Je ne suis pas un héros, Sophie Adriansen, éd. Fleurus, par Aurélie

Bastien a neuf ans, une vie confortable dans un beau quartier de Paris et une famille aimante.

Tout devient plus compliqué pour lui lorsque que sa maman et sa petite soeur rentrent à la maison un soir où il pleut des cordes avec une femme et ses deux petites filles qui faisaient la manche devant la boulangerie tout près de chez eux depuis plusieurs semaines.

Il se sent envahi. Faut dire qu’on lui demande beaucoup, il doit partager Son appartement, Ses jouets, l’attention de Ses parents. Il doit être bienveillant, se mettre à la place de cette famille à la vie si dure. Mais zut, il n’a rien demandé lui et il n’est pas un héros !

Sophie Adriansen adopte un point de vue très intéressant, celui d’un petit bonhomme qui vit « égoïstement » dans son existence privilégiée et préfère ne pas voir la misère qui l’entoure. Au fil des pages on se rend bien compte qu’on est tous un peu pareils même si on est prompts à défendre de belles idées, dans les faits on reste souvent à ne rien voir, ne rien faire dans nos bulles confortables…

Ce roman devrait être lu par un maximum de parents et d’enfants. Il sensibilise de la meilleure façon qui soit sans tomber dans la guimauve ou la caricature et nous poussera indéniablement à voir les personnes qui vivent dans la rue avec un regard bien différent, dépourvu du filtre qui semble séparer le monde en deux : ceux qui sont du bon côté de la barrière et les autres.

Avoir de l’empathie tout en sachant qu’on n’est pas un modèle de perfection dans notre relation aux autres, voilà une belle façon de faire un pas dans la bonne direction pour ne plus être aveugle à ce qui nous dérange ou nous fait peur.

Ce très beau roman est déjà disponible en librairie. Lisez-le, faites-le lire autour de vous.

Tout Maigret volume 1, Simenon (Omnibus) , par Seb

Préface de Pierre Assouline

Je serais bref. Bref parce que je vais vous parler de Maigret, et donc de Simenon. Un romancier qui allait droit au but, avec peu de détours et qui écrivait comme disent certains, à l’os. Je ne trouve pas que ce soit le bon terme, « à l’os » cela ne veut rien dire. Ou plutôt si, ça veut dire qu’il n’y a rien à bouffer !

Non, pour Simenon l’expression qui convient, me semble-t-il, c’est « sans gras ». Parce que de la barbaque il y en a, à commencer par la carcasse de Maigret.

Les éditions Omnibus ont eu la belle et grande idée de réunir dans une série de 10 volumes, tout Maigret. 75 romans et 28 nouvelles, rendez-vous compte !  Et cerise sur le gâteau, à chaque volume, une couverture sublime signée Loustal qui restitue à la perfection l’atmosphère de l’époque, on s’y croirait. Ces lampadaires à chapeau, cette lumière jaune qui tombe en pluie sur la rue, ces voitures aux formes arrondies, au ailes plantureuses et à la surface vitrée réduite, ce ronronnement particulier des moteurs. Ces fenêtres transpercées par les ampoules à filament qui répandent leur halo jaune jusqu’au-dehors.

Ce premier volume abrite huit histoires, dont Pietr-Le-Letton, la première où apparaît Maigret et ensuite Le charretier de « La Providence », premier roman publié par les éditions Fayard. Suivent dans l’ordre, Monsieur Gallet, décédé, Le pendu de Saint-Pholien, La tête d’un homme, Le chien jaune, La nuit du carrefour, Un crime en Hollande.

Plus de mille pages, une visite par le menu de la France de l’époque, une version écrite des photos de Raymond Depardon et Robert Doisneau. Mille pages pour dire la France des périphéries, la France des campagnes, pour raconter son histoire au travers de personnages simples mais qui agissent selon des secrets compliqués. Une pléthore de personnages et une personne, Maigret. Car le célèbre commissaire a dépassé le statut de personnage, il est devenu une personne à part entière, un individu à la silhouette lourde que l’on s’attend à découvrir en ouvrant la porte de chez soi.

