La Brigade des Chasseurs d’Ombres, Chrysostome Gourio (Sarbacane, collection Exprim’), par Lou

Eh minou ? Tu t’es déjà demandé si on pouvait créer un lien entre des légendes amérindiennes, Lovecraft, Baudelaire, des divinités nordiques et Lemmy Killimister ? 

Te casse pas trop longtemps le cul en t’arrachant les cheveux à y réfléchir ou quoi hein, y’a Chrysostome Gourio qui s’y est collé. Aux petits oignons en plus.

Et j’me suis tellement marré. En bon gros geek, j’ai eu l’impression d’bouloter le mélange parfait entre les prophéties hallucinantes de Buffy contre les Vampires et l’humour lycanthtrope du Teen Wolf avec Michael J. Fox. T’ajoutes à ça des bonnes grosses influences type La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, et après tu regardes la petite filmo qui a servi à l’auteur pour écrire son bouquin et t’as pu qu’à te glisser easy ces 330 pages de pure dinguerie.

C’est Hugues et Lazare (putain même les prénoms sont choisis pour me faire kiffer) tu vois ils sont au Canada et ils doivent retrouver des militaires (un peu comme dans Predator si tu te rappelles), et comme dans le film de McTiernan, une fois retrouvés, c’est bien évidemment de pas mort naturelle qu’ils sont décédés. Déchiquetés les mecs, genre bien sanguinolents et tout hein. Et là BAM y’a Hugues et Lazare ils se font en plus attaquer par un loup et un ours mais en mode ultra vénère. 
Pis forcément y’a Lazare qui se fait mordre et t’es embarqué dans une aventure méga fêlée avec pas trop le temps de respirer.

Bon je t’en dis pas plus mais j’ai vraiment pris mon pied à essayer de décortiquer tous les anagrammes possibles des noms des personnages, j’me suis perdu dans des encyclopédies dark pour savoir d’où venaient le nom des prophéties. 

Petit clin d’oeil à Arkham mais je te laisse deviner où. Ça m’a fait penser à un film avec Ben Kingsley qui règne sur un asile au 19e siècle ambiance Mary Shelley un peu (putain c’est quoi ce film tiré d’un truc de Poe, aidez moi bordel !)

Voilà en fait La Brigade des Chasseurs d’Ombres, ça va satisfaire ton petit égo de gros geek et de culture pop à essayer de pécho tous les clins d’oeils, kaméos, crossover qu’il peut y avoir dans le bouquin.

On pense pas mal au Livre sans nom, et du coup aux délires de Robert Rodriguez, impossible de pas penser à Une Nuit en enfer tellement ça gicle de partout ambiance tripes à l’air et goules dégueulasses qui explosent à tout va. 

C’est typiquement le genre de bouquin dont t’as besoin pour souffler un coup entre deux romans qui t’ont bien plombé la gueule ou qu’on a trouvé hyper dense niveau littéraire. 

Enchaîne donc là dessus et dis moi ce que t’en as pensé ça me ferait grave plaisir !

See ya 


Lou

Unité 8200, Dov Alfon (Liana Levi), par Yann

Traduit de l’anglais par Françoise Bouillot.

Impressionnant parcours que celui de Dov Alfon, que l’on découvre grâce à Liana Levi avec la publication de ce premier roman, dont la quatrième de couverture nous informe qu’il est resté en tête des ventes en Israël en 2016 et 2017. L’homme a d’abord été officier pour les services de renseignements israéliens avant de se lancer dans le grand reportage pour finir aujourd’hui à Paris en tant que correspondant local du journal Haaretz.

On fera ici la connaissance d’un passager israélien kidnappé à Roissy par une mystérieuse femme blonde, d’un commissaire de police français légèrement dépassé par les événements, d’un gang de chinois pas toujours aussi efficaces qu’ils devraient l’être et de services secrets israéliens en proie à la panique suite à la trahison d’un de leurs espions.

Dov Alfon déroule sans faiblir sur 400 pages les 24 heures durant lesquelles tous ces protagonistes vont se croiser, s’affronter, se tromper et mettre Paris à feu et à sang, lors de ce que les médias finiront par appeler « la nuit des douze cadavres ». Alternant les points de vue, navigant sans cesse entre la France et Israël, la Chine et Macao, Alfon mène son intrigue avec rigueur, parvenant sans peine à emmener son lecteur avec lui en lui donnant une vision claire des tenants et aboutissants de l’histoire, sans pour autant faire de concessions au niveau du rythme, qui reste effréné tout au long du récit.

