Archives des enfants perdus, Valeria Luiselli (L’Olivier), par Fanny

Il est des livres que je mets du temps à quitter, tant l’impression est forte. Voici une histoire qui est une expérience littéraire, une plongée dans plusieurs mondes, une odyssée touchante, intime, universelle.

Valeria Luiselli (traduction Nicolas Richard) nous entraine sur l’histoire d’un couple recomposé, deux documentaristes tombant en amour lors d’un projet commun, celui d’enregistrer le paysage sonore de New-York.
J’ai déjà adoré l’inventivité de ce début par les sons, le rythme, l’ambiance de cette ville.

Les voici rapidement à quatre, un homme, une femme, un petit gars et une p’tite chouette, cette nouvelle vie ensemble, les sons familiaux comme un ronronnement réconfortant pour chacun.
Et puis le temps, les réflexions plus denses sur les nouvelles envies professionnelles,leurs ouvertures à d’autres thématiques au travers de la pulsation de la société américaine d’aujourd’hui, sa politique migratoire notamment.

Lui veut se concentrer sur les derniers peuples libres ayant résister aux Blancs, les grands chefs Cochise et Géronimo.
Elle se plonge dans les articles de fond dédiés aux enfants réfugiés, voulant aller au delà de l’exercice de façade du tribunal de l’immigration de New-York.

Leurs projets s’extériorisent hors de la Grosse Pomme tandis que leur vie de couple s’étiole.

Luiselli nous transporte alors dans le « vrai », l’épine dorsale de ce pays de migrants que sont les États-Unis tout en nous parlant, avec délicatesse, de la fin intime de deux personnes qui se sont tant aimés.
Mais avant de formuler cette séparation, ils décident tous deux d’organiser une aventure, celle qui les portera sur leurs territoires respectifs de recherche, vers le Nouveau-Mexique, leurs enfants à bord.
Je suis partie avec eux, dans cette voiture qui faisait défiler les kilomètres, les paysages de plus en plus nus, l’esprit ouvert aux vents, aux questionnements, aux enfants perdus, à l’écho des Chiricahuas.

Luiselli m’a fait vivre une aventure qui sort des sentiers battus, m’offrant des tableaux sonores qui touchent au plus profond de l’âme humaine.
Se laisser aller à ce roman a été une des plus belles choses que j’ai pu vivre de cette rentrée littéraire (même si celle-ci n’est pas finie…). Être bousculée au cœur, ressentir l’innocence de la beauté de ce monde, tout comme sa folie destructrice.

« Entendre est une manière de toucher à distance » reprend l’auteure à Murray Schafer. Alors j’ai entendu, lu, touché et penser si fort à ces enfants qui partent dans ce désert, un numéro de téléphone parfois inscrits sur leurs cols, espérant rejoindre une famille, un espoir.

J’ai aussi écouté ces deux enfants, ceux de la banquette arrière, avec eux aussi leur empreinte de vie, leurs doutes, leurs peurs, leurs observations directes face au dos de ce couple qui s’efface au fur et à mesure du périple.
Eux, frère et sœur pour toujours, « Ground Control » et « Major Tom » dans leur « Space Oddity », loin de leurs zones de confort. Ils explorent aux aussi.

Ce roman touche à la philosophie, la morale, la politique, pour nous raconter l’abandon et la souffrance des enfants perdus. Et tout cela avec une telle intensité que j’en ai encore les larmes aux yeux.

« Archives des enfants perdus » est un roman contemporain, fort, riche, qui porte longtemps en nous son écho et donne envie d’envoyer basculer ces frontières absurdes qui usent les âmes et aiguise l’absurdité humaine.

-Un-très-grand-roman-

Fanny.

