Empire des Chimères, Antoine Chainas (Série Noire – Gallimard) par Le Corbac

Cela est un exercice pour moi que de parler de cet Empire à la fois empirique et clinique…comme ne serait-ce que le titre (tiens je viens de percuter à l’instant sur l’antonymie du titre).
En effet, je ne l’ai pas compris mais qu’il est bien écrit et construit !
Oui, je n’ai pas compris ce livre que j’ai pourtant entièrement lu. Dans ma folle jeunesse j’ai passé des heures et des heures dans divers et multiples jeux de rôle, j’ai (et je continue) lu beaucoup de fantastique, mais là je m’y suis perdu.
Ou bien je me suis juste perdu ?
La construction à deux temps permet pourtant à Antoine Chainas de mettre en avant toute la qualité de son écriture et de déployer son « intrigue ». Deux pays, deux mondes, deux civilisation, deux manière de penser, deux…Ses tournures de phrases, ses dialogues, ses description, ses sujets, ses idées…. tout cela est double et il est très intéressant de voir cette aptitude que possède l’auteur d’écrire en un seul livre deux univers si différents sans jamais les « mélanger », respectant les codes de chacun.
Et puis le sujet ou contenu de ce roman… La métamorphose? L’adaptation? L’évolution? La folie humaine?
De qui ? De la société ? De l’Homme ? de l’individu ? Des villes ? De la consommation ?
Un peu de tout cela peut être… techniquement et oniriquement.. Mais voilà, malgré toutes ces qualités, Empire des Chimères ne m’a pas convaincu dans son récit.
Dans la technique d’écriture, je suis conquis, retrouvant parfois ces moments forts que j’avais apprécié dans Versus (Série Noire – Gallimard)- dont soit dit en passant j’avais totalement été emballé par l’intrigue.
Alors je pense que d’autres sauront mieux apprécier l’intégralité du roman, quant à moi je le garde en tête pour tous mes amateurs de plume qualitative.

Le Corbac

Nomadland, Jessica Bruder (éditions Globe)


Bin mon cochon tu sais, quand j’ai lu l’histoire de tous ces petits retraités j’m’attendais pas du tout à ça. D’abord parce que moi je connais que des travellers qui font des petits boulots et enchaînent les saisons pour vivre leur liberté sur la route mais qu’ont genre mon âge et tout.

Bin aux États-Unis, pour fucker la crise comme il se doit y’a plein de soissantenaires et plus (putain j’ai fait exprès d’écrire comme ça commence pas à me reprendre hein) qu’ont décidé de virer la putain de chaîne qui nous met des pressions monstres (quitte à courber l’échine tout sourire même devant les entreprises les plus raclo qu’existent humainement parlant) ; payer son loyer.

En gros tu suis en partie l’aventure de Linda May qui a genre soixante deux ans (là j’ai bien écrit, ça va, tu respire ?) au début de l’aventure et qui a pour projet (mec ch’pensais que les projets ça naissait à 30 piges et que ça s’arrêtait après trop d’échecs dans ta vie quoi, enfin) de construire un géonef.

En fait la dame c’est trop un héros, c’est genre une statistique dans le monde économique tu sais, elle a subi la crise et tout, pu de sous, se retrouver d’une situation confortable à un truc où t’as juste envie de te coller une balle parce que t’appartiens plus à la « société ». Bah elle en a rien à carrer.

La meuf se reprend en main et décide d’habiter dans sa bagnole. Et pour financer son projet elle décide de profiter de gens qui profitent d’elle aussi. Et comme par hasard sur qui on tombe ? Ama-putain-de-zon. Bah ouais ma gueule un vieux ça se plaint pas de son travail, ça bosse lentement mais correctement donc au final c’est super productif pour faire de l’inventaire 10h par jour payé 9$ de l’heure. Alors forcément t’as toute une partie sur les conditions de travail chez Amazon et des entreprises (genre CampWorkers que je connaissais pas) qui recrutent directement des gens en leur proposant une place de camping et pendant ce temps là tu bosses pour eux.

Outre le bordel éthique que ça représente pour moi (fuir le consumérisme pour se retrouver à bosser chez la pire des chiottes possibles), j’ai juste ressenti beaucoup de tendresse et j’crois qu’au fond j’ai commencé à comprendre que y’avait un truc que les anciens peuvent transmettre et qui pousse pas forcément à devenir réac ou raciste ou quoi.

