Bronx, la petite morgue (Laurent Guillaume – French Pulp)

Mike Dolan… Avec un nom pareil le ton du bouquin est donné.
Y’a de l’irlandais dans le Bronx et vu qu’il sort de taule, que son frangin décédé était flic, vous imaginez bien qu’il est pas prêt d’avoir une réintegration calme et posée…
Et puis Laurent petitpimousse Guillaume il sait un peu de quoi il parle quand même.
Il a bossé chez les flics, les grands et les petits il connaît, les bons et les méchants aussi, les lois et les villes étranges et étrangères encore plus donc il touche sa bille.
C est pour ça que La petite morgue est un bel et bon roman, parce qu’il est sobre et direct, efficace et sans chichi, écrit avec tendresse (ouais c est drôle comme phrase quand on connaît l’homme au cigare et sa carrure qui te mettrait une beigne que tu ferais 4 tours dans ton slip sans toucher l’élastique avant de te demander c’est quoi donc toutes ces étoiles devant tes yeux…) et délicatesse (revoir le com précédent entre parenthèses).
Clair net précis concis.


Rondement mené et travaillé comme il faut avec tous les clichés qu’il faut où il faut et comme il faut au point que tu te régales à lire le chemin de croix du pauvre Mike.
Le club de boxe, les flics qui palpent, les truands allemands et irlandais qui se font la guéguerre, l’amoureuse black qui fait des passes pour subvenir à ses besoins dans sa miteuse caravane, l’enfant inconnu, la veuve éperdue, le gentil frérot flic, les méchants tueurs, la bombasse fatale, les pauv’ gens du quartier…


Tu vois tout y est mais c’est tellement bon que t’en redemandes.
Entre James Gray, James Sheridan et Ben Affleck, le frenchie Laurent Guillaume il assure grave. Il nous pond un roman noir tout en ambiance, en profondeur humaniste.
Son roman il est beau… Plein d’affection violente, de délicatesse et d’humanité.
Oh ben oui ce récit n’est pas fait que de bons sentiments: il est agressif et sans concession, sanglant mais pas pour l’esbrouffe, juste parce que c’est comme ça la vie.
Le parcours chaotique de Mike Dolan, Laurent te le fait suivre et partager avec tant de regrets et remords que tu ne peux qu’y croire, t’attacher à ce brave type qui n’a plus rien et qui pourtant cherche à se reconstruire, à se venger et à sortir de ce cercle terrible qu’est le gangstérisme de bas étage de son quartier.
C’est pas un gentil gentil notre ex-taulard mais il veut juste en finir et en sortir de ce misérabilisme de quartier qui fut le sien avant son incarcération.
L’abnégation et l’amour fraternel sont au centre de cette petite morgue, comme la volonté d’oublier ce passé qui l’entache, cette réputation malsaine de loser qui lui colle à la peau, à chaque personne croisée qui le reconnait, qu’il voit dans le regard de ceux qu’il croise et qui ont de lui cette image négative.
Sa quête de pardon, sa volonté de rédemption il va la préparer avec ses poings, avec ses plans dans le seul but non pas de se racheter une dignité à ses yeux mais de faire le bien pour ceux qu’il a fait souffert et qui méritent mieux que la misérable existence qu’ils vivent dans ce quartier pourri et rongé par la gangrène de la grande délinquance.

Bronx aurait pu s’appeler Pigalle ou Belleville parce que ce n’est pas le lieu qui importe mais ce que les gens y vivent et y côtoient chaque jour que Dieu fait: la peur, la menace, l’oppression, le racket, la violence gratuite et mesquine de ceux qui n’ont pas plus qu’eux et qui se contentent d’utiliser la réputation qu’ils se sont forgée et qu’ils défendront toujours flingues et poings à la main.
Mike Dolan n’a aucune chance de sortir intact de cette histoire, il ne peut juste que se conduire comme Charles Bronson et nettoyer son quartier… A ses risques et périls. Pour chaque dérouillée il rendra la pareille, pour chaque enfumage il allumera un autre feu sans tenir compte de ce qu’il risque juste par honneur et foi en l’être humain, pour sauver ceux à qui il tient quitte à se perdre.


