J’ai vendu mon âme en bitcoins, Jake Adelstein (éditions Marchialy), par Roxane

Jake Adelstein, au cas où vous n’auriez pas déjà lu Tokyo Vice et Le dernier des Yakuzas, est un peu le genre d’homme à abattre pour tous groupes mafieux ou autres grands escrocs. Journaliste américain vivant au Japon depuis plus de 25 ans, il est le premier journaliste étranger à avoir écrit pour l’éminent (et très conservateur) Yomiuri Simbun, le quotidien (japonais) le plus lu au monde. Un travail d’intégration de longue haleine tant il est complexe d’être réellement accepté au sein de la société japonaise. Après 12 ans de bons et loyaux services, Jake Adelstein commence à s’intéresser de près aux affaires de crimes organisés et à la grande institution mafieuse locale : les Yakuzas. Très rapidement, il réalisera que derrière le blanchiment d’argent, se cache un trafic bien plus sordide, celui d’êtres humains. Voilà qui l’amènera à plonger dans les bas fonds de Tokyo et à rédiger les deux ouvrages mentionnés plus haut, que je vous recommande bien évidemment, fortement. Depuis, j’attendais avec impatience une nouvelle enquête de ce cher Jake et je me suis sincèrement demandée comment il pourrait faire aussi fort que d’avoir tenu tête au patron du Yamaguchi-Gumi, soit la plus grande famille de Yakuzas.

Pari tenu avec « J’ai vendu mon âme en bitcoins » ou le plus grand casse cybernétique du siècle. Avant de vous en parler, petit focus sur le bitcoin, kézako ? Il s’agit d’une crypto-monnaie, une monnaie virtuelle programmée afin de proposer une alternative aux monnaies dites traçables, et donc aux banques. Je fais au plus simple, je ne rentrerai pas trop dans les détails vu que de toute façon je suis une vraie bille concernant le sujet et que l’ouvrage vous l’expliquera bien mieux que moi. Donc le bitcoin a vu plus ou moins le jour fin des années 2000 grâce à un certain Satoshi Nakamoto, identité factice bien évidemment, ce qui ne permet toujours pas à ce jour, de déterminer qui fut le créateur de la dite monnaie. Très rapidement, le bitcoin se démocratise dans le monde du dark web, auprès des passionnés d’informatique mais aussi de cyber-escrocs et des libertariens voulant à tout prix supprimer les institutions bancaires. Afin de permettre un peu de cohésion et de facilité d’utilisation, une plate-forme d’échange et de gestion des bitcoins se met en place sous le nom de Mt Gox. Anciennement plate-forme d’échange de cartes Magic (oui oui) et géré par Jed McCaleb, la société est rachetée par un jeune français vivant au Japon. Son nom est Mark Karpélès, geek avéré et notamment passionné de codes, pensant rendre service à tous les utilisateurs de bitcoin. Sauf que rien ne va se passer comme prévu et le voilà donc au centre de cet ouvrage. Il est le principal suspect (voir l’unique) aux yeux de la police japonaise quant au braquage de l’équivalent de 500 000 millions de dollars en 2014. Jake Adelstein, connaissant parfaitement les rouages de la justice japonaise, et combien il est difficile de s’en dépêtrer, décide de se pencher sur l’affaire. A ses yeux, Mark Karpélès est un simple idéaliste s’étant fait avoir à cause de sa naïveté et d’une gestion plus qu’aléatoire de sa société, malgré l’ampleur plus que notable que prenait le bitcoin. Le bitcoin répondait à une demande, assurément, et correspondait aussi pour certains, à une prise de position politique. Mark Karpélès est, pour notre journaliste, à des années lumières de toutes considérations autres que celles purement techniques. En creusant le passé et le parcours de Mark, on voit très vite le genre de jeune homme qu’il a pu être. Motivé et rythmé par l’envie de maîtriser les différents aspects de l’outil informatique et se désintéressant totalement de tout le reste, ce dernier a toujours évolué sans réfléchir aux possibles ennuis.