C’est parsemé de petites techniques pour apprendre à vivre en van (enfin plus des anecdotes que des techniques, mais n’empêche y’a des trucs t’aurais jamais su t’en sortir tout seul si on t’avait pas dit).

Les baby-boomers sont-ils la solution à la morosité et à la dépression ambiante ? Bah certains, comme la petite bande de Linda May et de leur mise en valeur par la journaliste Jessica Bruder le sont, oui.

C’est une putain d’ode à la vie, basée sur les envies de liberté, se libérer des pressions sociales, de confort (j’sais de quoi je parle je suis le premier à me jeter sur tout ce qu’attraie au confort et à la facilité) sans pour autant tomber dans le truc New Age gourou de merde. Ah et l’envie d’aller chier sur le paillasson du premier mec (ce sera forcément un mec, on est élevé pour ça) qui te dira que si tu veux t’adapter faudra fermer ta gueule et travailler pour « gagner » ta vie).

J’accueille ce livre avec une putain de place dans ma bibli, j’sais pas ce que toi tu feras mais je sais déjà que j’ai pas mal de travellers dans mes contacts que ça va titiller. Pour le reste putain ouvrez le n’importe où lisez trois pages et vous allez voir que votre coeur vacille entre une envie de dégueuler sur ces putains de cols blancs ou d’embrasser la première personne aux cheveux gris que vous allez croiser la prochaine fois que vous ferez du camping.

J’me taille (et même si j’ai pas les couilles de la prendre ma liberté, t’inquiète que ça a laissé une empreinte bien visible dans la case « socialement inadapté »).

(et prenez des bouquins de chez Éditions Globe, c’est que des trucs de journalistes et bordel, bordel).

Traduit par Nathalie Péronny.

Lou.

Aujourd’hui, une journée passée hors du temps en compagnie de Linda May durant les trois ans qu’il aura fallu à l’auteure pour venir à bout de ses investigations, une journée de lecture accrochée aux pages de ce livre qui m’a tant appris.
Jessica Bruder s’est immergée pendant des mois dans le mode de vie des travailleurs nomades aux Etats-Unis, recueillant leurs histoires, leurs visions d’avenir, nous aidant à comprendre au fil des pages pourquoi tant de seniors se retrouvent sur les routes, presque démunis après une longue vie de labeur.
Loin du mirage du Rêve américain, on traverse le territoire en tous sens, faisant l’expérience de petits boulots qui se rapprochent plus de l’esclavage que de jobs adaptés à des personnes qui ont, pour la plupart, dépassé les 65 ans. Les Amazombies sont légion, les conditions de travail dans les entrepôts étant de loin les plus difficiles à endurer.
Pour bon nombre de ces nomades, peu d’envie ou peu d’espoir de retourner à une vie sédentaire et malgré tout l’impression d’avoir trouvé une famille sur laquelle ils peuvent compter dans cette société devenant de plus en plus individualiste.
Un très beau portrait de personnes en marge mais qui ne lâchent rien. Un instantané essentiel pour nous lecteurs, un modèle à éviter à tout prix.
Aurélie.

Les Jours de Vita Gallitelli, Hélène Stapinski (Globe éditions) par Aurélie

L’auteure ressent de façon particulièrement forte le poids de l’histoire familiale et depuis l’enfance se passionne pour le destin de Vita, celle qui était arrivée avec ses enfants à Ellis Island en 1892, fuyant la pauvreté comme tant d’autres Italiens.

Un meurtre serait à l’origine de cette traversée de l’Atlantique. Sur les traces de son arrière-arrière-grand-mère, Hélène Stapinski entreprend une longue quête qui la mène jusqu’en Italie, là où tout a commencé et là où elle espère trouver des réponses concernant l’histoire familiale.

Un voyage passionnant en généalogie et dans un pays où Tradition s’entend encore avec un « t » majuscule.

Aurélie.

Traduit par Piere Szczeciner.

Hillbilly Élégie, J.D. Vance (Globe éditions) par Lou

Sans faire dans le misérabilisme, J.D. Vance parle de l’univers dans lequel il a évolué, des chances qu’il a eu de pouvoir se sortir de sa condition.

On parle quand même d’un mec qui a des valeurs conservatrices. Et pourtant. Pourtant j’ai ressenti une putain d’empathie. Parce que je suis aussi issue d’une famille blanche faisant partie de la classe ouvrière ? Peut-être, même si à bien des égards je me sens encore privilégié par rapport aux faits relatés ici.

