Rappeler les enfants, Alexis Potschke (Le Seuil, collection Cadre rouge), par Lou

Oké oké. J’ai délaissé les grands espaces américains, la poudre dans le nez, les boum boum et les bang bang mais quand même minou j’ai lu un peu tu vois ?

En plus ce livre il est royalement bien si tu veux tout savoir, il raconte pas vraiment d’histoire mais il en raconte tellement plein d’autres à la fois que tu voyages vachement loin dans tes souvenirs du bahut. 

Alexis il est professeur (j’ai dit professeur, Alexis il me donne envie de bien l’écrire pour une fois ce mot) de français dans un collège de banlieue (parisienne mais franchement tu peux coller dans n’importe quelle banlieue je suis sûr que ça fonctionne aussi).

Je trouve ça très humble et très digne et très noble d’avoir la perception qu’a Alexis des enfants et de son métier et de son collège en général. Il en parle avec une petite insolence poétique, un sale gosse assagi, à deux pas du sourire quand les gosses font ou disent des conneries mais toujours très pédagogue. 

Et ce que j’ai préféré mon vieux, c’est à quel point t’as mis tout en lumière, genre vraiment. Y’a aucune stigmatisation, juste des gosses pas tous égaux mais dont t’as choisi de dire ce qui faisait leur force plutôt que de se poser des questions sur pourquoi ça va pas et comment ils parlent pas bien. 

En fait tu penses vachement à Pennac ou aux poèmes de Desnos qu’on te fait apprendre à l’école quand tu lis Rappeler les enfants

Dézo, je sais pas quoi dire à cause que faut vraiment que vous le lisiez pour vous rendre compte que ça fait du bien, genre vraiment du bien de lire ce récit qui n’est pas vraiment un roman et moi je regrette vraiment pas de l’avoir lu même si j’ai lu que ça pendant environ un mois.

J’ai les yeux qui piquent tellement je vous fais un bisou et je te félicite Alexis, cette première publication est une petite pépite que je vais me garder dans ma bibli !

See you

Lou.

Les dieux de Howl Mountain, Taylor Brown (Albin Michel – Terres d’Amérique), par Yann

Pionnière incontestable en matière de littérature américaine de qualité, la collection Terres d’Amérique, dirigée par l’impeccable Francis Geffard, creuse inlassablement son sillon depuis 1996 et continue de mettre en avant des auteurs confirmés ou débutants dont les textes déçoivent rarement. Taylor Brown, après La poudre et la cendre, un premier roman publié chez Autrement en 2017, rejoint donc ce catalogue que beaucoup doivent envier et propose avec Les dieux de Howl Mountain, un texte plus abouti et ambitieux qui devrait réjouir les amateurs de ce mélange de roman noir et d’Amérique rurale remis à l’honneur ces dernières années par des auteurs comme Donald Ray Pollock, Ron Rash ou David Joy, pour ne citer que les plus connus dans nos contrées (on pourra également penser à Frank Bill ou Benjamin Whitmer, largement aussi talentueux).

Il sera donc ici question des montagnes de Caroline du Nord dans lesquelles le trafic de bourbon bat son plein sous l’oeil bienveillant (lire « corrompu ») du shérif du comté. Rory Docherty revient de Corée amputé d’une jambe, qu’il a remplacée par une béquille astucieusement prévue pour pouvoir y cacher un revolver, ce qui peut s’avérer utile quand on travaille pour Eustace Uptree, baron du commerce local, caché dans les montagnes. Lorsque le shérif décide de changer les règles de jeu, appuyé par des fédéraux sur les dents, la situation, de tendue, devient explosive.