Réjouissant jeu de massacre, Unité 8200 brille par son intrigue autant que par ses personnages et l’humour omniprésent qui sous-tend l’ensemble. Dov Alfon n’épargne personne, ses concitoyens comme les français ou les chinois, il fait feu de tout bois, pour notre plus grand plaisir.

« Si les Inuits ont des dizaines de mots pour désigner la neige, les Français ont plus de cent mots pour dire « merde ». Abadi, qui pratiquait les nuances de ce terme depuis l’enfance, enregistrait les nombreux synonymes de l’arsenal de Boudin, qui allaient de « boues non purifiées » et « retours naturels » jusqu’à « eaux usées ». »

Incroyable compilation d’incompétences et d’erreurs de tous genres, la trame du roman tient néanmoins la route grâce aux connaissances que la carrière de Dov Alfon lui a permis d’acquérir, particulièrement impressionnantes en ce qui concerne le fonctionnement des services secrets israéliens. Il s’en amuse d’ailleurs en démontrant que, quel que soit le niveau de rigueur et d’efficacité exigé au sein d’un service, il ne faut pas grand chose pour mettre en péril l’ensemble de l’édifice. Et les chinois ne se montreront ici pas plus brillants que les israéliens ou la police française, comme s’il existait entre eux le concours de la plus grosse boulette.

Drôle, énergique et bien construit, Unité 8200 constitue indéniablement une bonne surprise en ce début d’année et pourra rappeler par sa férocité et son intrigue alambiquée le roman de Patrick Hoffman, Chaque homme une menace, récemment paru à la Série Noire et qui nous avait également réjoui.

Yann.

La Fièvre, Sandor Jaszberenyi (Mirobole) , par Le Corbac et Yann

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un recueil de textes (ou de nouvelles); et bien m’en prit de me laisser aller à lire La Fièvre.
Sandor Jászberényl revient sur ce type de récit dans ce qu’il a de plus primaire: le réalisme. Les 14 textes qui composent ce recueil sont tous empreints des traces de son métier (photographe et correspondant de guerre) et nous promènent de l’Afrique au Moyen Orient avec un bref passage en Hongrie.
A la fois fictions, états d’âmes, réflexions sur la religion, la violence, la guerre, l’amour (ou ce qui s’en rapproche par ces temps haineux), La Fièvre est un livre prenant et très bien construit.
Je veux dire par là que l’agencement et l’ordre des nouvelles jouent aussi un rôle prépondérant dans le plaisir de lecture ressenti.
Tout commence par La Fièvre, réelle, au sens propre, infection qui touche le narrateur et qu’il nous décrit avec autant de réalisme que le trip de Martin Sheen dans sa chambre d’hôtel lors de l’ouverture de Apocalypse Now… et alors que l’on pourrait s’attendre à un méga bad trip ou à une succession de textes hallucinatoires ou délirants, bim, on bascule dans la chaleur, la moiteur, la maladie.
Maladie de ces hommes pleins de haine à cause d’un bout de terre, pour une manière de prier ou de penser différente, pour un peu de gloire volée sur les cadavres d’anciens amis devenus ennemis pour une raison dont plus personne ne se souvient ou ne sait.
Parce que les textes de Sandor Jászberényl sont cela, autant de petits drames individuel au milieu de la Grande Tragédie éternelle qu’est la Guerre.
Il sait donner du tempo et sortir de son métier pour nous faire frémir à la lapidation d’une femme, à la mort d’un jumeau, à la chasse d’un animal féroce et destructeur qui se nourrit dans les hôpitaux. Et puis cette émotion, ce sentimentalisme et cette mélancolie qui transparaît régulièrement entre ses lignes (même carrément dans ses lignes) sur la raison de faire ce métier de reporter de guerre, sur le doute d’être encore au taquet et de rester bon… à tout prix (Profession Reporter est un joyau à ce niveau là, et d’une cruauté resplendissante)
Et au milieu de cette violence omniprésente, Sandor Jászberényl réussit à parfois nous faire sourire, limite rire (même si c’est un peu jaune) comme avec La Règle de Blake ou Aucune chance de Gagner.
Et bien évidemment la dernière nouvelle fait chute comme il se doit: Le bout du monde. Pas le nôtre mais le sien… Nous, nous l’avons atteint à chacune des 211 pages de ce très bon recueil. Parce que Sandor Jászberényl nous l’a donnée, La Fièvre que l’on atteint en altitude, quand l’on approche de notre bout du monde en découvrant les horreurs si lointaines qui nous entourent, ces infections pernicieuses et éternelles qui vont nous contaminer sans autre but que de nous faire mourir et pourrir.
Entre Hunter.S.Thompson, les reportages de Jack London et la plume de Ernest Hemingway, Sandor Jászberényl a posé sa patte dans l’univers de la littérature et elle est profonde.