Bronx, La petite Morgue est le roman d’une tentative de reconstruction, l’œuvre d’un homme qui n’a pas trouvé Dieu au mitard mais le sens de l’honneur noyé dans sa culpabilité, celle d’un homme qui a compris qu’il fallait lutter à armes égales et avec les mêmes moyens que les profiteurs, dealers, racketteurs et autres malfrats.
Mike Dolan c’est un peu un Lucky Luke déguisé en Robin des villes, un chevalier blanc sans destrier ni armure mais avec sa volonté et ses valeurs : un gars droit et honnête qui va y laisser beaucoup de lui-même.
C’est sans morgue mais avec droiture que cet irlandais plein de bonne volonté et de respect de son prochain va lutter durant ces pages pour protéger son quartier, ses amis et venger ce frère si honnête qui n’a jamais songé qu’à le protéger au point d’en crever comme un chien.


Roman de pourritures, roman de manipulations, roman noir digne de Hammet ou de Goodis, de Manchette ou Malet, Laurent Guillaume est un grand pimousse qui donne envie de lire ses autres ouvrages car il a le sens de l’intrigue, qu’il sait créer des ambiances sordides sans être malsaines, rythmer une histoire à priori classique mais comme dit le proverbe:  » C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes » et le Corbac il en reprendrait bien un autre bol.
Merci Laurent Guillaume pour ce bref séjour dans la cuisine du diable et dans la noirceur humaine au sein de laquelle une once d’humanité ne fait au final pas le poids devant la bassesse indécente de ceux qui ont gagné la force et le pouvoir à force d’exploiter autrui.

November Road (Lou Berney – traduction Maxime Shelledy – Harpers Collins Noir)

22 novembre 1963… La date qui a choqué l’Amérique.
Il est abattu à Dallas et quelques temps après son assassin présumé est tué par un truand à la petite semaine.
Et au milieu de ce maelstrom il y a Franck Guidry… Que vient-il faire dans cette Histoire, lui le beau gosse de la Nouvelle-Orléans, l’homme de main réputé de Carlos Marcello et de Séraphine, à la réputation sans faille et à l’élégance bien connue ?
Il est juste chargé d’aller récupérer une voiture à Dallas. Mais son instinct le fait douter et s’interroger. Alors pour la première fois il n’obéit pas et prend la fuite.
Direction Las Vegas. En voiture. Pour semer ses éventuels poursuivants. Pour se planquer et si possible quitter le pays.
Un contrat est alors lancé et le meilleur tueur de Marcello est lâché à ses trousses.
Voilà le sujet apparent de November Road.
Une course poursuite sur les routes monotones des USA, une petite ballade touristique, une histoire de gros truands mêlés au plus gros assassinat politique du siècle dernier… On connaît déjà.
Ben non… parce que Lou Berney en profite pour écrire une autre histoire.
Celle d’un homme qui n’a rien à perdre et tout à gagner, un Charlie Sheen comme dans Apocalypse Now… Le type au bout du bout qui se met en route pour fuir sa vie.
Un type qui après avoir décidé d’utiliser une brave femme qui a choisi de quitter un mari alcoolique et branleur de première avec ses 2 filles pour gagner l’Eldorado de Los Angeles, espérant y faire sa vie, y créer sa vie, finit par se découvrir.
Ça veut dire quoi se découvrir ?
Lou Berney sait y mettre le ton juste et le bon mot. Il sait nous amener dans les méandres tortueux de l’esprit de Franck Guidry qui se remet en question, qui ose poser sur sa vie un regard halluciné où le doute et l’interrogation sont permanents.
Parce que cette November Road c’est ça. Le regard d’un type paumé qui par la force des choses ose jeter un regard objectif et sans concession sur une vie faite de platitudes et de façades, de faux semblant et de jeux d’acteurs maîtrisés à la perfection mais qui jusqu’à maintenant n’étaient rien…
Parce que c’est ça la vie de Franck… Un grand vide qu’il a cherché à remplir jusqu’à sa rencontre avec Charlotte. Jusqu’à ce qu’il décide de l’utiliser pour se faire discret.
Sauf qu’il ne savait pas que grâce à elle et ses 2 filles (8 et 10 ans) il découvrirait que la vie est belle et riche. Qu’elle promet monts et merveilles mais réclame en retour sincérité et honnêteté. En est-il capable?
Saura-t-il l’assumer avant que ne passe le coche ?
Admettra-t-il ses choix et assumera-t-il ses antagonismes ?
A vous de lire pour savoir… Mais l’épilogue est riche d’espoir et de richesses, nous obligeant à admettre que rien n’est facile ni gratuit mais que qui veut peut.
Le Corbac a aimé rouler en ce mois de novembre 1963 sur les tristes routes américaines et couché dans ces motels loin des châteaux des contes de fées.
Alors bienvenue à vous et bonne route.