Hillbilly élégie n’est pas la putain de pépite littéraire de la rentrée. Mais ça refout un gros boost de savoir qu’il y a un ennemi commun à tout ça. Que toutes les luttes de minorités (et les hillbillies en font partie, même si la plupart d’entre eux sont blancs, chrétiens, racistes, homophobes, …) commencent par la lutte des classes et malgré les idées conservatrices de Vance, je crois qu’il a saisi l’essentiel de ce que je ressentais (bon et la conversation que j’ai eu à propos du bouquin hier soir a clarifié certains points qui restaient encore sombres, mais tu t’en doutes minou tout ceci est une autre histoire).

Si tu veux savoir ce que sont devenus les petits enfants des gens qu’ont jamais cessé de douiller depuis la Grande Dépression, ceux qu’on a toujours cherché à écarter de la classe moyenne parce qu’ils faisaient tâches dans les données sociologiques et qu’il est plus facile de s’en prendre au manque d’éducation ou au manque de culture d’une classe défavorisée que de faire en sorte de les encourager, alors lis Hillbilly élégie.

Lis-le, offre-le. Propage-le.

Foi de moi. Vance n’a pas cherché à faire un putain d’hommage parce qu’il parle de sa famille, de ses amis ou quoi. Il a tenté de mettre en lumière (en y arrivant parfois, juré) des personnes bien trop souvent pointées du doigt et sur qui on rejette bien trop souvent la plupart des conneries dont les seuls responsables sont les gouvernements.

Run for it, un des meilleurs bouquins que j’ai lu de cette rentrée ! (ça sort le 6 septembre minou, t’as pu longtemps à patienter)

Dammit’ ! That’s it !

Lou

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Ce livre m’a complètement passionnée !

Je ne lis que de la fiction habituellement mais je n’ai eu aucun mal à me glisser dans cette enquête tant le talent de l’auteur pour nous embarquer avec lui dans le passé et cette histoire hallucinante est grand. Point par point, il reprend le fil d’une affaire dont l’issue, même si elle avait légitimé Hoover dans son poste récemment acquis, avait laissé trop de zones d’ombres et un profond traumatisme dans la communauté Osage, victime d’une terreur dont on trouve des traces aujourd’hui encore.

Vous découvrez Ernest et Mollie sur cette couverture. Il est important de saluer la composition du livre qui rend notre immersion dans l’Oklahoma des années 20 quasi complète grâce aux nombreuses photos qui jalonnent notre lecture. Elles nous permettent de contempler ces visages, ces lieux dans lesquels on tente de deviner les drames en préparation ou les conséquences de ceux-ci.

Bravo aux éditions du Globe pour ce texte littéraire qui renverse la barrière des genres et met le doigt là où ça fait mal. Grâce à sa traduction par Cyril Gay, un pan essentiel de l’histoire de Etats-Unis arrive jusqu’à nous.

Lisez ce grand texte !

Aurélie.

Au loin, Hernan Diaz (Delcourt) par Aurélie

Au loin, aux côtés d’Håkan dans un western comme je les aime.
Au loin, dans l’immensité de territoires vierges.
Au loin, le plus loin possible de la société, quand on se rend compte qu’elle ne peut rien nous apporter de bon. Loin de tous ces hommes armés de certitudes dangereuses, de méchanceté, d’armes qui les rassurent et les rendent bien trop dangereux.
Au loin, un frère à retrouver qui devient un mirage les années passant.
Au plus près d’une nature qui a tant à nous apprendre, dans laquelle on peut trouver refuge.
Au plus près d’un style qui nous enveloppe et nous emporte dans l’Amérique du milieu du 19e siècle, en pleine mutation, chargée de la fièvre de l’or, du conflit nord/sud, de la découverte de nouveaux territoires, de l’avancée scientifique.
Au plus près de l’existence d’un homme à la philosophie unique qui me rappelle « Le Garçon » de Marcus Malte, une de mes meilleures lectures de ces dernières années.
« Au loin », un roman que je suis heureuse de découvrir grâce à Marie-Laure Pascaud avec quelques mois de retard. Le catalogue littérature de Delcourt est encore tout jeune mais contient déjà de grands textes. Surtout, prenez le temps d’y fureter : des plumes très différentes mais une même exigence littéraire qui met en avant des choix audacieux et d’un goût certain !
Traduit par Christine Barbaste.
Aurélie.