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly.

Le Corbac.

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Immédiatement identifiables à leurs couvertures, les textes proposés par les éditions Mirobole depuis leur création en 2012 ont en commun de naviguer en dehors des sentiers battus et de mettre en lumière des auteurs dont on ignorait jusque-là l’existence. On se souvient en particulier de l’étonnant Hôtel de Yana Vagner qui poursuit aujourd’hui une belle carrière chez Pocket ou de Francisco José Viegas et son Collectionneur d’herbes, nostalgique et sensuel,  paru depuis en Points.

Le recueil qui nous intéresse aujourd’hui propose quatorze courts textes de Sandor Jaszberenyi, hongrois de naissance, dont la profession de correspondant de guerre pour différents journaux l’a amené à côtoyer l’horreur un peu partout dans le monde.

Si le rôle du journaliste dans ses reportages est celui de témoin, de rapporteur, Sandor Jaszberenyi change d’angle pour la plupart des récits présentés ici et n’hésite pas à mettre en avant la difficulté d’exercer son métier, et, en particulier, la peine que ressent un novice à s’habituer à l’horreur des zones de combat (« Six ans se sont écoulés. Pour ce qui est de m’habituer, c’est vrai : je me suis habitué, mais je n’ai pas oublié. On n’oublie jamais la première fois » – La première fois). Mais, finalement, pire que l’habitude est l’indifférence, réelle ou feinte, que l’on se doit de montrer dans certaines situations et, en ce sens, Prendre Trinidad est sans doute le plus terrible des textes qui composent La fièvre.

Du Soudan au Darfour, du Caire à la bande de Gaza, c’est un anti-guide touristique que propose le journaliste, peut-être le meilleur moyen de se rendre compte de l’uniformisation qu’apporte la guerre avec elle, de par son omniprésence et les stratagèmes que toutes et tous cherchent pour continuer à vivre coûte que coûte. Ainsi, on choisira l’alcool ou la religion, la drogue ou les superstitions, l’indifférence ou la colère mais nul ne peut y échapper.

Alternant les registres, Sandor Jaszberenyi  surprend avec des textes comme  La règle de Blake ou Le diable est un chien noir, opposant au cartésianisme des occidentaux les croyances africaines ou moyen-orientales. Il nous secoue avec Prendre Trinidad, Les jumeaux ou Profession photoreporter, parvient à émouvoir avec Amhed Salem a abandonné Dieu ou Die Toten reiten schnell.

Aucun de ces textes ne peut laisser indifférent et l’ensemble forme un recueil aussi brut que cohérent, un document implacable et réaliste sur le métier de correspondant de guerre, certes, mais, d’une manière bien plus universelle, sur les capacités de l’homme à continuer de vivre en dépit de ce qu’il est capable de s’infliger et d’imposer à se semblables. Indispensable pour qui veut garder les yeux ouverts sur la réalité de notre monde.

Yann.

Vidalina, William Navarrete (Emmanuelle Collas), par Aurélie

Elba se sent prise au piège à La Havane, loin des siens dans cette ville où elle n’a plus sa place depuis longtemps. Son fils a réussi à s’installer à Miami, sa fille est en transit au Mexique et semble être en danger.

Une possibilité s’offre à elle pour quitter Cuba en toute légalité : prouver que ses ancêtres étaient d’origine espagnole, son père Betico pouvant ainsi acquérir la nationalité tant convoitée puis elle-même par ricochet, une toute nouvelle disposition qui pourrait changer leur vie.