Voyant que cette histoire de braquage dépasse largement le jeune homme, Jake Adelstein va se concentrer sur tous les différents acteurs et participants de ce scandale, et là tenez vous bien, mais ça brasse un max de monde. De la justice japonaise intransigeante et ne souhaitant pas perdre la face dans une affaire qui la dépasse; en passant par les nombreux activistes comme le fondateur de Silk Road, site marchand à la Amazon où vous pouviez acheter votre drogue dans le plus grand des calmes. (et anonymement) L’implication du FBI, de certains agents corrompus jusqu’à l’os, sous prétexte d’avoir voulu faire avancer l’affaire coûte que coûte… Tout est pourri dans le monde de la crypto-monnaie et c’est ce qui est fascinant. Chaque personne plus ou moins impliquée, avait un idéal, souvent celui de permettre à tous, une consommation totalement libre, sans flicage, ni risque de piratage. Sans vouloir sortir les violons, le bitcoin était une alternative remettant l’individu lambda au centre d’une transaction, ne donnant de pouvoir absolu à personne, à l’inverse du système bancaire classique. Force est de constater que, d’une douce chimère, le bitcoin a fini par se transformer en cauchemar pour beaucoup, laissant sur la paille des centaines d’utilisateurs. Si Jake Adelstein m’avait habituée aux enquêtes coup de poing, pleines de rebondissements, il réussit icià nous passionner sur un sujet bien plus complexe et pas forcément maîtrisé de tous. Alors, vous vous demandez où ont bien pu passer ces milliers de bitcoins et quel a été le sort du fondateur de Mt Gox ? Vous n’aurez donc plus d’autre choix que de vous lancer dans la lecture de l’excellent « J’ai vendu mon âme en bitcoins » !

Traduit par Cyril Gay.

Roxane

La forêt muette, Pierre Pelot (Verticales), par Yann

On a récemment proclamé ici même l’amour que l’on porte à l’immense Pierre Pelot, à l’occasion de la sortie des Braves gens du Purgatoire, annoncé comme son ultime roman. Puisque l’occasion nous en est donnée, remontons aujourd’hui jusqu’en 1998, année de publication de La forêt muette aux éditions Verticales. Encore disponible sous ce format, le roman a également été réédité en version numérique par les éditions Bragelonne en 2013, dans la collection « Bragelonne Classic – Terreur ».

On l’a déjà dit, les étiquettes ne nous semblent pas avoir réellement de valeur quand on cause littérature, alors, « Terreur » ou autre chose, finalement … Evidemment, pour qui aura découvert Pelot avec un de ses derniers romans, le choc risque d’être rude tant l’écriture et le traitement de l’histoire sont ici aux antipodes de ce style luxuriant, ces phrases qui semblent ne jamais reprendre leur souffle, ces descriptions riches et détaillées qui caractérisent l’écrivain des Vosges depuis quelques années.

Ici, comme dans bon nombre de ses ouvrages plus anciens (pour mémoire, pas loin de deux cents livres au compteur), Pierre Pelot se concentre sur l’histoire, le cadre, les personnages et les dialogues et son écriture vise la justesse et l’efficacité, voire la sécheresse, maintenant au long de ce récit une tension permanente qui bouscule le lecteur autant que Dien et Charlie, principaux protagonistes de ce concentré de noirceur.

Les deux hommes, bûcherons, travaillent ensemble dans un secteur redouté des montagnes vosgiennes, le tristement célèbre « Cul de la mort » où furent commises un certain nombre d’horreurs durant la seconde guerre mondiale et où d’autres hommes périrent encore au cours des décennies suivantes. Charlie et Dien sont les derniers à accepter d’y travailler, malgré la dangerosité du site et la pénibilité du travail. Jusqu’au jour où apparaît une jeune femme parlant une langue inconnue … Nul ne soupçonne l’ampleur de la folie qu’elle emmène avec elle.

Loin de se résumer à un roman de genre, terreur, angoisse ou autre, La forêt muette en dit long sur les hommes et la guerre, sur la façon dont celle-ci fauche des vies et brise impitoyablement ceux qui en reviennent. Dien, survivant d’Indochine est traumatisé à jamais par ce qu’il y a vu et considéré à ce titre comme un homme instable et perturbé. Charlie, lui, n’a pas vécu le conflit mais une enfance difficile qui a fait de lui un être que l’on ne prend pas souvent au sérieux, une sorte d’idiot du village. Avec en arrière-plan, les échos des atrocités perpétrées pendant la guerre, l’apparition de cette jeune femme devant les deux hommes au mental fragile va provoquer une explosion qui n’épargnera personne.