Mauvaises Graines (Lindsay Hunter – Traduction Samuel Todd – Série Noire Gallimard)

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu un bon roman noir et malsain à souhait, de là à dire que ça me manquait… Et voilà tir corrigé avec ce premier roman de Lindsay Hunter.
Quoi de mieux qu’une femme pour parler des « femmes »?
Quoi de mieux qu’une américaine pour parler des américains ?
Mauvaises Graines est un roman profondément triste et misérabiliste, une oeuvre choquante et malsaine (dans un sens clairement positif en terme de goût).
Par le biais de Baby Girl et Perry, deux ados complètement paumées et à la ramasse, se tirant la bourre pour savoir laquelle sera la plus mauvaise, s’utilisant mutuellement et sans vergogne comme faire-valoir réciproque (vous connaissez le syndrome de la copine moche ? Ben voilà.) L’auteur nous dépeint la médiocrité d’une génération perdue d’avance, de la néfaste influence maternelle, laxiste et permissive, égoïste et perdue dans ses frustrations personnelles.
Une génération qui ne voit nulle lumière au bout du tunnel, qui suit le chemin tracé par les gênes maternels ou les drames familiaux, celle qui baisse les bras et se contente de prendre ce que l’on lui refuse plutôt que de lutter contre ce fatalisme si facile qui consiste à se dire que l’on est ce que les parents ou le monde a fait de nous.
Abandon total de fierté, renoncement à toutes formes de luttes, absentéisme complet des figures maternelles se complaisant dans leur gras ou l’alcool, elles-mêmes ayant baissé les bras pour se contenter de subir avec pleutrerie les coups du sort qu’elles ont créés.
Lâches et abusives, perverses et déraisonnables les mères de ce roman sont les monstres… Les véritables monstres.
Les hommes dans ce roman ne servent à rien… A peine des seconds rôles vaguement tracés d’un rapide coup de crayon gras pour servir la cause de ces femmes… Père de remplacement, toys, prédateur sexuel, oncle catho ou frère survivant dégénéré d’un accident de moto ils ne sont rien et portent avec élégance leur inutilité, leurs travers, leur incompétence et leur incompréhension de la gente féminine.
Dans ce livre noir, âcre et odorant comme un café turc tout est question de femmes, de féminité, de féminisme abscon et stérile parce que noyé dans le quant dira-t-on, dans l’apparence et dans le besoin d’exister… Quelqu’un soit le prix… Quelque qu’en soient les risques et le devenir.
Avant d’écrire ce petit billet, je n étais pas sûr d’avoir apprécié ce roman mais finalement… Faut pas se fier aux apparences
Prenez en de la graine et foncez…