Alors que le mot « famille » n’a plus le même sens sur l’île depuis que tant de Cubains ont eu recours à l’exil, Elba se plonge dans l’histoire de la sienne pour remonter le fil de ses origines. Vidalina, son arrière-grand-mère ayant vécu durant la deuxième moitié du 19ème siècle l’intrigue particulièrement…

Cette fresque historique phénoménale m’a complètement captivée. Mêlant les problématiques actuelles de la vie sur et en dehors de l’Ile à son Histoire mouvementée, elle nous plonge avec délice dans des aventures qu’on aimerait tous pouvoir trouver dans son arbre généalogique.

Encore une fois la lecture me fait découvrir de nouveaux horizons dans un style envoûtant. Ces 400 pages se dévorent avec gloutonnerie !

Ce roman est vraiment grandiose !

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Millon.

Aurélie.

Le garçon, Marcus Malte (Zulma), par Seb

« Il va sans chaussures, les plantes de ses pieds ont la texture de l’écorce. Du chêne-liège. Ses cheveux ruissellent sur ses épaules et sur son front tel un bouquet d’algues. Il est en nage, il luit, émergeant tout juste, dirait-on, de l’océan originel. La sueur lui sale les paupières au passage puis s’écoule en suivant le chemin des larmes. Une goutte se prend parfois dans la jeune pousse de duvet qui ourle sa lèvre supérieure. Ses yeux sont noirs, plus noirs que le fond des âges, où palpite pourtant le souvenir de la prime étincelle. »

Mes amis, lorsqu’on ouvre un livre, on fait un voyage, plus ou moins long, plus ou moins beau. On fait la rencontre de personnages qui, si l’alchimie s’est réalisée, deviennent réels, vraiment. Ils existent pour de bon, ils existent dans ces pages si petites mais qui contiennent le monde entier. Mais au voyage je préfère l’aventure. Un voyage on peut le subir, on peut rester passif, contempler, laisser dériver son regard, comater derrière les vitres du véhicule qui nous transporte. L’aventure en revanche, on ne peut pas y couper, il faut la vivre, l’éprouver, explorer les moindres recoins. Cette expédition, qui est l’autre mot pour dire aventure, si elle fonctionne, nous fait rencontrer des gens qui deviennent des personnages, et si le courant littéraire passe, ils deviennent des légendes. Ils vivent dans les pages, arpentent les paragraphes, sautent d’un chapitre à un autre, hurlent, vocifèrent, souffrent et pleurent. Ils aiment, férocement, ils promettent beaucoup ou très peu, mais tiennent toujours leurs engagements. Très souvent, on s’attache. Beaucoup. Parfois, quand on referme le livre et qu’on rentre donc à la maison -fini l’aventure- ils ne restent pas dedans, ils s’échappent et nous accompagnent un bon bout de temps dans notre vie de tous les jours. Et on est pas fâché de voir leur silhouette dans notre ombre, bien au contraire, parce qu’ils ne nous ont pas tout dit, ils n’ont pas tout à fait achevé leur mission, alors ils nous suivent, et nous, nous songeons à eux et nous réfléchissons à des choses, des pensées qui sont toutes nées pendant la lecture du livre, et qui n’ont pas toutes trouvé de réponse avant la fin de l’aventure. Et les voilà donc, toutes et tous, qui nous suivent à la trace, et vas-y que ça travaille dans nos caboches, et vas-y que ça phosphore. Le deuxième effet kiss cool comme diraient ceux de ma génération. Quand un livre, par le truchement de ses personnages vous incite à vous questionner sur diverses choses et éléments, et ce bien après que le mot FIN soit passé, c’est qu’il est réussi, c’est indubitable.
En ouvrant Le garçon, j’ai vécu ça. Je l’ai su tout de suite, dès les premières lignes. Le lecteur possède un instinct qui le trompe peu.
Je ne vais même pas vous raconter le début, il va falloir me faire confiance. Je vais juste vous dire que l’histoire s’amorce en 1908, du côté de Marseille, quelque part dans les collines reculées de l’arrière-pays. Le garçon, qui n’a connu quasiment que sa mère se retrouve seul. Sa génitrice a succombé à un mal, ou à des conditions de vie extrêmement dures. Ils vivaient comme des sauvages dans la montagne, repliés dans une cabane. Le garçon va entamer une longue marche vers l’inconnu et vivre une vie qu’il n’aurait jamais soupçonnée, rencontrer des personnes hautes en couleur, et aussi, traverser la Grande Histoire de son allure étonnante et dissonante. Je ne vous dirais que cela, et c’est bien suffisant.
En définitive, le qualificatif d’aventure est trop étroit, étriqué, cet habit n’est pas à la bonne taille. C’est une épopée que vous allez vivre, vous allez évoluer dans un monde qui a disparu à jamais, un monde dur et magnifique, par bien des côtés. Vous allez pleurer, à chaudes larmes salées, et ramollir ainsi les feuilles de ce récit. Je pourrais vous dire à quelles pages vous pleurerez, mais je vous laisse la surprise, et peut-être serez-vous inventifs. Vous allez rire aussi, souvent, aux jeux de mots fameux, à la grivoiserie élégante de Marcus Malte. Vous allez vous instruire également, parce que ce livre est érudit par bien des côtés, érudit mais pas chiant. Vous allez traverser une société en plein changement, c’est rare de vivre ça, le vrai changement. Ce moment où quelque chose de vaste et qui était là depuis longtemps tire sa révérence et qu’autre chose s’installe, par petites touches, non sans résistance de la part de ce qui agonise, mais avec la certitude que les dès sont jetés.
Vous allez voyager, au sens premier du terme. Parce que l’épopée porte en elle le voyage, c’est une partie indissociable d’elle-même. Vous allez en faire de bornes, à pied, à cheval, en roulotte, en voiture, en train, en bateau, en pirogue.
Cette épopée est remplie de bruit et de folie, sublimée de beauté et de poésie, elle est aussi secouée par la sauvagerie et la bêtise des hommes, leur folie endémique et atavique.
Vous n’oublierez pas Le garçon, vous n’oublierez pas Emma, vous n’oublierez pas Brabek l’ogre des Carpates. Vous vous souviendrez longtemps du caporal, du hongre (mon dieu le hongre !), vous vous souviendrez de Gustave et d’Amédée, du Gazou et de l’homme-chêne. Vous conservez le souvenir du saule et de ses branches tombantes, de la guerre, cette foutue guerre, de diosa Centéotl et de tous ceux qui auront marqué votre sensibilité propre. Vous entendrez longtemps, longtemps, le son d’un piano, le piano, et aussi celui du hautbois. Le rire de Brabek, le son des larges sabots du hongre sur les chemins poussiéreux, le vent qui hurle, le monde qui bouge et qui tangue, et la nature, partout et tout le temps.
Finalement, c’est plus qu’une épopée, c’est une fresque. Fresque, voilà un costume sur mesure.
Ah, il y a aussi Marcus Malte, l’auteur. Sa plume est à nulle autre pareille, belle à en mourir. En tant que lecteur, j’ai subi une déflagration que je n’ai pas si souvent essuyé. En tant qu’auteur, j’ai pris une leçon d’écriture, une sacrée. C’est bien les leçons, ça fait progresser.
Lisez Marcus Malte. Lisez Le garçon, il ne vous quittera plus jamais.