Entretien avec Valentine Gay (éditions Globe) par Yann

 

Depuis 2013, Valentine Gay, avec les éditions Globe qu’elle a créées et qu’elle porte encore aujourd’hui, propose des textes contemporains du monde entier dont le point commun est, outre de « raconter des histoires », d’éclairer nos sociétés et notre époque en déclinant les thèmes et les points de vue. Après des débuts timides, l’aventure Globe prend de l’ampleur et Valentine Gay a accepté de revenir pour nous sur ces dernières années et de nous donner sa définition du métier d’éditrice. 

 

Pourquoi devient-on éditrice ? Quel chemin vous a-t-il amenée là où vous êtes aujourd’hui ?

Après des études de philosophie, j’ai eu la chance d’entrer en apprentissage chez Éliane Bénisti, l’agent littéraire. J’avais 20 ans, Dorothy Parker, Carson McCullers, John Passos, Truman Capote, Tennessee William…  dans la tête  et une grande passion pour la littérature américaine qui me divertissait de  Hegel et de Kant. Rentrer dans une des plus grandes agences littéraires était un rêve. J’ai passé ensuite pas mal de temps en Angleterre où j’avais le  projet de m’installer mais, à part des stages, je n’ai pas trouvé d’emploi  dans l’édition. Je suis donc rentrée en France où j’ai travaillé dans l’art  contemporain puis dans le journalisme où j’ai eu la chance de rencontrer  des gens qui m’ont beaucoup, beaucoup appris. Je pense notamment à Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, avec qui nous avions envisagé un temps  de créer une collection dédiée aux nouveaux journalistes. Hélas, il est mort  avant que nous puissions nous atteler à la tâche. Je continuais parallèlement à mon métier de journaliste à proposer des livres ou des projets à droite à  gauche et notamment à l’École des loisirs. Malheureusement, les livres que  je leur apportais n’étaient pas du tout, mais alors pas du tout pour les adolescents.  Les patrons de l’École des loisirs se sont dit que c’était peut-être l’occasion de soutenir une maison de littérature pour adulte et m’ont  ainsi proposé de monter une petite maison d’édition. Je n’avais plus qu’à  trouver le nom. Globe s’est imposé.

Dans une production française souvent jugée pléthorique, il faut, avant de se lancer, avoir la conviction profonde de pouvoir s’y faire une place, de  parvenir à se faire entendre. Comment se sont passés les débuts de l’ aventure Globe ?

Les débuts d’une maison sont toujours  difficiles. Globe a tâtonné en 2014 en essayant de trouver ses marques par rapport à la maisonmère puis s’est envolé indépendamment de  l’école des loisirs en 2015 dans  la forme que nous lui connaissons et grâce au succès immédiat de Fairyland (26 000 ex, édition poche comprise). Puis, les Prix Médicis essai en 2017 et  2018 m’ont apporté une forme de reconnaissance pour des textes auxquels  je tenais beaucoup, à la frontière des genres. Je m’intéresse à une « littéra- ture autre » et qu’elle soit reconnue est évidemment très encourageant.

Cinq ans après sa création, Globe affiche deux prix Médicis Essais consé-cutifs en 2017 et 2018 (« Celle qui va vers elle ne revient pas » de Shulem  Deen en 2017 et « Les frères Lehman » de Stefano Massini en 2018).  Comment vivez-vous cette forme de reconnaissance ? C’est plutôt réconfortant ou plutôt stressant, une sorte d’obligation de remettre sa couronne en jeu ?

C’est évidemment très réconfortant car ce métier consiste à défricher autre chose à trouver de nouvelles voix. Nous devons compter, faire attention à l’équili-bre de notre fragile économie, et nous sommes aussi des commerçants,  comme les libraires, mais le plaisir ultime c’est de partager son enthousiasme pour un texte, un auteur avec les lecteurs. Avoir le sentiment que ce  texte fait sens dans notre vaste monde.  Et, chacun à leur manière, Shulem  Deen et Stefano Massini, ont dit quelque chose de façon très inédite. Je suis aussi surtout très contente pour eux car le métier d’auteur est difficile ; j’ai  le plus grand respect pour les auteurs. Je me sens à leur service et aimerais  avoir le temps – car il faut du temps – de les développer, de les défendre.