Concentré sur 190 pages, ce roman est une plongée aux enfers qui rappellera inévitablement le cauchemardesque Délivrance de John Borman, film profondément marquant pour celles et ceux qui l’ont vu. Etouffant, cruel et humain malgré tout, La forêt muette est un texte qui ne s’oublie pas, et, surtout, ne laissera pas indifférent. C’est aussi dans ce grand écart entre certains de ses livres que l’on reconnaît la marque d’un grand écrivain, cette capacité à se renouveler sans cesse, sans se préoccuper une seconde de ménager son lectorat. En ce sens, La forêt muette est encore une réussite à mettre à l’actif de Pierre Pelot, même si ce ne sera sans doute pas son livre le plus facile à conseiller.

On vous épargnera le couplet « Ames sensibles … blablabla » mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

Yann.

Au nom du bien, Jake Hinkson (Gallmeister), par Aurélie

Le pasteur Richard Weatherford est réveillé à 5h du matin par un coup de fil dont il se serait bien passé. Commence alors la journée la plus longue de sa vie…

Jake Hinkson est un démon de la littérature. Comme à son habitude, il met en place une ambiance et des personnages dans un coin d’Amérique où la bienséance suinte de tous côtés mais cache bien mal une multitude de péchés. Il nous entraîne dans des recoins tellement sombres, si loin de toute morale, qu’on le suit au fil des pages en état de choc.

La tension monte en cette veille de Pâques où le pasteur aura bien d’autres choses à sa charge que régler les derniers détails avant l’office.

On ne se méfie pas, on se laisse porter au sein de cette assemblée rurale un peu coincée. On se retrouve pourtant bien vite au coeur du mal, d’une façon tellement dingue qu’on se dit que le Diable peut prendre un bien étrange visage…

Un roman à dévorer autant pour son suspense renversant que pour le regard que porte l’auteur sur cette Amérique contemporaine si surprenante et paradoxale vue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides

Aurélie.

Dieu n’aime pas Papa, Davy Mourier et Camille Moog (Delcourt), par Perrine

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Davy Mourier dont j’aime l’humour au 6ème degré. Dans la série La petite mort il nous parle comme son nom l’indique de la faucheuse, dans Davy Mourier vs Cuba de la dictature touristique. Comme toujours on retrouve dans Dieu n’aime pas Papa un pamphlet sur un sujet de fond très sérieux, ici la religion (mais pas que…), emballé dans un humour archi noir.

Je me suis marrée (beaucoup) mais j’ai surtout été extrêmement émue par le sujet et le traitement qui en est fait à travers le regard d’un petit garçon qui, plein d’innocence, essaye de comprendre, en toute bonne foi et malgré une souffrance terrible.

C’est bien fait, intelligent et savoureux, encore un Mourier que je valide !

Perrine.

Une confession, John Wainwright (Sonatine), par Le Corbac

Agatha Christie peut aller se rhabiller, elle a un successeur et Conan Doyle peut lui aussi commencer à compter ses abattis.
John Wainwright… Retenez ce nom mes amis car il promet…
Une confession a mis plus de 35 ans avant d’être traduit (mention particulière à Laurence Romance) en France… Mais pourquoi?
Pourquoi nous avoir privés de ce roman so british, aussi bien dans la forme, le fond que le style aussi longtemps?
D’habitude, le Corbac il est plus litté américaine  puis surtout quand ça flingue à tout va ou que ça gicle délicatement de jolies arabesques sur les murs… limite il aime bien les français et leur notion du noir (quotidien, social ou polar) donc c’est vous dire que la psychologie et les enquêtes c’est pas vraiment sa cup of tea…
Pourtant il s’est régalé le Corbac dans ce jeu de piste, dans ce face à face tendu entre le présumé innocent et cet inspecteur au caractère bien trempé.
Le découpage alternant récit et journal intime donne une dimension autre à cette intrigue, mêlant ainsi les pistes et nous embarquant dans de nombreux chemins de traverse.
De prime abord tout est limpide et clair: un couple « exemplaire », une réussite professionnelle, une promenade, une chute et là le roman prend son envol.
Les pistes se mêlent et s entremêlent.
Qui a fait quoi ? Qui est réellement qui ? Où se trouve la vérité ? Doit-elle être révélée ?
Chez les riches et les nantis les amitiés se comptent à l’aune des ambitions et le professionnalisme des uns s’arrête là où commence le pouvoir des autres.
John Wainwright nous offre avec Une confession un très beau roman sur le mariage, sur la vengeance et sur le pouvoir.
Mention spéciale à la qualité de la traduction de Laurence Romance qui prend toute son ampleur dans les pages du journal intime de John Duxbury.