J’ai vendu mon âme en bitcoins, Jake Adelstein (éditions Marchialy), par Roxane

Jake Adelstein, au cas où vous n’auriez pas déjà lu Tokyo Vice et Le dernier des Yakuzas, est un peu le genre d’homme à abattre pour tous groupes mafieux ou autres grands escrocs. Journaliste américain vivant au Japon depuis plus de 25 ans, il est le premier journaliste étranger à avoir écrit pour l’éminent (et très conservateur) Yomiuri Simbun, le quotidien (japonais) le plus lu au monde. Un travail d’intégration de longue haleine tant il est complexe d’être réellement accepté au sein de la société japonaise. Après 12 ans de bons et loyaux services, Jake Adelstein commence à s’intéresser de près aux affaires de crimes organisés et à la grande institution mafieuse locale : les Yakuzas. Très rapidement, il réalisera que derrière le blanchiment d’argent, se cache un trafic bien plus sordide, celui d’êtres humains. Voilà qui l’amènera à plonger dans les bas fonds de Tokyo et à rédiger les deux ouvrages mentionnés plus haut, que je vous recommande bien évidemment, fortement. Depuis, j’attendais avec impatience une nouvelle enquête de ce cher Jake et je me suis sincèrement demandée comment il pourrait faire aussi fort que d’avoir tenu tête au patron du Yamaguchi-Gumi, soit la plus grande famille de Yakuzas.

Pari tenu avec « J’ai vendu mon âme en bitcoins » ou le plus grand casse cybernétique du siècle. Avant de vous en parler, petit focus sur le bitcoin, kézako ? Il s’agit d’une crypto-monnaie, une monnaie virtuelle programmée afin de proposer une alternative aux monnaies dites traçables, et donc aux banques. Je fais au plus simple, je ne rentrerai pas trop dans les détails vu que de toute façon je suis une vraie bille concernant le sujet et que l’ouvrage vous l’expliquera bien mieux que moi. Donc le bitcoin a vu plus ou moins le jour fin des années 2000 grâce à un certain Satoshi Nakamoto, identité factice bien évidemment, ce qui ne permet toujours pas à ce jour, de déterminer qui fut le créateur de la dite monnaie. Très rapidement, le bitcoin se démocratise dans le monde du dark web, auprès des passionnés d’informatique mais aussi de cyber-escrocs et des libertariens voulant à tout prix supprimer les institutions bancaires. Afin de permettre un peu de cohésion et de facilité d’utilisation, une plate-forme d’échange et de gestion des bitcoins se met en place sous le nom de Mt Gox. Anciennement plate-forme d’échange de cartes Magic (oui oui) et géré par Jed McCaleb, la société est rachetée par un jeune français vivant au Japon. Son nom est Mark Karpélès, geek avéré et notamment passionné de codes, pensant rendre service à tous les utilisateurs de bitcoin. Sauf que rien ne va se passer comme prévu et le voilà donc au centre de cet ouvrage. Il est le principal suspect (voir l’unique) aux yeux de la police japonaise quant au braquage de l’équivalent de 500 000 millions de dollars en 2014. Jake Adelstein, connaissant parfaitement les rouages de la justice japonaise, et combien il est difficile de s’en dépêtrer, décide de se pencher sur l’affaire. A ses yeux, Mark Karpélès est un simple idéaliste s’étant fait avoir à cause de sa naïveté et d’une gestion plus qu’aléatoire de sa société, malgré l’ampleur plus que notable que prenait le bitcoin. Le bitcoin répondait à une demande, assurément, et correspondait aussi pour certains, à une prise de position politique. Mark Karpélès est, pour notre journaliste, à des années lumières de toutes considérations autres que celles purement techniques. En creusant le passé et le parcours de Mark, on voit très vite le genre de jeune homme qu’il a pu être. Motivé et rythmé par l’envie de maîtriser les différents aspects de l’outil informatique et se désintéressant totalement de tout le reste, ce dernier a toujours évolué sans réfléchir aux possibles ennuis.