Vous avez publié une cinquantaine de titres en cinq ans, ce qui semble  assez maîtrisé au sein de cette surproduction dont il était question tout à  l’heure. Est-ce pour pouvoir mieux accompagner chacune de vos sorties ?

Mon ambition est de ne pas publier plus de 15 titres par an afin de soutenir  chaque livre, chaque auteur, de prendre le temps de les faire découvrir, en  premier lieu, aux libraires. Il faut vraiment réfléchir à la façon de mettre en scène la sortie d’un livre et son accompagnement. C’est un travail d’équipe qui implique toute la chaîne du livre. Je dois d’ailleurs vous annoncer que  Globe se renforce avec l’arrivée de Marie Labonne au mois de mars. C’est un rêve pour nous deux qui se concrétise enfin car nous nous  connaissons depuis très longtemps et partageons la même vision de ce beau métier.

En parcourant votre catalogue, deux réflexions viennent à l’esprit en termes de diversité : celle de l’origine des auteurs et celle des thèmes abordés. Cette notion est importante à vos yeux ?

 Le monde est vaste. Je pense qu’il faut apprendre à le lire en s’éloignant le  plus possible des clichés. Qui mieux que les auteurs de littérature peuvent  nous faire lire le monde aujourd’hui ? Nous donner accès à l’autre ? Je pense souvent à cette phrase de Soljenitsyne « « Hors de l’expérience littéraire,  nous n’avons pas accès à la souffrance d’autrui. » Je crois que la littérature a de très beaux jours devant elle, qu’elle est par nature diversité mais qu’il  faut veiller à lui laisser un peu de place au milieu de tout cet Entertainment.

En quelques mots, quels critères vont vous décider à publier un texte ?        A  l’inverse, qu’est-ce qui peut être rédhibitoire à vos yeux ?

Premier critère, le plaisir de la lecture. Mon propre plaisir. Cela va vous  sembler curieux mais je ne me demande jamais ce que les lecteurs  aimeraient lire. Je pense de façon statistique que si j’aime sincèrement  d’autres lecteurs aimeront. Il faut ensuite que le livre serve ; dise quelque  chose de notre temps, d’une époque, d’une injustice. Il doit rétablir une  forme d’équilibre.

Quelle est, dans l’offre éditoriale de Globe, la part de textes que vous êtes  allée chercher, pour laquelle vous avez dû « vous battre » ? Quelle est la  proportion de textes publiés parmi les manuscrits que vous recevez ? Si  vous deviez définir un fil conducteur aux titres publiés ces cinq dernières  années, quel serait-il ? Le fait de « raconter des histoires », comme on peut le lire sur la page de présentation du site Globe ?

La littérature est un mode de connexion immédiat au monde et à l’autre.  C’est la seule chose qui m’intéresse. D’autre part, je crois en sa dimension  politique, engagée, sans jamais verser dans l’idéologie ni dans la contestation. Simone de Beauvoir disait regretter que la littérature choisisse de ne  plus rien dire, et cache par des contorsions formelles, l’absence de contenu. Je partage son point de vue et préfère parfois un texte un peu brut mais qui  nous permette de prendre la mesure de ce qui se passe depuis plus de cin-quante ans dans nos sociétés industrielles par exemple, de capter le reflet  du monde selon la formule de Stendhal. La littérature est une forme de  création extrêmement noble qui vise à la libre interprétation du réel. Il y a  donc un pacte avec le réel. « Stories that makes sense of the world».

Vous continuez à cumuler les fonctions au sein de Globe, à porter la  maison sur vos épaules. Le fait d’appartenir au groupe L’Ecole des Loisirs  vous permet-il parfois d’alléger cette charge, au moins en partie ?

Le fait d’être intégrée à l’école des loisirs est un éminent soutien. D’abord  parce que c’est une maison qui porte en elle l’amour du livre et cela depuis très longtemps. C’est également un groupe indépendant, qui appartient  toujours à la même famille. Je profite ainsi de la fabrication, de la comptabi-lité, de la gestion des stocks etc. C’est une chance et le cadre idéal pour  soutenir des auteurs.

Que peut-on vous souhaiter aujourd’hui ? Qu’est-ce qui pourrait faire de vous une éditrice comblée ?