Le Corbac.

 

Nos derniers festins, Chantal Pelletier (Gallimard – Série Noire), par Aurélie

Imaginez le parfait mélange d’une carte vitale et d’un permis à points. C’est l’accessoire diabolique que projette dans notre existence Chantal Pelletier en 2044. Impossible de manger ce qu’on veut ! Trop gras, trop sucré ? Si on contrevient à ce qui est bon pour nous, on perd des points et gare à nous si on les perd tous…

Le trafic de camembert est devenu plus lucratif que celui de la drogue et des pique-niques clandestins sont organisés pour déguster des produits issus du marché noir en toute impunité.

Un duo de contrôleurs alimentaires va mettre les pieds dans un bien mauvais plat : un cuisinier est ébouillanté dans sa blanquette non réglementaire et l’hécatombe semble se propager dans ce coin de Provence où les produits du terroir et la bonne chère donnent des envies de résistance aux citoyens.

Ferdinand, tout juste débarqué du « ‘nord », parfaite image de la nouvelle génération élevée dans un ascétisme alimentaire déprimant, va devoir faire équipe avec Anna, bonne vivante et gourmande invétérée qui profite des descentes que son statut lui permet pour goûter à tout avec goinfrerie.

Voilà un roman qui bouscule allègrement la bienséance alimentaire et nous donne envie de banquets gargantuesques. On salive, oui, mais on réfléchit aussi. Peut-être que si on arrive à se raisonner sur le plan de l’agriculture aujourd’hui, si on peut respecter ce que la nature recelle encore de trésors sans tomber dans des extrêmes, on pourra sauver une partie de notre humanité, la plus importante, celle qui nous raccroche à la terre.

Vous pouvez fondre sans plus attendre pour cette délicieuse dystopie !

Aurélie.

Idaho, Emily Ruskovich (Gallmeister) par Yann

On connaît depuis longtemps le talent d’Oliver Gallmeister, cette capacité à proposer de nouvelles voix américaines, la dernière en date étant celle de Gabriel Tallent et son My absolute darling à côté duquel il a été difficile de passer en 2018. Malheureusement resté un peu dans l’ombre de l’histoire de Turtle, le premier roman d’Emily Ruskovich, qui sort en poche ces jours-ci, est à lire absolument.

Au coeur de l’histoire, un drame survenu durant le mois d’août 1995. Le destin d’une famille bascule irrémédiablement ce jour-là … La lumière ne sera faite que progressivement sur les circonstances exactes de cet événement.

Là où Gabriel Tallent oeuvre à la tronçonneuse et multiplie les scènes choc, Emily Ruskovich brode une toile toute en finesse, dense et saisissante. Idaho offre une impressionnante palette de variations autour de la culpabilité et du pardon, de la mémoire et de l’oubli, de la présence et de l’absence.

« Elle préfèrerait encore la présence vacante de Jenny que le fantôme de son absence ici, dans cette moitié de pièce avec ses rideaux en guise de murs.  L’absence de Jenny semble mieux la décrire que sa présence; elle est un navire sur le point d’accoster mais qui diffère lui-même son arrivée. »

Emmenant son lecteur de 1973 jusqu’en 2025, l’auteure tend des passerelles entre les époques avec une virtuosité et une maîtrise admirables, à l’aide de sons, d’odeurs ou de souvenirs, créant des liens multiples entre époques et personnages.

Chaque scène apporte ainsi un nouvel éclairage aux chapitres précédents, construisant une oeuvre forte et profonde dont chacun des protagonistes parviendra à nous toucher.

« De voir son coeur s’ouvrir comme ça, si brutalement après tant d’années, de voir William pénétrer dans son coeur et au-delà, car il est trop grand pour son coeur, elle éprouve la douleur de son amour, l’émerveillement de sa certitude, l’avènement après tout ce temps d’une meilleure Beth, la seule Beth qui ait jamais vraiment connu cet homme. »

Magnifiquement écrit, profondément sensible, Idaho est sans nul doute un roman à lire ou relire. Malgré la noirceur du drame initial, Emily Ruskovich livre un récit empreint de lumière et de douceur qui n’en finit pas de faire des vagues et excelle à mettre à jour la part d’humanité de chacun(e).

Et il convient de noter le remarquable travail de traduction de Simon Baril.