Si Les dieux de Howl Mountain ne manque ni de violence ni de rythme, c’est sur une histoire d’amour que reposent ses fondations, en l’occurrence, celle vécue par Bonni, la mère de Rory, et Connie Paxton, quelques années plus tôt, romance qui s’acheva dans le sang et les larmes, laissant Bonni muette aux bons soins d’un asile, après qu’elle eut assisté à la mort de son jeune amant et énucléé un de leurs agresseurs. La quête de Rory est donc au centre de ce roman dont Ma, grand-mère de Rory et mère de Bonni, constitue indéniablement un personnage inoubliable, une indomptée comme on les aime. Ancienne prostituée, herboriste confirmée, accessoirement maîtresse d’Eustace, Ma est une figure locale dont la réputation n’est plus à faire. Ma et son arbre à bouteilles, que l’on prendra comme un clin d’oeil à Joe Lansdale …

On l’aura compris, l’attachement que Taylor Brown porte aux protagonistes de son roman donne au texte une épaisseur qui manquait singulièrement à son premier essai. En y ajoutant une description précise du trafic de bourbon dans le comté ainsi que des personnages qui se croisent et s’affrontent dans un ballet survolté, il parvient à livrer un roman à la hauteur de la collection au sein de laquelle il est publié, ce qui n’est pas peu dire. Recommandable, donc …

Yann.

La guerre est une ruse / Prémices de la chute, Frédéric Paulin (Agullo), par Le Corbac

Il faut savoir déjà que le Sieur Paulin est le premier auteur français publié chez Agullo.
Il faut savoir ensuite (parce que j’ai suivi ses diverses interviews et autres interventions) que le Sieur Paulin a fourni un sacré travail de fond pour écrire les 2 romans sus-cités (sachant que le 3ème et dernier volume ne va pas tarder). Oui, M’sieur dame il a travaillé seul comme un grand ; en même temps il est pas petit le gaillard. Il s’est documenté, a fouiné, fouillé tout seul dans les archives de divers médias pour étoffer son sujet.
Il faut savoir enfin (quoi ? Deux minutes oui ! J’y viens à son livre mais j’ai le droit de dire que j’ai apprécié son travail de base non ?)… donc il faut savoir aussi que La guerre est une ruse et Prémices de la chute sont une œuvre de fiction ; rien à voir avec un essai ou un documentaire.
Donc venons-en au fait…
La guerre est une ruse commence en 1992 en Algérie et Prémices de la chute se termine le 11 septembre 2001 à New-York. Un récit donc étalé sur 9 ans qui va nous faire suivre le travail et la vie de Tedj Benlazar, agent des services secrets français chargé de s’occuper de la problématique algérienne, de la montée du terrorisme islamiste et de sa probable propagation en France.
Hormis une étude radicalement concrète de la situation de l’Algérie, puis de la Croatie, la Serbie et autres pays ayant servi de portes étendard et de premier bastion du terrorisme islamiste, Frédéric Paulin nous raconte aussi la triste et passionnante existence de Tedj Benlazar, fils d’immigré installé en France, pays pour lequel il a été prêt à tout sacrifier… mais la roue tourne et les gens changent.