Ne pas sacrifier une certaine vision de la littérature et pouvoir la porter  toujours plus avec les libraires, le partenaire privilégié de l’éditeur (s’il est  besoin de le rappeler). Aller les voir, les rencontrer dans leurs magasins, se  confronter à la réalité de ses publications sur ce lieu de rencontre qui est  également lieu de vente me permet, je crois, d’affiner ma connaissance de mon métier. Et bien entendu, je souhaiterais que chaque livre trouve son  public car il n’y a rien de plus triste qu’un texte qui nous touche et auquel on croit qui ne croise pas autant de lecteurs qu’on le souhaiterait ; continuer à publier des auteurs nécessaires et différents ; des sujets qui provoquent des réflexions portées par des voix talentueuses.

Unwalkers tient à remercier chaleureusement Valentine Gay pour avoir su se rendre disponible et répondre aussi précisément à nos questions.

Si vous voulez creuser un peu, vous trouverez ci-dessous les liens de quelques chroniques publiées ici sur des titres du catalogue Globe.

Les Jours de Vita Gallitelli, Hélène Stapinski (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Élégie, J.D. Vance (Globe éditions) par Lou

La Note américaine, David Grann (Globe éditions) par Aurélie

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Les frères Lehman, Stefano Massini, Globe, traduit par Nathalie Bauer

Hillbilly Elégie, J.B. Vance (Globe éditions) par Le Corbac

Un livre qui n’est pas un roman mais qui est pourtant écrit pareillement, une autobiographie chaude et vivante, une épopée humaine pour sortir des cases sociales, pour échapper aux écueils d’une société, d’une économie, des lois, de la prédisposition sociétale, de la famille et des liens du sang…
Loin des images habituellement sombres et sordides de cette région des États-Unis, la ruralité apparaît ici comme un lien, une union et une communion de la famille: elle existera toujours.
Ce récit autobiographique de JD Vance est porteur d’espoir ; un espoir parfois « euphorique », souvent teinté de doutes.
Livre d’une remise en question des principes de l’hérédité, livre de la réussite, Hillbillie Elegie derrière son aspect  » l’ American Way of Life existe, regardez ce que j’ai réalisé…’ dénonce une autre forme de ségrégation, les aspects d’un isolement social, les problématiques économiques des USA depuis quelques décennies, évoquant ses désastres monétaires et ses événements dramatiques pour expliquer la gestion politique du pays et ses répercussions sur certaines minorités.
Hillbilly Elegie met à l’honneur la volonté, l’importance de la famille et le refus de l’inéluctable. Cette autobiographie d’une Amérique en détresse, plaidoyer contre la misère ouvrière, est un Candide des Appalaches, un Lettres Persanes made in USA.

Le Corbac.

Traduit par Vincent Raynaud.

 

Un monde trop petit, Jean-Christophe Perriau (Editions Inédits) par Le Boss

De l’art difficile de lire le livre d’un ami, Olivier peut vous en parler…

Le gros JC et moi, c’est une longue histoire depuis la création du site, c’est un membre à part entière, faisant des chros parfois.

Son livre, je l’avais déjà lu, il y a fort longtemps sur du papier A4. Quelle ne fut pas ma surprise de le trouver dans ma boite, un matin d’hiver, hum, poétique, n’est pas ?

Un livre fort sur les invisibles et les perdants, comme vous en avez rarement lu. Ecrit par un type qui s’y connait bien, en la matière, voyez son CV.

Rien ne nous sera épargné sur la vie des cités, des sdf, des «  »justes » » qui s’en occupent. Putain de sacerdoce, j’ai essayé une patrouille de nuit, j’ai pas pu….

L’écriture est belle, il y a l’intrigue qu’il faut pour avancer au milieu de tant de crasse et de bêtise humaine. Un bon petit noir, reflet des rebuts de la société qu’on trouve dans la rue, dans les hopitaux psy etc…

Certains trouveront peut être que c’est un peu trop manichéen mais dans la rue, c’est sans couleurs, noirs ou blancs, et parfois rouges.

A NE PAS LOUPER, POUR LA FORME, LE FOND ET POUR SOUTENIR DES AUTEURS BRILLANTS EDITES PAR DES INDEPENDANTS.

SO LONG.

Le Boss.

« Trois vies brisées : Franck, sans-abri ; Bouba, arraché enfant à son Afrique natale ; Matilda, victime de la désintégration de sa famille. Le premier noie son chagrin dans l’alcool ; le second plonge dans la délinquance ; la troisième reconstruit sa vie en la donnant aux autres.

