Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre (Rivages) par Aurélie (OK)

Un grand roman qui m’a ramenée au plaisir de lecture boulimique des oeuvres de Victor Hugo découvertes à l’adolescence. Un de ces livres dont on aimerait qu’ils ne se terminent jamais, ses presque 500 pages nous semblant encore trop peu tant le souffle romanesque mêlé à celui des obus nous habite pendant des jours, nous faisant nous précipiter vers ces lignes dès qu’on a quelques minutes.
Un style flamboyant qui nous narre un épisode qui prend bien peu de place dans nos manuels d’Histoire. Quelques jours qui marquent la fin d’un rêve, celui d’une Commune pouvant s’installer durablement au nez et à la barbe des Versaillais. Quelques jours où vont s’affirmer toute la beauté des idéaux de certains en même temps que la bassesse d’âme de beaucoup d’autres. Au milieu du tumulte, des moments de grâce qui font croire, jusqu’au bout, que perdre n’est pas une fatalité.
Ce roman fait de pavés, de fusils, de moignons, de pain, d’amour, de rues parisiennes est à  dévorer dès le 2 janvier aux Éditions Rivages.
Aurélie.

Darktown, Thomas Mullen (Rivages Noir) par Yann

Aussi récente soit-elle, l’histoire des Etats-Unis est si riche en épisodes marquants que certains ont encore besoin d’être mis en lumière afin d’arriver à la connaissance du plus grand nombre. Si l’esclavage et la guerre de Sécession font partie des plus connus, au même titre que la lutte pour les droits civiques et l’assassinat de Martin Luther King, le chapitre auquel Thomas Mullen consacre son roman fait partie de ces périodes restées dans l’ombre, alors qu’il s’agit ici d’un moment clé pour la population noire, au niveau de la ville d’Atlanta en tout cas et, implicitement, pour le reste du pays ensuite.

1948, Atlanta, Georgie. Sous l’impulsion du président Harry Truman qui instaure la déségrégation au sein de l’armée américaine, le département de police de la capitale de la Georgie recrute huit afro-américains, qui seront les premiers de l’histoire du pays à porter l’uniforme. Evidemment, cette véritable révolution fait grincer bien des dents, en particulier dans cet état du sud où un bon noir est un noir pendu …

Lucius Boggs et Tommy Smith, deux vétérans de la seconde guerre mondiale, font partie de cette nouvelle brigade, dont les attributions, bien sûr, sont très limitées par rapport à ce que peuvent s’autoriser leurs « collègues » blancs. Las de subir quotidiennement railleries et menaces, Boggs et Smith décident d’enquêter, de manière officieuse, sur la mort d’une femme métisse retrouvée dans une décharge. Loin de savoir où ils mettent les pieds, les deux hommes vont découvrir la face cachée de leur ville, celle où les rapports entre blancs et noirs n’ont pas évolué d’un iota, au sein d’un état où un homme pouvait en tuer un autre à cause de sa couleur de peau, simplement parce qu’il l’avait décidé, le tout en parfaite impunité.

Même si Thomas Mullen bâtit sur une trame plutôt classique un récit efficace et maîtrisé , c’est la réalité des faits historiques, plus que l’intrigue, qui fait froid dans le dos. Le parcours de Boggs et Smith, leurs confrontations régulières avec Dunlow, policier blanc adepte de l’ultraviolence envers  les gens de couleur, les risques encourus par les deux hommes dès qu’ils s’éloignent de la ville pour enquêter dans la famille de la victime, en pleine campagne, où le shérif a pouvoir de vie et de mort sur les populations noires locales, chacun de ces épisodes pointe l’extrême difficulté pour ces hommes de mener à bien leur travail.

Si aujourd’hui encore, les violences policières envers la population noire font régulièrement la une des journaux, on mesure  néanmoins les formidables avancées connues depuis, inimaginables à cette époque pas si lointaine. Certes, du chemin reste à faire mais les mentalités évoluent et l’on ne peut que souhaiter que ces progrès s’amplifient, même si l’élection d’un Donald Trump permet légitimement de nourrir quelques réserves à ce sujet.

Annoncé comme le premier volume d’une nouvelle série, Darktown est une réussite et l’on ne peut qu’espérer que Thomas Mullen continue à creuser l’histoire de son pays. Qu’il prenne de l’assurance dans son écriture et n’hésite pas à se bousculer en même temps qu’il secoue son lecteur et nous serons comblés.