Les Attracteurs de Rose Street, Lucius Shepard (Le Bélial), par Le Corbac

Bienvenue à Londres, mais pas n’importe lequel ! Celui de la fin du XIXème, celui qui suinte la misère sociale, celui qui transpire les déviances et déficiences des populations des plus bases strates sociales, celui de l’ombre omniprésente dans les bas quartiers et de la luminosité rayonnante des plus riches, de ceux qui se croient meilleurs parce bien nés.
Le Londres des nouveaux progrès de la psychanalyse, de l’aliénisme ; celui de l’abjection, de l’hypocrisie sociale, des moins que rien qui donneraient un rein pour un quignon de pain, qui vendraient leurs enfants pour une soupe.
Le Londres où l’industrialisation et l’urbanisation à outrance laissent en rade les mécréants et les pauvres, celui qui piétine l’infâme populace des pauvres, des putains, des mendiants, des indigents et autres rebus de la société.
Merci Dickens, Shelley et consorts… Nous voici plongés dans une période où l’obscurantisme scientifique rime encore avec l’évolution capitaliste du nom, de la renommée et du titre.
Ici, point de salons guindés, aux décors somptueux, souvenirs passés et passant des grandes heures de l’expansion de l’Empire, dans lesquels ces messieurs bien habillés sirotent avec délectation leur brandy, fumant leurs cigares importés à la sueur des esclaves de leurs colonies en devisant allègrement des derniers potins du parlement.
Avec Lucius Shepard, nous sommes dans le gothique, dans l’Hospice, dans les mauvais quartiers, dans les bordels et dans les maisons hantées.
Mélangeant adroitement sciences et fantômes, l’auteur nous plonge avec violence dans la noirceur de l’époque, dans les ténèbres de l’être humain. De prime abord, la mise en place nous pousse à la dépression et à une mélancolique toute romantique, nous faisant nous demander s’il n’en fait pas trop. Que nenni, bien au contraire ! L’ambiance, le cadre sont totalement en adéquation avec le récit et son rythme. Tout y est pesant, affligeant et lourd ; rien ne semble mener à une once d’espoir, tout y est morbide, avilissant et pourtant (ou justement plutôt) totalement romantique.
Ce jeune aliéniste en quête de la reconnaissance de ses pairs et prêt à tout pour se faire un nom, ce brave inventeur de génie, qui cherche à construire des machines pour dépolluer la ville, ces deux jeunes femmes, ex-prostituées qui le secondent et tiennent sa maisonnée- pardon l’ancien bordel tenu par sa défunte sœur mystérieusement décédée… que c’est beau et glauque à souhait !
Dans cette sombre histoire de fantômes, plus qu’une maison, ce sont les hommes qui sont hantés. Les remugles du patriarcat, du conservatisme victorien et du machisme envahissent l’air plus que la suie des industries de ces braves notables si persuadés de leur bon droit. La bassesse humaine n’a d’égale dans ces quelques 128 pages que la beauté- parfois malsaine- de l’Amour.
Nous promenant allègrement sur les toits de Londres, dans ses ruelles obscures et dans les pièces silencieuses et pourtant si riches de vie de cette vieille demeure, Lucius Shepard nous emmène à plonger dans ce que l’homme (oui oui l’homme, le mec, le type, le genre masculin quoi) a de plus vil et de plus malsain. Même le beau y est sali, même les sentiments y sont noircis, même les émotions y sont vicieuses et perverses.
Cette novella s’adresse clairement aux amateurs de fantastique, mais attention pas celui d’Herbert, de Saul ou de King… non, plutôt celui d’une Anne Rice, d’une Poppy Z. Brite ou d’une Jeanne Faivre d’Arcier. Pas de gore, ni de tripes ; pas d’effets de style ou de rebondissements recrudescents pour nous tenir en haleine… juste les bons mots pour nous plonger dans cette ambiance gothique et romantique à souhait qui va nous tenir en haleine le temps de quelques heures, le temps d’enquêter sur le spectre de cette sœur, sur les méfaits de l’argent et de l’éducation quand ils sont mis au service de nos déviances et nous donnent ce sentiment de détenir le pouvoir absolu, nous autorisant à tous les excès sans aucun respect de l’être humain que nous avons en face de nous.
Un très bon roman écrit avec cœur, passion et emplis de frissons.
Le Corbac n’est pas prêt d’aller à Londres…

 Traduction Jean-Daniel Brèque.

Le Corbac.

Les Furtifs, Alain Damasio (La Volte), par Lou

Olololo minou t’as l’air de quoi du haut de tes cinq pommes et la dernière page des Furtifs entre les mains avec un peu d’eau de tes yeux dessus ? Pas de l’eau de la triste, de l’eau du beau. Genre putain minou c’est fou quand même.