Voyant que cette histoire de braquage dépasse largement le jeune homme, Jake Adelstein va se concentrer sur tous les différents acteurs et participants de ce scandale, et là tenez vous bien, mais ça brasse un max de monde. De la justice japonaise intransigeante et ne souhaitant pas perdre la face dans une affaire qui la dépasse; en passant par les nombreux activistes comme le fondateur de Silk Road, site marchand à la Amazon où vous pouviez acheter votre drogue dans le plus grand des calmes. (et anonymement) L’implication du FBI, de certains agents corrompus jusqu’à l’os, sous prétexte d’avoir voulu faire avancer l’affaire coûte que coûte… Tout est pourri dans le monde de la crypto-monnaie et c’est ce qui est fascinant. Chaque personne plus ou moins impliquée, avait un idéal, souvent celui de permettre à tous, une consommation totalement libre, sans flicage, ni risque de piratage. Sans vouloir sortir les violons, le bitcoin était une alternative remettant l’individu lambda au centre d’une transaction, ne donnant de pouvoir absolu à personne, à l’inverse du système bancaire classique. Force est de constater que, d’une douce chimère, le bitcoin a fini par se transformer en cauchemar pour beaucoup, laissant sur la paille des centaines d’utilisateurs. Si Jake Adelstein m’avait habituée aux enquêtes coup de poing, pleines de rebondissements, il réussit icià nous passionner sur un sujet bien plus complexe et pas forcément maîtrisé de tous. Alors, vous vous demandez où ont bien pu passer ces milliers de bitcoins et quel a été le sort du fondateur de Mt Gox ? Vous n’aurez donc plus d’autre choix que de vous lancer dans la lecture de l’excellent « J’ai vendu mon âme en bitcoins » !

Traduit par Cyril Gay.

Roxane

La forêt muette, Pierre Pelot (Verticales), par Yann

On a récemment proclamé ici même l’amour que l’on porte à l’immense Pierre Pelot, à l’occasion de la sortie des Braves gens du Purgatoire, annoncé comme son ultime roman. Puisque l’occasion nous en est donnée, remontons aujourd’hui jusqu’en 1998, année de publication de La forêt muette aux éditions Verticales. Encore disponible sous ce format, le roman a également été réédité en version numérique par les éditions Bragelonne en 2013, dans la collection « Bragelonne Classic – Terreur ».

On l’a déjà dit, les étiquettes ne nous semblent pas avoir réellement de valeur quand on cause littérature, alors, « Terreur » ou autre chose, finalement … Evidemment, pour qui aura découvert Pelot avec un de ses derniers romans, le choc risque d’être rude tant l’écriture et le traitement de l’histoire sont ici aux antipodes de ce style luxuriant, ces phrases qui semblent ne jamais reprendre leur souffle, ces descriptions riches et détaillées qui caractérisent l’écrivain des Vosges depuis quelques années.

Ici, comme dans bon nombre de ses ouvrages plus anciens (pour mémoire, pas loin de deux cents livres au compteur), Pierre Pelot se concentre sur l’histoire, le cadre, les personnages et les dialogues et son écriture vise la justesse et l’efficacité, voire la sécheresse, maintenant au long de ce récit une tension permanente qui bouscule le lecteur autant que Dien et Charlie, principaux protagonistes de ce concentré de noirceur.

Les deux hommes, bûcherons, travaillent ensemble dans un secteur redouté des montagnes vosgiennes, le tristement célèbre « Cul de la mort » où furent commises un certain nombre d’horreurs durant la seconde guerre mondiale et où d’autres hommes périrent encore au cours des décennies suivantes. Charlie et Dien sont les derniers à accepter d’y travailler, malgré la dangerosité du site et la pénibilité du travail. Jusqu’au jour où apparaît une jeune femme parlant une langue inconnue … Nul ne soupçonne l’ampleur de la folie qu’elle emmène avec elle.