Tout en remontant l’histoire de chacun, l’auteur chemine en chroniqueur dans la construction du drame, sur fond d’embrasement dans les cités. D’un personnage à l’autre, des liens se tissent, l’espoir renaît, promettant des jours meilleurs loin des quartiers en feu…
Mais dans ce monde trop petit, comment échapper à son passé ?Lauréat de nombreux concours de nouvelles, Jean-Christophe Perriau est né en 1968. Il a travaillé en Club de prévention et en Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile, avant de rejoindre le Samu social de Paris en 2002. Son premier roman, Un monde trop petit, inaugure la collection Inédits Noir. »

 

Bacchantes, Céline Minard (Rivages)

Depuis  R , son premier texte, publié en 2004 aux éditions Comp’Act, Céline Minard étoffe à son rythme une oeuvre en dehors des sentiers battus, enchaînant des romans que rien ne rassemble si ce n’est cette volonté manifeste de jouer avec la langue comme avec les codes. Au-delà de l’exercice de style, elle impose à chacun de ses textes un phrasé et un rythme qui n’appartiennent qu’à elle. Véritable coup de force littéraire, Bastard battle nous avait permis de découvrir cette voix hors du commun et l’on garde désormais un oeil sur sa production.

Il arrive aussi, comme ce fut le cas avec Le grand jeu, son précédent roman (Rivages 2016), que la machine tourne à vide et ne dégage rien d’autre qu’une impression de vanité, exacerbée par les louanges souvent disproportionnées dont la couvre une certaine presse hexagonale. Il est toujours agaçant de voir que l’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et c’est dans ces moments que l’on mesure le mieux la finesse de l’écart entre génie et arnaque et c’est donc avec une curiosité teintée de doute que l’on a vu Bacchantes arriver en librairie. Entre fascination et énervement, Céline Minard et ses livres ne laissent pas indifférent et il est encore possible d’apprécier certains de ses textes sans crier au génie pour autant. On se refusera donc autant à hurler avec les loups qu’à bêler avec les moutons …

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong-Kong, la brigade de Jackie Thran encercle la cave à vin la plus sécurisée du monde (…). Un trio de braqueuses, aux agissements excentriques, s’y est infiltré et retient en otage l’impressionnant stock de M. Coetzer, estimé à trois cent cinquante millions de dollars … » (Quatrième de couv).

On l’aura compris, c’est au récit de braquage que s’attèle cette fois l’auteur de l’inoubliable Faillir être flingué, avec une délectation et un sens de l’humour qui faisaient cruellement défaut à son roman précédent. Alors, il est bon de s’en délecter de ces quelques pages car elles seront lues d’un souffle … Bacchantes adopte en effet le format d’une novella, ou longue nouvelle, plus facilement reconnu aux Etats-Unis que dans nos contrées. Et ce choix constitue à lui seul un nouveau pied de nez au conformisme ambiant.

Ce sont les femmes, ici, qui ont les cartes en main et donnent le tempo des événements et c’est un premier cliché qui vole en éclats, celui des gangs 100% masculins … Elles sont trois braqueuses, « la clown », « la brune » et « la bombe », avec, face à elles, des forces de police aux ordres de Jackie Thran, prompte à rappeler à ceux qui l’oublieraient trop vite que c’est elle qui dirige les opérations. Les hommes sont là, certes, mais pas véritablement influents sur le cours de l’histoire, plus comme des marionnettes ballotées par l’affrontement entre les excentriques braqueuses et la cheffe de brigade. Tendu et resserré comme doit l’être un récit de braquage, Bacchantes s’autorise néanmoins une liberté jubilatoire, entre explosion de bouteilles hors de prix et fantaisies clownesques, là encore loin des clichés propres au genre.

Même si, au final, l’exercice peut sembler une nouvelle fois un peu vain, voire prétentieux dans la référence à la pièce d’Euripide (que l’on découvre à cette occasion, autant être honnête), on ne rechignera pas à la lecture de Bacchantes tant souffle sur ces pages un vent d’ivresse et d’aimable subversion. On ne pourra que partager le plaisir manifeste qu’a pris Céline Minard à l’écrire.  Il faut également bien reconnaître que nous ne sommes pas restés indifférents à   l’ hommage au vin et à l’incomparable ivresse qu’il procure, argument indiscutable chez Unwalkers. Point de chef d’oeuvre ici, pas de quoi crier au scandale non plus, juste un texte court, vif et frais comme on aime à en lire de temps à autre. Ne boudons pas notre plaisir.

Yann.