Yann

Micron Noir, Michel Douard (La Manufacture de Livres), par Le Corbac

Dans le cadre de ses 10 ans, la Manufacture réédite chaque mois un ouvrage…
Moi qui n’avais pas lu Micron Noir à sa sortie , ce fut l’occasion.
Et je me suis mis des claques, cogné la tête contre les murs, pincé les tétons parce que je me suis pris un trip de fou furieux.
Michel Douard il te fait avaler son histoire d’un seul coup.
Paf dans la gorge il te fourre sa pilule et tu l’avales direct…  sans eau… sec.
Et puis ça commence à monter… doucement tu commences à te sentir partir ailleurs.
Dans ces années 2048, celles de la Guerre Nouvelle et de ses supers soldats dopés au Micron Noir-une drogue de synthèse conçue normalement uniquement pour les militaires- qui servent à régler les multiples conflits entre nations, à engranger des ronds pour les sponsors et autres médias qui retransmettent sur toute la planète ces nouveaux jeux du cirque…
Et putain ça pulse! Quand tu commences à suivre le narrateur, ton taux d’adrénaline il monte en force et je te jure que le père Douard, en bon dealer de mots, il t’invite très vite à en reprendre une de pilule… parce quand t’as commencé à t’enfiler ses mots et son écriture pêchue, rythmée comme un match de football américain (ça me fait penser au film Any Given Sunday de Oliver Stone), tu peux plus t’arrêter. Faut que ça avance et que ça défouraille, que ça saigne.
Et ça le fait pire que le Roller Ball mixé avec French Connection.
Ben oui parce que la dope de M’sieur Douard elle n’est pas que violente et agressive.
Elle est vicieuse et réfléchie sur ce nouveau monde qui finalement, quand tu réfléchis entre deux cachetons, est très proche du nôtre. Parce que même si géopolitiquement et économiquement le monde a évolué, l’être humain il n’a pas changé. Toujours cupide, toujours dépendant de tout et de rien, toujours calculateur et manipulateur, avide de richesses et de pouvoir, naïf et candide, prêt à toutes les bassesses au nom de sa foi, pour accéder au sommet…
Et la Terre ne va pas mieux, comme nous le fait remarquer l’auteur qui se plaît à nous rappeler toutes ces bonnes pratiques écolos que nous tentons ou mettons en place à notre époque ne seront finalement bonnes à rien et autant pisser dans un violon. En effet la Planète, elle est comme la charpie envoyée au combat, elle crève la gueule ouverte.
Et au milieu de cette montée psychédélique de violence brute il y a des ilots ; un père, un grand-père, une révolutionnaire utopiste, un petit village d’irréductibles gaulois pas plus honnêtes qu’un sénateur mais qui ont foi en leur combat…Ceux-là réveillent nos consciences, ceux-ci bousculent nos croyances et nos espérances avec un regard lucide et (sur)réaliste sur ce que nous sommes.
Ce Micron Noir, hormis un roman d’anticipation est un exceptionnel roman sur nous, sur ce que nous devenons, sur ce que nous allons faire de notre monde.
Il y a des méchants vraiment méchants, des plutôt gentils, des gentils vachement méchants et des bisounours aussi…parce que finalement plus on est bon et plus on est con….
Ce livre mérite d’être plus connu, répandu et étudié parce qu’au-delà d’un polar d’anticipation il est une très belle et profonde fresque sociale qui nous annonce nos déviances à venir.
Le Corbac s’en est chié dans les plumes tellement il était bon…

le Corbac.

Filles de la mer, Mary Lynn Bracht (Robert Laffont / Pocket), par Aurélie

Hana est une haenyeo, une fille de la mer. Elle plonge avec sa mère et les femmes de son village pour nourrir sa famille. Un jour de l’été 43, pour protéger sa soeur, elle se laisse enlever à sa place par des soldats japonais.

Destination la Mandchourie où sont emmenées nombre de Coréennes arrachées à leurs familles pour devenir des « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles au service des troupes japonaises.

De nos jours, Emi sent sa fin proche et tente une dernière fois de retrouver la trace de sa soeur, maintenant que des femmes ont osé parler, que la honte n’est plus celle des survivantes et de leurs familles mais celle du Japon à qui on demande réparation.

Une très beau roman, celui du combat désespéré d’une femme qui refuse son destin, celui de tout un peuple à qui on a volé des dizaines de milliers de femmes.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Sarah Tardy

Aurélie.