Loin de se résumer à un roman de genre, terreur, angoisse ou autre, La forêt muette en dit long sur les hommes et la guerre, sur la façon dont celle-ci fauche des vies et brise impitoyablement ceux qui en reviennent. Dien, survivant d’Indochine est traumatisé à jamais par ce qu’il y a vu et considéré à ce titre comme un homme instable et perturbé. Charlie, lui, n’a pas vécu le conflit mais une enfance difficile qui a fait de lui un être que l’on ne prend pas souvent au sérieux, une sorte d’idiot du village. Avec en arrière-plan, les échos des atrocités perpétrées pendant la guerre, l’apparition de cette jeune femme devant les deux hommes au mental fragile va provoquer une explosion qui n’épargnera personne.

Concentré sur 190 pages, ce roman est une plongée aux enfers qui rappellera inévitablement le cauchemardesque Délivrance de John Borman, film profondément marquant pour celles et ceux qui l’ont vu. Etouffant, cruel et humain malgré tout, La forêt muette est un texte qui ne s’oublie pas, et, surtout, ne laissera pas indifférent. C’est aussi dans ce grand écart entre certains de ses livres que l’on reconnaît la marque d’un grand écrivain, cette capacité à se renouveler sans cesse, sans se préoccuper une seconde de ménager son lectorat. En ce sens, La forêt muette est encore une réussite à mettre à l’actif de Pierre Pelot, même si ce ne sera sans doute pas son livre le plus facile à conseiller.

On vous épargnera le couplet « Ames sensibles … blablabla » mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

Yann.

Au nom du bien, Jake Hinkson (Gallmeister), par Aurélie

Le pasteur Richard Weatherford est réveillé à 5h du matin par un coup de fil dont il se serait bien passé. Commence alors la journée la plus longue de sa vie…

Jake Hinkson est un démon de la littérature. Comme à son habitude, il met en place une ambiance et des personnages dans un coin d’Amérique où la bienséance suinte de tous côtés mais cache bien mal une multitude de péchés. Il nous entraîne dans des recoins tellement sombres, si loin de toute morale, qu’on le suit au fil des pages en état de choc.

La tension monte en cette veille de Pâques où le pasteur aura bien d’autres choses à sa charge que régler les derniers détails avant l’office.

On ne se méfie pas, on se laisse porter au sein de cette assemblée rurale un peu coincée. On se retrouve pourtant bien vite au coeur du mal, d’une façon tellement dingue qu’on se dit que le Diable peut prendre un bien étrange visage…

Un roman à dévorer autant pour son suspense renversant que pour le regard que porte l’auteur sur cette Amérique contemporaine si surprenante et paradoxale vue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides

Aurélie.

Dieu n’aime pas Papa, Davy Mourier et Camille Moog (Delcourt), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Davy Mourier dont j’aime l’humour au 6ème degré. Dans la série La petite mort il nous parle comme son nom l’indique de la faucheuse, dans Davy Mourier vs Cuba de la dictature touristique. Comme toujours on retrouve dans Dieu n’aime pas Papa un pamphlet sur un sujet de fond très sérieux, ici la religion (mais pas que…), emballé dans un humour archi noir.

Je me suis marrée (beaucoup) mais j’ai surtout été extrêmement émue par le sujet et le traitement qui en est fait à travers le regard d’un petit garçon qui, plein d’innocence, essaye de comprendre, en toute bonne foi et malgré une souffrance terrible.

C’est bien fait, intelligent et savoureux, encore un Mourier que je valide !

Perrine.