Jérusalem, Alan Moore (Inculte), par Lou

« Putain de merde ».

Je ne sais pas sous quel angle je dois me mettre pour. 

Non vraiment, si vous achetez ce livre, vous verrez que tout est question d’angles, et donc je ne sais pas sous quel angle je vais me placer. Celui du « il faut que je crie sur tous les toits que ce livre est un monument à lui tout seul ». Sinon, celui de tout garder pour moi. 

Bon oké. J’ai compris. 

Tu sais minou, je crois qu’on est pas en mesure de se rendre compte de l’impact que peut avoir Jérusalem sur la Raison. Je crois que j’aurai pas les mots assez pertinents pour rendre compte du génie de Moore.

Moore ne se contente pas de rendre hommage à Northampton -sa ville natale-, il partouze (littérairement) avec les meilleurs auteurs anglophones pour en accoucher d’un monstre hallucinant et déstabilisant. Il examine grâce son microscope céleste, chaque particule qui nous lie, les destins qui se croisent, les.

« Putain de merde ».

Je sais pas moi j’en perds mes mots et tout. 

Sachez qu’il sera question du 26 mai 2006. (Save the date). Sachez qu’il y aura du Charlie Chaplin. Attendez vous à se voir dessiner dans votre tête un univers puissant, à la douce folie que pouvait avoir Terry Pratchett, à l’oeil cinématocinglé d’un Terry Gilliam, au sens du merveilleux de Neil Gaiman, à la puissance des descriptions de James Joyce, à la parfaite dramaturgie de Samuel Beckett, au talent de Jack Kirby pour fabriquer des héros, à la façon dont Dickens titille l’enfance victorienne, …

Vous savez ce genre de livres que seuls ceux qui ont lu savent et toutes ces conneries ? On leur a trouvé un monarque, à ces livres.