Traduit de l’anglais (américain) par Anne-Marie Carrière.

Yann

 

Père et fils, Larry Brown (Gallmeister), par Seb

 

Traduit de l’américain par Pierre Ferragut.

« Conduisant sa vieille voiture à toute allure sur le bitume rapiécé, il passa devant des clôtures  rouillées, une grange qui s’effondrait, des vaches noires sur de l’herbe verte. Puis il s’enfonça dans  les bois qui commençaient là, dans une vaste  crypte d’arbres et de vignes grimpantes, dans le  tunnel creusé par ses phares. Il tendit le bras à  l’extérieur et salua dans le vide.

– Adios, enculé de mes deux, dit-il. »

 

Ce livre, Père et fils, c’est un libraire qui me l’a offert. Un cadeau précieux,  doublement. Un, pour le cadeau qu’il représente ; deux, car il est la preuve  que des libraires existent encore, je veux dire des vrais, des qui lisent des  livres et qui les conseillent à des lecteurs.

Je connaissais Larry Brown de nom, de réputation. Et quelle réputation !  Des pointures françaises m’en avaient parlé, donc j’étais impatient de le lire j’attendais juste qu’il m’appelle. Il y a peu, le murmure de sa voix s’est fait  entendre des tréfonds de ma bibliothèque, il a parlé à mon cœur avec des  mots simples, des mots vrais. Il a agité des monstres à face humaine et des  sentiments exacerbés au bout de ses fils invisibles. Il a joué cette fameuse  petite musique que l’on recherche tous à travers les lignes noires, ces graffitis assemblés avec espoir et créativité, ces hiéroglyphes hétéroclites qui main  dans la main, nous disent des choses puissantes. Parce que ce livre est  puissant, si puissant que, au moment où j’écris ces lignes, je n’ai peut-être pas appréhendé toute la profondeur du récit, toute la complexité des  personnages. Peut-être devraise attendre un peu, laisser toute cette matière fluctuante me pénétrer plus en profondeur, là où des choses intangibles se jouent malgré nous. Mais j’ai peur d’oublier cette autre chose si importante, l’émotion.

L’histoire. Quelque part dans le sud étouffant de l’Amérique séculaire. Glen vient de sortir de prison, trois ans pour avoir renversé et tué un gamin avec sa voiture, imbibé jusqu’aux paupières. Trois années interminables, juste  égrenées par les lettres de son amoureuse, Jewel. Jewel qui avait promis de  l’attendre, Jewel si belle, mais Jewel avec un gamin, David, le fils de Glen. Le premier point d’achoppement. Glen retrouve son coin de paradis aux  allures d’enfer, il n’est jamais allé ailleurs de toute sa vie. Il revoit son frère Puppy, son père Virgil, et d’autres personnes avec lesquelles il a des contentieux, ou pense avoir des contentieux, comme Ed, le vieux Barlow, ou bien  encore Bobby, le shérif. Le problème c’est que ces trois années à Parchman n’ont servi à rien, Glen n’a rien appris. Il revient avec beaucoup de colère et de hargne dans son cœur, une substance qui le brûle et qu’il se doit d’expul ser avant de se consumer.  Une sale histoire va s’écrire dans la poussière du sud.

 

Larry Brown vous prend à la gorge dès l’entame, et jamais, jusqu’à la fin, il ne desserrera son étreinte. Dès le début, dans ce trajet qui ramène Glen chez lui, dans cette petite ville écrasée de chaleur, où les non-dits et les rumeurs filent et prolifèrent en abondance, on comprend que le  passé pèse ici bien plus lourd que tous les livres du monde. Dans cette route du retour, avec Puppy au volant et Glen à côté de lui (et nous assis à l’arrière de la voiture), on décrypte des aspérités, des cicatrices aux visages de plaies béantes et suppurantes, des histoires pas réglées, des suspicions à chaque  coin de rue, des revanches non prises et qui réclament leur dû en hurlant  leurs silences dans la nuit profonde.