Je ne vais pas vous amorcer chacune des huit histoires que contient ce premier volume. Je vais simplement vous dire à quel point c’est émouvant de traverser cette France-là, un pays que je n’ai pas connu, un pays qui n’a pas encore été Sali par la botte nazie, un pays de semailles et de fenaisons, de routes tortueuses qui lézardent et qui musardent. Un pays qui tranche encore des têtes avec une machine effroyable. Un pays qui va à un autre rythme, plus humain que le nôtre, qui progresse avec les voitures dénuées de ceintures et d’airbags, de direction assistée et même d’autoradio. Un pays avec ses péniches qui sillonnent des canaux, à la vitesse d’escargots de contrebande, qui se cognent au chapelet d’écluses éparpillées comme des incantations à freiner, ralentir pour découvrir le vrai, la moelle, la substance d’une nation et sa nature omniprésente.

Il y a quelque chose qui prend aux tripes quand on songe que presque en même temps, à l’unisson, trois géants du roman policier et du hard-boiled s’escrimaient sur leurs bécanes d’acier à taper et retranscrire leur époque. En Europe Simenon, outre atlantique Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Depuis, le polar, le roman noir, appelez ça comme vous voulez, a conquis le monde. Et au départ, presque, il y a eu ces auteurs-là.

Vous avez remarqué comme Maigret et Simenon sont intimement liés ? Au point qu’on ne prononce pas leurs prénoms, certains les ont même oubliés. L’un ne va pas sans l’autre, l’un est l’ombre de l’autre, l’autre est dans l’ombre de l’un. Il faut avoir beaucoup à dire et beaucoup à donner pour tisser ce tissu-là, précieux, ouvragé à un point que vous n’imaginez pas. Point par point, le pays se dessine, les personnages émergent, dans les brumes, sous les rideaux de pluie, parfois au milieu d’un endroit croulant sous le soleil. Mais toujours avec ce rythme parfait, aux antipodes des thrillers qui sont en permanence en excès de vitesse, qui vous empêche d’admirer le paysage, parce que le voyage sans le paysage, qu’est-ce donc ?

Avec Maigret, avec Simenon, vous allez pouvoir scruter l’horizon, passer la tête dans une fenêtre et humer l’odeur de la paille. Vous allez vraiment voir les visages, jusqu’aux rides profondes, attraper l’éclat furtif des yeux des coupables et des innocents, et si vous avez de la chance, sentir l’air du temps.

Une histoire de Georges Simenon, c’est observer avec une grande attention la photographie d’une époque. Ça mériterait d’être analysé par des sociologues. Les mœurs, les habitudes, le fonctionnement des familles et des institutions. C’est découvrir les appellations oubliées, comme brigade mobile, agent de ville ou de quartier, de rue, c’est découvrir l’existence du bélinographe qui sert à transmettre des empreintes palmaires, l’ancêtre d’internet et du minitel. C’est apprendre ce qu’est le Polcod, ce système de communication crypté qui est utilisé par les polices du monde. C’est se figurer l’apparence précise d’un suspect par le truchement de son signalement parlé.

Simenon nous dit le monde et la France grâce à son guide Jules Maigret. Il nous montre un monde qui change, car le monde a toujours évolué, sans cesse, sans pause. En lisant Pietr-Le-Letton, j’ai été sidéré de constater à quel point, dès cette première histoire, le commissaire Maigret est abouti. Il est déjà là tout entier, massif, épais, taiseux, avec sa pipe et ses gestes antédiluviens. La légende est déjà présente dès les premières lignes, tout est déjà en place. Sa façon d’observer, de recouper, d’écouter son intuition. Maigret c’est le grand-père d’Adamsberg en moins perché.

Mais outre la présence méticuleuse entre les pages d’un pays qui n’existe plus, avalé par les décennies et le progrès, il y a une écriture d’une rare efficacité. Tenez, regardez ce passage, dans lequel Maigret arrive sur une scène de crime dans une gare parisienne : On le regarda avec un évident soulagement. Il poussait sa masse placide au milieu du groupe agité et, du coup, les autres n’étaient plus que des satellites.  

La plume de Simenon c’est cela. Des images qui surgissent avec poésie, une puissance « placide » mais d’une redoutable efficience. Avec son talent il nous décrit les travers de l’humain, la jalousie, la peur, la cupidité, la colère, la convoitise, liste non exhaustive. Et dans ces récits il faut bien chercher la rédemption car, lorsqu’elle se réalise, c’est toujours dans la douleur.