Une confession, John Wainwright (Sonatine), par Le Corbac

Agatha Christie peut aller se rhabiller, elle a un successeur et Conan Doyle peut lui aussi commencer à compter ses abattis.
John Wainwright… Retenez ce nom mes amis car il promet…
Une confession a mis plus de 35 ans avant d’être traduit (mention particulière à Laurence Romance) en France… Mais pourquoi?
Pourquoi nous avoir privés de ce roman so british, aussi bien dans la forme, le fond que le style aussi longtemps?
D’habitude, le Corbac il est plus litté américaine  puis surtout quand ça flingue à tout va ou que ça gicle délicatement de jolies arabesques sur les murs… limite il aime bien les français et leur notion du noir (quotidien, social ou polar) donc c’est vous dire que la psychologie et les enquêtes c’est pas vraiment sa cup of tea…
Pourtant il s’est régalé le Corbac dans ce jeu de piste, dans ce face à face tendu entre le présumé innocent et cet inspecteur au caractère bien trempé.
Le découpage alternant récit et journal intime donne une dimension autre à cette intrigue, mêlant ainsi les pistes et nous embarquant dans de nombreux chemins de traverse.
De prime abord tout est limpide et clair: un couple « exemplaire », une réussite professionnelle, une promenade, une chute et là le roman prend son envol.
Les pistes se mêlent et s entremêlent.
Qui a fait quoi ? Qui est réellement qui ? Où se trouve la vérité ? Doit-elle être révélée ?
Chez les riches et les nantis les amitiés se comptent à l’aune des ambitions et le professionnalisme des uns s’arrête là où commence le pouvoir des autres.
John Wainwright nous offre avec Une confession un très beau roman sur le mariage, sur la vengeance et sur le pouvoir.
Mention spéciale à la qualité de la traduction de Laurence Romance qui prend toute son ampleur dans les pages du journal intime de John Duxbury.

Le Corbac.

 

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.

Idaho, Emily Ruskovich (Gallmeister) par Yann

On connaît depuis longtemps le talent d’Oliver Gallmeister, cette capacité à proposer de nouvelles voix américaines, la dernière en date étant celle de Gabriel Tallent et son My absolute darling à côté duquel il a été difficile de passer en 2018. Malheureusement resté un peu dans l’ombre de l’histoire de Turtle, le premier roman d’Emily Ruskovich, qui sort en poche ces jours-ci, est à lire absolument.

Au coeur de l’histoire, un drame survenu durant le mois d’août 1995. Le destin d’une famille bascule irrémédiablement ce jour-là … La lumière ne sera faite que progressivement sur les circonstances exactes de cet événement.

Là où Gabriel Tallent oeuvre à la tronçonneuse et multiplie les scènes choc, Emily Ruskovich brode une toile toute en finesse, dense et saisissante. Idaho offre une impressionnante palette de variations autour de la culpabilité et du pardon, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence.

« Elle préfèrerait encore la présence vacante de Jenny que le fantôme de son absence ici, dans cette moitié de pièce avec ses rideaux en guise de murs.  L’absence de Jenny semble mieux la décrire que sa présence; elle est un navire sur le point d’accoster mais qui diffère lui-même son arrivée. »

Emmenant son lecteur de 1973 jusqu’en 2025, l’auteure tend des passerelles entre les époques avec une virtuosité et une maîtrise admirables, à l’aide de sons, d’odeurs ou de souvenirs, créant des liens multiples entre époques et personnages.

Chaque scène apporte ainsi un nouvel éclairage aux chapitres précédents, construisant une oeuvre forte et profonde dont chacun des protagonistes parviendra à nous toucher.

« De voir son coeur s’ouvrir comme ça, si brutalement après tant d’années, de voir William pénétrer dans son coeur et au-delà, car il est trop grand pour son coeur, elle éprouve la douleur de son amour, l’émerveillement de sa certitude, l’avènement après tout ce temps d’une meilleure Beth, la seule Beth qui ait jamais vraiment connu cet homme. »

Magnifiquement écrit, profondément sensible, Idaho est sans nul doute un roman à lire ou relire. Malgré la noirceur du drame initial, Emily Ruskovich livre un récit empreint de lumière et de douceur qui n’en finit pas de faire des vagues et excelle à mettre à jour la part d’humanité de chacun(e).

Et il convient de noter le remarquable travail de traduction de Simon Baril.

Yann