L’auteur nous plonge sans aucune aménité dans l’Amérique des déclassés,  celle qui rame au quotidien, celle qui tire le diable par la queue et se permet de jouer avec lui,parce qu’elle n’a pas grandchose à perdre, et que de toute  façon, la défaite est son quotidien. L’Amérique d’en bas, aurait dit un ancien premier ministre bossu de chez nous, ancien marchand de café et inventeur de formules de prisunic. Dans les miasmes de ce pays  qui traîne le cauchemar du rêve américain comme un boulet, nous  apprenons à connaître Virgil, le père de Glen. Un mec intéressant et  attachant ce Virgil. Pas tout à fait nickel, mais qui peut s’énorgueillir de  l’être ? Bobby le shérif, débordé et très empathique, se retrouve avec une  sale affaire sur les bras alors que le retour de Glen complexifie son job et sa  vie. Glen, véritable bombe à retardement qui semble se foutre de tout ce qui tourne autour de lui, sauf de Jewel. Glen est un personnage sublime d’un  point de vue romanesque, un gros bidon de nitroglycérine, un écorché vif  qui continue à se scarifier au soleil du sud. Un nageur en eaux troubles qui  lutte pour ne pas être entraîné au fond par ce passé tellement noir, plus sombre que l’eau du bayou elle-même. Glen est un volcan qui a sommeillé durant trois années, et qui ne  semble pas avoir le choix, cracher ses nuées ardentes qui jaillissent de son  cœur ouvert en deux, ou mourir d’implosion, étouffé par ces mêmes  cendres brûlantes.

Et tout autour, le sud, son rythme languide, son climat pesant, qui opprime à sa manière les gens de peu, les besogneux journaliers, toute la périphérie  de Glen, l’âme du pays en haillons posé là, crépitant sous le feu du soleil,  absorbant les averses orageuses, subissant les saisons et les années avec la  résignation de la roche, mais sans la protection de sa peau dure de granite.

Glen, Jewel, Bobby, Virgil, un carré dont la somme des côtés promet un  résultat explosif, corrosif, très instable. Une géométrie aléatoire parasitée  par les actes anciens, les mauvaises actions des uns et des autres, leurs re-noncements aussi, leurs évitements, les coups du sort en embuscade, et au  final, au bout de la ligne droite ébouriffée de poussière, la colossale facture à payer.

Au-delà du travail chirurgical réalisé sur les personnages, se trouve l’écriture  puissante et débordante d’images de Larry Brown. Comme cette phrase  page 133, qui n’a l’air de rien, mais qui fait apparaître une image très nette,  la bonne image, et c’est si compliqué à réussir : Le soleil avait un peu baissé  dans le ciel et les chênes laissaient filtrer quelques rayons, quelques minuscules  tâches de lumière qui clignotaient quand les rameaux bougeaient sous la brise.

Une sacrée phrase qui parvient à faire apparaître en chacun de nous « la  fameuse image », on y est, on voit les rais de lumière nous faire de l’œil par intermittence.

Dans ce roman noir d’une rare puissance, on se dit que les dés son quasi-ment jetés quand les destins se coltinent autant de difficultés, quand le  passé se transforme en tumeur incurable, que se voir tel que l’on est à la  grande lumière est un effort surhumain alors que s’enfoncer dans la tourbe est si facile.

Ce roman est un grand livre sur les caractères profonds, sur les vieilles  rancœurs qui pourrissent tout, sur les erreurs vitrifiées dans les couloirs du temps, sur les haines recuites et la capacité de l’homme à pardonner,  ou pas. Parce que le pardon réclame bien plus de volonté et de grandeur  que la vengeance.

 

Seb

Pension complète, Jacky Schwartzmann (Seuil) par Aurélie

Résultat de recherche d'images pour "Schwartzmann seuil pension complète"Un polar qui déborde d’humour sur les pas de Dino, gigolo au Luxembourg (je ne le dis pas trop fort, il n’apprécie pas trop cette étiquette), devant se mettre au vert dans le sud de la France pour quelques semaines.

Quelques péripéties l’amèneront à croiser la route d’un Prix Goncourt asocial et plein aux as, d’un enquêteur fan de running, d’un mystérieux tueur en série. Des rencontres qui vont être le cadre d’une réflexion nécessaire quant à sa vie de presque cinquantenaire n’ayant encore rien accompli de tangible.

J’ai voulu en lire seulement deux pages avant de le placer sur ma pile de lecture pour plus tard, je n’ai pas pu le lâcher avant la dernière ligne !