Minuit en mon silence/ Par delà nos corps, Pierre Cendors et Bérangère Cournut (Les éditions du Tripode)

Pour une première chronique, parler de deux titres que l’on pourrait classer comme romans épistolaires, on va dire que c’était un tout petit peu risqué. Le genre de la correspondance, avouons le, paraît souvent dépassé, pour ne pas dire totalement ringard. On reproche souvent à ceux s’y étant essayés de tendre malencontreusement vers un lyrisme mielleux, voir douteux. Pourtant, j’ai trouvé l’exception, pire, deux exceptions, qui vont, je l’espère, vous faire revoir votre jugement. Les deux textes en question ont été écrits respectivement par Pierre Cendors et Berengère Cournut, tous deux écrivains publiés aux éditions du Tripode. Rien n’était prévu à la base, si ce n’est que l’ouvrage de Pierre Cendors donna l’impulsion à Bérengère Cournut de lui répondre.

« Minuit en mon silence », c’était pour moi une première claque rien qu’à la lecture du titre. Tout me portait à croire que j’allais être transportée par le style et la plume de l’auteur. L’histoire n’avait en elle même, rien d’original pourtant. Un jeune lieutenant et poète allemand tombe éperdument sous le charme d’une jeune française âgée de 20 ans, au moment où la Première Guerre mondiale éclate. Werner Heller se voit donc envoyé au front, sachant pertinemment qu’il ne reverra sans doute jamais, la fascinante Elisabeth. A partir de cet instant, l’auteur aurait pu basculer dans un pathos certain, à faire pleurer dans les chaumières. Bon hé bien, absolument pas voilà. Werner sait et sent venir sa mort, sans en douter une seule seconde. La mélancolie qui se dégage de lui n’a rien de surfait au contraire, elle lui permet moult considérations concernant l’amour, tonitruant, la solitude, comme la plus sûre des compagnes. Son trouble est total, le sentiment de mort imminente exacerbe sa sensibilité, le rendant au plus près de l’incongru de la situation : aimer une parfaite inconnue, aimer ce qu’elle a semblé projeter, un fragment de perception. Comme s’il déambulait sans but, à part celui de croire et espérer en ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, Werner semble presque apaisé par le silence qui se fait naturellement tout autour de lui, la guerre se poursuivant. Si les mots ne parviendront à la destinataire que bien après la mort du lieutenant, ce dernier se réjouit presque d’avoir pu partager de cette poésie qui lui tenait tant à cœur, cette poésie qui le libéra d’un monde dans lequel il n’avait aucune foi.

Bien entendu, après avoir refermé le livre, il était compliqué de penser et passer à autre chose, l’émotion sincère face à un texte écrit avec les tripes. J’étais en toute franchise, totalement ravie d’apprendre qu’une réponse avait été écrite, de plus par une autrice que j’aimais beaucoup.

« Par delà nos corps », là aussi, le titre eu un écho certain chez moi. J’attendais quelque chose de beaucoup plus charnel, de plus mûr et moins onirique. Un autre regard par Elisabeth, des décennies plus tard, qui apprends simultanément la mort de son mari sur le front, et l’existence d’une lettre de Werner qui lui était destinée. Il n’y a là, aucune place pour la mélancolie et la contemplation, Elisabeth fait partie de celle qui reste, il lui faut agir. Infirmière volontaire soignant les soldats blessés, elle renoue avec la réalité de la guerre, celle qui dévore tout sur son passage,les corps, les âmes, les espoirs. Après l’horreur de la guerre, elle fuit à travers l’Europe, elle goûte à la vie et la consomme dans les bras d’amants de passage. La mer, toujours présente dans les diverses allusions d’Elisabeth, tantôt déchaînée, parfois plus sereine, mais toujours renouvelée. Il y a là une rupture, avec l’image éthérée, presque pieuse, qu’évoquait Werner dans sa lettre. Le rapport à la chair, au vivant, au corps, en opposition totale au flottement, l’onirisme , la mort. La maternité d’Elisabeth est comme une nouvelle perception du reste du monde, encore une fois elle se révèle plus forte, plus entière. Ces deux êtres qui finalement n’ont fait que s’appréhender à travers des regards, resteront liés à jamais : à travers la puissance des mots de Werner, au fil des rencontres passionnées d’Elisabeth.

Pour conclure, si l’exercice de style est hautement réussi, c’est surtout la justesse de ces deux auteurs contemporains qui donne du corps à cette correspondance.

Roxane.