terres fauves, Patrice Gain, Editions Le Mot et Le Reste par Yann

 

L’Alaska, terre sauvage s’il en est, n’en finit pas d’alimenter rêves et fantasmes, crainte et fascination. Il n’est donc pas surprenant que Patrice Gain, homme de la montagne et des grands espaces, y situe son troisième roman, après La naufragée du lac des Dents Blanches (2016) et Denali (2017), également parus aux éditions marseillaises du Mot et Le Reste.

Sollicité par le gouverneur Kearny, David McCae, écrivain new-yorkais, a accepté d’écrire les mémoires du politicien. Afin d’étayer le récit de témoignages élogieux, McCae part en Alaska à la rencontre de Dick Carlson, alpiniste renommé et ami du gouverneur. Mais la rencontre ne se déroule absolument pas comme prévu et, suite à l’enregistrement involontaire de déclarations plutôt compromettantes, McCae va faire l’expérience de la violence des hommes en même temps que la découverte d’un milieu aux antipodes de ce qu’il connaît.

Patrice Gain creuse le sillon entamé avec ses deux précédents romans mais, là où on pouvait auparavant émettre quelques réserves sur l’écriture un peu scolaire et un scénario affaibli par excès de bons sentiments (en particulier sur La naufragée du lac des Dents Blanches), il franchit un cap avec Terres fauves en balayant d’un revers de main cette forme de bienveillance préjudiciable à la force de ses histoires. Il dépeint ainsi, à travers le personnage de Dick Carlson, une forme d’archétype du mal, un concentré d’égoïsme, de méchanceté, de mensonge et de suffisance. Carlson et ses acolytes , en mettant en péril la vie de McCae, lui feront prendre conscience de l’inépuisable capacité au mal dont est capable l’être humain.

Abandonné à son sort, McCae, le citadin, va également devoir faire connaissance avec la vie sauvage dans tout ce qu’elle a de plus rude et d’inhospitalier, affrontant avec terreur des moments particulièrement difficiles. Mais, en opposant l’indifférence de la nature à la malveillance de l’homme, Patrice Gain choisit son camp et c’est ce que sera amené à faire David McCae, nouveau Candide au pays de la dernière frontière.

Patrice Gain noircit le propos et donne ainsi à  ses Terres fauves une rugosité qui manquait à ses précédents romans. Les grands espaces et la vie sauvage s’accommodent finalement assez peu des bons sentiments et c’est en dévoilant la noirceur de l’homme qu’on leur restitue ce qui en fait la force et la beauté. On ne peut qu’espérer que l’auteur poursuive dans cette voie et continue à explorer cette mythologie nord américaine qui le fascine depuis son entrée en littérature.