Tu vois j’avais rien bité quand j’avais essayé La Horde du Contrevent. Genre vraiment rien, alors quand Plume m’a sorti tout de go Loubard faut que tu lis ça avec des screens à l’appui à me rendre dingo j’ai dit banco.

Je regrette tellement pas. C’est comme une réinvention des Pokemon mais en mille fois plus loco. Alain Damasio c’est un magicien des mots, même des fois il fait de la philo. Il te place face à tes perceptions, à tes moyens de communiquer, de se fondre dans le décor, de furtiver et de jouer avec les mots comme un gosse le ferait. 

La claque à Dallas je te jure. 

C’est Lorca tu vois c’est un gars qui est dans une unité spéciale de l’Armée et qui doit chopper des Furtifs (des genres de bestioles mi animales mi environnement qu’on voit pas et qui communiquent chelou chelou). Lorca il s’est fait prendre dans cette unité parce qu’il est super déter à cause que sa petite fille elle a disparu et que c’est impossible qu’on l’ait enlevé. Lui il croit dur comme nerfs que sa petite elle est devenue une furtive. 

En fait c’est un prétexte, mais un prétexte intelligent, pour écrire tout un tas de trucs sur l’anticipation. Sur les questions qu’on peut se poser. Sur le fait qu’on pense tous qu’à cause des technologies on finira peut-être cyborg mais si l’évolution elle était écologique et qu’on se transformerait grâce à l’environnement. Ça ferait quoi dans un monde pro très pro libéral où tout le monde semble être sorti d’un 1984 facebooké ? 

Je te jure. L’anticipation ça me rend parano souvent, limite je deviens anarchiste de la dernière heure et pour deux secondes avant de redescendre après je deviens aigri et j’me mets à douter de tout. Mais là j’ai des trémolos dans le gosier et l’impression d’avoir augmenté mes capacités neuronales. 

Ça veut pas dire que je vais devenir quelqu’un de bien ou quoi, je considère pas Damasio comme un chef spirituel ou un gourou. Mais les questions qu’il pose, sont vraiment tip top si tu veux tout savoir, et les réponses encore plus. 

Je regrette tellement pas de m’être fardé ce mastard de 700 pages. C’était beau, c’était intense, c’était joyeux, c’était triste c’était tellement tout et fou. 

M’est avis que même dans ma façon d’écrire j’vais invoquer aussi. Ça te laissera pas un des débiles, c’est sûr. 

J’fais mon malin mais y’a un paquet de lascars qu’ont déjà lu La Horde alors j’moufte pas tellement mais si tu veux un bon conseil, lis ce pavé et prends ton pied.

Si t’es comme moi et que c’est ton premier Damasio même s’il est « accessible », va falloir t’faire à tout un langage de geeks et de néologismes minou mais c’est pas si ardu si tu veux mon avis, vu que j’ai réussi à comprendre pas mal de trucs. 

C’était tellement dingo j’en reviens pas que ce soit déjà terminé. 

Ouh yeah. 

Besos .

Lou.

Des vies débutantes, Sébastien Verne (Asphalte), par Yann

Pari osé que celui des éditions Asphalte qui ont décidé de ne publier qu’un titre pour cette rentrée littéraire, premier roman d’un auteur dont on saura seulement qu’il vit à Lyon. Peu importe, l’essentiel est ailleurs, dans ce texte ramassé sur moins de 200 pages, au titre évocateur et poétique.

On y fait la connaissance d’Adrien, jeune français installé aux Etats-Unis, chauffeur de taxi dans le Wisconsin, pour les rencontres et la paie, photographe par passion. Grâce à une de ses photos prise chez un client, il est embauché dans le centre photographique de Rockport, Maine, où il fera la rencontre de Gloria, responsable de la galerie, et de Travis, photographe également, qui l’entraîne dans de menus trafics jusqu’au jour où les acolytes vont viser un gros coup.

Construit en trois parties, Des vies débutantes démarre donc dans la ville de La Crosse, Wisconsin et permet à Sébastien Verne de décrire le bourg et certains de ses habitants, à travers l’objectif d’Adrien, fasciné par ce monde et les personnages qui y vivent, ces « nighthawks » chers à Edward Hopper comme à Tom Waits. Adrien y fait son apprentissage de la vie américaine et prend la mesure des destins qui l’entourent. Subjugué par la mythologie locale, il s’y frottera involontairement en ayant pour cliente (qu’il ne verra jamais) Mme Dahmer, mère du tristement célèbre Jeffrey, effroyable tueur en série de la fin des années 80. Ce sera pour lui l’occasion de réaliser une série de clichés grâce auxquels il sera embauché à Rockport.