Aussi excellent que soit ce livre, et vue la densité de l’écriture et des propos (traduits par Claro, ce qui est un exercice intellectuel supplémentaire j’te l’accorde minou), on pourrait s’attendre à être gavés de ces bons gros romans bien denses, d’avoir envie de plus de légèreté, de simplicité et tout.

Mais non. Moore est un tremplin. Un putain de tremplin de qualité. 

Alors en attendant sa canonisation, moi je dis que ce Saint Homme mériterait d’être baptisé « Lord Moore ». 

Nom de dieu. 

Après lecture de ce bouquin, vous ne lirez plus jamais un livre de la même façon. Vous ne prendrez plus jamais de trips sans avoir augmenté votre manière de percevoir les choses, vous aurez juste envie d’être branché sur une autre fréquence. 

Je. « Putain de merde ». 

Allez j’vais essayer de me remettre de cette claque. Tenter de retourner dans le monde réel. Même pas la peine de vous dire que vous hésitez blablabla mon cul et tout l’bordel.

Vous l’achetez et vous vous prenez une bonne grosse dose de culte dans la gueule, dans les veines, dans vos rêves. Partout.

See you on the other side.

Traduit de l’anglais par Christophe Claro.

Lou

La Transparence selon Irina, Benjamin Fogel (Rivages/Noir), par Aurélie

Cette bombe a grillé toute ma pile de lecture pour me faire passer une journée dans le futur.

Ma réaction au fil des 1res pages : est-ce que les lecteurs de « 1984 » ont ressenti la même chose que moi dans les années 50 ? L’impression de pénétrer dans un texte précieux qui nous projette dans un futur nous paraissant à la fois fou, totalement crédible et si proche des peurs que peuvent soulever dès aujourd’hui des travers de notre société qu’on pense pouvoir le toucher du doigt.

Je me suis projetée en 2058 avec une facilité déconcertante, dans le quotidien de Camille/Dyna pourtant si loin du mien.

Si loin, vraiment ? Peut-être pas, et c’est bien ça qui prend au piège le lecteur dès qu’il commence le roman. La plume de Benjamin nous trace un chemin semé d’embûches au milieu de ce possible dans lequel les frontières entre bien et mal sont difficilement décelables. Et la richesse des détails de l’environnement de nos descendants… une merveille, vraiment.

La question de la protection de la vie privée est posée de façon absolument brillante dans ce roman d’anticipation mais aussi thriller redoutable. Cette fin… jamais je ne l’aurais imaginée !

Amis libraires, blogueurs, journalistes… ce livre mérite d’être en pleine lumière, j’attends vos retours de lectures dithyrambiques, faisons de ce roman un incontournable du printemps !

Aurélie.

En douce, Marin Ledun (Ombres Noires) par Seb

« Roulements de tambours : le rugissement de l’océan, terrible, les vagues s’abattant en rafales invisibles en contrebas. La nuit était noire, les phares de la voiture, derrière, ne parvenaient pas à percer le mur d’embruns et de sable qui lui fouettaient le visage. L’ombre d’Émilie flottait sur quelques mètres, fantomatique et instable, comme si une bourrasque un peu plus violente que les autres allait l’emporter. Des larmes de sel et de sable coulaient sur ses joues. »