Tedj, de par son parcours et ses errances, ses doutes et ses questionnements n’échappe pas à ce cycle et évolue. En bien ? En mal ?
Dans ce monde souterrain, des manipulations politiques, des passe-droits économiques, des obligations géo-politiques, rien n’est jamais simple. Et quand on est un individu avec une conscience, un sacré professionnalisme et ses problèmes perso, c’est encore plus compliqué de trouver la juste place qui nous correspond.
Autour de Tedj évoluent de nombreux seconds couteaux, des personnages tous en lien avec ces événements terrifiants, dans ces pays touchés et impliqués par le terrorisme.
Puis il y a les français, ceux qui vont se réveiller un beau matin et réaliser que la guerre est arrivée dans leurs rues, leurs villes. Qu’elle va frapper et faucher leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins. Cette violence soudaine, Frédéric Paulin nous la claque dans la face en nous faisant le récit du gang de Roubaix, de tous ces braquages dans le Nord de la France. Et puis, après cette première apparition, quand toutes les pièces sont en place et que l’Etat a bien accroché ses œillères et noyé les faits pour éviter que la population panurgesque ne s’emballe ou ne s’affole, d’autres événements que nous avons connus surgissent : un assassinat dans une mosquée, un attentat dans un RER… et là, le doute n’est plus possible : elle est là.
Elle est là cette haine, cette guerre de soi-disant foi qui réside à la base dans toute une manipulation politique. Elle frappe aveuglément et chaque lecteur se retrouve à se remémorer des événements qu’il a vu ou dont il a entendu parler dans les médias à une époque pas si lointaine que ça au final.
Et puis au milieu de toute cette sanglante violence, il y a des hommes, des femmes. Il y a la perte, la mort, le deuil, la maladie, l’amour, les enfants, les espoirs, l’âge qui passe, les idéaux qui se font et se défont, des projets de vie, des retrouvailles et des absences.
Les deux premiers romans de Frédéric Paulin sont pleins de richesses romanesques, d’une grande qualité narrative et d’une délicatesse stylistique, nous faisant osciller entre récit, témoignages, essai, documentaire sans que jamais la lassitude ne nous gagne, sans jamais non plus nous perdre ou en faire trop.
Les deux premiers volumes de cette trilogie sont un beau cours d’Histoire et un très délicat portrait d’hommes et de femmes, chacun porteur d’une croix, qu’ils ne savent comment poser et qu’ils se forcent à traîner partout avec eux, au risque de faire souffrir ceux qui les accompagnent.

Le Corbac

Ma soeur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite (Delcourt), par Aurélie

Terminé dans ma voiture avant d’aller au travail , il m’était impossible d’attendre la fin de journée pour lire les 30 dernières pages !

Un roman noir exceptionnel dont le titre nous dit tout. Korede sait depuis toujours qu’elle doit protéger sa petite soeur. Ça se complique quand la petite soeur en question commence à tuer des hommes. Encore plus quand Ayoola, absolument irrésistible, séduit le beau médecin que Korede convoitait depuis des mois…

Jusqu’où peut aller Korede pour sauver Ayoola malgré un énervement grandissant vis-à-vis de cette soeur qui ne vit que pour son plaisir sans penser aux conséquences ? Vous pourrez le savoir très vite, cette bombe sera disponible en librairie dès demain grâce aux éditions Delcourt. Un texte qui détonne et qui vous donne une énergie folle. J’ai été remontée à bloc pour affronter ma journée !

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Christine Barbaste.

Aurélie.

Aloys, Sarah Turoche Dromery (Thierry Magnier), par Lou


C’est chelou comment les goûts évoluent avec le temps. Y’a pas si longtemps quand je lisais de la litté destinée aux ados, je préférais quand ça parlait de cul, de drogues, de milieux alternatifs, des romans du bitume sombres et violents.

Puis sur le chemin des lectures, j’ai lu du Carole Martinez, des essais féministes sur la médecine, d’autres de psycho-socio et des portraits de meufs de qualité, victimes d’une société patriarcale de merde, dans laquelle l’Eglise a joué un rôle de bâtard jusqu’à reléguer la femme au rang d’objet et qui porte encore ses fruits pourris aujourd’hui.

Le hasard de la vie a fait que j’ai rencontré Aloys sur ces croisements littéraires. Gamine de 13 piges, enfermée dans un couvent pour des raisons obscures, à l’âge où biologiquement t’es un peu paumé entre ta future morphologie d’adulte et où la séparation de celui de l’enfance se fait souvent avec beaucoup de difficultés.