« Il photographie beaucoup, tente de saisir cette Amérique arc-boutée sur une culpabilité éternelle, lointain héritage des premiers arrivants mus par la foi et la rage d’installer leurs vies dans ces terres froides du Wisconsin. »

Le récit se poursuit dans le Maine et, à travers de nouvelles et cruciales rencontres, le destin d’Adrien va basculer progressivement jusqu’à faire de lui un fugitif, un homme qui retourne en France et s’y cache durant une vingtaine d’années. C’est un mail de Gloria qui va le sortir de l’espèce de torpeur dans laquelle il s’est laissé aller ces dernières années et le pousser à traverser à nouveau l’Atlantique pour retrouver cette femme qu’il a toujours regrettée. Mais il reste encore un prix à payer pour effacer cette erreur de jeunesse commise avec Travis et Adrien va devoir faire des choix.

Des vies débutantes est un hommage de l’auteur à ces Etats-Unis qui manifestement le fascinent, l’hypnotisent. Les grands espaces, ce pays neuf où tout semble encore être à faire, sont synonymes de liberté et c’est bien ce que cherche Adrien, avec la fougue de sa jeunesse et une envie de vivre autre chose qu’une existence morne et étriquée dans son pays d’origine. Alors, malgré quelques maladresses dans la narration et une écriture qui manque parfois de relief, Sébastien Verne parvient à embarquer le lecteur avec lui en parlant autant d’Amérique que de photographie, de liberté que d’apprentissage et réussit donc son pari avec ce premier roman qui, sans aucun doute, en appelle d’autres. Une nouvelle réussite donc pour Asphalte, qui poursuit ainsi son aventure éditoriale en dehors des sentiers battus.

Yann.

Zébu boy, Aurélie Champagne (Monsieur Toussaint Louverture), par Fanny

Aurélie Champagne porte en elle une langue et, pour un premier roman, c’est déjà remarquable. Et quand, en plus, l’histoire marque le pas et vous emporte, alors là, c’est coup de cœur !

Zébu Boy fut un valeureux garçon vacher, lors des combats, il s’opposait à la bête, la faisait résister, plier. Zébu Boy reste toujours ce beau garçon à la stature imposante, au regard profond. Zébu Boy partit un jour à la guerre pour la « Très Grande France », qui lui prit ses amis, sa fierté, jusqu’à ses godillots.
Ambila revient à Madagascar, son pays, en Mars 1947.
Il veut recoudre son histoire, recréer le troupeau qui faisait la fierté du père. Peut-être pour ressentir de nouveau la force d’être vivant, appartenant à une terre.
Ambila fait alors le plein d’aody, des remèdes ancestraux comme colliers porte-bonheur selon la circonstance. Il les vendra aux plus nécessiteux d’esprits forts, aux plus offrants surtout.

Zébu Boy veut renaître et nous emporte dans sa quête. Il nous embarque comme il embarquera son partenaire d’aventure, Tantely, à la main blessée à cause d’un amour déçu.

Nous voilà sur les routes à l’heure où l’insurrection gronde.
J’y ai découvert tout un pan de l’histoire malgache que je ne connaissais pas.
Le 29 Mars 1947, une jacquerie sanglante fait face au pouvoir colonial, Madagascar veut sa liberté, la revendique à coup de sagaies, de machettes et d’amulettes.

Le destin d’Ambila le pose sur cet instant alors que résonne encore en lui l’écho effroyable de la guerre. Les images se superposent et agitent notre héros.

Aurélie Champagne nous transporte avec Ambila par Zébu Boy : sur un même tempo, le passé récent violent entrelace le présent rageur.
La tension monte, les réminiscences se font plus vives, happée je fus, car « Zébu Boy » est un roman qui devient une odyssée, un chant, un cri.

Voici une histoire qui tatoue l’esprit pour en faire, de nouveau, une publication puissante des éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Fanny.