Pays basque, dans la ville de Begaarts. Émilie était un sacré beau brin de femme, elle s’était fabriqué une belle existence. Un début de carrière dans le secteur de la santé, un joli petit appartement, des copines sympas, des projets. Et puis une soirée trop arrosée, un retour halluciné chez elle poursuivie par de vieux démons cachés dans les replis de son enfance. Tout bascule sur cette route caressée par le souffle de l’aube. Un accident de la circulation, des bruits de tôles froissées, de carcasses déformées. Émilie est sauve, mais elle laisse une jambe sur la table d’opération, et la totalité de ses espoirs.
Plus de 4 ans après, Émilie n’en finit plus de tomber plus bas. Maintenant elle récure le sol d’un élevage canin et vit dans une caravane sordide. Son quotidien c’est la merde de clébard et les croquettes. Le grillage de l’enceinte comme horizon et les aboiements des chiens comme musique.
Et puis quelque chose se réveille en Elle, une douleur bien plus forte que celle qui sourd de son moignon, un besoin d’agir, une soif de réparation, une urgence de vengeance. Une horloge s’est activée en elle, elle s’est relevée et aujourd’hui, en cette mi-juillet, elle se trouve face à un homme qu’elle a attiré dans sa caravane. Émilie a des choses à régler avec le monde entier. Il y a beaucoup de colère, trop de colère, il y a énormément d’injustice, beaucoup trop. Il y a la rancœur comme un feu intérieur, un océan de rancœur. Il y a des questions qui exigent des réponses, il y a derrière les questions d’autres questions, qui appellent des réponses qui effrayent Émilie. Elle, l’unijambiste, est une bannie de la société.
Combien de temps avant que les gendarmes viennent fouiner jusqu’au chenil nauséabond, combien de temps avant l’éclatement de la vérité ? Mais des choses doivent se passer, les mécanismes des existences doivent de nouveau s’imbriquer à la perfection pour permettre le surgissement du bonheur et de l’apaisement. Mais c’est une longue route, un chemin difficile qui commande que l’on se regarde en face, pour de bon.

Avec ce roman noir et sec comme un coup de trique, Marin Ledun nous offre une sacrée histoire. Une histoire tordue comme ses personnages abimés et en souffrance. Il nous ouvre les portes d’une France parallèle, une France des déclassés, cette société presque souterraine à force de descendre. Des vies rétrogradées en pleine crise, qui sont appelées par le côté obscur, et qui conservent un œil vers la lumière, une lumière qui faiblit.
L’écriture est comme les mouvements d’un militaire entraîné, minutieuse et resserrée. On y trouve des considérations très intéressantes, page 193 : On est le peuple et le peuple n’est jamais médiocre. Il n’est simplement jamais semblable à ce qu’il a été. Il change. Il mute. Il encaisse. Il évolue, en mal ou en bien. Comme toi et moi.
C’est un roman très nerveux, presque un huis-clos, un face à face écrasé par la chaleur d’une canicule arrivée comme une justice divine. L’auteur nous envoie en cadeau des personnages très fouillés, élaborés dans les moindres recoins de leurs défauts et de leurs qualités, ils tirent un passé très encombrant et tendent vers un futur plus facile.
Quelle tension mes amis, on tourne les pages avec les muscles contractés, la situation frôle l’explosion et on le ressent, comme une vibration dans chaque page, chaque paragraphe. On finit avec des courbatures à trop côtoyer les blessures.
Voici une histoire terriblement humaine, faite de failles et d’erreurs, de renoncements et de révoltes, de colère inondée d’amertume, d’espoirs déchus et de vies sur un fil, plus fin que l’horizon, mais aussi beau. Ce roman est un cri, un cri à l’intérieur duquel rugissent des personnages.
Glissez-vous en douce entre ces lignes, préparez-vous car ce n’est pas un voyage aisé et calme, c’est tout le contraire, mais c’est délicieux de noirceur et de lumière.

Seb.

Le Jour des corneilles, Jean-François Beauchemin (Libretto), par Lou

Wow, minou. J’te cadre direct le roman que je viens de lire, si tu kiffes les petits romans natural writing à la Gallmeister/Le Mot et le reste bah t’es tout pile là dedans, sauf que la narrateur, il a un peu la même palabre que Rabelais dans Gargantua. Imagine Sukkwan Island narré par Jacqouille la Fripouille. Effet garanti.

Sérieux au début t’y crois pas deux secondes, et après je sais pas tu te retrouves genre, emparé par le style et tu plonges direct dans la narration. Bim Bim. 

C’est une histoire à la première personne. T’es le fils Courge et tu vis en ermite dans la forêt avec ton père qu’est complètement cinglé. Genre il parle aux astres, il se torche à l’eau de vie et il te rosse à chaque fois que tu fais un truc qui lui plait pas. Tu sais pas trop à quelle époque on est vu que ça cause chelou chelou, mais y’a au moins la sécurité social et les médicaments pour soigner les nombreux amis que t’as dans la tête quand tu te causes à toi-même. T’es le fils Courge et tu subis les traitements de ton père qui vit avec le fait qu’il a perdu sa femme depuis que t’es né. 