A travers ce personnage, Sarah Turoche-Dromery dénonce les monstruosités infligées aux femmes dès leur plus jeune âge. On pense forcément aux Soeurs Magdalène mais version gosse et dans un décor médiéval aussi lumineux que sombre. Les injustices, les trahisons, les envies de meurtres, le conditionnement religieux, mais aussi la peur du dehors, d’être dénoncée par méchanceté et de finir pendu ou sur un bûcher, les expériences complètement ahurissantes pour justifier de l’innocence de l’âme, …

Ce roman est aussi très bien documenté sur la vie quotidienne dans les couvents, les travaux effectués, les caractères qui se forgent quand on est obligé de s’en remettre à Dieu pour des raisons qu’on comprend pas toujours. 

Je peux pas cacher que cette histoire m’a mis par moments mal à l’aise, avec dans la tête des phrases telles que « putain c’est pas possible, c’est de la fiction on pouvait pas être aussi cruel » ou bien « et la solidarité féminine là dedans elle est où bordel de merde ? ».

Une fiction donc à laquelle on croit, qui font écho à une certaine actualité (port du voile, passage à l’âge adulte, l’envie de liberté, de créativité, du regard des hommes et de leurs volonté à soumettre n’importe quelle femme).

T’as compris, en toute objectivité je peux que défendre ce bouquin qui doit avoir une place réservée dans les bahuts, à conseiller au petit club de lecture qui donne vie à ta librairie, aux ados déjà remontés contre la société,…

Je sens que je vais me faire un petit truc léger parce que j’en suis encore tout chambouleversé. J’sais pas si t’as lu Purge de Sofia Oksanen une fois dans ta vie, mais quand t’as refermé le bouquin bah ce que t’as ressenti ça doit se rapprocher de comment j’me sens là maintenant.

Merci Sarah, des comme ça t’en fais quand tu veux ! (Pour ceux qui veulent je vous conseille Charly du même auteur, un petit bijoux !)

Pfiou.

See you plus tard

Lou

La mort selon Turner, Tim Willocks (Sonatine), par Le Boss

Retour aux affaires pour Mr Willocks. Si beaucoup  l’ont connu avec La religion et Les 12 enfants de Paris, il ne faut pas oublier ses deux livres cultes et très noirs aux éditions de l’Olivier.

Donc bienvenue à M. Turner .

Et bée, cet aparté au milieu de sa trilogie n’est pas une franche réussite.

Si on a tous ou pas bien apprécié « La religion », avec sa suite un peu « Ramboesque » mais bon qui passait, là je n’ai pas retrouvé l’homme des polars noirs déjantés « Bad city blues » et sa suite « Les rois écarlates ».

Un scénario très faible, l’intrigue de même, des personnages qu’on ne retiendra pas après une semaine… Rien de transcendant, malgré sa belle écriture.

La seule image ou scène dont je me souviendrai, c’est le passage à la recherche de l’eau dans le désert, très gore, mais cela ne suffit pas à en faire un livre.

A l’encontre de beaucoup, je reste plus que mitigé sur ce livre, on verra le prochain, 16 ème siècle ou bien 21 ème, ou bien jeunesse… seul Tim Willocks le sait.

Mais je regarderai à deux fois… et je ne me précipiterai pas sur son prochain livre.

Le Boss.

Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand.

La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs), par Yann

Malgré la frilosité du lectorat français pour les recueils de nouvelles, « L’amour et autres blessures », paru en 2017 chez Actes Noirs, avait provoqué quelques remous critiques à défaut d’un grand succès public. Il faut dire que Jordan Harper, inconnu sous nos latitudes, frappait fort avec ces textes noirs et durs et imposait d’emblée un ton original et sans concession, où l’humain finit toujours par surgir, même dans les situations les plus sombres. Cette succession de destins brisés ou sur le point de rupture vibrait d’une énergie folle, portée par l’expérience de l’auteur en tant que scénariste de séries télé. Restait à savoir si la réussite serait la même sur la durée d’un roman.

La place du mort (« She rides shotgun » en VO), 270 pages au compteur, emporte très rapidement nos derniers doutes, dès les premières lignes.