La Petite sonneuse de cloches, Jérôme Attal (Robert Laffont), par Aurélie

Voilà un roman promptement lu ! Embarquée par l’esprit pétillant de Chateaubriand dans les rues de Londres en 1793, j’ai vogué de traits d’esprits en flamboyantes déclarations d’amour, tout cela parce que l’imagination de Jérôme Attal s’est emballée suite à la découverte de la trace d’un baiser à peine évoqué dans les Mémoires d’outre-tombe.

Drôle et tendre bien que sur fonds de famine et de digne pauvreté, ce roman m’a paru parfois bien proche d’une pièce en 4 actes pleine de rebondissements. Un délice !

On cherche souvent au moment de la rentrée littéraire LE livre qui nous fera sourire avec intelligence. Je pense l’avoir trouvé pour vous.

Aurélie.

Le Prix Polar des Blogueurs

Ce n’est pas tellement dans notre genre de participer à des prix, mais allez savoir pourquoi quand Léa nous a proposé de nommer un polar français et un polar étranger (chacun), toute l’équipe était partante ! Accrochez-vous donc, voici les nominés dans la catégorie Polar selon les Unwalkers.

Sélection polars français

Le boss : Ma douleur est sauvagerie de Pierric Guittaut (Ed. Equinox – Les Arènes)

Le Corbac : Rafales de Marc Falvo (Ed. Lajouanie)

Yann : Le Cherokee de Richard Morgiève (Ed. Joëlle Losfeld)

Fanny : Les mafieuses de Pascale Dietrich (Ed. Liana Levi)

Aurélie : Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (Ed. Rivages/Noir)

Lou : Né d’aucune femme de Franck Bouysse (Ed. La manufacture de livres)

Roxane : Prémices de la chute de Frédéric Paulin (Ed. Agullo)

Sélection polars étrangers

Le Boss : Nuits Appalaches de Chris Offutt – traduction Anatole Pons – (Ed. Gallmeister)

Le Corbac : Les spectres de la terre brisée de Craig Zahler – traduction Janique Jouin de Laurens – (Ed. Gallmeister)

Yann : Willnot de James Sallis – traduction Hubert Tézenas – (Ed. Rivages/Noir)

Fanny : Un silence brutal de Ron Rash – traduction Isabelle Reinharez – (Ed. Gallimard)

Aurélie : Les mains vides de Valerio Varesi – traduction Florence Rigollet – (Ed.Agullo)

Lou : A sang perdu de Rae DelBianco – traduction Théophile Sersiron – (Ed. Seuil)

Roxane : Celles qui voulaient se souvenir de Kanae Minato – traduction Dominique Sylvain – (Ed. Atelier Akatombo)

C’était donc le premier tour, si vous nous lisez régulièrement vous ne serez pas surpris par nos choix ! Si vous ne vous rappelez pas pourquoi ils sont là relisez nos chroniques !

On vous reparle du second tour à partir du 30 septembre pour découvrir les 10 finalistes, on espère avec plusieurs de nos chouchoux, et pour plus d’informations sur le prix rendez-vous sur le site du Grand Prix des blogueurs Littéraires ou sur instagram, facebook etc !

Girl, Edna O’Brien (éditions Sabine Wespieser), par Roxane

Il me tardait de lire mon premier Edna O’Brien, brillante et sulfureuse écrivaine irlandaise dont les romans ont été interdits un bon nombre d’années dans son pays natal. Questionnant sans cesse le pays et notamment la société dans laquelle elle a grandit, l’œuvre d’Edna O’Brien se concentre particulièrement sur la place des femmes au sein des sociétés et de l’Histoire. Avec son nouveau roman « Girl » à paraître en Septembre chez l’excellente maison d’édition Sabine Wespieser, (qui s’engage dans la réédition des ouvrages de l’autrice, joie !) il n’est plus question de l’Irlande conservatrice et nationaliste, mais du Nigéria.

En 2014, avait lieu l’horrible rapt de centaine de jeunes filles par le groupe islamiste Boko Haram. Maryam est à l’école lorsque les soldats font irruption dans l’établissement et la kidnappent. Cris, verre brisé, détonations, tout bascule en un vacarme assourdissant. Elle sera l’unique voie d’un calvaire impensable mais bien réel : nous traverserons ses chaires, ses colères et ses pertes. Cependant, vous n’y trouverez aucune effusion de détails sordides, rassurez-vous, juste une lecture au plus près de la narratrice, la plume affutée d’Edna O’Brien, (écrivant à la première personne) ne laissant rien au hasard.