Pierre Assouline, qui a écrit la préface et qui est plus que légitime pour le faire, la termine en disant :  On devrait ceindre son œuvre d’un bandeau intitulé « la condition humaine », et tant pis si c’est déjà pris.

À noter la passionnante postface de Michel Carly qui vous en apprendra beaucoup sur Simenon et Maigret, Jules et Georges.

Seb.

Stoneburner, William Gay (La Noire – Gallimard), par Yann

Une vie de lecteur étant ce qu’elle est, la rencontre avec certains auteurs ne se fait parfois que tardivement, même si lesdits auteurs jouissent d’une réputation flatteuse, comme c’est le cas pour William Gay. Et cette rencontre n’est pas systématiquement à la hauteur de nos attentes, ce qui arriva par exemple avec Petite soeur la mort en 2017 … Parfois, donc, une session de rattrapage s’impose et permet de réviser un jugement initial plutôt négatif. En ce sens, Stoneburner surgit à point nommé avec la renaissance de La Noire, collection dont la disparition en 2005 chagrina à juste titre les amateurs de bonne littérature sombre.

Quand on n’aime pas trop les étiquettes, force est de reconnaître que celle qu’on a accolée à William Gay (« Southern gothic ») ne fait pas rêver. Il est donc bon de prendre un peu de distance par rapport à ces appellations dont l’intérêt reste discutable et de se contenter de l’essentiel, la seule chose qui compte vraiment, le texte.

Roman paru aux Etats-Unis en 2017, cinq ans donc après la disparition de son auteur, Stoneburner se compose de deux parties, la première suivant la cavale de Thibodeaux, qui a réussi à mettre la main simultanément sur un beau paquet de dollars (dérobé à des trafiquants de drogue) et sur la belle et sulfureuse Cathy. La seconde partie est racontée par Stoneburner, détective privé chargé par Cap Holder, ex-shérif, de retrouver Cathy, sa compagne. Quant au pactole en jeu, il va, comme souvent, éveiller bien des rancoeurs et des convoitises.

Sur une trame usée jusqu’à la corde qui, pour le meilleur, rappellera inévitablement les romans de James Crumley, le texte de William Gay séduit davantage par son côté mélancolique et désabusé que par les tenants et aboutissants d’un scénario qu’on a l’impression de déjà connaître. La blonde incendiaire et manipulatrice, les vétérans du Vietnam rongés par leurs souvenirs, le « baron » local (Holder), la petite teigne (Red) et tant d’autres sont des personnages déjà croisés ailleurs sous d’autres identités mais, finalement, peu importe, on ne sait comment mais la mayonnaise prend et Stoneburner se lit au rythme d’une cavale effrénée.

Plus que les personnages principaux, ce sont les fantômes dont ils semblent entourés en permanence qui donnent au récit ce supplément d’âme sans lequel il ne dégagerait rien d’autre qu’une impression de « déjà lu ». Ici, personne n’est jamais vraiment seul, jamais complètement présent, même quand il s’agit de faire l’amour.

Une chose en entraînant une autre, elle a fini par coucher avec moi, et ce fut une orgie entre spectres – moi et la prostituée et les fantômes de Thibodeaux et de l’épouse des collines.

La part sombre de chacun(e) peut surgir à tout instant, et même les paysages prennent parfois l’apparence d’un songe noir.

Ce décor m’appelait. Il m’appelait d’une voix qui évoquait mon passé, une voix triste et plaintive, et j’avais une telle envie de m’y fondre que cela en devenait une souffrance qui me serrait le coeur.

Les personnages de William Gay portent en eux leurs fantômes, ceux des gens qu’ils ont connus comme ceux des personnes qu’ils ont été. C’est la seule concession que l’on voudra bien faire à l’adjectif « gothique » dont il était question en début de chronique, cette impression de naviguer parfois entre deux mondes, le réel et le fantasme, le passé et le présent.

Ce second rendez-vous avec l’auteur s’avérant plus que réussi, on sera tenté de mettre le nez dans La mort au crépuscule, son roman le plus connu et de recommander la lecture de Stoneburner aux amateurs de littérature américaine en général et de roman noir en particulier.

A signaler, une excellente traduction de Jean-Paul Gratias.

Yann

Dix, Marine Carteron (Le Rouergue Jeunesse, collection DoAdo Noir), par Lou

Krkrkrkr.