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Le ton est donné, la machine démarre et va tourner à plein régime jusqu’à la dernière page. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ Harper, malgré son CV, ne se complique pas la tâche au niveau scénario, d’une minceur à rendre jaloux les créateurs de Weight Watchers …

Nate sort de prison après quelques années mais il a un contrat sur la tête, lancé par Craig Hollington, leader de la Force aryenne. Ses proches étant également menacés, Nate va s’enfuir avec sa fille, Polly, onze ans et un ours en peluche dans son sac. C’est leur cavale que l’on va suivre ici et l’apprentissage accéléré auquel sera soumise Polly, confrontée à des personnes et des événements qu’un enfant ne devrait pas connaître.

Devant ce récit simple, efficace et mené à 100 à l’heure, le lecteur n’a plus qu’à se laisser emporter et c’est là que Jordan Harper fait preuve d’un savoir-faire certain en déroulant sans le moindre temps mort cette fuite en avant lors de laquelle Nate et Polly vont devoir apprendre à se connaître, puisqu’ils n’en ont jamais vraiment eu l’occasion. Le plan de Nate étant d’une simplicité extrême, à savoir harceler la Force aryenne jusqu’à faire lever le contrat qui pèse sur la tête de sa fille, rien de moins, il va lui falloir former cette dernière à l’art et la manière de se battre. Et c’est de là que viendra la principale surprise du récit, dans le plaisir manifeste que va découvrir Polly à ce monde de violence. Décontenancée les premiers temps, voire effrayée, la fillette, accompagnée de son inséparable ours en peluche, dépassera vite les attentes de son père, lui forçant régulièrement la main pour l’accompagner dans une expédition punitive ou lui suggérant une idée lorsqu’il ne parvient plus à réfléchir.

Jordan Harper déballe ici toute la panoplie d’un bon polar à l’américaine, des bandes d’aryens à moitié demeurés au laboratoire de drogue dans le désert, du shérif corrompu suintant le mal par tous les pores de sa peau à la jeune femme embrigadée bien malgré elle dans une cause dont elle se préoccupe finalement très peu, le flic obsédé par une enquête qui lui échappe complètement … rien ne manque au tableau. Mais c’est la figure de Polly que l’on retiendra, cette enfant jetée sans ménagement dans un monde brutal et sans pitié et qui finira par entrer dans le jeu comme les adultes qui l’entourent.

On l’aura compris, La place du mort ne fait pas dans la dentelle et s’il y a éventuellement un reproche que l’on pourrait faire à son auteur, c’est celui de manquer régulièrement de réalisme dans la description de la lutte que mènent Nate et Polly contre la Force aryenne. Mais cet aspect « super-héros » participe aussi du plaisir que l’on aura pris à cette lecture et ce bémol sera vite oublié, balayé par l’ouragan Harper, dont on attend le prochain texte, en se demandant toutefois s’il pourra aller plus loin sans tomber dans le blockbuster … Pour l’instant, il serait dommage de bouder notre plaisir et de passer à côté de cet excellent roman noir.

Yann.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude.

Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot (PKJ), par Aurélie

Pour moi l’étincelle est celle que Vincent Villeminot fait naître dès les 1res pages du roman.

Tout comme Dan, Montana et Judith, je me suis retrouvée prisonnière au fond de la Forêt, impossible de m’échapper de ces pages avant d’avoir atteint la fin d’une traque qui représente bien plus que le sauvetage de trois enfants.

Contrairement à des dystopies qui nous plongent intégralement dans le futur où se déroule l’action, l’auteur fait des va-et-vient entre 2061 (présent du récit) et les années 2020 et 2040. Cela lui permet de nous faire comprendre la genèse du futur qu’il imagine, de nous plonger dans ces années de lutte sociale des jeunes face aux gouvernements européens, tout en nous captivant avec une poursuite armée pleine de rebondissements. Beaucoup de théorie donc. Mais si bien entremêlée à l’urgence déclenchée par l’enlèvement en 2061 que nous ne pouvons que tourner les pages, fébriles et fascinés par ce monde qui se met en place petit à petit, chaque personnage ayant un rôle primordial à jouer.