La captivité de Maryam, son horrible quotidien, semblent durer des semaines comme des années, la perte de repères temporels est totale. Au moment de sa fuite quasi inespérée, nous nous demandons s’il lui sera possible de retrouver un semblant de vie, après tout ça. Le retour dans son village natal, la soi-disant lumière au bout du tunnel n’est qu’un leurre, tout est à reconstruire. C’est toute la force du texte, incarné par le personnage de Maryam, elle nous habite et nous dépossède presque, grâce au ton totalement maîtrisé de l’autrice.

Donner une voie à celles qui n’en ont pas : un grand merci Edna O’Brien .

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Roxane.

Coup de vent, Mark Haskell Smith (Gallmeister), par Yann

Dans le sillage de William Boyle ou James Carlos Blake, Mark Haskell Smith passe de chez Rivages au catalogue Gallmeister, fidèle à François et Julien Guérif, respectivement éditeur et traducteur de son oeuvre en France. Une petite dizaine de textes publiés en France depuis 2004, dont le plus récent, Au pays des nudistes, est un essai paru chez Paulsen en 2017. Dramaturge, scénariste pour le cinéma et la télévision, l’homme est aujourd’hui essentiellement reconnu en tant qu’écrivain de polars délicieusement barrés, à la liste desquels on pourra donc ajouter ce Coup de vent.

Après avoir patiemment et discrètement détourné plusieurs millions de dollars, Bryan LeBlanc, jeune trader de Wall Street, prend le large à bord de son voilier afin de refaire sa vie loin de cette société qu’il abhorre. Bien évidemment, il aura très vite quelques personnes à ses trousses, parmi lesquelles une de ses ex-collègues, Seo-yun, qui se découvre un côté légèrement nymphomane à l’approche de son mariage, un banquier corrompu (pléonasme ?), un détective freelance atteint d’une forme particulière de nanisme ou un artiste reconverti par hasard dans le kidnapping et, si besoin, le meurtre.

Ajoutons à cette bande haute en couleurs des décors de rêve dans les Caraïbes, quelques course poursuites pas piquées des hannetons, une bonne dose d’humour corrosif ainsi qu’une charge sans concession contre la finance qui gouverne le monde et l’on obtiendra ainsi un excellent roman noir, à lire d’une traite ou presque.

Author Mark Haskell Smith is photographed for Los Angeles Times on April 21, 2018 in the L.A. Times Studio at the Los Angeles Times Festival of Books at the University of Southern California in Los Angeles, California. PUBLISHED IMAGE. CREDIT MUST READ: Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA. (Photo by Jay L. Clendenin/Los Angeles Times/Contour RA)

Mark Haskell Smith confirme ici sa faiblesse pour celles et ceux qui marchent en dehors des clous et ne cherchent qu’à vivre selon leurs envies, loin des carcans que nous impose un monde étouffant de normes et de contraintes. Alors, bien sûr, la charge est lourde contre le système financier qui gangrène nos sociétés depuis plusieurs décennies mais l’humour salvateur de Smith permet de la faire passer avec le sourire, voire de francs éclats de rire lors de certaines scènes, notamment un meurtre pour le moins inattendu … Sachant se montrer cru quand le besoin s’en fait sentir, Mark Haskell Smith est également tout à fait à l’aise dans les moments où l’action prévaut et il mène sa barque avec maestria jusqu’à la dernière page.

Sans prétention et plutôt bien fait, ce Coup de vent permettra de relativiser le sérieux de la rentrée littéraire à venir et apportera avec lui le petit grain de folie qui manque parfois cruellement à certains …

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Guérif.

Yann.