Ça tangue souvent vers le fantastique, genre fantômatique un peu. Des fois le sordide te fait sourire alors qu’en vrai y’a pas grand chose de drôle et que ça vire parfois salement glauque. Mais au final entre tes mains t’as un livre que t’as envie de lire en groupe, parce que ça fait limite conte moderne tellement l’ambiance est propice.

Y’a apparemment eu une adaptation en film d’animation que j’ai pas vu, mais rien que le fait que ce soit Lorant Deutsch qui double la voix du fils Courge ça me coupe direct l’envie. Tu vois je pense qu’on peut vraiment lire ce récit à des gosses parce que la langue est vraiment chouette à découvrir même si au début tu bites pas grand chose.

Une super découverte, assez courte même si la langue prend du temps à assimiler. 

Gros coup de coeur en tout cas pour ma part ! Deal with it !

Lou

L’homme qui n’aimait plus les chats, Isabelle Aupy (éditions du Panseur), par Yann

Premier titre proposé par la toute jeune maison du Panseur, le roman d’Isabelle Aupy (que l’on découvre également) ouvre une nouvelle aventure éditoriale, placée, selon ce qu’on a pu en lire sur son site , sous les auspices conjugués de la différence et de l’exigence. Avançant avec prudence, l’éditeur Jérémy Eyme a programmé 2 titres pour 2019 et trois en 2020, choix que l’on ne peut qu’apprécier en ces temps de surproduction caractérisée.

Sur une île vit une poignée d’habitants, à l’écart du continent sans en être complètement coupés pour autant. Leur seul point commun : n’avoir jamais vécu « dans les clous », comme le dit le narrateur, différents, hors du troupeau et heureux de l’être. Menant une vie tranquille, les insulaires vont voir leur quotidien bouleversé le jour où leurs chats disparaissent, emportés par des hommes du continent. Envoyé à terre pour protester, l’instituteur du village n’en revient qu’un mois plus tard, avec un costume neuf et une femme de l’administration, avant que des agents ne viennent à leur tour installer un bureau sur l’île, afin de résoudre le problème. Mais les chiens que l’on propose finalement aux insulaires restent des chiens, même si l’Administration, curieusement, les nomme « chats » …

L’homme qui n’aimait plus les chats nous est présenté par son éditeur comme un descendant des grandes dystopies telles 1984 et Matin brun. Même s’il est toujours risqué de placer un ouvrage sous de telles références, force est de constater qu’Isabelle Aupy a bien lu et digéré ses classiques et en a surtout retenu le fait qu’une dictature ne s’empare pas systématiquement du pouvoir d’une façon brutale mais peut trouver ses origines de bien des manières.

Ici, c’est par le biais du langage que l’administration modifie de manière insidieuse la façon de penser de ces insulaires, que l’on imagine sans peine comme les derniers réfractaires à soumettre. En appelant un chien un chat (contrairement à l’expression bien connue), la bureaucratie étatique modifie en profondeur le rapport de chacun(e) à l’animal concerné mais surtout crée des dissensions au sein d’une population qui, jusque là, était unie. Car, si certain(e)s acceptent de prendre un chien et de l’appeler chat, d’autres vont monter au créneau pour remettre les choses à leur place.

  • Eh ! Ludo ! Tu fous quoi avec ce chien ?
  • C’est pas un chien.
  • Quoi ?
  • C’est pas un chien qu’ils disent.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si c’est un chien.
  • Ben non. Apparemment, c’est un chat. Même que c’est le professeur qui l’a dit. ils m’ont montré les papiers et tout, photo à l’appui, toutes les preuves, c’est un chat.

Avant l’argument ultime : « Ils m’ont même offert la laisse en prime, pour que j’le perde pas. » Politique, grande distribution, même combat … Et c’est ainsi que quelques irréductibles vont relever la tête et tenter de ramener le bon sens et la tranquillité sur leur île.

Si L’homme qui n’aimait plus les chats fait mouche, c’est surtout par cette démonstration selon laquelle les grands changements peuvent commencer de manière anodine, insidieuse, sans même que l’on y prête réellement attention . Isabelle Aupy nous appelle à la vigilance et, contrairement aux auteurs sous l’égide desquels elle publie ce roman, elle choisit l’optimisme, croyant toujours possible un regain de solidarité.

Yann.

P.S. : pour en savoir plus, www.lepanseur.com