Ne plus vouloir assumer une société vieillissante, réaliser un retour à la terre suite à une révolution pacifique. Comment, dans la pratique, pouvoir vivre ces idées alors que la violence alentour exerce une pression qui s’insinue loin derrière les arbres, dans des villages où on veut encore y croire ?

Un roman dont le lecteur ressort essoufflé, endolori mais avec la sensation profonde d’avoir grandi.

À lire bien sûr et à faire lire à vos grands adolescents.

Aurélie.

La Colombienne, Wojciech Chmielarz (Agullo), par Aurélie

Retrouvailles réussies avec le Kub pour cette 3e enquête traduite du polonais !

On le découvre apaisé. Il arrive plus ou moins à gérer sa situation familiale délicate et parvient étonnamment à dompter sa fureur quand elle frappe à la porte.

Cette enquête prend ses racines en Colombie mais remue pas mal de boue dans une Varsovie en pleine ébullition. Accrochez-vous, le Kub ne dort pas beaucoup !

Un nouvel opus qui nous fait pénétrer toujours plus loin dans l’intimité des foyers polonais et qui fouille en détail le rapport hommes/femmes fréquemment délicat dans un pays où « féminisme » apparaît trop souvent comme un gros mot.

Prise de position exemplaire pour Wojciech Chmielarz qui continue de se battre contre une frontière franche entre les gentils et les méchants mais brandit haut et fort les sujets qui lui tiennent à coeur.

Le Kub devrait faire partie de la vie de tous les amateurs de polars. Ses deux 1res enquêtes sont disponibles chez Agullo et au Livre de Poche.

Traduction du polonais d’Erik Veaux.

Aurélie.

Pourquoi la Pologne n’a-t-elle jamais gagné la Coupe du Monde ?
Parce qu’ils n’ont jamais eu un joueur comme Wojciech Chmierlaz ! Un joueur hors pair, le gars que tu mets seul sur le terrain face au PSG et qui va les faire rentrer chez eux en pleurant (désolé je n’ai pas pu résister !!!)
A lui seul, il te tient le terrain et maîtrise le jeu totalement (bon, ok Erik Veaux a un sacré rôle de traducteur à jouer mais pareil, il assure grave aux cuivres comme aux percussions ou aux cordes…Ouais le gars c’est un sacré bon musicien qui sait totalement traduire la musicalité de cette douce chansonnette…mais ce n’est pas la première fois qu’il s’attache à la partition du polonais Chmierlaz).
Gardien, défenseur, milieu, passeur, coach, attaquant…il assume tous les rôles et joue toutes les places en véritable artiste.
Le récit, il lui fait traverser tout le terrain pendant les 90 mn réglementaires, et même que vu que le ballon a pas quitté les pieds du camp polonais, que toujours aucun but n’est inscrit malgré les nombreuses occasions de Monsieur Chmierlaz, on va jouer les prolongations…
Faut dire que comme technicien et tacticien il se pose le type.
Des Polonais, des Colombiens, de la dope, des femmes se suicidant, un Kub le bras dans le plâtre et en plein doute, qui doit en outre gérer sa nouvelle collaboratrice et ses relations hiérarchiques et sentimentales (ouais, on dirait du Ellroy de l’Est et alors….s’il écrit bien j’y peux rien…et si son intrigue est fouillée encore moins…donc oui il existe un James Ellroy en puissance en Pologne !!!), donc avec tous ces éléments Wojciech Chmierlaz te construit un match infernal. D’entrée de jeu, il te choisit de prendre la balle et il commence à la faire circuler.
La première mi-temps, elle vole, s’envole, rebondit et passe de gauche à droite, d’avant en arrière, et toi tu cours comme un couillon, comme le Kub pour essayer de la récupérer. Tu t’essouffles pas pourtant, t’es persuadé que tu vois son jeu et tu anticipes. Tu prévois, tu prépares des contre-attaques, mais le type, il te prend à contre-pied. Un crochet, une feinte et il te laisse sur le gazon sans que tu n’aies eu le temps de comprendre.
Et puis, la seconde mi-temps débute.
T’as eu ou cru avoir le temps d’analyser sa tactique, son mode opératoire, comprendre là où il voulait en venir, mais non. Ça repart de plus belle.
Feinte de corps, esquive, dribble…jamais tu n’arrives à toucher le ballon et tu cours. Tu cours encore 45 mn après ce maudit ballon.
Pourtant vous êtes nombreux en face : procureur, associés, collèges, truands, ex-femme, témoins, balances…mais vous y arrivez pas
Wojciech Chmierlaz contrôle tout. Il t’emmène partout, et toi tu cours, tu suis, tu cavales.
La fin du temps réglementaire sifflé, tu te dis que c’est bon…que les pages arrivent à leur fin, que tu vas réussir à lui en mettre une en pleine lucarne, au pire chopper un pénalty vicieux en fin de match…
Et là, tu déchantes…La règle de la Mort Subite déboule et le Wojciech Chmierlaz accélère.
Un rail de colombienne et tu restes sur le gazon. Tu le regardes accélérer, tu vois au ralenti toute son action se dérouler, tu saisis toute l’importance de ses passes, de son attente, de ses changements de régime.
Il te passe sous le nez, il jongle avec le récit, véritable Pelé de l’écriture et devant ton gardien, sans intervention de la Main de Dieu, il te balance un boulet en plein lucarne…celle opposée au côté où t’as plongé…et il gagne avec talent son match.
La Colombienne est un roman policier digne de ce nom. Richesse et qualité riment avec délicatesse et spontanéité, avec suspense et perplexité, avec étonnement et prouesse.
Si vous ne connaissiez pas encore la qualité de la plume polonaise et son « droit au but » faites-vous un match avec Wojciech Chmierlaz…