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk (Aux Forges de Vulcain), par Le Corbac

Il paraît qu’il faut savoir sortir de ses sentiers balisés et prendre des risques, se lancer à la découverte de nouveauté; accorder le doute à l’inconnu et lâcher sa zone de confort.
Je l’ai fait en acceptant de suivre Alexandra Koszelyk en 1986 à Tchernobyl, sur les traces de Ivan et Léna.
Pas de flingues ni de cadavres, ni tripes ni boyaux, pas de crimes ni d’enquête point de violence à chaque page (je vous épate sur ce coup là hein?). Pas de courses poursuites ni de chevauchées frénétiques un calme plat total par rapport à mes lectures habituelles.
Et pourtant que j’ai aimé ce voyage dans le passé, cette quête de ces racines enfouies dans cette terre à jamais ravagée et dévastée. De l’Ukraine à la France, c’est un aller-retour auquel nous convie Alexandra. Sous l’égide de David Meulemans, son éditeur chevelu et barbu, elle nous offre un premier roman émouvant et profond qui sait éviter les écueils classiques du pathos, de l’écriture guimauve qui vous colle au doigt et vous écœure au bout de trois pages.
A crier dans les ruines est un roman mélancolique et triste (attention j’ai pas dis non plus qu’il fallait faire un stock de kleenex, j’ai pas dit que c’était un roman à pleurer; quand je dis triste c’est parce qu’il est fort en émotions, vous remue le cœur, vous prend aux tripes et ne peut pas vous laisser insensible).
Pour crier ça crie chez Alexandra, mais ce sont des cris d’amour et de détresse, de ceux des êtres en perdition, de ceux des êtres qui ont tout perdus et qui tentent d’effacer leur passé en se noyant dans une vie qui ne sera jamais la leur. Les cris d’Alexandra ils sont profonds, enfouis dans un passé, dans une tragédie et une Histoire capable de bouleverser à jamais une vie ou un destin, de réduire à néant des rêves enfantins et des espoirs adolescents, de piétiner une vie supportée plutôt que de la choisir, de transformer un adulte en un semblant d’être humain qui se cachera derrière des faux-semblants, qui cherchera à jouer à la perfection le rôle que l’on attend de lui au point de se renier et de rejeter tout son passé, celui des histoires d’une grand-mère, d’une mère quia chois d’occidentaliser son nom et de renoncer à sa réussite pour se mêler à une multitude, à un troupeau au sein duquel elle n’aura jamais sa place. Les cris d’Alexandra ne font pas peur même s’ils sont effrayants de réalisme, ce ne sont pas des cris de terreur mais de panique…comme ceux d’un gamin qui ne comprend pas qu’il se noie dans son bain, comme ceux d’un enfant qui se retrouve d’un coup submergé par une vague qui le retourne et le tourne sans qu’il n’arrive à sortir de l’eau, comme un adulte incarcéré dans une vie qui ressemble plus à un pis à aller ou une cellule imposée même si la porte est toujours ouverte.
Et puis elle nous trace les plans de ses ruines aussi…Ruines d’une époque sèche et rude, ou l’excellence se dispute avec le collectivisme d’une époque révolue, ruines d’un monde à part, incapable sauf sous la force de se plier ou de s’adapter au reste de l’univers. Ruine d’un monde qui n’était qu’une utopie politique et économique au sein de laquelle certains on su se trouver, refusant l’urbanisme et le consumérisme, la politique et la loi du plus fort pour se trouver à vivre avec notre nature. Nature qui finalement n’est pas faite que de ruines mais qui survit à tout, tout le temps, qui reprend toujours ses droits et qui est capable, quand les derniers vestiges d’humanité on disparu de renaître et de reconquérir ce que l’homme lui a volé. Ruines de vies trop longtemps échouées et qui elles aussi auraient pû se dèssecher mais, qui nourrie par la terre, l’espoir, les légendes et un amour candide mais sincère sont à un moment capable de bourgeonner à nouveau, de grandir et croît chaque jour un peu plus, se rappelant à notre bon souvenir par une saveur, par une odeur, par une sensation.
Les cris et les ruines d’Alexandra Koszelyk sont celles sur lesquelles et grâce auxquels on peut finalement vivre ou revivre. Elle nous démontre que finalement rien n’est jamais irrémédiable et que la Nature, y compris celle de l’Homme, est toujours plus forte que la Civilisation.
A crier dans les Ruines, le Corbac a fini par ne plus avoir de voix, mais le cœur serré et la larme à l’œil, les plumes toutes molles et le bec coi.
Merci pour ce merveilleux moment.

Le Corbac.