Cette petite pépite drôle et sanglante est disponible chez vos libraires depuis octobre. De mon côté je vais me pencher très rapidement sur ses deux précédents romans Mauvais coûts (Points) et Demain c’est loin (Seuil), je vous encourage à faire de même !

Johnny Cash – I walk the line, Silvain Vanot (Le Mot et le Reste) par Lou

Eh minou tu sais j’me suis dit que comme première publication chez les Unwalkers fallait que j’tape assez fort, du coup j’ai réfléchi à une histoire, ou à un dude qui voulait marcher dans son sens à lui, pas faire comme tout le monde même si des fois faut faire avec. 

Ça tombe putain de bien vu que Silvain Vanot (à qui on doit un bouquin sur Dylan dispo en Librio) a sorti un truc sur Johnny Cash, qui est genre un de mes héros préférés et un modèle de citoyenneté dans la vie (ça veut dire quelqu’un qui arrive à foutre le bordel et se faire aimer des gens même si à la base c’est un sale gosse  qu’était pas destiné à ça tu vois ?)

I walk the line, en référence à la chanson la plus connue du chanteur, est aussi efficace que le répertoire de Cash ; chapitres lus en 3 minutes tout en révélant des secrets qui te permettent de mieux comprendre l’Homme en noir, c’est simple, professionnel et orienté, en gros un bon mélange de perfection. 

Tu peux pas t’empêcher de penser au film de James Mangold (Walk the Line, y’a pas le I c’est important) et tant mieux parce que Vanot y fait référence, t’hallucines aussi de voir avec quelle simplicité il te décompose ce tube, l’analyse et te dit tout ça avec des mots simples, comprenant que la musicologie tu savais même pas que ça pouvait exister ni comment ça pouvait être intéressant dans la vie.

Pas de secrets croustillants dignes d’un torche cul acheté chez le marchand de journaux, mais de véritables anecdotes sur ce qui a constitué la légende Cash ; son amitié avec Dylan, les enregistrements de ses tubes en langues étrangères (allemand/espagnol), son concert à la prison de Folsom et les réactions du personnel du pénitencier quant au fait qu’il se foutait bien de leur gueule, appuyé par des prisonniers chauds bouillants, …

Pas besoin d’être fan ou incollable sur l’artiste, ça se lit tout seul et on en ressort avec l’envie de choper une gratte, d’y glisser un billet pour changer le son de l’instrument et de lâcher des « hmmmmmm » avant chaque couplet.

Un putain de régal, autant t’dire que t’as vite fait de réviser ta lettre au Père Noël, préférant piocher dans la biographie sélective, la discographie sélective et la filmographie sélective de Johnny pour égayer tes étrennes.

Allez Santa fais nous plaisir putain !

Gimme some mother fuckin kisses !

Lou

La femme à part, Vivian Gornick (Rivages) par Aurélie

La femme à part par GornickVivian Gornick est sans aucun doute une femme à part. Le gros coup de coeur que j’avais eu pour sa plume dans « Attachement féroce » se confirme avec ce nouveau texte que nous proposent les éditions Rivages à la rentrée.

Vivian déambule dans New York et partage avec nous des scènes de vie, un regard profond sur sa ville, une analyse fine des sentiments amicaux, des relations amoureuses qui ont ponctué sa vie tournée vers la littérature et une farouche volonté d’indépendance. Solitude et vieillesse apparaissent alors comme deux spectres que l’auteure tient en respect grâce à la magie de ses mots.

Voilà un mois maintenant qu’il m’accompagne dans tous mes déplacements et sur ma table de nuit. Quelques lignes ou pages chaque jour de cette prose sublime qui pousse à l’introspection tout en nous faisant côtoyer de grands auteurs, de simples passants ou les lieux emblématiques d’une ville qui nous envoûte.

Que vous soyez amoureux de New York, passionné de littérature américaine ou juste curieux de découvrir une des plus grandes auteures de notre époque, ce livre est pour vous ! « Attachement féroce » est bien sûr toujours disponible chez vos libraires. Tous deux sont traduits par Laetitia Devaux.

Ecorces vives, Alexandre Lenot (Actes Noirs) par Yann.