LA CRUAUTÉ, règnera sur cette chronique. Délivrée par l’uniiiiiique *DrLDrLDrLDrLDrLDrLDrL* (c’est le bruit des roulements de tambour, mais t’embêtes pas à me féliciter tout le monde sait déjà comment j’imite super bien tout dans la vie jusqu’au bruit des instruments les plus compliqués à imiter)…. MARIIIIIIIIINE – THE KILLER QUEEN – CARTEROOOOOON !!!! 

(salve d’applaudissements comme si t’allais voir la première de Scream en 96 et que y’aurait eu Wes Craven d’invité qui t’aurais fait un clin d’oeil en te pointant du doigt).

MINOU !

Tu vois les araignées comment elles mettent du temps à tisser leurs petites toiles toutes jolies quand l’astre du matin révèle la rosée déposée pendant la nuit et que ô merveilles des merveilles tu t’ébahis tel un nouveau-né devant sa première série netflix ? Bah t’oublies tout de suite !

On est dans le « putain tu vas t’en prendre plein la gueule ». Tisser une toile ? Ok, mais avec toutes sortes de pièges de guedins dignes de toute la saga Saw orchestrée par je sais pas combien de Jigsaw aux commandes ! 

Dix, comme les Dix petits nègres (c’est pas moi qu’a dit c’est le livre qui t’oriente direct), un Agatha Christie avec des ados. Et c’est. DÉ-LEC-TABLE. C’est hyper déstabilisant de s’apercevoir que tu trépignes de salegossitude à l’idée que chacun des dix personnages va avoir une mort horrible et de savoir pourquoi c’est lui qui disparait dans cet ordre là et tout.

Ooooouuuh. Bon attends attends j’ai pas été très clair. Je reprends, on est sur une île et t’as 7 ados + 3 adultes qui se retrouvent dans un manoir pour participer à une téléréalité mixée à un Escape Game littéraire. Sur le papier of course, parce que dans la réalité tu te rends vite compte que tout le monde cache un lourd secret et que s’ils vont pas tarder à servir de nourriture aux crabes c’est bien parce qu’ils méritent tous leur PUTAIN DE NÉMÉSIS (oui j’utilise du grec, mais c’est parce que j’ai vu Snatch au moins 73 fois dans ma vie alors laisse béton).

Voilà. Marine rend un superbe hommage aux contes traditionnels et à la mythologie grecque qui font la morale parce que t’as eu une conduite sale très sale dans ta vie et que t’as été un danger pour autrui et que du coup si tu payes c’est ta faute tu vas pas venir pleurer après on t’avais prévenu. 

Au-delà des conneries que je peux débiter, le roman est intelligent de par son approche des comportements déviants que reproduisent les adolescents entre eux, à force de se faire parasiter par certains comportements adultes, avec une grosse influence de toxicité masculine. Slutshaming, viol, agression physique et/ou verbale, exclusion des groupes dû aux différences physiques, ethniques, …

Brillant. 

Je jalouse les petits malins que je reconnais (enfin une surtout) dans les remerciements qui ont eu ce texte sous forme de feuilletons, mais je remercie la personne de pas m’avoir envoyé ça sous cette forme sous peine de harcèlement quotidien pour avoir chaque feuilleton le plus vite possible.

Marine, Olivier, merci, bravo je sais pas quoi dire, c’est juste une excellente collaboration encore une fois. Je vais ranger Dix à côté d’un certain Plus de morts que de vivants parce que c’est tout à fait sa place. 

DE KRO BISOUS 

(DU SANG DU SANG ENCORE DU SANG JE VEUX DU SANG !)

Lou.


Ceux que nous avons abandonnés, Stuart Neville (Rivages), par Aurélie

Un magnifique roman noir qui se déploie autour du jeune Ciaran.

Reconnu coupable à 12 ans du meurtre d’un homme, il se retrouve libre à 19 ans, désarmé face à la vie quotidienne et complètement sous l’emprise de son frère Thomas dont la part d’ombre nous apparaît très vite. L’inspectrice Flanagan fait partie de ceux qui ont toujours pensé Ciaran innocent et pense encore pouvoir le prouver, quitte à utiliser des méthodes peu orthodoxes…

Cette remise en liberté crée pas mal de remous et provoque une série de sombres événements qui va tisser autour de Ciaran un réseau de mains tendues mais aussi de violence.

Alors que tout s’accélère, que l’urgence s’installe, il semble continuer à garder un flegme et un recul tout à fait déstabilisants pour le lecteur.