Le Corbac.

Je ne suis pas un héros, Sophie Adriansen, éd. Fleurus, par Aurélie

Bastien a neuf ans, une vie confortable dans un beau quartier de Paris et une famille aimante.

Tout devient plus compliqué pour lui lorsque que sa maman et sa petite soeur rentrent à la maison un soir où il pleut des cordes avec une femme et ses deux petites filles qui faisaient la manche devant la boulangerie tout près de chez eux depuis plusieurs semaines.

Il se sent envahi. Faut dire qu’on lui demande beaucoup, il doit partager Son appartement, Ses jouets, l’attention de Ses parents. Il doit être bienveillant, se mettre à la place de cette famille à la vie si dure. Mais zut, il n’a rien demandé lui et il n’est pas un héros !

Sophie Adriansen adopte un point de vue très intéressant, celui d’un petit bonhomme qui vit « égoïstement » dans son existence privilégiée et préfère ne pas voir la misère qui l’entoure. Au fil des pages on se rend bien compte qu’on est tous un peu pareils même si on est prompts à défendre de belles idées, dans les faits on reste souvent à ne rien voir, ne rien faire dans nos bulles confortables…

Ce roman devrait être lu par un maximum de parents et d’enfants. Il sensibilise de la meilleure façon qui soit sans tomber dans la guimauve ou la caricature et nous poussera indéniablement à voir les personnes qui vivent dans la rue avec un regard bien différent, dépourvu du filtre qui semble séparer le monde en deux : ceux qui sont du bon côté de la barrière et les autres.

Avoir de l’empathie tout en sachant qu’on n’est pas un modèle de perfection dans notre relation aux autres, voilà une belle façon de faire un pas dans la bonne direction pour ne plus être aveugle à ce qui nous dérange ou nous fait peur.

Ce très beau roman est déjà disponible en librairie. Lisez-le, faites-le lire autour de vous.