Rural noir, pas rural noir, western des campagnes ou polar cantalou, nature writing ou autre chose, quelle importance finalement ? La case dans laquelle on va ranger le livre compte-t-elle davantage que les qualités propres au texte ? On ne va donc pas s’embarrasser avec cette question aujourd’hui, ni demain , d’ailleurs.

Ce qu’on retiendra, par contre, c’est le nom de l’auteur, Alexandre Lenot, qui, d’après la 4ème de couv, écrit pour le cinéma, la radio et la télé, pas moins. Et qui propose ici son premier roman, à peine plus de 200 pages au coeur du Massif Central, dans un Cantal qui n’ a rien à voir avec le pays du fromage et des vaches auquel on pourrait penser au premier abord.

Dans cette enclave sauvage à l’écart des grands axes se joue un de ces drames dont l’Homme a le secret, une histoire dans laquelle la peur le dispute à la haine.

Une ferme incendiée par un « étranger », il n’en faut pas plus à la vindicte populaire pour se réveiller, et, avec elle, les vieilles rancoeurs et la violence que l’on garde habituellement pour la saison de chasse … Il ne fait pas bon être différent ou venir d’ailleurs, dans ce pays obscur, Louise et Elie ne tarderont pas à en faire l’expérience.

Si l’intrigue est ici plutôt ténue, l’écriture d’Alexandre Lenot parvient à sublimer le récit et à lui donner l’épaisseur d’un drame antique. Cette chronique de la haine ordinaire se lit d’une traite et offre au passage quelques portraits plutôt réussis. Une tension permanente règne ici, alimentée par les sentiments exacerbés des protagonistes, peur et jalousie faisant rarement bon ménage.

Ecorces vives ne manque donc pas d’atouts pour un premier roman et l’on suivra avec intérêt le parcours d’Alexandre Lenot dont la langue fait des merveilles, à tel point qu’il en négligerait d’étoffer la trame de son récit, seul bémol que l’on se permettra à propos de cette lecture.

 

 

Les Bleed, Dimitri Nasrallah (La Peuplade) par Yann

Récemment remarquée avec le titre Homo sapienne (Niviaq Korneliussen), la maison d’édition québecoise La Peuplade, emmenée par Simon Philippe Turcot, fait son petit bonhomme de chemin par chez nous et propose un catalogue hors des sentiers battus.

Les Bleed, paru en août dernier au Québec et qui arrive ici le 17 janvier , est le 3ème roman de Dimitri Nasrallah, après Blackbodying et Niko. D’origine libanaise, l’auteur vit actuellement à Montréal.

Il imagine ici un pays, quelque part au Moyen-Orient, le Mahbad, gouverné par la même famille depuis trois générations. Les Bleed, puisque tel est leur nom, bien accrochés au pouvoir, n’ont aucune intention de lâcher celui-ci et c’est donc dans cet esprit de continuité que Vadim, le dernier né, se présente pour un second mandat. Ces élections à l’issue normalement prévisible, quitte à faire disparaître quelques bulletins de vote, ne se déroulent pas de la manière envisagée et le pays plonge rapidement dans une crise de grande ampleur, comme il a pu en connaître avec le père et, avant lui, le grand-père de Vadim.

Alternant les voix de Vadim et de Mustafa, son père, Dimitri Nasrallah entrecoupe également son récit de coupures de presse, La Nation d’abord, journal aux mains du gouvernement, ou d’articles du blog Transfusion sans gain, tenu par une opposante au régime. Plus que le récit en lui-même, c’est ce changement de narrateur ou de média qui met en lumière le problème majeur des Bleed, à savoir une déconnexion complète avec la réalité quotidienne du peuple qu’ils gouvernent. Bâti à grands coups de guerres civiles, d’épurations ethniques et de compromis avec les puissances étrangères attirées par l’uranium du pays, le régime des Bleed est à bout de souffle mais aucun d’eux ne s’en est rendu compte. C’est cet aveuglement qui frappe le plus, cette obstination à vouloir rester en place quoi qu’il arrive, quitte à réprimer les émeutes dans le sang et à faire taire toutes les voix discordantes. Le cynisme est élevé au rang d’art et ce n’est pas le moindre mérite de Dimitri Nasrallah que de parvenir à faire sourire le lecteur lors de certains dialogues.