Qui est vraiment Ciaran ? Pour moi sans aucun doute l’un des personnages les plus fascinants que j’aie pu rencontrer depuis longtemps. D’une page à l’autre je pouvais passer d’une forte envie de le serrer dans mes bras à une sorte de répulsion instinctive. On a à la fois besoin de le protéger et de s’éloigner de lui au maximum. Stuart Neville sème magnifiquement bien la confusion dans nos esprits !

Vous le lisez et on en reparle ?

Traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Aurélie.

Les Spectres de la terre brisée, S. Craig Zalher (Gallmeister), par Le Corbac.

Quelle chevauchée je viens de me faire dans ce coin paumé du Mexique en ce début du 20ème siècle ! Si j’avais été seul, je n’aurais jamais survécu à cette mission de sauvetage désespérée au sein d’un ancien temple aztèque transformé en un splendide bordel de luxe, à ce Fort Alamo version S. Craig Zalher.
Mais j’étais bien accompagné, coincé entre cette montagne de muscles paternelle qu’est John Lawrence Plugford, ses deux fils et la fine équipe qu’il a constituée (un bedonnant ex-esclave affranchi fin cuisinier, un indien maniant l’arc et se nourrissant goulument des cœurs et autres abats des oiseaux choppé en plein vol et le Long Clay, gâchette exceptionnelle s’il en est).
A ce groupe hétéroclite vient s’ajouter un jeune dandy ambitieux et désargenté, naïf et candide quant à la violence du Grand Ouest.
Un chariot, des mines, des revolvers, des flèches et des fusils… et surtout la hargne, la colère et la volonté de sauver Yvette et Dolorès de cet enfer qu’est ce bordel dans lequel elles sont prisonnières de Gris et ses fils afin de servir de putes pour ces messieurs de la Haute sociétés qui se font grave chier avec leurs braves matrones.
Alors toute cette sacrée bande de lascars, tu vois, ben elle m’a rassuré . Je me sentais à l’abri et en sécurité, sans crainte, certain de ne rien risquer et persuadé que cela se déroulerait sans accrocs.
Sauf que… sauf que quand j’ai vu comment se comportaient ces loustics avec les salopards qui avaient kidnappé les deux filles Plugford, je me suis dit que c’était mal barré pour la tranquillité et la ballade de santé.
On n’était plus sur un air de ritournelle mais plutôt sur un requiem. Une musique rythmée par des hurlements et baignant dans le sang qui gicle des blessures, un rythme saccadé et continu comme le sifflement des balles, comme le choc des impacts sur les corps, comme les explosions qui résonnent à nos tympans.
Véritable chef d’orchestre de cet opéra macabre, S.Craig Zahler suit sa partition sans temps mort. Comme il se doit, il suit le tempo et nous emmène dans sa tragédie.
Largo, lento d’abord pour la mise en place, pour la présentation de tous les personnages et de la situation… Le où, quand, comment, pourquoi.
Puis, d’un coup de baguette, Monsieur Zalher nous sort les A : Adagio, Andante, Allegretto et Allegro…Le temps de quelques chapitres le récit prend son envol, les personnages se font moins opaques et puis l’action se pose, doucement même si elle reste violente et sanglante. Les bases posées, le déroulement de la partition peut progressivement prendre son envol ; chaque musicien est à sa place et connait son rôle.
Le rythme s’accélère, le tempo devient de plus en plus sourd et profond, reflet de cette violence que chaque père a en lui, de chaque parent voulant protéger ses enfants.
Parce que, finalement, qu’écrit donc d’autre S.Craig Zalher que cette vision patriarcale de la protection de sa descendance ? Jusqu’où le père est-il prêt à aller pour la préservation de sa lignée ? Pour ne pas laisser sa famille entachée d’une mauvaise réputation ?
Souvent l’on parle de ces mères qui luttent et se révoltent et trouvent en elles des ressources de force méconnues pour sauvegarder leur progéniture …
Ici, une fois que le Vivace, le Presto se mettent en branle, les brutes masculines sont lâchées dans toute leur splendeur ; et elles ont tous les droits : tortures, meurtres de sang froid, violences gratuites. Tout est permis pour que l’on ne touche pas ou plus à la chair de leur chair parce qu’il n’y a rien de plus sacré que la famille, les liens fraternels et l’honneur.
Alors quand arrive le final du Prestissimo, la boucle est bouclée et le tempo repart à rebours, redescendant progressivement pour finir par revenir au largo de base.
S. Craig Zalher nous offre un opéra baroque et dramatique plein de bruits et de fureurs, de tripes et de sang, de bravoures et d’honneur dans lequel la violence n’est jamais gratuite, où la force sert de bâton de berger pour nettoyer les fautes de chacun et retrouver une certaine dignité de vie.
Partout, de tous temps, il existera des pères qui seront capables de déplacer 7 Mercenaires prêts à se lancer dans une Horde Sauvage pour défendre un Fort Alamo.
Un pur moment de bonheur pour cette lecture faite de sang et de sueur, fleurant la poudre et les tripes et si riche d’amour…pourtant.