Les Bleed ont écrit eux-mêmes leur histoire et n’accepteront pas une autre version que celle qu’ils ont décidée. Revenant aux heures les plus sombres de l’histoire du pays, cette période post-électorale va les mener au bord du gouffre et faire prendre conscience à chacun que le pouvoir peut aussi se perdre et, surtout, que savoir s’entourer est une notion essentielle en politique.

Fable grinçante et cruellement d’actualité, Les Bleed dresse le portrait d’un pays arrivé à son point de bascule, ce moment où une dictature s’effondre, victime de l’entêtement et du manque de vision de ses responsables. Mais, au-delà, la vraie force du roman, c’est cette capacité à nous rappeler, sous couvert de fiction, que le monde actuel regorge de Mahbad et de dictateurs dont le pouvoir ne repose sur rien d’autre que la violence et la corruption.

Le mot de la fin sera laissé à un fonctionnaire de ce gouvernement, dont le président ne parvient pas à retrouver le nom mais qui, en quelques phrases, résume magistralement le premier mandat de Vadim au pouvoir :

« Monsieur le Président, cette administration n’a pas de vision. Depuis l’élection, nous avons gardé la tête dans le sable alors que les problèmes s’accumulaient partout autour. Nous n’avons même pas tenté d’éteindre les feux. Dans certains cas, nous nous sommes appliqués à empirer les choses. Les seules fois où nous avons agi, c’est pour créer de nouveaux problèmes dans le but de faire oublier les anciens. »

Yann

Traduit de l’anglais (Canada) par Daniel Grenier.

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Born in the USA – Anatomie d’un mythe, Hugues Barrière (Autour du Livre) par Seb

Quand je participe à un salon du livre, j’aime bien flâner un peu dans les allées, jeter un œil aux bouquins qui patientent en silence, saluer les connaissances et les amis. Au début du mois de mars, j’étais au salon de Naves, en Corrèze. La foule n’était pas encore entrée, le calme régnait. Il y avait cette ambiance d’avant la bataille. J’arpentais donc le salon pas encore ouvert, zieutant ici et là. Soudain, au coin d’une table, mon regard accroche sur une image que je connais par cœur et qui est inscrite depuis longtemps dans ma mémoire. Des bandes blanches, d’autres rouges, en alternance. Dans le coin en haut à gauche, deux étoiles blanches sur fond bleu. Et devant cette immense bannière, le Boss qui bondit avec sa guitare.

Bien sûr, si vous êtes des amateurs de Bruce Springsteen, vous aurez reconnu la jaquette du fameux single qui a fait passer le Boss du statut de star du rock à celui de méga star planétaire du rock.

Intrigué je m’approche. Je prends l’objet dans ma main, l’étudie, le feuillète. Je lis quelques lignes du début ainsi que la 4ème. Les jeux sont faits. J’ai décidé de l’acheter. Je repasserai plus tard dans la journée, ce sera l’occasion de tester l’auteur sur ses connaissances et sa passion.

La rencontre s’est faite en fin de journée. Hugues Barrière est un gars très sympathique, je jauge souvent un homme à sa poignée de main. Nous nous sommes embringués dans une discussion à bâton rompu sur le Boss, sa musique, le bonhomme en tant que personne, la littérature et l’Amérique d’hier et celle d’aujourd’hui. Un vrai beau moment et une belle rencontre. J’ai immédiatement réalisé que le gazier était un sérieux client et qu’il en connaissait un bon bout sur le sujet.

Donc j’ai lu comme un gourmand ce livre de 150 pages qui dissèque l’histoire de ce titre mythique, d’avant sa conception jusqu’à son existence de nos jours. Un parcours fascinant et passionnant, étonnant même.

Hugues Barrière est ce que j’appellerais un grand et fin connaisseur du rock et de tout ce qui s’en approche, mais il est surtout un exégète de Bruce Springsteen, un allumé comme il y en a peu. Il nous offre avec ce livre, une plongée incroyable dans l’univers de l’artiste, auteur compositeur interprète et nous délivre au fil des pages, des détails importants, des secrets de fabrication, ou tout simplement la petite histoire précise de la grande histoire.