Traduit par Janique Jouin de Laurens

Le Corbac.

Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Yann

Après La guerre est une ruse, paru en septembre dernier et qui posait les fondations de sa trilogie, Frédéric Paulin est de retour avec Prémices de la chute, en attendant le troisième et dernier volume en mars 2020.

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par l’auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle devrait avoir.

Yann.

Le triomphant, Clément Milian (Equinox-Les Arènes), par Perrine

Alors là… Je suis perplexe. J’avais découvert Clément Milian avec son premier roman Planète vide dont je vante encore régulièrement les mérites, et j’attendais avec impatience son prochain. Evidemment, il est allé là où personne ne l’attendait et nous propose un roman des plus atypiques.

Le triomphant c’est une histoire de lutte du bien contre le mal dans une France ravagée par la guerre. Enfin non, ce n’est pas si simple forcément sinon ce ne serait pas intéressant.

Le triomphant c’est une chasse à l’homme au Moyen Age, 5 personnages à la poursuite d’un autre qu’ils ont nommé la Bête. Cette bête ils la connaissent bien, ils ont combattu à ses côtés, ils savent de quoi elle est capable. Ensemble ils ont massacré, pillé, pour une cause qui n’en était finalement même pas une. Rongés de remords, ils se sont donné une mission, tuer la Bête.

Peut-être que débarrasser le monde de ce monstre rachètera leurs pêchés ? Chacun d’entre eux est motivé par une raison différente, piété, orgueil, culpabilité, unis par un même objectif oui, eux pourtant si différents. Ils croiseront des cadavres en pagaille et des survivants, des forêts apocalyptiques et des rivières salvatrices, des scènes d’horreurs et quelques modestes éclaircies.

Dans une ambiance à mi-chemin entre la scène d’ouverture de Games of trones (le livre plus que la série) et la Jeanne d’Arc de Luc Besson, rythmé par une écriture sèche, courte, haletante, dépourvue de dialogues puisque la communication est en fait inexistante dans tout le roman, Le triomphant perturbe et pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Un livre qui a bien sa place chez Equinox, qui a le don de nous mettre entre les mains des ouvrages originaux qui en disent long sur l’humain et nous poussent à nous interroger sans cesse sur ce qui fait de nous ce que nous sommes, ou pas…

Perrine

Salut à Toi Ô Mon Frère/ La Vie en Rose (Marin Ledun – Série Noire Gallimard) par le Corbac

Quel panard il a pris le Corbac, même pas qu’il était arrivé le Renard, que le calendos lui chût du bec.
Il écrit bien le Marin Ledun et puis pas comme d’habitude (attends me fait pas dire ce que je n’ai pas dit… Non ça veut pas dire qu’avant il n’écrivait pas bien, ça signifie… Mais tu vas me laisser parler oui ? Bon donc voila, il est dans un autre registre. Ben oui il n’écrit pas pareil tu vois. Il y a comme de la « littérature » dans son texte. Il manie la langue comme un ménestrel, il joue sur les sonorités, le rythme des mots et se fait même poète en prose. T’as compris ?… Bien).
Bon, je disais quoi ?
Ah oui qu’il n’écrivait pas comme d’habitude. Par contre il reste comme dans ses précédents ouvrages un grand metteur en scène.
Il nous fait le coup à chaque fois, nous surprenant par sa capacité à changer de genre.
Après le huis-clos et la tragédie, Monsieur Ledun s’essaie au vaudeville romanesque et à la comédie de Boulevard.
Imaginez donc cette « smala », cette meute composée d’un père au pacifisme marital exemplaire, une mère que même les Sex-Pistols ils en voudraient pas… six gosses dont 3 adoptés made in Colombie (imaginez donc comment ça jase à Tournon, entre commères et vieux cons racistes par habitude et confort pseudo moral) parce que Adélaïde, la mère, elle veut bien des gosses par amour mais pas par souffrances … et puis les six gamins ( sans compter le chien et les 2 chats) tous aussi dégourdis que Sport Billy ou Edouard Bern ou Jean-Pierre Foucault sans ses fiches…
Une pléthore de marmots tous plus futés les uns que les autres, tous plus à même de connaitre le monde dans lequel ils vivent parce que eux le savent «La vie n’est pas un long fleuve tranquille ».
Parce que les luttes fraternelles, les désaccords parentaux ça se règle entre eux, mais l’injustice on la combat en famille, on s’unit et se rassure les uns les autres pour que l’inacceptable ne soit pas le quotidien, parce que l’injustice on lui chie à la gueule, que la bêtise humaine n’est que l’expression de l’inculture générale et ambiante d’une époque de merde.
Tu te souviens de Daniel Pennac ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens de Manchette ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens de Bernie Bonvoisin ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
Tu te souviens des Clash ? Ben voilà maintenant il y a Marin Ledun.
(Ouais je suis dithyrambique, voire exagérément pas objectif, ou hallucinant de mauvaise foi mais purée, lire Salut à Toi et La Vie en Rose, ça te remue les sangs. Ton transit intestinal il est tout chamboulé, ton cœur il bat la polka, t’as même les yeux tellement éclatés qu’on te prendrait presque pour un lapin myxomatosé sur une autoroute belge à 4h34 du matin.)
Un mec comme je les aime ! Burné comme pas possible. Doué encore plus que couillu. Maîtrisant la langue française mieux encore que ses vieux pairs. Un dico ambulant de référence rebelle, punk et littéralement littéraire.
Un gars quand il écrit c’est pas pour se lire ou bavasser allègrement, un gars quand il aligne les mots t’as envie de ranger ton Scrabble et de sortir le Trivial Pursuit édition Punk/Rock/Contestataire/Rebelle et Nadine Mouque.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Marin il a pas laissé sa langue coincée dans les touches de son clavier parce qu’il balance allègrement mais qu’il reste clément. (Non il cherche pas des explications bidons et des excuses pitoyables à l’emporte-pièce), il se contente de raconter.
Mais c’est quoi donc qu’il raconte pour que Le Corbac il soit aussi déplumé ?
La Vie. La vraie vie, voilà de quoi il te cause avec talent, poésie et verve envolée. C’est beau comme des champi à peine éclot au début de l’automne, ça fleure aussi bon qu’un Monsieur Batignolles Vs Les Démons de Jésus, ça te remue autant qu’un True Romance Vs Bridget Jones, ça te chamboule comme si tu découvrais un C’est arrivé près de chez les Loud, ça te remue comme un Fight Tuche….
J’adore ce type !
De caricatures non censurées, représentatives à l’extrême de ce que notre société réfute, refuse, rejette ; de situations abracadrantesques dignes d’une représentation de théâtre publique de la fin du 19ème ; de Deux Machina en concours de circonstances improbables, en passant par une langue que ne rejetterai ni Frédéric Darc, ni Georges Pérec et avec une musicalité digne de Brassens repris par un vieux groupe de caves métal, quadras bedonnant aux cheveux longs et gras dissimulant une calvitie en voie de développement, vêtus de vieux tee-shirt devenus collectors couvrant à peine leur besace ventrale de biéreux, la vie en rade, des rêves plein la tête, des cris coincés dans les gosiers devenus trop étriqués… Marin il nous balance un super roman pamphlématique (ouais ça existe pas comme mot, et alors ?… Je t’emmerde, c’est comme ça, je viens de l’inventer… oui et alors, si je veux inventer des mots, je le fais… Quoi ? Ça se fait pas ? tu la vois ma Doc Martin’s coquée ? Tu la veux dans ta tronche ? Non ? Ben ta gueule alors !)
Ces deux romans sont splendidement convaincants, drôlissimes, déroutants, questionnant, ils sont tissés comme de vrais patchworks made in Bolivie, autour d’une famille droite dans ses bottes. Chez Marin Ledun on se pose des questions, on se remet en question et on fait du mieux qu’on peut. Il a su amener dans ces deux romans toute une sincérité, toute une «utopie» familiale, une révolution dans le monde de l’enseignement et encore plus de l’éducation.
On se plaît à identifier nos rêves passés et oubliés, on sourit à l’évocation des liens dans ce microcosme que sont les Mabile-Pons, ce «gouvernement» au sein d’un système qu’ils contestent tous…
Il y a un souffle chaud qui balaie ces deux ouvrages, il y a un « esprit » qui habite ces pages et qui nous parlent.
Cela pourrait être un roman de génération…
A lire absolument.