Après avoir planté le décor sur les débuts et les origines de Springsteen (ce qui est indispensable pour comprendre et appréhender l’histoire de ce titre emblématique qu’est Born in the U.S.A) il nous déroule son récit d’une manière chronologique et très documentée. Grâce à sa maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’approche au plus près du mystère de la création de cette chanson, du sens des mots choisis et aussi de l’état d’esprit du chanteur au moment de sa fabrication. Car c’est bien d’une fabrication qu’il s’agit. Comme un artisan menuisier qui construit un meuble, d’abord grossier, puis qui y revient sans cesse, par petites touches, influencé par ses rencontres, ses connaissances culturelles, ses angles d’approche. Au final, le meuble mettra plusieurs années à ressembler à ce que voulait l’artiste/artisan. Mais cela valait sacrément le coup.

Hugues Barrière remonte à la génèse, et ce qui est passionnant dans ce genre d’opération c’est quand on se rend compte que l’écriture d’une chanson s’est faite dans le creuset de la grande histoire, celle des Etats-Unis, et en particulier la période de la guerre du Vietnam. On mesure à ce moment-là, l’importance des artistes dans nos vies et dans nos sociétés, qu’ils soient chanteurs, acteurs, cinéastes ou peintres, sculpteurs, photographes ou écrivains. Parce que le Boss, comme des milliers d’autres américains, de par son âge et sa classe sociale, était concerné par la conscription pour cette guerre à l’autre bout du monde. Il n’y est pas parti mais des types proches de lui, de son groupe de l’époque y sont allés, et ne sont jamais revenus. Cet épisode a dû rester dans sa mémoire et à maturé un certain temps.

Je ne vais pas dépoiler le livre, je vous laisse découvrir son contenu étonnant. Là où c’est très bien vu de la part de l’auteur, et c’est ce qui fait la différence avec d’autres ouvrages, c’est qu’après nous avoir distillé les détails très intéressants de la naissance du titre qui est devenu la chanson emblématique de Springsteen, Hugues Barrière nous narre le grand malentendu qui s’est rapidement installé dans le sillage de ce tube proprement stratosphérique.

Avec une précision de chirurgien, mais avec une plume d’auteur assez plaisante, il nous explique avec force détails et preuves, comment une chanson écrite pour dénoncer une situation sociale, une guerre, mais surtout le retour des héros dans l’anonymat et l’indifférence – mais aussi dans la douleur et la colère – a pu être mal comprise et totalement détournée de son but initial et de sa substance. En tournant les pages, nous assistons médusés, au détournement de l’œuvre contestataire en objet de promotion pour une Amérique triomphante et impérialiste. Avec une grande impartialité, l’auteur nous démontre que le Boss lui-même n’est pas exempt de reproches et qu’il a commis des erreurs, notamment de communication lors de la récupération de son titre par le président Ronald Reagan en campagne pour sa réélection. Hugues Barrière met en corrélation cette fausse image qui se construit très rapidement autour du méga tube de l’année 1984 avec tout un tas d’éléments exogènes, de décisions marketing risquées et de méthodes de composition et de choix rythmiques casse gueule mais d’une efficacité redoutable.

Bref, vous l’aurez compris, en lisant ce livre très réussi, vous en apprendrez énormément sur la naissance et la vie de cette chanson culte, sur son créateur bien évidemment, mais aussi, et c’est là que c’est fort, sur l’état d’un pays à l’instant T, sa manière de voir et de ressentir les choses, sa facilité à faire l’amalgame dans le terreau de son histoire violente et compliquée.

L’air de rien, ce sont quarante années américaines que nous traversons dans les spasmes de l’histoire, des décennies durant lesquelles un titre façonné à la manière d’un orfèvre à résonné et résonne encore comme un des plus grands coups de génie d’un artiste à part et imprégné par sa musique comme peu l’ont été avant lui.

Un petit conseil pour entrer dans de bonnes conditions dans ce bouquin. Munissez-vous si ce n’est pas déjà fait, de la version classique, (la grosse machine de guerre martiale qui dévaste tout sur son passage avec ses premières notes immédiatement reconnaissables et qui vous laisse exsangue de joie et d’excitation) et aussi de la version qui figure sur l’album 18 Tracks paru en 1998. Une version acoustique et posée où le texte prend toute sa place et une autre dimension.

Je me suis ré-ga-lé. Merci Hugues !

Place au livre, place à l’auteur, place au Boss, place à Born in the U.S.A !!!

Seb.