Un feu d’origine inconnue, Daniel Woodrell (Autrement), par Yann

C’est par le biais de la BD que l’on a découvert l’oeuvre de Daniel Woodrell, grâce à l’extraordinaire adaptation que Romain Renard avait réalisée du non moins splendide Hiver de glace (Rivages / Thriller) au sein de la regrettée collection Rivages Casterman, qui donna naissance à quelques chefs d’oeuvre … Suivirent, au fil de nos lectures, un roman poignant (La mort du petit coeur) et un recueil de nouvelles, Manuel du hors la loi, pétri de noirceur et d’humanité, tous deux chez Rivages également.

Déjà publié en 2014, Un feu d’origine inconnue est remis en avant par les éditions Autrement et l’on ne pourra que s’en réjouir tant Daniel Woodrell parvient, une nouvelle fois, à saisir son lecteur pour le plonger dans un récit d’autant plus puissant qu’il est inspiré d’un drame auquel furent mêlés des membres de sa famille.

« Missouri 1929. Un soir d’été, les habitants de West Table se rendent joyeux au bal du village. Mais cette nuit-là, la salle prend feu avant d’exploser, laissant de nombreux morts et beaucoup de questions. » (Quatrième de couverture).

A partir d’un moment central (le soir du drame) et d’un personnage (Alma), Daniel Woodrell tisse avec maestria un fil narratif qui navigue entre les personnages et les époques sans jamais perdre un instant son lecteur. On suivra ainsi la vie de la famille Dunahew sur plusieurs générations (Alma, son mari et ses enfants, sa soeur, la sensuelle Ruby, leurs parents), on pénètrera dans l’intimité de Mr. et Mrs Glencross, on découvrira l’ancienne identité de Freddy Poltz, le mécanicien local et bien d’autres personnages seront ainsi mis en lumière à tour de rôle, plus ou moins longuement, apportant chacun(e) une épaisseur supplémentaire à la tragédie à venir.

C’est une petite ville tout entière qui est ici auscultée, observée avec une attention et une humanité qui donnent toute sa force à ce récit dont la brièveté (213 pages) confirme le talent de Woodrell, qui n’éprouve pas le besoin de s’étaler sur plusieurs volumes et parvient à donner à ces quelques pages un souffle qui manque parfois cruellement à d’autres. C’est également le tableau saisissant de la population d’une petite ville du Missouri, tableau si précis qu’on pourrait le reproduire à grande échelle et l’appliquer à une bonne partie des Etats-Unis. Daniel Woodrell sait de quoi l’homme est capable, dans le bien comme dans le mal et il met à jour sans états d’âme l’envers du décor, les secrets que chacun(e) possède et tente de garder terrés. Il décrit également avec justesse et sans fard les rapports de force entre blancs et noirs ou entre classes sociales et c’est ici qu’il se montre le plus incisif et réaliste. L’entresoi permet aux membres éminents de cette petite société de bénéficier d’une impunité quasi totale, d’autant plus révoltante que la population noire et pauvre n’a la plupart du temps que ses yeux pour pleurer.

« Il était incapable de se reposer ou de rester à ne rien faire et devait demeurer ainsi toutes sa vie – le repos était dangereux pour les pauvres, il le savait, et quand ils étaient oisifs, les démunis étaient envahis d’idées d’indignité prédéterminée qui grandissaient en eux, les détruisant de l’intérieur. »

Aussi puissant que bref, politique et social autant qu’historique,Un feu d’origine inconnue confirme si besoin était qu’on a ici affaire à un grand auteur et l’on ne pourra qu’exhorter à se pencher sur son oeuvre (dont les autres titres sont tous parus chez Rivages). Et l’on remerciera les éditions Autrement pour cette réédition bienvenue.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.